Programme 2023 : un des colloques

— Programme complet —


MIREILLE DELMAS-MARTY : LA BOUSSOLE DES POSSIBLES


DU MERCREDI 24 MAI (19 H) AU DIMANCHE 28 MAI (14 H) 2023

[ colloque de 4 jours ]



DIRECTION :

Émilie GAILLARD, Anne JACOD, Bin LI

Avec le concours de Licia AKKARI et d'Antoine PORTANGUEN


ARGUMENT :

"Dans un monde déboussolé, la boussole du Tout Monde sera conçue
comme un acte de résistance au désespoir et à la violence.
Elle aura l'ambition, à sa modeste mesure, de rendre manifestes les dynamiques à l'œuvre,
pour réconcilier des vents opposés comme sécurité/liberté,
compétition/coopération, exclusion/intégration, innovation/conservation".
Mireille Delmas-Marty

Face aux transformations qui bouleversent les équilibres sur lesquels nos sociétés se sont construites, et qui ont suscité de nombreux récits "fermés", limitant les possibles, tels que récits-catastrophe (l'effondrement) ou récits-programme (le Tout-Marché, le Tout-numérique, etc.), la juriste et universitaire Mireille Delmas-Marty s'est efforcée d'ouvrir des chemins humanistes pour les sociétés futures.

La Boussole des possibles, conçue comme un "objet-manifeste" par Mireille Delmas-Marty et l'artiste plasticien, sera au centre des travaux du colloque, au cours desquels les grands enjeux sociétaux (la mondialité, le changement climatique…) et les leviers d'action émergents seront confrontés, analysés, débattus. La Boussole sera ici l'Objet-référentiel sur lequel mesurer les effets des chemins qui se dessinent ; un miroir des liens et des interdépendances qui fondent nos systèmes et tissent les contraintes ou espaces de liberté du monde qui vient.

Souhaitant anticiper les conséquences à l'aune des couples de la Boussole, ce colloque, pluridisciplinaire, intergénérationnel et créatif, se propose, à partir des travaux de Mireille Delmas-Marty, et conformément à la feuille de route de la Chaire d'excellence Normandie pour la Paix, de creuser les tensions pour dégager les principaux enjeux des sociétés à venir : la mondialisation, la mondialité ou commun multiple, les modèles économiques, l'urgence des transitions.


MOTS-CLÉS :

Boussole des possibles, Commun, Compétition/Coopération, Delmas-Marty (Mireille), Exclusion/Intégration, Générations futures, Gouvernance, Humanisme, Imagination, Innovation/Conservation, Interdépendances, Mondialité, Résistance, Sécurité/Liberté, Transitions, Urgence


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 24 mai
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 25 mai | Vidéos des interventions de la journée en ligne sur Canal U, chaîne La forge numérique | MRSH de l'université de Caen Normandie
Matin
TEMPS 1 — L'ANCRAGE DU COLLOQUE
Naviguer dans les vents contraires de la mondialisation : la nécessité d'une boussole des possibles

Antonio BENINCÀ & Jean-Michel GHINSBERG : Le Nord est en nous [Montage : Antoine PORTANGUEN]
Émilie GAILLARD : L'épistémologie juridique dynamique, une pensée en mouvement pour animer les possibles juridiques
Antonio BENINCÀ : Histoires de complexité
Delphine MISONNE : Suivre les fumées. Sens et contresens du droit de l'environnement

Après-midi
TEMPS 2 — PENSER UN COMMUN MULTIPLE : LA MONDIALITÉ PAR-DELÀ LA MONDIALISATION, COMMENT AGIR LE DROIT POUR PRÉSERVER NOTRE FUTUR COMMUN ? (COMPÉTITION VS COOPÉRATION)
L'interculturalité, richesse et diversité des représentations de ce qui compte

Jean-Paul VANDERLINDEN : Épisodes cosmologiques et risques existentiels : la boussole des possibles comme dispositif de création de sens
Christiane DERANI : La décolonisation des relations économiques et environnementales
Leslie CLOUD : Pour une approche transculturelle de l'humanisme juridique, l'apport des peuples autochtones

Table ronde avec les intervenants du jour : 1) lien entre les différentes contributions et la boussole et 2) outils pour l'action

Soirée
Projection du documentaire Mireille Delmas-Marty, au pays des nuages ordonnés (Production : Association IDÉtorial) réalisé par François STUCK


Vendredi 26 mai
TEMPS 3 — ANTICIPER L'IMPACT DE L'URGENCE : ÉTAT D'URGENCE (SÉCURITÉ VS LIBERTÉ) — URGENCE CLIMATIQUE (EXCLUSION VS INTÉGRATION)
Matin
Bruno TARDIEU : L'attachement de Mireille Delmas-Marty au "croisement des savoirs" entre savants et sachants d'ATD Quart Monde : ce que peuvent apporter les plus pauvres aux humains pour quitter la domination et changer notre place parmi les humains et non humains
Clément PECQUEUX : La Boussole au service de l'évaluation d'un dispositif de décision publique
Françoise THIBAULT : L'exercice de la science : interpellation, implication et engagement. Réflexion autour des travaux de Mireille Delmas-Marty

Après-midi
Atelier : construction d'outils pour l'action territoriale, animé par Anne JACOD, Licia AKKARI et Antoine PORTANGUEN

Fin d'après-midi & Soirée
Elsa CHASSAGNEUX BERIOLA & Isabelle FRULEUX : Lectures musicales : adaptation de "La cohée du Lamentin" d'Édouard Glissant et de "Au congrès des vents" de Mireille Delmas-Marty, suivie de "MÉDUSE", extrait de "Mais le monde est une mangrovité" de Dénétèm Touam Bona


Samedi 27 mai
TEMPS 4 — PENSER UN COMMUN MULTIPLE : CONCILIER DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE (INNOVATION VS CONSERVATION)
Matin
Éric VINDIMIAN : Inverser les valeurs : faire de la protection des biens communs que sont l'environnement et la santé des raisons impératives d'intérêt public majeur
Germain NTONO TSIMI : Penser les communs en droit. Innovation ou conservation
Alexandre RAMBAUD : L'épistémologie comptable : cadre pour une critique de l'insoutenabilité et pour une praxis de la soutenabilité
Jennifer BARDY : La comptabilité, boussole du système juridique

Table ronde avec les intervenants du jour : 1) lien entre les différentes contributions et la boussole et 2) outils pour l'action

Après-midi
Atelier débat / controverses / prospective : exploration des trajectoires préfigurées par les diverses interventions, avec le support de la Boussole des possibles, animé par Lolita COUCHÈNE et Morgane GEFFROY

Soirée
Elsa CHASSAGNEUX BERIOLA : L'Harmonica, de l'intime à l'universalisable — Documentaires CNP
Musadaq SULTAN : Documentaire vidéo : "La Boussole à Cerisy"


Dimanche 28 mai
L'ENCRAGE DU COLLOQUE
Matin
Bin LI : La responsabilité morale et légale dans la pensée chinoise
Delphine AGOGUET : "Un tribunal des possibles"

Atelier "colloque box" : Synthèse — avec quoi repart-on ? Valeurs guides, leviers pour le futur, approfondissement des interdépendances, récits, boîte à outil…

Elsa CHASSAGNEUX BERIOLA & Isabelle FRULEUX : Interlude musicale : extraits de "Frères migrants" de Patrick Chamoiseau

Après-midi
DÉPARTS


PRESSE / MÉDIAS :

• Présentation du colloque. Entretien avec Edith HEURGON réalisé par Hadrien FRÉMONT (Fondation Clarens pour l'humanisme)

• Retour sur le colloque. Entretiens avec Émilie GAILLARD et Anne JACOD réalisés par Hadrien FRÉMONT (Fondation Clarens pour l'humanisme)

• La Boussole des possibles vue par un "compagnon de route" de Mireille Delmas-Marty. Entretien avec Jean-Michel GHINSBERG réalisé par Hadrien FRÉMONT (Fondation Clarens pour l'humanisme)

• Compte-rendu du colloque, réalisé par Lolita COUCHENE & Morgane GEFFROY (Étudiantes Sciences Po Rennes)


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Émilie GAILLARD
Émilie Gaillard, MCF HDR Droit privé ScPo Rennes, a créé le premier Master "Générations futures et transitions juridiques" au campus des transitions à Caen. Elle est coordinatrice générale de la Chaire d'excellence de la Paix de Normandie consacrée à la Paix avec la Terre (CNRS/Région Normandie/MRSH). Ses recherches portent sur le(s) droit(s) des générations futures et différents domaines du droit (théorie générale, droits de l'homme, droit pénal, approches transgénérationnelle de la démocratie).
Publications
Générations futures et droit privé. Vers un droit des générations futures, 2010, Prix Dupin de l'ASMP.
Legal Actions for Future Generations, co-direction avec D. Forman, Peter Lang, 2021.
Déclaration Universelle des Droits et Devoirs de l'Humanité, sous la direction de C. Lepage, 2015.

Anne JACOD
Anne Jacod est ingénieure divisionnaire de l'agriculture et de l'environnement, chargée de projets de prospective et d'innovation au sein de la Gendarmerie nationale. Elle a assuré, pour le compte de l'État et de collectivités territoriales, des missions d'ingénierie publique, de gestion des risques naturels, de gestion de l'eau. Puis, titulaire d'un master de prospective du CNAM, elle s'est engagée dans cette approche systémique au sein du Commissariat général au développement durable, puis à la Gendarmerie nationale.

Bin LI
Bin Li est docteur en droit à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il a été résident chercheur à l'Institut des études avancées de Nantes (2011-2012), est actuellement professeur à la Faculté de droit de l'université Normale de Pékin (Chine) et enseigne principalement le droit international public et économique. Ses travaux de recherche concernent les responsabilités morale et juridique des acteurs économiques quant à la protection de l'environnement, des droits de l'homme, de la biodiversité.

Antoine PORTANGUEN
Après une formation de niveau master en relations internationales, changement climatique et droit de l'environnement, Antoine Portanguen recherche un doctorat sur la gouvernance mondiale de l'environnement. Cheminant avec la pensée de Mireille Delmas-Marty, il participe actuellement à la diffusion de sa pensée (traduction de son dernier ouvrage en anglais, organisation du présent colloque) et de la Boussole des possibles (œuvre hybride entre le droit et l'art sur la gouvernance mondiale). Il a rédigé un rapport de recherche sur le contentieux climatique pour le Ministère de l'environnement, aux côtés d'Anne Jacod avec laquelle il a écrit un article pour les Mélanges en l'honneur de Mireille Delmas-Marty intitulé : "La boussole des futurs possibles : réflexions sur l'éthique dans les politiques publiques. Une approche des procès climatiques par le système et la prospective".


Jennifer BARDY : La comptabilité, boussole du système juridique
Plus qu'un langage commun à toutes les entreprises, la comptabilité apparaît comme le support des organisations humaines et pénètre de sa logique le système juridique. En étant partagée (c'est-à-dire comprise et utilisée) par les diverses branches du droit, par-delà les spécificités de chacune d'elles, leur terminologie propre et la diversité des représentations qui en découle, la comptabilité se fait boussole du système juridique. La tendance contemporaine à réduire la question comptable à de la pure technique, parfois revêtue des habits de l'objectivité universelle, tout comme le constat simultané du décrochage croissant du droit et de la comptabilité font, à raison, craindre le scénario du pire : le désinvestissement des liens immémoriaux qui unissent le droit à la comptabilité peut s'avérer dangereux quand le modèle comptable propagé s'inscrit en porte-à-faux avec les défis écologiques actuels et les objectifs affichés par le droit en ce domaine. Ce phénomène de décrochage s'observe spécifiquement dans le processus de fabrication de la norme comptable sans pour autant supprimer l'influence que la comptabilité a sur le système juridique. Ce positionnement stratégique confère aussi et surtout à la comptabilité un potentiel extraordinaire, celui d'inverser la tendance actuelle en permettant d'écrire le scénario du meilleur : étant apte à irriguer de sa logique la diversité des représentations juridiques, la comptabilité pourrait devenir un solide allié du droit pour appréhender de manière systémique la question écologique.

