Programme 2019 : un des colloques


LA NÉGATION À L'ŒUVRE DANS LES TEXTES


DU LUNDI 22 JUILLET (19 H) AU LUNDI 29 JUILLET (14 H) 2019

[ colloque de 7 jours ]



DIRECTION :

Agnès FONTVIEILLE-CORDANI, Nicolas LAURENT


ARGUMENT :

Comment la négation opère-t-elle dans les textes littéraires ? La négation, qui traverse toutes les disciplines des sciences humaines, a donné lieu à des travaux considérables en logique, en philosophie, en psychanalyse ou en linguistique. Mais son fonctionnement dans les œuvres n'a pas encore fait l'objet d'une approche stylistique générale tant les mots grammaticaux — plus instructionnels que conceptuels — peuvent passer inaperçus. L'objet du présent colloque est d'examiner le "travail" en contexte des formes négatives, dans le sillon desquelles seront aussi considérés la négation lexicale et ce qui relève, plus largement, de la négation sémantique, voire de la "négativité".

Par sa visée discursive, la négation est au cœur des genres argumentatifs. Quels jeux propres au dialogue et au(x) dialogisme(s) peut-on observer dans le théâtre, dans l'essai, mais aussi dans d'autres genres non immédiatement interactionnels ? Par ailleurs, la négation est le ressort essentiel de nombreuses figures : comment fonctionnent-elles en contexte ? Et de quelle manière la négation interagit-elle avec les autres figures ? Comment, enfin, envisager la contrepartie référentielle de la négation, sa puissance de représentation ? Comment, entre dit et non-dit, les mots négatifs posent-ils la question des limites du langage lorsqu'ils servent paradoxalement à dire ce qui n'est pas — selon les ontologies diversifiées de l'absence, de l'inexistence, du néant ?

Ouverte à tous, cette rencontre offrira un grand moment d'échange et de débat entre stylisticiens de tous horizons, spécialistes de genres et de siècles différents (XVIe-XXIe). Une exposition du plasticien franco-viennois Hervé Massard sera organisée dans les lieux, et offrira l'occasion d'un échange avec l'artiste.


COMMUNICATIONS (suivies de débats) :

* Claire BADIOU-MONFERRAN : Coordination négative : le moment "classique"
* Sémir BADIR & Thomas FRANCK : Rhétoriques de la négation dans l'œuvre de Roland Barthes : de la démystification au neutre
* Romain BENINI : La négation dans l'écriture métrique : quels enjeux ?
* Fabienne BOISSIERAS : Mouvements involontaires et renversements spectaculaires : les opérations négatives dans les comédies de Marivaux
* Marc BONHOMME : Modalités et fonctions de la négation dans l'interrogation rhétorique. Le cas des Fables de La Fontaine
* Stéphane CHAUDIER : La négation en chanson
* Suzanne DUVAL : Négation et bien-dire épistolaire à l'époque classique
* Agnès FONTVIEILLE-CORDANI & Nicolas LAURENT : Introduction
* Pierre-Yves GALLARD : Pragmatique de la négation chez les moralistes classiques : vers la construction d'une morale négative
* Lucile GAUDIN-BORDES : "Elle n'avait rien à voir, aussi bien était-elle…", négation et étalement discursif dans Un été de glycine de Michèle Desbordes
* Martine GROULT & Denis VIGIER : D'Alembert et la négation dans l'Encyclopédie
* Emily LOMBARDERO : Aimer ou ne pas haïr : la litote en questions dans les nouvelles historiques et galantes
* Sophie MILCENT-LAWSON : Romances sans paroles et sourire sans chat. Négation et reconfiguration du sens dans les syntagmes de type N1 sans N2
* Claude MULLER : Le rôle de la négation dans quelques récits et textes à présentation autobiographique
* Sybille ORLANDI : La négation chemin faisant : poésie et via negativa au XXe siècle
* Christelle REGGIANI : La négation comme "usage du monde" : la poétique négative du récit de voyage
* Isabelle SERÇA : Nier est-ce contredire ou dire l'absence ?
* Stéphanie THONNERIEUX : Négation et poésie du deuil : les morts (ne) sont plus que des mots
* Sandrine VAUDREY-LUIGI : La négation dans l'œuvre de Maylis de Kerangal : de la syntaxe au stylème
* Roselyne de VILLENEUVE : D'un Cid à l'autre : négation et "tragédisation"
* Philippe WAHL : Beckett tardif. La négation comme opérateur esthétique
* Ilias YOCARIS : "Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit" : polyphonie et (dé)négation dans Les Bienveillantes

TABLE RONDE :

* Autour de Michèle AUDIN, en présence de l'écrivaine

RENCONTRE-EXPOSITION :

* La Mer à Bord, avec le plasticien franco-viennois Hervé MASSARD


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Claire BADIOU-MONFERRAN : Coordination négative : le moment "classique"
La réflexion portera sur le coordonnant négatif en n- (ne, ni, ny). Elle montrera à son sujet par quelles procédures et sous quelles conditions le français classique (au sens large, conduisant du second tiers du XVIIe siècle au troisième quart du XVIIIe siècle), "réanalyse" en faits de style des phénomènes participant jusqu'ici des faits de langue. Seront notamment étudiés :
(1) le réemploi "polyphonique" et "réfutatoire" du coordonnant négatif en "atmosphère non pleinement positive" — notamment, dans les propositions interrogatives et les systèmes comparatifs de modalité positive;
(2) le réemploi quasi "figural" (figures d'emphase : amplification, hyperboles…) du coordonnant en n- dans certains contextes "pleinement négatifs" — celui de la négation à trois termes [Ni / (Ni…ni)…ne…pas], ou encore celui des négations à deux termes (adverbe ne et coordonnant négatif) combinant, de manière presque inédite dans l'histoire au long cours du français, ni poly-syndétique et adverbe de surenchère, suivant le format [ni X ni même Y];
(3) la reconfiguration "scalaire" de l'opposition ni vs ni…ni — le coordonnant simple servant un principe de "hiérarchie dans l'équivalence" et la négation polysyndétique venant neutraliser ce principe.
Succédant au moment "logique" (français médiéval et préclassique) de la coordination négative, et précédant à son moment "grammatical" (français moderne et contemporain), le français classique en constitue le grand tournant "argumentatif". Cet infléchissement pragmatique, qui, toute proportion gardée, fut assez largement exploité et recyclé par la stylistique de genre et la stylistique d'auteur contemporaines, invite à ouvrir encore davantage les définitions du style à leur composante historique: celle du "style d'époque".

