Programme 2024 : un des colloques

Programme complet


VERS DES POLITIQUES DES CYCLES DE L'EAU


DU JEUDI 16 MAI (19 H) AU MARDI 21 MAI (14 H) 2024

[ colloque de 5 jours ]



ARGUMENT :

"À la suite d'Aldo Leopold, tenter collectivement de penser comme un cours d'eau.
Développer nous aussi des politiques qui, comme l'eau, font toujours avec — contourne,
serpente et creuse. Cette eau qui n'est pas sans violence, entre crues et torrents,
mais dont les cycles sur le temps long construisent bien plus qu'ils ne détruisent."

M. Schaffner, M. Rollot, F. Guerroué, "Pour une intermondiale des bassins-versants",
dans Les Veines de la Terre, Wildproject, 2021.

En 1964, la France se dotait de véritables institutions de bassin-versant, qui ont aujourd'hui été transposées à toute l'Europe. Alors que ces Agences de l'eau fêteront leurs 60 ans en 2024, nous proposons de mettre en discussion, de façon fractale et diverse, ce que pourraient être non pas seulement des "politiques de l'eau", mais des "politiques des cycles de l'eau" qui soient aptes à accompagner les vies troublées par les bouleversements écologiques et sociaux, en cours et à venir.

Les cycles de l'eau, en effet, tout comme le climat, se dérèglent. Alors que déjà nous les comprenons mal dans toute leur complexité (de surface, souterrains, atmosphériques, bleus ou encore verts), les cycles de l'eau soutiennent pourtant l'ensemble de nos modes de vie — et même plus largement, toute forme de vie. À l'heure des bouleversements écologiques, ces cycles de l'eau apparaissent de moins en moins renouvelables et de moins en moins inépuisables. Dès lors, comment donc envisager des politiques, des pratiques et des représentations collectives qui se mettent à la hauteur de l'eau, de ses sagesses et des risques traité en elle ?

Pour en débattre, des artistes avec des chercheurs et chercheuses alterneront balades, conférences, études de cas, expositions, films…, ouverts à un large public intéressé par le sujet de la rencontre.


MOTS-CLÉS :

Agences de l'eau, Bassin-versant, Biorégion, Cycles de l'eau, Hydrologie, Hydropolitique, Partage de l'eau, Politiques de l'eau


CALENDRIER DÉFINITIF :

Jeudi 16 mai
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Vendredi 17 mai
RECONSIDÉRER L'IMPORTANCE DES CYCLES
Matin
Emma HAZIZA : Être à la hauteur des bouleversements, s'adapter à des cycles perturbés [visioconférence]
Jérôme GAILLARDET : L'enchevêtrement des cycles de l'eau dans l'espace et dans le temps

Après-midi
Présentation des travaux sur Le Rabec (TERREMER), par les 5e du collège Anne Heurgon-Desjardins de Cerisy-la-Salle

"HORS LES MURS" — À L'ABBAYE DE HAMBYE
Promenade dans et autour du site de l'abbaye de Hambye

Visite commentée de l'exposition "À la recherche de Constantia" et lectures d'extraits, par Marin SCHAFFNER (réalisée avec GANG, avec la participation du C|A.U.E de la Manche et de Territoires pionniers)

Soirée
Ciné-Débat
Méandres ou la rivière inventée (film de Marie Lusson et Émilien de Bortoli, 2022), suivi d'une discussion dessinée avec le collectif Hydromondes


Samedi 18 mai
LES INSTITUTIONS ET LES INFRASTRUCTURES FACE AUX CYCLES
Matin
Au fil de la journée : lectures de textes de Gary Snyder, Vandana Shiva et Hatakeyama Shigeatsu, par Marin SCHAFFNER

Ciné-Conférence
Return of the river, film de Jessica Plumb et John Gussman (2014)
Sophie GOSSELIN & David GÉ BARTOLI : Présentation du film Le fleuve Elwha : quand la nature reprend ses droits, suivie d'un débat

Après-midi
Visite commentée de l'exposition "Nous sommes Orne : d'un diagnostic paysager à une dynamique de bassin-versant", par Elisabeth TAUDIÈRE et Maël TRÉMAUDAN (Territoires pionniers)

Patrick LAIGNEAU : Le national vu de l'international — retour sur les 60 ans des Agences de l'eau
Roberto EPPLE : 50 ans de luttes européennes pour les cycles de l'eau (SOS Loire vivante) [visioconférence]

"Cycles de l'eau et communs", débat thématique animé par Caroline LEJEUNE


Dimanche 19 mai
LES EAUX SONT VIVANTES
Matin
Frédéric ROSSANO : Le retour de la vulnérabilité, ou comment vivre de nouveau avec les crues
Mathias ROLLOT : Architectures, eaux, et quelques manières de se perdre

Après-midi
Charles AMBROSINO & Nicolas TIXIER : Retrouver les voi(es)x de l'eau. Le cas de la métropole grenobloise

"Là où vont les eaux du château" : sortie collective dans le havre de Regnéville-sur-mer

"Architectures, urbanismes & eaux", débat thématique animé par les étudiants AUEP / Métrofablab de l'université Grenoble-Alpes

Soirée
Antoine DEVILLET : Là où nous emmène la redécouverte d'un ruisseau — un conte philosophique


Lundi 20 mai
NOUVELLES LIGNES DE PARTAGE
Matin
Plénière : point d'étape collectif

Lecture d'un extrait de Idées pour retarder la fin du monde d'Ailton Krenak, par Clément NOVARO

Visite commentée de l'exposition "Diagnostic biorégional du pays d'Uzès", par Maële GIARD et Clémence MATHIEU (Hydromondes)

Après-midi
Marine CALMET : Que peut le droit pour les bassins-versants ?

"Entre Loire et Rhône, sentir-penser depuis un canoë-kayak", discussion avec Julien CHAPUIS, Jean-Louis MICHELOT (Atelier des Confins, Écosphère) et Barbara RÉTHORÉ

Soirée
"… Rivières sans fin". Une lecture théâtrale de Gary Snyder, par Anna DESREAUX


Mardi 21 mai
BOUCLER LA BOUCLE
Matin
Présentation de la boîte TERREMER, par Clémence MATHIEU et Marin SCHAFFNER

Présentation de la Fondation Zoein, par Caroline LEJEUNE

Intervention de Philippe AUBERT

Discussion générale et conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RAPPORTS D'ÉTONNEMENT :

Une rencontre improbable pour découvrir les cycles de l'eau, par Théophile GERVAIS


RÉSUMÉS ET BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Mathias ROLLOT : Architectures, eaux, et quelques manières de se perdre
Depuis une analyse portant sur les manières qu'ont architectes et architectures de négocier avec l'eau (comme pur outil compositionnel et spectaculaire atopique, comme part d'une situation contextuelle avec son identité propre, ou encore comme élément écologique dynamique aux dimensions changeantes et multiples), on peut tirer de multiples enseignement pour la théorie de l'architecture. En d'autres termes : "dis moi ce que tu fais de l'eau et je te dirai quel architecte tu es !". Et parce qu'il ne saurait y avoir d'écologie autre que située et populaire, partagée et totale, l'enjeu est finalement d'envisager quels rapports à l'autochtonie et au plurivers nous sommes capables de tenir avec l'architecture (et l'eau) dans une optique décoloniale non métaphorique et dans une visée écologique radicale.

Architecte, Docteur et HDR en Théories et pratiques de l'architecture, Mathias Rollot est maître de conférences à l'ENSA de Grenoble. En tant que chercheur, auteur, éditeur ou traducteur, il a publié de nombreux ouvrages et articles sur l'architecture et le monde contemporain dans une perspective écologiste. Ses travaux appartiennent au champ des humanités écologiques, et ont notamment porté par le passé sur les doctrines de l'habitabilité, la théorie et l'histoire du biorégionalisme, les pratiques alternatives en architecture ou encore l'éthique et l'épistémologie architecturale. Ses recherches actuelles mettent au travail les écologies décoloniales et les philosophies éthiques, animalistes et environnementales, dans l'idée de contribuer à la production de formes de théories critiques de l'architecture pour l'époque anthropocène. Par ailleurs, il est à l'origine de la plateforme de science ouverte bioregions-bibliothèque.fr qu'il anime (occasionnellement) depuis le printemps 2020.
https://mathiasrollot.work/

Marin SCHAFFNER : Pour des imaginaires de bassins-versants
Depuis Hambye et en complément de la visite de l'exposition À la recherche de Constantia, Marin Schaffner proposera de s'immerger dans les réalités multiples des bassins-versants. À partir de la Sienne et de ses affluents — et dans une série d'allers-retours auprès d'autres rivières — cette intervention nous plongera à la confluence des sciences, des arts et des cultures habitantes pour tenter de sentir-penser comment les eaux connectent la vie à un mouvement permanent.

Originaire du Cotentin, Marin Schaffner est auteur, traducteur et éditeur aux côtés de Wildproject. Ethnologue de formation, il est membre fondateur du collectif Hydromondes et de l'Association pour l'écologie du livre. Tourné vers l'écofiction, il accompagne également plusieurs dynamiques liées à l'eau, et coopère avec Territoires pionniers I Maison de l'architecture - Normandie depuis plusieurs années. Après Un Sol commun (2019), Les Veines de la Terre (2021) et Qu'est-ce qu'une biorégion ? (2021), il vient d'écrire À la recherche de Constantia (2023) – livre sur le bassin-versant de la Sienne, sur lequel Cerisy se situe.


Charles AMBROSINO & Nicolas TIXIER : Retrouver les voi(es)x de l'eau. Le cas de la métropole grenobloise
Les paysages grenoblois de l'eau demeurent aujourd'hui très largement façonnés par les corps d'ingénieurs, les industriels et énergéticiens et dans une moindre mesure par les collectivités locales et les services de l'État, soucieux de maitriser les aléas en milieux urbanisés. Toutefois, des mouvements concomitants viennent bousculer cette mécanique experte, et témoignent tant d'un infléchissement des modes de conception de l'interface ville/eau en faveur de l'usage et de l'urbanité, que d'un élargissement des sphères de la gouvernance urbaine à des pans organisés de la société civile. Ce faisceau de signaux faibles augure-t-il une bifurcation territoriale vers une fabrique écologique et paysagère des espaces habités ?

Historien et urbaniste de formation, Charles Ambrosino est Professeur d'urbanisme à l'Institut d'Urbanisme et de Géographie Alpine et chercheur à l'UMR PACTE. Son dernier ouvrage La métropole géographique et ses urbanismes (POPSU Métropole 2018-2022) explore les modalités de réencastrement géographique du projet de sol de la métropole grenobloise et ouvre de nouveaux sillons de recherche fondamentale sur les disciplines du projet spatial et territorial. Ses recherches se prolongent actuellement dans le cadre du programme POPSU Transitions (2023-2026) "Grenoble XXI. Retrouver les voi(es)x de l'eau" dont il assure la coordination scientifique.

Nicolas Tixier est architecte, professeur à l'École nationale supérieure d'architecture de Grenoble (Université Grenoble Alpes) et professeur invité à l'École supérieure d'art Annecy Alpes. Il travaille comme chercheur au laboratoire Architectures, ambiances, urbanités (AAU) au sein de l'équipe CRESSON dont il est le directeur depuis 2018. Il mène parallèlement une activité de projet au sein du collectif BazarUrbain. Ses travaux actuels portent principalement sur le transect urbain, comme pratique de terrain, technique de représentation et posture de projet. Entre héritage et fiction, il interroge les territoires et leur fabrique par les ambiances.
Publications récentes
Rachel Brahy, Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier, Nathalie Zaccaï-Reyners (dir.), L'enchantement qui revient, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, Paris, 2023.
Didier Tallagrand, Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier (dir.), L'usage des ambiances. Une épreuve sensible des situations, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, Paris, 2021.

Marine CALMET : Que peut le droit pour les bassins-versants ?
Le mouvement pour la reconnaissance des droits de la nature connaît un essor mondial, de l'Equateur à l'Australie, de l'Ouganda à l'Espagne. Comment reconnaitre des droits fondamentaux à des entités et des écosystèmes naturels peut apporter des outils supplémentaires pour la défense des bassins versants ? Quels sont les enjeux juridiques et politiques et quels sont les impacts observés ?