Jennifer Bardy est maîtresse de conférences en droit privé à l'université Côte d'Azur et membre du GREDEG. Après une thèse de doctorat consacrée au passif environnemental de l'entreprise, les travaux de Jennifer Bardy entendent démontrer la nécessité de faire évoluer le droit comptable en le rendant apte à appréhender la dette écologique de l'entreprise. Plus généralement, ses recherches s'intéressent aux interactions entre la comptabilité socio-environnementale et le système juridique dans sa globalité.

Antonio BENINCÀ & Jean-Michel GHINSBERG : Le Nord est en nous
Issue de la coopération d'Antonio Benincà et de Mireille Delmas-Marty, ayant pour fonction de traduire de manière sensible la pensée de cette dernière, de faire comprendre la nécessité d'une approche globale des tensions qui opèrent dans le monde afin d'en dégager des lignes de force et de promouvoir ainsi une forme de gouvernance mondiale respectueuse des différentes civilisations, la Boussole des Possibles est un objet-manifeste ludique et profond, invitant à une réflexion multicentrique — ou décentrée, comme l'on voudra — prenant en compte la complexité. La présentation de sa maquette sera prétexte à une approche à deux voix entre son concepteur, Antonio Benincà, et Jean-Michel Ghinsberg, autour d'un cheminement à la recherche d'un Nord perdu.

Antonio Benincà, après des études aux Beaux-Arts, a expérimenté de nombreuses matières et techniques. Le métal et le béton sont devenus ses matériaux de prédilection. Il s'est intéressé à la "façon d'habiter" et, dès lors, suivant sa fibre de bâtisseur, il a découvert avec passion les possibilités offertes par les structures en double courbure (coques "maisons bulles"). Au fil des ans, il a également réalisé des objets du quotidien (luminaires, mobilier urbain), ainsi que des œuvres monumentales pour le privé et le public (fontaines, jardins, sculptures végétales…).

Avocat au Barreau de Lyon de 1972 à 2013 et aujourd'hui avocat honoraire, Jean-Michel Ghinsberg a été le Président de la Fédération Nationale des Unions de Jeunes Avocats en 1985-1986. Il a participé à diverses commissions au Ministère de la Justice avant d'être élu au Conseil de l'Ordre en 1989. Civiliste, spécialisé en droit social et droit de la construction, il est à l'origine de plusieurs revirements de Cassation. Concepteur de l'épée d'académicienne de Mireille Delmas-Marty, il est proche du Centre Culturel de Rencontres de Goutelas. Il est le secrétaire de l'Institut Paul Bouchet et le trésorier du fonds de dotation Second Souffle créé à l'initiative de Mireille Delmas-Marty.

Elsa CHASSAGNEUX BERIOLA
Enseignante et pianiste, Elsa Chassagneux Beriola joue sur la déstructuration d'œuvres afin d'enrichir les mots d'une résonance musicale pour aller au-delà du texte. En 2018 c'est tout d’abord à l'harmonica, "Petit souffle" délaissé, qu'elle accompagne la voix d'Isabelle Fruleux sur le texte "Au congrès des vents" de Mireille Delmas-Marty. Aujourd'hui Elsa Chassagneux Beriola est doctorante à l'université de Strasbourg en musicologie et cherche à comprendre les particularités qui entourent l'harmonica, rendant cet instrument si touchant et avant tout, vecteur d'humanité.

Leslie CLOUD
Leslie Cloud est juriste, spécialisée en droit des peuples autochtones et du droit d'asile, membre du réseau JUSTIP (Justice and Indigenous Peoples Rights). Elle a vécu pendant onze ans en communauté mapuche au Chili. Ses recherches portent sur les modes de reconnaissance des droits des peuples autochtones, les conceptions autochtones du Droit, des droits fondamentaux et de la justice ainsi que sur l'interprétation interculturelle des droits de l'homme en justice, principalement en contexte chilien. Elle mène actuellement une étude avec l'Institut Francophone Justice et Démocratie (IFJD) sur les violences subies par le peuple pygmée ba'aka pendant la crise 2013-2014 en République de Centrafrique en vue d'intégrer les populations autochtones de Centrafrique au processus de reconstruction et de justice transitionnelle. Elle enseigne également le droit des peuples autochtones au sein du grade master GENFUT, générations futures et transitions juridiques de Sciences-Po à Caen. Elle est co-auteure avec Irène Bellier et Laurent Lacroix de l'ouvrage Les droits des peuples autochtones. Des Nations unies aux sociétés locales (Paris, L'Harmattan, 2017). Leslie Cloud est responsable de la ligne Peuples Autochtones de la Chaire Normandie pour la Paix.

Isabelle FRULEUX
De formation artistique pluridisciplinaire (art dramatique, chant, danse…), Isabelle Fruleux adapte à la scène et en musique des textes de nombreux auteurs, dont la poésie d'Édouard Glissant. Ses mises en scène sont programmées dans des lieux aussi divers que le Festival d'Avignon (In et Off), le Théâtre de la Ville, le Centre Pompidou, l'UNESCO ou la BNF. En 2018, Mireille Delmas-Marty lui propose de porter ses textes à la scène. C'est ainsi que nait sa mise en voix de "Au congrès des vents", avec Elsa Chassagneux Beriola à la conception musicale.

Germain NTONO TSIMI
Germain Ntono Tsimi est professeur de droit pénal et de droit pénal international à l'université de Yaoundé II. Il est titulaire de la Chaire thématique Santé et globalisation, ancien ATER au Collège de France auprès de l'équipe accueillie, "Internormativité dans le champ pénal" sous la direction de Stéfano Manacorda et ancien juriste junior de la Cour pénale internationale dans la division des poursuites (affaires Jean-Pierre Bemba et Uhuru Kenyatta).

Alexandre RAMBAUD
Docteur en mathématiques et en sciences de gestion, Alexandre Rambaud est maître de conférences à AgroParisTech-CIRED et Academic Fellow de l'Institut Louis Bachelier. Il codirige la chaire "Comptabilité écologique" et le département "Économie & Société" du Collège des Bernardins. Sa recherche porte sur la théorie de la comptabilité financière ainsi que sur la comptabilité et l'économie écologiques ; il codéveloppe dans ce cadre le projet C.A.R.E. (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology). Membre du Comité sur l'Information de Durabilité de l'Autorité des Normes Comptables et du CA de l'Association Francophone de Comptabilité, il est directeur scientifique/cofondateur du CERCES (Cercle des Comptables Environnementaux et Sociaux).

François STUCK
Le documentaire Mireille Delmas-Marty, au pays des nuages ordonnés est réalisé à partir d'un entretien filmé, avec Mme Delmas-Marty, que François Stuck a tourné le 21 avril 2021 dans le cadre de son film Êtres en transition, le vivant nous questionne. Les propos de Mme Delmas-Marty sont accompagnés par les témoignages de son amie Mme Geneviève Giudicelli-Delage et d'Antonio Benincà, l'artiste qui a créé l'objet-manifeste-forain "Une Boussole des Possibles". À ces paroles s'ajoutent des citations de personnalités de son entourage.

François Stuck est auteur et réalisateur de documentaires qui interrogent notre relation à la paix, à l'autre et au vivant. Depuis quelques années, l'enjeu de ses films est d'investir le débat public sur le sujet de la transition vers un monde durable. Il a également conçu un média de proximité intitulé "Actualités Locales au Cinéma" dont la ligne rédactionnelle est "Que se fait-il de bien près de chez nous ?".

Bruno TARDIEU : L'attachement de Mireille Delmas-Marty au "croisement des savoirs" entre savants et sachants d'ATD Quart Monde : ce que peuvent apporter les plus pauvres aux humains pour quitter la domination et changer notre place parmi les humains et non humains
Dans la troisième partie(1) du cours de Mireille Delmas-Marty au Collège de France sur "la refondation des pouvoirs" elle mentionne l'aventure d'ATD Quart Monde et termine par "Au croisement des savoirs" avec sa trilogie Savoir/vouloir/pouvoir. Elle fait référence à la recherche menée par ATD Quart Monde pour "croiser les savoirs" entre personnes en situation de pauvreté, autres acteurs de l'action contre la pauvreté et universitaires(2), entre sachants et savants. Elle s'appuie sur Wresinski et Glissant pour appeler à apprendre des pauvres : "Qu'apprenons-nous des plus pauvres ? Peut-être une certaine manière de penser l'imprévisible, plus proche de l'adaptation que de la programmation ou de la prédiction… Durer serait l'objectif des plus nantis, assurés "tout risque" ; mais "grandir" serait l'apanage des plus pauvres (…). À la frilosité des sociétés de la peur, les plus pauvres opposent – et nous apprennent – le courage de vivre". Ce savoir est aujourd'hui vital à l'humanité.
(1) Les forces imaginantes du droit, Mireille Delmas-Marty, 4 tomes, Seuil, 2004-2011 : 1. Le relatif et l'universel, 2. Le pluralisme ordonné, 3. La refondation des pouvoirs, 4. Vers une communauté de valeurs.
(2) Groupe de Recherche Quart Monde-Université, Le Croisement des Savoirs. Quand le Quart Monde et l'Université pensent ensemble, 2008, Paris, Éd. de l'Atelier / Éd. Quart Monde.

Bruno Tardieu est volontaire-permanent d'ATD Quart Monde depuis 1981, il est aujourd'hui directeur du Centre international Joseph Wresinski de Mémoire et de Recherche, après avoir été Délégué National ATD Quart Monde France entre 2006 et 2014, et engagé dans des quartiers pauvres successivement Créteil et à New York, et Noisy le Grand. Il a publié Artisans de Démocratie. De l'impasse à la réciprocité comment forger l'alliance entre les plus démunis et la société ? (Éd. de l'Atelier, Université Press of America, 2000), En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté (Éd. de l'Atelier, 2013), Quand un peuple parle – ATD Quart Monde, un combat radical contre la misère (Éd. La Découverte, 2015). Il a co-dirigé, avec Jean Tonglet, la publication Ce que la misère nous donne à repenser, avec Joseph Wresinski (Hermann Éditeurs, 2018, Colloque de Cerisy).

Jean-Paul VANDERLINDEN : Épisodes cosmologiques et risques existentiels : la boussole des possibles comme dispositif de création de sens
Les représentations individuelles, et collectives, qui nous guident pour faire face aux évènements, qu'ils soient ordinaires ou non, reposent sur notre capacité à créer du sens à partir de nos observations. Cette capacité à créer du sens, quant à elle, repose sur les cosmologies (les sources d'ordres, moral, matériel, épistémique) que nous sommes en mesure d'invoquer. Dans une analyse fondatrice, Karl Weick (1985) montre qu'il existe des situations où les individus, et les collectifs, ne sont plus en mesure d'associer un sens à leurs observations. Ces épisodes de perte de sens, de chaos total pour l'observateur et qui appellent la création de nouvelles cosmologies, ont été nommés "épisodes cosmologiques". Nous montrerons, dans notre conférence, que les menaces existentielles, c'est à dire les menaces qui pèsent significativement sur le potentiel de l'humanité dans son ensemble, peuvent être avantageusement analysées au prisme de l'épisode cosmologique. Ce prisme donne un sens particulier à notre immobilisme face aux crises environnementales, un sens particulier aux réactions étonnantes observées lors de crises sanitaires, voire un sens particulier au succès relatif des films dits "catastrophe". Nous nous emparerons, pour cette conférence, de la Boussole des possibles (Delmas-Marty, 2020) afin de développer son potentiel en tant que dispositif de "création de sens" (Vanderlinden et al., 2020 ; Weick, 1993) dispositif nous permettant de préciser une nouvelle cosmologie, nouvelle cosmologie qui semble nécessaire à la lumières des crises que nous traversons aujourd'hui.

