Programme 2019 : un des colloques


MAÎTRISER LE TEMPS ET FAÇONNER L'HISTOIRE

LES HISTORIENS NORMANDS
AUX ÉPOQUES MÉDIÉVALE ET MODERNE


DU MERCREDI 25 SEPTEMBRE (19 H) AU DIMANCHE 29 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Stéphane LECOUTEUX, Fabien PAQUET


COMITÉ SCIENTIFIQUE :

Pierre BAUDUIN, Edoardo D’ANGELO, Alexis GRÉLOIS, Marie-Agnès LUCAS AVENEL, Christophe MANEUVRIER, Laurence MATHEY-MAILLE, Annick PETERS-CUSTOT, Elisabeth VAN HOUTS


ARGUMENT :

Dix ans après le colloque de Cerisy consacré à L'historiographie médiévale normande et ses sources antiques, nous proposons de réunir les mêmes institutions (le Centre culturel international de Cerisy, la ville d'Avranches et l'université de Caen Normandie [CRAHAM et OUEN]) pour entrer, de façon plus globale, dans les cabinets des annalistes, chroniqueurs et historiens normands des époques médiévale et moderne.

La recherche d'une proximité et d'une intimité avec les auteurs vise à mieux connaître leurs méthodes de travail et ainsi mieux appréhender leurs écrits. Cette démarche est le fruit de travaux récents ou en cours, portés par des chercheurs principalement français, italiens et anglophones. Outre de nouvelles lectures des textes, il s'agira aussi de mettre en avant de récentes découvertes d'écrits historiques restés jusqu'à ce jour inédits.

La perspective du colloque sera large : les textes étant sans cesse repris, recopiés, réécrits, traduits et connus par des traditions postérieures à leur écriture, les confronter sur le long terme est indispensable. On ne traitera pas, en outre, de la seule Normandie mais bien de l'ensemble des lieux d'implantation de Normands (en France, dans les îles Britanniques et en Méditerranée, mais aussi en Afrique et en Amérique), de l'an mil jusqu’au XVIIIe siècle. Sont ainsi compris sous l'appellation large d'"historiens normands" tous les auteurs d'origine normande ou actifs en Normandie qui ont produit des textes à caractère historique. On pourra comparer leurs travaux à ceux d'auteurs extérieurs aux mondes normands mais traitant de ceux-ci.

En cela, ce colloque complètera celui organisé par Pierre Bauduin et Edoardo d'Angelo à Ariano Irpino en 2016, consacré aux historiographies modernes et contemporaines des mondes normands médiévaux. Il abordera également la question des silences de l'historien, thème qui a déjà fait l'objet de deux journées d'études organisées par Catherine Jacquemard et Corinne Jouanno à l'université de Caen Normandie en 2015 et en 2016.

Dans le cadre de ce colloque, qui se tiendra principalement au Centre culturel international de Cerisy, une exposition de manuscrits contenant des œuvres d'historiens normands, provenant de différents lieux de conservation d'Europe, sera présentée à Avranches (dans la salle du trésor du Scriptorial, de début juillet à fin septembre 2019, ainsi qu'à la Bibliothèque patrimoniale, durant les jours du colloque) : une séance se tiendra sur place et des communications auront lieu dans la salle du conseil de la mairie d’Avranches.

Ce colloque pourra enfin être l'occasion d'amorcer un projet d'édition (ou de réédition) papier et/ou numérique d'une collection de sources narratives normandes. Si la réalisation d'une version normande d'un Recueil des historiens des Gaules et de la France semble aujourd'hui aussi complexe que dépassée, nous souhaitons lancer, dans un premier temps, un projet de réédition et de confrontation de l'ensemble des sources annalistiques normandes.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 25 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 26 septembre
Matin
Stéphane LECOUTEUX & Fabien PAQUET : Introduction et étude de cas "Maîtriser le temps et façonner l'histoire chez les auteurs des Gesta normannorum ducum"

L'HISTORIEN ET LE TEMPS
Marie-Céline ISAÏA : Méthodes documentaires, représentations du temps et projet historiographique des hagiographes normands (XIe-XIIIe siècles)
Laura CLEAVER : Eton College ms. 96 and the Shaping of History

Après-midi
ÉCRIRE ET TRADUIRE : LA PART DE L'AUTEUR
Pierre BOUET : Les marques de subjectivités dans l'Historia Normannorum de Dudon de Saint-Quentin
Antonio TAGLIENTE : La "destruction de la seignorie de li Longobart". Écriture, exégèse et traduction de l'Ystoire de li Normant, entre princes, saints et "faux prophètes"
Françoise LAURENT : "Ce qu'en l'estoire truis e vei / N'i vuil laisser ne oublier". La conquête de la Sicile dans la version de l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure


Vendredi 27 septembre
Matin
HISTOIRE ET POLITIQUE, ENTRE FRANCE ET ANGLETERRE
Charles C. ROZIER : Maîtriser le temps dans l'Historia ecclesiastica d'Orderic Vital
Lydwine SCORDIA : Maîtriser le temps pour un jeune prince : le Rosier des guerres de Pierre Choinet, commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII
Anne CURRY : Une chronique écrite par des soldats : College of Arms MS M 9 et la guerre de Cent Ans en Normandie au XVe siècle

Après-midi
"HORS LES MURS" — À AVRANCHES
Visite du Scriptorial et de l'exposition temporaire "Façonner l'histoire de la Normandie. Manuscrits et chartes du Moyen Âge"
Séance publique à l'Hotel de Ville d'Avranches (salle du conseil) :
L'HISTORIEN FACE AUX TEXTES
Christophe MANEUVRIER & Françoise VIELLIARD : Faut-il vraiment considérer la "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut" en Afrique comme une forgerie du XIXe siècle ? [enregistrement vidéo en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Benjamin POHL : La mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à aujourd'hui


Samedi 28 septembre
Matin
ÉCRIRE L'HISTOIRE EN MILIEU MONASTIQUE ET CLÉRICAL (1)
Lucile TRAN-DUC : Une entreprise mémorielle dans l'abbaye de Fontenelle au XIe siècle : l'œuvre du moine Guillaume
Emily A. WINKLER : Wace, the Anglo-Norman Past, and the History of Human Experience
Isabelle GUYOT-BACHY : Autour de l'anonyme de Caen ou pourquoi écrire une chronique universelle en Normandie en 1343 ? [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
ÉCRIRE L'HISTOIRE EN MILIEU MONASTIQUE ET CLÉRICAL (2) : LE CAS CISTERCIEN
Richard ALLEN : Écrire l'histoire dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle) : premier aperçu
Mario LOFFREDO : "Et cum prius fuisset ferus et crudelis…" Les Normands et Roger II dans une chronique monastique de l'âge souabe [texte lu par Antonio TAGLIENTE]
Olivia BURGARD : La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle)


Dimanche 29 septembre
Matin
DES ÉCOLES HISTORIQUES ?
Pierre COURROUX : La topique des batailles chez les chroniqueurs Normands du XIIe siècle
Luigi RUSSO : Les difficultés de l'historien : panorama historiographique de l'Orient normand (XIIe siècle)

Véronique GAZEAU : Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Richard ALLEN : Écrire l'histoire dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle) : premier aperçu
S'il existe bien un "esprit cistercien" et une sensibilité des moines blancs à l'écrit, pour emprunter les expressions de Dominique Stutzmann, l'attention des spécialistes n'a pas toujours été assez attirée sur la production historique cistercienne. En ce qui concerne la Normandie médiévale, la production textuelle de ses maisons cisterciennes reste largement méconnue, voire peu considérée, en dépit du fait que la rédaction de certains textes historiographiques d'intérêt général — le Chronicon Valassense, le cartulaire-chronique de Mortemer, le soi-disant Chronicon Savigniacense — peut être attribuée à des abbayes normandes. Cette intervention vise donc à donner un premier tour d'horizon de cette production historiographique et à tenter de mettre en lumière les enjeux de l'écriture historique dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle). L'étude des textes du genre historiographique (chroniques, annales) rédigés ou copiés par les abbayes cisterciennes normandes nous permet de répondre à plusieurs questions sur l'émergence des historiens dans le milieu cistercien, sur le rôle joué ou non par les abbés dans la production historiographique, et sur l'histoire comme outil pédagogique, surtout en ce qui concerne le comput. Il s'agit aussi de réfléchir sur l'écrit historique et les stratégies de construction identitaire, autant en ce qui concerne l'ordre cistercien que la Normandie elle-même, et sur l'écrit comme un élément de passage d'une identité individuelle à une identité collective (cette question est d'un intérêt particulier par rapport à l'abbaye de Savigny, seul chef d'ordre monastique fondé en Normandie incorporé en 1147 à l'ordre cistercien). Se pencher sur les textes historiques produits par ou pour les abbayes cisterciennes normandes est également l'occasion d'approfondir la réflexion sur les liens entre textes historiques et ceux d’autres genres (notamment diplomatique) dans le milieu cistercien.

Pierre BOUET : Les marques de subjectivités dans l'Historia Normannorum de Dudon de Saint-Quentin
Dudon de Saint-Quentin a rédigé une Historia Normannorum, qui souffre d'être une œuvre de commande. Pour son information, il bénéficia, en effet, de l'aide précieuse, mais partisane, de la famille ducale (Gonnor, Raoul d'Ivry). Le livre comprend quatre biographies : celle d'Hasting, le chef viking sans scrupule, et celles des trois premiers ducs. Comme il le déclare dans sa préface, Dudon cherche à célébrer le lignage issu de Rollon et à montrer que l'installation de ces Vikings en Neustrie s'inscrit dans un projet providentiel. Lors du colloque, notre intention est de présenter les marques de subjectivité qui constituent une particularité de cette histoire : choix de la materia, interventions implicites et explicites de l'auteur tant dans le cours du récit historique que dans les nombreuses poésies qui scandent la narration, procédés littéraires et théologie de l'Histoire. Comment Dudon parvient-il à concilier ses exigences historiques avec ses emprunts aux modèles du panégyrique et de l'hagiographie ? Telle sera une des nombreuses questions auxquelles nous essaierons de répondre.

Olivia BURGARD : La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle)
La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer regorge d'informations permettant de nous rapprocher de ses auteurs. Par les sources à disposition de ces derniers, telles que les chartes, mais aussi la Règle du Maître, la Bible ou encore les transmissions orales, et mises en œuvre dans la chronique, par la construction de l'histoire de l'établissement dans une volonté de mémoire, d'autorité et de légitimité, par les techniques d'écriture aussi bien matérielle que rhétorique, en témoigne l'analyse de l'intertextualité, par l'influence d'autres genres littéraires tels que les gesta abbatum, ce sont les auteurs que nous sommes en mesure d'appréhender plus finement en analysant leurs méthodes, mais aussi leur perception du monde environnant qu'il soit séculier, clérical et laïque, ou régulier. Cette chronique est un témoin d'une grande valeur en ce qu'elle met en scène une volonté de maîtriser le temps, dans la volonté de rendre actuels et toujours valides les évènements passés. Elle témoigne également d'un souhait de façonner l'histoire, en rendant celle de l'abbaye de Mortemer fidèle aux préceptes de Cîteaux autant qu'inscrite dans les temps successifs de son développement.

Olivia Burgard est actuellement étudiante en Master 2 "Histoire et Civilisations de l'Europe" à la faculté des Sciences Historiques de l'université de Strasbourg. Son sujet de mémoire en cours est "La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle), édition, traduction et commentaire.

Laura CLEAVER : Eton College ms. 96 and the Shaping of History
Le manuscrit 96 d'Eton College, probablement compilé à Glastonbury au milieu du XIIIe siècle, transmet un récit historique sous la forme d'un diagramme généalogique. Chaque personnage mentionné y est représenté par une petite image placée, le plus souvent, dans des médaillons. Son créateur s'est servi avant tout de l'œuvre populaire de Pierre de Poitiers, la généalogie des ancêtres du Christ, à laquelle il a ajouté les rois de Bretagne mentionnés par Geoffrey de Monmouth, les ducs de Normandie, les rois d'Angleterre et de France, les empereurs du Saint-Empire romain germanique et les papes jusqu’à Innocent IV. Une des principales sources utilisée pour la création de cet ouvrage semble avoir été la chronique de Robert de Torigni. Le manuscrit d'Eton fournit donc une preuve importante, bien qu'auparavant ignorée, que l'œuvre de Robert de Torigni était connue dans l'ouest de l'Angleterre au XIIIe siècle. Cette communication étudiera les sources textuelles utilisées dans le ms 96 d'Eton College afin d'établir la transmission des récits historiques normands en Angleterre au XIIIe siècle. Ce faisant, nous considérerons les circonstances dans lesquelles ce manuscrit a été produit. Il s'agira d'examiner comment la mise en page et les enluminures ont été utilisées afin de transformer des sources textuelles et produire cette représentation du passé à la fois inhabituelle et éminemment visuelle. Ainsi, ce travail de recherche éclairera la réception des récits historiques de Normandie dans l'Angleterre du XIIIe siècle tels qu'ils ont été intégrés au sein une tradition plus vaste et étaient illustrés.

Laura Cleaver is the Ussher Lecturer in Medieval Art at Trinity College Dublin. Her research focuses on illuminated manuscripts of the twelfth and thirteenth centuries. Her book Illuminated History Books in the Anglo-Norman World was published by Oxford University Press in 2018. She has recently been awarded an ERC grant for a five-year project on the trade in medieval manuscripts in the twentieth century.

Pierre COURROUX : La topique des batailles chez les chroniqueurs Normands du XIIe siècle
Les batailles, lieux privilégiés de la mémoire historique, sont aussi un lieu propice pour étudier les mécanismes d'emprunts et de création historique. En effet, bien plus que de donner des informations sur ce qui se passa effectivement lors d'un affrontement, les chroniqueurs médiévaux racontaient ce qui aurait dû se passer, un récit hautement idéalisé où les détails réels se trouvaient enchâssés dans une narration exemplaire (dans le sens médiéval du mot, bien proche des exempla de l'hagiographie), faite d'un mélange de copie de modèles anciens et d'imagination historique pour combler les lacunes d'une information rarement satisfaisante pour des affrontements anciens. Nous voudrions étudier le cas de plusieurs histoires des ducs de Normandie dans un large XIIe siècle : le Rou de Wace, la Chronique des ducs de Normandie de Benoît, les Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges et leurs continuations, et la Chronique des ducs de Normandie en prose du début du XIIIe siècle, souvent connue à travers la version dite de l'anonyme de Béthune.
Nous voudrions voir ces jeux de reprises et de démarcations à travers les récits de bataille chez ces historiens. Cette étude sera fondée sur un répertoire des topoï dans les récits de bataille des chroniqueurs médiévaux sur lequel nous travaillons actuellement à l'université de Southampton. Elle permettra de peser les modèles utilisés, mais aussi l'originalité de chaque historien par le prisme de ses inventions historiques. À une époque où l'histoire devait avoir un sens immanent, expression de la volonté divine, ces interventions des chroniqueurs nous permettront de questionner leur manière de concevoir le sens de l'histoire.

Pierre Courroux est agrégé et a soutenu en 2013 un thèse à l'université de Poitiers sur L'écriture de l'histoire dans les chroniques de langue française (XIIe-XVe siècle), parue en 2016 aux éditions Classiques Garnier. Il y a notamment analysé la chronique de Benoît de Sainte-Maure. Il est actuellement Newton International Fellow de la British Academy à l'université de Southampton, où il mène un projet sur la description des batailles chez les chroniqueurs anglais et français des XIIe-XVe siècles.

Anne CURRY : Une chronique écrite par des soldats : College of Arms MS M 9 et la guerre de Cent Ans en Normandie au XVe siècle
Il existe dans le College of Arms à Londres une chronique inédite en français écrite avant 1457 dans le cercle de Sir John Fastolf, un des chevaliers anglais les plus célèbres des guerres anglo-françaises du quinzième siècle. Ce texte donne beaucoup d'informations sur la guerre en Normandie 1415-29 : par exemple, des listes des capitaines des garnisons en Normandie avant l'arrivée des anglais en 1417. Cette chronique était utilisée par le grand historien anglais du XVIe siècle, Edward Hall. Deux des auteurs de la chronique étaient des soldats qui ont servi dans les garnisons anglaises en Normandie. La chronique contient beaucoup d'éléments sur la conquête de Maine (1424-7) et les liens avec la Normandie. En tout, plus de 400 français sont mentionnés par leur nom dans cette chronique, qui est la seule chronique en français connue qui était écrite pour et par les anglais. Il semble que ce texte avait pour but l'invocation pour le vieux Sir John Fastolf des années de gloire d'Henri V et du duc de Bedford, avant l'arrivée sur scène de Jeanne d'Arc.

Anne Curry est professeur d'histoire médiévale à l'université de Southampton et en a été la doyenne de la Faculté des Humanités de 2010 à 2018. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la bataille d'Azincourt et s'est impliquée dans les commémorations du 600e anniversaire de cette bataille.
Elle a dirigé le projet "The Soldier in Later Medieval England" (www.medievalsoldier.org) et poursuit ses recherches sur l'armée anglaise en Normandie de 1415 à 1450, sur laquelle elle a publié de nombreux ouvrages. Actuellement, elle dirige le projet "Rôles gascons, 1317-1468" (www.gasconrolls.org) sur l'Aquitaine anglaise.
Elle a édité avec Véronique Gazeau, La guerre en Normandie (XIe-XVe siècle), Presses universitaires de Caen, 2018 [colloque de Cerisy, 2015].

Véronique GAZEAU
Véronique Gazeau est professeur émérite d'histoire médiévale, membre associée du CRAHAM-UMR 6273 à l'université de Caen Normandie, et directrice des Annales de Normandie.
Publications
Normannia monastica (Xe-XIIe siècle).
Princes normands et abbés bénédictins.
Prosopographie des abbés bénédictins, 2007.

Isabelle GUYOT-BACHY : Autour de l'anonyme de Caen ou pourquoi écrire une chronique universelle en Normandie en 1343 ?
En repartant de l'unique manuscrit ayant conservé la chronique universelle composée par l'anonyme de Caen (BnF, lat. 4942), la communication propose d'abord de faire le point sur un dossier historiographie largement délaissé depuis l'édition partielle d'E. Châtel (Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 1892). Quelle place donner à ce texte dans l'historiographie de la première moitié du XIVe siècle ? Puis, en centrant l'observation sur la partie consacrée à l'histoire normande et anglo-normande, on s'efforcera d'en comprendre les enjeux dans l'économie générale d'un texte qui se présente comme une chronique universelle. Enfin, on replacera le manuscrit dans la bibliothèque d'un de ses possesseurs, Normand, Jean Golein, traducteur pour le roi Charles V.

Isabelle Guyot-Bachy, dont les recherches portent sur tous les aspects des chroniques médiévales produites en France, a d'abord étudié une œuvre, le Memoriale historiarum de Jean de Saint-Victor, de sa genèse, portée par un milieu (la communauté des chanoines de Saint-Victor de Paris au début du XIVe siècle), à sa réception contemporaine et ultérieure. Sous le titre La Flandre et les Flamands au miroir des historiens du royaume, elle a mené une enquête systématique sur plus de deux cents textes provenant des différents espaces du royaume. Au contact de ce large panel, elle a abordé les différents genres dans lesquels les historiens livrèrent leurs conceptions du passé, leur capacité à se jouer des modèles et des autorités pour forger un projet personnel, enfin, les conditions de travail de l'historien médiéval et les mécanismes du succès des œuvres…
Publications
La Flandre et les Flamands au miroir des historiens du royaume (Xe-XVe siècle), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2017.
Le "Memoriale historiarum" de Jean de Saint-Victor, Un historien et sa communauté au début du XIVe siècle, Turnhout, Brepols, 2000 (Bibliotheca victorina, XII) [Ouvrage récompensé par le 2e prix Gobert décerné en 2002 par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres].
"La Chronique abrégée des rois de France et les Grandes chroniques de France : concurrence ou complémentarité dans la construction d'une culture historique en France à la fin du Moyen Âge ?", dans E. Kooper et S. Levelt (éd.), The Medieval Chronicle, VIII, 2013, p. 205-222.
"Quelques tendances de l'écriture de l'histoire dans le royaume de France (1270-1348)", dans Corinne Péneau (dir.), Itinéraires du savoir de l'Italie à la Scandinavie (Xe-XVIe siècle), Études offertes à Élisabeth Mornet, Publications de la Sorbonne, 2009, p. 279-298.

Marie-Céline ISAÏA : Méthodes documentaires, représentations du temps et projet historiographique des hagiographes normands (XIe-XIIIe siècles)
Lors du colloque de Cerisy consacré en 2009 aux sources antiques de l'historiographie médiévale normande, Rosamond McKitterick a démontré l'imperméabilité du monde normand à la tradition historiographique franque : les historiens normands des XIe et XIIe s. connaissent mal le passé carolingien et négligent de copier les grandes Annales qui le caractérisent(1), un désintérêt qui peut s'expliquer en partie par l'autonomie de la Normandie ducale. L'enquête peut être approfondie en mettant à profit les sources hagiographiques. En Normandie comme ailleurs, le discours des Vitae dépend en partie du projet politique de leurs auteurs et repose sur un propos fondamentalement historiographique; les Vitae imposent parfois une relecture orientée du passé franc, par exemple pour vanter en saint Hugues de Rouen un descendant de Charlemagne dans le contexte du règne de Louis IV d’Outremer(2). La communication examinera l'hypothèse que les Vitae écrites dans le contexte normand des XIe-XIIIe siècle permettent de suivre les modalités d'une acclimatation de l'histoire franque, au moment critique du rattachement de la Normandie au domaine capétien. Elle étudiera notamment :
- le travail de documentation des hagiographes : s'ils négligent les Annales royales, ils reviennent à une tradition historiographique tardo-antique (Jérôme, Eusèbe-Rufin, Isidore) qui ne différencie pas radicalement la Normandie de la Francie contemporaine. L'armature chronologique de leur représentation du monde est, sous réserve d'inventaire, celle d'une histoire traditionnelle de l'Église latine, mais où certains jalons (Constantin) peuvent avoir été minimisés.
- le projet de réécriture du passé mérovingien : quand un anonyme rédige à Jumièges une troisième Vie de sainte Bathilde (BHL 910)(3), datée par hypothèse des années 1200, il se souvient soudain d'un temps où les rois francs fondaient en Normandie des monastères qui bénéficiaient de leurs largesses. Il ne sait rien de la longue tradition relative à la reine mérovingienne — ou ne veut rien en conserver — mais produit une histoire longue qui referme pour Jumièges la parenthèse d'une protection ducale indépendante. Ce dossier est emblématique d'un tri normand dans l’historiographie héritée du monde franc; on doit chercher à savoir s'il est représentatif ou isolé.
- la production de manuscrits composites, hagiographiques et historiographiques : l'existence du manuscrit auj. Rouen, BM 1132 (anciennement Y 15) (G 23 dans le fonds de Jumièges, fin XIIe s.-XIIIe s.) témoigne d'une façon éloquente du rôle historiographique assigné à l'hagiographie; il est bien connu des spécialistes pour contenir une rédaction des Annales de Jumièges; il se trouve qu'il contient aussi cette troisième Vie de sainte Bathilde (BHL 910). Par l'étude de quelques dossiers comparables, c'est-à-dire en suivant le contexte manuscrit de transmission de Vitae normandes, on espère préciser à la fois le travail concret des historiens-hagiographes normands et leur façon de façonner le passé.
(1) R. McKitterick, "Postérité et transmission des œuvres historiographiques carolingiennes dans les manuscrits des mondes normands", in L'historiographie médiévale normande et ses sources antiques, P. Bauduin, M.-A. Lucas-Avenel (dir.), Colloque de Cerisy, PU de Caen, 2014, p. 25-40.
(2) J. Le Maho, "La production éditoriale à Jumièges vers le milieu du Xe siècle", Tabularia. Jumièges, foyer de production documentaire, mis en ligne le 22 octobre 2001.
(3) G. Huet, "La légende des énervés de Jumièges. Texte latin", BÉC 77 (1916), p. 197-216, aux p. 202-216.

Marie-Céline Isaïa, ancienne élève de la Rue d'Ulm, est maître de conférences habilitée à diriger des recherches en histoire du Moyen Âge de l'université Jean-Moulin Lyon 3. Chercheur du CIHAM-UMR 5648, elle consacre ses travaux à l'historiographie et à l'hagiographie latine du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central. Elle a dirigé en 2018 la livraison des Cahiers de civilisation médiévale (61e année) et publie en 2019 avec François Bougard les actes du colloque Lyon carolingien (Brepols, HAMA).
Travaux principaux en lien avec le sujet du colloque
"Un Père grec dans l’hagiographie latine en Italie. Athanase à Milan et les Vies latines de saint Denys", Les Pères grecs en Italie, Colloque international de l'EFR, dir. A. Peters-Custot et C. Rouxpetel, sous presse.
"Histoire et hagiographie de saint Just, évêque de Lyon", Hagiographica. Rivista di agiografia e biografia XIX, Firenze, 2012, p. 1-30.
Mémoire inédit d'habilitation : Le temps et l'histoire dans les Vitae latines (VIIe-XIe s.), présentation du dossier le 5 novembre 2018 devant l'université de Nanterre.

Françoise LAURENT : "Ce qu'en l'estoire truis e vei / N'i vuil laisser ne oublier". La conquête de la Sicile dans la version de l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure
Dans sa Chronique des ducs de Normandie, composée dans le dernier tiers du XIIe siècle à la demande sans doute d'Henri II Plantagenêt, Benoît de Sainte-Maure a pour ambition de retracer, à la suite de Wace, auteur du Roman de Rou, les "vies" des ducs de Normandie depuis l'ancêtre et fondateur du lignage, Rollon, jusqu'au duc-roi Henri Ier sur le règne de qui s'achève son long récit. Alors que, conformément au modèle des textes sources, la narration suit toujours la chronologie des événements qui marquèrent la succession des principats normands, l'auteur vernaculaire prend dans la partie consacrée à Guillaume le Conquérant la liberté de rompre avec cette organisation chronologique pour dresser le récit de la conquête de la Sicile par les barons normands, Tancrède de Hauteville et son fils Robert dit "Guiscard". Dans les Gesta normannorum ducum d'Orderic Vital et de Robert de Torigni dont il s’inspire, l'histoire des Normands en Sicile est retracée en deux épisodes distincts, conformément à la chronologie des différentes phases de la conquête du pays qui s'étendit des années 1060 à 1130. Dans la version vernaculaire, elle se concentre en un long et unique récit qui se présente d'ailleurs dans le texte sous forme de décrochage :
Ce qu'en l'estoire truis e vei
Qu'autre i escristrent avant mei,
Qui digne i seit de reconter,
N'i vuil laisser ne oblier. (v. 38287-38290)
Appuyée sur la comparaison du texte roman avec sa source latine, l'analyse du passage ainsi annoncé permet d'étudier le travail de traducteur opéré par Benoît sur la matière dont il héritait et, surtout, de saisir les intentions qui président à la modification qu'il apporte. Placé, contrairement au texte source, avant le récit du conflit de la succession dynastique anglaise à la mort d'Édouard le Confesseur, l'épisode sicilien, loin d'être une digression, offre un éclairage politique sur l'histoire, en particulier sur la conquête normande de Guillaume dont il va traiter à la suite. Cette nouvelle configuration de l'histoire normande, voire la préfiguration de celle-ci, témoigne des réelles qualités d'un traducteur qui s'impose comme un historien.

Françoise Laurent, professeur de Langue et de Littérature médiévales à l'université Clermont Auvergne, fait porter ses travaux sur l'hagiographie et l'historiographie des XIIe et XIIIe siècles en territoire anglo-normand.
Publications
"Pour Dieu et pour le roi". Rhétorique et idéologie dans l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure, Champion, 2010.
En collaboration avec Laurence Mathey-Maille et Michelle Szkilnik, Des saints et des rois. L'hagiographie au service de l'histoire, Champion, 2014.

Mario LOFFREDO : "Et cum prius fuisset ferus et crudelis…" Les Normands et Roger II dans une chronique monastique de l'âge souabe
Dans le riche panorama de la production des chroniques du Mezzogiorno souabe, une œuvre d'origine monastique n'a guère retenu l'attention des chercheurs. Il s'agit de la soi-disant chronique de Sainte-Marie de Ferraria, rédigée autour des premières décades du XIIIe siècle par un moine anonyme de l'abbaye de Terra di Lavoro. La particularité de l'œuvre est que, malgré sa production dans un environnement monastique, les vicissitudes du conventus passent au second plan par rapport aux objectifs principaux de l'auteur, c'est-à-dire montrer les développements politiques qui ont affecté les Pouilles et la Campanie de l'arrivée des Normands jusqu'à l'échec de la Croisade de Frédéric II. Il s'agit donc d'une chronique politico-institutionnelle. Le récit de la formation du royaume et de la figure de Roger II prend une valeur particulière dans le texte. En fait, bien que dans la chronique n'émerge pas un sentiment "anti-normandes" tout court, l'auteur exprime la condamnation la plus claire contre le fondateur de la dynastie au pouvoir. Cependant, à la fin de sa vie, l'image de Roger présentée dans le texte du moine cistercien change complètement: de crudelis et avidus, le souverain devient pacificus et rectus. Ce changement de position est bien sûr lié aux intentions de l'auteur de la chronique de conférer une aura de légitimité au gouvernement normand. Cette communication étudiera donc la représentation de l'image des Normands et en particulier de Roger II dans la chronique cistercienne négligée, en soulignant les points de contact et les différences entre les diverses sources qui peuvent contribuer à approfondir le thème abordé.

Mario Loffredo est né à Lamezia Terme en 1988; il a fait ses études à l'université de Salerne où il a obtenu son master 2 en 2014 avec un mémoire en Histoire des institutions médiévales. Auprès de la même université, il a obtenu son doctorat avec une thèse sur Les Cisterciens dans le Midi médiéval (XIIe-XVe siècles) sous la direction d'Amalia Galdi. Pendant son travail de thèse, il a eu l'occasion d'approfondir l'étude d'un texte généralement négligé par les études existantes : la Chronique de l'abbaye de Santa Maria della Ferraria. Ses intérêts de recherche portent également sur la comparaison des différentes composantes culturelles du Midi au Moyen Âge et sur les institutions religieuses diocésaines, notamment sur les chapitres cathédraux.
Publications
"Présences slaves en Italie Méridionale (VIe-XIe siècles)", Schola Salernitana. Annali, 20, 2015, p. 11-46.
"Le Chapitre de la Cathédrale de Salerne entre Moyen Age et époque moderne", Schola Salernitana. Annali, 23, 2018, p. 7-50.

