Programme 2019 : un des colloques


RACONTER L'ENQUÊTE :

UNE FORME POUR LES RÉCITS DU XXIe SIÈCLE ?


DU LUNDI 22 JUILLET (19 H) AU LUNDI 29 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Christian CHELEBOURG, Dominique MEYER-BOLZINGER


ARGUMENT :

L'imaginaire et la forme de l'enquête semblent imprégner tous les récits d'aujourd'hui et on apprécie l'enquête pour son ambivalence : une structure linéaire et aisément reconnaissable, néanmoins ouverte à la dimension métanarrative, voire aux récits potentiels et aux fausses pistes, quand elle reste inachevée, puisqu'on raconte aussi bien les enquêtes qui n'aboutissent pas. La posture de l'enquêteur semble le dernier avatar héroïque, glissant du détective-lecteur au lecteur-détective, érigeant le détail holmésien ou le soupçon borgésien au rang de modèles méthodologiques, s'inscrivant sans difficulté dans une esthétique de la trace au cœur des préoccupations contemporaines. Dans cette perspective peuvent être évoqués les romans de Patrick Modiano, les récits de Michèle Audin et Philippe Artières, le théâtre de Wajdi Mouawad, les essais de Pierre Bayard et Ivan Jablonka.

Raconter l'enquête, plutôt que son seul résultat, signifie certes que la recherche importe autant que son aboutissement, mais l'exhibition de la fabrique incite aussi à reconsidérer la définition du récit, à en mettre certaines formes canoniques à distance, par la fragmentation par exemple, sans toutefois les abandonner entièrement.

Il s'agira d'identifier la présence de l'enquête dans les récits du XXIe siècle et d'en définir les fonctions, de mesurer combien la structure progressive-régressive est devenue une forme transgenre des récits d'aujourd'hui. La réflexion portera sur des récits fictifs ou factuels dans lesquels on reconnait une enquête, sans pour autant constituer des romans ou des films policiers. Elle s'ouvre non seulement à la littérature contemporaine, mais aussi au cinéma et à la BD, et encore aux récits construits par les sciences humaines, en particulier les disciplines dont la démarche repose sur l'interprétation de traces.

L'étude se focalisera sur ce que la forme de l'enquête apporte aux récits contemporains : une dynamique, liée au suspense et à l'indétermination du récit, qui facilite l'immersion dans la fiction, mais aussi l'occasion d'une distance liée à l'observation du lecteur-enquêteur. Mais l'examen pourra être élargi à la structure des récits et les représentations de la vérité, la posture de l'enquêteur et ses relations avec la voix narrative, l'inscription d'une réflexion méthodologique au sein même du récit.

Ce colloque, qui mènera donc une série d'enquêtes sur l'enquête, sera ouvert à tous les lecteurs-détectives, experts ou amateurs.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 22 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 23 juillet
Matin
Dominique MEYER-BOLZINGER : Raconter l'enquête : un art du portrait
Laurent DEMANZE : Un nouvel âge de l'enquête : formes et imaginaires contemporains

Après-midi
Aurélie BARJONET : L'ère du non-témoin : les enquêtes des "petits-enfants de la Shoah"
Guillaume LABRUDE : Les surprenantes vertus de l'ignorance : l'enquête au cœur des mondes vidéoludiques de Hidetaka Miyazaki
Michèle AUDIN : Écrire (avec) l'enquête : biographie, histoire, roman ?

Soirée
La Mer à Bord, conférence-rencontre avec le plasticien franco-viennois Hervé MASSARD [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Mercredi 24 juillet
Matin
Christian CHELEBOURG : "However Improbable" : la maïeutique de l'enquête à l'épreuve du surnaturel
Pierre-Frédéric CHARPENTIER : À la recherche de Valentin Feldman, locuteur inconnu d'un mot célèbre [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Caroline KLENSCH : Once Upon A Time : enquête au pays des contes de fées
Gilles MENEGALDO : Modalités d'une enquête déconstruite : jeux narratifs et temporels et réflexivité dans Usual Suspects (Bryan Singer, 1995), The Ninth Gate (Roman Polanski, 1999) et Curse of the Jade Scorpion (Woody Allen, 2001)

Soirée
Rencontre-débat, avec l'écrivaine Michèle AUDIN [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Jeudi 25 juillet
Matin
Cécile LEGUY : Raconter l'enquête ethnographique aujourd'hui
Danièle MÉAUX : Enquêtes photographiques

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 26 juillet
Matin
Simone GROSSMAN : L'écrivain : inquisiteur ou coupable ? Portrait-type du criminel dans deux fictions de Pierre Lasry
Lauric GUILLAUD : Du gothique au néo-gothique, de la métaphysique à l'ésotérisme : continuité et ruptures des modalités de l'enquête dans le roman policier contemporain

Après-midi
Maryse PETIT : La dissolution du policier (romans de Sandrine Collette, Hervé Le Corre, Frank Bouysse)
Charlotte WADOUX : En lisant, en enquêtant : l'enquête intertextuelle dans les romans néo-Victoriens

Soirée
Film : Carré 35


Samedi 27 juillet
Matin
Béatrice LEHALLE : Carré 35 : enquête et secrets de famille sous le regard du psychanalyste
Jean-Paul MEYER : Enquête du fils, récit du père dans Maus, d'Art Spiegelman : le témoignage et son recueil en embrayage iconotextuel

Après-midi
Stéphanie BENSON : Tip Tongue : Enquêter pour apprendre
Maxime CORDELIER : Neutraliser la mort : l'ultime récit d'enquête du XXIe siècle

Soirée
Musique et danse [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Dimanche 28 juillet
Matin
Aurélie Lila PALAMA : "L'enquête est finie !". Énigme et aventure dans les romans de Pierre Bottero
Dennis TREDY : Comment séparer le vrai du faux ? L'explosion actuelle des séries documentaires True Crime et l'inter-perméabilité des faits réels et de la fiction

Après-midi
Sébastien BERTRAND : L'énigme impériale. Enquête sur Hirohito, empereur du Japon (1926-1989)
Pierre BAYARD : Introduction à la critique policière

Soirée
Lectures partagées [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Lundi 29 juillet
Matin
Écrire l'enquête ?, Michèle AUDIN interroge Stéphanie BENSON

Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Michèle AUDIN : Écrire (avec) l'enquête : biographie, histoire, roman ?
Narrateur ou enquêteur ? Détective ou historien ? Histoire ou roman ? Ce sont quelques-unes des questions que je me suis posées pour écrire… certains de mes livres — et dont j'aimerais parler avec les participants du colloque.

Bibliographie
Une vie brève, L'arbalète-Gallimard (2013), Folio 6048.
Cent vingt et un jours, L'arbalète-Gallimard (2014).
Mademoiselle Haas, L'arbalète-Gallimard (2016).
Comme une rivière bleue, L'arbalète-Gallimard (2017).
Oublier Clémence, L'arbalète-Gallimard (2018).