Jean-Paul Vanderlinden est professeur en économie écologique et études de l'environnement à l'université de Versailles Saint Quentin-en-Yvelines. Après 20 années consacrées à l'études des risques socio-techniques émergeants, il développe actuellement un nouveau thème de recherche : les risques terminaux locaux comme analogues des risques existentiels. Professeur à temps partiel en études des sciences et techniques, avec une focale arctique, à l'université de Bergen, il mène également des recherches sur les dimensions épistémiques du travail scientifique interdisciplinaire en situation d'interculturalité.

Éric VINDIMIAN : Inverser les valeurs : faire de la protection des biens communs que sont l'environnement et la santé des raisons impératives d'intérêt public majeur
Aujourd'hui les réglementations environnementales interdisent en principe des atteintes à l'environnement et à la santé humaine. La réalité est bien différente. De nombreux projets d'infrastructures routières, d'aéroports, de ports, de zone d'activités, de centrales électriques provoquent des atteintes à l'environnement ou à la santé sans que la compensation, fusse-t-elle possible, soit totale. Les dérogations accordées invoquent implicitement ou explicitement des raisons impératives d'intérêt public majeur. Les décideurs privés et publics continuent de penser qu'il est plus important de poursuivre la croissance économique que de protéger l'environnement. Certes on convient de limiter le plus possible les impacts mais, dès lors qu'il n'est pas possible de concilier le développement et l'environnement, c'est l'économie qui gagne. Cette victoire ne tient qu'à notre vision de court terme. La biodiversité, le climat, la santé publique sont des biens communs qui conditionnent notre survie. Il importe donc de remettre les priorités dans le bon ordre en déclarant que les biens communs environnementaux et sanitaires sont les vrais enjeux d'intérêt public majeur.

Éric Vindimian, né en 1956, est ingénieur général des ponts des eaux et des forêts honoraire. Après une carrière à l'interface entre la recherche et les politiques publiques, il s'intéresse aux questions de concertation dans le domaine de la santé. Il co-préside l'alliance science-société (Alliss) qui ambitionne de faire accéder les associations et les entreprises de l'ESS à la recherche. Il poursuit son appui à l'Autorité environnementale en tant que membre associé. Il apporte également son expertise à la fédération d'associations France nature environnement.


SOUTIENS :

• Chaire Normandie pour la Paix | CNRS - Région Normandie - MRSH - Université de Caen Normandie
• Fonds de dotation Second Souffle

Programme 2023 : un séminaire

— Programme complet —


COMMENT SONNE LE MONDE
L'ART INFINI DE LA RADIO

HOW DOES THE WORLD SOUND
ART INFINITY RADIO

SÉMINAIRE SCIENTIFIQUE ET DE CRÉATION
SCIENTIFIC AND CREATIVE SEMINAR


DU LUNDI 15 MAI (19 H) AU SAMEDI 20 MAI (14 H) 2023

[ séminaire de 5 jours ]



DIRECTION :

Nicolas RÉMY (AAU_Cresson, Université de Thessalie), Nicolas TIXIER (AAU_Cresson, ENSA de Grenoble)


COORDINATRICE :

Audrey IZIER


ARGUMENT :

Ce projet rassemble des partenaires internationaux universitaires et issus des arts radiophoniques et des arts sonores. Il vise à explorer de nouveaux outils théoriques, méthodologiques et pratiques permettant de favoriser l'écoute autant que la création sonore. Nous questionnons par le prisme des ambiances nos espaces habités et nos espaces de vie en prise aux mutations environnementales et sociétales et nous nous intéressons en particulier aux publics dits vulnérables (très jeunes enfants, personnes en situation de handicap, personnes âgées et ou malades, etc.).

Ce séminaire, incluant des invités, se déroulera selon 4 modalités :

- des interventions théoriques ou des comptes-rendus d'expériences en matinée ;
- des temps de travail par petits groupes en après-midi (écriture, enregistrement de podcasts, marche, préparation d'installations sonores, etc.) ;
- des temps d'écoutes et de découverte d'installations sonores en fin de journée ou en soirée ;
- un workshop de création situé mettant au travail des étudiants d'écoles d'art (Annecy, Tours), du conservatoire de Cuneo, de l'école de la nature et des paysages de Blois.


This project brings together international partners from universities, radio and sound arts. It aims to explore new theoretical, methodological and practical tools to promote listening as well as sound creation. Through the prism of ambiances, we question our inhabited and living spaces in the face of environmental and societal changes, and we are particularly interested in so-called vulnerable audiences (very young children, people with disabilities, the elderly and the sick, etc.).

This seminar, including guests, will take place in 4 ways :

- theoretical presentations or reports of experiences in the morning ;
- small group work in the afternoon (writing, recording podcasts, walking, preparing sound installations, etc.) ;
- listening and discovery of sound installations at the end of the day or in the evening ;
- a creative workshop with students from art schools (Annecy, Tours), the conservatory of Cuneo, the school of nature and landscapes of Blois.


OBJECTIF :

Comment le monde sonne-t-il à nos oreilles ? Et comment pourrait-il sonner demain ?

Si la question est vaste, il s'agit là d'une approche qui reste singulière dans les disciplines, bien que transversales à elles, touchant à la compréhension et à la conception de nos espaces habités. Que nous raconte l'ambiance sonore d'un espace urbain, d'une place, d'un hôpital, d'une école, ou encore l'ambiance sonore d'un lac, d'une forêt, d'un glacier ? Que nous disent, quand on écoute vraiment, les habitants, mais aussi le monde du vivant avec qui nous sommes ? Quelle empathie au monde le sonore donne-t-il à entendre et comment le sonore affecte-t-il et configure-t-il nos pratiques ordinaires ? L'approche du monde par le sonore remet en question l'idée d'une distinction claire entre celui qui perçoit et ce qui est perçu, le sujet et l'objet, l'intérieur et l'extérieur, l'individu et le monde. Au lieu de s'appuyer sur un mode de pensée dualiste et substantialiste, cette approche ouvre une alternative à une ontologie des choses par une attention au médium et aux flux impliqués dans et par l'expérience sensorielle même. Ces perspectives permettent d'aborder le monde par le son en révélant certaines de ses principales caractéristiques : l'accent mis sur la perception plutôt que sur le sens ; le rôle crucial de la résonance et de la tonalité affective ; l'importance de la dynamique interne, des gestes quotidiens et des formes de vie sociale ; le phénomène de coalescence qui unifie les diverses composantes d'une situation ; l'articulation entre le spatial, le social et le physique. Approcher nos disciplines par le sonore, et donc par l'écoute, oblige à une relation autre aux matériaux de la recherche, mais plus encore à leur mise en partage et en débat, cela nous oblige à trouver un médium de communication et de création qui rendent compte tant de la part sensible du monde, que des débats qui animent nos recherches.

C'est à cette visée que s'est attelé modestement ce séminaire pluridisciplinaire par le partage de connaissances, l'expérimentation de situations et la création sonore.

The castle of crossed disciplines - Cerisy 2023 | Équipe CRESSON | Laboratoire AAU
The castle of crossed disciplines - Cerisy 2023 | Équipe CRESSON | Laboratoire AAU

PARTICIPANTS :

Direction

Nicolas Rémy est professeur associé titulaire au département d'architecture de l'École Polytechnique de l'Université de Thessalie. Il enseigne la physique du bâtiment et a développé plusieurs cours sur l'acoustique, les ambiances, la construction et la conception de l'architecture. Chercheur associé au CRESSON (laboratoire AAU, Grenoble, France) et chercheur au laboratoire Conception Durable de l'Environnement Bâti (SD+BE Lab), ses travaux portent sur la notion d'ambiance comme outil et comme méthode pour la pratique architecturale. Il a co-organisé en 2016 le 3e congrès International Ambiances et il est depuis 2018 le co-directeur du Réseau International Ambiances.

Nicolas Tixier est architecte, professeur à l'École nationale supérieure d'architecture de Grenoble (Université Grenoble Alpes) et professeur invité à l'École supérieure d'art Annecy Alpes. Il travaille comme chercheur au laboratoire Architectures, ambiances, urbanités (AAU) de Grenoble au sein de l'équipe CRESSON dont il est le directeur depuis 2018. Il mène parallèlement une activité de projet au sein du collectif BazarUrbain. Ses travaux actuels portent principalement sur le transect urbain, comme pratique de terrain, technique de représentation et posture de projet. Entre héritage et fiction, il interroge les territoires et leur fabrique par les ambiances. Il a co-dirigé deux colloques à Cerisy : L'usage des ambiances (2018), L'enchantement qui revient (2021) publiés aux éditions Hermann.

Intervenants / Participants

Paul Bai (AAU Cresson, Grenoble), Ona Bello (AAU Cresson, Grenoble), Emmanuelle Bouyer (ENSA Paris val de seine, Paris), Sébastien de Pertat (AAU Cresson, Grenoble), Petros Fampouris (University of Thessaly Volos), Olivier Gaudin (École de la nature et des paysages, Bois), Giuseppe Gavazza (AAU Cresson, Grenoble & Conservatoire Cunéo), Franck Ginisty (Les hommes fourmillent, Normandie), Laïs Janvion (PACTE, Grenoble), Helmi Järviluoma (University of Eastern Finland, Joensuu), juL Mc Oisans (AAU Cresson, Grenoble), Marc Higgin (AAU Cresson, Grenoble), Sandra Lorenzi (ESAAA, Annecy) Théo Marchal (AAU Cresson, Grenoble), Suncica Milosavljevic (Bazaart - Belgrade), Thierry Mouillé (TALM, Tours), Zerina Novalic (Bazaart, Belgrade), Lejla Odobasic Novo (International Burch University, Sarajevo), Dana Papachristou (TwixTlab, Athènes), Evangelia Paxinou (AAU Cresson, Volos), Cédric Pichat (AAU Cressson, Grenoble), Perrine Poupin (AAU Cresson, Grenoble), Sasa Rakef Perko (Radio Television Slovenia), Yorgos Samantas (TwixTlab, Athènes), Jelena Stojanovic (Bazaart, Belgrade), Didier Tallagrand (ESAAA, Annecy), Heikki Uimonen (University of Eastern Finland, Tampere), Lolita Voisin (École de la nature et des paysages, Blois).