Claire Badiou-Monferran est professeur de langue et stylistique à l'université de Lorraine. Spécialiste de linguistique diachronique et de stylistique historique, ses travaux de recherche portent principalement sur le français classique. Elle est notamment la coordinatrice d'un numéro collectif sur "la négation en français classique" (revue Le français moderne, 2004, n°143).
Bibliographie
Antoine, G. (1958-1962), La coordination en français, Paris, d’Artrey.
Badiou-Monferran, C. (2000), Les conjonctions de coordination, ou "l'art de lier ses pensées" chez La Bruyère, Paris, Champion.
Badiou-Monferran, C. (2002), "Coordonner : (qu') est-ce (qu') ajouter ?", in J. Authier-Revuz & M.-C. Lala (éds), Figures d'ajout. Phrase, texte, écriture, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, p. 97-110.
Badiou-Monferran, C. (2003), "Représentations du français classique dans les grammaires modernes : l'exemple de la coordination négative par ni", XVIIe siècle et modernité, dir. Hélène Merlin-Kajman, XVIIe siècle, n°223, p. 237-249.
Badiou-Monferran, C. (Dir.) (2004), La négation en français classique, Langue française, n°143.
Badiou-Monferran, C. (2004), "Négation et coordination en français classique : le morphème ni dans tous ses états", Langue française, n°143, p. 69-92.
Badiou-Monferran, C. (2005), "Psychomécanique et évolution de signifiant : le cas du coordonnant négatif à l'aube du français moderne", Langue française, n°147, p. 84-97.
Badiou-Monferran, C. (2006), "Cohérence et cohésion en français classique : l'exemple de l'opposition "ne / ni […] aussi" vs "ne / ni non plus"", in F. Calas (dir.), Actes du colloque des 17-19 février 2005, "Cohérence et Discours", Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, coll. "Études linguistiques", p. 229-240.
Badiou-Monferran, C. (à par.), "Sémantique des coordonnants et, ou, ni", in C. Marchello-Nizia, B. Combettes, S. Prévost & T. Scheer (éds), Grande Grammaire Historique du français, chap. 41.3, Berlin, De Gruyter.
Jaubert, A. (2013), "Littérarité, style et décalage pragmatique", in C. Badiou-Monferran (éd.), La Littérarité des belles-lettres : un défi pour les sciences du texte ?, Paris, Classiques Garnier, p. 225-239.
Laurent, N. (2013), "Du discours à l'œuvre", in C. Badiou-Monferran (éd.), La Littérarité des belles-lettres : un défi pour les sciences du texte ?, Paris, Classiques Garnier, p. 197-211.
Vaugelas, C., F. de ([1647], 2009. Éd. Z. Marzys), Remarques sur la langue française, Genève, Droz.

Sémir BADIR & Thomas FRANCK : Rhétoriques de la négation dans l'œuvre de Roland Barthes : de la démystification au neutre
La pensée de Roland Barthes s'est durablement portée sur la négation. Elle en a exploré divers aspects, parmi lesquels : la critique ni-ni, la démystification de la doxa dans les Mythologies, la dénégation, l'exemption de sens dans Sade, Fourrier, Loyola, l'énonciation impossible dans une analyse du conte d'E. A. Poe "La vérité sur le cas de M. Valdemar", le manque dans Fragments du discours amoureux, enfin le neutre dans le cours dédié à ce thème, neutre qu'il prend soin de distinguer du "ni… ni…" en en faisant un principe actif (quoique négatif). Or Roland Barthes n'est sans doute pas un penseur comme d'autres; il se voyait comme un penseur de phrases ou, pour le dire plus simplement, comme un écrivain essayiste. Dans cette communication, nous voudrions examiner comment cette pensée a pu s'imprégner dans une écriture et s'exprimer dans des singularités rhétoriques, énonciatives et syntaxiques. Barthes cherchait en effet une nouvelle façon d'écrire, en particulier une façon d'écrire dans le genre de l'essai qui se déroberait à la rhétorique classique de l'argumentation, considérée comme trop antagonique. Nous suivrons cette recherche au fil des œuvres, en prenant à témoin l'usage des diverses formes d'expression de la négativité qui s'y manifeste.