Christophe MANEUVRIER & Françoise VIELLIARD : Faut-il vraiment considérer la "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut" en Afrique comme une forgerie du XIXe siècle ?
Le récit portant le titre de "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut, roenois, en la tiere des noirs homes et isles a nous incogneus awecques les estranges façons de vivre des dits noirs et une colloque en lor language" a été publié par Pierre Margry en 1867 à partir d'une copie effectuée vers 1852 par Lucien de Rosny sur un manuscrit copié à Londres. Dès l'année suivante, Richard Henry Major affirma dans un ouvrage retentissant qu'il était tout à fait impossible que ce récit soit authentique et qu'il ne pouvait s'agir que d'un faux. Depuis la publication de l'ouvrage de Richard Henry Major, tous les historiens européens se sont rangés à cet avis. Charles de la Roncière et Raymond Mauny, en particulier, l'ont rejeté d'un revers de manche. Considéré depuis comme une forgerie, la "Briev estoiredel navigaige mounsire Jehan Prunaut" a été oubliée ou moquée, alors qu'elle n'a pourtant fait l'objet d'aucune étude critique poussée. C'est cette étude, à la fois linguistique, philologique et historique, que nous envisageons de présenter, afin de déterminer si ce texte doit être définitivement considéré comme une forgerie (et dans ce cas s'il est possible de déterminer les conditions de sa réalisation) ou si, au contraire, il pourrait contenir des éléments authentiques ou des éléments de réécriture indiquant que des marins normands ont bel et bien pu atteindre le Sénégal dans la seconde moitié du XIVe siècle.

Françoise Vielliard est professeur émérite à l'École nationale des chartes (philologie romane). Membre résident de la Société des antiquaires de France. Membre du conseil d'administration de la Société de l'Histoire de France. Organisatrice avec Gilles Désiré dit Gosset du colloque de Cerisy : "Léopold Delisle", octobre 2004 (actes publiés par Françoise Vielliard et Gilles Désiré dit Gosset, Saint-Lô, 2007).
Quelques publications liées au thème du colloque
"La culture des historiens anglo-normands : l'exemple de Thomas de Kent", dans Médiévales 16, Le travail sur le modèle, Articles recueillis par Danielle Buschinger, Amiens, 2002, p. 29-40.
"Richard Cœur de Lion et son entourage normand : le témoignage de l'Estoire de la guerre sainte", dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. 160, 2002, p. 5-52.
"L'histoire des ducs de Normandie, du manuscrit à l'édition contemporaine : l'exemple du Roman de Rou de Wace", dans La place de la Normandie dans la diffusion des savoirs : du livre manuscrit à la bibliothèque virtuelle, Caen, 2006 (Congrès des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 11), p. 37-54.
"Les deux versions de la partie octosyllabique longue du Roman de Rou et leur postérité médiévale", dans Medioevo romanzo, t. 35, 2011, p. 33-57.
"Discussion. La traduction de l'Historia Normannorum d'Aimé du Mont Cassin. Une nouvelle (mais inutile) édition et un état de la recherche récente", dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. 169, 2011, p. 269-283.
"De la première rédaction de la partie octosyllabique longue du Roman de Rou à la seconde. Étude des procédés d'amplification", dans Le texte dans le texte. L'interpolation médiévale, Études réunies par Annie Combes et Michelle Skilnik, Paris, 2013 (Rencontres, 49, série Civilisation médiévale, 4), p. 41-61.
""La plume guerrière". Serventois et sirventes politiques dans le royaume de France au temps de la régence de Blanche de Castille", dans Saint-Louis en Normandie. Hommage à Jacques Le Goff, Colloque de Cerisy, publié sous la direction de Jean-Baptiste Auzel et Jean-François Moufflet, Saint-Lô, Archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche, 2017, p. 166-186.

Benjamin POHL : La mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à aujourd'hui
Dans cette communication, j'examinerai comment on se souvint et on célébra Robert de Torigni (1106-86) et son héritage du douzième siècle jusqu'à nos jours. Pour commencer, je discuterai comment Robert a été commémoré par les moines de ses deux communautés monastiques, Le Bec-Hellouin et le Mont Saint-Michel, aussi bien pendant les années qui suivirent immédiatement sa mort que pendant les décennies suivantes. J'explorerai les raisons particulières pour lesquelles le souvenir de Robert a été perpétué, et le rôle que sa memoria a joué dans la mémoire collective et institutionnelle de ces deux monastères. Je me demanderai aussi si Robert a participé activement à la création de son propre héritage, comment cet héritage s'est développé et a changé au fil du temps, au moyen d'une analyse des méthodes qui ont été utilisées pour commémorer Robert pendant les siècles subséquents jusqu'à aujourd'hui. Par exemple, comment a-t-on traité la vie et les actes de Robert pendant les dix-huitième et dix-neuvième siècles, et comment peut-on comparer ce traitement avec, d'un coté, les souvenirs de Robert au Moyen Âge et, de l'autre, les évaluations scientifiques de sa carrière et de ses réalisations pendant ces dernières années ? En étudiant la mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à l'époque moderne, cette présentation contribuera à la connaissance d'un des plus importants abbé-historiens du douzième siècle, qui est aussi l'un des plus complexes et des plus méconnus d'entre eux.

Benjamin Pohl est maître de conférences en Histoire médiévale à l'université de Bristol (Royaume-Uni). Il est spécialiste de l'histoire normande, du monachisme médiéval et des études paléographiques et codicologiques.
Il a publié plus de trente articles, ainsi que sa monogaphie Dudo of St. Quentin's Historia Normannorum : Tradition, Innovation and Memory (York Medieval Press, 2015). Il est en train de préparer son nouvel ouvrage intitulé Medieval Abbots and the Writing of History, c.1000–1300 (Oxford University Press).

Charles C. ROZIER : Maîtriser le temps dans l'Historia ecclesiastica d'Orderic Vital
L'Historia ecclesiastica (Histoire ecclésiastique) d'Orderic Vital, est l'une des œuvres les plus connues de l'histoire de la Normandie médiévale. Cette communication se propose d'examiner la notion du temps selon Orderic Vital, à partir des questions suivantes : quels textes ont éclairé ses idées sur le temps ? Comment a-t-il assigné des dates aux événements historiques ? Comment sa connaissance de la théorie du temps a-t-elle influencé son écriture de l'histoire ? Nous pouvons relever l'intérêt d'Orderic pour le concept du temps tout au long de l'Historia ecclesiastica, d'abord par le fait qu'Orderic connaissait de grandes chroniques et qu'il avait vu les successeurs de Marianus Scotus à Worcester et à Cambrai (HE, II, pp. 186-9). Nous savons aussi qu'Orderic avait contribué à la chronique de Saint-Évroult (conservée à Paris, Bibliothèque nationale de France, Manuscrit Latin 10062). On précisera d'abord les connaissances d'Orderic sur la théorie du temps, en présentant ses additions au MS Lat.10062, et notamment en identifiant dans les textes qu'il a ajoutés la nature de ses ajouts. Ensuite, j'examinerai comment cet intérêt se traduit dans Historia ecclesiastica d'Orderic par la datation des événements et la sélection des sujets abordés au sein de cette organisation. Cette communication devrait affiner notre compréhension des méthodes et motivations d'Orderic en tant qu'historien. Pour cela, on replacera son écriture de l'histoire dans le paysage intellectuel du XIIe siècle, en mettant en lumière le fait qu'Orderic était engagé dans des débats pointus sur le calcul du temps et la datation du monde. On montrera aussi comment l'écriture de l'histoire a permis à Orderic d'orienter sa communauté dans de vastes cadres temporels et géographiques et d'approfondir sa connaissance, à travers l'écriture du passé dans d'autres domaines connexes, tels que la chronographie, l'exégèse biblique, la théologie, etc…

Charles C. Rozier a étudié l'histoire à University of Kent, Cantorbery, de 2003 à 2006, et pour son doctorat à Durham University de 2008 à 2014. Il a travaillé comme Lecturer in Medieval History à Swansea University, 2016-18. Depuis Octobre, il travaille comme Lecturer in Medieval European History à Durham University. Ses recherches concernent l'écriture de l'histoire au Moyen Age (X-XIIe siècles). Il a écrit sur les historiens Symeon of Durham, Eadmer of Cantorbery et Orderic Vital.
Publications
Orderic Vitalis : Life, Works and Interpretations, éditeur avec Daniel Roach, Giles Gasper et Elisabeth van Houts, Woodbridge, Boydell Press, 2016.
Writing History in the Community of St Cuthbert, c.800-1150AD, York Medieval Press, 2019.
"Between History and Hagiography : Eadmer of Canterbury's vision of the Historia novorum in Anglia", Journal of Medieval History, 45, Fev. 2019.
"Repairing the Loss of the Past : the use of Written, Oral and Physical Evidence in the Ecclesiastical History of Orderic Vitalis", Historical Research, 2019.

Luigi RUSSO : Les difficultés de l'historien : panorama historiographique de l'Orient normand (XIIe siècle)
L'historiographie moderne a longtemps reconnu la ténue tradition manuscrite des textes concernant la présence des Normands dans le Mezzogiorno d'Italie. Notre intérêt est donc de vérifier les modalités et les formes de la production et de la transmission de l'histoire dans l'Orient latin au XIIe siècle, avec une référence particulière à la principauté d'Antioche, où les héritiers de Bohémond I d'Hauteville ont dominé la scène politique pendant plus de trente ans. En relisant la Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, le Tancredus de Raoul de Caen, la Bella Antiochena de Gautier le Chancelier, nous nous efforcerons d'une part d'enquêter sur les événements textuels des ouvrages mentionnés et de reconstituer le contexte dans lequel ces travaux ont été réalisés.

Maître de conférences en histoire médiévale à l'université européenne de Rome, Luigi Russo est membre du CESN (Centro Europeo di Studi Normanni) et de l'OUEN (Office universitaire d'études normandes). Licencié en histoire médiévale à l'université de Bologne (1995), il a soutenu une thèse de doctorat à l'université de Turin sur les sources de la première croisade (1996-2000). Sa production scientifique compte plus de 50 titres, en particulier sur l'histoire des croisades aux XIIe-XVe siècles; son dernier livre est I crociati in Terrasanta. Una nuova storia (1095-1291), Roma, 2018.
https://universitaeuropeadiroma.academia.edu/LuigiRusso

Lydwine SCORDIA : Maîtriser le temps pour un jeune prince : le Rosier des guerres de Pierre Choinet, commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII
Le Rosier des guerres est un traité en moyen français, commandé par Louis XI à son médecin et astrologue, Pierre Choinet, pour la formation du futur Charles VIII. Le texte dont je termine l'édition est inédit, il n'existe à ce jour qu'une "édition" non scientifique (1925) qui n'a retenu que 20% de l'œuvre. Le Rosier des guerres a une structure déroutante, il contient des conseils politiques et militaires, suivis d'une chronique historique qui part des origines troyennes et s'arrête en 1470, date de naissance du dauphin Charles — ce sont les 80% jamais édités. La chronique historique est accompagnée de manchettes astrologiques rédigées en latin. Les trois parties (conseils, chronique, manchettes), apparemment juxtaposées, fonctionnent ensemble : la compréhension d'une partie dépend de celle des deux autres. C'est sur la chronique et la centaine de manchettes astrologiques du Rosier des guerres que j'aimerais attirer l'attention dans le cadre de l'Axe n°1 ("Dans l'atelier de l'historien"). En effet, Pierre Choinet, l'auteur "astrologien", propose au futur Charles VIII une lecture de l'histoire au regard de l'astrologie, lui offrant par là même une grille de compréhension pour le temps futur et partant une maîtrise du temps.

Lydwine Scordia soutiendra au 1er semestre 2019 son HDR sur Pierre Choinet, l'auteur du Rosier des guerres, un traité polymorphe (conseils, chronique et astrologie) commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII. Le document inédit mettra à disposition des chercheurs un texte du corpus politique du XVe siècle.
Publications
"La statue funéraire de Louis XI : les trois corps du roi", in Images, pouvoirs et normes. Exégèse visuelle de la fin du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles), dir. Franck Collard, Frédérique Lachaud et Lydwine Scordia, Paris, Garnier, 2018, p. 317-342.
Louis XI. Mythes et réalités, Paris, Ellipses, "Biographies et mythes historiques", 2015, 528 pages.
Pierre Choinet, Le Livre des trois âges, fac-similé du Smith-Lesouëf 70 de la BnF, éd. Lydwine Scordia, préface de Jean-Patrice Boudet, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 266 pages.

Antonio TAGLIENTE : La "destruction de la seignorie de li Longobart". Écriture, exégèse et traduction de l'Ystoire de li Normant, entre princes, saints et "faux prophètes"
L'Ystoire de li Normant d'Aimé du Mont Cassin est l'un des témoignages les plus intéressants de la situation sociale et politique du Mezzogiorno lombard-normand. Les caractères spécifiques du texte viennent de la grande qualité des informations que le salernitain Aimé fournit au lecteur, mais aussi du fait que l'Ystoire a survécu seulement à travers une traduction tardive et originale. Cette communication montrera comment le traducteur présente le siège de la ville de Salerne (1076-1077). L'histoire se déroule à travers des épisodes emblématiques, insérés dans le texte d'Aimé pour faire entrer en scène, aux côtés des grands acteurs politiques du temps, des saints de la ville, des princes morts, des faux prophètes et des "martyrs" inhabituels. Ce mécanisme du récit produit un chevauchement des plans historique et hagiographique, donnant lieu à des épisodes uniques maîtrisés et commentés par le traducteur, qui amène le lecteur jusqu'à la "destruction de la seignorie de li Longobart".

Antonio Tagliente ha discusso, nel 2017, una tesi di dottorato sulla Langobardia meridionale nel X secolo. Le sue ricerche (2016-2018) si sono concentrate sulla prosopografia delle élites meridionali, sull’assetto diocesano campano e, in particolare, sulla produzione cronachistica italica dei secoli X e XI. Il II libro dell'Ystoire de li Normant è stato al centro del contributo De toutes pars sonne lo nom de Guaymere. Genio diplomatico e fallimento politico del principe di Salerno Guaimario IV (1027-1052), presso il convegno internazionale Dal Ducato al Principato. I Longobardi del Sud.

Lucile TRAN-DUC : Une entreprise mémorielle dans l'abbaye de Fontenelle au XIe siècle : l'œuvre du moine Guillaume
Aux Xe et XIe siècles, la fondation de la principauté normande (911) et le mouvement de restauration monastique qui l'accompagne sont marqués par de nombreuses entreprises historiographiques. Parmi celles-ci se distinguent plus particulièrement l'œuvre de Dudon de Saint-Quentin ainsi que les textes composés dans le scriptorium fécampois. Le monastère de Fontenelle, restauré par des moines originaires de Saint-Pierre de Gand, est également un foyer de production historiographique. Y officie entre autres le moine Guillaume. Celui-ci, loin de développer le mythe de la table rase comme ce peut être le cas à Fécamp, s'attache au contraire à tracer un trait d'union entre l'abbaye pré-normande et son établissement. On lui doit la composition d'un sacramentaire (Rouen, Bm, ms. 272) destiné à servir les besoins du culte ainsi que la collecte de textes en circulation concernant le passé de Fontenelle : les Gesta abbatum Fontanellensium, divers récits hagiographiques tels que la Vita altera et les Miracula sancti Wandregesili, la Vita sancti Ansberti, la Vita sancti Vulframni ou encore la Vita sancti Condedi, diverses pièces liturgiques en l'honneur de ces saints telles que des hymnes et des offices mais aussi plusieurs listes de moines, d'archevêques et de rois. Ceux-ci forment la première partie du Maius Chronicon Fontanellense, actuellement conservé à la Bibliothèque municipale du Havre (ms. 332). Ce manuscrit constitue l'une des principales sources pour aborder le passé pré-normand de Fontenelle. Néanmoins, il importe de ne pas oublier que le moine Guillaume, tant dans son sacramentaire que dans son entreprise de copie, procède à un tri. Il écarte un certain nombre de textes composés dans le monastère de Fontenelle ou de fêtes en vigueur avant la fuite des moines et connus par ailleurs. C'est précisément sur ce processus mémoriel que la communication proposée compte s'interroger. Sur quels fondements s'effectue la distinction entre ce qui est digne de mémoire et ce qu'il convient, ce qu'il est possible d'oublier aux yeux du moine Guillaume ? Quelle histoire de son monastère tente-t-il d'écrire ? En quoi façonne-t-il un passé correspondant aux défis qu'a à relever la communauté restaurée de Fontenelle ainsi qu'aux structures mentales et sociales du XIe siècle ?

Emily A. WINKLER : Wace, the Anglo-Norman Past, and the History of Human Experience
Cette communication, recherche la proximité et l'intimité avec les auteurs. Je vais discuter la recherche par les historiens normands médiévaux des mêmes choses — la proximité et l'intimité — dans l'histoire humaine. Comment devrions-nous considérer les éléments d'empathie et de compassion dans les livres des historiens normands, compte tenu de la vision plus naturaliste du sentiment humain qui s'est développé au haut Moyen Âge ? Les principales sources pour cette communication sont les œuvres d'Orderic Vitalis, Anselm de Bec, le Roman de Rou et les écrits hagiographiques de Wace.

Dr Emily A. Winkler est membre de St Edmund Hall et de la faculté d'histoire de l'université Oxford. Elle est l'auteur de Royal Responsibility in Anglo-Norman Historical Writing (Oxford, 2017) et la co-éditrice de Discovering William of Malmesbury (Woodbridge, 2017). Elle sera Humboldt Research Fellow à l'université Mainz (été 2019). Elle dirigera ensuite un projet de recherche à l'université Oxford, financé par Arts and Humanities Research Council : "The Search for Parity : Rulers, Relationships and the Remote Past in Britain's Chronicles, c. 1100–1300".

Programme 2019 : un des colloques


SCIENCES, TECHNIQUES ET AGRICULTURES


DU LUNDI 16 SEPTEMBRE (19 H) AU DIMANCHE 22 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Patrick CARON, Frédéric GOULET, Bernard HUBERT, Pierre-Benoît JOLY


ARGUMENT :

À l'heure où se reconfigurent les relations entre sciences et sociétés, entre homme, technique et nature, ce colloque vise à faire le point sur le chemin parcouru dans le domaine agricole, et à construire de nouveaux espaces de pensée pour la recherche agronomique.

Il traitera des nouveaux régimes de production des connaissances et des technologies (A) : montée des régulations marchandes et civiques et des controverses associées ; nouvelles formes de management des métiers de la recherche agronomique ; question de l'utilité sociale et de l'impact de cette dernière ; changements dans la hiérarchie des savoirs et des disciplines scientifiques. Nous discuterons également des modes de gouvernance des sciences et des technologies à l’aune des grands défis sociétaux (B) qui orientent les agendas pour définir des futurs souhaitables : les défis, les transitions et les nouveaux imaginaires qui organisent aujourd'hui les mondes technoscientifiques liés à l'agriculture. L'évolution du financement de la recherche, et la volatilité des concepts ou des paradigmes qu'elle contribue à élaborer, seront également au cœur de la réflexion. Enfin, un troisième axe abordera les nouvelles formes d’organisation de la recherche et de l’innovation dans un monde globalisé (C) : de la science globalisée à la promotion des savoirs locaux, de l'État-Nation aux acteurs privés transnationaux dans la recherche, l'enjeu sera ici de penser les nouvelles formes d'insertion sociales et géographiques des sciences et des techniques agricoles.

Le colloque alternera conférences plénières et ateliers. Des visites et débats seront organisées notamment au Lycée agricole de Saint-Lô Thère et dans plusieurs fermes avoisinantes. Au-delà des contributeurs, il est ouvert à celles et ceux, professionnels et chercheurs, qui s'intéressent aux questions soulevées et souhaitent participer aux discussions.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 16 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 17 septembre
A - NOUVEAUX RÉGIMES DE PRODUCTION DES CONNAISSANCES ET DES TECHNOLOGIES (I)
Matin
Transformations de l'organisation de la recherche agronomique : enjeux épistémiques, politiques, économiques
Mireille MATT [Inra] : Transformation de l'organisation de la recherche agronomique : évolution des équilibres géopolitiques et implications
Pierre-Benoît JOLY [Inra] : Futurs de l'agriculture et économie politique des connaissances scientifiques et techniques

Alternatives, émergences, innovations. Les techniques productives en débat
Frédéric GOULET [Cirad] & Nathalie JAS [Inra] : Technologies et productions agricoles. Rétrospective et axes programmatiques

Après-midi
Table ronde 1, animée par Frédéric GOULET, avec Sara ANGELI AGUITON [CNRS] (Économie politique de la machine agricole. Incitations, pratiques et critiques de la mécanisation de l'agriculture en France [1945-2018]), Stéphane BELLON [Inra] (Un point de vue d'agronom(ad)e), Fabrice CLERC [L'Atelier Paysan] et Eve FOUILLEUX [CNRS] (Modèles, alternatives, controverses. Les politiques agricoles et alimentaires dans la tourmente)

Table ronde 2, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Claude COMPAGNONE [AgroSup Dijon] (Nouveaux régimes de production de connaissances et transformations des autorités épistémiques), Benoît DAVIRON [Cirad] (Qu'est-ce que la bioéconomie fait (ou plutôt pourrait faire) à la recherche agronomique ?), Jean-Paul GAUDILLIÈRE [Inserm, EHESS] (Crise de l'innovation ?) et Raphaël LARRÈRE [Inra] (L'ouverture de possibles techniques hors des sentiers battus)

Vernissage de l'exposition "Machines et bâtiments agricoles libres : des Communs en exposition" proposée par Fabrice CLERC [L'Atelier Paysan] (En savoir plus)

Soirée
Projection présentée par Lucile GARÇON : "La multifonctionnalité du pastoralisme : pour qui et pour quoi ? Croiser les regards pour élever le débat"


Mercredi 18 septembre
C - NOUVELLES FORMES D'ORGANISATION DE LA RECHERCHE ET DE L'INNOVATION DANS UN MONDE GLOBALISÉ (I)
Matin
La réponse de la recherche finalisée aux "grands défis sociétaux"
Pierre CORNU [Univ. de Lyon] & Marion GUILLOU [Agreenium] : Historiens et acteurs de l'histoire du temps présent en dialogue. Les enjeux de la refondation du triangle sciences-techniques-agricultures au miroir de la réforme de l'Inra des années 1997-2004 [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Table ronde 3, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Bernadette BENSAUDE-VINCENT [Univ. Paris 1 Panthéon-Sorbonne] (Gouverner par les mots), Elisabeth CLAVERIE DE SAINT-MARTIN [Cirad] (La recherche finalisée au CIRAD : mandat de développement et modalités d'appui aux politiques publiques), Christian HUYGHE [Inra] (Comment l'écosystème de recherche agronomique peut-il s'organiser, quelles compétences sont nécessaires, pour prendre au sérieux les grands défis ?) et Sylvain PERRET [Cirad] (Face aux défis globaux, repenser performance et évaluation dans les dispositifs de recherche engagée)

Après-midi
"HORS LES MURS" — Visites de terrain en trois groupes
A - Ferme de Christian Quesnel [Saint-Denis-le-Gast] & Ferme des frères Enée (agroécologie) [Notre-Dame-de-Cenilly]
B - Ferme de Guy Bessin (vaches laitières bio, panneaux solaires, séchage du foin) [Saint-Georges-d'Elle] & Visite de l'entreprise de matériel agricole Blanchard Agriculture [Condé-sur-Vire]
C - Visite du hall technologique du Lycée de Saint-Lô Thère & Ferme de Stéphane Le Mazurier (atelier bovin lait robotisé, atelier volaille industriel chauffé par méthaniseur et tracker pour production d’électricité) [Montreuil-sur-Lozon]

Soirée
Discussion avec les personnes rencontrées dans l'après-midi


Jeudi 19 septembre
"HORS LES MURS" — AU LYCÉE SAINT-LÔ THÈRE
Matin
Rencontre avec les enseignants et les élèves sur la place des technologies, de l'agroécologie, des enjeux sociétaux, etc. dans la formation

Après-midi
SÉANCE PUBLIQUE
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (I)
Olivier de SCHUTTER [Univ. Catholique de Louvain] : Sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire : la concurrence des paradigmes [intervention vidéo]
Patrick CARON [Cirad, Univ. de Montpellier] : Gouvernance de la sécurité alimentaire : comment l'échelle mondiale s'impose ? … ou non ?

Table ronde 4 - La sécurité alimentaire comme problème global, animée par Bernard HUBERT [Inra, EHESS], avec Antoine BERNARD DE RAYMOND [Inra] (La sécurité alimentaire comme "défi global". La mobilisation de la recherche scientifique autour de questions transversales), Allison LOCONTO [Inra/Fao] (La sécurité alimentaire comme problème global vu à travers ses métriques) et Sébastien TREYER [Iddri] (La fabrique des futurs du système alimentaire mondial)


Vendredi 20 septembre
Matin
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (II)
Table ronde 5 - La question animale – La recherche agronomique face aux mobilisations sociales et nouveaux enjeux de société, animée par Benoît DEDIEU [Inra], avec Elsa DELANOUE [Idele] (Le projet ACCEPT : une analyse de la controverse autour de l'élevage), Antoine DORÉ [Inra] (L'innovation génomique comme réponse à "la question animale" : économie morale d'une biotechnologie), Pierre LE NEINDRE [Inra] ("Faire causer l'animal"), Jérôme MICHALON [CNRS] (La résistible ascension de l'éthique ? Sciences sociales et question animale) et Jocelyne PORCHER [Inra] (Cause animale, cause des animaux ?)

Démocratie technique : quelles formes de maîtrise des nouvelles technologies ?
Marie-Angèle HERMITTE [EHESS] : Les commandes : gouverner les sciences et les techniques ; formes de maîtrise des technologies ; démocratie technique

Après-midi
Thomas HEAMS [AgroParisTech] : Le vivant et ses échappées : questionner les frontières, repenser la maîtrise

Table ronde 6 - Agricultures numériques, animée par Frédérick GARCIA [Inra] (Retour d'expérience sur un dispositif de recherche en agriculture numérique), avec Guy FAURE [Cirad] (La difficile construction de services de conseil mobilisant le numérique en Afrique), Nathalie HOSTIOU [Inra] (L'élevage de précision : révolution du travail des éleveurs ?) et Jérémie WAINSTAIN [Green Data] (Accompagner les transitions agricoles)

Table ronde 7 - Édition du Génome. Maîtrise des nouvelles technologies ?, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Jean-Christophe GLASZMANN [Cirad] (Édition du génome… linguistique et alphabétisation), Selim LOUAFI [Cirad] (Édition du génome — Pour une recherche impliquée et responsable) et Christine NOIVILLE [CNRS] (Génomique et démocratie technique : un bilan mitigé)

Soirée
Proposition de contre-point et invitation à la réflexivité par le groupe d'animation transversale


Samedi 21 septembre
Matin
C - NOUVELLES FORMES D'ORGANISATION DE LA RECHERCHE ET DE L'INNOVATION DANS UN MONDE GLOBALISÉ (II)
Gouvernance internationale de la recherche agricole
Étienne HAINZELIN [Cirad] : Construire une orchestration de la recherche agricole internationale par les partenariats
Bernard HUBERT : Gouverner l'incommensurable ? Un moment critique pour la recherche agricole

Table ronde 8, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Pierre FABRE [Cirad], Catherine MOREDDU [OCDE] (Gouvernance internationale de la recherche agricole : le rôle des pays de l'OCDE et du G20) et Michel PETIT [IAM-M] (Gouvernance internationale de la recherche agronomique : réflexions à la lumière de mon expérience)

Après-midi
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (III)
Table ronde 9 - Recherche et technologies agricoles face au changement climatique, animée par Pierre FABRE, avec Jean-Paul BILLAUD [CNRS] (Opportunités et difficultés d'une recherche, nécessairement interdisciplinaire, confrontant agriculture et changement climatique : réflexions à partir de deux expériences), Amy DAHAN [CNRS] (Revisiter la trajectoire du problème climatique depuis 25 ans : du global à la re-territorialisation et l'épaississement des solutions) et Jean-Marc TOUZARD [Inra] (Changement climatique et engagement de la recherche agronomique dans un régime médiatique et participatif)

A - NOUVEAUX RÉGIMES DE PRODUCTION DES CONNAISSANCES ET DES TECHNOLOGIES (II)
Table ronde 10 - L'agroécologie en question, animé par Xavier ARNAULD DE SARTRE [CNRS], avec Marc BARBIER [Inra] (L'agro-écologie entre syncrétisme politique et pluralité épistémique), Marianne CERF [Inra] (Régime de conception de l'agroécologie), Marion CHARBONNEAU [Univ. de Pau] (La mise en œuvre de la transition agroécologique dans les territoires : les logiques spatiales des échanges de savoirs dans les collectifs de Nouvelle-Aquitaine) et François COTE [Cirad] (Transition agroécologique des agricultures du Sud : retour d'expériences et nouveaux défis)


Dimanche 22 septembre
Matin
Conclusions, échanges et perspectives

Après-midi
DÉPARTS


PENDANT LA DURÉE DU COLLOQUE :

Animation transversale, avec la participation de Alexis AULAGNIER, Lidia CHAVINSKAIA, Lise CORNILLEAU, Lucile GARÇON, Clara JOLLY, Sergio MAGNANI, Lucile OTTOLINI, Nicolas PRIGNOT, Louis RÉNIER et Esther SANZ SANZ


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Alexis AULAGNIER
Alexis Aulagnier est doctorant en sociologie au Centre de Sociologie des Organisations de SciencesPo Paris. Ses recherches portent sur les politiques publiques agricoles et s'inscrivent dans les champs de la sociologie de l'action publique, de la sociologie économique, et de la sociologie des sciences et des techniques. Ses travaux ont été valorisés dans le cadre d'un article co-signé avec Frédéric Goulet dans la revue Sociologie du travail.