Aurélie BARJONET : À l'ère des non-témoins : les enquêtes des "petits-enfants de la Shoah"
Dans son essai bien connu de 1998, Annette Wieviorka distinguait trois temps pour décrire l'histoire de la mémoire de la Shoah. Le dernier était qualifié d'"ère du témoin". Aujourd'hui, les écrivains qui prennent la plume pour raconter cet événement sont quasi exclusivement des "non-témoins" (non-witnesses, G. Weissman). Bien conscients de représenter une "génération charnière" (hinge generation, D. Mendelsohn), les derniers à pouvoir encore rencontrer des témoins, les écrivains petits-enfants recourent souvent, pour leur narration, à l'enquête, notamment parce que cette forme leur permet d'exposer leur condition de non-témoins. Quand elles sont littéraires, les enquêtes peuvent aller au-delà de cette exposition, voire inclure la recréation pittoresque d'un monde disparu (J. S. Foer, A. Gutfreund), le recours à la poésie (M. Rubinstein) ou encore passer par le dessin et l'humour (J. Dres)… Elles donnent aussi souvent lieu à une réflexion sur le présent et sa violence (F. Humbert), sur l'écriture du passé (D. Mendelsohn, I. Jablonka) et, parfois, à une remise en cause des clichés du discours mémoriel (tels que la réparation du passé, cf. l'enquête de C. Schneck). En effet, l'enquête peut se faire transgressive et dénoncer une imposture (C. Royer) ou alors une gestion bien intentionnée mais défaillante du passé (N. Krug). On se penchera sur de nombreux textes littéraires d'écrivains internationaux, ainsi que sur des romans graphiques, qui figurent un enquêteur à la conquête de son héritage familial, afin de montrer tous les avantages de cette forme. L'on distinguera également des phénomènes d'influence, et de différences, d'un pays à l'autre.

Aurélie Barjonet est maître de conférences en Littérature comparée à l'université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines et directrice adjointe du Centre d'Histoire culturelle des sociétés contemporaines. En 2007, elle a soutenu une thèse sur Zola et en 2018 une HDR comportant un inédit intitulé Le Poids et l'attrait des passés non vécus. Les écrivains "petits-enfants de la Shoah" (garante : Catherine Coquio). Depuis 2016, elle co-édite la revue Mémoires en jeu avec Philippe Mesnard et Luba Jurgenson. En juin 2009, elle a coorganisé, avec Cyril Aslanov et Liran Razinsky, le premier colloque international sur "Les Bienveillantes à l'université hébraïque de Jérusalem".
Ouvrages
Aurélie Barjonet et Jean-Sébastien Macke (dir.), Lire Zola au XXIe siècle, Paris, Classiques Garnier, "Colloques de Cerisy - Littérature n°5", 2018, 470 p.
Aurélie Barjonet et Liran Razinsky (dir.), Writing the Holocaust Today : Critical Perspectives on Jonathan Littell's "The Kindly Ones", Amsterdam, Rodopi, Coll. "Faux titre (381)", 2012, 265 p.
Articles (sélection)
"Une troisième génération réparatrice ?", dans Helena Duffy (dir.), French Forum, n° spécial The Holocaust in French Literature 1997-2017, à paraître au printemps 2019.
"Générations d'après, générations relais ?", dans Philippe Mesnard (dir.), La Littérature testimoniale, ses enjeux génériques, SFLGC, collection "Poétiques comparatistes", Lucie éditions, 2017, p. 143-159.
"Le savoir de la troisième génération", Revue des sciences humaines, n°321, Wolfgang Asholt et Ursula Bähler (dir.), Le Savoir historique du roman contemporain, janvier-mars 2016, p. 101-116.
"Déconstruire et reconstruire son héritage pour mieux le revendiquer. Quand les petits-enfants réalisent des documentaires sur leur histoire familiale", Témoigner. Entre Histoire et Mémoire, n°121, 2015, p. 121-134.
"Les petits-enfants : une génération d'écrivains hantée", dans Ivan Jablonka (dir.), L'Enfant-Shoah, PUF, 2014, p. 219-235.

Pierre BAYARD : Introduction à la critique policière
La critique policière vise à mettre en doute ce que racontent les textes littéraires. Ainsi enquête-t-elle sur les dossiers criminels bâclés, sur la vie sexuelle cachée des personnages ou sur les cas mystérieux de disparition. Soupçonneuse de nature et reprenant à la paranoïa ses mécanismes de repérage des indices et de construction du sens, elle offre ainsi un terrain privilégié pour aider, de l'intérieur, à réfléchir sur les fake news et le complotisme.

Bibliographie
Qui a tué Roger Ackroyd ?, Minuit, 1998.
Enquête sur Hamlet, Minuit, 2002.
L'Affaire du chien des Baskerville, Minuit, 2008.
La Vérité sur "Dix petits nègres", Minuit, 2019.

Stéphanie BENSON : Tip Tongue : Enquêter pour apprendre
Depuis la naissance de la littérature de jeunesse proprement dite, au début du vingtième siècle, la structure de l'enquête a été souvent adoptée comme forme de prédilection (Enid Blyton). La narration devient alors un mystère à éclaircir ou un crime à résoudre où l'enquête diégétique épouse l'enquête menée par le lecteur pour déchiffrer et comprendre les enjeux. Tandis que le personnage mène l'enquête dans l'histoire, le lecteur émet ses propres hypothèses et apprend, de manière plus ou moins passive, des éléments de structure linguistique et de vocabulaire. Lorsque le projet de recherche qui a abouti à la création de la collection Tip Tongue (Éditions Syros) pour lire en langue étrangère était en phase d'élaboration, il a semblé logique de reprendre la structure de l'enquête afin de promouvoir le travail d'apprentissage du lecteur en langue étrangère. En travaillant la notion d'enquête de manière consciente, l'auteur du roman Tip Tongue engage le lecteur dans un travail d'hypothèse et de vérification de résultat pour résoudre non seulement un mystère diégétique mais également le fonctionnement de la langue étrangère.