Références bibliographiques
Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
Roland Barthes, Sade, Fourrier, Loyola, Paris, Seuil, 1971.
Roland Barthes, "Analyse textuelle d'un conte d'Edgar Poe", in C. Chabrol, Sémiotique narrative et textuelle, Paris, Larousse, 1973.
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.
Roland Barthes, Le Neutre. Cours au Collège de France 1977-1978, Paris, Seuil-IMEC, 2002.
Bernard Comment, Roland Barthes, vers le neutre, Paris, Bourgois, 1991.
Daniel Fischlin (ed.), Negation, Critical Theory, and Postmodern Textuality, Dordrecht, Springer, 1994.
Michèle Gendreau-Massaloux, "La déliaison", Parcours de Barthes. Communications, 63, 1996, pp. 185-192.
Irène Langlet, "Inactualités des Mythologies ?", in M. Macé et A. Gefen (dir.), Barthes, au lieu du roman, Paris, Desjonquères-Nota Bene, 2002, p. 127-132.
Anne Longuet Marx, "Des paradoxes du neutre", Parcours de Barthes. Communications, 63, 1996, pp. 175-184.
Mathieu Messager, ""Par elle me vient une existence dramatique" : Roland Barthes et la grammaire", Revue Roland Barthes, 1, 2014 [en ligne].
Claude Stéphane Perrin, Le neutre et la pensée, Paris, L'Harmattan, "Ouverture philosophique", 2009.
Victor J. Vitanza, Negation, Subjectivity, and The History of Rhetoric, Suny Press, 1996.

Sémir Badir est maître de recherches du Fonds de la Recherche Scientifique-FNRS à l'université de Liège. Ses intérêts de recherche visent les aspects épistémologiques des théories linguistiques et sémiotiques, qu'il développe notamment dans le collectif Lttr 13, ainsi que les modèles conceptuels appliqués aux formes artistiques. Il a co-dirigé une vingtaine d’ouvrages et numéros de revue (Protée, Semen, Semiotica, Visible…), parmi lesquels, parus en 2017, Pratiques émergentes et pensée du médium (avec François Provenzano) et L'image peut-elle nier ? (avec Maria Giulia Dondero). Il est co-responsable de plusieurs projets internationaux de recherche (avec Waldir Beividas, convention WBI-CAPES 2011-2013; avec Nicolas Couégnas, Driss Ablali et Érik Bertin, projet ANR 2014-2017).
Publications
Hjelmslev, Belles-Lettres, 2000.
Saussure. La langue et sa représentation, L'Harmattan, 2001.
Épistémologie sémiotique. La théorie du langage de Louis Hjelmslev, Honoré Champion, 2014.

Thomas Franck est doctorant en philosophie politique et en rhétorique à l'université de Liège et prépare une thèse de doctorat sur la réception de Theodor Adorno dans les revues françaises, et plus précisément dans Arguments et Communications.
Publications
Lecture philosophique du discours romanesque, Lambert-Lucas, 2017.
À codirigé le 12e numéro des Cahiers du GRM intitulé "Matérialités et actualité de la forme revue".

Romain BENINI : La négation dans l'écriture métrique : quels enjeux ?
La négation, avec les contraintes syntaxiques et prosodiques qu'elle suppose, permet de faire émerger plusieurs éléments complexes de la structuration du vers classique. D'un point de vue général, il s'agira de cerner les éléments en question et d'observer ce que la place de la négation dans les vers nous dit de la concordance et de son évolution : comment les différents mots et morphèmes négatifs mettent-ils au jour les spécificités de la langue des vers ? Cette tentative de description s'accompagnera d'un travail d'historicisation des phénomènes en question, en comparant l'usage de la négation dans les vers à travers plusieurs pièces, l'une de Racine, l'autre de Népomucène Lemercier, la dernière de Hugo. Une dernière étape de cette présentation consistera à interroger, en fonction des phénomènes observés et en confrontation avec l'économie générale des pièces, les enjeux stylistiques que les divers usages métriques de la négation peuvent y représenter.

Romain Benini est maître de conférences à l'UFR de langue française de Sorbonne Université. Il est l'auteur d'une thèse sur la métrique et la stylistique des chansons imprimées pendant la deuxième République et le co-organisateur, avec F. Dell, du Séminaire de Métrique Générale.

Marc BONHOMME : Modalités et fonctions de la négation dans l'interrogation rhétorique. Le cas des Fables de La Fontaine
L'interrogation rhétorique implique la négation selon deux configurations : soit une interrogation positive est identifiable comme une assertion négative implicite; soit une interro-négation est interprétable comme une assertion positive implicite. Nous nous proposons d'approfondir le fonctionnement de telles inversions de valeur de vérité dans le corpus représentatif des Fables de La Fontaine, en liaison avec l'organisation stylistique de cette œuvre. Dans un premier temps, nous analyserons les modalités de ces basculements du sens en soulignant le rôle de leurs indices syntaxiques, l'incertitude fréquente de leurs orientations, ainsi que leur dépendance étroite du cadre narratif des fables. Dans un deuxième temps, nous montrerons la polyvalence fonctionnelle de la dimension négative attachée aux interrogations rhétoriques de ces fables. Celle-ci y endosse des fonctions variables suivant les contextes : énonciatives (dilution des prises en charge des énoncés), communicationnelles (pseudo-dialogisme) et argumentatives (impositions / rejets de points de vue).

Marc Bonhomme est professeur émérite de linguistique française à l'université de Berne.
Publications
Figures clefs du discours, Le Seuil, 1998.
Discours métonymique, Peter Lang, 2006.
L'Argumentation publicitaire [avec Jean-Michel Adam], Armand Colin, 2012.
Pragmatique des figures du discours, Champion, 2014.
Il a aussi publié de nombreux articles dans les domaines de la rhétorique, de l'histoire de la langue française et de l'analyse du discours.