Marine Calmet, avocate de formation, juriste spécialiste des droits de la nature, présidente de Wild Legal, porte parole du collectif Or de question opposé à l'industrie minière en Guyane et autrice du livre Devenir Gardiens de la Nature.

Jérôme GAILLARDET : L'enchevêtrement des cycles de l'eau dans l'espace et dans le temps
Le cycle de l'eau est spécifique de la planète Terre. On le croit simple, il est multiple ; il se décline en plusieurs boucles jamais parfaites. Nous proposons une vue renouvelée des rotations de l'eau sur la Terre et de leurs temporalités multiples et emboitées. Une politique des cycles de l'eau doit prendre en compte cette hétéro-temporalité. Elle doit aussi s'intéresser à la fine pellicule des terres émergées transformées par l'action de l'eau, que l'ont appelle la zone critique, un lieu particulier de l'habitabilité terrestre.

Jérôme Gaillardet est professeur à l'Institut de physique du globe de Paris et membre de l'Institut universitaire de France. Géochimiste, il mène des recherches sur les cycles biogéochimiques et la composition chimique des rivières. Il co-coordonne l'infrastructure de recherche nationale OZCAR (Observatoires de la zone critique, applications et recherche) et travaille au Centre des politiques de la Terre.

Sophie GOSSELIN & David GÉ BARTOLI : Présentation du film Le fleuve Elwha : quand la nature reprend ses droits, suivie d'une intervention sur "Vers des peuples de l'eau et des institutions-rivière : comment faire politique depuis les cycles de l'eau"
En nous appuyant sur l'exemple du processus social et politique qui a accompagné le démantèlement de deux barrages sur le fleuve Elwha (État de Washington, USA), nous nous intéresserons aux nouvelles manières de faire peuple depuis les cycles de l'eau. Nous explorerons la manière dont la prise en compte de la vie du fleuve induit une territorialisation écocentrée de l'espace social et politique, nous invitant à créer des institutions terrestres capables de prendre en charge des alliances entre humains et autres qu'humains et d'ouvrir l'horizon d'une cosmopolitique pluriverselle.

Sophie Gosselin est philosophe et enseigne dans le Master Études Environnementales de l'EHESS à Paris. Elle travaille actuellement sur les enjeux d'écologie politique, d'anthropocène, de droits et de personnifications de la nature. Elle est membre de la revue en ligne Terrestres, de l'université populaire pour la Terre (Tours) et du Parlement de Loire. Depuis 2022, elle est vice-présidente du conseil scientifique du bassin Loire-Bretagne.

David gé Bartoli, philosophe et auteur, enseigne à l'université de Tours. Il travaille sur les enjeux de reterritorialisation sensible et écologique des communautés habitantes ainsi que sur les manières de donner voix et agentivité aux autres qu'humains. Il explore ces questions dans le cadre de résidences d'auteur, sous la forme de conférences ou de performances. Il est membre de l'université populaire de la Terre (Tours) et du Parlement de Loire.

Sophie Gosselin et David gé Bartoli sont co-auteurs de deux ouvrages : La condition terrestre, habiter la Terre en communs (Éditions du Seuil, 2022), et Le toucher du monde, techniques du naturer (Éditions Dehors, 2019).

Patrick LAIGNEAU : Le national vu de l'international — retour sur les 60 ans des Agences de l'eau
Depuis les années 1990, des responsables associatifs, techniques et politiques brésiliennes et brésiliens se sont inspirés de l'expérience des agences de l'eau françaises pour construire des politiques de l'eau décentralisées et participatives dans les 26 États de leur fédération. Depuis Cerisy, Patrick Laigneau présentera une approche croisée des idées et des pratiques qu'il a observées ou auxquelles il a participé de part et d'autre de l'océan Atlantique, pour vous proposer un regard distancié sur les 60 ans d'histoire des agences. Initialement conçues comme des institutions correspondant à l'idéal des communs, nous verrons dans quelle mesure elles ont été accaparées par les logiques du marché et de l'État. Nous pourrons poursuivre ensemble ce voyage par les bassins versants vers d'autres continents ou vers des biorégions plus proches de nous, pour contribuer à l'invention de nouvelles "politiques des cycles de l'eau".

Patrick Laigneau se définit comme un hydro-anthropologue franco-brésilien. Il est consultant indépendant et chercheur "clandestin", poussé par le désir de rencontrer, connaître, comprendre, tisser des liens autour des pratiques et des politiques liées à l'eau. Il est particulièrement stimulé par les enjeux des cycles de l'eau et des défis de l'action collective de celles et ceux qui y vivent et/ou en vivent. Il a publié plusieurs articles avec Bernard Barraqué (CNRS) et Rosa Formiga (Université de Rio de Janeiro, Brésil) et travaille cette année à l'écriture d'un livre sur les 60 ans de la loi sur l'eau de 1964.
Publication
Laigneau P. ; Barraqué B ; Formiga-Johnson R.M., "Chapitre 13. Les redevances comme levier pour la gestion collective de l'eau : exemples au Brésil et en France", in Luttes pour l'eau dans les Amériques : Mésusages, arrangements et changements sociaux, Paris, Éditions de l’IHEAL, 2022.

Caroline LEJEUNE
De formation en philosophie environnementale, Caroline Lejeune est docteure en sociologie politique, ses travaux portent sur la diversité des expressions de la justice environnementale et écologique. Elle est directrice de la Fondation Zoein et coordonne le programme "Droits de la nature et communs" de la Fondation. Elle accompagne et prend part à diverses expérimentations. En 2021, elle a introduit et commenté les écrits de Françoise D'Eaubonne dans l'ouvrage Naissance de l'écoféminisme paru aux Presses universitaires de France. Elle enseigne enfin à l'université de Lausanne un cours au niveau Master sur la justice environnementale dans une perspective transnationale.

Frédéric ROSSANO : Le retour de la vulnérabilité, ou comment vivre de nouveau avec les crues
Face aux risques de saturation et de rupture des ouvrages d'endiguement conçus aux siècles passés, une nouvelle approche de la gestion des crues se développe aujourd'hui, qui cherche à faire de la place aux rivières et aux fleuves plutôt qu'à les contenir à tout prix. Plaines et vallées sont ainsi transformées pour restaurer une cohabitation nécessaire entre installations humaines et fluctuations naturelles. Ce retour à des pratiques adaptives impose de repenser le cours d'eau en dehors des oppositions classiques : il ne s'agit plus de le "dompter", pas plus que de le "libérer" sans réserve. Entre vieux réflexes d'endiguement et rêves frustrés de renaturation se dessinent des approches combinatoires, qui concilient les fluctuations naturelles des cours d'eau et les activités humaines — loisirs, agriculture et, parfois même, extension urbaine. L'eau longtemps gérée en silos, comme ressource à capter, déchet à évacuer et flux à contrôler, échappe ainsi au domaine réservé de l'ingénierie pour redevenir un enjeu par­tagé et central. Ce recentrage politique et socio-économique pose néanmoins la question de sa territorialisation : quels enjeux, quelles structures, quels périmètres sont à même de traduire ce tournant nécessaire et de l'ancrer durablement ?

Frédéric Rossano est paysagiste-urbaniste et maître de conférences à l'école d'architecture de Strasbourg. Diplômé de l'École du Paysage de Versailles en 1998, il s'est formé au projet urbain aux Pays-Bas où il a pratiqué durant douze ans au sein de l'agence KCAP Architects and Planners, avant de rejoindre l'équipe d’enseignants et chercheurs de l'Institute of Landscape Architecture du Polytechnique de Zurich. De ses expériences de praticien et de chercheur est issu son premier livre La Part de l'Eau. Vivre avec les crues en temps de changement climatique, paru en anglais sous le titre Floodscapes (La Vilette / Nai010, 2021). La même année est paru l'ouvrage collectif De la ville-port à la Métropole fluviale - Un portulan pour Strasbourg, qui analyse et détaille le redimensionnement de la métropole alsacienne par ses espaces portuaires et son vaste réseau hydrographique. Ce travail réalisé dans le cadre du programme POPSU Métropoles se poursuit aujourd'hui avec la création d'une plateforme inter-métropolitaine, mettant en comparaison trois grandes métropoles fluviales et portuaires : Lyon, Rouen et Strasbourg.


"Entre Loire et Rhône, sentir-penser depuis un canoë-kayak", discussion avec Julien CHAPUIS, Jean-Louis MICHELOT (Atelier des Confins, Écosphère) et Barbara RÉTHORÉ
Avec le projet Loire Sentinelle, Barbara Réthoré et Julien Chapuis (biologistes) ont descendu le cours intégral du fleuve de mai à juillet 2022. En collectant des données scientifiques (microplastiques et ADN environnemental) et en proposant des résidences artistiques au fil de l'eau, ils cherchent à explorer la Loire pour mieux la comprendre et ainsi, mieux la défendre. De son côté, Jean-Louis Michelot s'intéresse au Rhône depuis plusieurs décennies, en multipliant les approches : doctorat de géographie, kayak (descente intégrale), implication dans la gestion du territoire (travail au sein du bureau d'étude Écosphère), collaboration avec des artistes, écriture (Sur le Rhône. Rouergue, 2020)… Tous trois proposent une approche singulière des rapports aux fleuves. Entre science impliquée, recherche-création, immersion longue et alignement tête-corps, cette discussion croisée, animé par Marin Schaffner, permettra de ressaisir tous les enjeux du colloque à partir d'expériences in situ.

Jean-Louis Michelot, "À quoi sert le Rhône ? Une approche sensible des services hydrosystémiques", Colloque "Mémoires du Rhône", Sion, in Le Rhône. Territoire, ressource et culture, textes réunis par Emmanuel Reynard, Alain Dubois et Muriel Borgeat-Theler, Sion, 2020 (Cahiers de Vallesia, 33), p. 93-117.
Jean-Louis Michelot, Sur le Rhône. Explorations buissonnières et autres explorations sensibles, Le Rouergue, 2022, 288 p.
Jean-Louis Michelot, "Le Rhône, anthropisation et santé écologique", in Nous, les fleuves, Orsenna E., Le Bacquier M., Michelot J.L., Coiffier C., Catalogue de l'exposition du Musée des confluences, Réunions des musées nationaux, 2022, 96 p.


EXPOSITIONS :

"Diagnostic biorégional du pays d'Uzès", par Maële GIARD et Clémence MATHIEU (Hydromondes)

Maële GIARD
Il s'agira, à partir d'une enquête collective sur l'état des eaux dans le pays d'Uzès, de questionner ce que peut être et apporter un diagnostic biorégionaliste. Nous questionnerons les méthodologies, les créations, la dimension collective, l'ouverture et les limites de cette enquête. Puis, partant de cette étude, nous interrogerons en quoi le concept de biorégion peut devenir un outil, ou du moins une clé d'entrée, dans l'analyse des territoires et les formes d'habiter associées.

Maële Giard, doctorante à l'université Grenoble Alpes, laboratoire CRESSON, travaille sur le fait de réhabiter les territoires dans une perspective biorégionaliste et écoféministe. Par l'exploration d'une méthodologie de recherche qui embarque le corps et le mouvement, son travail se concentre sur les relations qui peuvent se nouer entre les individus et les lieux. Elle s'attache à la valorisation des pratiques ordinaires et de la quotidienneté comme cœur battant de création d'une société écologique. Membre du collectif de recherche Hydromondes, elle participe à la création d'un savoir hors les murs ainsi qu'à la constitution d'imaginaires écologiques notamment par des ateliers collectifs d'écofictions.
Publication
Giard Maële, Lhomme Raphaël et Faburel Guillaume, "Biorégion. Pour une écologie politique vivante", Carnet de la décroissance #4, AderOC, 2021.