Stéphanie Benson est Maître de conférences en anglais et didactique et écrivain, directrice depuis 2014 de la collection Tip Tongue aux Éditions Syros qui prend appui sur la structure de l'enquête en littérature jeunesse pour introduire progressivement dans la narration des romans, la langue étrangère.
http://www.stephaniebenson.org/

Sébastien BERTRAND : L'énigme impériale. Enquête sur Hirohito, empereur du Japon (1926-1989)
L'une des figures historiques les plus emblématiques du XXe siècle constitue encore aujourd'hui un objet de fascination et de controverses. Au cours de son long règne, l'empereur Hirohito a vu son pays concentrer toutes les aventures d'un siècle d'excès : expansionnisme militariste, guerre mondiale, occupation étrangère, renaissance politique, "miracle économique" et conquête des marchés mondiaux. Souverain divin, "sacré et inviolable" à son avènement, Hirohito a accompagné ces mutations et semble même les incarner : depuis 1946, il n'est officiellement qu'un monarque aux pouvoirs limités, "symbole de l'État et de l'unité du peuple". Ce parcours et ce statut uniques dans l'histoire contemporaine en font apparemment un sujet de choix pour l'historien, dont la vocation première, à suivre Hérodote, serait d'enquêter. Mais les investigations sur Hirohito se heurtent à des difficultés inédites parmi les grands acteurs du XXe siècle : contextualisation complexe, spécificité culturelle, sources et témoignages contradictoires, découvertes régulières remettant en cause les précédentes, caractère impénétrable du système impérial japonais, etc. Sortir des enquêtes à charge ou à décharge semble difficile et arriver à des conclusions définitives, presque impossible. Après avoir présenté brièvement l'empereur Hirohito et les interrogations qu'il suscite pour les historiens, l'intervention mettra en lumière les différentes méthodes d'enquête, les difficultés rencontrées et, ainsi, le caractère résolument énigmatique du monarque dont l'empreinte historique est plus que jamais d'actualité, à l'heure où son petit-fils monte sur le trône du chrysanthème.

Sébastien Bertrand, professeur agrégé et docteur en histoire contemporaine, enseigne en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles aux Lycées Janson de Sailly (Paris XVIe) et Chaptal (Paris VIIIe). Ses travaux portent sur l'Asie orientale (Japon, Corée du Sud, monde chinois) et sur l'inscription des cultures de jeunesse dans l'histoire contemporaine. Il a participé à quatre colloques de Cerisy : "Walt Disney" (2011), "Littérature et culture de jeunesse : configuration des mœurs" (2013), "Secrets, complots, conspirations" (2016), "Les superhéros" (2018).
Publication
"Adolescence et mythologie : Saint Seiya, manga et anime éducatifs", in C. Chelebourg et F. Marcoin (dir.), Civiliser la jeunesse, Les Cahiers Robinson, n°38, Artois Presses Université, 2015.

Pierre-Frédéric CHARPENTIER : À la recherche de Valentin Feldman, locuteur inconnu d'un mot célèbre
Juif, communiste et résistant, le philosophe Valentin Feldman est mort fusillé le 27 juillet 1942 au mont Valérien, en lançant aux soldats du peloton d'exécution ce qui serait considéré comme le mot le plus célèbre de l'histoire de la Résistance : "Imbéciles, c'est pour vous que je meurs !…". Or, des décennies durant, ces huit mots constituèrent la seule trace de l'homme qui les avait prononcés. De là, l'idée (et le défi) de partir à la recherche de ce jeune fantôme, qui avait pourtant côtoyé de son vivant d'illustres contemporains ayant pour noms Claude Lévi-Strauss, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Victor Basch ou encore Gaston Bachelard. Longue et incertaine, cette quête devait emprunter plusieurs voies, celle des livres et celle des archives, mais également celle de la mémoire vive. Avec, à la clé des découvertes parfois inattendues — dont certaines menacèrent jusqu'à la viabilité même de l'entreprise… L'œuvre de Valentin Feldman se réduit à un bref essai didactique, L'Esthétique française contemporaine (Félix Alcan, 1936), tandis que l'on peut parcourir ses articles donnés à la Revue de synthèse sur bnf-gallica. Il fallut attendre sept décennies pour découvrir son Journal de guerre (1940-1941) (Farrago, 2006). Évoqué par de nombreux auteurs, le philosophe a aussi inspiré au cinéaste Jean-Luc Godard le sujet d'un court métrage, Le Dernier Mot (1988).

Pierre-Frédéric Charpentier enseigne dans le secondaire, ainsi qu'à l'université et à Sciences Po Toulouse. Chercheur en histoire, il consacre ses travaux à la Ve République (Le Troisième Homme. Histoire des grands perdants de l'élection présidentielle, 2017), ou à la musique populaire (Rock The Casbah. Le son de The Clash, 2015), mais surtout à l'histoire des idées (La Drôle de guerre des intellectuels français, 2008, puis Les Intellectuels français et la guerre d'Espagne, 2019).

Christian CHELEBOURG : "However Improbable" : la maïeutique de l'enquête à l'épreuve du surnaturel
On s'est habitué à ce que l'enquête serve à résoudre des énigmes. Le genre policier a très certainement contribué au prestige de ce dispositif narratif. Rien ne garantit néanmoins que la vérité soit au bout de l'enquête, pas plus que la victoire au bout du fusil. Nous nous attacherons à montrer que le récit inquisiteur est avant tout une rhétorique qui produit une conviction de vérité. C'est à ce titre qu'il est utilisé dans une série comme Ancient Aliens (2010-) et dans maints documentaires pseudo-historiques, tels ceux qui prolifèrent sur National Geographic. C'est à ce titre que Lee Strobel l'utilise pour "prouver" la Résurrection dans son récit apostolique The Case for Christ : A Journalist's Personal Investigation of the Evidence for Jesus (1998), adapté par Jon Gunn en 2018. Dans l'articulation maïeutique de la déduction et de l'induction, l'enquête est déductive, et comme telle elle subordonne l'observation aux hypothèses de l'enquêteur. La science, elle, exige le complément de la démarche inductive. La démarche intellectuelle inhérente à l'enquête et à son récit est moins démonstrative qu'auto-persuasive.