Suzanne DUVAL : Négation et bien-dire épistolaire à l'époque classique
Au XVIIe siècle, l'essor de la littérature épistolaire imprimée favorise l'émergence de modèles de belle prose, et, en leur sein, de patrons stylistiques circulant dans l'ensemble de la production lettrée. Les années 1620, marquées par l'épisode de la querelle des Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac, présentent à la recherche en stylistique un corpus épistolaire peu étudié dans cette perspective, et particulièrement intéressant pour comprendre les évolutions du beau style et la manière dont l'imaginaire du purisme langagier informe les pratiques d'écriture. Les usages de la double et triple négation y sont particulièrement saillants et s'inscrivent dans des figures d'euphémisme et de litote. Leur observation met en évidence la dynamique interactive de la négation et son lien avec l'oralité : la multiplication des négations dans une séquence écrite resserrée met en scène la spontanéité d'un discours qui s'ajuste à son destinataire au fur et à mesure qu'il s'énonce. À ce titre, ces patrons de négation, qui à première vue s'apparentent à une préciosité stylistique et nuisent à la lisibilité du discours, s'inscrivent en réalité dans une rhétorique du naturel caractéristique de l'époque envisagée.

Suzanne Duval est Maître-Assistante à l'université de Lausanne, au sein de l'équipe de linguistique française. Elle est spécialiste des patrons stylistiques de la prose fictionnelle et épistolaire à l'époque classique.
Publication
La prose poétique de l'époque baroque (1571-1670), Paris, Garnier, 2017.

Pierre-Yves GALLARD : Pragmatique de la négation chez les moralistes classiques : vers la construction d'une morale négative
Il est un point sur lequel les moralistes classiques s'accordent: la connaissance morale est nécessairement incomplète et incertaine, et toute tentative de réduire la morale en système est vouée à l'échec. C'est pourquoi, à défaut d'établir un savoir positif en matière de morale, les moralistes classiques tentent d'approcher au mieux leur objet, par la négation : ne pouvant énoncer ce qu'est la vertu, ils dénoncent ce qu'elle n'est pas. Nous proposerons une analyse stylistique de la négation dans les œuvres de Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld et La Bruyère. Il s'agira la fois d'établir une pragmatique de la négation dans ce corpus et d'interroger l'épistémè des moralistes classiques, d'éclairer leur rapport à la vérité et aux conditions linguistiques de son expression. Nous nous intéresserons plus particulièrement aux négations à portée métalinguistique : interrogeant le vocabulaire de la morale, ces négations attaquent le mal à la racine; elles déconstruisent des évidences portées par une institution d'autant plus puissante que son influence est imperceptible: le langage.

Pierre-Yves Gallard est ATER à l'université Nice Sophia Antipolis et membre du laboratoire Bases, Corpus, Langage (UMR 7320). Ses recherches portent sur la stylistique, la linguistique de l'énonciation et le français classique. Il a soutenu en 2016 une thèse sur les moralistes classiques, publiée aux éditions Classiques Garnier sous le titre Paradoxes et style paradoxal : l'âge des moralistes.

Lucile GAUDIN-BORDES : "Elle n'avait rien à voir, aussi bien était-elle…", négation et étalement discursif dans Un été de glycine de Michèle Desbordes
On trouve dans le roman de Michèle Desbordes, Un été de glycine (Verdier, 2005), un usage particulier de la négation consistant à poser comme point de départ de la description d'un objet non pas ce qu'il est mais une sorte de définition par défaut, un "ce qu'il n’est pas" (vs ce qu'on attendrait qu'il soit). J'examinerai dans un premier temps les configurations discursives associées à cet usage, y compris figurales, puis questionnerai leur pertinence contextuelle sous les angles sémantique, dialogique, et intertextuel, afin de montrer comment le "par défaut" affiché de la négation non seulement sert la dynamique textuelle, allant parfois jusqu'à la séquencer, mais accompagne au long cours les étapes de la construction discursive du référent.

Lucile Gaudin-Bordes est maître de conférences en linguistique à l'université de Toulon, membre du laboratoire Babel EA-2649. Ses travaux portent sur l'analyse pragma-énonciative des figures du discours et la question des normes discursives et textuelles. Outre plusieurs articles consacrés au rapport à la norme chez Philippe Beck et Emmanuelle Pireyre, elle a codirigé avec Michèle Monte l'ouvrage Normes textuelles : émergence, variations et conflits (PU de Franche-Comté, 2017).

Martine GROULT & Denis VIGIER : D'Alembert et la négation dans l'Encyclopédie
Pour fournir des définitions les plus justes possibles, objet majeur dans l'Encyclopédie, d'Alembert s'est donné pour tâche d'avancer des preuves. Dans notre communication, nous nous intéresserons à la "querelle des forces vives" (P. Costabel, 1989) où il s'oppose essentiellement aux Jésuites et à Leibniz sur la question de la définition de la Force. À partir d’un corpus contrôlé d'articles extraits de la version de l'Encyclopédie disponible en ligne sur le site de l'ARTFL (http://encyclopedie.uchicago.edu), nous proposerons une analyse à deux voix articulant approche linguistique de l'opération de négation et mise au jour du rôle qu'elle joue dans les ressorts du raisonnement scientifique et de la rhétorique de la preuve.

Martine Groult est spécialiste de d'Alembert et de l'Encyclopédie. Ses recherches au CNRS se focalisent sur les rapports entre la philosophie et la science dans l'Encyclopédie puis entre les dictionnaires de l'Encyclopédie méthodique de C.-J. Panckoucke.
Publications
D'Alembert et la mécanique de la vérité dans l'Encyclopédie, Paris, Champion, 1999.
Savoir et matières : pensée scientifique et théorie de la connaissance de l'Encyclopédie à l'Encyclopédie méthodique, Paris, CNRS Éditions, 2011.
L'Encyclopédie ou la création des disciplines, Paris, CNRS Éditions, 2003.

Denis Vigier est linguiste. Son travail se situe à l'interface de la syntaxe, de la sémantique et du discours et intègre l'approche instrumentée sur corpus.
Publications
Vigier D. (2017), "La préposition dans au XVIe siècle. Apports d'une linguistique instrumentée", Langages, 206 (2), 85-103.
Blumenthal P., Vigier D. (éds) (2017), Études diachroniques du français et perspectives sociétales, Berne, P. Lang, 314 p.