Workshop étudiants

École supérieure Art Annecy Alpes : Noanne Adam, Golira Barbier, Camille Dégeorges-Ruffelaere, Manon Genet, Louise Grandcolas, Laurine Habert, Audrey Izier, Alice Jeannel, Lilou Moreau
École supérieure d’art et de design TALM : Baltazar Dagault, Clovis Ledoux, Marine Plourdeau, Adrien Randrianarivonintsoa
Conservatoire de Cuneo (Italie) : Letizia Ambrosetti, Domenico Bosio, Matteo Ricci, Marta Zigante


SOUTIENS :

• Équipe B.AIR : Radio television Slovenia, RTV SLO (SL), BAZAART (RS), AAU_Cresson / École d'Architecture de Grenoble (FR), Institut Jožef Stefan (SI), ITA-Suomen Yliopisto (FI), Javna medijska ustanova Radio – televizija Srbije (RS), Radioteatar Bajsic i prijatelji (HR), Twixtlab AMKE (EL), Visokoskolska ustanova internacionalni burc univerzitet-International Burch University (BA).

• Avec les contributions des enseignants et des étudiants de l'ENSA de Grenoble / Université Grenoble Alpes, de l'École Supérieure d'Art Annecy Alpes, de l'École Supérieure d'Art et de Design de Tours (TALM), du conservatoire de Musique de Cuneo (Italie) et de l'École de la Nature et des Paysages de Blois.

Publication 2022 : un des ouvrages


Psychanalyse et médecine, entre corps et langage

PSYCHANALYSE ET MÉDECINE, ENTRE CORPS ET LANGAGE


Houchang GUILYARDI (dir.)

Avec le concours de l'Association psychanalyse et médecine


Littérature, arts, politique, enseignement, journalisme, culture…, toutes les strates de la société sont infiltrées de psychanalyse, et l'ont profondément intégrée. Étrangement, le seul domaine dans lequel elle se trouve rejetée reste le monde de la santé et le système de soins.
La médecine, toujours plus technicienne, travaille à la disparition du symptôme considéré comme dysfonctionnement organique, alors que, pour la psychanalyse, "le corps ne ment pas, il énonce une vérité du sujet invisible à la conscience", ce que cet ouvrage s'attache à explorer par de multiples approches. De quelles complexités inconscientes les corps tentent-ils de s'extraire en multipliant symptômes, maladies et passages à l'acte ?
Psychanalystes et médecins affrontent les énigmes posées par les maladies somatiques et tentent d'améliorer les approches contemporaines de cette "clinique du fracas" : maladies graves, auto-immunes, lésions corporelles, douleurs… À partir d'exemples cliniques, les auteurs montrent la nécessité d'articuler corps et langage pour un système de soin à l'écoute du sujet.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2021) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°661]


Ouvrage et articles à l'unité disponibles en accès payant sur CAIRN.INFO

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Éditions érès

Collection : Actualité de la psychanalyse

ISBN : 978-2-7492-7510-9

Nombre de pages : 416 p.

Prix public : 29,50 €

Année d'édition : 2022

Publication 2022 : un des ouvrages


Aux origines du Je. L'œuvre de Piera Aulagnier

AUX ORIGINES DU JE

L'ŒUVRE DE PIERA AULAGNIER


Jean-François CHIANTARETTO, Aline COHEN DE LARA, Florian HOUSSIER, Catherine MATHA (dir.)


Figure majeure de la psychanalyse contemporaine au plan international, Piera Aulagnier occupe une place centrale dans l'histoire du mouvement psychanalytique français. Élève de Lacan, elle rompra avec lui quand il introduit la procédure dite de la "passe" au sein de l'École freudienne de Paris. Cette rupture l'amènera à co-fonder le Quatrième Groupe, né du projet de repenser la formation psychanalytique.
Son œuvre renouvelle tout à la fois la clinique psychanalytique, la formation des analystes et la métapsychologie. Elle se situe au croisement des deux courants majeurs ayant animé la psychanalyse après Freud : entre le retour à Freud prôné par Lacan, mettant l'accent sur le langage, et l'héritage de Ferenczi, prolongé et renouvelé par Winnicott, mettant l'accent sur l'infans. Piera Aulagnier propose ainsi une conception inédite de la construction psychique, qui entend intégrer à la métapsychologie héritée de Freud une nouvelle instance — le Je — et un nouveau processus, précédant les processus primaire et secondaire : le processus originaire.
Cette approche des origines de la vie psychique et de l'articulation psyché/soma constitue une offre conceptuelle considérable : "contrat narcissique", "porte-parole", "pictogramme"… Une offre qui a contribué à remanier profondément la pratique clinique des psychanalystes, notamment dans l'approche des psychoses, mais aussi des addictions et plus largement des différents types d'attaques du corps et de la pensée.
L'ouvrage réunit non pas tant des spécialistes de Piera Aulagnier que des psychanalystes de différentes sociétés et de différentes orientations, qui viennent témoigner de l'importance de son œuvre dans leur propre pratique clinique et théorique.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2021) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°660]

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Les Éditions d'Ithaque

Collection : Hors collection

ISBN : 978-2-490350-31-5

Nombre de pages : 304 p.

Prix public : 26,00 €

Année d'édition : 2022

PRESSE / MÉDIAS

• Présentation de l'ouvrage à la librairie Compagnie, Paris, le 5 janvier 2023 :
- Partie 1, par Jean-François CHIANTARETTO [en ligne sur YouTube]
- Partie 2, par Aline COHEN DE LARA [en ligne sur YouTube]
- Partie 3, par Catherine MATHA [en ligne sur YouTube]

Témoignage

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"CERISY - VARELA, UNE RELATION PROPICE À L'AMITIÉ"

RENCONTRE AVEC AMY COHEN-VARELA


Du 13 au 19 août 2022, le Centre culturel international de Cerisy accueillait le colloque Francisco Varela, une pensée actuelle, organisé sous la direction de Natalie Depraz et Ivan Magrin-Chagnolleau. Psychologue clinicienne, Présidente de l'Institut Mind & Life Europe, et dernière compagne de ce penseur, Amy Cohen-Varela revient ici sur les particularités d'un colloque de Cerisy.

Natalie Depraz, Ivan Magrin-Chagnolleau,
Amy Cohen-Varela, Claude Plouviet


Au vu de l'actualité de la pensée varélienne, on se doute que de nombreux colloques, séminaires, conférences lui sont consacrés. D'ailleurs, à peine celui de Cerisy terminé, vous partez pour un autre colloque "immersif" de plusieurs jours. Mais en quoi un colloque de Cerisy a-t-il été spécifique ? Qu'est-ce qui nous/vous a appris de la pensée de Varela qu'un autre colloque ne serait pas parvenu à mettre au jour ?

Amy Cohen-Varela : Chaque colloque consacré à Varela est différent, singulier. Il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Évidemment, la particularité d'un colloque de Cerisy comme celui que nous venons de vivre, réside d'abord dans le lieu même, le château, son parc, l'accueil que nous réserve l'équipe. À Cerisy, on a le sentiment de participer à une aventure culturelle et intellectuelle, mais aussi à une histoire, celle d'une famille incarnée par Edith (Heurgon), dont le hasard a voulu que le jour d'anniversaire des 80 ans ait été fêté au cours du colloque, ce qui n'a fait qu'ajouter au sentiment de vivre dans un lieu à part. Que dire de sa propre vie à elle, une vie exceptionnelle, qui impressionne d'autant plus qu'elle la poursuit avec une énergie folle ! Et puis, voir, dès le hall d'entrée, toutes ces photos de penseurs, d'écrivains, d'intellectuels plus illustres les uns que les autres, forcément, cela oblige à tâcher d'œuvrer à notre tour à la vie des idées, dans une attitude de révérence à l'égard de la pensée.

Un mot sur le cadre, le château avec son parc arboré, son potager…

Amy Cohen-Varela : Ce n'est pas la première fois que je vis un colloque au milieu de la nature, mais cette nature-ci avec ses arbres magnifiques m'a particulièrement touchée. Il faut dire que nous avons eu la chance de vivre notre colloque en parallèle au Foyer de création et d'échanges dont la thématique, "Ce que la littérature peut faire aux arbres ?", nous incitait à porter sur eux plus d'attention que nous l'aurions fait en temps normal. Je savais qu'un tel Foyer devait se tenir – Edith nous avait prévenus en nous proposant, aux codirecteurs et à moi-même, de prévoir des soirées communes. Une illustration de cette "clôture ouverte" dont il a été tant question au cours du colloque. Si je n'ai pu participer à d'autres rendez-vous du Foyer, je sais en revanche que des colloquants y sont intervenus d'une manière ou d'une autre et qu'en sens inverse, des résidents, dont vous-même, ont assisté à plusieurs de nos communications ou moments d'échanges. Ces rencontres entre spécialistes de Varela et des personnes qui ne connaissent pas sa pensée et ne font même que "passer voir", par curiosité, je les ai trouvées particulièrement fructueuses ; elles ont fait apparaître des surprises, des propriétés émergentes comme aurait dit Francisco.

Un mot sur les cloches ?

Amy Cohen-Varela : Oui, bien sûr ! La particularité du lieu tient aussi à cette manière dont elles rythment la vie du colloque. Tandis que l'une bat le rappel pour les repas, une autre annonce la reprise des communications. Cela m'a évoqué les écoles d'été de Mind & Life Europe, que nous avons, durant plusieurs années, organisées au sein d'un monastère. Sauf que, là, les cloches sonnaient tous les quarts d'heure ! Une particularité, qui pouvait avoir quelque chose de dérangeant, jusqu'à ce que nous nous soyons résignés à tenter de jouer avec en prenant le parti de nous arrêter de parler chaque fois qu'elles se mettaient à sonner ! Ces espaces de silence se sont révélés être bénéfiques : ils modifiaient le dialogue comme une ponctuation. Encore une occasion pour faire émerger du sens. Lors de l'exercice auquel nous venons de nous livrer avant le départ [une restitution par les doctorants, suivis d'échanges avec les autres participants qui le souhaitaient], quelqu'un a jugé que l'organisation était trop structurée, du fait des cloches justement, et regrettait que des discussions dussent se clore pour passer à table. Au contraire, outre le fait qu'elles sonnent moins souvent que dans le monastère, je trouve que la structuration qu'elle induise est nécessaire pour permettre à de l'imprévu d'émerger. J'ai même trouvé quelque chose de très "énactif" dans cette attention croissante et collective que nous avons tous fini par manifester à leur égard. Au début, on ne les entend pas forcément, avant d'en saisir le principe : nous rappeler qu'il est temps de nous diriger vers le réfectoire ou vers la salle de conférence. Ainsi, sans avoir besoin de nous concerter, nous amorcions un mouvement spontané, maritime si je puis dire, au sens où nous déplacions tel un banc de poissons !

Oh, quelle belle image dans laquelle je me retrouve ! Concernant la personne ayant regretté cette structuration par la cloche, je relève que c'est la même qui a dit le plaisir à se sentir engagée dans de véritables conversations, regrettant d'autant plus qu'elles pussent être interrompues, fût-ce provisoirement, le temps de s'installer à table. C'est au final bien la preuve que le colloque a été une réussite, au moins de ce point de vue — cette qualité des échanges auxquels il a donné lieu. À se demander d'ailleurs si, à Cerisy, on ne renouerait pas avec l'art de la conversation… Je le dis à dessein, car vous-même avez mis en avant ce mot de conversation dans votre intervention inaugurale.

Amy Cohen-Varela : En effet, j'ai abordé la question de savoir dans quel type de conversation il fallait s'engager pour changer l'esprit. Une réflexion que je poursuis au sein de Mind & Life Europe, et même depuis que je travaille dans le domaine de la psychanalyse — laquelle crée les conditions d'une forme de conversation fondée sur des règles très particulières, censées créer un cadre génératif. À chaque lieu où j'interviens, je réfléchis aux règles à instaurer ou avec lesquelles on pourra jouer. À quoi tiennent-elles ici ? Sont-elles redevables au lieu, ou à celui dont nous avons étudié l'œuvre, Francisco Varela ? Ou à l'alchimie entre les deux, à supposer qu'il fût bien avec nous. L'était-il ? C'est la question posée par Victoria Vasquez Gomez, à travers sa performance artistique (en projetant à la nuit tombée la question "Es-tu là ?" sur la façade du château). Personnellement, et sans vouloir verser dans quelque mysticisme, je pense que oui !