Clémence MATHIEU
La résidence du collectif Hydromondes en pays d'Uzès réalisée en 2022-2023 avait pour objectif de dresser un état de santé du territoire du point de vue des eaux — et d'en rendre compte de façon à la fois sérieuse et festive. Cette enquête se matérialise notamment par une série de cartes et de textes, qui posent un état des lieux des eaux — leur santé, leurs usages et leurs imaginaires (présents, passés et futurs), sur le territoire de la communauté de communes. De là découle une lecture transversale et singulière des interdépendances hydrologiques dans la région d'Uzès, prise en tant qu'entité d'un bassin-versant plus large. La visite commentée présentera ces documents et cette expérience, ayant été restituée en Pays d'Uzès sous la forme d'une exposition itinérante dans le cadre d'une "fête des lavoirs".
Brochure : https://hydromondes.org/wp-content/uploads/2024/01/Brochure-Uzes.pdf

Clémence Mathieu exerce une activité de paysagiste conceptrice, ainsi qu'une activité artistique, d'écriture, de recherche et de dessin, avec un intérêt marqué pour l'observation des territoires fluviaux, des milieux humides et, de façon plus générale, des paysages où les relations entre mondes humains et non-humains sont entremêlées et rendues perceptibles. Dans ses différents projets, elle s'interroge sur les représentations et la fabrique des paysages, et sur l'implication des processus fictionnels dans l'élaboration des projets de transformation des territoires. Elle tente, par le biais du récit fictionnel décliné en dessins, textes et autres médiums portant un potentiel narratif, de proposer des outils capteurs et créateurs de soin, d’attachement et de mondes communs.
Publications
Clémence Mathieu et Jean-Alfredo Albert, Almanach de l'archipel, fictions estuariennes de Gironde, Éditions PhenicusaPress, 2023.
Clémence Mathieu, "Fictions potentielles de paysage et de design, recherche d'outils et de méthodes pour un atlas relationnel de Loire", in Voix Contemporaines, De quoi la Nature est-elle le nom ?, Plateforme Prairial, 2022.


SOIRÉES :

"… Rivières sans fin". Une lecture théâtrale de Gary Snyder, par Anna DESREAUX
Cheminer avec Gary Snyder est un enchantement. Il attire notre attention sur le lièvre qui nous enseigne, les arbres qui nous écoutent, la rivière qui chante. Ce n'est pas une poésie de naturaliste même s'il nomme précisément les plantes, les animaux, les rochers, les nuages. Avec Gary, on est toujours dans le concret des choses et, en même temps, dans l'esprit, le souffle de l'âme. Quelques objets et chansons nous serviront de viatiques pour cette traversée sur les flots d'une poésie et d'une pensée joyeuse, sauvage, profonde, aiguisée, à l'image de ce vieux sage rigolard !

Artiste de la scène, Anna Desreaux a travaillé avec de nombreux metteurs en scène (Jean-Louis Hourdin, Peter Schumann, Pierre Ascaride, Fred Personne) avant de créer sa compagnie "la boite à frissons" défendant un théâtre de proximité avec de la musique et toujours des textes exigeants. À présent, elle intervient avec le collectif "Hydromondes" sur le théâtre d'opérations écologiques et politiques liés à la question de l'eau.


BIBLIOGRAPHIE :

Les Veines de la Terre : une anthologie des bassins-versants, François Guerroué, Mathias Rollot & Marin Schaffner, Wildproject, 2021.
• "La biorégion, creuset d'une démocratie directe de l'eau", collectif Hydromondes, Bascules #3, 2023.
• "Crise de l'eau, planète terre invivable ?", Emma Haziza, Thinkerview, 2022 [https://www.youtube.com/live/5ysUySSNW3M].
La Terre habitable, ou l'épopée de la zone critique, Jérôme Gaillardet, La Découverte, 2023.
La Part de l'eau : vivre avec les crues en temps de changement climatique, Frédéric Rossano, Éditions de La Villette, 2021.
• "Restaurer des rivières à l'ère de l'Anthropocène : Controverses sociotechniques des pratiques réparatrices (Durance, Vistre, Gardons, Drac)", Marie Lusson, Thèse à l'université Lyon, 2021.


SOUTIENS :

• POPSU Transitions | Grenoble Alpes Métropole
• Institut pour la recherche | Groupe Caisse des Dépôts
• Centre de recherche sur l'espace sonore et l'environnement urbain (CRESSON)
• Fondation Zoein

Témoignage

Tous les témoignages


"SCIENCE DE LA DURABILITÉ : SISYPHE ÉTAIT-IL HEUREUX ?"

RENCONTRE AVEC OLIVIER DANGLES


Directeur de recherche à l'Institut de Recherche pour le Développement et actuellement directeur délégué adjoint à la Science, en charge de la science de la durabilité, Olivier Dangles est basé au Centre d'Écologie Fonctionnelle et Évolutive de Montpellier où il codirige un Laboratoire International entre l'Équateur, la Colombie et la France qui réalise des recherches interdisciplinaires sur la préservation de la Biodiversité et l'agriculture durable dans les Andes tropicales. Il est intervenu au colloque Vers une nouvelle alliance sciences-sociétés ?, qui s'est déroulé du 19 au 25 septembre 2023, sous la codirection de Pierre-Benoit Joly et Alain Kaufmann pour y exposer les principes de cette "science de la durabilité" et le positionnement qu'elle implique pour le chercheur, au regard des incertitudes dont le monde est semé. Où il est question de la possibilité d'un "Sisyphe heureux", mais aussi des vivants non humains dont il a fait connaissance en arpentant le parc de Cerisy…

Photo de groupe du colloque


Vous êtes intervenu sur les enjeux de la "science de la durabilité". Que recouvre-t-elle exactement ?

Olivier Dangles : Cette science de la durabilité est née d'un constat : la science en général est confrontée à de nombreux défis et enjeux, complexes, globaux et interconnectés. À l'image de ceux de l'eau, par exemple, qu'on ne peut plus prétendre traiter indépendamment de ceux de la biodiversité, de la santé et de bien d'autres encore. S'engager dans une science de la durabilité est une manière de prendre acte de cette complexité en affichant une double ambition : croiser les disciplines et savoirs non académiques pour parvenir à une meilleure compréhension globale des grands enjeux de durabilité de nos sociétés tout en cherchant à apporter des éléments de réponse opérationnels aux objectifs de développement durable.

Au cours de votre intervention, vous avez convoqué la métaphore de Sisyphe. Une manière de suggérer que la démarche ne va pas de soi au point de pouvoir décourager le chercheur…

Olivier Dangles : En effet. Face aux enjeux du développement durable, le chercheur se sent parfois face à des défis insurmontables, tel Sisyphe qui pousse sa pierre au sommet d'une montagne, avec la fatalité qu'elle finit toujours par retomber. Et ce, de la faute des politiques, des décisionnaires plus généralement qui n'en feraient pas assez ou ne tiendraient tout simplement pas compte des connaissances scientifiques. Plutôt que de se résigner, on pourrait se dire — c'est en tout cas ce à quoi j'invite mes collègues — que le plus important n'est pas tant de savoir jusqu'où l'on va pouvoir pousser sa "pierre", mais de réfléchir aux raisons qui pourraient la faire retomber — ce que nous autres chercheurs, scientifiques, ne prenons peut-être pas toujours le temps de faire. Plutôt que de focaliser sur la pierre, ne devrions-nous pas examiner le chemin que nous lui faisons emprunter, la montagne sur laquelle on prétend la faire rouler ? Bref, ne pourrions-nous pas être plus réflexifs par rapport aux difficultés que nous rencontrons pour proposer des trajectoires plus durables ? Et ainsi être ce Sisyphe dont nous parle Camus : un Sisyphe heureux parce que justement il ne se résigne pas, mais se révolte contre l'absurdité de sa condition. La science de la durabilité peut avoir cette ambition : faire du chercheur un Sisyphe heureux !

À cette simple évocation de Camus, je ne peux m'empêcher de songer à cette célèbre citation qu'on lui doit : "Mal nommer les choses ajoute à la misère du monde"…

Olivier Dangles : Vous faites bien de rappeler cette citation tant le mot même de durabilité fait débat au sein du monde académique comme à l'extérieur. Ne faudrait-il pas parler plutôt de "soutenabilité" ? En admettant que la durabilité ait un sens, ne faudrait-il pas ensuite la qualifier de faible ou de forte comme le font les économistes ? Des questions qui sont au centre de débats intenses et rien que de plus normal : mal nommer les choses peut effectivement compromettre la possibilité d'embarquer le maximum de gens avec nous. Donc, autant être vigilant dans le choix des mots qu'on utilise. Cela étant dit, veillons aussi à ne pas différer le temps de l'action. Face à l'urgence de la situation, à la rapidité des changements en cours, face aux attentes des jeunes générations, il faut agir, être force de propositions concrètes. Et c'est aussi la vocation d'une science de la durabilité qui assume en cela un certain pragmatisme. D'accord, ce mot de durabilité fait débat, mais que cela ne nous empêche pas d'agir ! En cela, la science de la durabilité tient des sciences de l'ingénieur. C'est une science encline à l'action tout en restant réflexive et c'est en cela qu'elle m'intéresse.

Nous réalisons l'entretien au terme du colloque. En quoi vous a-t-il conforté dans votre démarche ? Quels enseignements en tirez-vous, qui soient susceptibles de conforter cette science de la durabilité ?

Olivier Dangles : J'en retiens au moins deux. Au plan de l'interdisciplinarité, d'abord. Les participants à ce colloque étaient majoritairement issus des sciences humaines et sociales, et ce qui intéresse l'écologue que je suis, a priori plus tourné vers les sciences de l'environnement, c'est de prendre la mesure de la diversité qui peut exister en leur sein, une diversité bien plus grande que l'idée que je m'en faisais. Quand on évoque l'interdisciplinarité, c'est dans le sens d'une articulation de ces sciences à d'autres sciences, dont celles de l'environnement. Or, au fil des communications, j'ai pu constater que cette interdisciplinarité gagnerait à être déjà renforcée au sein de ces seules SHS.
Second enseignement : le poids de l'histoire dans la manière dont un territoire est vécu. C'est ressorti avec évidence lors de visite au Parc Naturel Régional des Marais du Cotentin et du Bessin où a été évoqué jusqu'au souvenir du débarquement de juin 1944 et les traces qu'il a laissées : la libération de la population, mais aussi des bombardements, des plages mutilées… Une illustration s'il en était besoin de ce qu'on gagne à connaître l'héritage du passé : il peut expliquer la complexité des rapports des habitants à leur territoire.

Je comprends mieux la complicité qui est ressorti du débat organisé entre vous et l'historien Pierre Cornu…

Olivier Dangles : Pierre a justement une façon stimulante d'éclairer le poids du passé, de redonner jusqu'à l'épaisseur historique des sciences, en faisant redécouvrir des auteurs méconnus qui ont pourtant influencé la manière d'envisager la recherche, marqué son organisation institutionnelle, comme celle de l'Inra par exemple, auquel il a consacré des ouvrages [La Systémique agraire à l'Inra, histoire d'une dissidence, 2021 ; L'Histoire de l'Inra, entre science et politique, 2018, chez Quæ éditions]. Les sciences de l'environnement gagneraient à revisiter elles aussi leur passé, ne serait-ce que pour convaincre les étudiants qu'elles n'ont pas attendu les défis actuels pour se constituer, qu'elles aussi ont une histoire et des auteurs qui gagnent à être (re)découverts.

Un mot sur le dispositif même du colloque de Cerisy que vous découvriez à cette occasion…

Olivier Dangles : Il tranche avec les colloques scientifiques auxquels j'ai l'habitude de participer. D'abord, au regard du temps : ici, on échange toute la journée, durant près d'une semaine. On n'a de cesse de s'entendre dire ou de se dire à soi-même : je n'ai pas le temps (de faire ceci ou cela). Et bien, ici, à Cerisy, on prend le temps, justement. Ce qui correspond à une exigence de la science de la durabilité : pour être dans la démarche réflexive que j'évoquais, il faut nécessairement prendre du recul et, donc, s'inscrire dans la durée. La réflexivité ne se décrète pas.
Ensuite, au regard du cadre, de l'environnement : le parc du château ! Ici, on peut se connecter à des humains, bien sûr — les colloquants —, mais aussi à des vivants non humains. À l'heure où je vous parle, j'ai pu en identifier une quarantaine !

Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?