Emily LOMBARDERO : Aimer ou ne pas haïr : la litote en questions dans les nouvelles historiques et galantes
Au XVIIe siècle, Chimène n'est pas seule à "ne pas haïr" celui qu'elle aime : au contraire, la litote occupe une place de choix parmi les codes du discours galant, qui imposent leur joug rigoureux à la représentation littéraire des passions. Dans les nouvelles historiques et galantes de la fin du XVIIe siècle, les discours des personnages aussi bien que le récit lui-même semblent parfois saturés par les marques de la négation syntaxique, liées à la présence de nombreuses litotes fortement lexicalisées. En étudiant les emplois de la litote dans les nouvelles de la fin du XVIIe siècle, nous souhaitons, d'une part, interroger le lien qui unit cette figure à la négation, et, d'autre part, évaluer son rendement stylistique dans le corpus des nouvelles de la fin du XVIIe siècle. Nous ferons l'hypothèse que, loin d'être un poncif ininterrogé du discours galant, la litote vaut pour symbole des normes sociales et littéraires qui s'imposent à l'expression (notamment féminine) des passions, normes dont certains personnages — mais aussi certains auteurs — tendent à s'affranchir dans l'exercice singulier d'une parole, voire d'un style.

Emily Lombardero est attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) à l'université Lumière Lyon 2; elle prépare actuellement, sous la direction de Claire Badiou-Monferran, une thèse de doctorat sur la langue de la fiction dans les nouvelles historiques et galantes de la fin du XVIIe siècle.

Hervé MASSARD : La Mer à Bord
Œuvrer à ce qui met l'Absence en présence, œuvrer à la Représentation, c'est s'essayer à déconstruire les évidences. Dans la Représentation artistique, la Négation est une cheville ouvrière qui cherche à soustraire la Ressemblance du Vraisemblable. Elle donne à saisir ce qui n'est pas convenu mais qui est plus probable. La Représentation s'est imposée dans mon travail sur la Photographie, sans doute parce que celle-ci justement force la Ressemblance. Ainsi avec le temps, à l'exercice de la Soustraction, il n'a fini par rester qu'une marge infime. Une marge qui tend à la Négation et qui n'est pas théorique. La Mer à Bord est une histoire de cette Négation au travers des différents âges d'une intellection qui s'appose entre Réalité et Réel. Cette intervention présentera mon travail sur la Représentation, avec des visuels qui constituent autant de traces à ce propos.

Hervé Massard est un plasticien français, né en 1971, vivant à Vienne. Il a travaillé à la Photographie et l'a enseignée (chargé de cours entre autres à la Webster University) comme "pratique théorique". Depuis, il l'a portée sur un plan conceptuel et abstrait, où néanmoins la "Bildfindung" (le Devenir Image) reste au centre de la pratique. La Mer à Bord fut présentée à la foire internationale d'Art ArtAustria (Galerie Ruberl).

Claude MULLER : Le rôle de la négation dans quelques récits et textes à présentation autobiographique
Il en va des négations comme de beaucoup d'autres formes à valeur illocutoire : certains emplois ont une amplitude limitée et prosaïque, lorsqu'il s’agit de contester une assertion précédente ou de décrire par la négative un état de fait, alors que d'autres ont un rôle structurant, éclairent un chapitre ou plus encore de l'œuvre et par le riche contenu des implicites qu'elles dévoilent, représentent parfois l'ancrage formel d'une signification plus vaste, voire de la visée de l'auteur. Les récits se présentant comme des autobiographies, qu'elles soient réelles, déguisées ou fabriquées, utilisent souvent des négations dont le sens dépasse celui de l'événementiel, pour prendre une signification qui éclaire l'œuvre tout entière. La première phrase d'Un adolescent d'autrefois, roman de vieillesse de Mauriac, est négative : "Je ne suis pas un garçon comme les autres". Elle éclaire toute la suite de ce récit d'adolescence et d'éducation sentimentale. Tout à fait à la fin du livre, une autre formule négative lui fait écho, lorsque le narrateur plongé dans la foule parisienne se décrit ainsi : "À Paris, je ne suis personne". La formule n'est pas, dans ce contexte, auto-dépréciative, elle exprime plutôt une forme de libération. Dans d'autres cas, le narrateur oppose ce qu'il a été et ce qu'il est devenu : ainsi F. Nourissier (dans À défaut de génie) disant : "Je ne reconnais plus celui que j'ai cru être". Le sens de la même expression négative que chez Mauriac est bien différent : "…qui suis-je ? Personne. le miroir est vide". Il s'agit cette fois de l'évocation d'une déchéance due à la vieillesse et à la maladie. La formule prend son sens par le contexte général de l'œuvre. Des emplois peu usités dans la langue courante ne sont pas exclus. La négation qui décrit des événements non vécus par exemple. Encore dans Mauriac, ce pastiche du Flaubert de L'éducation sentimentale mis à la forme négative, où le narrateur se projette dans sa vison étriquée du futur : "Il ne voyagea pas, il ne connut pas la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il ne revint pas, parce qu'il n'était pas parti…". On se propose d'explorer des emplois de négation qui font sens dans quelques récits à coloration autobiographique des XXe et XXIe siècles.

Bibliographie
Simone de Beauvoir, La force des choses, Gallimard, 1963.
Antoine Compagnon, La classe de rhéto, Gallimard, 2012.
Régis Debray, Loués soient nos seigneurs, Une éducation politique, Gallimard, 1996.
François Mauriac, Un adolescent d'autrefois, 1969 (Garnier-Flammarion, 1982).
François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, 2000 (Folio, 2001).