Sara AGUITON
Au croisement des études sociales des sciences et des techniques, de la sociologie des risques et de l'environnement, les recherches de Sara Aguiton portent sur les risques émergents et leur régulation. Sa thèse a été consacrée à l'étude des politiques des risques de la biologie synthétique, et a donné lieu à la publication du livre La démocratie des chimères, gouverner la biologie synthétique paru en 2018 au Bord de l'eau. Ses recherches actuelles portent sur le rôle de l'assurance et de la finance dans le gouvernement des risques climatiques. Elle a récemment publié un article intitulé "Fortune de l'infortune. Financiarisation des catastrophes naturelles par l'assurance" dans la revue Zilsel. Elle est également engagée dans le projet de recherche collective et interdisciplinaire financé par l'IFRIS sur l'économie politique du machinisme agricole en France depuis 1945.

Xavier ARNAULD DE SARTRE
Xavier Arnauld de Sartre est directeur de recherches au CNRS et titulaire d'une chaire senior à l'université de Pau et des Pays de l'Adour sur "les territoires dans les transitions énergétiques et territoriales". Ses travaux portent sur les contradictions entre conservation et développement en matière agricole, notamment au niveau international (autour de la notion de services écosystémiques), et dans différents terrain : Amazonie, Pampa Argentine, France. Depuis 2015, il coordonne un projet de comparaison tri-national France-Brésil-Argentine sur l'institutionnalisation des agroécologies, qui étudie la manière dont la reconnaissance de l'agroécologie transforme les propositions de cette dernière.

Marc BARBIER : L'agro-écologie entre syncrétisme politique et pluralité épistémique
Cette communication propose une synthèse de l'étude des différents genres de discours que reçoit l'agro-écologie dans différentes arènes ainsi que les accords et désaccords formulés à l'endroit de sa définition et de la mise en œuvre d'activités de développement agricole et d'innovation fondé sur son énonciation politique. Les oppositions entre différentes conceptions de l'agro-écologie sont alors analysées comme un mode d'existence des transformations très contemporaines de l'agronomie et d'une forme de syncrétisme politique qui établit une re-sectorialisation du traitement des problèmes posés les déboires de modernisations agricoles répétées.

Marc Barbier, agro-économiste de formation et docteur en gestion est directeur de recherche à l'INRA. Il conduit des recherches sur les transformations du régime de production de connaissance et d'innovation en agriculture avec un ancrage dans les Études Sociales et Historiques des Sciences et des Techniques, qui l'a conduit à contribuer au développement de la Revue d'Anthropologie des Connaissances. Il a créé l'unité propre INRA Sciences en Société et dirigé la plateforme CorTexT. Il est actuellement Directeur de l'IFRIS.

Stéphane BELLON
Stéphane Bellon est ingénieur agronome de formation. Il est chercheur à l'Inra, et basé à Avignon dans l'unité Ecodéveloppement. Il participe à la mise en œuvre de recherches sur le développement de l'agriculture biologique et de l'agroécologie en Europe, et travaille de longue date sur des formes d'agriculture à base écologique. Il s'intéresse particulièrement à la construction et à la dynamique de systèmes complexes comportant
plusieurs strates de végétation et espèces (végétales et animales).

Lise CORNILLEAU
Lise Cornilleau a préparé une thèse de sociologie intitulée Gouverner la faim dans le monde ? Le paradigme de la sécurité alimentaire mondiale, ses instruments et ses critiques (1974-2014) en codirection à l'université Paris-Est (LISIS) et à Sciences Po (CSO). Ses recherches sur les modèles agricoles globaux ont été publiées dans la Revue d'Anthropologie des Connaissances et dans un article à paraître dans Science & Technology Studies. Avec Sara Angeli Aguiton et Lydie Cabane, elle a co-organisé grâce au soutien de l'IFRIS un séminaire intitulé "La fabrique et le gouvernement des crises" qui a donné lieu à la préparation d'un dossier à paraître dans la revue Critique Internationale. Elle engage à la rentrée 2019 un post-doctorat à l'Institut des Sciences sociales du Politique (CNRS-Paris Nanterre-ENS Paris-Saclay).

Pierre CORNU & Marion GUILLOU : Historiens et acteurs de l'histoire du temps présent en dialogue. Les enjeux de la refondation du triangle sciences-techniques-agricultures au miroir de la réforme de l'Inra des années 1997-2004
Pensée depuis la création de l'Inra en 1946 sur le modèle d'inspiration fordiste d'une diffusion descendante des résultats scientifiques produits en laboratoire et en domaines expérimentaux vers des secteurs de production bien délimités, la recherche agronomique publique française s'est heurtée à la fin du XXe siècle à une double crise, à la fois de résistance croissante des bioressources à leur saisie réductionniste, et de contestation par une fraction croissante de la société — consommateurs, citoyens, militants, y compris scientifiques — des produits de cette recherche. Plantes et animaux, intrants et effluents, procès et produits, exploitations et environnement, ne pouvaient plus être considérés par la recherche publique comme les objets distincts d'innovations renvoyant à une rationalité générale incontestable, mais s'affirmaient de manière de plus en plus forte comme les éléments de systèmes dynamiques affectés par des vulnérabilités préoccupantes et par des enjeux éthiques et sociétaux majeurs.
Survenant au terme d'un processus historique de longue haleine de libéralisation et d'internationalisation de l'économie de la connaissance, cette crise constituait une menace existentielle pour la recherche publique appliquée à l'agriculture, mise au défi de se réinventer et de se re-légitimer à la fois aux yeux de la société, des pouvoirs publics et des mondes agricoles et industriels, tout en répondant aux menaces de plus en plus fortes pesant sur les écosystèmes cultivés.
Fondée sur l'hypothèse de la fécondité heuristique d'un dialogue entre chercheurs et acteurs dans l'exploration des enjeux du temps présent, et sur l'expérience de la co-construction d'une analyse du cycle de réformes de l'Inra au tournant des années 2000, cette conférence à deux voix se veut la mise en partage d'une réflexivité historique sur l'émergence d'une économie et d'une politique de la connaissance à l'échelle globale sur les objets interconnectés de l'agriculture, de l'alimentation et de l'environnement.

Pierre Cornu est professeur d'histoire contemporaine et d'histoire des sciences à l'université Lyon 2, membre du Laboratoire d'études rurales de Lyon. Ses travaux portent sur le développement agricole et rural en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, dans son lien avec la dynamique des sciences appliquées et l'émergence de la question environnementale.
Publication
Avec Egizio Valceschini et Odile Maeght-Bournay, L'histoire de l'Inra entre science et politiques, Quae, 2018.

Marion Guillou est présidente d'Agreenium, ancienne directrice générale de l'Alimentation au ministère de l'Agriculture (1996-2000), ancienne directrice générale (2000-2004) puis présidente directrice générale de l'Inra (2004-2012).
Publication
Avec Gérard Matheron, Neuf milliards d'hommes à nourrir, un défi pour demain, F. Bourin éditeur, 2011.

Elsa DELANOUE : Le projet ACCEPT : une analyse de la controverse autour de l'élevage
Le regard que la société française porte sur l'élevage évolue du fait des transformations sociales et de l'évolution importante des systèmes de production. Face à ces enjeux, les points de vue des acteurs, des filières et de la société ont été analysés sur l'élevage ainsi que les remises en cause dont il fait l'objet. À partir d'enquêtes qualitatives et quantitatives et d'un cadrage théorique en sociologie des controverses, nous montrons, d'une part, que les attentes des citoyens envers l'élevage sont variées mais qu'une sensibilité envers le bien-être des animaux est en passe de se généraliser, et, d'autre part que ces attentes sociétales commencent à être considérées sérieusement par le monde de l'élevage dans l'adaptation de ses pratiques. Cinq visions pour l'élevage de demain, portées par différents profils d'acteurs, coexistent au sein de la société : les abolitionnistes, les alternatifs, les progressistes, les compétiteurs et les indifférents.

Elsa Delanoue est agronome et sociologue au service des Instituts Techniques Agricoles des filières animales, spécialisée dans l'analyse des relations entre élevage et société. Elle est titulaire d'un doctorat de sociologie depuis 2018, sa thèse portant sur les débats et mobilisations autour de l'élevage (analyse d'une controverse).
Publications
Delanoue E. et al., 2018, "Regards croisés entre éleveurs et citoyens français : vision des citoyens sur l'élevage et point de vue des éleveurs sur leur perception par la société", INRA Productions Animales, 31 (1), 51-68.
Delanoue E. et al., 2018, "Livestock farming systems and society : identification and analysis of key controversies from the perspective of different stakeholders", 13th European IFSA Symposium, 1-5 July 2018, Chania (Greece), 1-14.

Antoine DORÉ : L'innovation génomique comme réponse à "la question animale" : économie morale d'une biotechnologie
L'organisation des activités d'élevage fait aujourd'hui l'objet d'une multitude de recompositions induites par un nombre croissant d'innovations qui bouleversent nos manières de gérer et de gouverner les animaux. Ce diagnostic général est particulièrement saillant dans le cadre des activités de sélection et de reproduction des animaux marquées par deux tournants intimement liés : (1) un tournant génomique (lié notamment au développement du séquençage haut-débit); (2) un tournant informationnel (lié notamment au développement des technologies numériques d'information et de communication). Partant d'un travail d'enquête sur les pratiques et l'organisation de la sélection génomique des vaches laitières en France et aux Etats-Unis, cette communication vise à décrire la manière dont les sciences animales, à travers leur contribution à l'innovation technologique, participent à la transformation des dynamiques de production, de circulation et d'accumulation des valeurs relatives à la maîtrise (productive et non productive) des animaux d'élevage.

Antoine Doré est chargé de recherche en sociologie à l'INRA. Ses travaux portent sur les modalités de gouvernement et de gestion du vivant dans les champs de l'agriculture et de l'environnement. Il s'attache notamment à analyser les modalités de construction des métriques et des standards (biologiques, techniques, informationnels) par lesquels les acteurs coordonnent leurs connaissances et leurs actions relatives à la maîtrise (productive et non productive) des vivants non-humains - en particulier des animaux.
Publication
Doré A., Michalon J. (2017), "What makes human-animal relations "organizational" ? The description of anthrozootechnical agencements", Organization, 24 (6), 761-780.

Marc DUPONCEL
Marc Duponcel est ingénieur agronome, docteur en économie. Il a travaillé à la FAO pendant cinq années avant de rejoindre la Commission européenne. Il est actuellement chef de secteur "recherche" dans l'unité "recherche et innovation" de la Direction générale de l'agriculture et du développement rural. Dans ce cadre, il coordonne la programmation stratégique ainsi que le programme de travail. Il s'occupe aussi des aspects politiques (notamment préparation d'Horizon Europe) et aussi des questions globales (participation aux réunion du G-20 des chief agricultural scientists).

Guy FAURE : La difficile construction de services de conseil mobilisant le numérique en Afrique
Les nouvelles technologies de l'information et de la communication se développent en Afrique et modifient la manière d'organiser et de faire du conseil en agriculture. Les NTIC permettent d'acquérir des données, de les stocker, les traiter et enfin de les diffuser ou partager. En Afrique, l'acquisition des données par divers capteurs est encore rare (exception, images satellites). Au Burkina les expériences de conseil avec les NTIC (15 expériences analysées) permettent de de faire du conseil technique en agriculture et élevage, de diffuser des informations sur les prix des produits agricoles et sur la météorologie, voire de délivrer un conseil plus spécifiques (conseil à l'exploitation par exemple). Souvent un bouquet de services peut être proposé. La plupart des services (11 cas) demande une connexion à internet alors que seulement 11% des personnes y accèdent facilement. Certains services (5 cas) demandent un téléphone simple (80% des personnes ont un tel téléphone). Cependant l'interaction entre l'agriculteur et le fournisseur de conseil (et donc permettant une forme de co-construction du conseil) n'est observée que dans peu de cas (4 cas). Ce sont les conseillers qui utilisent les NTIC et permettent alors une forme d'intermédiation (7 cas). Dans beaucoup de cas l'interaction est absente (5 cas), l'agriculteur recevant seulement de l'information. La valorisation des connaissances locales pour est rare (1 cas). Très peu de services cherchent à comprendre les besoins des agriculteurs en matière de conseil et peu d'études analysent l'usage de ces nouveaux services par les agriculteurs.
Les services offerts sont donc à ce jour relativement décevants. Une explication forte est la complexité de la construction d'un service qui réponde à la demande des agriculteurs. La construction d'un tel service demande la collaboration d'acteurs appartenant à des mondes différents. Bien sûr des acteurs du monde des agriculteurs et celui du conseil (ou des acteurs intervenant dans le développement rural) mais aussi des acteurs qui sont nouveaux dans le domaine du développement (les opérateurs de téléphonie, des informaticiens et gestionnaires de base de données). Les visions de ces acteurs sur ce que doit être un service de conseil et comment il doit fonctionner sont fort différentes, voire divergentes. De plus, dans le contexte actuel, la recherche d'un modèle économique et d'une volonté de partage de la valeur engendrent des tensions et des difficultés de construction du service.
Le cas d'un service "321" qui visent à fournir des informations aux agriculteurs sur les techniques agricoles et les prix des produits agricoles, via un centre d'appel téléphonique géré par Orange, montre la complexité du processus de construction (les connaissances sont fournies par la recherche et des ONG ; le ministère de l'agriculture valide ces connaissances, plusieurs ONG traitent et reformulent ces connaissances ou fournissent des éléments utiles à la construction des services, une entreprise sert "d'assemblier" et établit le call center, des entreprises informatiques sont mobilisées pour développer la plateforme, Orange diffuse et vend le service).
Le développement de services de conseil répondant à la demande des agriculteurs demande à mieux penser la conception de ses services en (i) associant des agriculteurs et des organisations de producteurs dans différentes phases de conception, (ii) valorisant aussi les connaissances locales, et (iii) en favorisant des services qui facilitent des processus d'apprentissage.

Guy Faure est directeur de l'unité mixte de recherche "Innovation et Développement" à Montpellier (France). Ses recherches en sciences de gestion portent sur les dispositifs de conseil agricole (méthodes de conseil, compétences des conseillers, financement des organisations de conseil, gouvernance des dispositifs de conseil) et sur les processus d'innovation en milieu rural (systèmes d'innovation, relation recherche-conseil, impact de la recherche, rôle des organisations paysannes). La plupart de ces travaux portent sur l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique Latine.

Nathalie HOSTIOU : L'élevage de précision : révolution du travail des éleveurs ?
Si l'allègement de la charge de travail est mis en avant comme un des facteurs favorisant l'adoption de technologies de précision dans les élevages, ses conséquences sur le travail restent encore peu connues. Le temps parfois gagné avec ces outils est souvent réinvesti dans des tâches de production (augmentation de la taille des ateliers), de pilotage de l'exploitation (surveillance des animaux) ou dans des activités privées. Les éleveurs apprécient surtout la souplesse dont ils disposent pour organiser autrement leur journée et adapter leurs horaires de travail à leur vie familiale. Des éleveurs estiment que la relation homme-animal devient meilleure car les échanges avec leurs animaux sont moins contraints. Les données des capteurs aident à anticiper les événements de la conduite d'élevage et à prévenir les risques, même si l'œil et le ressenti de l'éleveur restent essentiels. Cependant la charge mentale pour gérer les alarmes est parfois source de stress. Si ces technologies comportent des aspects positifs susceptibles d'exercer un attrait pour le métier notamment de jeunes en quête de modernité, elles peuvent se révéler sources d'échecs si elles ne sont pas adaptées aux besoins et aux compétences des éleveurs.

Nathalie Hostiou est chercheure à l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique / UMR Territoires), ingénieure en agriculture (École Supérieure d'Agriculture d'Angers, France, 1998), et docteure en zootechnie (INA-PG, Paris, France, 2003). Elle mène des recherches sur le travail en élevage (conséquences de l'élevage de précision sur le travail des éleveurs, changements dans le travail suite à l'embauche de salariés, évaluation de l'efficience et la flexibilité du travail, rôle des conduites d'élevage pour simplifier le travail des éleveurs, production de méthodes destinées aux conseillers agricoles pour accompagner les éleveurs).

Raphaël LARRÈRE : L'ouverture de possibles techniques hors des sentiers battus
Pour porter remède aux maux dont souffre l'humanité, on ne compte plus de nos jours sur des transformations sociales et politiques, mais sur des solutions techniques. Tout se passe comme si l'imagination technique avait remplacé l'imagination sociale. Cela soulève deux problèmes. D'une part, il est aisé de constater que la plupart des maux dont souffre l'humanité n'ont pas que des solutions techniques et que toute technique ne peut se comprendre qu'inscrite dans une dynamique sociale. D'autre part, le fonctionnement actuel de la recherche technoscientifique tend à canaliser les innovations dans quelques directions au sein desquelles se sont engagés de puissants réseaux sociotechniques. Si bien que l'imagination technologique a eu tendance à s'appauvrir. Le propos sera d'argumenter que, pour se libérer des verrouillages technologiques et ouvrir de nouveaux possibles (par exemple l'agro-écologie ou la permaculture), il faut redonner toute sa place à l'imaginaire social et politique.

Pierre LE NEINDRE : "Faire causer l'animal"
Au cours des quarante dernières années, j'ai été témoin, peut-être acteur, d'évolutions significatives dans nos rapports avec les animaux. En 1970, les éleveurs et les biologistes ont cherché à optimiser l'animal en tant que "machine métabolique". Nos concitoyens devant le développement de ces systèmes ont pris conscience du fait que ces environnements portaient atteintes aux animaux. En 1970, la seule façon de procéder était de s'en tenir à la bientraitance… qui était définie par les professionnels. Les éthologistes avancent que, désormais, il est possible d'évaluer les états mentaux des animaux, et ainsi de caractériser leurs plaisirs, leurs souffrances et leurs attentes et, donc, leur bien-être. On sait en outre aujourd'hui que certains animaux sont conscients d'eux-mêmes, de leur environnement de leurs connaissances, de leur passé et peuvent anticiper l'avenir.

Bibliographie
B. Denis, 2015, Éthique des relations homme/animal, Éditions France agricole, 182pp.
INRA, 2013, Douleurs animales en élevage, Quae, 129pp.
P. Le Neindre, M. Dunier, R. Larrère, P. Prunet, 2018, La conscience des animaux, Quae, 118pp.
P. Mormède, L. Boisseau-Sowinski, J. Chiron, C. Diederich, J. Eddison, J.-L. Guichet, P. Le Neindre, M.-Ch. Meunier-Salaün, 2018, Bien-être animal : contexte, définition, évaluation, INRA prod. Anim., 31 (2), 145-162 [en ligne].

Jérôme MICHALON : La résistible ascension de l'éthique ? Sciences sociales et question animale
Dans cette intervention, je décrirai la manière dont les sciences humaines et sociales, francophones et anglo-américaines, interagissent avec les nouvelles formes de militantisme pro-animaux qui se développent depuis les années 1970. Au moins deux caractéristiques de ce militantisme sont de nature à questionner fortement la recherche en général, et la recherche agronomique en particulier : d'une part, ce militantisme a été alimenté et encouragé par des universitaires (fondateurs de l'éthique animale), et il donné lieu à une production intellectuelle conséquente; d'autre part, il a formulé et diffusé une critique radicale de la condition animale, se focalisant en premier lieu sur la consommation de viandes et de produits animaux (et par-delà, sur l'élevage, "traditionnel" ou "industriel"). Dans le même temps qu'a émergé l'éthique animale, certains chercheurs en SHS ont développé un intérêt pour l'étude des relations humains-animaux. Plusieurs d'entre eux ont, depuis, exprimé leur adhésion ou leur méfiance, partielles ou totales, vis-à-vis de la critique portée par l'éthique animale et le militantisme pro-animaux. Il sera question ici d'analyser ces prises de position, leur origine disciplinaire, leur format, leur registre normatif et la manière dont elles participent à constituer les questions éthiques en point de passage obligé des réflexions sur les rapports aux animaux.

Jérôme Michalon est sociologue, chargé de recherche CNRS à l'UMR Triangle (Université de Lyon). Ses travaux portent sur l'évolution des relations humains-animaux, dans une perspective de sociologie des sciences et de sociologie des mobilisations. Après avoir travaillé sur différents objets (parcs zoologiques, protection animale, pratiques de soin par contact animalier), il s'intéresse actuellement aux rapports entre le militantisme pro-animaux et le monde académique.
Publications récentes
Michalon, J. (2018), Cause animale et sciences sociales : de l'anthropocentrisme au zoocentrisme. La vie des idées, La Vie des Idées [en ligne].
Michalon, J. (2017), "Les Animal Studies peuvent-elles nous aider à penser l'émergence des épistémès réparatrices ?", Revue d'Anthropologie des Connaissances, 11 (3), 321-349.
Doré, A. et Michalon, J. (2016), "What makes human-animal relations "organizational" ? The De-Scription of anthrozootechnical agencements", Organization, 24 (6), 761-780.
Michalon, J., Doré, A. & Mondémé, C. (2016), "Une sociologie avec les animaux : faut-il changer de sociologie pour étudier les relations humains/animaux ?", SociologieS, "Dossiers, Sociétés en mouvement, sociologie en changement", mis en ligne le 07 mars 2016, consulté le 29 mars 2016 [en ligne].
Michalon, J. (2014), Panser avec les animaux. Sociologie du soin par le contact animalier, Paris, Presses des Mines ParisTech.

Michel PETIT : Gouvernance internationale de la recherche agronomique : réflexions à la lumière de mon expérience
Il s'agira de porter témoignage sur mon expérience à la Fondation Ford en Inde (1975-1977) et à la Banque Mondiale (1988-1998). Dans ces deux institutions, j'ai en effet été mêlé, soit comme observateur proche soit comme acteur directement impliqué, à la gestion du CGIAR (Consultative Group for International Agricultural Research) et à celle des relations entre les centres internationaux de ce groupe et les autres acteurs de la recherche agronomique internationale. Cette expérience permet de remettre en cause, ou au moins de nuancer sérieusement, des idées largement répandues sur le rôle supposé dominant de l'impérialisme américain dans la révolution verte. Je mettrai en particulier l'accent sur la nécessité d'un consensus minimum dans toute action internationale requérant une coordination entre de nombreux acteurs, tout en reconnaissant la fragilité de la notion même de consensus.

Agronome devenu économiste, Michel Petit a été successivement chercheur à l'INRA, Professeur à l'ENSSAA à Dijon, responsable du programme agriculture et développement rural de la Fondation Ford en Inde, Directeur du département "agriculture et développement rural" à la Banque Mondiale. Il est maintenant associé à l'Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier. Pendant une vingtaine d'années son principal champ de recherche a porté sur les décisions des agriculteurs, étudiées comme composante centrale de leur comportement adaptatif, et sur les conséquences de ces travaux pour la formation des agriculteurs. Il s'intéresse principalement aujourd'hui aux négociations internationales relatives à la libéralisation des échanges agricoles et aux prospectives à long terme sur les agricultures du monde. Président de l'Association Européenne des Économistes Agricoles et de l'Association Internationale des Économistes Agricoles. Il est membre de l'International Food and Agricultural Trade Policy Council (IPC) depuis 1999 et de l'Académie d'agriculture de France depuis 1997. Il préside aussi le conseil scientifique de la Fondation pour l'Agriculture et la Ruralité dans le Monde (FARM) depuis 2006.
Publications récentes
"Les négociations agricoles à l'OMC : Où en sont-elles ? Où vont-elles ?", Cahiers Agricultures, 14,4, 399-403, Juillet-Août 2005.
"Les enjeux de la libéralisation agricole dans la zone méditerranéenne" (avec C. EMLINGER et F.ACQUET), Région et Développement, n°23, 41-72 - "Libéralisation agricole et pays en développement" (coordonné par Michel Petit, Jean-Louis Rastoin et Henri Regnault), 2006.
"Are Geographical Indications a Valid Property Right ? Global Trends and Challenges", Development Rolicy Review, 37, 5, 503–528, 2009 (avec Hélène Ilbert).
"Agro-Food Trade And Policy Issues In The Mediterranean Region", QA-Rivista dell'Associazione Rossi-Doria, n°3, 2009.
"Prospectives, projections, évaluations : supputations sur l'avenir de l'agriculture mondiale", Cahiers Agricultures, 19, 1, 3-5, Janvier-Février 2010.
Pour une agriculture mondiale productive et durable, Quae, 2011, 112 p.
"Tensions et asymétries sur les marchés agricoles quelles régulations ? Perspectives d'avenir", in Regard sur la Terre, Éditions Armand Collin, 2012.
"Agricultures, alimentations et mondialisation : paradoxes et controverses", Natures, Sciences, Sociétés, 21, 56-59, 2013 (avec Bruno Dorin et Jean-Luc François).

Jocelyne PORCHER : Cause animale, cause des animaux ?
La cause animale actuellement hyper médiatisée sert-elle vraiment la cause des animaux ? Je poserai la question en revenant sur la dynamique historique de l'industrialisation de l'élevage et de notre société ainsi que sur la dynamique parallèle de construction de la "cause animale". Le soutien actuel de nombreux théoriciens et militants de la cause animale à l'agriculture cellulaire et au développement de substituts biotech aux produits d'élevage promus par les milliardaires et les multinationales confirme les divergences et tensions entre la cause animale, comme défense des intérêts des classes dominantes, et la cause des animaux comme prise en compte de l'intérêt des animaux dans ce qui nous rassemble, le travail.

Jocelyne Porcher est directrice de recherche à l'INRA. Ses recherches portent sur les relations de travail entre humains et animaux. Avant de devenir chercheure, elle a été éleveure, salariée en production porcine industrielle, technicienne en agriculture biologique. Ce sont ces diverses expériences professionnelles qui lui ont permis de proposer des hypothèses de recherche inédites.
Publications
Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle, La Découverte, 2014 (poche) [livre traduit en anglais, italien (espagnol début 2020)].
Cause animale, cause du capital, Éditions du Bord de l'Eau, parution septembre 2019.


Table ronde 4 - La sécurité alimentaire comme problème global, animée par Bernard HUBERT [Inra, EHESS], avec Antoine BERNARD DE RAYMOND [Inra] (La sécurité alimentaire comme "défi global". La mobilisation de la recherche scientifique autour de questions transversales), Allison LOCONTO [Inra/Fao] (La sécurité alimentaire comme problème global vu à travers ses métriques) et Sébastien TREYER [Iddri] (La fabrique des futurs du système alimentaire mondial)

Antoine Bernard De Raymond (Inra) présentera les cadres concurrents de la sécurité alimentaire qui ont émergé après la crise de 2008, en particulier l'émergence de la Global Food Security, centrée sur l'équilibre entre offre et demandes globales, et comment la critique de ce cadre a donné naissance à un cadre alternatif, la Food sustainability, qui voit la sécurité alimentaire comme le résultat du fonctionnement des systèmes alimentaires.

Allison Loconto (Inra/FAO) se focalisera sur les différents techniques d’évaluation de la sécurité alimentaire, au-delà des indicateurs et métriques en usage, et le changement de discours actuel lié aux Objectifs du Développement Durable (ODD), qui imposent d'évaluer les pays du Nord avec les mêmes critères que les pays du Sud, ainsi que les discours émergents sur les systèmes alimentaires qui proposent différentes mesures pour la sécurité alimentaire.

Sébastien Treyer (Iddri) s’exprimera sur "la fabrique mondiale" des futurs du système alimentaire : généalogie des exercices prospectifs qui structurent l'imaginaire de l'innovation en matière agricole et alimentaire, et structurations récentes des forums prospectifs à ce sujet (Foresight4 food notamment) en lien avec les initiatives politiques (climat, biodiversité, mais aussi accords de libre-échange). Il évoquera également rapidement quelques initiatives concurrentes et comment les débats sur les scénarios se structurent afin d’orienter la recherche européenne à l'ère des missions de Mariana Mazzucato

Programme 2019 : un des colloques


LA PENSÉE AMÉNAGISTE EN FRANCE :

RÉNOVATION COMPLÈTE ?


DU VENDREDI 6 SEPTEMBRE (19 H) AU VENDREDI 13 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Stéphane CORDOBES, Xavier DESJARDINS, Martin VANIER


ARGUMENT :

L'objectif scientifique de ce colloque est de contribuer au renouvellement de la pensée aménagiste en France. Dans ses fondamentaux, cette pensée date des années 1940-50. Des notions fondatrices comme l'équilibre, l'occupation harmonieuse, le désenclavement des territoires, la hiérarchie urbaine ont été instaurées comme des idéaux aménagistes à une époque où la France était encore plus proche (économiquement, technologiquement, culturellement, politiquement) de celle du XIXe siècle que de celle d'aujourd'hui. Depuis 60 ans, l'urbanisme a connu de très profonds renouvellements de ses principes, ses référentiels, ses modes de faire. Mais non "l'aménagement du territoire". Le terme même est désormais obsolète, au regard de ce qu'est devenu la société, son espace, son fonctionnement géographique. Il continue pourtant de rencontrer un succès d'estime. En 2006, un colloque de Cerisy a déjà été organisé sur ce sujet (L'aménagement du territoire : changement de temps, changement d’espace, à l'initiative d'Armand Frémont), et d'autres sur des sujets connexes. Mais il reste à travailler le fond des concepts à renouveler, l'aggiornamento d'une politique qui n'a d'ailleurs pas, depuis cette date, cessé de chercher ses marques, dans une certaine confusion (la compétitivité ? l'égalité ? la cohésion ?).

Territoires, réseaux, lieux : un nouvel agencement des trois grandes catégories de figures de l’espace est à énoncer, qui permette de rendre compte de la France telle qu'elle se transforme et telle qu'elle nécessite une politique nouvelle de l'espace. Ce colloque propose trois objectifs nouveaux :

1. Dépasser les notions obsolètes et les controverses stériles qui encombrent encore actuellement la pensée aménagiste. Loin de refaire l'histoire de l'aménagement du territoire, il s'agit de soumettre au test de la prospective la pertinence d'un certain nombre de notions encore ancrées dans les croyances aménagistes, pour mieux ouvrir l'espace de la réinvention.