Olivier Dangles : Des non humains aux noms poétiques tels que la lucilie soyeuse ou l'hélophile suspendu (des insectes), le nombril de vénus ou le polystic à soies (des plantes). Eux comme les autres sont désormais répertoriés sur une carte de l'application de science citoyenne iNaturalist (https://shorturl.at/eprGV). Le plus drôle, c'est la réaction des participants quand je leur ai fait découvrir cette diversité, au cours de mon intervention. Ils semblaient prendre conscience que, plusieurs jours durant, ils avaient cohabité avec autant d'espèces, sans le savoir. Beaucoup avaient pris le temps de se promener dans le parc, mais manifestement sans prêter attention aux autres vivants. Quelque chose d'inconcevable pour le naturaliste que je suis, dont le premier réflexe est, où que j'aille, d'aller voir de près quelles sont les espèces végétales ou animales avec lesquelles je vais être amené à cohabiter, voire à dialoguer. C'est dire le défi auquel nous faisons face, notamment dans la manière d'envisager l'objet d'étude des sciences. Pour en revenir aux sciences humaines et sociales, elles se sont constituées historiquement en portant leur attention sur nous autres les humains. En réponse aux exigences de durabilité, il leur faut maintenant porter davantage leur attention à nos rapports avec ces vivants non humains. Car ils nous apportent une ressource indispensable pour penser notre avenir : la poésie.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC


PRESSE / MÉDIAS :

Sisyphe ou la recherche pour un monde durable, ouvrage issu de la conférence donnée par Olivier DANGLES, IRD Éditions, Collection "Contrechamps", À paraître le 2 octobre 2025.

Publication 2023 : un des ouvrages


LEVINAS ET MERLEAU-PONTY

LE CORPS ET LE MONDE


Corine PELLUCHON, Yotetsu TONAKI (dir.)


Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et Emmanuel Levinas (1906-1995) reprennent l'héritage de Husserl et de Heidegger en opérant une réhabilitation du corps et du monde sensible dont les conséquences en philosophie et en éthique sont considérables. Il y a des différences notables entre la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty ou sa description de la structure ontologique du monde et la pensée de Levinas qui fait de la rencontre d'autrui le point de départ de l'éthique. Toutefois, en insistant sur la corporéité du sujet et en l'inscrivant dans un tissu social, ils renouvellent l'un et l'autre la conception de la condition humaine, qui n'est plus pensée seulement à la lumière de la liberté.
Cet ouvrage est issu d'un colloque franco-japonais qui s'est tenu à Cerisy du 6 au 12 juillet 2022. Accueillant plusieurs traducteurs japonais de l'œuvre de Levinas et de Merleau-Ponty ainsi que des chercheurs venus de différents pays, il souligne l'actualité de ces phénoménologues ainsi que l'originalité des approches qu'ils ont pu inspirer. Une attention particulière est accordée à la manière dont ils contribuent à renouveler la réflexion sur le soin, l'habitation de la Terre et l'écophénoménologie, la philosophie de l'animalité et l'esthétique.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2022) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°670]


Articles à l'unité disponibles en accès payant sur CAIRN.INFO

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Hermann Éditeurs

Collection : Colloque de Cerisy

ISBN : 979-1-0370-2288-2

Nombre de pages : 320 p.

Prix public : 34 €

Année d'édition : 2023

Publication 2023 : un des ouvrages


Apposer sa marque. Le sceau et son usage autour de l’espace anglo-normand

APPOSER SA MARQUE

LE SCEAU ET SON USAGE AUTOUR DE L'ESPACE ANGLO-NORMAND


Clément BLANC-RIEHL, Jean-Luc CHASSEL, Christophe MANEUVRIER (dir.)


Le sceau, porteur d'une image personnelle, voire intime, rendue publique par la pratique, constitue un objet d'étude à la croisée des sciences humaines et sociales (histoire, histoire de l'art, archéologie, histoire du droit, sociologie, anthropologie). Des travaux récents menés à la fois sur les empreintes de cire et les matrices de sceaux, mais aussi sur les productions diplomatiques, soulèvent de nouvelles questions sur les usages du sceau, spécialement dans l'administration de la preuve, et leur diffusion jusque dans des milieux parfois très modestes. Qui dispose ou peut disposer d'un sceau ? Pour quels usages ? Où et par qui sont fabriquées les matrices, comment sont-elles conservées ou cancellées ?
L'espace normand et anglo-normand, au sein duquel les pratiques sigillographiques furent aussi originales que diversifiées durant l'époque médiévale, sera privilégié, mais on souhaite ouvrir la réflexion à d'autres espaces, européens et méditerranéens, et à d'autres périodes, notamment à l'Antiquité hellénistique et romaine.
Le colloque a été l'occasion de réfléchir au devenir des collections anciennes (matrices, empreintes, moulages), de faire le point sur l'état de la documentation disponible, sur les inventaires en cours et sur les projets de numérisation et de restauration entrepris récemment, en France et à l'étranger. La multiplication des opérations archéologiques durant ces dernières décennies et l'essor de la détection en Europe de l'Ouest ont également renouvelé l'approche traditionnelle du sceau, tant en ce qui concerne certains types d'empreintes (sur argile ou sur métal) que les matrices.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2013) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°669]

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Éditions du Léopard d'Or

Collection : Revue française d'héraldique et de sigillographie

ISSN : 1158-3355

Nombre de pages : 340 p.

Illustrations : N & B

Prix public : 40,00 €

Année d'édition : 2023


Éditeur (version numérique gratuite) : Société française d'héraldique et de sigillographie

Collection : Revue française d'héraldique et de sigillographie

ISSN : 2606-3972

Nombre de pages : 340 p.

Illustrations : N & B et Couleurs

Année d'édition : 2022

Rapport d'étonnement

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"UNE CARTE DIGITALE DE LA ROUTE À CERISY"

PAR ANGÈLE LE PRIGENT, EMMA-SOPHIE MOURET, ROMAN SOLÉ-POMIES ET JEAN-CLÉMENT ULLÈS


Du 8 au 14 septembre 2023, s'est tenu à Cerisy le colloque Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations, sous la direction de Mathieu Flonneau et Frédéric Monlouis-Félicité. Le dernier jour, quatre jeunes chercheurs ont présenté leur rapport d'étonnement.

Mathieu Flonneau, Abel Girard, Agathe Daniel, Manon Espinasse,
Jean-Clément Ullès, Angèle Le Prigent, Roman Solé-Pomies,
Emma-Sophie Mouret, Frédéric Monlouis-Félicité


Angèle Le Prigent est doctorante en science politique au Laboratoire Arènes à l'université de Rennes dont la thèse porte sur la trajectoire d'évolution différenciée du réseau routier national non concédé à partir d'une comparaison entre la Bretagne et l'Occitanie ;
Emma-Sophie Mouret est docteure en histoire de l'aménagement du territoire et de l'environnement, LARHRA, Université Grenoble Alpes ;
Roman Solé-Pomies, est en thèse de doctorat au Centre de sociologie de l'innovation (Mines Paris-PSL), après un diplôme d'ingénieur de l'École des mines de Paris et un master de l’EHESS, ses recherches portent sur la mise en problème public de la gestion patrimoniale des infrastructures routières et sur les pratiques de maintenance de la voirie dans les petites collectivités de France métropolitaine ;
Jean-Clément Ullès est doctorant au Laboratoire de Géographie et d'Aménagement de Montpellier (LAGAM) à l'université Paul Valéry Montpellier 3 dont la thèse porte sur l'adaptation de l'offre intermodale de transport du bassin de mobilité montpelliérain aux nouveaux rythmes urbains dans un contexte de forte dépendance à l'automobile.


Jean-Clément ULLÈS : Pour commencer, nous tenons à remercier les organisateurs du colloque, Mathieu, Frédéric et Alphonse. Nous souhaitons également remercier le Centre culturel international de Cerisy qui ne serait pas ce qu'il est sans Edith, la famille et l'équipe du château, ainsi que l'ensemble des partenaires du colloque.

Emma-Sophie MOURET : En guise d'amorce, nous vous proposons de reprendre l'illustration de ce colloque : la carte digitale. En rouge, le cheminement que nous avons parcouru durant cette rencontre. En plus de ce chemin principal, nous souhaitons vous proposer plusieurs chemins de traverse, déviations ou voies parallèles.

Illustration du colloque "Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations" (2023)

Avant cela, je souhaite revenir sur l'enthousiasme qui m'a parcourue à l'idée de participer à ce colloque sur la route. C'était important pour moi, car l'infrastructure route est encore peu étudiée par l'histoire des mobilités en France. Cerisy apparaissait alors comme une promesse de pouvoir discuter pendant plusieurs jours, avec des spécialistes, de mon objet de recherche. C'est chose faite, j'en suis ravie.

Angèle LE PRIGENT : J'ai également remarqué ce manque dans le domaine de la science politique. En effet, la dernière étude approfondie de la question routière remonte à la thèse de Florent Clément en 2013, portant sur les politiques autoroutières françaises après le Grenelle. Un constat édifiant et partagé a donc servi de point de départ à notre colloque. La route est la grande oubliée des débats publics et des travaux en sciences humaines et sociales. Je rejoins Emma-Sophie et je pense que nous avons relevé avec succès ce défi en faisant de ce colloque un espace dédié et foisonnant pour l'exploration de la route.
L'interaction entre différentes disciplines et expertises a permis de rassembler une multitude d'imaginaires liés à la route, qu'ils soient d'ordre patrimonial, esthétique, émotionnel (comme la sacralisation de la route dans les voyages, par exemple), économique, environnemental, etc. Cet apport collectif, à mon avis, est tout aussi important sur le plan individuel. Au-delà de la découverte de nombreuses recherches dans le domaine des mobilités routières et des acteurs de ce secteur, cet événement m'a également offert l'opportunité de partager mes propres travaux et de constater leur réception. Je pense notamment à la question de la réduction des ressources de l'État et de son rôle dans la décentralisation, une problématique soulevée par un des participants, qui vient corroborer mes observations sur le terrain. Les discussions suscitées par ma présentation m'ont également ouvert de nouvelles pistes de recherche. Aussi, nous avons pu découvrir ou redécouvrir ensemble un lieu riche en histoire et accueillant. Comme cela nous a été rappelé le jour de notre arrivée : "Il n'y a pas de verrous aux portes, c'est une maison de famille". Et, je suis convaincu que l'état d'esprit de ce château, caractérisé par son ouverture, a véritablement favorisé le dialogue et les échanges entre les participants.

Jean-Clément ULLÈS : Je rejoins en tous points l'enthousiasme de mes deux collègues. Assurément, ce colloque m'a permis d'approfondir mes connaissances sur la route, en tant qu'objet et infrastructure de mobilité. Nombre d'interventions m'ont permis de nourrir mes travaux de thèse. J'ai particulièrement apprécié découvrir les travaux sur la valeur du temps et la question des vitesses, et qui font écho à plusieurs points de réflexion de ma thèse.

Roman SOLÉ-POMIES : Je voudrais à mon tour commencer par remercier les organisateurs pour leur invitation, et par vous remercier tous et toutes pour votre ouverture dans nos conversations. J'ai découvert des approches très différentes de celles qui me sont familières, et il me semble que, dans chaque discussion, nous avons cherché à traduire nos analyses pour formuler une question commune. Je pense par exemple à des échanges que nous avons eus en séance hier après-midi encore sur l'utilité, l'esthétique et la sécurité, où nous avons vu comment des approches historiennes, industrielles et artistiques pouvaient se rejoindre pour interroger les politiques infrastructurelles sur un point très précis, celui de la perception visuelle de l'ordre routier en situation de conduite – mais aussi à des échanges plus informels.
Pour moi, ces rencontres et toutes les autres ont été particulièrement enthousiasmantes parce qu'elles ont en commun de se démarquer d'autres formes de savoir, plus autoritaires. Je pense à certaines pratiques des sciences de l'ingénieur, qui prétendent pouvoir énoncer des vérités générales sur la marche du monde sans les démontrer, sans expliciter leur contenu politique et moral, parfois au titre d'arguments d'autorité. Au contraire, notre démarche collective a montré que nous prenions au sérieux la difficulté de nos questions, et l'impossibilité évidente de prétendre à une solution routière définitive en un seul colloque.