Claude Muller, agrégé de lettres modernes, docteur d'État, est professeur émérite en Sciences du Langage à Bordeaux (Université Bordeaux Montaigne, et CNRS, UMR 5623). Une grande partie de son activité de chercheur a été consacrée à l'étude de la négation. Voir sur le site Claude Muller linguiste (principaux textes disponibles, sauf livres).
Principales publications
1991: La négation en français, Syntaxe, sémantique et éléments de comparaison avec les autres langues romanes, Droz, Genève.
1992: "La négation comme jugement", Langue Française, 94, 26-34.
1994: "La négation comme jugement : une application aux interronégatives", Linx, n°spécial "La Négation", dir. P. Attal.
2008: "La négation : un opérateur transversal", De Lingua Latina, revue de linguistique latine en ligne, n°1, 1-21.
2010: "La "concordance négative" revisitée, in Peter Blumenthal & Salah Mejri (Eds), Les configurations du sens, Beiheft 37, 2010, Zeitschrifit für französische Sprache und Literatur, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 73-88.
2012: "Négation directe vs. négation indirecte : quelle est la place des négatifs parmi les indéfinis en français ?", Linguarum Varietas, Pisa-Roma, Fabrizio Serra : Intorno alla negazione. Analisi di contesti negativi dalle lingue antiche al romanzo (Atti della giornata di studi, Roma, 26-2-2009, a cura di Mauro Lasagna, Anna Orlandini, Paolo Poccetti), 147-168.
2016: "La négation : le "côté obscur" de la référence, effets pragmatiques et conséquences grammaticales", in Emilia Hilgert, Silvia Palma, Pierre Frath et René Daval (Eds), Res per nomen V, Négation et référence, Epure (Presses de l'université de Reims), 121-137.
2017: "La distribution des indéfinis négatifs du français", Cahiers de lexicologie, n°111, 2017 - 2, La sémantique en France : un état des lieux (II), 193-214.

Sybille ORLANDI : La négation chemin faisant : poésie et via negativa au XXe siècle
La pratique de la "voie négative", dont on peut situer la naissance en Occident avec Denys l'Aréopagite, et qui place la négation au fondement même du geste énonciatif (on ne peut approcher le divin qu'en énonçant ce qu'il n'est pas), innerve nombre de créations poétiques au XXe siècle. Le corpus apophatique constitue ainsi une référence explicite dans des textes aussi différents que Le Contre-Ciel de René Daumal et Quelque chose noir de Jacques Roubaud, recueil auquel font écho plusieurs passages du "grand incendie de Londres". La via negativa se trouve alors vidée de son substrat théologique pour servir d'autres démarches: une ascèse individuelle chez Daumal, une écriture de l'absence chez Roubaud, qui fait du "de li non aliud" de Nicolas de Cuse une définition du geste poétique. L'enjeu de notre communication sera donc d'interroger les manifestations morphosyntaxiques de la négation chez ces poètes, tout en posant les jalons d'un imaginaire linguistique nourri de la lecture des théologiens médiévaux, mais aussi des troubadours, des kabbalistes et des penseurs orientaux.

Docteure qualifiée en langue et littérature françaises et en Sciences du langage, agrégée de Lettres modernes et ancienne étudiante à l'ENS de Lyon, Sibylle Orlandi est actuellement lectrice d'échange à l'université Statale de Milan et à l'Institut français Italia. Elle a soutenu en 2015, à l'université Lyon 2 Lumière, une thèse consacrée aux créations poétiques et plastiques de Ghérasim Luca et poursuit aujourd'hui des recherches en stylistique dans le champ de la littérature des XXe et XXIe siècles.

Christelle REGGIANI : La négation comme "usage du monde" : la poétique négative du récit de voyage
À partir d'un corpus varié de récits de voyages modernes et contemporains (des XIXe et XXe siècles) — incluant sans s'y limiter L'Usage du monde de Nicolas Bouvier —, on envisagera la négation comme une opération déterminée par la visée discursive propre à ce genre essayistique. On voudrait montrer comment la "bascule du sens" qu'elle met en œuvre acquiert dans ce cadre une pertinence particulière, au point de fonder une poétique négative capable de résoudre l'aporie constitutive d'un genre attaché par vocation à dire l'ailleurs avec les mots de l'ici. La négation apparaît alors, dans les termes de Georges Kleiber, comme un "mode de donation" des référents dont l'importance est cruciale dans l'économie poétique propre au récit de voyage, tenant à l'inflexion particulière imprimée à l'équilibre instable du "parti pris des choses" et du "compte tenu des mots".

Christelle Reggiani est professeure de stylistique française à la faculté des lettres de Sorbonne Université.
Publications
Rhétoriques de la contrainte. Georges Perec, l'Oulipo, Saint-Pierre-du-Mont, Éditions InterUniversitaires, 1999.
Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux XIXe et XXe siècles, Genève, Droz, 2008.
L'Éternel et l'Éphémère. Temporalités dans l'œuvre de Georges Perec, Amsterdam-New York, Rodopi, 2010.
Poétiques oulipiennes. La contrainte, le style, l'histoire, Genève, Droz, 2014.
Elle a également dirigé l'édition des Œuvres de Georges Perec dans la "Bibliothèque de la Pléiade" des éditions Gallimard (2017).