2. Repenser l'aménagement de l'espace à partir des réseaux et de leurs opérateurs, davantage que par les territoires et leurs cadres de gestion. Plutôt que de repasser encore une fois par le jeu des institutions territoriales, leurs périmètres, leur gouvernance, leur architecture globale, il est proposé de lire le management de l'espace des réseaux par les entreprises qui les investissent, par les opérateurs de services afin d'interpeller leur vision spatiale et leur pensée ou imaginaire aménagiste plus ou moins implicite.

3. Amorcer une refondation conceptuelle de nature à porter la nouvelle pensée aménagiste en France. Réciprocité, réversibilité, hybridité, circularité, interterritorialité, scalabilité, réticularité… Un nouveau vocabulaire est en train de prendre place, mais il n'est pas encore en état de jouer la fonction politique qu'on pourrait attendre de lui. D'où l'enjeu d'y travailler pour permettre sa diffusion au-delà du cercle des experts. L'approche par les réseaux doit permettre cette refondation. Se posera alors la question du lieu comme figure spatiale majeure d'une articulation reformulée entre réseaux et territoires.

Par son objet et son ambition, ce colloque réunira celles et ceux qui, quels que soient leurs parcours professionnels et leurs engagements, veulent penser autrement l'aménagement de la France de demain.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 6 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Samedi 7 septembre
FONDAMENTAUX : OBSOLESCENCE ET PROSPECTIVE
Matin
Stéphane CORDOBES (CGET), Xavier DESJARDINS (Sorbonne Université) & Martin VANIER (École d'urbanisme de Paris) : Les promesses devenues intenables et leur nécessaire reformulation [dialogue introductif] [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Magali TALANDIER (Université Grenoble Alpes) : Aménagement du territoire et cycle de développement

Après-midi
Marie-Vic OZOUF-MARIGNIER (EHESS) : Aux sources idéologiques de l'aménagement du territoire
Frédéric SANTAMARIA (Université Paris-Diderot) : Les apports de l'UE à l'aménagement du territoire en France : vers une européanisation

Soirée
Karine HUREL (FNAU) : L'épuisement des cartes et représentations aménagistes [interpellation visuelle]


Dimanche 8 septembre
CONTROVERSES AMÉNAGISTES
Matin
La métropolisation contre les territoires ?, controverse entre Giuseppe BETTONI (Université de Rome) et Gilles PINSON (Sciences Po Bordeaux), animée par Stéphane CORDOBES

La France en panne de décentralisation ou malade de ses excès ?, controverse entre Arnaud BRENNETOT (Université de Rouen) et Anne-Cécile DOUILLET (Université de Lille), animée par Xavier DESJARDINS

Après-midi
Zonages et catégories d’intervention : passage obligatoire ou piège fatal ?, controverse entre Laurence BARTHE (Université de Toulouse) et Marc DUMONT (Université de Lille), animée par Xavier DESJARDINS

La pensée aménagiste peut-elle entrer dans l'anthropocène ?, controverse entre Morgan POULIZAC (Plein Sens) et Bruno REBELLE (Transitions), animée par Martin VANIER


Lundi 9 septembre
REPENSER L'AMÉNAGEMENT PAR LES RÉSEAUX (I)
Matin
Martin VANIER : Penser l'aménagement par les réseaux [introduction]

Est-ce que les opérateurs de réseaux ont une pensée aménagiste ?, table ronde animée par Marie DÉGREMONT (France Stratégie) et François-Mathieu POUPEAU (LATTS), avec des opérateurs de réseaux : Michel DERDEVET (ENEDIS), Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS) et Livier VENNIN (EDF)

Après-midi
La maîtrise d'ouvrage partagée des grands projets, table ronde animée par Antoine FRÉMONT (IFSTTAR) et Anne PONS (ADEUS), avec des opérateurs de réseaux : Laurent BESSE (SUEZ Eau France), Régis BOIGEGRAIN (RTE), Florence PAVAGEAU (LA POSTE) et Livier VENNIN (EDF)

Synthèse : Jérôme BARATIER (ATU37)

Soirée
Raphaële BERTHO (Historienne de la photographie, maîtresse de conférences à l'université de Tours) : Paysages sur commande : quel rôle pour la photographie dans les politiques d'aménagement du territoire ?


Mardi 10 septembre
"HORS LES MURS" — Sortie sur le terrain : le nord Cotentin
9h30 : Visite de l'usine de traitement des déchets radioactifs Orano - La Hague
13h : Déjeuner et échange avec Céline LE MEHAUTÉ (Directrice générale adjointe de la Communauté d'Agglomération du Cotentin), Jean-Marc PICAND (Directeur de projet, chargé d’accompagner le développement des travaux relatifs à l’EPR, Sous-Préfet) et Jean-Pierre POTTIER (Chef de mission insertion territoriale EDF), suivi d'une visite du chantier de l'EPR de Flamanville


Mercredi 11 septembre
REPENSER L'AMÉNAGEMENT PAR LES RÉSEAUX (II)
Matin
Xavier DESJARDINS : Les termes de la nouvelle régulation public-privé [introduction]

Opérateurs de réseaux et territoires : quelles articulations ?, table ronde animée par Jean DEBRIE (Université Paris 1) et Gaële LESTEVEN (ENPC), avec des opérateurs de réseaux : Henri de GROSSOUVRE (SUEZ), Christian GUIBERT (ORANGE) et Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS)

Après-midi
Services numériques et "à distance", table ronde animée par Nicolas DOUAY (Université Grenoble Alpes), avec des opérateurs de réseaux : Christopher FABRE (ENEDIS), Christian GUIBERT (ORANGE), Florence HENRY (LA POSTE) et Denis SOCHON (RATP)

Synthèse : Nacima BARON (École d'urbanisme de Paris)


Jeudi 12 septembre
UN NOUVEAU CONTRAT AMÉNAGISTE ?
Matin
Hugo BEVORT (Agence des territoires) : Les termes du nouveau contrat aménagiste national
Stéphane CORDOBES : La pensée anthropocène au service de l'aménagement

Après-midi
Philippe AUBERT : Propos inconséquents d'un pérégrin inattendu

Les visions politiques du nouveau contrat aménagiste, introduction par Stéphane CORDOBES, Xavier DESJARDINS & Martin VANIER puis échanges avec des élus dont notamment Alain PEREA (Député LREM de l'Aude), Dominique POTIER (Député PS de Meurthe-et-Moselle) et Jean-Louis VALENTIN (Président de la Communauté d'Agglomération du Cotentin)


Vendredi 13 septembre
SYNTHÈSES ET CONCLUSIONS
Matin
Rapport d'étonnement par la jeune recherche, avec Lavinia BLANQUET (Université Grenoble Alpes), Adrián Pablo GÓMEZ MAÑAS (Sorbonne Université), Mathilde MARCHAND (Université Paris-Est) et Achille WARNANT (EHESS)

Dialogue conclusif, avec l'ensemble des participants et animé par les directeurs du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Jérôme BARATIER
Jérôme Baratier est urbaniste, diplômé de sciences politiques. Il dirige l'agence d'urbanisme de l'agglomération de Tours depuis 2007 et enseigne à l'école urbaine de Sciences Po. Auparavant directeur de projet et directeur général des services au sein de collectivités locales, il est intervenu dans des territoires diversifiés pour définir, fédérer et mettre en œuvre des politiques publiques ayant à répondre à la complexité du fait urbain. Espace d'ingénierie partenarial et prospectif, l'agence d'urbanisme de l'agglomération de Tours, accompagne, à toutes les échelles et dans une approche résolument transversale, les décideurs publics dans leur connaissance, leur projection et leurs actions en faveur du développement urbain durable d'un bassin de vie de près de 400 000 habitants.

Raphaële BERTHO : Paysages sur commande : quel rôle pour la photographie dans les politiques d'aménagement du territoire ?
La Mission photographique de la DATAR (1984-1988) marque le point de départ du développement en France des commandes publiques artistique de photographie ayant pour objet la représentation d'un territoire. L'ensemble de ces projets, portés par des institutions tant culturelles que territoriales, participent au développement d'une politique visuelle qui se donne pour objet dès l'origine de "recréer une culture du paysage" dans une volonté de dépassement des stéréotypes paysagers. Si ces travaux contribuent sans aucun doute à un renouvellement des formes esthétiques, le dessein social de ces images doit être aujourd'hui questionné à l'aune de quatre décennies d'expérimentations photographiques dans le cadre des politiques d'aménagement.

Raphaële Bertho est maîtresse de conférences en Arts à l'université de Tours et directrice du laboratoire InTRu (EA 6301). Elle travaille depuis 2005 sur les enjeux esthétiques et politiques de la représentation du territoire contemporain. Elle a publié en 2013 l'ouvrage La Mission photographique de la DATAR, Un laboratoire du paysage contemporain (La Documentation française). Elle a été commissaire avec Héloïse Conesa des expositions Dans l'atelier de la Mission de la DATAR (Rencontres photographiques d'Arles, 2017) et Paysages français, Une aventure photographique 1984-2017 (BnF, 2017-2018).

Hugo BEVORT : Les termes du nouveau contrat aménagiste national
La cohésion des territoires succède à l'égalité des territoires. Au-delà des politiques et des dispositifs d'action qui sont mis en œuvre sous son égide, il semble opportun d'interroger le nouveau discours qui s'élabore en questionnant de l'intérieur — du lieu même au sein de l'État où ce discours s'élabore — la manière dont il tente de renouveler la manière de penser et d'agir dans les territoires, sa façon de réordonner la réalité spatiale française et de résoudre les dilemmes qui en découlent.

Hugo Bevort est actuellement directeur des stratégies territoriales au Commissariat général à l'égalité des territoires. La direction des stratégies territoriales aide le gouvernement à comprendre et objectiver les dynamiques territoriales afin de préfigurer les politiques publiques qui permettront de renforcer la cohésion du territoire national. Auparavant, il était chef du Pôle Territoires au cabinet du Premier ministre et, dans ce cadre, a été particulièrement mobilisé sur le Grand Paris. Ancien élève de l'ENA (promotion Aristide Briand, 2008), il a occupé le poste de directeur de cabinet de l'adjoint au maire de Paris, chargé de Paris Métropole et des relations avec les collectivités territoriales. Agrégé d'histoire, il a commencé sa carrière en tant que professeur d'histoire-géographie au Lycée Jacques Brel à la Courneuve. Il est notamment l'auteur, aux côtés d'Aurélien Rousseau, de l'article "La banlieue, mythe politique français" publié dans la revue Esprit en mars 2013.

Stéphane CORDOBES (CGET), Xavier DESJARDINS (Sorbonne Université) & Martin VANIER (École d'urbanisme de Paris) : Les promesses devenues intenables et leur nécessaire reformulation
L'introduction générale du colloque se fera à trois voix, sur la base des hypothèses de recherche de chacun des responsables du colloque. Pour Martin Vanier, il s’agit de passer de l’âge des territoires à l'âge des réseaux. Pour Xavier Desjardins, cela appelle à refonder les termes mêmes de la distribution "territoriale" des pouvoirs. Pour Stéphane Cordobès, il s'agit d'interroger le discours aménagiste et sa manière d'ordonner la réalité, entre projet moderne et basculement dans le paradigme anthropocène.

Stéphane CORDOBES : La pensée anthropocène au service de l'aménagement
L'aménagement du territoire ne relève pas que du registre de l'action. C'est aussi un grand récit moderne qui depuis les années 50 ordonne la réalité spatiale du pays et dont la force symbolique l'emporte souvent sur la capacité de transformation des territoires. En conséquence, la crise de l'aménagement est aussi une crise des représentations, la résultante d'un écart considérable entre, d'un côté, la vision du monde et la promesse politique dont l'aménagement reste tant bien que mal porteur et, de l'autre, nos conditions de cohabitation et les dilemmes qu'elles occasionnent. Le discours aménagiste est traversé par ces tensions et tentatives d'ajustement, y compris en intégrant les réseaux et ses acteurs. La cohésion des territoires, après l'égalité, constituent de ce point de vue la dernière tentative en date de réajustement de ce discours par l'état. L'ampleur de la reconception sera-t-elle suffisante ? Ne faut-il pas de manière plus radicale faire le deuil du projet moderne d'aménagement, afin d'entrer en prospective et de commencer à édifier le grand récit du ménagement anthropocène ?

Xavier DESJARDINS : Les termes de la nouvelle régulation public-privé
L'aménagement est toujours "public" et "privé". Alors que de nombreux débats portent sur le "poids" respectif de ces deux types d'acteurs (avec un discours, plaintif ou satisfait selon les locuteurs, sur le "retrait" ou le "recul" de l'acteur public), nous porterons notre regard principalement sur les modalités de cette relation. Quelles sont les nouvelles figures de cette relation, telles qu'on aura pu les voir s'affirmer notamment au cours des deux tables rondes précédentes ? Comment ces nouvelles modalités de relation public-privé dessinent un nouveau paysage d'action sur des enjeux structurants comme la multi-mobilité et l'accès numérique aux services à distance.

Karine HUREL (FNAU) : L'épuisement des cartes et représentations aménagistes - interpellation visuelle
La représentation par l'image, et plus spécifiquement la carte, de la France et de son aménagement est un contributeur décisif à l'intelligibilité du sujet. Autant que les mots clés de la pensée aménagiste, les images emblématiques de la France, de ses problèmes et de ses horizons de transformation, ont joué le rôle de stabilisateurs de cette pensée. Mais si cette stabilisation a ses vertus, elle a aussi ses méfaits quand elle devient une inertie au changement nécessaire des représentations. L'image même de l'hexagone a ainsi la vie dure. Une lecture critique de décennies passées de la production cartographique de l'aménagement du territoire doit permettre de mesurer le renouvellement qui l'a travaillé, ou pas.

Marie-Vic OZOUF (EHESS) : Aux sources idéologiques de l'aménagement du territoire
Le retour sur les sources idéologiques de l'aménagement du territoire en France doit permettre "d'indexer" les notions initiales de cette politique qui passent encore pour intangibles. Comme toute pensée politique, celle de l'aménagement du territoire est datable, et sa réinscription dans l'histoire doit permettre de prendre la mesure de ce qu'il y aurait à réinventer aujourd'hui dans ce registre.

Frédéric SANTAMARIA (Université Paris-Diderot) : Les apports de l'UE à l'aménagement du territoire en France : vers une européanisation
Aux grandes heures de la DATAR, du début des années 1960 à la fin des années 1970, succède rapidement un lent déclin qui a conduit à diverses reformulations de l'objet même de l'aménagement du territoire, ainsi qu'à une contestation récurrente de son organe interministériel au sein même de l'État. Cette évolution s'explique par des facteurs socio-économiques et institutionnels internes mais aussi par l'influence de l'Union européenne sur les politiques publiques, notamment au titre de la politique régionale. Cependant, les relations entre les États-membres et l'UE ne sont pas univoques et les débats européens quant aux objectifs et aux méthodes les plus appropriés pour orienter et mener les actions d'aménagement sont permanents et donnent lieu à une production conceptuelle soutenue de la part de l'UE. Marque apparente d'une certaine capacité innovatrice, cette situation illustre surtout la manière dont se fabrique le "consensus" européen et témoigne de la difficulté à établir, en France comme au niveau de l'UE, le système de valeurs qui sous-tend l'action d'aménagement aujourd'hui.

Diplômé de Science Po Bordeaux, docteur en géographie et aménagement de l'espace et urbanisme, Frédéric Santamaria est maître de conférences habilité à diriger les recherches à l'université Paris-Diderot Paris 7. Il est membre de l'UMR Géographie-cités au titre de l'équipe Centre de recherche sur l'industrie et l'aménagement (CRIA). Spécialiste des questions d'aménagement et de développement territorial au niveau de l'Union européenne, il s'intéresse également à la question de la place des villes moyennes dans l'aménagement et le développement des territoires.
Publications
Santamaria F., Élissalde B., 2018, "Territory as a way to move on from the aporia of soft/hard space", Town Planning Review, n°89, vol. 1, pp. 43-60, DOI : https://doi.org/10.3828/tpr.2018.3.
Santamaria F., Élissalde B., 2018, "The circulation of concepts and how they are received by those involved in planning : the instance of the concepts of European Spatial Planning", in Farinós dasi J. (dir.), Essentials for coordination of spatial planning policies. Achieving territory becomes matter of State importance, Tirant Lo Blanch, Valence (Espagne), pp. 263-288.
Santamaria F., 2017, "L'Union européenne et l'aménagement de son espace : le défi d'un langage commun pour la recherche et la pratique", in Charles-Le Bihan D., Baudelle G. (dir.), Les régions et les politiques de cohésion, Presses universitaires de Rennes, Rennes, pp. 42-66.
Santamaria F., Élissalde B., 2015, "Parlez-vous l'Européen ? Enquête sur quelques notions-clés de la politique régionale de l'Union européenne auprès d'acteurs français de l'aménagement", L'Information Géographique, vol. 79, n°1, Armand Colin, Paris, pp. 55-71.
Élissalde B., Santamaria F., Jeanne Ph., 2013, "Harmony and Melody in Discourse on European Cohesion", European Planning Studies, 22 p., Taylor and Francis, DOI : 10.1080/09654313.2013.782389.

Magali TALANDIER (Université Grenoble Alpes) : Aménagement du territoire et cycle de développement
Les territoires ont toujours été à la fois réceptacles et acteurs des dynamiques de changements démographiques, économiques, culturels et sociaux. Au cours des deux derniers siècles, les territoires ont connu de profonds bouleversements liés au passage d'une société traditionnelle à une société post-moderne. De l'exode rural aux mobilités pluri-scalaires actuelles, d'une économie agraire à une économie de la connaissance, force est de constater que les espaces ont déjà fait face à de multiples mutations expliquant d'ailleurs pour partie la complexité des situations territoriales d'aujourd'hui. Les politiques d'aménagement du territoire ont accompagné, précipité, tenté de contrebalancer ces grandes transformations. Le propos vise à donner à voir ces trajectoires passées dans leur multiplicité spatiale afin de mieux réfléchir ensemble aux conséquences des bouleversements actuels en matière de développement territorial et d'aménagement de l'espace.

Économiste / Économètre de formation, docteur en Urbanisme et Aménagement du Territoire, Magali Talandier est professeure des universités à l'Institut d'urbanisme et de Géographie Alpine de l'université Grenoble Alpes. Elle est membre du bureau de direction de l'UMR PACTE, au sein de laquelle elle dirige l'équipe "Villes et Territoires", constituée de 65 chercheurs et doctorants. Spécialiste de l'économie des villes et des territoires, ses travaux portent plus largement sur l'analyse des processus de développement territorial.
Publications
Magali Talandier, "Are there urban contexts that are favourable to decentralised energy management ?", Cities, May 2018 [en ligne].
Charles Ambrosino, Vincent Guillon, Magali Talandier, Résiliente, collaborative et bricolée. Repenser la ville créative à "l'âge du faire", Numéro spécial de la revue Géographie Économie Société, Lavoisier, 2018, 20 (1).
Magali Talandier, Bernard Pecqueur, Renouveler la géographie économique, Économica, 2018.
Philippe Duhamel, Magali Talandier, Bernard Toulier (dir.), Le Balnéaire, de la Manche au Monde, Colloque de Cerisy, Presses universitaires de Rennes, 2015.
David Le Bras, Natacha Seigneuret, Magali Talandier, Métropoles en chantiers, Berger Levrault, 2016.

Martin VANIER : Penser l'aménagement par les réseaux
Un des partis pris de cette semaine de rénovation de la pensée aménagiste est de mettre la question des réseaux (infrastructures, organisations, services et opérateurs) au cœur du sujet, en faisant l'hypothèse dérangeante qu'elle est la clé du renouvellement en question. Encore faut-il préciser de quoi on parle dans le vaste monde des réseaux matériels et immatériels, technologiques et vivants, globaux et locaux, etc. C'est sur la base de la lecture du "capitalisme réticulaire" que ce panorama introductif sera proposé.


La métropolisation contre les territoires ?, controverse entre Giuseppe BETTONI (Université de Rome) et Gilles PINSON (Sciences Po Bordeaux)
Rarement la France a semblé autant fâchée avec ses grandes villes qu'aujourd'hui, à l'heure où elles jouent le rôle que l'on sait dans l'économie et la transformation sociale qui va de pair. La controverse sur les métropoles bât son plein. Elle implique même la sphère académique qui est entré dans le débat public et nourrit les argumentaires qui s'y opposent. Mais comme toute bonne controverse, celle qui clive les métropoles et les territoires n'a d'intérêt que pour le dépassement qu'elle pourrait générer. C'est tout l'intérêt de cette entrée en matière dans une pensée à renouveler de l'aménagement du territoire.

Gilles Pinson est professeur de science politique, enseignant à Sciences Po Bordeaux où il dirige le master "Stratégies et Gouvernances Métropolitaines", et chercheur au Centre Émile Durkheim (UMR 5116), ses travaux portent sur la et les politique(s) urbaine(s), sur la gouvernance urbaine et métropolitaine et sur les transformations des rapports entre États et villes. Il est par ailleurs responsable scientifique du Forum Urbain, structure de valorisation de la recherche urbaine, lauréat de l'appel d'offre "Centre d'Innovation Sociétale" de l'IdEx de l'université de Bordeaux en 2015.

La France en panne de décentralisation ou malade de ses excès ?, controverse entre Arnaud BRENNETOT (Université de Rouen) et Anne-Cécile DOUILLET (Université de Lille)
Depuis les années 1980, l'aménagement du territoire est indissociable de la décentralisation administrative et institutionnelle, comme il l'avait été auparavant de la décentralisation industrielle. Pour beaucoup d'acteurs locaux, en particulier les élus, aménager le territoire c'est avant tout décentraliser les capacités d'action et de décision le concernant. Mais d'autres acteurs soulignent que la France des petites républiques n'a pour autant permis de produire ni une nouvelle pensée aménagiste, ni des réponses toujours adéquates aux défis du temps. Ce qu'on pourrait convenir d'appeler "l'aménagement politique" du territoire, c'est-à-dire sa structuration en tant que système d'acteurs collectifs reste un débat passionné, malgré des décennies de réformes sur le sujet.

Arnaud Brennetot est maître de conférences en géographie politique. Il s'intéresse aux idées et aux normes idéologiques qui président à la construction et à la justification des politiques territoriales, ainsi qu'aux controverses qu'elles alimentent dans le débat public. Il travaille en particulier sur la néolibéralisation des territoires en France et en Europe à partir d'une comparaison des doctrines et des référentiels que mobilisent les acteurs impliqués dans la recomposition de la gouvernance.
Publications
Brennetot Arnaud, 2019, Atlas de la Vallée de la Seine, Paris, Autrement (à paraître).
Brennetot Arnaud, 2017, "A step further towards a neoliberal regionalism : Creating larger regions in contemporary France", European Urban and Regional Studies, Vol. 25, Issue 2, 171-186.
Brennetot Arnaud, 2017, "La décentralisation en France. Ambitions et limites d'un projet inachevé", in Sylvia Calmes-Brunet, Fédéralisme, Décentralisation et Régionalisation de l'Europe. Perspectives comparatives, Paris, L'Épitoge.
Brennetot Arnaud, De Ruffray Sophie, 2014, "Découper la France en régions. L'imaginaire régionaliste à l'épreuve du territoire", Cybergeo : European Journal of Geography [en ligne].

Anne-Cécile Douillet est professeure de science politique à l'université de Lille et membre du CERAPS. Après une thèse qui traitait notamment du passage des politiques d'aménagement du territoire aux politiques de développement des territoires, à travers l'étude des politiques de "pays" mises en place à partir du milieu des années 1990, elle a travaillé sur le gouvernement local et diverses politiques locales (les politiques locales de sécurité notamment mais aussi, plus ponctuellement, sur les politiques culturelles et les "politiques de la nuit"). Elle est notamment la co-auteure, avec Rémi Lefebvre, de Sociologie politique du pouvoir local (2017).

Zonages et catégories d’intervention : passage obligatoire ou piège fatal ?, controverse entre Laurence BARTHE (Université de Toulouse) et Marc DUMONT (Université de Lille)
Découper l'espace en autant d'objets de politiques publiques qu'il semble présenter de types de contexte, telle est l'obsession de l'aménagement du territoire qui n'en finit pas de proposer de nouveaux zonages, de nouvelles catégories, de nouveaux périmètres pour désigner ce territoire à aménager. Zonages et catégories d'intervention sont-ils incontournables ? Qu'ont-ils engendré au fond depuis qu'ils sont activés par les politiques dites d'aménagement du territoire ? Leur remise en cause (partielle ?) dans le champ de l'urbanisme rencontre-t-elle un écho dans celui, de plus en plus proche, de l'aménagement du territoire ? Ce débat parcourt l'urbain autant que le rural, mais ne s'agit-il pas là précisément de deux de ces catégories à transgresser ?

La pensée aménagiste peut-elle entrer dans l'anthropocène ?, controverse entre Morgan POULIZAC (Plein Sens) et Bruno REBELLE (Transitions)
Cette quatrième controverse n'est pas de même nature que les autres. Il n'est pas question de contester l'impérieuse nécessité d'entrer dans un tout nouveau rapport aux ressources de la biosphère, au vivant, aux écosystèmes, avec les conséquences fondamentales que l'on sait sur l'activité énergétique des sociétés et de leurs territoires, et sur leur bilan carbone. Mais l'impératif est tel qu'on peut se demander si la notion "d'aménagement du territoire" y résistera. N'est-il pas temps de passer radicalement à autre chose et, en ce cas, que faire de l'invocation récurrente à la dite politique, dont le succès d'estime dans l'opinion ne faiblit guère, alors que tout change si fondamentalement.

Morgan Poulizac, 38 ans, est directeur d'études à Plein Sens. Ayant débuté sa carrière au sein de la République des Idées, il participe ensuite aux réformes des politiques d'insertion dans le secteur associatif puis en cabinet ministériel. Après avoir dirigé pendant quatre ans le master d'urbanisme de Sciences Po Paris, il rejoint ensuite un cabinet de conseil en stratégie sociale. Il enseigne l'urbanisme à Sciences Po et le management des politiques sociales à HEC.

Bruno Rebelle, né en 1958 à Annecy, est un vétérinaire, un responsable associatif et un homme politique français. Il a présidé l'association Planète Urgence d'avril 2012 à décembre 2017. Ancien directeur exécutif de Greenpeace France, il dirige l’agence de conseil en développement durable Transitions.


Est-ce que les opérateurs de réseaux ont une pensée aménagiste ?, table ronde animée par Marie DÉGREMONT (France Stratégie) et François-Mathieu POUPEAU (LATTS), avec des opérateurs de réseaux : Michel DERDEVET (ENEDIS), Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS) et Livier VENNIN (EDF)
Et s'il n'y avait plus que les opérateurs de réseaux à vouloir vraiment de la planification ? Alors que les territoires croulent sous des démarches planificatrices qui repoussent de nombreux élus et découragent parfois les techniciens, les opérateurs de réseau ne sont-ils pas, eux, toujours en attente de stabilisation sur la longue durée d'un nombre conséquent d'acteurs pour s'assurer de l'efficacité de leurs investissements ? Alors que la planification est, depuis la loi d'orientation foncière, encore et toujours solidement arrimée au "droit des sols", ne faut-il pas la refonder à partir de préoccupations réticulaires ? Et comment ?
Quelques questions à partager, parmi d'autres possibles :
- Comment s'articulent, devraient ou pourraient s'articuler les documents de planification territoriale sous responsabilité des collectivités publiques (État, Région, pour l'essentiel), et les documents qui relèvent eux d'une planification sectorielle, sur lesquels les opérateurs de réseaux sont généralement très présents (PPE, S3REnr, …) ? Somme toute, qui est "dépositaire du temps long" à travers l'exercice pratique de la planification à long terme ?
- Si la planification et sa "schématologie" restent encore très prisées dans un pays comme la France où cette culture vient de loin, par quelles nouvelles formes d'anticipation, de conduite du changement et de pilotage dans la durée, territoires et réseaux, acteurs publics et acteurs privés pourraient chercher à construire leur référentiel prospectif commun ? À quelles échelles ? Par quelles traductions formelles ?
- Comment aborder ensemble les nouvelles exigences de l'acceptabilité sociale, à une époque où tout grand projet est réputé inutile a priori, et doit faire les preuves d'une construction patiente et négociée, avec une ensemble de plus en plus large de parties prenantes ? Une "démocratie des réseaux" est-elle imaginable sur ces bases, en complément de la démocratie des territoires qui montre des signes nombreux d'essoufflement ?

La maîtrise d'ouvrage partagée des grands projets, table ronde animée par Antoine FRÉMONT (IFSTTAR) et Anne PONS (ADEUS), avec des opérateurs de réseaux : Laurent BESSE (SUEZ Eau France), Régis BOIGEGRAIN (RTE), Florence PAVAGEAU (LA POSTE) et Livier VENNIN (EDF)
Bien que l'aménagement du territoire soit largement entré dans le temps du ménagement (des ressources et des milieux) et du management (des pratiques et des usages), celui de l'équipement n'est pas révolu pour autant. La réalisation des grandes infrastructures, ou leur modernisation, qu'elles soient de réseau ou de site, demeure à l'agenda national, régional, et local de l'aménagement du territoire.
Une des distinctions fondamentales – et très françaises – de l'action aménagiste consiste à estimer que sa maîtrise d'ouvrage est exclusivement ou essentiellement de responsabilité publique, tandis que sa maîtrise d'œuvre est généralement confiée au privé. En réalité, la frontière public/privé que définirait cette répartition des rôles est loin d'être évidente, en particulier quand on pense aux réseaux et infrastructures de toute nature qui font l'armature des territoires. L'évolution du statut des grandes entreprises de réseau, dites d'intérêt national, va dans ce sens.
D'où les questions suivantes à explorer, parmi d'autres, avec les participants à la table ronde :
- Dans quelle mesure les grandes entreprises de réseaux, publiques et privées, participent-elles à la maîtrise d'ouvrage des grands projets, c'est-à-dire à la décision, l'orientation, le financement et la responsabilité de leur réalisation ? Est-ce un phénomène nouveau ? Quelles formes de partage de la maîtrise d'ouvrage engendre-t-il ? Quelles questions (politiques, financières, sociétales, …) posent-elles ? Quelle répartition des rôles se redéfinit-il ainsi, qui renouvellerait le couple classique "maîtrise d'ouvrage / maîtrise d'œuvre" ?
- La maîtrise d'ouvrage (partagée ?) des grands projets – en particulier de réseaux, pour rester dans le champ du colloque – oriente-t-elle différemment l'aménagement du territoire ? Quelle est la part propre aux stratégies des entreprises dans les orientations structurantes pour l'aménagement du territoire qui s'impose par les maîtrises d'ouvrage, partagée ou pas ? Ces stratégies conduisent-elle à identifier de nouveaux principes et de nouvelles figures pour l'aménagement du territoire ?