Une chose est sûre : Cerisy est un lieu qu'il aura fréquenté à trois reprises à l'occasion des colloques L'auto-organisation. De la physique au politique (1981, dirigé par Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy) ; Approches de la cognition (1987, dirigé par Jean-Pierre Dupuy et Francisco Varela) et Institution imaginaire, autonomie (autour de Cornélius Castoriadis) (1990, dirigé par Philippe Raynaud) …

Amy Cohen-Varela : Autant de colloques qui ont été des moments clés pour lui : ils lui ont permis de rencontrer des communautés de chercheurs très diverses. Rappelons qu'en 1981, il était un chercheur "vagabond", en exil (il avait quitté le Chili suite au coup d'État de 1973), ne sachant encore vraiment où s'établir. Les conversations qu'il a pu avoir ici, à Cerisy, avec des collègues de différentes disciplines, sont de celles qui peuvent agir sur l'esprit, ont une action sur lui. Elles créent aussi des liens d'amitié, non pas pour le simple plaisir de se dire amis, mais au sens où elles consistent en un accueil de la pensée de l'autre, dans un compagnonnage. Or, il est clair que ces trois colloques ont généré des communautés de pensée, qui se sont élargies au fil du temps. Il serait intéressant d'ailleurs de relever les intervenants qui se sont retrouvés d'un colloque à l'autre, témoignant ainsi de l'instauration de relations d'amitié durables, comme celles nouées avec Jean-Pierre Dupuy, Cornelius Castoriadis, …

Ce que vous dites ressort clairement du premier volet du film Monte Grande : What is Life, de Franz Reichle, projeté à l'occasion du colloque (film accessible sur le site du réalisateur : http//www.franzreichle.ch). On prend la mesure de l'insertion de Varela dans une communauté de pensée qui est allée en s'élargissant, et pas seulement dans le champ académique ; des liens d'amitié qu'il savait nouer, susciter avec des interlocuteurs de différents horizons disciplinaires…

Amy Cohen-Varela : Francisco aimait les échanges qui se poursuivaient dans une forme de familiarité respectueuse. Il pensait, et on touche là de nouveau au principe de l'énaction, que tout ce qu'on est en mesure de générer d'intéressant, ne vient pas de soi ni de l'autre, mais se noue dans le moment de l'échange, de la conversation. En ce sens-là, on peut donc dire que c'est davantage le lien, que les individus considérés isolement, qui est source de créativité, de générativité, et donc de surprises. Que c'est, autrement dit, dans "l'entre" que cela se passe. Et quel meilleur endroit que Cerisy pour créer de l'entre, cette manière de vivre ensemble comme un banc de poissons, si je puis user encore de cette métaphore. Un banc qui se meut, divague au son des cloches…

Ce que vous dites-là me fait penser aussitôt à la relation telle que la pensait Édouard Glissant, à la pensée duquel était consacré le colloque qui précédait le vôtre. Je ne résiste pas cependant à l'envie de revenir sur la thématique du Foyer et poser la question de savoir quel était le rapport de Francisco avec les arbres ? Pour ma part, je relève que dans le second extrait de film, on peut découvrir à quel point la maison de son enfance à Monte Grande était dans un environnement arboré, au point qu'on ne peut s'empêcher de se dire que dans la perspective d'une écobiographie, les arbres ont compté pour lui. Mais qu'en est-il exactement ? Que savez-vous de lui à ce propos ?

Amy Cohen-Varela : En réponse à votre question, je rappellerai pour commencer que l'un des tout premiers livres qu'il a publié, et coécrit avec Humberto Maturana, avait pour titre L'arbre de la connaissance (Éditions Addison Weslsey France, 1994) … Reconnaissons cependant que c'était en référence à la mythologie, l'arbre du bien et du mal. Francisco n'a pas plus théorisé que cela sur ce vivant non humain. J'essaie cependant de réfléchir à ce qu'a pu être son rapport à ce dernier dans la vraie vie… Ce n'est pas simple ! Il nous a quitté il y a déjà si longtemps… Si maintenant je me laissais aller à de l'association libre, je rappellerai encore que lorsqu'il a commencé à m'apprendre à méditer, à adopter la bonne position assise, le dos bien droit tout en restant aussi souple que possible, il me disait : "Imagine que tu es un arbre…".

Merci pour cette association libre ! Pour clore cet entretien, j'aimerais encore vous faire réagir à l'impression que vous nous avez faite, à savoir celle de n'être pas intervenue comme une simple porte-parole de la pensée de Varela, mais celle d'avoir eu envie de partager votre interprétation de celle-ci, au prisme de votre propre parcours, cheminement.

Amy Cohen-Varela : Absolument ! Francisco et moi avons des racines mêlées et c'est en cela que notre relation était merveilleuse.

Des racines mêlées, comme celles de deux arbres…

Amy Cohen-Varela : Oui, d'arbres, en effet (sourire). Il est évident que je ne peux pas prétendre être autre chose qu'une interprète de son œuvre, mais dans le bon sens du terme, musicale si je puis dire. D'autant que la partition que Francisco nous a laissée est extrêmement ouverte et non chargée d'indications à respecter à la lettre. C'est vrai aussi que notre vie commune, bien que plus courte que ce que nous aurions souhaité, a été une longue conversation. Non que nous discussions du moindre de ses écrits. Tous ceux qui ont travaillé avec lui peuvent en témoigner : Francisco travaillait beaucoup avec les autres, dans un échange continu. Il fonctionnait comme une éponge : il donnait beaucoup, mais il écoutait aussi finement. Il aimait développer sa pensée dans le dialogue. Voyez sa bibliographie : il a beaucoup coécrit (outre Humberto Maturana, Natalie Depraz, Evan Thompson et tant d'autres). C'était la marque de son style de pensée. Si la brillance de celle-ci pouvait parfois donner le sentiment de dérouler à la manière d'un rouleau compresseur, en compensation, il cultivait une ouverture d'esprit, propice à la discussion plutôt qu'au monologue, guettant l'émergence qui en résulterait. Francisco, c'était ces deux côtés, y compris dans ses échanges avec moi.

Je ne peux m'empêcher de repenser à cette citation : "Le chemin le plus court de soi à soi passe par autrui". Il me semble à vous entendre que c'était aussi la conviction de Francisco Varela…

Amy Cohen-Varela : Absolument ! Je ne connaissais pas cette citation. Si vous pouviez m'en dire la source, je vous en serais reconnaissante.

Vérification faite, nous la devons à Paul Ricœur.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Témoignage

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"CERISY : PREMIÈRE ÉTAPE D'UN VOYAGE DE NOCE !"

RENCONTRE AVEC GIUSEPPE SOFO & MARIAGRAZIA TOCCACELI


Suite de nos échos autour du colloque Édouard Glissant, la relation mondiale sous la direction de Sam Coombes, Thiphaine Samoyault et Christian Uwe, qui se déroulait du 2 au 11 août 2022 à travers, cette fois, le témoignage de ce couple d'Italiens, lui intervenant dans le cadre d'un atelier de traduction, elle l'accompagnant sur la route de leur voyage de noce dont Cerisy constituait une première étape….

Photo de groupe du colloque


Comment vous êtes-vous retrouvés à participer à ce colloque consacré à l'héritage d'Édouard Glissant ?

Giuseppe Sofo : J'ai été invité par les organisateurs qui avaient eu connaissance de ma traduction d'œuvres de Glissant en italien. Ils m'avaient écrit il y a un an, en plein mois août. Je me souviens combien j'avais été heureux à l'idée de participer à un tel colloque et de découvrir enfin, par la même occasion, Cerisy, dont j'avais entendu parler depuis des années, sans oser espérer avoir un jour l'opportunité de m'y rendre ! Aussi, dès l'invitation reçue, j'ai donné mon accord de principe en m'engageant à assister à l'ensemble du colloque.

Vous y êtes venu pour participer à un atelier de traduction aux côtés de traducteurs d'autres nationalités…

Giuseppe Sofo : Effectivement, les organisateurs ont souhaité revenir longuement sur les enjeux de la traduction des écrits de Glissant, parsemés d'"intraduisibles" [au sens de Barbara Cassin], à travers cet atelier et d'autres communications. Pour ma part, j'ai proposé une interprétation de la traduction comme quelque chose qui se passe aussi au-delà des langues. D'ailleurs, la plupart des personnes ayant participé à mon atelier ne parlaient pas l'italien.

C'était mon cas !

Giuseppe Sofo : J'ai donc proposé d'aborder la traduction comme une pratique qui se manifeste jusque dans la vie quotidienne, dès l'instant où nous essayons de communiquer, de reproduire quelque chose. À cet égard, il en va de la communication comme de la traduction : de même que celle-ci ne parvient jamais à être totalement fidèle au texte original, de même la communication ne parvient jamais à faire entendre exactement ce qu'on souhaite dire. Quand on parle avec quelqu'un, on en est toujours réduit à "se traduire", avec des limites comme on peut en rencontrer dans la traduction d'un texte. Dans un cas comme dans l'autre, on se heurte à des malentendus. Dès lors qu'on admet que la communication interpersonnelle, celle qu'on pratique au quotidien, est aussi affaire de traduction, on comprend mieux que cette communication peut donner lieu à des erreurs d'interprétation ou des approximations, par ce travail même de traduction qu'on effectue sans toujours s'en rendre compte…

À vous entendre, on comprend combien la communication exige de disposer de temps ne serait-ce que pour dissiper les éventuels malentendus. Or, c'est précisément ce que permet un colloque de Cerisy par sa durée même — neuf jours dans le cas de celui auquel vous venez de participer. En attendant, je précise que vous êtes venu avec votre épouse. Ce n'est pas la première fois que des intervenants viennent ainsi accompagnés. Sauf que là, vous venez juste de vous marier : le mariage a eu lieu l'avant-veille de votre venue à Cerisy !
[à Mariagrazia] : Vous auriez pu protester, en considérant que ce n'était pas le moment d'assister à un colloque. Et pourtant, vous êtes venue, en assistant à plusieurs communications, aux côtés de votre mari…

Rire de Giuseppe et Mariagrazia

Mariagrazia Toccaceli [traduite par Giuseppe Sofo] : Non, effectivement, je n'ai pas protesté. J'avais envie de découvrir ce lieu dont Giuseppe m'avait tant parlé. Nous avons eu beau nous être mariés deux jours avant de venir ici, Cerisy nous a paru être une première étape avant la véritable destination de notre voyage de noce, la Martinique.

Giuseppe Sofo : J'avais donné mon accord de principe aux organisateurs bien avant que Mariagrazia et moi ne prenions la décision de nous marier — c'était il y a six mois. Ce n'est qu'à l'approche de la double échéance — notre mariage et le colloque — que j'ai pris la mesure du fait que celui-ci démarrait le surlendemain… Plutôt que de différer notre arrivée (j'intervenais quelques jours plus tard), nous nous sommes dits que ce séjour à Cerisy pouvait nous donner une première opportunité de nous abstraire du monde quotidien, être aussi une escale avant la Martinique si chère à Édouard Glissant…

Nous voici arrivés au terme du colloque, quels enseignements en tirez-vous ?