Emma-Sophie MOURET : Ces quelques jours nous ont offert un espace de réflexion sur la route que nous avons investis au moyen d'une démarche interdisciplinaire. La richesse d'une telle approche est manifeste. Se sont ajoutées à cela des réflexions et interventions émanant de différents échelons décisionnels et parfois techniques. Nous disposions donc d'un formidable logiciel afin de penser la route. Pour accroître la pertinence de cette approche, nous aurions pu insister davantage sur la définition de nos outils conceptuels, à commencer par exemple par la notion de transition. Des précisions sur les personnes utilisant ce concept et leur bagages disciplinaires auraient permis de clarifier, voire de baliser, certaines approches de ce concept qui est omniprésent. Il en va de même pour celui de territoire ou d'acteurs.
Les discussions, interventions et questions qui ont fusé durant ces quelques jours constituent un apport précieux. Ces matériaux me permettent d'avoir un regard sur des points que j'aurais pu approfondir dans ma thèse, mais surtout sur de nouvelles perspectives de recherches. Parmi toutes les choses qui m'ont interpellées et auxquelles je serais plus attentive, je retiendrais tout particulièrement la force des imaginaires liés aux routes et la part non négligeable des rapports parfois intimes à la route. Cet aspect est en effet apparu en filigrane de nombreux échanges. Ces imaginaires et intimes de la route seront par exemple très utiles pour interroger les routes fermées, ou celles qui ne sont plus ce pour quoi elles ont été construites ou qui mènent vers ce qui n'est plus.
Cela m'a conforté que considérer la route comme un objet d'étude revient à choisir un point d'observation des plus pertinents pour observer les sociétés. Étudier la route et ses systèmes permet véritablement de prendre le pouls d'un territoire. La route est un équilibre où beaucoup de choses s'articulent, dont des imaginaires, ce qui fait que certains tropismes s'inversent par et depuis la route. C'est l'outil idéal pour une historienne qui cherche à comprendre les changements d'une société.

Roman SOLÉ-POMIES : Ce qui me frappe dans cette question des routes qui ont été, sont ou ne sont plus, c'est que c'est un problème pour les acteurs eux-mêmes. Dans ma recherche, j'ai tendance à partir du principe que l'expérience des personnes qui fabriquent les politiques routières dans leur travail quotidien doit être à la base de l'analyse. J'ai pu regretter que ces personnes, que ce soient les agentes et agents d'entretien, les élues et élus, ou encore les techniciennes et techniciens dans différentes administrations, ne soient pas plus représentées dans le colloque. Presque du début à la fin, nous avions cependant parmi nous Caroline Briand, de la direction des routes du département de Seine-et-Marne. Nous avons discuté à quelques reprises, y compris lors d'une soirée très chaleureuse comme j'ai découvert avec bonheur qu'on en vivait ici.
Au-delà des moments où elle souriait de certaines de nos approximations, de nos décalages avec la pratique des gestionnaires, Caroline Briand nous disait qu'elle aimerait que les gestionnaires de voirie puissent entendre des discussions comme celles que nous avons partagées, parce qu'elles valorisent les infrastructures comme un patrimoine, alors que l'activité des gestionnaires elle-même est généralement peu valorisée et doit composer avec des exigences contradictoires. La complexité de cette activité nous renseigne sur la temporalité des routes : celles-ci sont installées de longue date, leur histoire matérielle est souvent mal connue faute d'archives systématiques, alors que cette connaissance est nécessaire au travail qui se consacre à les faire durer.
Je vois dans ces difficultés que rencontrent les gestionnaires de voirie un lien de parenté étroit avec les questionnements que nous avons partagés pendant ces six jours. Bien sûr, les infrastructures routières représentent une source d'opportunités multiples, dans la continuité des siècles pendant lesquelles elles ont été transformées pour permettre une certaine organisation sociale. Cependant, elles sont aussi vécues aujourd'hui comme un encombrement. Cela peut paraître très péjoratif au premier abord, mais je crois qu'il faut l'assumer dans la mesure où c'est la source des préoccupations qui nous rassemblent.

Angèle LE PRIGENT : Je partage l'avis de Roman concernant les acteurs. Il a abordé la question des opérateurs, et je souhaite ajouter à cela le rôle du stratège, voire du législateur. Notre discussion a porté sur la gouvernance et l'adaptation aux différentes échelles. Ainsi, le retour des services de l'État chargés des routes ou celui de sénateurs et de députés aurait pu constituer une clé de lecture stimulante. Nous avons aussi interrogé les modèles de transition, qu'ils soient orientés vers des approches technicistes ou démocratiques. Nous avons exploré les contradictions inhérentes à la route, ses externalités négatives, mais il est intéressant de noter que nous n'avons que rarement évoqué les angoisses ou les colères suscitées par les questions liées aux infrastructures routières. À cet égard, la présence de militants, Gilets Jaunes ou écologistes, aurait pu être une source de controverse, mais aurait également pu apporter un éclairage précieux sur les limites et l'acceptabilité des modèles de transition proposés et discutés.

Emma-Sophie MOURET : Nous aurions aimé évoquer davantage certains acteurs. Par exemple, nous avons énormément apprécié la visite des carrières de granulat d'Eurovia et nous aurions beaucoup aimé enrichir cette lecture de la route avec une approche "au ras du bitume" en évoquant plus les agents de voirie qui posent et entretiennent ce même enrobé.
Les marges de la route auraient également pu être approfondies. On pense à tous les acteurs ne rentrant pas dans l'ordre et dans l'organisation créés par la route et dont la route est le lieu de l'expression de leur décalage social. Nous pensons aux prostituées, aux sans-abris vivant sous les ponts, aux migrants ou encore aux gens du voyage. En miroir, les gendarmes et agents sont chargés de surveiller ces personnes. Les routes sont à la charnière par et sur laquelle l'ensemble de ces acteurs se situent par rapport au reste de la société. C'est d'autant plus intéressant que ces marges sont très présentes dans les récits de la route, les imaginaires et représentations.

Angèle LE PRIGENT : La question de la marginalité me semble également être une caractéristique essentielle de la route contemporaine, perçue comme une infrastructure qui ordonne et donne un sens au monde, comme nous l'avons discuté hier après-midi. Cette question touche de plein fouet la notion de liberté que permet la route comme vecteur de reliance dans la vie quotidienne ou lors des voyages. Comme l'a souligné Jacques Levy mardi, l'automobile est souvent considérée comme une extension de l'espace privé. Bien qu'il soit important de distinguer le véhicule motorisé de son support, l'infrastructure routière, la route demeure un objet profondément paradoxal. Elle représente un espace de liberté pour certains et un espace marginal pour d'autres.

Roman SOLÉ-POMIES : Avec toutes ces ambivalences, les routes se présentent donc comme un encombrement parce que nous ne croyons plus vraiment aux promesses de la modernisation. Bien sûr, on peut toujours avoir une affection pour les récits futuristes qui font la part belle à de multiples fantasmes technologiques, mais ils ont paradoxalement le charme de l'ancien. Les infrastructures routières sont une trace matérielle laissée dans notre environnement par ces rêves. Au passage, il serait utile d'intégrer un peu plus à la suite de nos échanges l'histoire de violences coloniales, écologiques et de genre dont ces infrastructures sont un héritage.
Cette semaine, je crois que nous avons senti ensemble que nous vivions dans un monde plein de ces grandes choses encombrantes, auxquelles nous sommes malgré tout attachés. Les infrastructures routières en font partie, parmi beaucoup d'autres dont nous avons parlé aussi. Il n'est peut-être pas nécessaire de séparer dans ces attachements le rationnel et l'affectif. La discussion d'hier sur l'utilité et l'esthétique laisse plutôt pressentir que, quand on revient à l'expérience matérielle des infrastructures, ces dimensions sont étroitement entremêlées. Nous n'avons pas résolu ces questions théoriques, nous n'avons pas non plus dégagé différentes réponses possibles et clairement formulées, mais nous avons ouvert une certaine forme de réflexion.
Ces choses encombrantes et attachantes nous obligent, à tous les sens du terme. Elles nous obligent à engager une réflexion interdisciplinaire pour travailler ce souci que nous partageons. En nous efforçant presque systématiquement de spéculer sur l'action collective possible pour le futur, même dans nos réactions à la présentation de Dominique Bourg qui aurait pu être désarmante, nous avons montré que nous n'avions pas à vivre ce souci comme un enfermement. Je pense que cet effort spéculatif répondait à ces questions d'encombrement et d'attachement, et il appelle selon moi un travail de recherche sur les formes narratives, dans la suite également de nos discussions sur la littérature, le cinéma ou le théâtre. Peut-être pourrait-on imaginer un futur colloque de Cerisy sur les récits d'infrastructures, pour nous concentrer davantage sur le détail des techniques narratives qui travaillent nos attachements à ces grands réseaux techniques.

Jean-Clément ULLÈS : Nous avons eu l'opportunité d'explorer de nombreuses facettes de la route, mobilisant une diversité de disciplines dans le domaine scientifique. Cependant, il semble avoir manqué une analyse plus approfondie sur la relation entre le numérique et la route, un autre chemin de traverse qui aurait pu être mobilisé lors de ce colloque. À première vue, plusieurs éléments retiennent notre attention. Tout d'abord, il convient de caractériser la nature de la relation, entre la route et les principaux fournisseurs de services de navigation, accessibles sur les smartphones. Il ne fait aucun doute que des applications telles que Google Maps et Waze occupent une position prépondérante dans le paysage de la mobilité actuelle. À titre d'exemple, Waze compte plus de 100 millions d'utilisateurs aujourd'hui et a été acheté par Google en 2013 pour plus d'un milliard de dollars, témoignant de son importance stratégique dans l'orientation des usagers sur les routes. D'autre part, les utilisateurs de ces applications de navigation transmettent un grand nombre de données de déplacement, et sont cruciales pour mieux comprendre nos modes de vie. Ces données englobent les origines et les destinations des déplacements, les vitesses des véhicules, les points de congestion, les rythmes de vie urbains, etc. De plus, les collectivités territoriales (gestionnaires de l'infrastructure et autorités organisatrices de la mobilité) ont la possibilité d'acquérir ces nouvelles données de mobilité dans le cadre de leurs diagnostics. Enfin, le concept de la Mobilité as a Service (MaaS) se situe à l'intersection des pratiques de mobilité, du changement modal et de l'utilisation du numérique. Finalement, nous aurions pu poser la question, non sans provocation : qui, aujourd'hui, connaît mieux la route que Google ? Cette question renvoie également à l'importance des données dans la gouvernance des mobilités aujourd'hui.

Emma-Sophie MOURET : Nous souhaitons de nouveau remercier l'ensemble des participants car nous avons construit ces réflexions ensemble. Cerisy est une expérience formatrice pour les jeunes chercheurs et à ce titre, la mission de Mathieu, Frédéric et Alphonse est très réussie. En effet, durant ces quelques jours et surtout ces dernières heures, les échanges que nous avons eus, nos envolées, nos rires et parfois nos nuances, ont été, en plus d'un réel plaisir propre à l'esprit de Cerisy, un exercice scientifique des plus stimulants. Nous vous en remercions.

Témoignage

Tous les témoignages


"UNE SECONDE FOIS SUR LA ROUTE MENANT À CERISY"

RENCONTRE AVEC MARIE DÉGREMONT


C'est la deuxième fois que nous la rencontrions à Cerisy. La fois précédente, c'était en 2019 à l'occasion du colloque La pensée aménagiste en France : rénovation complète ?. Cette fois, c'était à l'occasion du colloque Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations, codirigé par Mathieu Flonneau et Frédéric Monlouis-Félicité du 8 au 14 septembre 2023, à l'initiative de la Fabrique de la Cité, qu'elle a rejointe en mai dernier au titre de directrice adjointe des études. Elle témoigne ici de son plaisir à retrouver Cerisy, un cadre qu'elle trouve propice au croisement de regards d'experts de différents horizons professionnels et disciplinaires.

Photo de groupe du colloque


C'est le deuxième entretien que vous m'accordez à Cerisy [entretien en ligne sur le site L'EPA Paris-Saclay]. La première fois, c'était à l'occasion du colloque La pensée aménagiste en France : rénovation complète ? auquel vous aviez participé au titre de cheffe de projet au Département Développement durable et numérique de France Stratégie. Cette fois, c'est à l'occasion du colloque Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations, au titre de directrice adjointe des études à La Fabrique de la Cité, membre du Cercle des partenaires de Cerisy et à l'initiative de ce colloque…

Marie Dégremont : En effet. J'ai rejoint la Fabrique de la Cité en mai dernier au terme d'un cheminement fait de méandres tout autant que de lignes droites ! Ce qui rend d'ailleurs l'expérience cerisyenne d'autant plus savoureuse : on a beau avoir fait beaucoup de route (au sens figuré comme au sens propre) entre deux colloques, on retrouve ce lieu tel qu'on l'avait quitté.

Quel a été votre parcours depuis votre précédente intervention à Cerisy ?