Anne Pons est architecte et urbaniste. En 30 ans, elle a enrichi son regard et ses pratiques des métiers du développement en exerçant, à partir d'agences privées, d'organisations internationales d'élus, de SEM et d'agences d'urbanisme, au service directement des élus et des territoires, ou de programmes d'agences spécialisées des Nations unies et de la Commission européenne. Elle a exercé principalement en Amérique Latine, en Europe et en Afrique, souvent dans un esprit de recherche-action, en architecture et projet urbain, urbanisme, politiques publiques, économie, environnement et stratégies territoriales. Elle dirige depuis 2010 l'Agence de développement et d'urbanisme de l'agglomération strasbourgeoise (ADEUS).

Opérateurs de réseaux et territoires : quelles articulations ?, table ronde animée par Jean DEBRIE (Université Paris 1) et Gaële LESTEVEN (ENPC), avec des opérateurs de réseaux : Henri de GROSSOUVRE (SUEZ), Christian GUIBERT (ORANGE) et Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS)
Aujourd'hui, c'est à un renouvellement conceptuel et organisationnel lourd que sont conviés les opérateurs de réseaux (changement de statut, ouverture à la concurrence, nouveaux opérateurs, remise en cause de la figure universelle de l'opérateur de réseau à l'échelle nationale…). Leurs services (mobilité, énergie, eau, information, communication) ne peuvent se concevoir et se déployer indépendamment les uns des autres. On ne voit pas encore clairement qui va piloter les réseaux de demain entre les industries du numérique, les industries du transport, les industries de l'énergie, les usagers et l'action publique.
Comment ces différents acteurs se positionnent-ils aujourd'hui ? Comment se construisent les nouveaux compromis collectifs dans le champ des réseaux ? Quels nouveaux outils déployés par ces opérateurs de réseaux ? Quel aménagement du territoire, à ses diverses échelles, résultent de fait de ces prises de position et de ces compromis ? Quelles nouvelles questions se posent aux acteurs de l'aménagement, du local au national, dans ce contexte de profondes redistribution des fonctions, des capacités et des usages ?

Jean Debrie est professeur des universités en aménagement et urbanisme à l'université Paris 1 Panthéon - Sorbonne (UMR Géographie-Cités, laboratoire CRIA). Avant de rejoindre l'université, il a été pendant dix ans chercheur à liInstitut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux (IFSTTAR). Ses recherches portent sur la relation transport/aménagement et sur l'urbanisme dans les villes fluviales et portuaires dans une perspective de comparaisons internationales (Europe et Amérique du nord). Il participe également à différents travaux sur les dispositifs et méthodes de prospective dans le cadre de projets pédagogiques.

Gaële Lesteven est géographe et urbaniste. Chargée de recherche à l'École nationale des Ponts et des Chaussées (ENPC), au sein du Laboratoire Ville Mobilité Transport, elle étudie les systèmes de mobilité urbaine à l'échelle internationale. Ses travaux portent sur l'étude des innovations dans les pratiques et les services de mobilité et sur l'articulation entre politiques de transport et politiques d'aménagement.

Services numériques et "à distance", table ronde animée par Nicolas DOUAY (Université Grenoble Alpes), avec des opérateurs de réseaux : Christopher FABRE (ENEDIS), Christian GUIBERT (ORANGE), Florence HENRY (LA POSTE) et Denis SOCHON (RATP)
Parmi les idées reçues sur l'aménagement, figure en bonne place celle qui voit dans le numérique une panacée qui permettrait de répondre aux enjeux d'accès aux services, sans rien changer de substantiel dans la manière même de vivre les territoires et de concevoir leur aménagement. Ce serait un outil neutre, bien que "magique", une pure affaire technique.
Posons l'hypothèse inverse : considérons que le numérique transforme substantiellement tout ce qui a constitué le champ de "l'accès aux services et de la proximité dans les territoires". Et cherchons à comprendre comment cette transformation substantielle est moins déterminée par les schémas d'accès aux services, les maisons de services, etc…, autrement dit les dispositifs publics, que par la stratégie des opérateurs privés.
Questions possibles parmi de nombreuses autres :
- Comment les stratégies de déploiement des acteurs de réseau modifient-elles la géographie du pays, la hiérarchie urbaine traditionnelle et ses centralités ? Comment contribuent-ils à forger une nouvelle géographie de l'accès ? En fonction de quels critères ?
- Comment l'offre de service numérique proposée/permise par les opérateurs redéfinit-elle la nature même des services de proximité attendus ? En opérant quel réagencement dans les offres habituelles ? En définissant de nouvelles règles de ce qui est juste ou pas dans l'accès des usagers/clients ? En changeant les représentations qu'ont les acteurs de ce qui doit être et comment accessible ?
- En quoi cette nouvelle accessibilité transforme-t-elle les compétences et les capacités nécessaires tant du côté des fournisseurs que des utilisateurs ? Ce nouveau régime d'accessibilité recrée-t-il un nouveau régime de distance, plus sociale que spatiale ? Comment les opérateurs y répondent-ils ?
- Quelle est la conséquence de ce déploiement sur les lieux, les espaces construits que nous habitons, la forme même des territoires ? Comment les opérateurs repensent-ils les lieux, leur stratégie foncière, leur attente en matière de bâti, l'ergonomie des espaces interfaces avec le public ? Quelles sont les nouvelles spatialités qui se dessinent ?


Les visions politiques du nouveau contrat aménagiste, échanges avec des élus dont notamment Alain PEREA (Député LREM de l'Aude), Dominique POTIER (Député PS de Meurthe-et-Moselle) et Jean-Louis VALENTIN (Président de la Communauté d'Agglomération du Cotentin)
Table ronde de dialogue avec des élus de mandats locaux et nationaux sur la base des propositions de synthèse livrées le matin, et des rappels des premières journées formulés par les organisateurs.


Rapport d'étonnement par la jeune recherche, avec Lavinia BLANQUET (Université Grenoble Alpes), Adrián Pablo GÓMEZ MAÑAS (Sorbonne Université), Mathilde MARCHAND (Université Paris-Est) et Achille WARNANT (EHESS)
Trois doctorants en cours de réalisation de leur thèse sous la direction de certains des participants au colloque, et qui auront suivi l'ensemble de la semaine, seront invités à un retour collectif sur ce qu'ils auront entendu, sur le mode du "rapport d'étonnement", c'est-à-dire d'une synthèse critique qui ouvrira autant que possible de nouveaux champs de questionnement.

Lavinia BLANQUET
Diplômée de l'université de Greenwich (Londres) en management de projets et de l'université Grenoble Alpes en ingénierie du développement territorial, Lavinia Blanquet réalise actuellement une thèse au sein des Agences d'urbanisme de Lyon et de Saint-Étienne et du laboratoire PACTE (Université Grenoble Alpes). Cette thèse, sous la direction de Magali Talandier, a pour vocation d'alimenter les études des deux Agences d'urbanisme et d'accompagner les stratégies de leurs territoires partenaires, tout en contribuant à une production de connaissance scientifique sur le rôle et les fonctions des villes moyennes dans les systèmes territoriaux métropolitains, en analysant leurs enjeux productifs et leurs enjeux résidentiels.

Mathilde MARCHAND
Assistant à l'intégralité du colloque, et depuis ma perspective de doctorante en science politique, je réaliserai lors du dernier jour avec d'autres jeunes chercheurs un rapport d'étonnement qui visera à souligner les points saillants, surprenants, les questionnements qui viennent interpeller mes propres recherches et souligner les zones d'ombres à approfondir ou éclairer collectivement. Il pourra donner lieu à la rédaction d'une contribution pour les actes du colloque, construite conjointement avec les autres jeunes chercheurs et répondant à la problématique générale du colloque, "la pensée aménagiste en France : rénovation complète ?". Ma contribution portera plus spécifiquement sur les questions de territorialisation des enjeux de transition énergétique et de gouvernance.

Consultante chez Acadie depuis 2017, Mathilde Marchand travaille sur des missions d'étude, de conseil et d'accompagnement de stratégies territoriales et de démarches prospectives. Je réalise au sein de la coopérative Acadie et du Laboratoire LATTS (Université Paris-Est - École Nationale des Ponts et Chaussée) une thèse portant sur les stratégies de transition énergétique des métropoles françaises, notamment sur les questions de gouvernance métropolitaine et de territorialisation des opérateurs de réseaux (en particuliers énergétiques). Elle est diplômée de SciencesPo Paris en Affaires Publiques et de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en environnement et fait partie de la promotion 2017 des lauréats des bourses de la Fondation Palladio pour son projet de thèse de doctorat.


Dialogue conclusif, avec l'ensemble des participants et animé par les directeurs du colloque
Plutôt qu'une conclusion unique par un "grand témoin", les organisateurs proposeront pour finir un dialogue général, auquel ils contribueront également, sur la base du rapport précédent, et dans la recherche collective de ce qu'il faut conserver, ou pas, de cette semaine exploratoire.


Colloque organisé dans le cadre du Cercle des Partenaires de Cerisy


SOUTIENS :

Commissariat général à l'égalité des territoires (CGET)
• Opérateurs de Réseau : EDF, Enedis, La Poste, la RATP, SNCF Mobilités, Suez, Orange.

Programme 2019 : un des colloques


LE HASARD, LE CALCUL ET LA VIE


DU MERCREDI 28 AOÛT (19 H) AU MERCREDI 4 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Thierry GAUDIN, Dominique LACROIX (†), Marie-Christine MAUREL, Jean-Charles POMEROL


ARGUMENT :

À la suite du colloque de 2016 "Sciences de la vie, sciences de l'information"(1), il est apparu que le "concept" de hasard jouait un grand rôle dans les interrogations de plusieurs orateurs aux spécialités diverses : biologistes, informaticiens, mathématiciens, philosophes. "Concept" entre guillemets car il s'agit d'une notion mal définie, polysémique et cependant omniprésente, depuis l'échelle moléculaire jusqu'à celle des écosystèmes et des systèmes économiques et sociaux. Ce hasard qui, comme on a pu le dire, est "la signature de Dieu quand il ne veut pas se dévoiler", fascine.

C'est pourquoi, il semble important d'organiser un nouvelle rencontre pour essayer de comprendre ou au moins préciser ce qui se cache derrière cet insaisissable hasard, et cela à partir de différents points de vue : ceux de la biologie et de l'évolution, ceux des mathématiques et de l'informatique, ceux de la physique, de la sociologie et de la philosophie. Autour d'éminents spécialistes de ces diverses disciplines qui nous feront partager leurs visions du hasard, ce colloque se propose de réunir un public varié qui pourra confronter les réponses des chercheurs à des questions fondamentales liées aux origines et à l'évolution de la vie, à l'évolution des écosystèmes et des sociétés humaines. Sans prétendre abolir le hasard d'un coup de dés, on espère que la confrontation des hypothèses et l'ouverture des débats, y compris aux auditeurs curieux, permettront d'en saisir maintes nuances ainsi que leurs conséquences scientifiques et philosophiques.

(1) Sciences de la vie, sciences de l'information, colloque de Cerisy, dirigé par Thierry Gaudin, Dominique Lacroix, Marie-Christine Maurel et Jean-Charles Pomerol (Eds), ISTE-Éditions, London, juillet 2017.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 28 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 29 août
QU'EST-CE QUE LE HASARD EN MATHÉMATIQUES ?
Matin
Gregory MIERMONT : Les trois hasards mathématiques
Gilles PAGÈS : De quoi le hasard est-il le nom ?

Après-midi
Jean-Paul DELAHAYE : Calcul, hasard, évolution et éthique
Stéphane DOUADY : Du chaos de l'onde-particule à la stabilité du vivant

Has.arts : comment le hasard structure la création ?, avec Patricia LOUÉ et Ivan MAGRIN-CHAGNOLLEAU

Soirée
Étienne GHYS : Le chaos : une aventure mathématique [projection vidéo présentée par Gregory MIERMONT]


Vendredi 30 août
Matin
LES RUSES DU HASARD
Gilles DOWEK : Un chaos discret
Martin HAIRER : Pile ou face ? Des atomes aux feux de forêt

Après-midi
LE HASARD ET LA VIE
Mathias PESSIGLIONE : Le hasard dans la décision : quand les neurones tirent à pile ou face
Amaury LAMBERT : Apprendre les statistiques par sélection naturelle

Ateliers en parallèle : "Le monde est-il continu ?" & "Le climat, la décision"

Soirée
Bertrand VERGELY : Le divin hasard, avec Jean-Baptiste de FOUCAULD


Samedi 31 août
Matin
HASARD ET SOCIÉTÉ
Hervé LE TREUT : La COP21, 4 ans après ?
Ivar EKELAND : Hasard et équité

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 1er septembre
Matin
HASARD ET ÉVOLUTION
Giuseppe LONGO : La spécificité du hasard et du temps dans les sciences de la vie
Philippe GRANDCOLAS : Les trajectoires évolutives des organismes ne sont pas stochastiques

Après-midi
GÉNOME ET HASARD
Alessandra CARBONE : Effets phénotypiques des mutations, évolution des séquences et calcul
David SITBON : Dynamique de la chromatine, hasard et nécessité ?

Soirée
HASARD ET POÉSIE
Georges AMAR : Le sens de la vie (Pour une critique poétique de l'omni-science). Éléments de bio-poétique


Lundi 2 septembre
Matin
QUAND L'ACQUIS DEVIENT HÉRÉDITAIRE
Jonathan WEITZMAN : Le paysage épigénétique… et le hasard [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Bernard DE MASSY : Évoluer par hasard

Après-midi
HASARD ET ÉVOLUTION
Silvia DE MONTE : Écologie et évolution de la fonction collective
Guillaume ACHAZ : Le hasard explique-t-il "correctement" la biodiversité ?

Soirée
HASARD QUANTIQUE
François VANNUCCI : Le hasard sous contrôle


Mardi 3 septembre
Matin
PLACE DU HASARD EN BIOLOGIE
Bernard DUJON : Quand l'acquis devient héritable : la leçon des génomes
Antonio LAZCANO : Chance, determinism and the emergence of life

Après-midi
LE NOM DU HASARD
Marco SAITTA : Approches d'exploration assistée par ordinateur d'espaces chimiques prébiotiques
Clarisse HERRENSCHMIDT : Les mots du hasard et ce qu'ils véhiculent

Soirée
HASARD EN COSMOLOGIE
Michel CASSÉ : Création hasardeuse de multiples cosmos


Mercredi 4 septembre
Matin
LE HASARD ET L'HUMAIN
Introduction, par Thierry GAUDIN, Marie-Christine MAUREL et Jean-Charles POMEROL
Table ronde et conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Guillaume ACHAZ : Le hasard explique-t-il "correctement" la biodiversité ?
Depuis la formalisation des sciences de l'écologie et de l'évolution du début du XXe siècle, ont été discutés à maintes reprises les rôles relatifs des processus stochastiques et déterministes comme causes de la biodiversité, mesurée tant entre les espèces qu'au sein des espèces. En évolution, le hasard a d'abord occupé une place timide (1930-1970), puis est devenu la cause majeure expliquant la diversité (1970). En écologie, son rôle est a contrario resté mineur, malgré plusieurs tentatives d'introduction. Quels sont les observations permettant d'alimenter le débat ? La question du rôle relatif de ces deux processus est-elle bien posée ? Tous les organismes sont-ils soumis au même régime ? Nous explorerons plusieurs pistes de réflexion autour de ces questions.

Jean-Paul DELAHAYE : Calcul, hasard, évolution et éthique
La complexité de Kolmogorov et la profondeur logique de Bennett sont des concepts mathématiques qui aident à comprendre les ordinateurs, à parler de leur puissance, et surtout à donner un sens précis au mot "complexité" quand on l'applique à des objets numériques finis et plus généralement quand on l'applique aux objets du monde qu'ils soient inertes ou vivants. Ces concepts suggèrent une analyse de ce qu'est l'évolution de l'univers en termes non matériels et non énergétiques. Ils conduisent aussi à une définition du hasard. Les chercheurs qui ont contribué à cette vision informationnelle et computationnelle de l'univers construisent petit à petit une interprétation nouvelle de l'évolution cosmique comme un progrès du calcul. Certains en ont même déduit des considérations éthiques. Parmi les plus importants de ces chercheurs mentionnons Andrei Kolmogorov, Leonid Levin, Gregory Chaitin, Charles Bennett, John Mayfield, Luciano Floridi, Seith Lloyd et plus récemment Hector Zenil, Cédric Gaucherel et Clément Vidal. Notre but sera d'introduire à ce domaine original et novateur souvent mal compris.

Bibliographie
John Mayfield, The Engine of Complexity : Evolution as Computation, New York, Columbia University Press, 2013.
Hector Zenil, Irreducibility and computational equivalence, Springer, 2015.
Jean-Paul Delahaye & Clément Vidal, "Universal Ethics : Organized Complexity as an Intrinsic Value", in Evolution, Development and Complexity : Multiscale Evolutionary Models of Complex Adaptive Systems, Edited by Georgi Yordanov Georgiev, Claudio Flores Martinez, Michael E. Price & John M. Smart, Springer, 2018.

Bernard DUJON : Quand l'acquis devient héritable : la leçon des génomes
Envisagée un temps comme force de l'évolution biologique avant d'être clairement réfutée par la Génétique, l'hérédité de l'acquis réapparait aujourd'hui dans les génomes. Mais alors que l'hypothèse initiale subordonnait les gènes à leurs fonctions, ce qu'excluent les faits, son avatar en fait les maitres d'œuvre du processus. À l'aide d'exemples de résultats récents, j'essaierai de montrer comment l'universalité de l'ADN permet l'acquisition horizontale de gènes étrangers dans les génomes et quelles peuvent être les conséquences de ce processus aléatoire dans l'émergence de nouvelles lignées d'organismes.

Bibliographie
Landman (1991), "The inheritance of acquired characteristics", Ann. Rev. Genet, n°25, 1-20.
Chen, Yan et Duan (2015), "Epigenetic inheritance of acquired traits through sperm RNAs and sperm RNA modifications", Nature Reviews. Genetics, n°17, 733-743.
Soucy, Huang et Gogarten (2015), "Horizontal gene transfer : building the web of life", Nature Reviews. Genetics, n°16, 472-482.

Ivar EKELAND : Hasard et équité
Toute décision humaine est ouverte au soupçon. Le panneau des "juges intègres" a disparu du retable de l'Agneau Mystique, marquant ainsi que ce sont des personnages plus improbables encore que les saints et les martyrs. Le tirage au sort, lui, est insoupçonnable. La démocratie athénienne et la république de Venise l'utilisent pour pourvoir certaines charges publiques. Aujourd'hui encore les jurys sont tirés au sort : imagine-t-on qu'ils soient nommés ? C'est donc comme outil d'équité que le tirage au sort fait son entrée dans la société humaine, le pile ou face étant la balance juste. Il fallait un grand génie des mathématiques, comme l'était Pascal, pour déduire de cette idée simple les premiers calculs des probabilités. Si la théorie mathématique des probabilités s'est aujourd'hui bien éloignée de ses origines, on les retrouve dans certains aspects particuliers, ayant trait au comportement humain justement : théorie des jeux (l'angoisse du gardien de but au moment du penalty), les probabilités subjectives et la théorie de l'arbitrage en finance. Je retracerai ces développements et plaiderai pour la réintroduction du tirage au sort dans les assemblées délibératives.

Publications
I. Ekeland et E. Lecroart, Le hasard, une approche mathématique, Éditions du Lombard (Bande Dessinée), 2016.
I. Ekeland, Le chaos, Éditions du Pommier, 2006.
I. Ekeland, Au hasard, Éditions du Seuil, 1991.
I. Ekeland, Le calcul, l'imprévu, Éditions du Seuil, 1984.

Philippe GRANDCOLAS : Les trajectoires évolutives des organismes ne sont pas stochastiques
Analyser le rôle du hasard et des processus stochastiques dans le Vivant est un très vaste sujet. Il faut poser la question plus précisément pour pouvoir y répondre. Ma réflexion ne concerne pas les aspects moléculaires biologiques qui relèvent de la biologie des systèmes ou de la génétique moléculaire mais l'analyse des trajectoires évolutives des organismes. Ces trajectoires se dessinent d'individus ancêtres à individus descendants et peuvent être reconstruites par les méthodes phylogénétiques qui les interpréteront en termes de cousinages entre organismes. Leur nature implique que des états antérieurs — qu'ils soient anatomiques, morphologiques, comportementaux, moléculaires, etc. — déterminent au moins partiellement des états postérieurs. Si l'on pouvait rejouer de nombreuses fois le film de l'évolution, on obtiendrait vraisemblablement une certaine gamme de possibles mais pas toutes les possibilités imaginables. Cette situation est métaphorisée par des concepts expliquant l'évolution en termes de bricolage ou d'exaptation. Il est intéressant de comparer des interprétations empiriques de ces trajectoires avec des expériences d’évolution menées sur des organismes à temps courts pour comprendre la part déterministe de l'évolution des organismes.

Écologue et systématicien de formation, Philippe Grandcolas est Directeur de recherche au CNRS et Directeur de l'Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, une unité mixte de recherche du Muséum national d'Histoire naturelle, du CNRS, de Sorbonne Université et de l'École Pratique des Hautes Études, comportant deux cents systématiciens et biologistes de l'évolution. Entre autres fonctions internationales, il est Vice-président du Science Comittee du GBIF et Point Focal National GTI France pour la Convention sur la Diversité Biologique. Ses recherches concernent l'évolution des faunes et du comportement des Insectes pour lesquelles il a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays tropicaux. Au plan méthodologique, il s'est intéressé à la logique de l'intégration des savoirs sur la biodiversité dans les domaines liant analyse phylogénétique et description taxonomique.
http://isyeb.mnhn.fr/
https://twitter.com/pgISYEB

Giuseppe LONGO : La spécificité du hasard et du temps dans les sciences de la vie
Le hasard se définit comme "l'imprédictibilité dans la théorie pertinente", de l'effet fluctuation classique de Turing (1950-52), au hasard quantique et biologique. Le hasard et l'irréversibilité du temps sont corrélés dans chacune de ces théories. La physique classique, quantique, la biologie de l'évolution et des organismes, les réseaux d'ordinateurs … présentent chacun des formes propres de hasard et, donc, demandent des analyses différentes du temps. Le hasard n'est pas du "bruit", surtout pas en biologie, où il contribue à la variabilité, donc à la production de diversité et adaptabilité, composantes essentielles de la stabilité structurelle du vivant. Un des défis du hasard en biologie consiste dans l'individuation d'un bon niveau mésoscopique d'analyse, très différent de ceux de la physique statistique et de la microphysique. La nécessaire recherche d'unité inter-théorique est une conquête difficile et non pas un a priori métaphysique.

Giuseppe Longo est directeur de recherche émérite CNRS au Centre Cavaillès, ENS, Paris, et Adjunct professor, School of Medicine, Tufts University, Boston. Il est ancien professeur de logique mathématique puis d'informatique à l'université de Pise.
Publications
G. Longo, Letter to Alan Turing, In print, 2018 [en ligne].
Avec A. Asperti, Categories, Types and Structures. Category Theory for the working computer scientist, M.I.T. Press, 1991.
Avec F. Bailly, Mathematics and the Natural Sciences : The Physical Singularity of Life, Imperial College Press, 2011 (en français, Hermann, 2006).
Avec M. Montévil, Perspectives on Organisms : Biological Time, Symmetries and Singularities, Springer, 2014.
Avec A. Soto, a édité (et co-écrit six articles) d'un numéro spécial de 2016 de la revue Prog Biophys Mol Biol : From the century of the genome to the century of the organism : New theoretical approaches.
Site et articles téléchargeables : https://www.di.ens.fr/users/longo/download-random.html

Mathias PESSIGLIONE : Le hasard dans la décision : quand les neurones tirent à pile ou face
Les théories économiques classiques ont défini des critères pour qu'une décision soit rationnelle. Un critère essentiel est la stabilité des préférences : si un agent préfère une option à une autre, il doit le faire en toutes circonstances. Or les agents humains dans leur vie quotidienne bafouent allègrement les critères de rationalité économique. Certains comportements irrationnels ont des causes identifiées, et sont par conséquent considérés comme des biais, comme le biais d'optimisme ou le biais de surconfiance. Ces biais sont généralement expliqués comme le produit indésirable d'une stratégie de décision qui est adaptée en moyenne, c'est-à-dire dans la plupart des situations de l'environnement dans lequel le cerveau a évolué, mais qui peut parfois jouer contre l'intérêt de la personne, notamment dans certaines situations artificielles du monde moderne. Cependant une grande partie des décisions reste imprévisible, malgré les apports théoriques récents des neurosciences. Cette imprévisibilité pourrait provenir de la faiblesse des modèles actuels, et serait dans ce cas résorbée lorsque l'ensemble des facteurs déterminants les choix seront découverts. Mais à l'inverse, il pourrait exister une stochasticité irréductible, inhérente au fonctionnement du cerveau. Pour rester dans un cadre déterministe, cette stochasticité pourrait elle-même provenir d'un mécanisme de génération aléatoire, favorisé par la sélection naturelle, parce qu'il force les individus à explorer et découvrir de nouvelles solutions.

Mathias Pessiglione a reçu une double formation de biologiste et de psychologue. Il dirige une équipe de recherche à l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (Paris). Ses recherches portent sur les mécanismes par lesquels le cerveau motive le comportement humain, dans le cas normal et dans les cas pathologiques, en neurologie et en psychiatrie.

François VANNUCCI : Le hasard sous contrôle
En physique classique, il n'y a pas de hasard. La réalité du monde est potentiellement connue hors du temps puisqu'on peut prédire l'avenir en appliquant les équations consacrées. Mais le hasard quantique qui règne dans le monde de l'infiniment petit superpose un autre niveau de réalité qui lui n'est connu qu'après sa réalisation.
Le hasard existe donc au niveau des particules, on ne sait pas prédire la trajectoire d'un électron dans un champ de force, mais ce hasard est contraint par des lois de distribution fondées sur les probabilités. Une population d'électrons se répartira sur des figures connues de diffraction ou d'interférences, le hasard quantique répond à un principe de "déterminisme faible".
Qu'en est-il du hasard de la vie quotidienne ? Une analyse d'occurrence de la chance indique que là aussi une loi mathématique existe.

François Vannucci a publié une douzaine de livres de vulgarisation scientifique : Le miroir aux neutrinos, L'astronomie de l'extrême univers (Odile Jacob), Proust à la recherche des sciences (le Rocher), La relativité, Combien de particules dans un petit pois, La place de l'homme dans l'univers (Le Pommier), Les neutrinos vont-ils au paradis (EdP), Neutrinos et vitesse de la lumière, Mécanique quantique sans douleur, Techniques de détection (Ellipses), Le vrai roman des particules (Dunod).
Depuis l'an dernier, il écrit pour le site "The Conversation". Y ont paru à ce jour douze articles sur les neutrinos, le hasard, Einstein, les rayons cosmiques ou encore la physique nucléaire…

Bertrand VERGELY : Le divin hasard
A priori, rien ne s'oppose plus à la raison que le hasard tout comme rien ne s'oppose plus au hasard que la raison. Qui dit hasard dit hasardeux. Qui dit hasardeux dit absence totale de logique, de cohérence et de maîtrise. Impossible de ce fait de diriger. Impossible de raisonner. D'où la première relation au hasard sous la forme du hasard refusé.
Le hasard pourrait s'arrêter là. C'est sans compter les autres faces de celui-ci.
Quand aujourd'hui, il est question de ne pas avoir une interprétation religieuse du monde, quand il est question donc de récuser l'idée d'une création du monde par un Dieu, c'est le hasard que l'on invoque. Quitte à choisir entre deux commencements absolus et, de ce fait, entre deux créations, mieux vaut cette création sans Dieu appelée hasard que ce hasard religieux appelé Dieu. Quitte à donner également un sens aux phénomènes tant naturels que humains, mieux vaut un explication purement matérielle dépourvue de sens qu'une interprétation religieuse donnant du sens.
Le hasard peut ne pas être simplement obstacle. Il peut être utile à la raison. Son usage polémique le montre. Comme le montre le hasard apprivoisé, son utilité ne s'arrête pas là.
Rentrons dans l'analyse du hasard tel qu'il est vécu. On s'aperçoit que celui-ci n'est pas neutre. Certains hasards sont des occasions, des opportunités, des chances qui se présentent. Les Anciens les appelaient kaïros. Cela s'explique par la logique de l'aléa, mot latin pour désigner le coup de dés ramenant au sens premier du terme hasard signifiant coup de dés en arabe. En bonne logique, quand le hasard est vraiment un hasard, il n'est pas soumis au hasard, mais à l'aléa. Ce qui signifie qu'il peut aller et venir, partir et revenir. Le jeu et, notamment le jeu de dés, a l'art d'en tirer parti pour générer du suspens. Au-delà du jeu de dés, le jeu de la séduction a l'art de le pousser à l'extrême en se faisant hasard. Jeu fascinant, mais limité.
La séduction a beau être séduisante, elle n'est pas satisfaisante. Elle ne peut l'être. Il lui manque le hasard créateur faisant d'elle un hasard de vie et non de mort que l'on ne trouve que dans le hasard dépassé.
On pense toujours le hasard comme extérieur à soi. Posons le comme inattendu, il devient intérieur à la pensée. La vie est riche, bien plus riche qu'on ne le pense. Surabondante, elle produit sans cesse des effets auxquels on ne s'attend pas, survenant sans que l'on sache comment ni d'où. À ce stade, on n'est plus dans une logique de l'accident ou bien encore de l'occasion mais du mystère et, plus encore de la grâce. Logique ô combien enrichissante, pour peu qu'on prenne la peine d'y entrer.