Giuseppe Sofo : Ce colloque a d'abord été pour moi l'occasion d'échanger avec des personnes que je ne connaissais jusqu'à présent que par leurs écrits. Je pense notamment à Thiphaine Samoyault. De la voir enfin, là à Cerisy, de faire plus ample connaissance avec elle, en tant que chercheure, mais aussi en tant que personne, quel plaisir ! Quelle chance ! Même chose pour Beate Thill, la grande traductrice en langue allemande de l'œuvre de Glissant : je la connaissais jusqu'alors pour avoir en quelque sorte collaboré avec elle à distance et à son insu, dans le sens où j'avais lu ses essais, pris en compte ses considérations sur le travail du traducteur et son approche de l'œuvre de Glissant. Bref, ici, à Cerisy, j'ai eu la sensation de me retrouver au milieu d'une bibliothèque vivante, à pouvoir dialoguer avec des œuvres tout autant qu'avec leurs auteurs, en chair et en os, au cours d'un repas ou d'échanges informels. Ce colloque a été aussi l'occasion d'entendre le point de vue des nouvelles générations, de personnes qui n'ont pas connu Glissant de son vivant, mais qui trouvent dans son œuvre des clés de compréhension du monde actuel, et matière aussi à nourrir leurs engagements. J'ai pu percevoir à travers leurs interventions, les discussions plus informelles que nous avons eues lors des repas (ou dans la cave !), l'envie manifeste de passer d'une interprétation de la lecture glissantienne du monde, donnant à voir des relations invisibles entre des cultures, des pays, à sa "traduction" en actes, dans des pratiques de tous les jours, de façon à changer concrètement la vie des gens.

… dans des pratiques et, j'ajouterai, une sociabilité, une manière de vivre "avec ensemble" (pour reprendre la formule de Paul Desjardins)…

Giuseppe Sofo : Oui, c'est tout à fait cela !

Mariagrazia Toccaceli : Cette sociabilité, cette connivence que l'on a partagée du simple fait de vivre ensemble, plusieurs jours durant, dans le cadre de Cerisy, en passant notre temps à dialoguer, mais aussi à manger ensemble, aux mêmes heures, c'est la première chose que j'ai appréciée. Pour autant, je n'ai pas eu l'impression d'être enfermée dans une petite communauté, coupée du reste du monde. Des gens arrivaient en cours de route tandis que d'autres repartaient, donnant ainsi un sentiment de mouvement permanent, qui a ajouté au charme de cette expérience.

Vous-même avez assisté à des communications. Que retenez-vous de l'œuvre même de Glissant ?

Mariagrazia Toccaceli : Ce que j'en retiens, c'est le caractère tout à la fois simple et complexe de sa pensée. J'apprécie aussi sa compréhension de la traduction comme quelque chose de délicat mais aussi de risqué dans la mesure où, par une simple erreur, on peut transformer radicalement le sens d'un propos. Une petite faute et c'est tout le sens d'une pensée que vous changez !

D'où l'importance du temps (on y revient…). Il faut rester longtemps "avec ensemble" pour disposer de celui de dissiper d'éventuels malentendus…

Mariagrazia Toccaceli : Oui, parfaitement ! À ce propos, on ne peut pas ne pas rendre hommage à… la cloche ! Elle bat le rappel pour les repas ou la reprise des communications tout en procurant le sentiment d'un temps qui s'écoule à l'infini. Au début, cela surprend, forcément, mais on s'y habitue avec plaisir, au point que l'autre jour, alors que nous visitions, Giuseppe et moi, l'abbaye de Hambye, nous avons réagi à une cloche, qui s'est mise à sonner. "C'est l'heure du repas !" nous sommes-nous surpris à nous dire dans un réflexe pavlovien, au point de nous diriger vers la sortie pour rentrer au château !

Giuseppe Sofo : Je crois que la cloche fait partie de l'esprit du lieu : elle règle le temps comme elle le faisait au XIXe siècle. Elle renforce la sensation d'être ici comme dans une bulle, mais dont on peut sortir très vite. Il suffit pour cela de se rendre dans le village tout proche. Un village parmi d'autres. En faisant une halte dans le seul café qui s'y trouve, nous avons été ainsi aussitôt reconnectés à des problématiques comme celles auxquelles n'importe quel autre village peut être confronté aujourd'hui, en France comme en Italie. Même si, par d'autres aspects, nous avons eu aussi la sensation d'être projetés dans les années 1950, dans ce que le village a dû être au moment du démarrage de Cerisy…

Il se trouve que la cloche vient de sonner pour battre le rappel du dernier repas. Il nous faut obtempérer et suspendre l'entretien !

Éclats de rire de Mariagrazia et de Giuseppe…

Giuseppe Sofo : Pourtant, je ne résiste pas à l'envie d'ajouter que ce séjour aura été au final un voyage dans notre voyage. Mariagrazia et moi avons été très touchés par l'accueil si chaleureux que l'équipe de permanents réserve aux participants. Tout en ayant l'air d'être d'un autre temps, Cerisy est un lieu unique qui gagne à perdurer et où nous ne demandons qu'à revenir.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Témoignage

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"PREMIERS ENSEIGNEMENTS DU COLLOQUE GLISSANT"

RENCONTRE AVEC THIPHAINE SAMOYAULT


Du mardi 2 au jeudi 11 août 2022, se déroulait le colloque Édouard Glissant, la relation mondiale sous la direction de Sam Coombes, Tiphaine Samoyault et Christian Uwe. En voici un deuxième écho à travers le témoignage de sa codirectrice — professeure d'université, écrivaine et critique littéraire —, qui revient ici sur sa genèse et ses premiers enseignements, à quelques heures du départ.

Christian Uwe, Tiphaine Samoyault, Sam Coombes


Pouvez-vous, pour commencer, revenir sur la genèse de ce colloque…

Tiphaine Samoyault : Elle remonte au colloque autour de Frédéric Jacques Temple, qui s'était tenu en 2015, avant de se préciser l'année suivante, lors du colloque sur les Brassages planétaires, auquel avaient participé Sylvie Glissant ainsi qu'un certain nombre de nos intervenants, comme l'écrivain et artiste Dénètem Touam Boa.
Pour ma part, j'ai rejoint l'aventure en 2019 — Sylvie et Edith m'ayant proposé de diriger le colloque. Je connaissais Cerisy pour avoir notamment participé au comité scientifique du colloque Roland Barthes : continuités, déplacements, recentrements, qui s'était tenu en juillet 2016 et avoir été invitée à bien d'autres colloques (Annie Ernaux, Michel Deguy, Julia Kristeva, etc.). J'ai ensuite proposé deux codirecteurs, Christian Uwe et Sam Coombes, Maîtres de conférences respectivement en études culturelles et littérature comparée à l'université du Minnesota (États-Unis), au département des cultures et langues européennes à l'université d'Edinburg.
Depuis, la crise sanitaire et les périodes de confinement sont passées par là, contraignant à reporter notre projet. Il y a cependant une autre explication à cette longue gestation : la recherche autour d'Édouard Glissant et de son œuvre est multiple, parfois conflictuelle. Il nous a donc fallu prendre le temps de parvenir à un juste équilibre dans les perspectives. Cela n'a certes pas empêché à des tensions de se faire jour pendant le colloque, mais au moins étaient-elles motivées par des divergences intellectuelles et non idéologiques ou affectives.

Comment avez-vous envisagé le programme, en dehors de cette recherche d'équilibre que vous avez évoquée ?

Tiphaine Samoyault : Pour ce qui me concerne, je tenais à ce que le colloque ait une dimension internationale, en y faisant venir des intervenants du monde entier. Plus facile à dire qu'à faire ! Mais je crois que nous y sommes parvenus, malgré d'inévitables défections et indisponibilités, avec la présence de personnes venues des Antilles, d'Afrique, d'Amérique du Nord, d'Asie et d'Europe. Une Australienne s'est inscrite d'elle-même en dernière minute pour suivre nos travaux. Cette diversité est à mon sens une des premières caractéristiques du colloque.
Une autre de ses caractéristiques, à laquelle je tenais également, est de pas être un colloque "de et pour" les spécialistes. Au contraire, j'ai souhaitais qu'il fût l'occasion de faire dialoguer des personnes dont Glissant est l'objet de recherche principal, dans tel ou tel domaine (l'anthropologie, la philosophie, la littérature et les arts plastiques) avec des personnes qui, sans en être des spécialistes, sont intéressées, pour ne pas dire frappées, par son œuvre, en empruntent des notions. De ce point de vue, je pense que l'objectif a, là aussi, été atteint : le dialogue a bien eu lieu et ce, pour le plus grand profit des uns comme des autres.

Quel autre enseignement tirez-vous de ce colloque qui vient tout juste de s'achever ?

Tiphaine Samoyault : [après un petit moment de réflexion…] Forcément, beaucoup de choses se sont produites qui n'étaient pas prévues, mais cette imprévisibilité ajoute encore à l'intérêt de ce colloque. Elle doit beaucoup, justement, à la diversité des personnes qui y assistaient, que ce soit comme intervenantes ou comme auditrices, ou tout simplement au fait qu'elles se rencontrent, en vrai. Un véritable dialogue s'est instauré, que ce soit à l'issue des communications ou, de manière plus informelle, lors des repas ou de ces autres moments que nous pouvons partager au cours d'un colloque de Cerisy. Un dialogue à la fois générationnel et intergénérationnel, malgré ou, au contraire, grâce à des différences de points de vue, mais aussi de modes d'expression. Il y a de toute évidence, de la part de la jeune génération, une forme de combativité ; elle retient de Glissant quelque chose de plus offensif pour nourrir ses propres luttes notamment par rapport aux enjeux écologiques.
Même si je souhaitais que cette dimension politique soit abordée — une journée entière lui était pleinement consacrée — elle s'est révélée plus importante que je ne le pensais. Plus intéressante aussi que cette manière lénifiante dont les sciences humaines ont de traiter parfois des défis de l'écologie. Le colloque a été l'occasion de le rappeler : qu'on le veuille ou non, la violence est inhérente à toute relation. Édouard Glissant ne dit pas autre chose. Chez lui, elle ne saurait être envisagée non plus comme un simple concept. Elle est une réalité concrète, à partir de laquelle peuvent s'inventer d'autres mondes. Soit le principe de la créolisation. Dans cette perspective, les luttes ont toute leur place. Elles doivent se poursuivre en toute lucidité, au quotidien, et pas seulement sur le terrain des concepts ou par concepts interposés. C'est une des conclusions de ce colloque, à laquelle je m'étais pas attendue mais dont je ne peux que me réjouir.
Je tiens encore à souligner la qualité des contributions des jeunes chercheurs intervenus au cours du colloque, y compris les doctorants, dont la plupart se sont inscrits d'eux-mêmes et non à l'invitation de leurs directeurs/trices de thèse, et sans même y avoir été officiellement invités par nous, ses directeurs (c'est un autre intérêt des colloques de Cerisy que d'être ouverts à des auditeurs libres). La diversité de leur approche, en plus des nationalités qu'ils représentaient, a ajouté à la richesse des échanges et, j'ajouterai, à leur charme : c'est fou la diversité des accents, au sens littéral du terme, qu'on a pu entendre au cours de ce colloque ! C'est d'ailleurs peut-être ce que j'ai le plus aimé.

Précisons que ce colloque avait encore pour particularité de se dérouler en parallèle au Foyer de création et d'échanges qui, pour sa troisième édition, avait pour thème Que peut la littérature pour les arbres ?. Cela a-t-il apporté quelque chose de particulier à la dynamique de votre colloque ?