Maxime CORDELIER : Neutraliser la mort : l'ultime récit d'enquête du XXIe siècle
"La mort est une maladie, comme toutes les autres. On doit en guérir" dit le scientifique Tommy Creo après avoir échoué à éradiquer le cancer de sa défunte femme dans le film The Foutain de Darren Aronofsky. Alors que le courant transhumaniste offre à l'humanité l'espoir de transcender ses limites naturelles par les nanotechnologies et la cyborgisation, la perspective d'assister dans un avenir plus ou moins proche à la "mort de la mort", comme le formulerait volontiers le docteur Laurent Alexandre, paraît de moins en moins incongrue et, plus que jamais, un glissement s'opère dans la représentation que le monde occidental se fait de la mort et de son inéluctabilité. Avec l'affirmation de ce que Michel Foucault appelait les "biopouvoirs", la mort est devenue affaire d’État, santé et sécurité s'entremêlant. Si selon Georges Balandier "chaque société repose sur un pari d'immortalité", les dispositifs prolongeant l'espérance de vie médicalisent la mort qui de fait change de visage, si bien qu'aujourd'hui, d'après Louis-Vincent Thomas, "on ne meurt plus, on meurt seulement de quelque chose". Mobilisant désormais bien plus de médecins que de prêtres, la mort, autrefois prolongement de la vie, événement auquel le collectif se préparait, est devenu le strict contraire de la vie, une agression injuste envers l'individualité de chacun : "Déconstruite et désymbolisée, la mort est devenue une affaire strictement individuelle et se décline sous forme de droit, et même de choix" souligne la sociologue Céline Lafontaine dans La Société Post-Mortelle. La quête d'immortalité est donc désormais entre les mains de professionnels des technosciences qui, financés par de grandes institutions de notre monde contemporain tels la NASA ou Google, mènent avec acharnement une enquête les menant aux racines du mal : sénescence des cellules, dysfonctionnement du corps humain, reproduction et perpétuation de l'espèce… Médicalisée et technicisée, soumise aux process de la recherche scientifique, la quête d'immortalité s'apparente davantage à une enquête, avec ce qu'elle comporte comme tâtonnements, fausses pistes, macabres découvertes, sérendipité, et accompagnée bien entendu de cette conviction d'agir en faveur du bien commun et de la justice. Ces nouveaux enjeux de nos civilisations inspirent les cultures populaires qui, à travers de nombreux récits d'(en)quêtes vers l'immortalité, nous offrent, de par leur dimension prospective, beaucoup d'indices quant à l'émergence de nouveaux socles ontologiques sur lesquels l'individu contemporain repose ou peut être susceptible de reposer.

Laurent DEMANZE : Un nouvel âge de l'enquête : formes et imaginaires contemporains
L'"âge de l'enquête" : c'est la formule d'Émile Zola qui décrit là un XIXe siècle emporté par une fièvre d'investigations et de déchiffrements. Une formule d'actualité au XXIe siècle, au moment où s'ouvre un nouvel âge de l'enquête : les écrivains contemporains investissent à nouveaux frais le terrain social, à la croisée du reportage, des sciences sociales et du roman noir. C'est cette passion renouvelée du réel que je voudrais saisir ici, à travers les gestes de l'enquête. S'étonner, explorer, collecter, restituer, poursuivre, suspendre: cette liste ouverte d'opérations concrètes, de pratiques et d'expérimentations dessine le cheminement même de l'enquête. Elle dessine également les moments d'une dynamique, inlassable et inachevable, qu'empruntent aujourd'hui les écrivains pour élucider, nommer et raconter l'épaisseur du monde, en donnant voix aux vies silencieuses. Cette obsession de l'enquête, je la traque à mon tour depuis le XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, dans une littérature qui s'invente aux franges des disciplines — d'Emmanuel Carrère à Jean Rolin, d'Ivan Jablonka à Hélène Gaudy, d'Emmanuelle Pireyre à Patrick Modiano, de Philippe Artières à Kamel Daoud, de Philippe Vasset à Svetlana Alexievitch.

Laurent Demanze est professeur à l'université Grenoble Alpes. Ses travaux portent sur la littérature contemporaine à laquelle il a consacré de nombreux articles dans Critique, Les Temps modernes, Europe ou Études françaises. Il dirige la collection "Écritures contemporaines" aux éditions Garnier et a coordonné de nombreux collectifs, consacrés entre autres à Emmanuel Carrère, Pierre Michon ou Pierre Senges.
Publications
Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon, José Corti, 2008.
Gérard Macé : l'invention de la mémoire, José Corti, 2009.
Les Fictions encyclopédiques de Gustave Flaubert à Pierre Senges, José Corti, 2015.
Un nouvel âge de l'enquête, José Corti, mai 2019.

Simone GROSSMAN : L'écrivain : inquisiteur ou coupable ? Portrait-type du criminel dans deux fictions de Pierre Lasry
Pierre Lasry, écrivain et cinéaste montréalais d'origine judéo-marocaine, met en scène des personnages juifs accusés de meurtre qui mènent l'enquête, mués en détectives pour trouver le vrai coupable et prouver leur innocence. Dans Don Juan et les moulins à vents (2008), un journaliste est soupçonné d'avoir tué une convertie. Dans L'homme qui n'avait rien à dire (2011), un écrivain est accusé de l'assassinat d'une jeune Québécoise. Toutefois le vrai mystère sur la mise en accusation d'innocents demeure irrésolu. L'enquête aboutit au vrai coupable, à savoir la culture du bouc émissaire légitimant la mise en accusation abusive des catégories sociales vulnérables, Juifs, Noirs, marginaux et autres. L'enquêteur, lui-même bouc émissaire, se fait le porte-parole des boucs émissaires de tous lieux et époques, par delà le Québec d'aujourd’hui où se situent les actions des romans de Lasry.

Simone Grossman est professeure de littérature française et québécoise à l'université Bar Ilan. La littérature québécoise contemporaine est son principal domaine de recherche. Elle a publié de nombreux articles sur la littérature contemporaine du Québec. Elle s'intéresse tout particulièrement aux écrivains juifs de Montréal.
Publications récentes
"Transculture et judéite dans Don Juan et les moulins à vent de Pierre Lasry", Canadian Jewish Studies, vol. 25, 2017, p.79-92.
"Lieu du crime : l'atelier du peintre", Vertu des contraires. Art, artiste, société (Patrick Lhot, Sous la dir.), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2018, p.247-258.
"La photographie, rituel de la post-mémoire", revue-textimage.com, automne 2018.
"Des marranes au Québec ? Tensions identitaires et judéité dans Une Juive en Nouvelle-France de Pierre Lasry", Québec Studies, n°66, décembre 2018, p.121-136.

Lauric GUILLAUD : Du gothique au néo-gothique, de la métaphysique à l'ésotérisme : continuité et ruptures des modalités de l'enquête dans le roman policier contemporain
Les prolongements du gothique se font sentir au XIXe siècle et même au-delà. Par sa tendance à l'hybridité générique, le gothique ouvre sur d'autres genres comme le roman policier. Le vertige de la norme physique s'y confond avec celui du psychisme, les protagonistes subissant métamorphoses ou transferts. La notion même d'identité est questionnée dans ce jeu obscur de dédoublement qui sape les fondements de l'ontologie (Martin Faber : The Story of a Criminal de William Gilmore Simms). Les premières enquêtes de la littérature policière mêlent investigations policières, analyses psychiques et éléments irrationnels. Ce syncrétisme générique apparaîtra plus tard avec l'émergence des "détectives de l'étrange", l'enquête conventionnelle étant parasitée par un irrationnel typique de la fin du XIXe siècle. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour assister à la naissance du "polar ésotérique", qui réhabilite le fantastique et l'occultisme en confrontant les détectives au "retour des morts". Il s'agira ainsi d'étudier les modalités actuelles de l'enquête dans le roman "ésotérique", héritées de celles du gothique, aussi bien du point de vue narratif que thématique (quête / enquête).