Jonathan WEITZMAN : Le paysage épigénétique… et le hasard
Le domaine de la génétique soulève plusieurs questions mystérieuses sur le rôle du hasard dans la définition de notre identité biologique. L'observation qu'un seul génome peut donner lieu à une multitude d'états phénotypiques pose la question de savoir comment la plasticité phénotypique est générée et maintenue. Le domaine de l'épigénétique explore cette question et s'est récemment concentré sur les mécanismes moléculaires pouvant expliquer la variation non-génétique. L'état épigénomique influence les schémas d'expression des gènes avec des conséquences sur les phénotypes cellulaires. Les caractéristiques moléculaires de l'épigénome peuvent représenter un mécanisme permettant d'intégrer les signaux environnementaux et de maintenir les réponses aux signaux environnementaux. Cette question importante concerne la manière dont les signaux environnementaux pourraient être convertis en mémoire épigénomique à long terme et les mécanismes sous-jacents à la stabilité et à la transmission de cette information non-génétique. De cette manière, l'état épigénétique est une conséquence des interactions aléatoires entre le génome et l'environnement.

Jonathan Weitzman est professeur de génétique à l'université Paris Diderot depuis 2006. Il était le directeur fondateur du Centre Épigénétique et Destin Cellulaire (UMR7216). Il dirige plusieurs initiatives interdisciplinaires dont le Laboratoire d'Excellence "LABEX Who Am I?", un consortium de recherche axé sur les questions d'identité. Il est également le coordinateur de l'Académie Vivante, un projet Art-Science. Il est membre senior de l'Institute Universitaire de France (IUF). Jonathan enseigne la génétique, l'épigénétique et la biologie des cellules souches à des étudiants de tout âge. Il est le co-directeur du Magistère européen de Génétique à l'université Paris Diderot et de l'École Universitaire de Recherche G.E.N.E. Ses recherches portent sur la compréhension des réseaux régulateurs géniques et sur les facteurs épigénétiques contribuant à la maladie. Il a publié plus de soixante articles dans des revues internationales et son premier livre 30 Second Genetics ["3 minutes pour comprendre les 50 découvertes fondamentales de la génétique"] a été publié en 2018.
www.parisepigenetics.com
https://twitter.com/Epigenetique
https://about.me/jonathan.weitzman

Programme 2019 : un des colloques


PSYCHANALYSE ET CULTURE :

L'ŒUVRE DE NATHALIE ZALTZMAN


DU LUNDI 19 AOÛT (19 H) AU LUNDI 26 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Jean-François CHIANTARETTO, Georges GAILLARD


ARGUMENT :

Avec les catastrophes génocidaires et leur projet négateur de l'appartenance humaine des victimes, dont la Shoah a constitué la figure emblématique, le vingtième siècle a marqué une rupture dans la culture. "L'écroulement de ce qui assurait à chacun, à son insu, inconsciemment, la certitude d'un pacte entre l'homme et lui-même, et les autres, cet écroulement a eu lieu, quelles que soient nos forces de dénégation".

Dans la perspective ouverte par Freud avec Malaise dans la culture, Nathalie Zaltzman a pris acte de l'absolue nécessité de repenser le travail de la culture, qui s'accomplit par le "psychique dans l'individuel". Le travail de la culture, consistant à rendre (partiellement) pensable ce qui indissociablement anime le sujet, le dépasse et lui échappe, est au cœur du travail de la cure. Cette posture théorique novatrice procède de l'invention en 1979 du concept de "pulsion anarchiste", qui a fait date dans le champ psychanalytique, tant au plan national qu'international, et participait d'une critique de la tendance des analystes à ramener toute conflictualité psychique au couple sexuel / narcissique.

Il s'agit de prolonger la théorisation freudienne de la pulsion de mort, en l'enrichissant d'une variante au service de la (sur)vie. Nathalie Zaltzman repense ainsi l'articulation narcissisme individuel / narcissisme collectif et dessine une approche de la négativité, au-delà de l'auto-destructivité narcissique de type mélancolique ou de la haine de la culture suscitée par l'exigence collective de sacrifices pulsionnels. Dans cette perspective, l'espace culturel apparaît irrémédiablement traversé par une lutte entre le travail de la culture comme prise de conscience transformatrice du négatif et la régression (auto)-destructrice, agglomérant dans la masse l'individuel et le collectif.

Ce colloque, ouvert aux psychanalystes comme à tous les auditeurs curieux, visera à faire comprendre la place aujourd'hui décisive de cette œuvre. Elle vient témoigner de l'importance vitale tout à la fois de la psychanalyse pour penser la puissance bivalente des processus culturels et de ce travail de pensée pour maintenir la puissance thérapeutique et scientifique de la psychanalyse.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 19 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 20 août
Matin
Monette VACQUIN : Démesure et civilisation… Et retour
Jean-Michel HIRT : La chute des corps [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Geneviève BRISAC (écrivain) : Carte blanche


Mercredi 21 août
Matin
Catherine MATHA : Souffrir maintenant et indéfiniment : une maladie trop humaine
Raphaël MINJARD : Du chaos à la pulsion anarchiste : l'antre de l'éveil

Après-midi
Jean-Pierre PINEL : Les alliances inconscientes psychopathiques, une figure du Mal
Evelyne TYSEBAERT : Le mal. Ses représentations entre corps individuel et corps du monde


Jeudi 22 août
Matin
Georges GAILLARD : Travail de culture et rencontre avec "les figures intimes de la barbarie"
Gaia BARBIERI : Valeur subversive de Thànatos dans l'accompagnement clinique des sujets migrants

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 23 août
Matin
Jean-François CHIANTARETTO : Travail de la culture, travail de la mélancolie
Débat autour d'un texte inédit de Janine ALTOUNIAN : "Rupture et discontinuité au service de la survie ou à celui du lien chez Nathalie Zaltzman et Jean-François Chiantaretto"

Après-midi
Ghyslain LÉVY : Les émissaires de l'ailleurs
Noémie DURR : La rencontre d'un sujet hors héritage, étranger en lui-même


Samedi 24 août
Matin
François VILLA : Psyché anarchiste, psyché totalitaire ?
Aline COHEN DE LARA : Déliaison de vie ?

Après-midi
Barbara DE ROSA : Nathalie Zaltzman et l'enjeu du Kulturarbeit dans la rencontre entre témoignage et écoute
Isabelle LASVERGNAS : La pulsion anarchiste : pour un retour vers une métasociologie psychanalytique


Dimanche 25 août
Matin
Ellen CORIN : Pouvoirs et risques de la déliaison. Parcours aux limites
Christian FERRIÉ : Destins collectifs de la pulsion anarchiste (des rois de Thulé aux chefferies tupi-guarani)

Après-midi
Marie-Françoise LAVAL-HYGONENQ : Pulsion anarchiste, pulsion de mort, paradoxes de l'autoconservation
Arlette LECOQ : Entre l'esprit du mal et la vie de l'esprit, d'Angkar à Angkor


Lundi 26 août
Matin
Bilan et clôture du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Janine ALTOUNIAN : "Rupture et discontinuité au service de la survie ou à celui du lien chez Nathalie Zaltzman et Jean-François Chiantaretto"
En tressant ensemble de nombreuses citations de Nathalie Zaltzman et de Jean-François Chiantaretto, ce texte chercherait à montrer comment l'évaluation de la rupture et de la discontinuité comme facteurs de survie est présente non seulement dans l'élaboration théorique de Nathalie Zaltzman mais aussi dans celle de Jean-François Chiantaretto. Si Nathalie Zaltzman définit la pulsion anarchiste par la spécificité de sa temporalité : "Le mouvement anarchiste surgit lorsque toute forme de vie possible s'écroule", Jean-François Chiantaretto considère que rupture et discontinuité constituent néanmoins "la seule possibilité d'hébergement psychique" de celui qui a survécu à cet écroulement chez celui qui l'accueille mais ne peut qu'en mécomprendre le récit.

Janine Altounian, essayiste, a été co-traductrice et responsable de l'harmonisation dans l'équipe éditoriale des Œuvres complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche. Elle travaille par ailleurs sur la "traduction" de ce qui se transmet d'un trauma collectif aux héritiers des survivants.
Publications
"Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie". Un génocide aux déserts de l'inconscient, Préface de René Kaës, Les Belles Lettres, 1990.
La Survivance, Traduire le trauma collectif, Préface de Pierre Fédida, Postface de René Kaës, Dunod, 2000.
L'écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction, PUF, 2003.
L'intraduisible, Deuil, mémoire, transmission, Dunod, 2005.
Mémoires du génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, avec les contributions de K. Beledian, J.F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater, PUF, 2009.
De la cure à l'écriture. L'élaboration d'un héritage traumatique, PUF, 2012.
L'effacement des lieux. Autobiographie d'une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019.

Gaia BARBIERI : Valeur subversive de Thànatos dans l'accompagnement clinique des sujets migrants
Lorsque Nathalie Zaltzman théorise la "pulsion anarchiste", ce courant somme tout "individualiste" et "libertaire" de la pulsion de mort, elle complexifie radicalement la métapsychologie freudienne autour de Thànatos. Ainsi, Zaltzman forge un système conceptuel qui permet à la psychanalyse de fonctionner dans des champs de la pratique qui relèvent d'"expériences-limite", où le registre du besoin prime sur celui du désir, et où l'interférence entre politique et psyché est centrale. Dans mon travail clinique et de recherche auprès des sujets exilés, la question de l'exposition à la mort (physique, psychique et politique) de ces hommes et ces femmes est persuasive. À partir de la figure de "homo sacer", conceptualisée par le philosophe Giorgio Agamben en tant que "vie nue et tuable", et reprise par Nathalie Zaltzman, je partagerai avec vous cette recherche des lieux de vie occupés par des collectifs de personnes migrantes, ainsi que mes réflexions sur la pulsion anarchiste — ouverture subversive d'une alternative de vie, mouvement psychique de révolte subjective, inaugurant une verticalisation politique collective.

Gaia Barbieri, psychologue clinicienne, a une formation en philosophie et en sciences cognitives. Doctorante en Psychologie Clinique à l'université Lumière-Lyon 2, elle prépare une thèse intitulée "Ni patrie, ni destin : enjeux psychiques post-migratoires du sujet et du groupe, entre utopie et responsabilité collective".
Publications
2019, Ni patrie, ni destin ? Pour une pratique clinique militante auprès des jeunes exilés, Canal Psy, en cours de publication.
2019, "L'accueil des exilés en squat. Pensée en actes d'un habitat subversif", article co-écrit avec Arnaud De Rivière de La Mure, Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°28, "Faire société autrement ?", en cours de publication.

Jean-François CHIANTARETTO : Travail de la culture, travail de la mélancolie
Du travail de la cure au travail de la culture, "l'humain" est censément pour chacun au cœur de la donne à la fois intrapsychique et culturelle. Mais lorsque vient à faire défaut la certitude minimale d'exister pour autrui, la donne devient précaire et le psychanalyste doit affronter des registres où l'enjeu pour le sujet est de survivre à la menace d'une disparition : celle de l'autre, de soi en l'autre, de l'autre en soi. Les travaux de Nathalie Zaltzman sont ici essentiels, tant du côté de la clinique psychanalytique que du côté des nouvelles formes du malaise dans la culture après la Shoah.

Philosophe et psychologue clinicien de formation, Jean-François Chiantaretto est psychanalyste et professeur de psychopathologie (Université Paris 13, UTRPP). Ses livres sont traversés par la question de l'interlocution interne, à l'entrecroisement de la clinique des limites et de l'écriture.
Derniers ouvrages
Trouver en soi la force d'exister, Paris, Campagne Première, 2011.
Avec Matha C. et Neau F., L'écriture du psychanalyste, Colloque de Cerisy, Paris, Hermann, 2018.

Aline COHEN DE LARA : Déliaison de vie ?
Les travaux de Nathalie Zaltzman, et notamment le concept de pulsion anarchiste, invitent à questionner le processus même de liaison pulsionnelle, parfois considéré comme l'un des buts du travail analytique. La clinique auprès d'enfants violents, où la destructivité est à l'œuvre, amène parfois à envisager la déliaison dans un versant plus positif, source de remobilisation psychique, tant individuelle qu'au regard du collectif. La liaison à tout prix ne revêt-elle pas parfois un caractère asséchant ?

Aline Cohen de Lara est professeure de psychologie (Université Paris 13-SPC); Psychanalyste, membre de la SPP et du comité de rédaction de la Revue française de psychanalyse.
Publications
"Quelques considérations actuelles sur "Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre"", in La psychanalyse : anatomie de sa modernité (autour des travaux de Laurence Kahn), Colloque de Cerisy, Éditions Belles Lettres, à paraître 2019.
"Fais pas ci, fais pas ça : un surmoi impatient", in L’impatience, Revue française de psychanalyse, Paris, Puf, n°2, Mai 2018.
"Sentiment de persécution et intériorisation du surmoi", in Persécutions, dir. André J., Petite bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF, 2018.
"Accueil ou écueil de la destructivité chez l'enfant et ses liens avec le sentiment inconscient de culpabilité, Un texte, des analystes, Autour de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort" de S. Ferenczi, Le coq héron, 224, Mars 2016, 44-50.
"Supporter la destructivité", in La destructivité chez l’enfant, dir. Cohen de Lara A., Danon Boileau L., Monographies et Débats de Psychanalyse, Paris, PUF, 2014, 147-162.

Ellen CORIN : Pouvoirs et risques de la déliaison. Parcours aux limites
La pulsion anarchiste est saisie à l'entrecroisement du collectif et du singulier. Divers exemples empruntés à la clinique et à la culture, celle d'"ailleurs" mais aussi le cinéma et la littérature, permettront d'interroger certaines conditions qui, dans la culture ou dans le social, favorisent l'inflexion de la pulsion de mort en pulsion anarchiste ou au contraire entravent cette possibilité. La Kulturarbeit sera saisie ici comme ce qui mobilise "ce qui, de la pulsion de mort, est psychiquement transformable".
Pour Nathalie Zaltzman, tant la pulsion anarchiste que la Kulturarbeit sont à mettre du côté d'une individuation permettant d'échapper aux contraintes de la massification. Si un tel travail s'accomplit essentiellement "par le psychique dans l'individuel", comme le soutient Nathalie Zaltzman, il peut mettre en jeu des éléments empruntés à la culture, au sens traditionnel du terme, en les infléchissant et les retravaillant en des réalités psychiques singulières. C'est l'hétérogénéité de la culture et les possibilités qu'elle ouvre ou actualise qui est ici mise au travail, dans la recherche de figurations d’enjeux psychiques inconscients. Dans le même souffle, il s'agira de voir comment la réalité matérielle, telle qu’elle s'invite à l'horizon de la cure ou dans le monde, reprise à son tour et transformée par la réalité psychique, peut donner une figure matérielle à l'emprise, lui conférant ainsi le poids d'un destin, d'une nécessité, et bloquer l'infléchissement de la pulsion de mort en pulsion anarchiste.

Ellen Corin est psychanalyste clinicienne, membre de la Société psychanalytique de Montréal. Elle a été professeur aux départements d'anthropologie et de psychiatrie de l'université McGill. Ses recherches l'ont conduite en République du Congo, où elle a notamment travaillé avec les groupes de possession par les esprits, et en Inde où elle s'est intéressée à la construction culturelle de l'expérience psychotique et aux parcours de vie des ascètes.
Publications
CORIN, E. (2018), "Le prisme de la persécution", in Jacques André et al. (dir.), Persécutions, Petite bibliothèque de psychanalyse, PUF.
CORIN, E., Padmavati, R. (2016), "The religious Texture of the Experience in psychosis", in H. Basu, R. Littlewood and A. Steinforth (eds), Spirit and Mind. Mental Health at the Intersection of Religion and Psychiatry, Berlin-Münster-Wien-Zürich-London, LIT Verlag, 89-110.
CORIN, E. (2010), "Le sujet et la structure. Tissage et contrepoint", in Tahon, M.-B. (dir.), Une anthropologue dans la cité. Autour de Françoise Héritier, Montréal, Athéna, 31-52.
CORIN, E. (2014), "Entre vie et mort. Les voies de l'actuel dans la psyché et la culture", in Revue française de psychanalyse, LXXVIII, 5, 1623-1630.

Barbara DE ROSA : Nathalie Zaltzman et l'enjeu du Kulturarbeit dans la rencontre entre témoignage et écoute
En se référant à la césure historique représentée par la Shoah, dans un petit et précieux essai de 2005 Nathalie Zaltzman analyse la problématique de la rencontre entre témoignage et écoute en soulignant la faille du Kulturarbeit qui a accompagné l'accueil des survivants. Le gain de conscience et intelligibilité offert par la littérature concentrationnaire a été raté par l'individu et la communauté humaine dans la mesure où ils se sont soustraits à l'œuvre de "dé-rangement" à laquelle elle les invitait. Dans cette contribution on essaiera de prolonger cette analyse en creusant le rôle, les possibilités et les limites de l'écoute testimoniale, dans l'idée que faire face à la dimension aporétique dans laquelle semble plongée la rencontre entre témoignage et écoute — aporie consubstantielle, mais aujourd'hui accrue par les failles du cadre collectif (Kaës, 1989, 2012) et du "témoin garant" (Chiantaretto, 2004, 2011) — n'est pas seulement un impératif éthique auquel nous sommes appelés en tant qu'individus et communauté, mais aussi une voie pour essayer de sortir de la zone grise de l'écoute (Levi, 1986, Mengaldo, 2007).

Barbara De Rosa a une formation en philosophie, psychanalyse et phd en psychologie, est enseignant-chercheur en psychologie dynamique (Département de Studi Umanistici, Université de Naples Federico II), membre de l'AIP et du SIUERPP, fait partie du comité de rédaction des revues Notes per la psicoanalisi et La Camera blu. Elle est la traductrice italienne de Nathalie Zaltzman et a dirigé l'ouvrage collectif qui lui est dédié Il male dal prisma del Kulturarbeit. Sull'opera di Nathalie Zaltzman (Milano, Franco Angeli, 2014). Thématiques de recherche : le mal extrême, notamment la Shoah, en rapport avec les questions du Kulturarbeit, du processus d'humanisation/déshumanisation, de l'emprise et du témoignage; les transformation de la fonction paternelle, la crise de la fonction adulte et l'actuel malaise dans la culture; l'agressivité et "longue" adolescence.
Publications en français
2018, "Le mal extrême, arcanum imperii, arcanum humani. Un regard intégré sur la notion d'emprise", Cliniques Méditerranéennes, 2/98.
2018, "Le Kulturarbeit et ses défaillances : passé et présent", in R. Hamon, Y. Trichet (sous la direction de), Les fanatismes, aujourd'hui. Enjeux cliniques des nouvelles radicalités, PUR.
2017, "Ranimer l'espoir. L'intervention psycho-éducative de Maestri di Strada", Connexion, 107.
2011, "La dimension du mal et le Kulturarbeit. Méditation sur L'esprit du mal de Nathalie Zaltzman", Bulletin du Quatrième Groupe, numéro spécial.
2009, "La violence dans la famille : Nue propriété, ou le piège… et son ouverture", Le Divan Familial, 23.

Noémie DURR : La rencontre d'un sujet hors héritage, étranger en lui-même
À partir de la rencontre avec un personnage littéraire : l'Étranger, venu de l'œuvre d'A. Camus, et plus particulièrement à partir de la scène de meurtre, je souhaite mettre au travail plusieurs questions : de quoi cet homme est-il étranger ?, quelle est l'impasse dans laquelle il semble arrêté ?, qu'est-ce que ce meurtre viendrait figurer ?, à qui appartient le corps qui tombe ?, à quoi renverrait le silence qu'il fallait rompre ? À partir d'un questionnement initial autour des liens entre exclusion sociale et temporalité, je propose de reprendre ces réflexions et de les développer à la lumière des concepts développés par Nathalie Zaltzman.

Noémie Durr est psychologue depuis 2006 et docteur en 2018. Thèse intitulée Figures de la mélancolie, exclusion sociale et temporalité. Article à paraître dans la revue de psychothérapie psychanalytique de groupe n°72 : Figurer l'informe, l'écriture comme prolongement de l'espace du corps.

Christian FERRIÉ : Destins collectifs de la pulsion anarchiste (des rois de Thulé aux chefferies tupi-guarani)
La réflexion de Nathalie Zaltzman sur la conception freudienne de la Kulturarbeit l'amène à envisager un double destin de la pulsion de mort, bouleversant de la sorte l'axiomatique pulsionnelle de Freud en considérant la possibilité d'un retournement de cette pulsion. Il s'agirait de partir de la lecture que la psychanalyste propose de l'ouvrage de J. Malaurie sur Les rois de Thulé pour la prolonger sur d'autres terrains ethnologiques afin d'éprouver et confirmer la fertilité de l'idée d'un tel retournement de la pulsion de mort : sans exclure d'autres travaux comme, par exemple, l'analyse de Zomia par l'anthropoloque James C. Scott, il sera tout particulièrement question du cas, étudié par les ethnologues Pierre et Hélène Clastres, des mouvements messianiques au sein des tribus tupi-guarani à propos desquels on peut risquer une interprétation ethnopsychanalytique. Tout en posant l'épineuse question de la transposition du cas individuel au niveau collectif, on montrera de quelle manière la pulsion anarchiste permet de dégager une force émancipatrice à l'occasion exceptionnelle d'une confrontation individuelle ou collective à la perspective de la mort : bravant le danger de mort, tirant toute leur force de survivre de cette confrontation exaltée à la perspective de mourir (Viva la Muertè), les individus en danger de mort se mettent ensemble en mouvement et se donnent la force politique de retourner la pulsion de mort contre elle-même.

Bibliographie
Le mouvement inconscient du politique - essai à partir de Clastres, Lignes, 2017 (312 p.).
"La dynamique inconsciente du mouvement politique", in M. Abensour et A. Kupiec, Pierre Clastres, Sens&Tonka, 2011, p. 323-339 (16 p.).
"Les Cannibales de Montaigne à la lumière ethnologique de Clastres", Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n°8, 2013 [en ligne].

Georges GAILLARD : Travail de culture et rencontre avec "les figures intimes de la barbarie"
La notion de kulturarbeit, telle que Nathalie Zaltzman l'a promue, met l'accent sur l'intrication entre le travail psychique qui incombe au sujet, la dimension collective et la dimension humaine. Qu'est ce qui spécifie ce travail dans la période contemporaine de mutation accélérée des arrière-fonds sociétaux, lorsque les métacadres se délitent et que le sujet doit faire face à de nouvelles modalités de déliaison et de libération de la pulsion meurtrière ? De la cure aux espaces où les sujets font groupe (groupes d'appartenance et groupes professionnels) permettre qu'advienne à la représentation les "figures intimes de la barbarie", suppose de confronter le narcissisme (là où il se met au service de Thanatos), et la tentation mélancolique, en prenant appui dans le lien, et dans cette l'"instance" en partage qu'est "l'espèce humaine".

Georges Gaillard est psychologue clinicien, professeur au Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique (CRPPC EA653) Lyon 2 ; psychanalyste membre du Quatrième Groupe ; membre de Transition (Association européenne, analyse de groupe et d’institution).
Quelques publications
(2018), "Aléas dans la transmission : auto-engendrement, dette d'altérité, et travail d'historisation", Revue de Psychologie Clinique et Projective. Transmissions, 2018/1, n°24, Toulouse, Érès, p. 21-39.
(2016), "La conflictualité : une modalité de lien où s'arrime la destructivité humaine", Connexions, 2016/2, n°106, Toulouse, Érès, p. 71-85.
(2016), "Autorisé à vivre ? L'infans, la confusion vie-mort, et le travail d'appropriation subjective", Le Coq-Héron, 2016/1, n°224, p. 97-104.
(2015), "Le féminin, le meurtre et la promesse d'un accueil", in Quatrième Groupe Actes 4, 2015, Paradoxes du féminin, Paris, InPress, p. 119-134.
(2015), "L'institution, le "bien commun" et le "malêtre"", in R. Kaës et al., Crises et traumas à l'épreuve du temps. Le travail psychique dans les groupes, les couples et les institutions, Paris, Dunod, p. 99-129.

Jean-Michel HIRT : La chute des corps
"L'amitié, ce rapport sans dépendance, […], cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport", cette approche de Maurice Blanchot concernant sa relation à Georges Bataille sera le fil rouge d'un propos où Nathalie Zaltzman, disparue, est cette interlocutrice intérieure, devenue. Autour du vide advenu, des noms apparaissent, écrivains, psychanalystes, réalisateurs, musiciens, qui ont donné lieu à tant d'échanges vivants voués à tomber dans l'oubli. Le temps de cette chute cherche ici à se dire.

Jean-Michel Hirt est Professeur d'Université (Psychopathologie – Interculturel) et membre de l'Association Psychanalytique de France.
Publications
L'insolence de l'amour, fictions de la vie sexuelle, Albin Michel, 2007.
La dignité humaine, sous le regard d'Etty Hillesum et de Sigmund Freud, Desclée de Brouwer, 2012.
Paul, l'apôtre qui "respirait le crime", pulsions et résurrection, Actes Sud, 2014.
La vraisemblable ascension de John Coltrane, Éditions Domens, 2019.

Isabelle LASVERGNAS : La pulsion anarchiste : pour un retour vers une métasociologie psychanalytique
Le travail de Nathalie Zaltzman sur la notion de pulsion réoriente les présupposés métahistoriques freudiens sur le travail de la culture et sur la groupalité psychique au cœur des dynamiques inconscientes subjectives et collectives. Dans la poursuite de ces élaborations métapsychologiques sur les destins de la vie pulsionnelle, on esquissera des parallèles avec les propositions de nature métaphysique dans l'œuvre de Jean Baudrillard sur le sujet de la condition humaine en ce début du XXIe siècle, ainsi que sur le mal et l'implosion du politique dans le contexte dit de post-histoire.

Isabelle Lasvergnas est psychanalyste, Professeur honoraire, UQAM. Auteur de très nombreux articles, elle a dirigé plusieurs ouvrages collectifs, dont récemment, La consultation psychanalytique aujourd'hui, entre héritages et remaniements, Monographie, Filigrane, 2018.
Publications récentes
"L'attraction du double dans la filiation : du socius à la transmission analytique", Psychanalyse et Psychose, 2018.
"Transcrire la trace", in J.-F. Chiantaretto, C. Matha & F. Neau (dir.), L'écriture du psychanalyste, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2018.
"Temporalité psychique des premières rencontres et noyaux inconscients transmis dans la cure. La fonction conservatoire des entretiens préliminaires", Filigrane, 2018.
"L'abime des mots", in L. Grenier (dir.), Écritures du divan, 2017.
"Le corps exorbité", in J.-F. Chiantaretto & C. Matha (dir.), Écritures de soi, écritures du corps, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2016.

Marie-Françoise LAVAL-HYGONENQ : Pulsion anarchiste, pulsion de mort, paradoxes de l'autoconservation
Avec la pulsion anarchiste, N. Zaltzman vient interroger les deux dualismes pulsionnels, plus particulièrement les deux pôles que Freud a successivement opposés au pôle libidinal : le pôle autoconservatif en 1910 et celui des pulsions de mort en 1920. Cette notion nous engage à penser autrement la clinique avec certains patients : "Reconnaître à l'activité anarchiste des pulsions de mort sa dimension de protestation vitale, c'est se donner les moyens de cesser d'incarcérer dans des étiquettes douteuses et impuissantes les trouble-fête de l'hygiène mentale et les ratés de la pratique analytique protocolaire…" écrit N. Zaltzman dans ce texte princeps de 1979. C'est le même projet qui anime les reconsidérations de M. de M'Uzan avec l'opposition : vital-identital/sexual, à distinguer d'un dualisme pulsionnel. Tous les deux prolongent une réflexion sur la dimension paradoxale du champ auto-conservatif laissé en jachère par Freud, qui reconnaissait en 1938 dans l'Abrégé "ne pas avoir réussi à élucider complètement" le renversement de la pulsion d'autoconservation en autodestruction.

Marie-Françoise Laval-Hygonenq est membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris.
Bibliographie
N. Zaltzman, De la guérison psychanalytique, Épîtres, PUF, 1998.
N. Zaltzman, La résistance de l'humain, Petite bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1999.
N. Zaltzman, L'esprit du mal, Éd. de l'Olivier, penser/rêver, 2007.
M. de M'Uzan, De l'art à la mort, RTEL, Gallimard, 1977.
M. de M'Uzan, Aux confins de l'identité, NRF, Gallimard, 2005.
M. de M'Uzan, Nouveaux développements en psychanalyse autour de la pensée de M. de M'Uzan, EDK, 2011.

Arlette LECOQ : Entre l'esprit du mal et la vie de l'esprit, d'Angkar à Angkor
Mon propos débutera par une réflexion sur le statut du Mal que Nathalie Zaltzman situe hors filiation et sur l'héritage archaïque, en ce compris les références ontogénétiques et phylogénétiques. Richard III et Broddeck, l'un se situant avant, et l'autre après la césure des barbaries du XXe siècle, me permettront d'illustrer quelques facettes du travail de culture par l'art et la tragédie en ce qui concerne le premier, par la compulsion de répétition collective si bien mise en évidence dans le rapport de Broddeck de Philippe Claudel, en ce qui concerne le second.

Arlette Lecoq est psychiatre, psychanalyste, membre titulaire et membre de la commission de la SBP, secrétaire scientifique de la SBP, membre de l'IPA et Maître de conférences à l'université de Liège. Elle participe au groupe FIMMPIC de la SBP consacré aux Figures Intrapsychiques de la Mort et du Mal dans la Psyché Individuelle et Collective.

Ghyslain LÉVY : Les émissaires de l'ailleurs
Ce sont les messagers qui nous apportent, venant de nos lointains intimes, des nouvelles de nos objets perdus ou des objets que nous ne parvenons pas à perdre. Je suivrai ici le chemin que Nathalie Zaltzman avait ouvert avec son concept de sexualité mélancolique, quand détachement et séparation ont échoué et que le lien d'amour triomphe dans la mort. À travers l'écriture d'une fiction clinique, j'explorerai cette "charge cadavérique du lien d'amour", lorsque l'Histoire génocidaire est venue, à travers les générations, déchirer le temps, et que la passion de mourir reste le seul témoignage d'une telle déchirure.