Marie Dégremont : J'ai quitté France Stratégie pour rejoindre le Haut-commissariat au Plan au titre de conseillère auprès de François Bayrou sur des sujets variés — l'énergie, mon terrain d'expertise initial, mais aussi la démographie et la réindustrialisation. Travailler auprès d'une telle personnalité politique a été une expérience enrichissante. Dans la foulée de l'élection présidentielle de 2022, j'ai intégré le cabinet de la ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des Territoires, Amélie de Montchalin puis de son successeur, Christophe Béchu. Ironie de l'histoire : en 2013-2014, je m'étais lancée dans un projet de thèse, mais sans parvenir à disposer d'un financement. Or, il portait sur les rapports entre écologie et territorialisation, qui se trouvent désormais, dix ans plus tard, au cœur de l'action d'un ministère et non des moindres. C'est dire si cela avait du sens pour moi de rejoindre ce ministère — en tant que plume et chargée de la prospective. Une autre expérience d'autant plus stimulante qu'elle a permis à la spécialiste des politiques publiques que je suis de vivre de l'intérieur le processus de décision qui préside à leur élaboration, de surcroît sur des enjeux majeurs. Je n'ai pas souvenir d'avoir vécu une expérience professionnelle aussi intense ! Au bout de huit mois, j'ai eu envie de disposer de plus de profondeur de champ dans mon analyse des sujets. Le temps de me soumettre aux procédures de prévention des conflits d'intérêts, j'ai pu rejoindre la Fabrique de la Cité en tant que directrice adjointe des études. Tout en continuant à suivre mes sujets de prédilection, l'énergie et les mobilités, j'ai l'opportunité d'en investiguer d'autres. Au cours de ce colloque, vous avez pu apprécier l'engagement de l'équipe de la Fabrique de la Cité, pour imaginer le plaisir que j'ai à écrire cette nouvelle page de mon parcours professionnel.

Sans avoir su que cette nouvelle page vous donnerait l'occasion de revenir à Cerisy…

Marie Dégremont : Non, en effet ! J'ignorais, au moment de poser ma candidature, que la Fabrique de la Cité avait programmé ce colloque. La surprise n'en fut que plus agréable. Sans que nous le sachions, nos esprits s'étaient déjà rencontrés autour de cet intérêt commun pour Cerisy !

Nous réalisons l'entretien à l'issue de ce colloque que vous avez rejoint "en cours de route" en y étant restée cependant assez de temps pour en avoir un large aperçu. Quel enseignement principal en tirerez-vous sur le fond, la route, ses enjeux et ses défis ? Qu'a-t-il permis de dire d'original sur cet "objet" qu'on croit connaître pour l'emprunter tous les jours, d'une façon ou d'une autre ?

Marie Dégremont : Ce que j'en retiens, c'est d'abord la richesse des éclairages apportés par le croisement des regards : ici, les intervenants viennent d'horizons très divers, tant au plan disciplinaire que professionnel. De prime abord, on a tendance à voir la route comme une question d'ingénieurs — au prétexte qu'elle serait une affaire d'enrobés, d'infrastructures… En réalité, c'est l'affaire de bien d'autres professionnels et de chercheurs, y compris en sciences humaines et sociales, qui n'en partagent pas tous la même vision, y compris au sein d'une même discipline. Ce qui rend les discussions d'autant plus intéressantes.
C'est que la route revêt de multiples dimensions, aussi bien techniques, économiques et sociétales qu'esthétiques. Invitation au voyage, elle est une source d'inspiration pour les écrivains, les poètes et d'autres artistes. Autant de facettes que le colloque a su donner à voir au fil des communications en explorant jusqu'à son imaginaire. Si on croyait tout savoir de la route, force est d'admettre qu'on avait encore beaucoup à en apprendre. Forcément, les visions des uns et des autres sont loin d'être toujours convergentes. Pour autant, les désaccords n'ont pas empêché la discussion de se poursuivre. Ici, à Cerisy, les gens font preuve de beaucoup de tolérance, d'un réel esprit d'ouverture et c'est aussi pour cela qu'on ne demande qu'à y revenir.

Un mot sur le cadre : le château, son parc, la durée du colloque…

Marie Dégremont : A priori, ce cadre paraît à des années-lumière de notre sujet : nous sommes dans un château comme posé au milieu des pâtures. Pour autant, la route n'est pas totalement absente. On l'emprunte d'ailleurs pour venir jusqu'ici depuis Paris ou d'une gare des environs, pour aller au village ou se promener tout simplement. De sorte qu'on peut éprouver concrètement les difficultés de la cohabitation entre usagers de la route. À l'image du chemin qu'il nous reste à parcourir pour la décarbonation des mobilités !

La cloche sonne ! Vous savez ce que cela signifie…

Marie Dégremont : (Rire) Oui, bien sûr ! Que les communications vont reprendre et que nous devons regagner la bibliothèque toute affaire cessante !

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Rapport d'étonnement

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"CERISY FACE AUX TECHNOLOGIES "ZOMBIES""

PAR PHILIPPINE COUTAU ET CYRIL MONETTE


Du mercredi 30 août au mardi 6 septembre, s'est tenu le colloque Où sont les technologies d'avenir ? De Simondon à la science-fiction sous la direction de Vincent Bontems, Christian Fauré et Roland Lehoucq. Deux étudiants de la Fondation suisse d'études avec laquelle le CCIC a engagé un partenariat, Philippine Coutau (Bachelor d'arts et sciences tourné vers les sciences environnementales et les beaux-arts) et Cyril Monette (doctorant en biorobotique), nous ont adressé leurs impressions et interprétations à la fois sur les travaux du colloque et sur les modalités de vivre et de penser à Cerisy.

Dai Li, Vincent Bontems, Pierre-Marie Pouget, Philippine Coutau,
Jacques Jacot, Cyril Monette, Cléo Collomb, Élie Chevignard


Philippine COUTAU : Une autre façon de comprendre notre relation au monde

Cette semaine passée à Cerisy a démontré avant toute chose les bienfaits d'imaginer d'autres réalités potentielles. Dans un monde fragmenté, où tout va à une vitesse folle, où la précarité croît en parallèle avec la croissance économique, où le "progrès" repose sur de gigantesques émissions de CO2, quand trouvons-nous le temps de ralentir ? C'est pourquoi j'ai adoré toutes ces présentations et débats qui m'ont fait entrevoir une autre façon de comprendre notre relation au monde, malgré des termes techniques parfois difficiles à suivre.

Se rapprocher de la science-fiction, redéfinir les méthodologies philosophiques et les appliquer sur le terrain, retracer les généalogies d'objets techniques, interroger l'héritage, le terroir, pour réactualiser le présent, "déprojetiser", sont des idées qui permettent d'élargir nos imaginaires. À Cerisy, je n'ai plus eu l'impression que le progrès était exponentiel, mais qu'il grouillait dans plusieurs domaines se recoupant pour former une vision d'un monde rempli de technologies à "soutenabilité forte", prenant en compte des ontologies diverses.

Face au changement climatique et à un monde qui se "zombifie", l'envie de se terrer dans un bunker semble plus forte que celle d'agir. Cependant, il souffle un joli vent d'espoir quand on est encouragé à s'affranchir des normes en place et à créer une nouvelle diversité de valeurs épistémiques et d'actions, inscrites dans des réalités potentielles. Alors, je me dis en écoutant les différents participants que peut être nous ne fonçons pas droit dans le mur et qu'il reste une chance d'articuler de nouveaux futurs.

Les comportements émergents résultent d'actions collectives, et je quitte Cerisy en pensant qu'il faudrait enseigner dès le plus jeune âge à penser différemment, ensemble, avec, et que tous les obstacles des situations limites peuvent être surmontés. Si l'on parvient à combiner éducation et imaginations débridées, à déconstruire la compétitivité pour apprendre à écouter et dialoguer, peut-être parviendrons-nous à construire collectivement les technologies d'une humanité résiliente.

Enfin, ce furent de très belles journées passées à échanger et à apprendre, à prendre le temps de comprendre grâce à de longues conversations hors de la bibliothèque (et grâce à la gentillesse des intervenants qui prenaient le temps de m'expliquer certaines de leurs idées !). Je vous remercie donc encore mille fois pour ces heures passées à réfléchir à d'autres futurs !


Cyril MONETTE : Du tissage intime de la technologie aux sociétés…

Ce colloque a su pertinemment traiter de la question technologique et de son tissage intime aux questions de société sous-jacentes. C'est donc ce tissage que je vais mettre en lumière en synthétisant les propositions faites en ajoutant quelques pistes de réflexion peu abordées.

Comme l'a présenté José Halloy, le problème est assez simple : comment équilibrer un système Terre dont l'entrée est l'énergie solaire et la sortie la somme d'autres flux (matériels, thermiques, etc.) qui régissent nos environnements, mais aussi nos existences (il faut bien manger…). Autrement dit, à quel point voulons-nous altérer l'entropie de notre environnement avec une quantité finie d'énergie (énergie fossile ou nucléaire pour en nommer deux) et l'apport constant dont nous jouissons grâce au soleil ?

À mesure que le stock s'épuise, on se rend compte de notre dépendance à cette abondance énergétique, dont la meilleure traduction est la traduction démographique (+300% dans ce dernier siècle). Nous sommes donc face à un problème de sevrage. C'est précisément cette question qui a été traitée par Jean-Hugues Barthélémy et Ludovic Duhem avec le concept d'écotechnologies, ou par les “Right techs” de Vincent Bontems, ou encore les "Middle techs" de Victor Petit. Leur point commun est le dépassement des oppositions faciles entre high tech et low tech, technique et nature, technosolutionnisme et écologisme technophobe. Ce sont des approches analytiquement pertinentes dans le sens où elles prennent en compte notre dépendance aux énergies fossiles tout en étant conscient de l'aspect transitoire de ces réserves. Il s'agit en effet de mettre en place des technologies à soutenabilité faible (c'est à dire non-utilisables à très long terme) qui nous permettront de concevoir des technologies à soutenabilité forte développées entre temps.

Cependant, comme l'a rappelé Anaïs Nony, le savoir seul ne suffira pas à résoudre tous nos maux et une implémentation relève d'autres compétences que de la technique. Il est clair qu'un changement de trajectoire technologique doit s'accompagner d'une "réforme" de la culture technique sous-jacente, par une approche patrimoniale comme l'a proposé Florence Hachez-Leroy ou encore par la valorisation de la notion de terroir technique, comme Élie Chevignard l'a illustré au travers de l'industrie horlogère jurassienne. Il me semble possible d'élargir cette notion de terroir technique pour non seulement relater des arcs technologiques du passé, mais aussi envisager ceux qui sont à venir et, notamment, avec les idées de Philippe Bihouix de redistribution de certaines industries technologiques directement au sein des territoires.

Ce changement de culture doit s'ancrer autour d'une réappropriation des technologies : si on ne comprend pas facilement une technologie, alors il y a de grandes chances qu'elle soit "zombie", c'est à dire qu'elle repose sur des sources d'énergie qui n'existeront plus dans 100 ans. Ce regard critique me semble être une priorité : il s'agit d'une pièce de Mikado qui ne fait pas s'effondrer les autres (le système) et permet de préparer le paysage socio-culturel à une transition des pratiques et habitudes. Et ce sont des lieux de réparations, comme des Hackerspaces, FabLabs ou encore des Repairs Cafés qui joueront un rôle majeur.

Je terminerai par mentionner une approche qui n'a que très peu été considérée, si ce n'est par Edith Heurgon en mentionnant le colloque Le renouveau du sauvage de fin juin 2023, qui consiste à considérer les questions spirituelles pour ancrer cette culture éco-technologique. Le concept d'écotechnologies vise à dépasser l'opposition nature/culture, mais il est difficile de parler d'ancrage culturel des technologies — en interaction obligatoire avec l'environnement naturel — en balayant de la main la question de la spiritualité, quelle qu'elle soit d'ailleurs. Un colloque sur nos horizons de "spiritualités éco-technologiques” n'aurait-il pas tout son sens pour combler ce manque de sens dont souffrent les jeunes ingénieurs ?