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l'université d'Angers, ancien directeur du CERLI, a publié nombre d'articles sur l'imaginaire anglo-saxon : les mondes perdus, les mythes américains, le gothique, le fantastique, les détectives de l’étrange, etc.
Principales publications
Lovecraft : une approche généalogique. De l'horreur au sacré, ODS, 2017.
Le polar ésotérique, sources, thèmes, interprétations (avec Philippe Marlin), ODS, 2016.
Le retour des morts. Imaginaire, science, verticalité, Éd. Rouge Profond, 2010.
La Terreur et le sacré : la nuit gothique américaine, Éd. Michel Houdiard, 2007.
Codirection d'ouvrages
Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l'image, Colloque de Cerisy, Éd. Bragelonne, 2012.
Les détectives de l'étrange. Tome I : Domaine anglo-saxon, Colloque de Cerisy, Éd. Le Manuscrit, 2007.
Les détectives de l'étrange. Tome II : Domaine francophone et expansions diverses, Colloque de Cerisy, Éd. Le Manuscrit, 2007.

Caroline KLENSCH : Once Upon A Time : enquête au pays des contes de fées
La série américaine Once Upon A Time (2011-2018) réalisée par Edward Kitsis et Adam Horowitz pour ABC plonge le spectateur dans un petit village peuplé de personnages féeriques ayant oublié leur identité. Les sept saisons mettent en scène la quête identitaire, la découverte des héros et de leurs exploits, les mauvais sorts, vacillant entre le monde réel et le pays des contes. Le personnage du shérif se présente comme fil rouge à travers tous les périples, rassemblant les habitants de Storybrooke et dévoilant les secrets qui les entourent. Loin de se limiter à arrêter les "méchants", il guide plutôt la quête identitaire, le retour aux origines, l'acceptation de ses forces et faiblesses. Cette communication aura pour objectif d'interroger la figure du shérif comme démiurge et passeur, permettant d'établir le lien entre la fiction réaliste et l'imaginaire. De plus, elle s'intéressera à la dynamique de l'enquête comme moteur narratologique, réactivé de saison en saison. La quête identitaire, nécessaire par amnésie ou négation, est un autre leitmotiv symptomatique de ce XXIe siècle en quête de repères. Les contes figurent ainsi comme héritage rassurant, mais en besoin de renouvellement afin de pouvoir encore trouver leur place dans le paysage télévisuel actuel.

Guillaume LABRUDE : Les surprenantes vertus de l'ignorance : l'enquête au cœur des mondes vidéoludiques de Hidetaka Miyazaki
Depuis les années 1980 et la démocratisation du scénario au sein de la sphère vidéoludique, les jeux vidéo ont souvent proposé aux joueurs d'explorer des mondes créés de toutes pièces afin de comprendre leurs mécaniques et de s'en servir pour progresser en leur sein et ainsi dévoiler leurs secrets. Avec la trilogie Dark Souls et Bloodborne, le studio japonais From Software, sous la direction de Hidetaka Miyazaki, s'est donné pour signature de catapulter le public dans des mondes hostiles dont il ignore tout et dont il ne saura rien s'il se contente de suivre de manière linéaire la trame principale. En troquant son rôle de combattant pour celui d'explorateur, le joueur s'ouvre ainsi à la découverte d'une histoire qu'il ne connait pas et que l'œuvre ne lui propose pas frontalement de découvrir. Analyser des éléments de décors, des lignes de dialogues avec des personnages cachés dans les recoins les plus difficiles d'accès du monde dans lequel il évolue, des artéfacts disséminés çà et là sans aucune indication pour les trouver : les mondes vidéoludiques de Miyazaki sont un appel à l'enquête non pas pour finir le jeu de façon basique mais bien pour comprendre les origines de sa diégèse. Ainsi les productions From Software mettent-elles en avant un véritable questionnement : l'enquête n'est-elle pas, au fond, la véritable méthode narrative pour comprendre un monde vidéoludique ?

Guillaume Labrude termine sa thèse sur les représentations de la famille dans Batman et ses adaptations depuis 1939 sous la direction de Christian Chelebourg. Depuis 2016, il participe aux colloques de Cerisy sur l'imaginaire. Il a déjà communiqué sur les œuvres de Hidetaka Miyazaki : à l'université de Québec à Montréal avec Dark Souls et l'obscur cheminement vers le mythe : Nostalgie de l'Enfer, syncrétisme, hiérophanie et mise en scène ainsi qu'à Nancy lors du colloque H.P Lovecraft avec Remédiatisation de l'essence lovecraftienne : narration cognitive, affective et psychomotrice dans Bloodborne de Hidetaka Miyazaki. Il est également illustrateur et auteur de bandes dessinées pour la revue Fantasy Arts and Studies.

Cécile LEGUY : Raconter l'enquête ethnographique aujourd'hui
Si c'est par souci de scientificité que les anthropologues-ethnologues du début du XXe siècle se refusaient à mêler le récit de leurs enquêtes au compte rendu de leurs travaux, préférant raconter leurs aventures dans un ouvrage plus littéraire publié en parallèle, c'est aussi pour garantir à leurs recherches la rigueur et la justesse scientifique qu'aujourd’hui, les chercheurs empruntent une démarche réflexive les conduisant à expliciter les conditions dans lesquelles ils ont recueilli leurs données et mené leurs analyses. Cependant, que raconte-t-on vraiment d'une enquête ethnographique ? Le travail du chercheur sur le terrain ne se limite pas à observer des faits ou relever des anecdotes : pour mener une véritable enquête, il doit apprendre à interpréter des indices et utilise pour cela non seulement ses capacités d'analyse, mais aussi cette sorte d'intuition permise par la situation d'immersion qui met en scène l'ensemble du corps et ses différents langages et mène à des raisonnements qui relèvent le plus souvent de l'abduction, au sens peircien du terme. Ainsi, raconter l'enquête pour un ethnologue du XXIe siècle, ne serait pas seulement exposer la manière dont on a obtenu ses données mais bien plutôt relater ses propres cheminements cognitifs et corporels dans un contexte culturel et linguistique dont on a tout à apprendre.

Cécile Leguy est professeur d'anthropologie linguistique à l'université Sorbonne Nouvelle et mène ses recherches au sein du CNRS-Lacito (Langues et civilisations à tradition orale). Ses enquêtes ethnographiques portent sur les modalités de la communication et les arts de la parole en Afrique de l'Ouest. Elle est co-rédactrice en chef des Cahiers de Littérature Orale.