Ghyslain Lévy est psychiatre et psychanalyste, membre du Quatrième Groupe.
Il a dirigé l'ouvrage collectif L'esprit d'insoumission, réflexion autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, aux éditions Campagne Première, 2011, qui vient d'être réédité.
Il vient de publier Survivre à l'indifférence (Campagne Première, 2019).

Catherine MATHA : Souffrir maintenant et indéfiniment : une maladie trop humaine
La souffrance humaine, fidèle compagne de vie, liée à la solitude originelle de l'être humain face à l'angoisse de sa finitude, ne se laisse pas aisément apaiser. Car, paradoxe scandaleux, ce à quoi l'homme semble tenir le plus est sa souffrance, en dépit de ce dont il cherche à se convaincre. Les formes diverses dans lesquelles elle s'incarne en témoignent et conjuguent différemment les forces d'Eros et de Thanatos. Depuis les situations d'impuissance douloureuse où l'homme se convainc qu'il ne peut pas ce qu'il voudrait pour mieux se préserver du risque de la confrontation à un véritable impossible, aux "situations-limites" telles que décrites par Nathalie Zaltzman, où l'enjeu est celui d'une survie psychique quand la menace de mort est effective. Si la conceptualisation du masochisme et de ses différentes figures a ouvert des voies de compréhension sur les œuvres silencieuses de la pulsion de mort quand elle se drape d'érotisation, l'élaboration de la pulsion anarchiste qui tire sa force de la seule pulsion de mort en ouvre une autre.

Psychologue clinicienne de formation, Catherine Matha est Psychanalyste et Maître de Conférences en Psychologie clinique et psychopathologie à l'université Paris 13 SPC.
Publications
Les attaques du corps à l'adolescence, Dunod, 2018.
Blessures de l'adolescence, , avec Fanny Dargent, Puf, 2011.
Écritures de soi, écritures du corps, avec Jean-François Chiantaretto (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann, 2016.
L'écriture du psychanalyste, avec Jean-François Chiantaretto et Françoise Neau (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann, 2018.

Raphaël MINJARD : Du chaos à la pulsion anarchiste : l'antre de l'éveil
Réanimer signifie ramener un malade, un blessé à la vie par une série de soins intensifs destinés à rétablir les fonctions vitales abolies ou compromises à la suite d'une intervention chirurgicale, d'un accident ou de toute autre agression pathologique. Une jeune spécialité médicale à la pointe du développement technologique telle que la réanimation ou les soins intensifs permettait-elle de penser l'éveil à la vie psychique ? Le moment de télescopage que représente l'éveil provocant confusion, délire et parfois hallucinations pourrait-être une fenêtre sur l'originaire dont le processus serait appelé à se répéter à l'identique ou de façon plus artificiel pour survivre. Réanimer traite autant de l'éveil, du lien et de la déliaison que de la vie et de la mort. Réanimer traite également du négatif des points de tension, de stase et de conflits internes exprimés ou non, mais agissants le sujet dont la parole est suspendue au moins pour un temps. Réanimer nous emmène au confins de l’articulation psyché soma, à la racine de la pulsion ; en ce sens la réanimation peut s’entendre aussi dans la métaphore du souffle de vie, de la "relance" de l'élan vital et de l'expérience limite. La théorie de la pulsion anarchiste nous permettrait-elle de penser ces mouvements ?

Raphaël Minjard est Psychologue clinicien, psychanalyste, participant au IVeme Groupe, Maître de Conférences en psychopathologie clinique au Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique (CRPPC EA653) Lyon 2. Il est co-fondateur de la revue In Analysis, revue trandisciplinaire en psychanalyse et sciences.
Publications
Minjard R. (2019), "Corps débordant, parole absente : La vie psychique en réanimation", in F. Thomas, Le soin en médecine intensive. Les enjeux contemporains en réanimation, Paris, Seli Arslan.
Minjard R. & Di-Rocco V. (2018), "L'excitation hallucinée. Hallucinations et éveil de coma", in In Analysis, 2(1), 40–45.
Minjard R. & Combe C. (2017), "Je ne sens pas", in In Analysis, novembre, Vol 2, Numéro 3, Paris, Elesevier Masson.
Minjard R. (2016), "L'entretien en réanimation médico-chirurgicale adulte", in P. Attigui et B. Chouvier, L'entretien clinique, Paris, Armand Colin, 2ème Ed.
Minjard R. (2014), "L'éveil de coma ; approche psychanalytique", in Psychismes, Paris, Dunod, 257 p.

Jean-Pierre PINEL : Les alliances inconscientes psychopathiques, une figure du Mal
Dans L'esprit du Mal (2007), Nathalie Zaltzman prend appui sur une œuvre littéraire : Sa majesté des mouches, un roman de William Golging (1954), pour interroger le travail de la culture dans le traitement psychique du mal. L'ouvrage décrit les transformations subjectives et groupales qui s'opèrent dans un groupe d'enfants naufragés sur une île déserte, abandonnés par toute figure tutélaire. L'attention de Nathalie Zaltzman va se porter sur une question centrale : celle des modalités de régression du narcissisme individuel et collectif dans le déploiement d'agirs meurtriers commis à plusieurs.
Cette communication se situera dans le champ d'une psychanalyse en extension Kaës (2015), visant à mieux comprendre les interférences, les résonances et les nouages entre les espaces intra-, inter- et trans-subjectifs pour explorer une modalité de la destructivité, une modalité du mal, qui procède du nouage entre ces trois espaces psychiques, que je propose de désigner comme une alliance inconsciente psychopathique. Elle visera à caractériser les conditions dans lesquelles s'effectue la régression ouvrant la voie aux différents agirs destructeurs, aux désirs et plaisirs du meurtre comme de l'auto-anéantissement. Elle développera la proposition selon laquelle l'agir meurtrier se déploie lorsque prévaut une modalité de négatif, celle d'une absence du répondant (Kaës). Enfin, le propos se centrera sur les configurations intersubjectives dans lesquelles l'absence du répondant se forme paradoxalement in praesentia. L'analyse des processus psychiques mobilisés en ces configurations visera à en singulariser les sous-bassement pulsionnels mais également les ressorts groupaux et institutionnels. Le propos se clôturera par une réflexion sur les prolongements cliniques et culturels de telles configurations de liens psychopathologiques.

Publications
Pinel J.-P. (2018), "Adolescentes, agirs délinquants et convocation du répondant", Adolescence, 36, 1, p. 133-146.
Drieu D. ; Pinel J.-P. (2015), Violence et institution, Paris, Dunod, Préface de René Kaës.
Pinel J.-P. (2014), "Le traitement institutionnel des incestualités-mafieuses familiales intériorisées chez les adolescents", Le divan familial. L'énigme du sexuel dans les familles et les institutions, 33, Automne 2014, p. 17-34.
Pinel J.-P. (2011), "Les adolescents en grandes difficultés psychosociales : errance subjective et délogement généalogique", Connexions, 96, p. 9-26.
Pinel J.-P. (2011), "Group analytic work with violent preadolescents : working-through and subjectivation", Group Analysis, London, Vol. 44(2), London, p. 196-207.

Evelyne TYSEBAERT : Le mal. Ses représentations entre corps individuel et corps du monde
L'œuvre de Nathalie Zaltzman a analysé les questions du mal et du travail de culture de manière approfondie et novatrice. En explorant les ressources psychiques dont dispose l'humain pour faire face à une réalité dominée par le primat de la destruction physique et morale, elle s'est demandé si l'on pouvait tenter d'approcher de ces ressources psychiques sans sortir, au moins en partie, de l'univers freudien où la vie inconsciente est mue par l'organisation fantasmatique du désir au service des buts d'Éros.
Cette réflexion sera structurée autour des questions du corporel, du sensoriel et de leur transmission, tels qu'ils se manifestent dès le départ de la vie psychique. Une parenthèse littéraire sur le crime collectif et un cas clinique de meurtre individuel mettront en avant cet en-deçà de l'inconscient freudien qui permet de rendre pensable une activité pulsionnelle de vie et de mort hors liaison par l'activité fantasmatique inconsciente.

Monette VACQUIN : Démesure et civilisation... Et retour
La vie m'a fait l'inestimable cadeau de trente ans d'amitié avec Nathalie Zaltzman. Nouée dans le travail, cette amitié prit la forme de décennies de conversations qui ne furent interrompues que par sa mort. Démesure et civilisation sont des concepts propres à son œuvre, dont je m'efforcerai de faire partager l'amplitude à travers ses travaux mais aussi à partir de nos échanges privés. "La démesure est l'ancrage humain, sa marque de fabrication, sa vocation naturelle (…) Mais prendre la mesure de l'ancrage humain dans la folie, c'est disposer d’une raison suffisamment solide pour vivre avec cette démesure sans vivre ni dans sa terreur, ni dans son idéalisation", écrivait-elle dans Faire une analyse, et guérir : de quoi. De mon côté, je travaillais sur la question inédite du conflit de la techno-science et de la civilisation, sur les délires de la raison, en prenant soin d'en repérer les dimensions liées à l'histoire et à l'inconscient. Un retour de l'hybris dans des lieux imprévus…

Monette Vacquin est psychanalyste et écrivain. Membre du bureau de "Schibboleth, Actualité de Freud", association internationale inter-universitaire. Membre du conseil scientifique du département d'éthique bio-médicale du Collège des Bernardins. Ancien membre du Collège de Psychanalystes, Paris. Lauréate du Grand Prix "Science et conscience" attribué par "Humanisme et Société".
Principaux ouvrages
Frankenstein ou les délires de la raison, François Bourin, 1989 / Julliard, 1995 (Traduit en allemand et en japonais).
Main basse sur les vivants, Fayard, 1999.
Grave ma non troppo, Beethoven, dernier mouvement, Penta, 2014.
Frankenstein aujourd'hui, égarements de la science moderne, Belin, 2016 (Traduit en chinois).
Ouvrages collectifs
Tensions et défis éthiques dans le monde contemporain, mai 2012, Éd. des Rosiers, sous la dir. de M. G. Wolkowitcz.
États du Symbolique aujourd'hui, juin 2014, Éd. In Press, dirigé par M. G. Wolkowicz.
Figures de la cruauté, mai 2016, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Le sujet face au réel et dans la transmission, 2017, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Si c'était Jérusalem, février 2018, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Une France Soumise, sous la direction de G. Bensoussan, Préface d'E. Badinter, Albin Michel, 2017.
Le Nouvel Antisémitisme en France, Préface d'E. de Fontenay, avec P. Val, P. Bruckner, G. Bensoussan, J.-P. Winter, etc., Albin Michel, 2018.
Direction d'ouvrage et préface
La Responsabilité, Éd. Autrement, Collection "Morales", 1994.
Travaux sur la musique
Publiés sur le site "l'interprète-musicien", sous la direction de R. Stricker.

François VILLA : Psyché anarchiste, psyché totalitaire ?
La pulsion peut s'avérer possiblement, comme l'envisage N. Zaltzman, porteuse d'une tendance anarchiste qui révèle la participation de la pulsion de mort à la vitalité de la vie psychique. Cela ne nous permet pas d'en déduire que cette dimension anarchiste caractérise la psyché et nous devrons envisager la tendance totalitaire qui œuvre aussi dans la psyché. Au-delà du caractère péremptoire de ces affirmations, notre projet est de les soumettre à la question et à la discussion.

François Villa est professeur d'université (psychopathologie psychanalytique), université de Paris. Il est co-porteur du programme interdisciplinaire La personne en médecine et co-porteur du LabEx Who Am I ?. Il est psychanalyste, membre de l'Association Psychanalytique de France et de l'Association Psychanalytique internationale.
Publications
La Puissance du vieillir, Paris, Le fil rouge, Paris, PUF, 2010.
Le caractère dans la pensée freudienne, Paris, Hors collection, Paris, PUF, 2009.
"Identité de perception, identité de pensée et tentation totalitaire", in Wolkowicz M. G. (éd), Tensions et défis éthiques dans le monde contemporain, Paris, Les éditions des Rosiers, 2013, 493-512.
"Au cœur du rêve, la horde", Penser/rêver, 2009, n°15, "Toute-puissance", Éd. de l'Olivier, 41-60.
"La psychanalyse a-t-elle les moyens de penser le mal ? À propos de L'esprit du mal de Nathalie Zaltzman", L'évolution psychiatrique, 2009, 74 (2), Elsevier, 314-324.
Avec Eva Weil
"Lettre à Nathalie… absente", in Lévy G. et coll., L'esprit d'insoumission - Réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, Paris, Campagne Première, 2011.
"The spirit of evil. By Nathalie Zaltzman", Paris, Éditions de l'Olivier, 'penser/rêver', 2007. 109 pp., International Journal of Psychoanalysis, 2010, 91, 3, June, 667–674. doi: 10.1111/j.1745-8315.2010.315(4).x.

Programme 2019 : un des colloques


DUMAS AMOUREUX :

FORMES ET IMAGINAIRES DE L'ÉROS DUMASIEN


DU LUNDI 19 AOÛT (19 H) AU LUNDI 26 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Julie ANSELMINI, Claude SCHOPP


ARGUMENT :

L'Éros proprement amoureux de Dumas, qui le poussa à accumuler sa vie durant conquêtes et maîtresses, est la figure emblématique d'une énergie vitale et d'un désir de littérature et d'action qui n'a pas, en tant que tel, fait l'objet d'une suffisante attention.

Ce colloque — le premier qui, à la veille des cent cinquante ans de la mort de l'écrivain, le fera entrer à Cerisy — vise ainsi à explorer l'Éros dumasien dans ses divers aspects et ses multiples enjeux, selon trois directions privilégiées. D'abord, le désir amoureux et érotique, sa représentation, sa productivité et sa portée dans les différents genres illustrés par Dumas (théâtre, romans, contes, récits de voyages, autobiographie, causeries, etc.). Ensuite, et plus largement, le désir comme origine et foyer de la création dumasienne, et tel qu'il permet d'en comprendre la fécondité, la variété, mais aussi les modes d'énonciation et de réception. Enfin, les empreintes du désir chez les descendants (biologiques et littéraires) de Dumas; comment les motifs sentimentaux et l'érotisme façonnent l'imaginaire dumasien, manifesté et fantasmé par les réécritures, les adaptations ou les suites de ses œuvres (comme le D'Artagnan amoureux de Roger Nimier, auquel le titre du colloque adresse un clin d'œil).

Cette rencontre, qui réunira les meilleurs spécialistes du sujet, s'ouvrira à tous les lecteurs amoureux de Dumas.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 19 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 20 août
Matin
AUX ORIGINES
Julie ANSELMINI & Claude SCHOPP : Introduction
Claude SCHOPP : Les deux amours d'Alexandre Dumas

Après-midi
L'AMOUR EN VOYAGE
Nathalie SOLOMON : Impressions de voyage et sentiment amoureux : "J'en ferai un volume"
Héléna DEMIRDJIAN : Naples et Dumas : un cheminement amoureux

Soirée
Samantha CARETTI : De l'enthousiasme chez les romantiques et Dumas


Mercredi 21 août
Matin
ÉROS ET FABRIQUE DU SUCCÈS
Karl AKIKI : 5 Shades of Dumas
Sandrine CARVALHOSA : La fabrique médiatique du désir d'auteur : le cas d'Alexandre Dumas

Après-midi
DÉTERMINATIONS ET SUBVERSION DU DÉSIR
Daniel DESORMEAUX : L'amour nègre chez Alexandre Dumas
Estelle BÉDÉE : Érotisme dumasien : entre conformisme et révolution(s)

Soirée
De l'amour chez Dumas, lectures par Philippe MÜLLER & Vincent VERNILLAT [Compagnie PMVV le grain de sable]


Jeudi 22 août
Matin
FOLIES AMOUREUSES
Julie ANSELMINI : Dumas, écrivain de l'amour fou
Valery RION : Aimer la mort, aimer Méduse : l'éros dumasien dans les récits fantastiques

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 23 août
Matin
ÉROS ET HISTOIRE (I)
Maxime PRÉVOST : Le Désir séculaire : les XVIe et XVIIe siècles contrastés de Dumas
Lise DUMASY : L'Amour, la Mort et le Destin au prisme du roman historique dumasien

Après-midi
ÉROS ET HISTOIRE (II)
Àngels SANTA : Le sentiment amoureux dans Mémoires d'un médecin : l'exemple de La Comtesse de Charny
Isabelle SAFA : Éros et Clio : l'amour comme principe de production de l'histoire
Philippe CHANIAL : Eros, Agapè et politique : l'amour comme utopie chez Alexandre Dumas


Samedi 24 août
Matin
AMOURS DE THÉÂTRE
Christine PRÉVOST : Viol et subornation dans les drames historiques et modernes de Dumas : entre ressort mélodramatique et métaphore du pouvoir
Anne-Marie CALLET-BIANCO : Le mariage et l'amour dans les comédies de Dumas [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
AMOURS ET AMITIÉS DE LÉGENDE
Edith PERRY : La Reine Margot : l'amour à outrance. D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau
Giulio TATASCIORE : Le brigand amoureux : une figure de l'imaginaire dumasien
Maria Lucia DIAS MENDÈS : "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux !" : Dumas et l'amour fraternel

Soirée
D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau [Projection]


Dimanche 25 août
Matin
ÉROS EN REPRÉSENTATION
Dominique de FONT-RÉAULX : Décors pour un bal masqué, désirs de la représentation
Steffie VAN NESTE : "Voir sans être vu". Amour et curiosité dans l'œuvre romanesque d'Alexandre Dumas

Après-midi
DUMAS ET LES SIENS
Marianne SCHOPP : L'amour paternel chez Dumas
Michel BRIX : À propos de Jenny Colon. Dumas et les amours de Nerval
Marc DAMBRE : Roger Nimier chez Dumas : amours de lecture, erreurs de l'amour


Lundi 26 août
Matin
Conclusions et clôture du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Karl AKIKI : 5 Shades of Dumas
Le propos de cette communication détourne le titre d'un célèbre bestseller transmédia de notre époque (50 Shades of Grey, E. L. James). À l'instar de ce roman qui explore les strates insoupçonnées du désir, nous reviendrons sur l'auteur sulfureux que fut Dumas et sur les nuances (shades) qu'il propose pour contrer le "code de la conjugalité". Nous nous proposons de démontrer comment le désir constitue, au niveau de l'architexte, le moteur des actions, le destinateur des quêtes des personnages. Les couches intertextuelles suivantes vont s'effriter : le triangle mimétique qui permet aux relations de s'alimenter, l'homosexualité masculine et féminine qui accompagne l'évolution des actants, l'importance du travestissement et de la logique carnavalesque, les fantasmes les plus tus et qui sont livrés au grand jour (sadomasochisme, nécrophilie, inceste et autres rapports que Dumas explore), le retour aux mythes qui interrogent le désir humain (Ulysse et Pénélope, Orphée et Eurydice, Pyrame et Thisbée). Cette évolution questionnera constamment le pôle de la réception pour lequel la sexualité est un incubateur de succès. Elle permettra de comprendre la popularité de l'œuvre d'un auteur qui fait couler encore beaucoup d'encre et de pellicule.

Bibliographie
Akiki Karl, La recette du roman populaire, façon Alexandre Dumas, thèse soutenue en avril 2013 à Paris 3-Sorbonne nouvelle [en ligne].
Akiki Karl, Dumas aux frontières du fantastique, Mémoire de Master, Beyrouth, Université Saint-Joseph, 2006.
Fernandez Dominique, Les douze muses d'Alexandre Dumas, Paris, Éditions Grasset, 1999.
Revue de la Bibliothèque nationale de France, Dossier "Alexandre Dumas", n°11, octobre 2002.

Julie ANSELMINI : Dumas, écrivain de l'amour fou
Comme le rêve, l'amour ouvre un univers à part, délicieux ou terrible. Il n'est pas seulement un indispensable ressort romanesque : investi d'une dimension magique, il s'avère capable d'abolir les barrières entre les êtres, mais aussi de détruire leur raison et de les faire basculer dans l'Autre Monde lorsqu'il s'agit d'un amour extrême. Dans Olympe de Clèves (1852), "tomber fou amoureux" prend ainsi un sens littéral : amoureux éperdu de l'éblouissante Olympe, Bannière est enfermé à l'asile de Charenton; à sa mort, sa maîtresse, à son tour, tombe foudroyée de malheur et d'amour. Nous examinerons comment, bien avant les surréalistes, Dumas prend au sérieux l'amour fou, forme de sublime où se mêlent indissociablement le merveilleux et l'effroi, l'intensité et le risque.

Ancienne élève de l'ENS Paris, Julie Anselmini est maître de conférences à l'université de Caen Normandie. Spécialiste de Dumas père, ses travaux portent aussi sur la critique des écrivains du XIXe siècle. Elle a codirigé en 2016 à Cerisy avec Fabienne Bercegol et Mariane Bury le colloque "Portraits dans la littérature : de Gustave Flaubert à Marcel Proust" (publié en 2018 aux Éditions Classiques Garnier, collection "Cerisy-Littérature").

Estelle BÉDÉE : Érotisme dumasien : entre conformisme et révolution(s)
L'analyse consiste en une observation de la tension permanente entre Eros et Thanatos que Dumas exerce lorsqu'il s'agit d'écrire le désir. Le texte romanesque, travaillé par la frustration, oscille entre érotisme suggéré, "raisonnable" si l'on peut dire, conforme aux mœurs de son époque — Dumas se présente lui-même comme "l'homme religieux par excellence" dans sa Préface de La Comtesse de Charny — et un déchaînement de l'imaginaire, où la volonté de divertir prend le pas sur celle d'instruire (fonction qu'il attribue au roman populaire en général et à son œuvre en particulier) et contribue donc à l'élaboration d'un érotisme plus transgressif, que les nombreuses adaptations et interprétations ont exploré de façon beaucoup plus explicite. Nous tenterons donc d'observer comment l'individualité de Dumas, son histoire et son identité (ou plutôt le morcellement de ses identités), anomalies au sein du paysage littéraire français du XIXe siècle, ont façonné, conjointement à une écriture romantique devenue presque caricaturale du genre, très "scolaire", un paysage érotique révolutionnaire et ludique.

Bibliographie
Mémoire sur La Représentation féminine chez La Comtesse de Ségur en 2009.
Mémoire sur La Représentation des classes en littérature et en littérature populaire : Les Mystères de Paris d'Eugène Sue en 2010.
Article pour la revue Le Pan Poétique des Muses : "La Comtesse de Ségur et l'hystérie", écrit en 2010, publié en 2015.
Compte-rendu du n°43 de la revue Autour de Vallès pour le site Belphégor en 2014.
Thèse de doctorat : L'insurrection dans le roman du XIXe siècle, de Prosper Mérimée à Lucien Descaves, soutenue en 2017.

Michel BRIX : À propos de Jenny Colon. Dumas et les amours de Nerval
Les amours du poète et de l'actrice constituent un des clichés du romantisme. Alexandre Dumas a évoqué ce thème dans ses Nouveaux mémoires (1866), à propos de Gérard de Nerval. Celui-ci avait fait état, dans Sylvie (1853), de la passion qu'il aurait nourrie pour une actrice qu'il nomme Aurélie et dont le modèle est sans doute Jenny Colon. De nombreux proches de Nerval ont contribué, avant et après Sylvie, à représenter Gérard en soupirant de Jenny Colon. Dans cette perspective, il est intéressant de relire les pages des Nouveaux mémoires, qui donnent à Dumas, dans cette affaire, un rôle essentiel de confident, d'intermédiaire, voire d'amant en titre.

Bibliographie
A. Dumas, Sur Gérard de Nerval. Nouveaux mémoires, Éd. C. Schopp, Bruxelles, Complexe / coll. "Le Regard littéraire", 1990.
G. de Nerval, Œuvres complètes, éd. dirigée par J. Guillaume et C. Pichois, Paris, Gallimard / "Bibliothèque de la Pléiade", 3 tomes, 1984-1993.
C. Pichois et M. Brix, Gérard de Nerval, Paris, Fayard, 1995.
C. Schopp, Alexandre Dumas, le génie de la vie, 2e éd., Paris, Fayard, 1997.

Anne-Marie CALLET-BIANCO : Le mariage et l'amour dans les comédies de Dumas
S'il a peint l'amour sous un angle tragique dans ses romans et ses drames, Dumas l'a aussi abordé sur le mode léger dans ses comédies, en l'associant, comme Molière, au mariage, conclu in fine. D'autres héritages se laissent percevoir, comme celui de Marivaux, qui décortique les sentiments et le langage des amants. À l'instar de ses contemporains (Scribe, Labiche), mais avec des choix dramatiques différents, Dumas se pose en observateur lucide et souriant des mœurs de son époque. On s'intéressera à l'usage qu'il fait de la distance chronologique dans les "grandes" comédies pour évoquer des questions de son époque, comme les rapports entre les sexes et le mariage arrangé. Les petites comédies, qui s'apparentent aux Proverbes de Musset, reprennent ces motifs sur le mode burlesque, en exploitant un comique de situation et d'accumulation. Envers des grands drames romantiques, elles transposent leurs intrigues dans le climat heureux et sans conséquence du divertissement qui triomphe en conduisant inéluctablement les protagonistes vers le terminus du mariage.

Maître de conférences à l'université d'Angers, Anne-Marie Callet-Bianco a publié plusieurs romans de jeunesse de Dumas. Elle co-dirige avec Sylvain Ledda l'édition de son Théâtre complet aux éditions Garnier.
Publication
Callet-Bianco A.-M., Ledda. S. (dir.), Le Théâtre de Dumas père, entre héritage et renouvellement, PUR, 2018.

Samantha CARETTI : De l'enthousiasme chez les romantiques et Dumas
Si l'histoire littéraire du XIXe siècle a retenu la notion de mélancolie pour caractériser la production et la sensibilité romantiques, l'enthousiasme, notion héritière d'une longue tradition philosophique et littéraire, semble avoir défini de façon privilégiée le premier romantisme dans ses champs d'étude les plus divers. Mouvement de l'Histoire, il donne une nouvelle vigueur à l'engagement politique; inspiration divine, il fait advenir le sacre de l'écrivain et redéfinit l'acte de création artistique; et manifestation du Dieu en nous, il ramène la spiritualité au cœur du monde, de l'homme, mais aussi du langage. Nous examinerons donc comment l'enthousiasme incarne l'énergie autour de laquelle se rallient les premiers écrivains romantiques, mais aussi comment Alexandre Dumas se réapproprie cette notion en pleine gloire pour en faire une composante et une dynamique romanesques et dramatiques, autant qu'une poétique sensible dans la création et la réception de ses œuvres.

Doctorante contractuelle en littérature française du XIXe siècle sous la direction de Brigitte Diaz (LASLAR) à l'université de Caen Normandie, Samantha Caretti travaille sur les stratégies publicitaires de promotion de la littérature romantique en France. Elle a rédigé un mémoire de master de recherche portant sur la notion d'enthousiasme comme énergie du premier romantisme. Présidente de la Société des Amis de Custine, elle s'intéresse également à l'œuvre et à la correspondance d'Astolphe de Custine.

Sandrine CARVALHOSA : La fabrique médiatique du désir d'auteur : le cas d'Alexandre Dumas
Cette communication propose de montrer comment les textes journalistiques écrits par Alexandre Dumas et les textes rédigés par d'autres auteurs à son sujet ont construit une image de Dumas, un "corps textuel", que les lecteurs ont pu chercher à rencontrer, par écrit ou en chair et en os. Écrivain célèbre, Alexandre Dumas a joué un rôle actif dans sa propre médiatisation et dans la gestion de la relation avec ses lecteurs-admirateurs, créant et entretenant la fascination pour sa personne, le "désir d'auteur". Le cas d'Alexandre Dumas est à la fois singulier et emblématique : la séduction dumasienne offre en effet un témoignage éclairant sur le statut de l'homme de lettres au début de l'"ère médiatique" (selon le titre de l'ouvrage d'A. Vaillant et de M.-E. Thérenty).

Sandrine Carvalhosa est enseignante, docteure en littérature française, membre associée du RIRRA21. Ses recherches portent sur la presse au XIXe siècle, et sur l'écriture journalistique d'écrivains.
Elle a publié plusieurs articles portant sur le journalisme d'Alexandre Dumas et a contribué à l'édition des articles de critique dramatique d'Alexandre Dumas de 1836 à 1838 (Cahiers Alexandre Dumas, n°42, 2015).

Philippe CHANIAL : Eros, Agapè et politique : l'amour comme utopie chez Alexandre Dumas
Sous bien des aspects, l'amour fut la grande affaire des utopies et de la pensée socialiste du XIXe siècle. De la célébration, par Fourier, de la force subversive de l'Eros et du libre jeu des passions — ou, à l’inverse, de l'éloge proudhonien de la "suprême volupté" de l'Agapè propre à cette école de dévouement que constitue l'amour conjugal — à la sacralisation, chez les saint-simoniens (et jusqu'à Auguste Comte), du Couple comme unité politique primordiale et de la communion amoureuse comme principe de toute "œuvre sociale", le lien amoureux apparaît comme la matrice et l'horizon d'une société émancipée. Plus encore, en exaltant l'amour comme "le principal émancipateur du genre humain" (Leroux), ces utopies politiques et sociales ne sont-elles pas, fondamentalement, des utopies amoureuses ? Cette communication se propose d'explorer cette hypothèse en quelque sorte à rebours : non en étudiant ces fictions politiques pour y dévoiler la puissance d'Eros et d'Agapè, mais en interrogeant la force de la fiction romanesque à entrelacer ces deux utopies. L'analyse portera sur deux contemporains de ces prophètes d'un nouvel ordre amoureux : Alexandre Dumas père et, en contrepoint, George Sand; et quelques-unes de leurs œuvres : Joseph Balsamo (1846), Le comte de Monte Cristo (1844-46) et, surtout, Création et rédemption (1872) pour le premier, Le meunier d'Angibault (1845), Le péché de Monsieur Antoine (1845), La ville noire (1860), Nanon (1872) pour la seconde. Il s'agira notamment, à leur lecture, de déterminer dans quelle mesure, si littéraire et politique en reconfigurant le sensible produisent tous deux des fictions, les corps et les cœurs aimants de la poétique littéraire peuvent prétendre "faire politique" et laquelle : infra-, méta- ou contre-politique ?