Témoignage

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"CERISY À L'HEURE D'UNE EUROPE POLYGLOTTE"

RENCONTRE AVEC KRISTIN ENGELHARDT, JAN FISCHER, FREDERIKE LIEVEN,
MARIUS MASSON, JONAS NICKEL, NATALIE SCHWABL, MARIIA SHEPSHELEVITCH ET FRIEDER SMOLNY


Étudiantes et étudiants français, allemands, croate et russe, ils sont venus à Cerisy, dans le cadre de l'école d'été de l'université franco-européenne, portée par Wolfgang ASHOLT, professeur émérite de Littératures romanes à l'université d'Osnabrück, et Johann CHAPOUTOT, professeur d'histoire contemporaine à la Sorbonne, pour contribuer au colloque L'Europe : héritages, défis et perspectives, codirigé par le premier et Corine PELLUCHON, du 19 au 27 août 2023. C'est la première fois qu'ils se rendaient à Cerisy. Comment s'y sont-ils retrouvés ? Connaissaient-ils ce lieu avant d'y venir ? Comment caractériseraient-ils cette expérience cerisyenne ? Éléments de réponse à travers cet entretien choral auquel ils ont bien voulu se livrer.

Frieder Smolny, Jan Fischer, Wolfgang Asholt, Corine Pelluchon,
Jonas Nickel, Frederike Lieven, Natalie Schwabl,
Mariia Shepshelevich, Kristin Engelhardt, Marius Masson


Comment vous êtes-vous retrouvés à participer à ce colloque ? Connaissiez-vous Cerisy avant d'y venir ?

Natalie Schwabl : Allemande d'origine croate par ma mère, je suis étudiante en thèse à Sorbonne Université, sous la direction du professeur Johann Chapoutot. C'est la première fois que je me rends à Cerisy. C'est aussi la première fois que je participe activement à un colloque à travers une communication, en l'occurrence sur "Le rôle des Églises dans les luttes pour l'indépendance" en Croatie et d'autres pays de l'Europe des Balkans. J'ai été très heureuse des réactions suscitées par mon intervention, des échanges qui s'en sont suivis. Je ne suis encore que doctorante et ne pensais donc pas qu'on prendrait autant au sérieux mes propos !

Jonas Nickel : Doctorant à l'université Humboldt de Berlin, j'avais déjà entendu parler de Cerisy dans le cadre de l'école d’été et d'autres programmes universitaires portés par le professeur Asholt ou des collègues de l'Institut für Romanistik. J'étais donc très enthousiaste à l'idée de pouvoir m'y rendre à mon tour et pour une durée aussi longue (huit jours) une durée atypique par rapport aux colloques universitaires qui, en principe, ne durent que deux, trois jours au plus. Et d'être en plus invité à y faire une communication — sur les "Enjeux de la réédition critique d'écrits antisémites".

Jan Fischer : Comme Jonas, je suis doctorant à l'université Humboldt. J'ai beau m'appeler Jan Fischer, ici on me prénomme François Rabelais au prétexte que je fais une thèse sur son œuvre [rire]. Jusqu'alors, Cerisy était pour moi comme un mythe : un de mes professeurs, Helmut Pfeiffer, y était venu il y a quelques années. Il m'avait parlé de l'histoire du lieu, de l'ambiance qui y régnait. Naturellement, je n'ai demandé qu'à pouvoir y venir à mon tour. J'y suis enfin, à l'invitation du professeur Asholt, pour y faire moi aussi une communication sur "Nous, les Lumières et l'autre". La thématique du colloque est éloignée de mon sujet de thèse mais, après tout, je suis tout autant concerné par l'Europe. Ce n'est pas mon premier colloque, mais ici, cela n'a rien à voir. Les communications se succèdent du matin au soir ; les échanges se prolongent durant les repas et au-delà. Bref cela ne s'arrête pas ! Les discussions sont passionnantes et passionnées.

Marius Masson : Je ne connaissais pas Cerisy avant d'y venir. Je me suis donc renseigné en allant voir sur le site. J'ai vu que cela se passait dans un château. Je me suis dit qu'aller passer quelques jours dans un tel cadre, ce ne devait pas être déplaisant [rire]. Je me suis dit aussi qu'un colloque sur l'Europe était un moment pertinent pour revenir sur l'historiographie du fascisme, objet de ma communication. Certes, ce n'est pas la face la plus glorieuse de l'Europe, mais on ne peut escamoter cette part d'ombre de notre histoire européenne. Il nous faut pouvoir y revenir en y posant un regard critique.

Frederike Lieven : Pour ma part, je suis arrivée ici sur un malentendu ! Il y a cinq mois, j'ai reçu un email d'une personne que je ne connaissais pas, mais qui m'a informée de la tenue d'un colloque qui se tiendrait à Cerisy — un lieu dont je n'avais jamais entendu parler avant —, et que j'étais invitée à y participer ! Sur l'instant, je n'avais pas réagi, pensant que ce devait être une erreur, jusqu'à ce que l'invitation me soit confirmée à l'approche du colloque, avec en plus celle d'y faire une communication. Pourtant, l'Europe n'est pas à proprement parler mon sujet de recherche. Mais, bon, si cela me permettait de passer quelques jours dans un château, pourquoi pas… J'ai donc réfléchi à ce que je pourrais bien dire. Finalement, ma communication porte sur les "Mathématiques modernes et [l']esprit des Lumières". Les participants pourront juger de la pertinence du propos [Frédérik devait intervenir le surlendemain de l'entretien qu'elle nous a accordé]. C'est ainsi que j'ai appris que la personne qui m'avait donné l'opportunité de me rendre à Cerisy n'était autre que Wolfgang Asholt, qui s'était rapproché de mon directeur de thèse, lequel lui avait communiqué mon email.

Frieder Smolny : Je poursuis des études à Berlin en littératures européennes. Comme beaucoup, j'ai été invité à venir ici par le professeur Asholt pour une communication sur le thème "Littérature et décolonisation". Une invitation dans laquelle j'ai vu d'abord la possibilité d'améliorer mon français, de le pratiquer et de l'entendre. J'apprécie beaucoup les discussions qui se déroulent ici : des discussions très vivantes, qui peuvent être assez vives, les participants donnant parfois l'impression de se disputer. Ce à quoi nous ne sommes pas forcément habitués en Allemagne. Mais, personnellement, j'aime bien ça, d'autant que ces disputes ne vont jamais très loin : les gens savent aussi s'écouter. Je précise que je ne connaissais pas Cerisy avant d'y venir.

Mariia Shepshelevich : Je poursuis un master en arts, cultures romanes, à l'université Humboldt de Berlin. J'ai été invitée par le professeur Asholt. Étant Russe, je ne suis bien évidemment pas indifférente à ce qui se passe en Europe et dans mon pays en particulier. En parallèle à mes études, je suis engagée politiquement. Ma communication portera d'ailleurs sur les "Formes de résistance en Russie". J'aime le format de ce colloque car il m'offre l'occasion d'écouter des hommes et des femmes qui ont une réelle expertise sur les sujets dont ils parlent. Cela change tant avec ces personnes qui passent leur temps à donner leur opinion mais sans la moindre expertise [rire].

Kristin Engelhardt : Avant de me lancer dans une thèse, j'ai, dans le cadre du Master Européen en Études Françaises et Francophones à l'université Humboldt de Berlin fait un mémoire sur le surréalisme en RDA, donc, oui, j'avais entendu parler de Cerisy : je connaissais Karl-Heinz Barck l'éditeur d'une anthologie en langue allemande sur le surréalisme français, qui avait assisté ici à plusieurs colloques. Depuis, je me faisais de Cerisy l'idée d'un lieu magique, imprégné de l'esprit de grands penseurs et intellectuels. Naturellement, je ne demandais qu'à y venir à mon tour. Un vœu qui a été exaucé par mon professeur Wolfgang Asholt, ce dont je lui suis reconnaissante. D'autant qu'il m'a aussi offert l'occasion d'y faire une communication, "Mode et politique — Politique de la mode. La mode européenne entre refus et adaptation".

Comment caractériseriez-vous votre expérience cerisyenne ?

Jonas Nickel : Ce colloque nous a donné une chance unique de pouvoir échanger avec des politiques ou d'autres intervenants expérimentés (je pense à Pierre Vimont), qu'on n'a pas l'occasion de fréquenter dans la vie de tous les jours. J'apprécie aussi la dimension multidisciplinaire des points de vue, ce qui peut aussi faire parfois question : cela nous expose à des fractures épistémologiques et, donc, à des risques de malentendus, certains allant jusqu'à voir l'histoire comme une puissance politique qui suivrait son cours indépendamment des volontés humaines. J'observe aussi que les participants sont de toutes les générations, ce qui est un plus, mais aussi source possible d'autres fractures, plus générationnelles celles-là.

La durée du colloque ne permet-elle pas de donner le temps de dissiper des malentendus à défaut de surmonter les fractures ?

Jonas Nickel : C'est ce que l'on espère ! Il nous reste encore plusieurs jours pour nous en assurer [rire].

Jan Fischer : Ce qui m'a le plus surpris, c'est d'abord la beauté du cadre, la possibilité de me lever le matin au son de la cloche et de l'entendre de nouveau à l'approche des repas ou pour la reprise des communications… Tiens la voilà qui sonne ! Comme c'est drôle ! Il me suffit maintenant d'en parler pour qu'elle se fasse entendre [rire]. Ce que j'apprécie également, ici, c'est l'importance qu'on accorde aussi bien aux nourritures intellectuelles qu'aux nourritures terrestres. Nul doute que ce lieu aurait plu à Pantagruel ! J'apprécie aussi la qualité des discussions. C'est si différent de mes expériences de colloques, en Allemagne comme en France. Cela étant dit, la vie ici est si intense qu'hier, au bout du deuxième jour donc, j'ai eu comme des troubles cognitifs ne sachant plus si ce que je vivais était vrai ou si c'était un rêve !

Natalie Schwabl : Ce que j'apprécie beaucoup, c'est la structuration du colloque autour de communications réparties entre le matin et l'après-midi avec des débats ou interventions artistiques le soir. Alors oui, cela fait des journées bien chargées, mais le fait de partager les repas, de se côtoyer toute la journée, rend l'expérience unique. Cela tranche avec les colloques auxquels j'ai assistés jusqu'alors : non seulement je n'y intervenais qu'au titre d'auditrice, mais encore ils se déroulaient sur un laps de temps trop court pour faire plus ample connaissance.

Marius Masson : Ici, la moindre conversation est intense car on n'hésite pas à confronter ses points de vue en toute cordialité, mais aussi en toute franchise. Et cela me va très bien. Je ne suis pas sûr d'ailleurs de vouloir me donner la priorité d'essayer de dépasser les conflits. Après tout, le dissensus, c'est bien aussi !

Au moins, la durée du colloque laisse-t-elle le temps d'expliciter ce dissensus sinon de s'assurer qu'on a de réels motifs d'être en désaccord…

Marius Masson : Tout à fait, même si on reste à la merci de malentendus — je doute en effet qu'on puisse toujours les dissiper, y compris au cours d'un colloque de huit jours [durée du présent colloque]. Cela étant dit, dans un premier temps, je l'ai appréhendé comme un colloque scientifique. Mais très vite, je me suis rendu compte qu'il n'en était rien. Ce qui est tout sauf une mauvaise surprise. Cela permet de sortir des carcans disciplinaires et d'éviter l'excès de formalisme des colloques universitaires.

Jan Fischer : Comme l'indique son étymologie, le colloque recouvre une diversité de formes. Voyez ceux de la tradition grecque au cours desquels on mangeait, on buvait ensemble, on discutait sans se restreindre dans le temps.

Kristin Engelhardt : Ce qui me frappe, c'est la variété des points de vue disciplinaires qu'on peut y entendre, avec un réel souci des participants de nourrir le débat. Quelque chose d'assez exceptionnel, à laquelle je n'avais encore jamais assisté que ce soit au sein de l'université ou ailleurs. Rien à voir non plus avec les débats intellectuels ou politiques que j'ai pu suivre et où on échange mais sans avoir toujours un vrai débat. Certes, il y a des divergences, des malentendus mais, comme cela été dit, la durée du colloque laisse le temps de les surmonter, si besoin. Mais un colloque de Cerisy, c'est aussi une épreuve physique ! Le programme est dense et rester assis aussi longtemps à écouter des communications, ce n'est pas simple, ce peut même être fatiguant [rire]. La prochaine fois, je songerai à prendre le temps d'aller marcher davantage lors des pauses. d'autant plus qu'ici la nature est idyllique et propice au ressourcement.