Béatrice LEHALLE : Carré 35 : enquête et secrets de famille sous le regard du psychanalyste
Carré 35, documentaire d'Éric Caravaca sorti en 2017, se présente comme un "film-enquête" sur un secret de famille. Différents thèmes s'y articulent autour de l'oubli et de la mémoire, de l'histoire intime en lien avec l'Histoire de l'exil et de la décolonisation. Notre regard de psychanalyste prendra en considération ces diverses strates, la tension entre temporalité historique et psychique, et la question de la représentation. Nous aborderons l'utilisation du documentaire en tant qu'outil d'enquête pour la levée des secrets de famille et la place qu'y figure le spectateur.

Psychiatre et psychanalyste (membre de la Société psychanalytique de Paris), Béatrice Lehalle s'est régulièrement intéressée à l'articulation entre l'art, l'écriture et la psychanalyse.
Publications
"Synthèse méthodologique de l'approche psychanalytique des arts plastiques", in Psychanalyse des arts de l'image, Colloque de Cerisy, Éditions Clancier-Guénaud, 1981 (réédition Hermann Éditeurs, 2012).
"Sérendipité et psychanalyse", in La Sérendipité. Le hasard heureux, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2011.
"Ouvertures et résonances psychanalytiques actuelles de l'œuvre de Sylvie Germain", L'univers de Sylvie Germain, Colloque de Cerisy, PU de Caen, 2008.
"Sublimation et crise du milieu de la vie", Revue Française de Psychanalyse, 2005/5.
"Une psychanalyste en crèche : quel cadre ? quel processus ?", RFP, 2011/4.
"L'animal dans le Terrier de Kafka, ou l'ultime combat contre la mort", RFP, 2011/1.
"La Tombe du Plongeur. Une étude du crime dans L'Étranger de Camus", RFP, 2012/4.
Bibliographie
Œuvres complètes de Freud, PUF.
L'écorce et le noyau (N. Abraham et M. Torok), Flammarion.
La transmission psychique inconsciente (A. Ciccone), Dunod.
Les visiteurs du Moi (A. de Mijolla), Les Belles lettres.
Secrets de famille (S. Tisseron), Que sais-je ?
"Du secret", Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°14, 1976.

Danièle MÉAUX : Enquêtes photographiques
Nombreux sont les photographes contemporains qui mettent en scène — dans des livres ou des installations — les enquêtes qu'ils ont menées sur le terrain. Loin d'une simple restitution des apparences, leurs œuvres donnent à partager une expérience tendue dans un effort de compréhension du monde; elles combinent éléments de documentation, interviews, récits de vie, images, croquis, prélèvements variés… s'articulant en une syntaxe élaborée, afin de conduire le spectateur à s'interroger lui-même sur le pan de réalité questionné. Ce sont plus précisément les dispositifs élaborés par ces photographes qui seront ici pris en considération : ils se présentent tout à la fois comme une forme renouvelée de mise en intrigue de l'enquête qui a été menée et comme une machinerie sophistiquée susceptible de mobiliser la curiosité du spectateur.

Spécialiste de la photographie contemporaine, Danièle Méaux est professeur des universités en esthétique et sciences de l'art.
Publications
La Photographie et le temps, PUP, 1997.
Voyages de photographes, PUSE, 2009.
Géo-photographies. Une approche renouvelée du territoire, Filigranes, 2015.
Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Filigranes, mars 2019.
Elle dirige la revue Focales [www.focales.eu].

Gilles MENEGALDO : Modalités d'une enquête déconstruite : jeux narratifs et temporels et réflexivité dans Usual Suspects (Bryan Singer, 1995), The Ninth Gate (Roman Polanski, 1999) et Curse of the Jade Scorpion (Woody Allen, 2001)
La forme de l'enquête a depuis longtemps été associée à différents genres littéraires, et pas seulement à la littérature policière. Nombreux sont les enquêteurs/enquêtrices dans le roman gothique anglais. Bien des récits fantastiques classiques et modernes ont recours à une structure d'enquête. Les Trois Imposteurs de Arthur Machen tout comme les contes de Sheridan le Fanu ou ceux de M. R James comportent un personnage d'enquêteur. Plusieurs récits de Lovecraft ("L'Appel de Cthulhu" par exemple) adoptent aussi ce dispositif narratif que l'on retrouve dans divers "polars ésotériques" contemporains. Au cinéma, nombreux sont les films, documentaires ou fiction, qui adoptent cette forme. Il s'agira ici d'analyser trois films appartenant à des genres différents et croisant aussi divers genres. Usual Suspects appartient clairement au genre policier, mais il subvertit les codes du film noir et propose une déconstruction jubilatoire de la forme de l'enquête, et du personnage de l'enquêteur qui à l'instar du spectateur est totalement manipulé par le narrateur criminel. The Ninth Gate adapte un roman de Perez-Reverte et associe étroitement les conventions du genre policier et celle du récit fantastique, proposant une intrigue complexe et de multiples fausses pistes pour le héros détective. Enfin, dans Curse of the Jade Scorpion, Woody Allen associe les codes du film noir et de la comédie romantique et le dispositif de l'enquête est largement subverti par ce mélange des genres. Ces trois films adoptent une posture clairement réflexive et comportent aussi une dimension de parodie et de pastiche.

Jean-Paul MEYER : Enquête du fils, récit du père dans Maus, d'Art Spiegelman : le témoignage et son recueil en embrayage iconotextuel
Maus, on le sait, est un roman graphique écrit et dessiné par Art Spiegelman, qui raconte les entretiens de l'auteur avec son père, Vladek, dans les derniers mois de sa vie. Partant des témoignages du vieil homme, survivant des camps d'extermination, l'œuvre raconte en textes et images la jeunesse de Vladek, son mariage avec Anja, puis la guerre et les camps. À travers le récit, c'est la destinée de la communauté juive qui est retracée, face à la montée du nazisme et à la shoah.
L'une des particularités de Maus est qu'il raconte deux histoires à la fois : celle d'Artie rendant visite à son père, celle du père se remémorant sa vie. Dans la BD, l'enchâssement des deux récits, typique des narrations de seconde main, prend un tour inhabituel. Le texte et l'image, embrayés ou non sur les deux plans de l'énonciation, produisent sur le récit du père un effet de perspective, au propre comme au figuré. Dans Maus, ce n’est pas seulement la parole de Vladek qui est mise en images, c'est tout le dispositif de captation et de réception de cette parole qui est mis en scène.