Marc DAMBRE : Roger Nimier chez Dumas : amours de lecture, erreurs de l'amour
La trilogie des mousquetaires entre dès l'enfance dans l'univers de Roger Nimier (1925-1962) et y demeure jusqu'à ses derniers jours, quand il signe D'Artagnan amoureux ou Cinq ans avant. C'est alors par Dumas que le romancier retrouve, après neuf ans de silence, le plaisir de créer. Ce livre n'est pas, en effet, un simple pastiche. Le mot avait été employé dans les journaux, souvent à charge, alors que cette histoire d'amour entre le mousquetaire et la future Mme de Sévigné n'est pas seulement pour l'auteur une occasion de poursuivre la critique littéraire par d'autres moyens. Quand il préface Les Trois Mousquetaires en 1961, il y voyait une histoire de "mélancolie glacée" : intuition de la dimension inventive de son dernier livre. Autrement dit, dans D'Artagnan amoureux, fidélité à un certain Dumas et singularité de Nimier vont de pair.

Marc Dambre est professeur émérite de littérature française à la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, UMR 7172 Thalim.
Il a publié Roger Nimier hussard du demi-siècle en 1989 et rassemblé textes et inédits, de L'Élève d'Aristote (1981) et Journées de lecture II (1995) à la Correspondance avec Paul Morand (2015). Initiateur de nombreux colloques, il en a édité les actes, tels Roger Nimier quarante après "Le Hussard bleu" (1995) et Les Hussards (2000).

Héléna DEMIRDJIAN : Naples et Dumas : un cheminement amoureux
Écrit quelques années après son passage clandestin dans le Royaume des Deux Siciles, Le Corricolo, extraordinaire mélange de littérature et de vécu, permet de saisir Naples dans son bouillonnement et son Histoire. La ville semble tendre un miroir à la personnalité aventureuse et jouisseuse de l'écrivain, et c'est sans doute ce qui fait du Corricolo le plus beau des récits de voyage consacrés à Naples. Jean-Noël Schifano affirme : "À Naples, Dumas a vu Naples; Stendhal, de "bal charmant" en "bal charmant", n'y a presque vu que du Stendhal". Il semble que si Dumas a su si bien saisir l'essence de cette ville, c'est parce qu'elle lui ressemble. Bouillonnante, vivante, en perpétuel mouvement, peuplée de Napolitains rusés et habités par la quête du plaisir, la ville ressemble à l'ogre Dumas, jouisseur effréné et aventurier plein d'humour. L'écriture de Dumas, en perpétuel mouvement, variant d'un genre littéraire à l'autre, réalise le miracle littéraire de donner au lecteur l'impression qu'il monte à bord du corricolo, cet étrange véhicule tiré par des chevaux morts, fait pour accueillir un seul voyageur et s'offrant finalement à tous ceux qui le souhaitent, et qu'il visite Naples, secoué par les cahots de la route, emmené par le galop impétueux de chevaux en fin de compte bien vivants, saisi enfin par l’intense désir de l'auteur.

Héléna Demirdjian, professeur certifiée de Lettres Modernes, prépare sous la direction de Corinne Saminadayar-Perrin une thèse intitulée : "Sociétés secrètes et collectivité nationale dans le roman historique au XIXe siècle, Dumas, Raffi, Scott".
Elle a codirigé avec Annick Asso et Patrick Louvier l'ouvrage Exprimer le génocide des Arméniens, Connaissances, arts, engagements, paru aux PUR en 2016. Elle est également l'auteur d’articles critiques, de traductions et d'un roman.

Daniel DESORMEAUX : L'amour nègre chez Alexandre Dumas
Nous croyons déceler une forme d'amour nègre dans l'œuvre romanesque de Dumas, c'est-à-dire un amour qui relèverait des fantasmes aristocratiques de la "race" et d'une confrontation refoulée entre des âmes inférieures et supérieures. Cet amour nègre prendrait racine dans une obscure volonté de jouissance d'un orgueil exalté qui déborderait dans l'apologie de la domination, dans l'idée de transgression des désirs interdits et surtout dans l'instinct de vengeance inavouable. Disons que cet amour nègre, profondément antisocial et antidonjuanesque, est incapable de freiner sa lente descente dans un gouffre quasi baudelairien. Pour avancer dans mon hypothèse, je parlerai d'opposition entre roman et poésie d'amour, de monstruosité amoureuse, de bête, d'esclave, un peu, peut-être, de miscégénation ou de métissage dans la science coloniale. Si l'on respecte la nomenclature raciale dans les colonies avant 1848, Alexandre Dumas père n'est pas un "mulâtre" et encore moins un "nègre". Mais alors, qu'est-ce qu'un nègre au milieu du XIXe siècle dans les milieux scientifiques ? Personne ne sait vraiment, c'est en vain que la Société d'anthropologie de Paris, fondée en 1859 par Paul Broca, cherchera à éclaircir ce mystère en étiquetant un spécimen vivant, Alexandre Dumas, même si l'intéressé a beau se défendre. Qu'est-ce qu'un nègre dans les milieux littéraires parisiens où Dumas était admis ? Une kyrielle de fictions éloignées de la réalité. Gustave Flaubert rentre ceci dans son Dictionnaire des idées reçues : "NÈGRES : S'étonner que leur salive soit blanche, et de ce qu'ils parlent français". Oublions Mirecourt. Après tout, Charles Baudelaire (l'idolâtre des femmes créoles, poète énervé d'amour, exote très ouvert à une négritude amoureuse avant la lettre, lecteur bienveillant des romans et du salon de 1859 de Dumas) voyait sans méchanceté toujours en lui un nègre extravagant et naïf. D'ailleurs, qui des deux, Baudelaire ou Dumas, est le plus nègre et le plus amoureux ? En fin de compte nous nous appuierons notamment sur toute la série "Mémoires d'un médecin", et mise en parallèle avec Georges (1843), sans oublier l'Ingénu (1854), pour montrer comment les nègres amoureux chez Dumas peuvent être classés selon deux grands critères : bêtes amoureuses et bêtes noires. L'a-t-on déjà remarqué ? Dès qu'on parle des bêtes noires, l'idée d’accouplement hors-nature n'est pas loin…

Daniel Desormeaux est professeur des littératures française, antillaise et comparée à l'université de Chicago.
Publication
Alexandre Dumas, fabrique d'immortalité, Paris, Classiques Garnier, 2014.

Maria Lucia DIAS MENDÈS : "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux !" : Dumas et l'amour fraternel
Homme amoureux de la vie, Dumas a particulièrement cultivé l'amour fraternel. La fraternité a toujours été présente dans sa vie autant que comme thème de ses œuvres (on songe à la plus célèbre d'entre elles, liant Athos, Porthos, Aramis et D'Artagnan), dans sa vision du mouvement romantique et dans ses relations personnelles. Dans cette communication, il sera question de la manière dont Dumas a compris et démontré l’amitié envers ses compagnons du romantisme et, surtout, envers Victor Hugo, avec qui sa relation a duré trente-cinq années, entre allées et venues, séparations et rapprochements.

Lise DUMASY : L'Amour, la Mort et le Destin au prisme du roman historique dumasien
Je choisis de prendre pour hypothèse que la trame historique du roman dumasien n'est pas étrangère au déroulement et à la conclusion — heureuse ou tragique — des amours de ses protagonistes, et vice versa. En tant qu'elles sont des entités fondamentalement prises dans les déterminations historiques, comme le sont tous les personnages de Dumas, les héros et les héroïnes ont, par les modalités de leurs relations amoureuses, quelque chose à nous dire de l'entrelacs que l'auteur tisse entre destinée individuelle et destin collectif, du combat que se livrent dans le cadre de l'Histoire, énergie vitale et pulsion de mort. Pour mettre à l'épreuve cette hypothèse, je choisis d'analyser le corpus des grands cycles romanesques qui explorent la période révolutionnaire et l'âge contemporain (de Dumas) : les deux grands cycles des Mémoires d'un médecin et de Création et Rédemption, portant tous deux sur la période révolutionnaire, qui encadrent, aussi bien dans le temps du récit que dans celui de leur rédaction, le massif contemporain des Mohicans de Paris. Je porterai une attention particulière aux relations de désir et de pouvoir qui lient — et délient — les couples amoureux des principaux protagonistes du roman, en lien avec leur position socio‐historique figurée et leur rôle dans le diégèse. J'essaierai d'en tirer quelques conclusions quant à la conception dumasienne de l'individu dans l'Histoire.

Auteure d'une thèse sur le roman‐feuilleton de l'époque romantique (1983) et d'une habilitation à diriger les recherches sur Modernité, roman, anthropologie culturelle (1992), Lise Dumasy‐Queffélec, professeure de littérature française à l'université Grenoble Alpes est une spécialiste du roman du XIXe siècle, particulièrement du roman‐feuilleton, sur lequel elle a publié plusieurs livres et de nombreux articles.
Publication
"Les Mohicans de Paris ou comment être romantique sous le Second Empire", in Entre presse et littérature : Le Mousquetaire, journal, sous la direction d'Alexandre Dumas, Pascal Durand et Sarah Mombert (dir.), Université de Liège, 2008.

Dominique de FONT-RÉAULX : Décors pour un bal masqué, désirs de la représentation
À peine deux ans après la mort du peintre en 1863, Alexandre Dumas dédie une courte biographie à Eugène Delacroix. L'artiste et l'écrivain ont été proches jusqu'à la fin des années 1830, avant que leurs relations ne se distendent. Dumas consacre plusieurs pages à un événement de 1833, évoquant l'organisation d'un bal masqué. Ayant eu la possibilité d'occuper provisoirement un appartement voisin du sien, il avait demandé à plusieurs de ses amis peintres — Eugène Delacroix, Louis Boulanger, Clément Boulanger, Tony et Alfred Johannot, Alexandre Decamps, Antoine Barye, Louis Godefroy Jadin, Célestin Nanteuil — de peindre les murs et le plafond pour offrir un décor digne de la soirée attendue. Les jeunes gens se mirent rapidement à la tâche. Delacroix fut le dernier à s'y consacrer mais y livra un chef-d'œuvre, la représentation du roi Rodrigue, un des derniers rois wisigoth d'Espagne (l'œuvre est aujourd'hui conservée à la Kunsthalle de Brême). La narration de ce moment, dont Dumas avait gardé le souvenir plus de trente ans après, constitue un des passages les plus vifs, les plus enlevés de la biographie. Y transparaissent à la fois le plaisir de la réunion des jeunes artistes s'affairant à sa demande, concevant un décor éphémère à son bal travesti, et la tension manifeste que Dumas avait fait naître, en créant une rivalité implicite entre les peintres. Dumas se montrait ici non seulement amateur de peinture mais animé d'un désir de la représentation, où se mêlaient affects et esthétique. En prenant ce court texte comme point de départ, mon intervention tentera d'analyser la manière dont la création picturale et la fréquentation de ses auteurs ont pu être pour Dumas une manière d'exalter son désir pour la représentation peinte.

Dominique de Font-Réaulx, conservateur général, est directrice de la Médiation et de la Programmation culturelle, musée du Louvre. Pendant près de six ans, la directrice du musée Eugène-Delacroix, elle a travaillé sur les écrits du peintre et édité, en 2018 chez Flammarion, ses manuscrits de jeunesse.
Son livre, Delacroix, la liberté d’être soi, a été publié en 2018 chez Cohen&Cohen.

Edith PERRY : La Reine Margot : l'amour à outrance. D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau
Dans le roman de Dumas, la passion amoureuse occupe une place non négligeable. Le lecteur ne cesse de craindre pour la Mole, pour Henri de Navarre, pour Margot car l'amour, dans la mesure où il est transgressif, les met en danger. Néanmoins, pour déjouer les pièges et les suspicions, les personnages mettent en jeu de nombreux talents.
En écho avec le massacre de la Saint Barthélémy et les scènes de chasse, l'Éros appelle l'outrance tant du point de vue esthétique que du point de vue éthique. La Mole devient le héros de l'hybris dans cette entreprise marquée par le dépassement de soi et la témérité. Sa mort est marquée par l'excès des souffrances infligées.
Notre projet consiste à mettre en relation le roman de Dumas et le film de P. Chéreau et à nous demander ce que le film fait au roman et plus particulièrement comment il traite la question de l'Éros.

Publications
"Justice : un roman placé sous le signe d'Hermès", in Hector Malot, la morale et le droit, études réunies par Francis Marcoin, Magellan & Cie, 2014.
"La faim du monde", in Le Pardaillan, revue de littératures populaires et cultures médiatiques, n°5, septembre 2018.

Maxime PRÉVOST : Le Désir séculaire : les XVIe et XVIIe siècles contrastés de Dumas
Alexandre Dumas est le grand romancier de l'échec. Échec héroïque, d'abord (les Mousquetaires ne parviennent pas plus à sauver Charles Ier que les Compagnons de Jéhu à opposer une rébellion ultimement efficace à la République), mais échec amoureux aussi : n'en déplaise à Roger Nimier, Athos est le seul mousquetaire amoureux et son amour se révèle maudit; comme par atavisme, le vicomte de Bragelonne courra à la perte par dépit amoureux. C'est que le Grand Siècle d'Alexandre Dumas n'est pas le XVIIe (qui serait plutôt celui de la déchéance, notamment amoureuse) mais bien le XVIe (l'admiration que porte Athos pour son ancêtre Enguerrand de La Fère est emblématique : "Nous sommes des nains, nous autres, à côté de ces hommes-là"), sur tous les plans dont celui de l'Éros. En effet, le passé qui inspire tout particulièrement Athos est le XVIe siècle, époque où, selon lui, l'idéal chevaleresque avait encore cours auprès de l'aristocratie, et où, suggère Dumas, il se trouvait encore des artistes pour magnifier et transfigurer ces exploits : Benvenuto Cellini, l'Arioste, le Tasse. Cette communication montrera que la magnification du XVIe siècle dans l'œuvre d'Alexandre Dumas n'est jamais aussi explicite qu'en ce qui a trait à l'Éros. Il y a bien désir séculaire chez Dumas, c'est-à-dire que le romancier crée une représentation contrastée de l'amour siècle par siècle. Si l'amour mène inexorablement à l'échec tant le comte de la Mole et Bussy d'Amboise qu'Athos et le vicomte de Bragelonne, le jeu semble du moins pour ces premiers en valoir la chandelle, alors que l'amour d'Athos pour Milady est tragique, et celui de Raoul pour Louise de la Vallière malavisé et dérisoire. Comment expliquer cette double représentation des forces du désir dans le cycle des Valois et celui des Mousquetaires ? Comment et pourquoi Dumas fait-il du XVIe siècle celui de l'Éros ? C'est à ces questions que nous tenterons d'apporter réponse.

Maxime Prévost est directeur du département de français de l’université d'Ottawa, il s'intéresse à la littérature romantique et aux mythologies modernes.
Publications
Rictus romantiques. Politiques du rire chez Victor Hugo, Presses de l'université de Montréal, 2002.
L'aventure extérieure. Alexandre Dumas mythographe et mythologue, Paris, Honoré Champion, 2018.

Valery RION : Aimer la mort, aimer Méduse : l'éros dumasien dans les récits fantastiques
Alexandre Dumas est aussi un "fantastiqueur", on a tendance à l'oublier. Dans ses récits fantastiques, Dumas met en scène des relations amoureuses de personnages masculins avec des femmes mortes. On retrouve cette thématique dans la nouvelle "Les Gentilshommes de la Sierra Morena". Dans La Femme au collier de velours et dans Les Mille et Un Fantômes, il met en scène des personnages féminins ayant subi une décollation, parvenant néanmoins à survivre. L'apparition de ces beautés d'échafaud participe de l'émergence de la beauté méduséenne qui s'incarne dans le cadre de la fiction lorsqu'un personnage féminin suscite chez un personnage masculin une forme de désir amoureux ou de fascination esthétique favorisés par une certaine proximité avec la mort.

Valery Rion est doctorant en littérature française du XIXe siècle à l'université de Neuchâtel en Suisse et enseigne le français et l'histoire au lycée cantonal de Porrentruy. Ses recherches portent essentiellement sur le pouvoir herméneutique du mythe de Méduse pour expliquer le bouleversement esthétique qui intervient pendant la période romantique avec l'émergence d'une beauté effrayante, liée à la mort. Auteur de différents articles sur Jules Verne, Georges Rodenbach, Théophile Gautier, il a remporté le prix de la publication 2017 de la society of dix-neuviémistes (SDN). Il est aussi l'auteur de la préface liminaire et de la postface des deux premiers volumes de la collection "Méduséenne" aux Éditions Otrante, notamment Colliers de velours. Parcours d'un récit vampirisé, anthologie qui regroupe toutes les versions de ce récit dont celle de Dumas.
http://www.valeryrion.ch

Isabelle SAFA
Agrégée de lettres modernes et docteur en littérature française, Isabelle Safa est membre associé du centre Jacques Seebacher (Paris-Diderot). Ses recherches portent sur le roman et le théâtre historique. Elle participe à l'édition du Théâtre complet d'Alexandre Dumas. Elle est secrétaire générale des Amis d'A. Dumas et trésorière du Comité de Liaison des Associations Dix-neuviémistes (CL19).

Àngels SANTA : Le sentiment amoureux dans Mémoires d'un médecin : l'exemple de La Comtesse de Charny
Ce roman de Dumas sur la Révolution Française est en même temps une excuse pour réfléchir sur le sentiment amoureux. Comme beaucoup de ses contemporains, Dumas va nous donner de Marie-Antoinette un portrait plus ou moins ressemblant. Les voiles de la fiction l'autorisent à faire davantage d'écarts que ne pouvait s'en permettre Lamartine dans son Histoire des Girondins. Dans La Comtesse de Charny, Marie-Antoinette est confrontée au sentiment amoureux; d'un côté, l'amant de cœur représenté par le duc de Charny — qui reproduit d'une certaine manière le comte de Fersen — et, de l'autre côté, le sentiment de l'amitié — représenté par Andrée de Taverney — qui rappelle la princesse de Lamballe. Par cette intrigue, le cœur de la reine face au sentiment est analysé en détail et met en valeur sa personnalité profonde. En même temps Dumas va bâtir un roman fleur bleue entre Charny et Andrée en nous offrant un magnifique exemple de l'amour-passion.

Àngels Santa est professeure émérite de littérature française à l'université de Lleida en Catalogne (Espagne). Elle appartient à un groupe de recherche sur la Littérature populaire française et la culture médiatique. Sa recherche porte aussi sur l'écriture féminine et autobiographique t sur la littérature comparée (française-espagnole-catalane). Elle a organisé en 2002 à l'université de Lleida le colloque international : "Alexandre Dumas et Victor Hugo. Voyage des textes et textes du voyage".
Publications
"Les Trois mousquetaires, texte inspirateur de El Club Dumas de Arturo Pérez Reverte", in Cent cinquante ans après, Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, Fernande Bassan & Claude Schopp (éds.), Champflour, Marly-le Roi, 1995.
"Le Robespierre d'Alexandre Dumas", in Images de Robespierre, Jean Ehrard (éd.), Vivarium et Instituto Italiano per gli studi filosofici, Napoli, 1996.
"Quelques considérations sur la réception d'Alexandre Dumas père en Espagne", in Œuvres et Critiques, 1996, Tübingen.
"Éléments autobiographique dans Une Aventure d'Amour", in Alexandre Dumas père, une façon d'être soi, Universitat de Valencia, Valencia, 1997, Dolores Jiménez & Elena Real (éds.).
"Le regard d'autrui : Alexandre Dumas et Mariano José de Larra", in Dramaturgies romantiques, Georges Zaragoza (éd.), Éditions Universitaires de Dijon, 1999.
"Le rôle de l'auberge dans la littérature populaire : Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas et Les Pardaillan de Michel Zévaco", in Lieux d'hospitalité, hospices, hôpital, hostellerie, Alain Montandon (éd.), Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2001.
"Mémoires d'un médecin, de l'histoire à la fiction", in Dumas, une lecture de l'histoire, Michel Arrous (éd.), Maisonneuve&Larose, Paris, 2003.
"Jules Vallès et les écrivains populaires : Eugène Sue, Alexandre Dumas et Paul Féval", in Autour de Jules Vallès, Revue de lectures et d'études valésiennes, nº33, Saint-Etienne, 2003-2004.
Alexandre Dumas y Victor Hugo. Viaje de los textos y textos del viaje, Francisco Lafarga y Angels Santa (eds.), Pagès editors, Lleida, 2006.
"Dumas gothique, poétique de la demeure", in Les vies parallèles d'Alexandre Dumas, textes réunis par Charles Grivel, Revue des Sciences Humaines, nº290, Septentrion, Lille, 2008.

Claude SCHOPP : Les deux amours d'Alexandre Dumas
Dans une lettre à Louis Perrée, imprimée dans Le Siècle (22 décembre 1849), Dumas affirme : "J'ai deux religions : Dieu et l'art. J'ai eu deux amours : ma mère, mon pays". Laissant de côté Dieu et art, principes immortels que Dumas reconnaît être ses religions, nous nous attacherons à analyser les manifestations, dans son œuvre, de ce qu'il déclare être ses amours. Mère et patrie semblent bien être des figures tutélaires, figures sentimentales qui, contrairement à l'art et à Dieu, sont soumises à la fragilité. On pourra souligner l'opposition entre religions et amours en extrayant les textes déchirants relatifs à la mort de la mère ou ceux révélant les dangers mortels qui menacent la patrie.

Claude Schopp est éditeur de nombreuses œuvres de Dumas et auteur de plusieurs travaux biographiques touchant Dumas et son entourage.

Marianne SCHOPP : L'amour paternel chez Dumas
Si les relations de Dumas avec son fils sont maintenant bien connues, montrant un amour inconditionnel et passionné de la part du père, même s'il y eut quelques brouilles, jamais sérieuses ni de longue durée, les relations avec sa fille Marie, moins connues, sont ambiguës, faites de ruptures et de réconciliations, compliquées parce que c'était une femme. Nous étudierons à travers la correspondance que Dumas échange avec l'une et l'autre les sentiments qu'il y exprime, faits d'élan débridés mais aussi d'insatisfaction.

Marianne Schopp est l'auteur d'une biographie : Dumas fils ou l'anti-Œdipe (en collaboration avec Claude Schopp).

Nathalie SOLOMON : Impressions de voyage et sentiment amoureux : "J'en ferai un volume"
Les voyages de Dumas, alternant anecdotes historiques et péripéties, accordent une grande importance à la personne du voyageur: ses mésaventures sérieuses ou cocasses, les périls réels dont il réchappe sont omniprésents dans ces pages retentissantes et débridées. Semblent manquer cependant l'expression du désir, l'esquisse d'aventures amoureuses d'un Gautier en Espagne ou à Constantinople. Où sont les femmes dans les voyages de Dumas ? Enveloppées dans la bonne humeur généralisée, sont-elles oubliées ? Le sentiment amoureux absent de ces pages ? C'est négliger la silhouette de Pauline en Suisse, ou l'évocation discrète des amours de cette Tchervelonaise qui donna bien des sujets de chagrin à son mari dans le Caucase. La discrétion même de l'évocation mérite qu'on se penche sur la question, justement parce qu'elle semble peu caractéristique de la manière dumasienne. Quand le voyage devient (presque) roman, alors Dumas se rêve (peut-être) amoureux…

Nathalie Solomon est professeur de littérature française du XIXe siècle à l'université de Perpignan. Son intérêt la porte vers le récit de l'époque romantique, tout particulièrement Balzac et le récit de voyage. Elle travaille sur les questions de dysfonctionnement narratif, sur la question du possible, sur les rapports entre potin et littérature.

Giulio TATASCIORE : Le brigand amoureux : une figure de l'imaginaire dumasien
Dans l'épisode romain du Comte de Monte-Cristo, le brigand Carlini tue sa bien-aimée pour qu'elle ne serve pas d'amusement collectif à ses camarades de la bande. Quant au berger Luigi Vampa, il devient brigand pour impressionner et défendre la belle Teresa. La dimension érotique joue un rôle important dans la construction d'un personnage "type" romantique, le "brigand italien", auquel Dumas confie une très grande partie de l'action et de la morale du roman. Le brigand amoureux est aussi une figure récurrente de l'imaginaire dumasien, si l'on pense notamment à Pauline ou bien à Pascal Bruno. Mise en scène de l'amour fou, l'érotisme déviant est aussi une clé d'accès aux systèmes culturels de représentation du crime dont Dumas devient en même temps récepteur, artisan et divulgateur. Notre communication vise donc à présenter une réflexion sur la genèse et les significations mythopoïétiques, ethnographiques et politiques du brigand dumasien.

Giulio Tatasciore, chercheur en Histoire moderne à l'École Normale Supérieure de Pise (Italie), a obtenu en 2017 son doctorat en Histoire de l'Europe à l'université de Teramo (Italie), en cotutelle l'université Paris Diderot-Paris 7.
Publications
2017, "La fabbrica del criminale. Alexandre Dumas e le rappresentazioni del brigantaggio meridionale tra letteratura e politica", Società e storia, 156.
2015, "Rappresentare il crimine. Strategie politiche e immaginario letterario nella repressione del brigantaggio (1860-1870)", Meridiana. Rivista di storia e scienze sociali, 84.
2014, "Per una storia culturale del crimine. Alcuni recenti studi francesi", Storica, 60.
2013, "Il banditismo d'onore corso nell'immaginario di viaggio francese (1815-1915)", Diacronie. Studi di storia contemporanea, 15/3.

Steffie VAN NESTE : "Voir sans être vu". Amour et curiosité dans l'œuvre romanesque d'Alexandre Dumas
Dans l'univers romanesque de Dumas, la figure du curieux se décline selon plusieurs modalités : elle prend la forme du savant, du collectionneur ou bien du voyeur. Le voyeur, qui se trouve souvent à la Cour (Chicot, d'Artagnan), est très présent dans les scènes amoureuses peintes par Dumas. Se cachant derrière une haie, l'amoureux dumasien observe l'objet de son désir sans être vu lui-même. Ce voyeurisme est fondé soit sur la jalousie (le Comte de Monsoreau qui se cache pour espionner Diane de Méridor et son amant Bussy, chapitre intitulé "les Guetteurs") soit sur le désir érotique (le Comte de Charny qui s'installe dans une petite maison à Versailles pour contempler de loin la Reine). Dumas souligne en même temps les dangers de cette indiscrète curiosité : dans Le Vicomte de Bragelonne (voir chap. CXV, CXXX et CXXXI), Louis XIV est ainsi "puni de sa curiosité peu digne de son rang" (chap. CXVIII) après avoir espionné la Vallière, qui "se croyant seule avec deux amies, leur a fait confidence de sa passion pour le roi" (chap. CXVII). Ces occurrences de voyeurisme dans l'œuvre dumasienne sont d'autant plus significatives si l'on songe au fait que l'acte de regarder par le trou d'une serrure a fondé au XIXe siècle "toute une jurisprudence de la "curiosité malsaine"" (Cochoy 2011, p. 244 ; voir Iacub 2008). Cette communication vise à étudier le rapport étroit entre amour, curiosité et (in)discrétion dans l'œuvre romanesque de Dumas, tout en soulignant les tensions entre espace privé et espace public.

Steffie Van Neste, ATER et doctorante à l'université de Gand, prépare un doctorat sur la curiosité dans l'œuvre d'Alexandre Dumas père.​
Publications
Steffie Van Neste, "The Intersection of the Secular and the Sacred in Un Cas de conscience by Alexandre Dumas Père", in M HRA WORKING PAPERS IN THE HUMANITIES 13, éd. Daisy Gudmunsen & Claudia Dellacasa, 2018.
Steffie Van Neste, ""Qu'est-ce que c'est que l'amour ?". Curiosité, amour et monstruosité chez Stendhal", in Néophilologus, 101.4, 2017, p. 513–522.


DE L'AMOUR CHEZ DUMAS

Textes d’Alexandre Dumas

Compagnie PMVV le grain de sable > Lecture > Création

Alexandre Dumas père vivait ses aventures amoureuses au grand jour, sans s'encombrer des commérages ou d'une culpabilité de mauvais aloi. De ses premières amours avec une certaine Aglaé aux plaisirs parfois tarifés de sa fin de vie, l'annuaire de ses conquêtes impressionne le plus blasé. Dans son œuvre, il a créé des héroïnes libres et magnifiques, les blondes amoureuses et voluptueuses, les brunes plus dangereuses, les femmes fragiles et les maîtresses-femmes. C'est ainsi que les motifs sentimentaux et l'érotisme façonnent l'imaginaire dumasien.

Choix des textes et lecture : Philippe Müller, Vincent Vernillat. Avec l'aide de Julie Anselmini.

Sites : www.rencontresdete.fr // www.legraindesable.net

Rencontres d'été théâtre & lecture en Normandie 2019


BIBLIOGRAPHIE :

• ANSELMINI Julie, Le Roman d'Alexandre Dumas père ou la Réinvention du merveilleux, Genève, Droz, 2010.
• ANSELMINI Julie (dir.), Dumas critique, Limoges, PULIM, 2013.
• DECAUX Alain, Dictionnaire amoureux d'Alexandre Dumas, Plon, 2010.
• DESORMEAUX Daniel, Alexandre Dumas, fabrique d'immortalité, Garnier, 2014.
• NIMIER Roger, D'Artagnan amoureux, Gallimard, 1962.
• PREVOST Maxime, Alexandre Dumas mythographe et mythologue. L'aventure extérieure, Champion, 2018.
Revue des Sciences Humaines, n°2/2008 : Les Vies parallèles d'Alexandre Dumas, C. Grivel (dir.).
• SCHOPP Claude, Alexandre Dumas. Le génie de la vie, Fayard, 1997.
• SCHOPP Claude, Dictionnaire Dumas, CNRS Éditions, 2010.
• SCHOPP Claude & LEDDA Sylvain, Les Dumas. Bâtards magnifiques, Vuibert, 2018.