Stéphanie THONNERIEUX : Négation et poésie du deuil : les morts (ne) sont plus que des mots
Que la disparition d'un proche passe par un discours investi par la négation est une évidence (ne pas/plus être). Mais qu'est-ce qui est véritablement nié dans la poésie du deuil ? L'être disparu (entre désignation par "il/elle" et adresse en "tu"), le sujet lui-même ("je ne peux pas/plus…") et la possibilité de l'expression poétique ("la poésie peut/ne peut pas/ne peut que…"). L'étude de plusieurs textes de la seconde moitié du XXe siècle (Jaccottet, Roubaud, Esteban, Deguy, Emaz, Rouzeau et Fourcade) permettra de souligner, au-delà des récurrences, certains paradoxes et glissements dans les opérations de négation. Si la parole se trouve souvent confrontée au mot "rien" très polyvalent sur les plans syntaxique et sémantique (entre peu de choses et néant), elle cherche à donner au disparu un statut impossible : celui d'un absent-présent, d'un inexistant toujours là, dans une époque marquée par la crise des rites sociaux et de la spiritualité, et où l'écriture de l'intimité est désormais consciente des excès de l'expression subjective et de la naïveté d'une possible consolation poétique.

Bibliographie
Paul Eluard. Capitale de la douleur, M.-A. Gervais-Zaninger et S. Thonnerieux, Neuilly, Éditions Atlande, 2013.
Stylistique & méthode. Quels paliers de pertinence textuelle ?, M. Monte, S. Thonnerieux et P. Wahl (dir.), Lyon, PUL, 2018.
""Oh mon père […] je te répète". Répétitions et poésie du deuil dans Pas revoir de Valérie Rouzeau", Répétition et signifiance. L'invention poétique, V. Magri-Mourgues et P. Wahl, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, à paraître.
"La poésie face à la mort : la proximité dans la distance", communication au colloque "Poétique historique de la poésie de circonstance (XVIe-XXIe siècles)", 2018.

Sandrine VAUDREY-LUIGI : La négation dans l'œuvre de Maylis de Kerangal : de la syntaxe au stylème

"Soudain, il s'approche à l'oreille de Thomas pour lui murmurer à l'oreille : dis-nous seulement si on peut dire non,
allez vas-y […] il finit par s'appuyer dos à la fenêtre, noir et massif dans le contre-jour : allez, vas-y,
on peut refuser ou pas ?" (Réparer les vivants, p. 133-134).

Avant même d'être le récit d'une transplantation cardiaque, Réparer les vivants est le roman d'un renoncement à une vie, la narration d'un éventuel refus qui se transforme en acceptation par une mère et un père de laisser prélever les organes sur leur fils de 19 ans. De ce fait, la raison d'être de la narration appelle l'étude de la négation : si le oui ou le non demandent à être juridiquement prononcés, ils se situent également à la limite du dicible, du non-dit. En ce sens la syntaxe de la négation est inséparable non seulement d'une dimension ontologique qui engage sa représentation mais également du matériau stylistique. Mais peut-on, au-delà de ce roman où la négation semble être un des principes de la création, dégager des invariants stylistiques de la négation chez Kerangal ? En d'autres termes, l'usage de la négation se constitue-t-il en stylème kerangalien ? Ces interrogations devront alors répondre à une question sous-jacente: l'étude de la négation dans Réparer les vivants a-t-elle été l'occasion de souligner le style d'une œuvre singulière ou, plus largement, le style de l'œuvre kerangalienne, bref de repérer une configuration idiolectale ?

Sandrine Vaudrey-Luigi est maître de conférences à l'université Sorbonne Nouvelle–Paris 3. Elle travaille actuellement sur différents auteurs contemporains. Ses recherches portent principalement sur l'histoire des formes langagières depuis 1850 et sur les styles d'époque.
Publication
La langue romanesque de Marguerite Duras, une liberté souvenante, Classiques Garnier, 2013.

Roselyne de VILLENEUVE : D'un Cid à l'autre : négation et "tragédisation"
Sans cesse remis sur le métier entre 1637 et 1660, Le Cid accomplit une conversion générique, de la "tragi-comédie" à la "tragédie". Or cette "tragédisation" s'accompagne d'une inflation des négations. Il s'agit donc de montrer comment la négation s'impose dans le travail de réécriture comme un stylème générique de la tragédie, alors même que le système grammatical de la négation n'est pas encore pleinement stabilisé. Le propos se fonde sur une étude systématique des négations, qui tient compte de leur typologie, du scope, du différentiel sémantique entre forclusifs concurrentiels, des interactions cotextuelles, de la distribution dans l'économie textuelle. La négation bi-tensive, qui déploie, d'un corrélateur à l'autre, une temporalité intrinsèque, met stylistiquement en tension l'énoncé et correspond à l'expression d'une polémicité interne, à l'émergence de l'autre en soi. La recherche porte aussi sur la négation uniceptive qui, en raison de son cinétisme à inversion, est le vecteur privilégie d'un certain type d'événementialité tragique et un marqueur du discours de Dom Diègue.

Agrégée de lettres modernes, Roselyne de Villeneuve est maître de conférences en grammaire-stylistique à Sorbonne Université. Ses recherches portent essentiellement sur la stylistique du XIXe siècle.
Publication
La Représentation de l'espace instable chez Nodier, Champion, 2010.

Philippe WAHL : Beckett tardif. La négation comme opérateur esthétique
La poétique de Beckett a évolué vers une radicale mise en cause des codes de la figuration du sujet et de la représentation littéraire. On s'intéressera au rôle de la négation dans le travail du texte, moins pour illustrer la veine de l'absurde ou de l'absence, que pour montrer l'énergie formelle requise par la mise en scène d'un "mal voir, mal dire". Placée sous le signe de la perception, soumise à l'interaction des points de vue, l'écriture met en jeu la problématique du "mode de donation" de la référence. La négation, initialement exploitée par Beckett comme opérateur logique, se fait agent de configuration du discours dans son style tardif, alors que le travail d'institution de l'univers de discours programme aussi son effacement. La philosophie du langage pourra apporter un éclairage aux analyses linguistiques et textuelles, ainsi qu'à leurs enjeux esthétiques.