Bibliographie
Bardizbanian, A., 2015, "De la médiation à la médiatisation du témoignage : formes du trauma et de sa transmission dans Maus d'Art Spiegelman", Sillages critiques, n°19.
Haudot, J., 2009, "Bande dessinée et témoignage : la mise en récit de la Shoah", Hermès, n°54, 155-160.
Heinich, N., 1998, "Le témoignage, entre autobiographie et roman : la place de la fiction dans les récits de déportation", Mots, n°56, 33-49.
McGlothlin, E., 2003, "No Time like the Present : Narrative and Time in Art Spiegelman's Maus", Narrative, n°11 (2), 177-198.
Ribière, M., 2001, "Maus. A Survivor’s Tale by Art Spiegelman : a second-hand narrative in comic-book form", in Ribière M. & Baetens, J. (dir.), Time, Narrative and the Fixed Image / Temps, narration et image fixe (p. 131-143), Amsterdam/Atlanta, Rodopi.

Jean-Paul Meyer est enseignant-chercheur à l'université de Strasbourg, où il enseigne la linguistique et la didactique du français. Ses travaux portent sur les formes et les domaines de la littéracie, notamment la littéracie visuelle. Il a publié sur les relations texte-image dans la bande dessinée, le roman illustré, l'image didactique, etc. Depuis quelque temps, il se consacre plus spécialement à la question des adaptations d'œuvres littéraires en bande dessinée, qu'il étudie dans une perspective sémantique et sémiotique.
Cinq articles récents de Jean-Paul Meyer (autour du thème)
Meyer, J.-P., "Diffraction de l'image narrative : Sherlock Holmes dans le vitrail", in Machinal, H., Menegaldo, G., Naugrette, J.-P. (dir.), Sherlock Holmes, un nouveau limier pour le XXIe siècle, PU de Rennes, 2016, Colloque de Cerisy, 273-287.
Arena, D. B., Arena-Pastorello, A., Meyer J.-P., "Gestes pour écrire et lire à l'heure des appareils numériques", Revue de Recherches en Littératie Médiatique Multimodale, vol. 3, 2016 [en ligne].
Meyer, J.-P., "Les aventures de Blueberry en BD : Une sémiographie du western", in Menegaldo, G., Guillaud, L. (dir.), Le western et les mythes de l'Ouest, PU de Rennes, 2015, Colloque de Cerisy, 532-546.
Meyer, J.-P., "Aspects idéographiques de l'écriture enfantine. L'empreinte du corps dans le signifiant graphique", in Abel, F., Delbraccio, M., Petit, M. (dir.), Écriture(s) et psychanalyse : quels récits ?, Hermann Éditeurs, 2015, Colloque de Cerisy, 79-96.
Meyer, J.-P., "Pour une littéracie visuelle", Spirale, n°53, 2014, 133-144 [en ligne].

Dominique MEYER-BOLZINGER : Raconter l'enquête : un art du portrait
Que s'est-il passé entre la naissance du roman policier à la fin du XIXe siècle et ce début de XXIe où l'on constate l'omniprésence du récit d'enquête ? La diffusion du récit d'enquête hors du roman policier est liée aux transformations du genre et à sa progressive légitimation, dans lesquelles Simenon et Modiano jouent un rôle qu'il faut souligner. Ce transfert de la structure narrative de l'enquête, qui permet l'inscription de la narration dans le récit, provoque aussi une mutation du récit d'enquête, récit d'intrigue s'il en est, en art du portrait, en équilibre parfois instable entre unification et fragmentation.

Corpus provisoire
Artières Philippe, Vie et mort de Paul Gény, 2013.
Audin Michèle, Une vie brève, 2013.
Boltanski Christophe, Le Guetteur, 2018.
Bosc Adrien, Constellation, 2014.
Modiano Patrick, Rue des Boutiques Obscures, 1978.
Modiano Patrick, Dora Bruder, 1997.
Simenon Georges, Maigret et la jeune morte, 1954.

Dominique Meyer-Bolzinger est maîtresse de conférences à l'université de Haute-Alsace (Mulhouse). Spécialiste de l'enquête, elle s'intéresse tout particulièrement aux méthodes d'investigation fictive, à l'imaginaire de l'enquête et aux transferts du roman policier vers la littérature. Elle est l'auteure de plusieurs articles sur ces questions, en particulier sur les traces du roman policier dans l'œuvre de Patrick Modiano.
Publications
Meyer-Bolzinger Dominique, "Scène et piste : spatialité du récit d'enquête", in Y. Calbérac, R. Ludot-Vlasak, Textualités et spatialités, Savoirs en prisme, n°8, 2018 [en ligne].
Meyer-Bolzinger Dominique, "Raconter l'enquête / raconter l'histoire : la scène finale des romans policiers", in Dialogues Mulhousiens, n°3, Intervention(s), Journées Doctorales des Humanités 2018, sous la direction d'Inkar Kuramayeva et Régine Battiston, janvier 2019, p. 217-225 [en ligne].
Meyer-Bolzinger Dominique, La méthode de Sherlock Holmes, de la clinique à la critique, Campagne Première, 2012.
Meyer-Bolzinger Dominique, "L'écriture policière de Modiano, ou l'enquête en suspens", in Gilles Menegaldo, Maryse Petit (dir.), Manières de noir. La fiction policière contemporaine, Colloque de Cerisy, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 265-277.
Meyer-Bolzinger, Dominique, "Investigation et remémoration : l'inabouti de l'enquête chez Patrick Modiano", in C. Reggiani, B. Magné (dir.), Écrire l'énigme, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2007, p. 231-239.

Aurélie Lila PALAMA : "L'enquête est finie !". Énigme et aventure dans les romans de Pierre Bottero
L'enquête, dans les romans de Pierre Bottero, apparaît comme un marqueur générique du réalisme. Elle apparaît dans les romans du quotidien plus que dans les œuvres de fantasy ; mais c'est surtout dans les fictions mixtes, celles qui jouent sur l'articulation du naturel et du surnaturel, qu'elle prend tout son sens. Si l'on n'apprend guère à quel moment commencent les enquêtes qui s'y trouvent mentionnées, leur fin marque le basculement des héros dans l'aventure et s'accompagne pour eux d'une prise de conscience de leur singularité, de leur mission. À la phase d'enquête, parsemée de simples mésaventures, succèdent la quête et l'aventure véritable, impliquant un risque de mort, conformément à la définition de Jean-Yves Tadié. L'enquête, dans ce contexte, apparaît comme une forme dévaluée de l'aventure, un genre frappé au sceau de la clôture, incompatible avec l'imaginaire ouvert d'un auteur toujours enclin à ouvrir de nouvelles portes sur de nouveaux mondes de fiction.