Tiphaine Samoyault : J'ai trouvé qu'il y avait une pertinence évidente à programmer les deux, le colloque et le Foyer, en parallèle. C'était d'ailleurs si évident qu'on pouvait se demander s'ils n’avaient pas été conçus dans un même mouvement ! Étant impliquée dans l'organisation de mon colloque, je n'ai pu malheureusement participé au Foyer, hormis une des soirées communes — la présentation d'un travail d'une des résidentes autour des fougères —, mais je sais que des membres du colloque y ont pris part comme Cécile Chapon dont la communication ("Le vivant comme relais pour un imaginaire du monde") a fortement intéressée les animateurs du Foyer. En sens inverse, des résidents ont assisté à nos travaux, pensant ne venir qu'à une communication ou deux pour finalement y revenir à plusieurs reprises, se prenant au jeu de cette coïncidence magnifique, entre leur Foyer et notre colloque.

J'en témoigne pour avoir assisté à bien plus de communications que je ne l'avais prévu ! Concluons cet entretien sur une autre particularité de ce colloque : il se déroulait à Cerisy ! Quelle valeur ajoutée a pu avoir ce cadre avec son château, son parc, ses rites… ? Pour le dire autrement, ce colloque aurait-il pu se produire ailleurs en produisant des effets tout aussi intéressants ?

Tiphaine Samoyault : La pensée de la relation est aussi une pensée qui doit s'inscrire dans un lieu, dans lequel chacun peut se situer. Une île aurait tout aussi bien fait l'affaire, a fortiori si c'était celle de la Martinique ! Mais Cerisy en est une à sa façon : non pas qu'on y soit coupé du monde, mais on sort très peu du lieu, hormis le jour de détente, ou les écoles buissonnières qu'on peut s'autoriser. Pour ma part, c'est la première fois que j'y restais aussi longtemps (dix jours !). J'ai été très sensible à la force du lieu. Ici, nous sommes en symbiose avec les arbres, jusqu'au minéral, aux pierres, dont la couleur ajoute au caractère magique de l'ambiance qui règne ici, la rendant d'autant plus propice au déploiement de la pensée, aux échanges. Curieusement, les participants avaient beau venir de différents coins du monde, leur rencontre ici, dans ce lieu, semblait comme frappée du sceau de l'évidence. Son apparente insularité a eu pour effet de les rapprocher quand bien même ne se connaissaient-ils pas encore pour beaucoup d'entre eux. Tout s'est passé comme si nous participions d'une même communauté, par-delà nos différences de langue, de culture. Nous n'avons pas eu d'effort à faire pour nous mettre au diapason les uns des autres. Un des maîtres mots du colloque a été sans surprise celui de traduction : il en a été largement question tant sur le plan théorique qu'en termes de pratique, au regard, bien sûr, de la relation, de son rapport à l'intraduisible, de l'"opacité" (un autre concept majeur d'Édouard Glissant, comme garde-fou de l'appropriation de la pensée de l'autre). Un maître mot qui a permis d'approfondir l'expérience d'un être-ensemble.

Ce que vous dîtes à propos de l'insularité me remet en mémoire ce qu'Édith dit de Cerisy, à savoir que ce serait une "oasis de décélération"… Vous retrouvez-vous dans une telle formule ?

Tiphaine Samoyault : C'est vrai et, en même temps, pas autant que cela ! C'est vrai dans la mesure où, effectivement, à Cerisy, on prend le temps de la rencontre, de l'échange. Tant et si bien qu'au moment où je vous parle, à l'issue de ce colloque, j'ai l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis le premier jour. Ce qui tranche avec des colloques plus académiques, durant lesquels les communications se succèdent sans réelles discussions. Ici, on prend le temps de revenir sur des sujets de débat. Le rythme des journées procure plus une sensation de lenteur que de décélération. D'autant plus que notre programme n'en a pas moins été chargé comme du reste la plupart des colloques de Cerisy. Chargé en communications, mais aussi en moments de partages collectifs. Même si le lieu se prête aux promenades solitaires ou en petits groupes, on dispose finalement de peu de temps pour s'y consacrer, sauf à sécher des communications. On aimerait avoir plus la possibilité de jouir de ce temps-là, d'en avoir également pour lire comme nous y invite d'ailleurs la belle bibliothèque du château. Nous sommes finalement portés par une énergie qui peut être… fatigante !

J'en témoigne même si à l'issue de ce colloque je vous perçois plutôt joyeusement épuisée !

Tiphaine Samoyault : C'est tout à fait cela ! Je suis moins fatiguée que "joyeusement épuisée" ! [ rire ].

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Témoignage

— Tous les témoignages —


"CERISY - GLISSANT, UNE HISTOIRE DE FAMILLE"

RENCONTRE AVEC MATHIEU GLISSANT


Du mardi 2 au jeudi 11 août 2022, se déroulait le colloque Édouard Glissant, la relation mondiale. En voici un premier écho à travers le témoignage de son fils, Mathieu, qui était déjà venu sept ans plus tôt à Cerisy pour le colloque Périples & parages : l’œuvre de Frédéric Jacques Temple.

Christian Uwe, Mathieu Glissant, Tiphaine Samoyault,
Sam Coombes, Sylvie Glissant, Ava Glissant, Camille Charvet


En 2015, vous assistiez à un colloque autour de Frédéric Jacques Temple avec de nombreux membres de votre famille…

Mathieu Glissant : Oui, un beau colloque au cours duquel une atmosphère particulièrement familiale avait régné : y avaient assisté plusieurs membres de ma famille élargie : outre mon épouse Camille, ses parents et notre enfant, Ava, qui n'avait alors que deux mois. C'est au cours de ce colloque que l'idée d'une rencontre "Édouard Glissant" a germé. Avancée par Edith, elle a été confortée en 2018 lors de la semaine Brassages planétaires par la venue de ma mère, Sylvie Glissant. Sept ans plus tard, je retrouve la même atmosphère, la même hospitalité aussi. Non que rien n'ait changé. Nous n'avons en réalité cessé d'être dans le mouvement, mais un mouvement qui, ici, va de pair avec une certaine permanence. Et c'est cela que j'aime à Cerisy. C'est un lieu qui, avec son château, ses rites, son histoire familiale, offre un cadre suffisamment stable, rassurant, pour qu'on puisse s'y risquer à penser autrement, à développer des idées novatrices.

À vous entendre, Cerisy serait une sorte de "Tout-Monde"…

Mathieu Glissant : (Rire) Cerisy est un lieu paradoxal, un lieu du renouvellement sur fond de permanence, un lieu propice pour penser le monde, faire émerger de nouvelles idées, de nouveaux rapports y compris sensibles au vivant. Ce colloque a été l'occasion d'approfondir les études glissantiennes, à travers le riche programme conçu par les trois directeurs (Sam Coombes, Tiphaine Samoyault, Christian Uwe) tout en les ouvrant à d'autres regards, grâce notamment à la présence d'un groupe de doctorants. Non seulement ceux-ci ont suivi les communications avec assiduité, mais encore ont-ils su pousser leurs aînés dans leurs retranchements, en tâchant de se faire leur propre idée de l'œuvre, de son utilité dans le monde actuel.

Des doctorants qui n'avaient pas rencontré Glissant de son vivant et qui s'autorisaient à creuser d'autres sillons, à voir en quoi cet auteur était utile pour penser leur monde à eux…

Mathieu Glissant : C'est le plus bel hommage qu'on puisse adresser à la pensée d'Édouard Glissant car c'est ainsi qu'on la maintient en mouvement, qu'on empêche quiconque de l'interpréter une fois pour toutes. La meilleure façon de la garder vivante, c'est de ne cesser de la questionner, d'être à l'écoute d'autres manières de l'aborder. Nos jeunes docteurs avaient donc bel et bien leur mot à dire. C'est à eux de nous dire en quoi cette pensée est encore en résonance avec le monde. Quelque chose que permet l'œuvre de Glissant, mais qui est aussi rendu par l'esprit des Colloques de Cerisy, propices à des rencontres avec des personnes d'horizons très divers, que ce soit du point de vue géographique ou disciplinaire. Et qui de ce fait empêchent un discours uniforme.

Sans compter la durée du colloque, qui permet de dissiper d'éventuels malentendus…

Mathieu Glissant : Presque une décade, une durée exceptionnelle qui permet aux participants de disposer du temps de se comprendre, d'expliciter les motifs de leurs éventuels désaccords. Au fur et à mesure qu'on avance, les dynamiques d'échanges, les relations entre les participants se reconfigurent. Ce qui est propice à des émergences, à la survenue de choses inattendues.

Vous êtes revenu avec votre épouse et votre fille, Ava. Que diriez-vous aux participants qui n'imaginent pas de venir à Cerisy avec leur enfant…

Mathieu Glissant : C'est la deuxième fois que je viens avec ma femme et notre fille. Aujourd'hui, Ava a sept ans et je crois pouvoir dire que nous ne l'avons jamais vue aussi heureuse qu'à Cerisy ! Et donc, à tous les intervenants, chercheurs et autres, qui hésiteraient à venir ici avec leurs enfants, sous prétexte qu'ils y viendraient eux-mêmes pour participer à un colloque, je n'ai qu’une chose à dire : venez avec eux ! Mais il faut tout de même, selon leurs âges prévoir un mode de garde adapté. Cerisy est un lieu que les enfants aiment au point d'avoir de la peine à l'idée de le quitter !

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Publication 2022 : un des ouvrages


ALEXANDER KLUGE

CARTOGRAPHIE D'UNE ŒUVRE PLURIELLE


Wolfgang ASHOLT, Jean-Pierre MOREL, Vincent PAUVAL (dir.)


À cause de son ampleur (plus d'un demi-siècle de travail) et de la variété de ses différents domaines — littérature, cinéma, art contemporain et télévision —, l'œuvre d'Alexander Kluge, né en 1932, jouit d'un prestige unique dans l'univers intellectuel et artistique de l'Allemagne d'aujourd'hui. Pourtant, elle n'a pas reçu en France d'accueil à sa mesure, du moins jusqu'aux années 2010 et à l'édition chez P.O.L de la monumentale Chronique des sentiments, entièrement repensée par son auteur pour le public français.
Prendre acte de sa reconnaissance tardive, ne serait-ce pas aussi l'occasion de renouveler l'approche de cette œuvre et d'en réévaluer la portée ? Tel a été le pari de ce colloque de Cerisy, organisé en juin 2019, pour débattre de l'œuvre d'un grand auteur allemand, en présence de celui-ci.
La production de Kluge est abordée ici en trois parcours : ses aspects principaux, notamment philosophiques et littéraires ; la pluralité de ses pratiques artistiques (dont cinéma, musique et installations) ; et sa façon d'évoquer, à travers l'histoire, un monde qui, loin d'un cosmos perdu et face à un chaos croissant, reste l'horizon de tout possible. Riche en inédits : cinq récits et quatre entretiens avec Gorbatchev, Boulez, Godard et Stiegler, ce volume est aussi illustré de planches que Kluge a composées pour l'occasion.


Ouvrage issu d'un colloque de Cerisy (2019) [en savoir plus]
Disponible à Cerisy aux Amis de Pontigny-Cerisy [n°659]


Ouvrage et articles à l'unité disponibles en accès payant sur CAIRN.INFO

CARACTÉRISTIQUES

Éditeur : Hermann Éditeurs

Collection : Colloque de Cerisy

ISBN : 979-1-0370-0624-0

Nombre de pages : 460 p.