Philippe Wahl est maître de conférences en langue et stylistique françaises à l'université Lumière Lyon 2, où il anime le groupe de recherche Textes & Langue (EA 4160 Passages XX-XXI).
Publications récentes
La Prose de Samuel Beckett. Configuration et progression discursives, J. Piat et P. Wahl (dir.), Presses universitaires de Lyon, coll. "Textes & Langue", 2013.
Stylistique et méthode. Quels paliers de pertinence textuelle ?, M. Monte, S. Thonnerieux et P. Wahl (dir.), Presses universitaires de Lyon, coll. "Textes & Langue", 2018.

Ilias YOCARIS : "Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit" : polyphonie et (dé)négation dans Les Bienveillantes
La communication portera sur les énoncés négatifs observables dans le roman de Jonathan Littell Les Bienveillantes (2006). Ce roman met en scène Max Aue, un idéologue nazi, assez cultivé, doublé d'un tueur en série mentalement déséquilibré : le personnage relate lui-même son parcours durant la période 1935-1945, en évoquant notamment les crimes contre l'humanité qu'il a perpétrés sur le front de l'Est mais aussi les meurtres qu'il a commis dans la vie civile… Or, le recours constant d'Aue à la négation sous toutes ses formes a une importance décisive sur le plan stylistique : il s'inscrit dans le cadre d'une stratégie argumentative implicitement apologétique typique du discours politique de l'extrême droite en général. En effet, le narrateur des Bienveillantes procède tout au long du texte à une série de dénégations ambiguës qui esquissent l'ethos douteux de l'"ancien fasciste à demi repenti" (B, 24) et visent à le disculper (en partie du moins) pour les atrocités innommables qu'il a commises, à minimiser l'importance de ses actes, à instaurer une certaine complicité entre lui et le lecteur et à entretenir savamment le flou quant à ses motivations profondes. Afin de montrer dans le détail en quoi consiste une telle stratégie, j'entends étudier notamment dans le texte de Littell les rapports entre négation et polyphonie discursive, les rapports entre négation et discours implicite ainsi que les prolongements psychanalytiques des tournures négatives, qui peuvent (dans certains cas de figure) être envisagées en fonction de la théorie freudienne de la (dé)négation (Verneinung).

Ilias Yocaris est maître de conférences HDR en littérature française à l'université Côte d'Azur. Ses recherches portent sur le fonctionnement sémiotique des textes littéraires, les fictions postmodernes et les composantes du style verbal. Il est entre autres l'auteur de Style et semiosis littéraire (Paris, Classiques Garnier, 2016, coll. "Investigations stylistiques").
Bibliographie
Ruth Amossy (dir.), 1999, Images de soi dans le discours. La construction de l'éthos, Lausanne, Delachaux & Niestlé.
Murielle-Lucie Clément (dir.), 2010, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Cambridge, Open Book Publishers.
Antoine Compagnon, 2007, "Nazisme, histoire et féerie : retour sur Les Bienveillantes", Critique, 726, pp. 881-896.
Jacques Damourette & Édouard Pichon, 1983, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française, Paris, Slatkine, T. I.
Laurent Danon-Boileau, 2002, Notice "Négation", in de Mijolla (dir.), 2002, Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, pp. 1088-1089.
Oswald Ducrot, 1972, Dire et ne pas dire, Paris, Hermann.
Oswald Ducrot, 1984, Le Dire et le dit, Paris, Minuit, coll. "Propositions".
Sigmund Freud, 1992 (1925), "La négation", trad. de l'allemand par Jean Laplanche, in Œuvres complètes. Psychanalyse, Vol. XVII : 1923-1925, Paris, PUF, pp. 167-171.
Catherine Kerbrat-Orecchioni, 1986, L'Implicite, Paris, Armand Colin, coll. "U".
Jean Laplanche & Jean-Bertrand Pontalis, 1981 (1968), Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF.
Jonathan Littell, 2006a, Les Bienveillantes [B], Paris, Gallimard, coll. "NRF".
Jonathan Littell, 2006b, "Le phénomène Littell", entretien avec Guy Duplat, La Libre Belgique, 28 septembre 2006 [en ligne].
Jonathan Littell, 2006c, "Il faudra du temps pour expliquer ce succès", Le Monde des Livres, 16 novembre 2006 [en ligne].
Jonathan Littell, 2006d, "Jonathan Littell, homme de l'année", La Revue Littéraire, décembre 2006.
Jacques Moeschler, 1982, Dire et contredire, Berne/Francfort, Peter Lang.
Claude Muller, 1991, La Négation en français, Genève, Droz.
Gérard Moignet, 1981, Systématique de la langue française, Paris, Klincksieck, coll. "Bibliothèque française et romane".
Henning Nølke, 1993, "Formes et emplois des énoncés négatifs : polyphonie et syntaxe de ne...pas", in Le Regard du locuteur. Pour une linguistique des traces énonciatives, Paris, Kimé, pp. 215-232.
Liran Razinsky, 2008, "History, excess and testimony in Jonathan Littell's Les Bienveillantes", French Forum, 33, 3, pp. 69-87.
Monique Schneider, 2002, Notice "Négation", in de Mijolla (dir.), 2002, Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, pp. 1089-1090.
Jean Solchany, 2007, "Les Bienveillantes ou l’histoire à l'épreuve de la fiction", Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, n°54, 3, pp. 159-178.
Susan R. Suleiman, 2009, "When the perpetrator becomes a reliable witness of the Holocaust : on Jonathan Littell's Les Bienveillantes", New German Critique, 36, 1, pp. 1-19.
Marc Wilmet, 2010 (1997), Grammaire critique du français, Bruxelles, De Boeck/Duculot.


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