Maryse PETIT : La dissolution du policier (romans de Sandrine Collette, Hervé Le Corre, Frank Bouysse)
Des auteurs contemporains français sont publiés, chroniqués, commentés sous la catégorie désormais reconnue de "polar". De leurs romans, le lecteur attend la découverte, puis la résolution d'un (ou de plusieurs) crime(s), au long d'un parcours semé d'indices, de suppositions, de pistes, vraies ou fausses, guidé par la figure tutélaire d'un enquêteur, qui, policier ou pas, s'empare de la posture et de l'affaire et est en responsabilité de la mener à bien. Tel est le schéma de base de l'"enquête", qu'elle soit menée dans un milieu policier, médical, journalistique, et décrite dans une publication journalistique, romanesque ou policière. Pourtant, certains auteurs de "polars" semblent désormais s'écarter de ce schéma, en en brouillant les lignes : rôles traditionnels (victime, coupable, entourage touché…) disséminés entre plusieurs personnages, absence d'enquêteur, crime longtemps inconnu, résolution tronquée… Le devenir de la structure d'enquête, largement répandue désormais dans d'autres genres littéraires, serait-il justement de disparaître de son terrain d'origine ? Ou d'évoluer de telle sorte que se pose la question de l'identification : qu'est-ce qui ferait alors la spécificité du polar comme genre ?

Maryse Petit, maître de conférences honoraire de l'université de Lille, membre associé du laboratoire Cecille, a depuis quelques années centré son travail de recherche sur le statut et les codes du roman policier. Elle a, à cet égard, co-dirigé deux colloques de Cerisy : La fiction policière aujourd'hui (2007) et Le goût du noir (2013).

Dennis TREDY : Comment séparer le vrai du faux ? L'explosion actuelle des séries documentaires True Crime et l'inter-perméabilité des faits réels et de la fiction
La fascination du public anglo-saxon pour les "vrais" témoignages de criminels et pour l'exposition détaillée des crimes les plus crapuleux ne date pas d'hier. On peut citer le succès des "rogue biographies" au début du XVIIIe siècle, phénomène ayant engendré les premiers romans en anglais, ou bien l'attrait des "penny dreadfuls" à la fin du XIXe siècle. Cela dit, le roman true crime tel qu'on l'entend aujourd'hui a percé il y a 50 ans aux États-Unis, notamment avec De sang froid de Truman Capote (1966) et surtout avec Helter Skelter de Vincent Bugliosi (1974), ce dernier étant lui-même le procureur dans le procès de Charles Manson, sujet du récit. À la télévision, par contre, les docu-séries racontant de vrais crimes et réelles enquêtes n'avaient pas trop la côte auprès des téléspectateurs, n'étant presque exclusivement que des émissions bon marché et d'un sensationnalisme grossier, reléguées à de petites chaînes dédiées et à une diffusion en heures creuses sur les autres chaînes. Comment expliquer alors la véritable explosion actuelle des séries true crime, certaines de grande qualité, à la télévision américaine, avec par exemple la diffusion de plus d'une trentaine de docu-séries criminelles différentes en 2018 ? Une explosion de true crime déclenchée vraisemblablement en 2015 par le succès inattendu de Making a Murderer, une docu-série marquante qui a mis sérieusement en doute l'inculpation des deux hommes incarcérés depuis 2007 pour le meurtre d'une jeune photographe, Teresa Halbach. Cette communication, en plus d'expliquer ce phénomène, cherche à décortiquer les manières dont ces "enquêtes d'enquêtes" sont menées, leur sérialité remaniée et les formules employées, qui mélangent vérité et fiction, témoignages et déductions, images d'archives et reconstitutions par des acteurs. Comment et pourquoi ce genre télévisuel mal-aimé est-il devenu soudainement l'un des genres de séries les plus populaires ? Nous ouvrons notre enquête…

Dennis Tredy est maître de conférences en littérature américaine à l'université de Paris III - Sorbonne Nouvelle et co-fondateur de la Société Européenne des Études Jamesiennes (ESJS). Il a publié trois volumes sur James, Reading Henry James in the Twenty-First Century (2019), Henry James and the Poetics of Duplicity (2013) et Henry James's Europe : Heritage and Transfer (2011), ainsi que de nombreux articles sur James et d'autres auteurs américains. Il a également publié des études sur l'adaptation filmique des romans américains, ainsi que des études sur la série télévisée américaine, notamment sur la sitcom et sur l'adaptation des émissions radio au milieu du XXe siècle, et sur la représentation des minorités et de la contreculture dans les années 1950, 1960 et 1970.

Charlotte WADOUX : En lisant, en enquêtant : l'enquête intertextuelle dans les romans néo-Victoriens
On dit souvent du roman néo-Victorien que sa structure repose sur un mouvement double: récit rétrospectif se tournant vers le dix-neuvième siècle, il n'en reste pas moins critique quant à la société contemporaine d'où il émerge. Les critiques du genre, telles Rosario Arias et Patricia Pulham s'accordent pour dire que la trace, considérée comme présence d'une absence, est le paradigme qui définit ces romans. On voit bien dans cette structure double, la structure du roman policier telle que définie par Todorov et, dans le paradigme de la trace, nous retrouvons le signe d'une littérature indiciaire. On verra également que les réécritures d'œuvres inachevées, telles Le Mystère d'Edwin Drood (1870) de Charles Dickens, constituent de véritables "textes parallèles", pour reprendre l'expression de Fabienne Soldini: "l'auteur contemporain est lui-même lecteur, écrivant une solution possible du mystère". Il s'agira donc de voir comment les romans néo-Victoriens, dans leur rapport intertextuel au passé, s'approprient la structure policière et font de leur lecteur, un lecteur-détective des pistes intertextuelles. Nous verrons que cette démarche dynamise la réécriture qui devient moyen de médiation entre le lecteur contemporain et la littérature victorienne.

Charlotte Wadoux est doctorante à l'université Sorbonne Nouvelle Paris 3 et à l'université de Kent à Canterbury. Sa recherche porte sur la fiction néo-Victorienne, en particulier, les réécritures des romans de Charles Dickens. Sa thèse envisage ces réécritures sous l'angle du mode de la détection. La réécriture inviterait donc le lecteur à "jouer les détectives". Elle a publié l'article "Dickens and his Doppelgangers : Playing Detective in Neo-Victorian Fiction" dans le journal Litterae Mentis [en ligne].
Bibliographie
ARIAS, Rosario, "Traces and Vestiges of the Victorian Past in contemporary Fiction", in Neo-Victorian Literature and Culture : Immersions and Revisitations, Nadine Boehm-Schnitker and Susanne Gruss (eds.), New York; London, Routldege, 2014, pp. 111-122.
ARIAS, Rosario et Patricia Pulham (eds), Haunting and Spectrality in Neo-Victorian Fiction : Posessing the Past, New York, Palgrave Macmillan, 2010.
HEILMANN, Ann et Mark Llewellyn, Neo-Victorianism : The Victorians in the twenty-first century 1999-2009, New-York, Palgrave Macmillan, 2010.
TODOROV, Tzvetan, Poétique de la prose choix, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1978.
SOLDINI, Fabienne, "La lecture de romans policiers : une activité cognitive", Langage & société, vol. 76, 1996, pp. 75-103.