Mariia Shepshelevich : Je me retrouve dans les propos de Kristin ! Cela étant dit, j'apprécie le fait de pouvoir écouter des personnes maîtrisant bien leur sujet. Encore une fois, cela change avec les débats qu'on peut entendre dans lesquels chacun livre son opinion, mais sans expertise ni s'écouter.

Frieder Smolny : Comme Kristin, j'insisterai sur la multidisciplinarité, mais aussi sur la densité du programme. Suivre des interventions aussi nombreuses, dans une langue qui n'est pas la sienne, forcément, cela finit pas fatiguer ! D'autant que, comme cela a été dit, les échanges se poursuivent jusqu'à tard le soir. Mais ce que j'apprécie, c'est qu'on puisse aborder aussi facilement les intervenants, qu'il n'y ait pas de barrière entre eux et nous, les étudiants ; que nous soyons considérés comme des participants à part entière — tous ont d'ailleurs été invités à faire une communication.

Frederike Lieven : Pour moi, le colloque, c'est comme une chambre de résonance : les exposés sont tous intéressants en eux-mêmes et, en même temps, ils se font écho, résonnent les uns avec les autres. En en écoutant un, on fait aussitôt le lien avec ce qu'on a entendu précédemment, lors d'un autre exposé, ou avec ouvrage ou un article qu'on a lu... C'est cette accumulation de liens, de références que je trouve intéressante. Une autre image me vient à l'esprit, c'est celle de Loft Story

Pardon ???

Frederike Lieven : Oui, Loft Story, vous avez bien entendu, cette émission de téléréalité du début des années 2000 — elle s'appelait Big Brother en Allemagne. Elle consistait à réunir en un même lieu, durant un certain temps, des personnes qui ne se connaissent pas et on regarde pour voir ce qui se passe ! À Cerisy, il y a un peu de cela : la plupart des participants ne se connaissaient pas, y compris, nous, les étudiants qui venons pourtant pour plusieurs d'entre nous de la même université. Finalement, les échanges les plus intéressants qu'on peut avoir sont ceux que l'on a pendant les repas. On retrouve une sociabilité dont on avait été privés suite à la crise sanitaire liée à la Covid-19 et au recours de plus en plus fréquent aux visioconférences. Je suis reconnaissante à Cerisy de préserver cette possibilité de pouvoir échanger, en vrai, "en présentiel" comme on dit aujourd'hui. De permettre aussi à des jeunes de s'exprimer, de donner leur avis, bien que nous ne soyons encore qu'étudiants et, donc, a priori sans réelle expérience. C'est, comment dire ?… gratifiant !

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Rapport d'étonnement

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"LE RETOUR DE L'OULIPO À CERISY"

PAR CINDY GERVOLINO


Après un Master sur "L'imagination mathématique, la littérature comme expérience de pensée visuelle" à l'École normale supérieure de Lyon, Cindy Gervolino prépare une thèse à l'université de Besançon intitulée "Figure, forme, lettre : la pensée diagrammatique à l'œuvre dans le texte littéraire (Abbott, Cortázar, Gatti, Guillevic, Roubaud)". Voici le rapport d'étonnement qu'elle a présenté lors de la dernière séance du colloque L’Oulipo : générations, qui s'est tenu à Cerisy du 24 au 30 juillet 2023.

Hermes Salceda, Isabelle Dessommes, Éric Beaumatin,
Rebecca Tural, Cindy Gervolino, Léa Champagnac De Narkevitch


Étaient présents

Quelqu'un qui a un frère qu'il appelle Ernest mais qui ne s'appelle pas Ernest, quelqu'un qui était là il y a vingt ans et qui a trouvé son poste d'enseignante à Amsterdam grâce à Cerisy, quelqu'un qui aime la petite méditerranée du Japon, quelqu'un qui vient de se voir octroyer cette semaine un prêt pour s'installer dans une nouvelle vie, quelqu'un qui a monté les instruments du groupe Motörhead dans sa jeunesse, quelqu'un qui a une fille qui fait des pins chauve-souris, quelqu'un qui en a marre qu'on lui demande "cuál es la fecha de hoy", quelqu'un qui se transforme en hôtesse de l'air ou en cafard pour danser, quelqu'un qui a visité soixante villes en France, quelqu'un qui a tatoué un appel de pied de page sur son pied, quelqu'un qui a ré-appris le madison pendant ce colloque, quelqu'un qui a reçu une photo d'un étudiant qui a fait un voyage en Europe pour la remercier d'avoir été son enseignante, quelqu'un qui a une secrétaire qui travaille quinze minutes par semaine, quelqu'un qui a une boucle d'oreille verte qui se retourne systématiquement et c'est pénible, quelqu'un qui joue au ping-pong sans décoller de la table, quelqu'un qui a inauguré une plaque commémorative en soutane, quelqu'un qui s'intéresse désormais à l'école mais qui a détesté l'école, quelqu'un qui s'est portée garante des œstrogènes, quelqu'un qui a été demandé en mariage à Venise récemment, quelqu'un qui a comme ville préférée, Paris, et comme ville la plus haïe, Paris, quelqu'un qui manque secrètement tous les petits déjeuner pour dormir mais qui mange des Lus en douce dans sa chambre, quelqu'un qui rencontre bientôt sa troisième colocataire dans une copropriété de femmes sympas, quelqu'un qui a modéré Jean Ricardou et qui s'en souvient encore, quelqu'un a reproduit avec moi et d'autres la grande ourse où chaque étoile était une cigarette qui brûle dans le noir, quelqu'un a dit qu'il n'était "pas du tout quelqu'un d'important", quelqu'un qui rêve de tenir un PMU, et Alain Schaffner.

Tentative de restée inépuisée au Château de Cerisy

Mettre mon réveil à 7h10, fait grincer ma porte à 4 reprises pour ma toilette du matin, dire bonjour à mon voisin, tartiner des biscottes, ignorer la confiture de courgette, dire le nom de ma thèse en entier, consulter le programme et me diriger vers la salle, écouter les communications du matin, rire à la mention d'une prière oulipienne réécrite "ne nous soumets pas à la Convention", prendre un café et une cigarette, aller manger, parler, faire passer le plat, manger, parler, faire passer le plat, manger, parler, parler, parler, pardon le plat, se diriger pour fumer une cigarette, parler, parler, entendre la cloche, ranger la cigarette, poser ses fesses, écouter, écouter, écrire, écouter, écrire, découvrir la cave, boire de la Cristalline dans la cave, dire le nom de ma thèse en entier, rire, parler, rire, rentrer dans le noir, se prendre le lit dans les tibias, faire grincer ma porte à 6 reprises, dormir.

Mettre mon réveil à 7h30, fait grincer ma porte à 2 reprises pour ma toilette du matin, dire bonjour à mon voisin, tartiner des biscottes, tenter la confiture de courgettes, aimer la confiture de courgettes, dire le nom de ma thèse en entier, noter le nom d'un livre, écouter une blague d'Éric, rire à une blague d'Éric, entendre parler du tatouage d'Hermes, se demander où il est, noter "Lire Nouvelles impressions d'Afrique", écrire une remarque d'Éric : "Le Tellier dans sa thèse en 2002 page 11 écrit : contrainte (ce terme est encore un peu flou)", échanger sur l'opposition contrainte dure/molle, entendre la cloche, manger, manger, parler, manger, écouter la même blague d'Éric, suivre les communications de l'après-midi, noter l'alexandrin le plus court " " glosé en "Tout signe a disparu, l'espace seul demeure", dire la première partie du nom de ma thèse pour l'abréger, échanger autour du 3ème café de la journée, manger, se diriger vers la cave enfin pourvue des substantifiques liqueurs, rejoindre l'équipe gin tonic, tenter de composer une playlist avec NRJ hits 2010 200%, aller dormir.

Mettre mon réveil à 8h15, huiler ma porte avec du WD 40 à effet immédiat sur la recommandation de mon voisin, parler de genoux avec Christelle, écouter, noter d'Hermes "La contrainte apparaît comme le négatif de la langue", rire parce que quelqu'un avoue avoir lu La liseuse sur une liseuse, trouver laquelle de mes deux fesses est la plus confortable pour rester assise très longtemps : la droite, noter "La petite fille qui mord dans le coin de son petit-beurre Lu", mais sans explication, consulter la liste des lapsus établie par Margaux : "avec circonscription", "in extremiste", "une frontière étanche", "le grand incendie de l'autre", "éruditcion", plus tard, remarquer que si Margaux sait dire "vilisibilité" en une fois, elle peut aussi parler des "forme sein" et d'"Henri Le Tellier". Manger, parler, trouver le gin, perdre le verre, trouver le Schweppes, retrouver le verre, perdre le gin, trouver le citron, perdre le verre, ping, pong, ping, pong, pardon, elle est passée sous vos jambes, excusez-moi, ping, pong, ping, pong. Aller dormir.

Mettre mon réveil à 8h55, écouter la porte : elle ne grince plus, courir au petit déjeuner en ignorant les commentaires désopilants, faire un gros tas de confiture à la courgette, parler de genoux avec Camille, écrire "Seule une machine peut apprécier un sonnet écrit par une autre machine", prendre la brochure de Bernardo, rire des titres de Clémentine Mélois, noter mon préféré : Crème et chat qui ment, prendre la brochure de Bernardo, boire le 12ème café de ma journée, descendre à la cave, voir enfin le tatouage d'Hermes, danser, danser, danser, dormir.

8h58, couette, couiner, courir, courgette, couler café, croustille, courir, couloir, coiffer, courir, couper, s'asseoir. Écouter les copines luminescentes et graphiques, s'étonner devant cartes et créations plastiques, entendre le téléphone de Camille qui sonne pendant que Bernardo récite "Qui est cet autre qui m'appelle", rentrer, se regarder dans le petit miroir écrivant ce texte.

Se regarder dans le petit miroir écrivant ce texte : peut-être le plus étonnant.

Inventaire des regards supposément lancés aux petits miroirs à Cerisy

Regard curieux, découvrant la chambre pour la première fois, regard angoissé, scrutant méticuleusement un col juste avant une prise de parole, regard nostalgique, réconforté par un environnement familier, mais pénétré du poids du temps qui a passé entre temps, regard endormi et embrumé par l'alco… la fatigue, regard inquisiteur, traquant les restes d'une salade embusquée entre deux dents, regard circonspect, s'étonnant d'un choix vestimentaire par trop audacieux, regard rapide avant d'aller manger, regard oblique, déconcentré par un mouvement de notre propre reflet pendant une activité tierce, regard narcissique, savourant orgueilleusement une situation capillaire intacte qui résiste au passage du temps, regards inconsciemment simultanés, d'une chambre à l'autre, dernier regard avant de se lever pour parler, et ce regard qu'on se lance parfois à travers le temps, celui qui dit "qui seras-tu, si tu regardes un jour à nouveau ce miroir".

Publication 2023 : un des ouvrages


Le théâtre des genres dans l'œuvre de Mohammed Dib

LE THÉÂTRE DES GENRES DANS L'ŒUVRE DE MOHAMMED DIB


Charles BONN, Mounira CHATTI, Naget KHADDA (dir.)

Avec la collaboration d'Assia DIB


Plus que par le réalisme que commandait la décolonisation dans les années cinquante et auquel on l'a fréquemment limitée, l'œuvre de Mohammed Dib produit le plus souvent le sens par la théâtralisation des situations, comme de certains personnages, ou plus fondamentalement, des langages. Rencontre théâtralisée entre différents genres, différentes paroles, ou différents espaces d'expression.
L'approche de ces textes par le biais de la mise en scène des langages plus que par la description thématique, se veut donc un des premiers pas vers une relecture de cette œuvre trop longtemps prisonnière de l'actualité de la décolonisation. Elle montre que cette contrainte a perdu de son actualité dans les productions tardives de l'écrivain. Dans ces dernières, certes l'Algérie reste présente, particulièrement avec le terrorisme islamiste qu'elle subit, mais n'est plus qu'un espace politique problématique parmi d'autres.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2021) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°668]

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Presses universitaires de Rennes

Collection : Interférences

ISBN : 978-2-7535-9310-7

Nombre de pages : 244 p.

Illustrations : N & B

Prix public : 20,00 €

Année d'édition : 2023