Illustrations : Couleurs et N & B

Prix public : 35 €

Année d'édition : 2022

Programme 2022 : une journée d'échanges

— Programme complet —


voir, montrer et faire avec matieu


LUNDI 10 OCTOBRE 2022 — De 9h à 17h30

[ journée d'échanges ]



ARGUMENT :

"On accepte la guerre et les massacres comme choses ordinaires et allant de soi"1. Alors, pourquoi peindre, pourquoi montrer des toiles et des dessins, et ajouter du dérisoire à cette banalité ? Telle fut la question animant l'œuvre de ce peintre majeur, universaliste, méconnu que fut matieu. Quel est le lien de cette œuvre avec la Manche, pourquoi et comment y est-elle montrée ; pourquoi et comment y réfléchit-on autour d'elle ?

On partira, pour faire progresser les connaissances, de l'exposition L'ombre et la forme tenue à l'abbaye de Hambye, d'abord des choix faits à partir de 20 ans de travail de matieu à Saint-Denis-le-Gast par sa commissaire Marie-Pierre Osmont, mais aussi de la réception des visiteurs qui, au cours des saisons 2021 et 2022, ont pu admirer cette œuvre.

C'est à un dialogue entre penseurs et montreurs qu'il appartiendra de revenir sur les thèmes récurrents des travaux de matieu, la mathématique, ordre et matériau, l'insoumission ("il est des gens qui trouvent en naissant leur chemin de révolte"2), le primat du politique — qui veut dire qu'il faut arrêter les massacres et la guerre —, et la joie, "l'inoubliable joie de vivre"3, ici, ailleurs, en tout lieu, pourvu qu'il soit hospitalier et accueille l'étranger.

Cette journée de rencontres est ouverte à un large public intéressé par les questions posées.

1 Nicole Mathieu, Habiter La Rayrie (Manche) : au croisement de deux sensibilités.
2 Alain Badiou, L'écharpe rouge.
3 La ronde ou l'inoubliable joie de vivre. Exposition de matieu, usine Utopik.


PROGRAMME :

LE MATIN À L'ABBAYE DE HAMBYE

9h00 - Accueil : Bernard BECK, Valérie COUPEL-BEAUFILS, Nicole MATHIEU, Jean-Paul OLLIVIER
Café et visite libre de l'exposition L'ombre et la forme

10h00 : L'exposition L'ombre et la forme (salle du chapitre)
Jean Paul OLLIVIER : Ouverture
Marie-Pierre OSMONT : Comment l'exposition a-t-elle été conçue, animée et reçue ?
Débat général animé par Jean-Paul OLLIVIER

11h00 : Intermède musical, pièce à l'accordéon composée par Hervé LEMOINE

11h15 : De l'exposition à l'œuvre : en quoi cette exposition est-elle révélatrice de matieu ?
Stéphane DOUAILLER, Claudia Valentina GUTIERREZ OLIVARES & Patrice VERMEREN
Dialogue animé par Sylvain ALLEMAND

12h15 - Suspension des travaux


DÉJEUNER & APRÈS-MIDI AU CHÂTEAU DE CERISY

13h00 - Déjeuner

14h15 : Café et exposition d'œuvres de matieu (La Candélaria), au sol sur estrades en bois, par ses enfants Alain, Armelle et Daniel — Présentation d'ouvrages de matieu (dans l'étable)

15h15 - matieu à Cerisy : Edith HEURGON (salle de la Laiterie)

15h30 : Voir, montrer et faire avec matieu : le point de vue des gens de l'art et de ses amis
Table ronde avec Xavier GONZALEZ et Patrick VAUDAY, animée par Sylvain ALLEMAND

16h45 - Clôture de la journée : Michèle GENDREAU-MASSALOUX

17h00 - Fin des travaux


INTERVENANTS :

Sylvain Allemand, Journaliste, essayiste, Secrétaire général des Amis de Pontigny-Cerisy.

Bernard Beck, Professeur, l'abbaye de Hambye ayant été acquise en 1956 par ses parents Auguste et Elisabeth Beck.

Stéphane Douailler, Professeur émérite de philosophie de l'université Paris 8, a accompagné diverses interventions de matieu au sein de colloques. A écrit : "De deux moulages de Maximilien Robespierre".

Michèle Gendreau-Massaloux, Hispaniste et haute fonctionnaire française. Rectrice de l'académie de Paris et de l'AUF, elle est vice-présidente du Groupe interacadémique pour le Développement.

Xavier Gonzalez, Sculpteur et directeur du centre de l'Usine Utopik, centre de création d'art contemporain à Tessy Bocage (Manche).

Claudia Valentina Gutierrez Olivares, Professeure de philosophie de l'université du Chili, a accompagné les conférences et expositions de matieu à Valparaiso et à Santiago.

Edith Heurgon, Prospectiviste, co-directrice du Centre culturel international de Cerisy

Jean-Paul Ollivier, Président de l'association des amis de l'abbaye de Hambye, a effectué sa carrière au Centre Pompidou, dans le réseau culturel français à l'étranger et à la direction de la DRAC Normandie.

Marie-Pierre Osmont, Responsable de l'abbaye de Hambye, direction du patrimoine et des musées, Conseil départemental de la Manche, commissaire de l'exposition L'ombre et la forme.

Patrick Vauday, Philosophe français, spécialiste de philosophie esthétique, il a publié plusieurs ouvrages sur les enjeux des images. Texte pour matieu Art et politique, Courbet, matieu.

Patrice Vermeren, Professeur émérite de philosophie de l'université Paris 8, accompagne matieu des Ateliers du Collège international de philosophie à son périple en Amérique du Sud. Texte avec matieu : préface à Jean Borreil. La raison de l'autre.


matieu À HAMBYE ET À CERISY-LA-SALLE, LE 10 OCTOBRE 2022 :

Michèle GENDREAU-MASSALOUX

Le programme indique, pour mon intervention, "clôture", mais mon propos ne peut être, après la journée si intense que nous avons vécue, qu'une ouverture.

Chacun des regards portés sur l'œuvre de matieu (selon le vœu de matieu, nous adoptons la graphie sans majuscule), dans les deux magnifiques expositions que sont L'ombre et la forme à l'Abbaye d'Hambye et celle qu'ont réalisée ses enfants dans l'étable du château de Cerisy-la-Salle, engendre une réaction individuelle, point de rencontre entre l'appel du tableau et l'ensemble des facteurs qui induisent le jugement et les émotions particulières. En assortissant ses toiles de titres brefs ou même mystérieux, matieu a cherché, dans les lieux publics où il a été exposé, à toucher tant ses amis que n'importe lequel des spectateurs qui tombe en arrêt devant des couleurs et des formes unies par des relations signifiantes : tous les commentaires sont bienvenus, et matieu remet en cause le privilège du spécialiste.

C'est sans doute la raison pour laquelle nos entretiens ont eu cet air de liberté. Cette vertu était décisive aux yeux de matieu. Il m'interrogeait discrètement sur la liberté dans l'action administrative quand il investissait la chapelle de la Sorbonne pour son exposition Robespierre et faisait l'expérience des contraintes en apprenant que les murs de la chapelle, classée bâtiment historique, ne pouvaient accueillir ni clous ni vis… ce qui lui faisait trouver, pour l'accrochage, une solution inédite. La vertu de liberté des différents moments de la journée tient aussi au soin qu'ont apporté les "scénographes", Marie-Pierre Osmont d'une part, Alain, Armelle et Daniel Mathieu d'autre part, à faire jouer ensemble les lieux et les œuvres : le cadre de la salle entre dans un rapport ici de tension, là de présentation expressive, avec la toile, et c'est une hospitalité réciproque qui se crée.

Aussi les propos et les expositions mettent-ils en évidence une relation : nous avons aujourd'hui vu matieu en Normandie. Notre journée, dévouée à une œuvre qui parle du monde entier au monde entier, a réveillé la territorialité du peintre, et c'est à juste titre qu'il nous apparaît comme un horsain manchois, même si L'arbre rouge, où l'on peut reconnaître le paysage de La Rayrie, et peut-être une réminiscence de Flaubert — "J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre l'occupe" — n'illustre pas la nature, pas plus que les bouchots des Soldats ne se rapportent seulement à l'élevage des moules. Ils interpellent sur une actualité politique persistante, comme les dessins présentés dans le "couloir des élus" des locaux du Conseil départemental de la Manche à Saint-Lô, intitulés L'Abandon du politique…

Mais cette relation territoriale n'est ni une acculturation ni une intégration : matieu a recherché un rapport actif au monde par l'art. Son œuvre n'écrit pas une page supplémentaire de l'histoire générale de la peinture ; il emprunte des fleurs à Matisse, mais ce sont celles des cellules malades de son corps ; il retrouve de Tintoret les traits du Massacre des innocents pour peindre les corps disloqués de La Candelaria, mais sa façon d'habiter l'espace et d'"apprendre à voir pour faire" est un geste politique. En rendant le plan à son désordre, il s'élève contre l'oppression et l'idéologie : son œuvre est performative.

Il redresse les enfants morts de la Candelaria, dénonce les "assis" – Assis-debout –, en référence cette fois à Rimbaud, parle du détournement de la parole révolutionnaire, éloignée de sa poésie initiale, et de l'abandon des intellectuels, Les inutiles. Avec Les acrobates il peint un "espace égalitaire" : les trapézistes, même la tête en bas, sont "debout". Les séries s'enchaînent sans discontinuité, chacun de leurs éléments étant lié à des lois mathématiques et la série arrivant à son terme lorsque le dernier tableau, "le voisin de zéro" selon le titre qu'a donné Hélène Cixous à sa lecture de Beckett, amorce la série suivante.

La ressource de cet engagement assidu, aux résultats impressionnants, c'est le travail, ou même, selon un mot que je lui ai proposé, la besogne.

Le mot besogne, réfection de busunie, est issu du francique bisunnia, "soin, souci " préfixé du francique sunnja, "souci", qui donne aussi soigner et soin. Le préfixe bi a d'abord exprimé la proximité et a fini par être un moyen de renforcer le sens du mot. Jusqu'au XVIIe siècle, la structure sémantique de "besogne" coïncide avec celle de "besoin" : le mot exprime la notion de nécessité dans sa généralité et s’applique à toute personne ou chose nécessaire, indispensable. Deux sens particuliers se sont affirmés à l'âge moderne, d'une part celui d'acte sexuel, devenu usuel aux XVIIe et XVIIIe siècles, d'autre part celui de travail exigé par la profession.

matieu a porté à l'extrême ce souci, et réalisé plus que quiconque, me semble-t-il, le précepte que j'ai reçu, enfant, de mon père : Labor improbus omnia vincit.

Improbus, c'est-à-dire acharné, au-delà du raisonnable et des limites humaines, le travail de matieu se marque par la régularité de son arrivée à son atelier, chaque jour à huit heures, et par son assiduité, de longues journées que prolonge parfois un travail de nuit. Improbus, il tente encore de saisir le pinceau sur son lit d'hôpital, et jusqu'au bout. Omnia vincit : s'il ne croit à rien, matieu ne renonce à rien et donne à voir les convulsions du monde, la banalité du mal, pour nous réveiller et nous conduire à l'action. Et nous sommes en effet saisis et mis en marche. Omnia vincit : la victoire, c'est cette marche éveillée, mais aussi, peut-être ce réveil efface-t-il les frontières entre la mort, omniprésente, et la vie, L'inoubliable joie de vivre qui sous-titre sa dernière exposition, posthume.

matieu, vivant.