Programme 2021 : un des colloques

Programme complet


L'ENCHANTEMENT QUI REVIENT


DU MARDI 6 JUILLET (19 H) AU MARDI 13 JUILLET (14 H) 2021

[ colloque de 7 jours ]



DIRECTION :

Rachel BRAHY, Jean-Paul THIBAUD, Nicolas TIXIER, Nathalie ZACCAÏ-REYNERS

En présence d'Yves WINKIN


ARGUMENT :

La notion d'enchantement se prête à une grande diversité d'usages qui ne se réduisent pas à des antonymes du "désenchantement du monde" au sens de Max Weber. Qu'en est-il de ces approches contemporaines et quelles en seraient les vertus heuristiques ? S'agit-il de poser un constat sur le monde contemporain, tour à tour enchanté et désenchanté ? D'évoquer des expériences spécifiques, au caractère quelque peu magique ? De s'intéresser à des lieux, scènes, processus, "modes d'être" ou régimes d'interactivité particuliers ? La labilité du terme ouvre à de multiples terrains d'investigation, tant théoriques que pratiques.

Lors de ce colloque, la notion d'enchantement sera explorée dans ses liens avec le vivant ; ses proximités avec les notions voisines d'ambiance, de présence et/ou de résonance ; la rencontre avec des fictions, des formes d'arts ou de vies alternatives ; des descriptions de fantasmagories urbaines ; ou encore au travers de quelques manifestations des puissances de l'imaginaire. L'imbrication des approches, des problématiques et des concepts s'imposera également comme un axe de travail, ouvrant à des confrontations, des mises en situation ou en découverte avec tous les participants.


MOTS-CLÉS :

Ambiance, Art, Enchantement, Fictions, Imaginaire, Présence, Rêve, Résonance, Situation, Vivant


CALENDRIER PROVISOIRE :

Mardi 6 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mercredi 7 juillet
PANORAMA DES FORMES D'ENCHANTEMENT
Matin
Rachel BRAHY, Jean-Paul THIBAUD, Nicolas TIXIER & Nathalie ZACCAÏ-REYNERS : Introduction
Yves WINKIN : Paysages enchantés : une cartographie [conférence d'ouverture]

Après-midi
Jean-Michel BAUDOUIN : Grammaire et régimes ordinaires de l'enchantement
Emmanuelle LALLEMENT : De l'enchantement au désenchantement (et vice versa)
Colette CAMELIN : Les paradoxes de l'enchantement (en 1913 et aujourd'hui)

Soirée
Alain DAMASIO : Intervention performée


Jeudi 8 juillet
VIVANTS, ARTEFACTS, ATMOSPHÈRES
Matin
Virgule matinale

Véronique SERVAIS : Un point de vue Batesonien sur les expériences d'enchantement dans le rapport au vivant
Jean-Paul THIBAUD : L'enchantement, une intonation de la vie
Denis VIDAL : Entrenchantements. Une approche anthropologique de la notion d'enchantement

Après-midi
Vinciane DESPRET : Puissances de la fiction : Cat's cradle avec Ursula Le Guin et Donna Haraway
Dominique ROODTHOOFT : "L'éponge & l'huître", ou que faire des crasses qui nous traversent ? Une visite guidée [spectacle-rencontre]

Soirée
Autour du film POETRY (réal. Lee Chang Dong, Corée du Sud, 2010)


Vendredi 9 juillet
Matin
Virgule matinale, avec Pavel KUNYSZ

POÉSIE ET PRÉSENCES
Olivier LABUSSIÈRE : Les enchantements de Lucrèce
Rachel BRAHY & Nathalie ZACCAÏ-REYNERS : Pour une socio-anthropologie de la présence

Après-midi
VILLES, TRACES ET IMAGINAIRES
Nicolas TIXIER : À la recherche de l'enchantement
Virginie MILLIOT : Glaneurs de mémoires et de rêves sur le vieux marché aux puces de Bruxelles
Éric LE COGUIEC : Pratiques furtives dans la ville et nouvelles affordances
Luca PATTARONI : Politique de l'enchantement


Samedi 10 juillet
CHUCHOTEMENTS, MURMURES ET SONORITÉS
Matin
Virgule matinale, avec Sébastien DEPERTAT

Giuseppe GAVAZZA : "Entre son et songe" [performance]
Marc BREVIGLIERI : Chants célestes (Maroc)
Patrick ROMIEU : De la voix chuchotée aux murmures du monde. Approche anthropologique de quelques dérives enchantées

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 11 juillet
AMBIVALENCES DE L'ENCHANTEMENT
Matin
Virgule matinale, avec Luca PIDDIU

Marc BERDET : Brasilia, capitale de l'enchantement ou du désenchantement ?
Robin SUSSWEIN : L'imaginaire, l'intime, le réel. Perspective sociologique sur les conditions suffisamment bonnes pour animer des êtres absents

Après-midi
Patrick CORILLON : Un pied dedans, un pied dehors

Bibliothèque éphémère principalement des publications de Cerisy en lien avec le colloque

Soirée
Belinda CANNONE : La surprésence


Lundi 12 juillet
DISPOSITIFS D'ENCHANTEMENTS & EXTRAITS DE FILMS
Matin
Virgule matinale, avec Laurent VALDES

Dominique MEMMI : L'image enchantée des sommets

Après-midi
Marion HENDRICKX : Enchantement à l'hôpital : un atelier conte en psychiatrie
Fabrice CLÉMENT : Plus jamais ça ! L'ultra-endurance : entre enchantement et réalité

Discussion générale


Mardi 13 juillet
Matin
Petit-déjeuner enchanté et sans fin
Échanges collectifs, perspectives de valorisation/prolongations

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Jean-Michel BAUDOUIN : Grammaire et régimes ordinaires de l'enchantement
La communication proposée exploite des "carnets d'enchantement" tenus par des jeunes adultes ou des adultes en reprise d'étude à l'université de Genève ces trois dernières années (une quarantaine sur 2017/2019). Le corpus d'étude ainsi constitué définit un éventail diversifié d'expériences investies par les individus comme des moments d'enchantement. La communication proposera d'abord une étude raisonnée en terme de cartographie systématique de ces "régimes ordinaires" et ensuite un repérage de leurs ingrédients constitutifs, dans la perspective de l'élaboration d'une grammaire ordinaire de l'enchantement : modes ludiques et genres sérieux, topographies et temporalités associées, répertoires d'engagements et formes de croyances, dimensions professionnalisées et cultures d'approfondissement, types de ritualisation, classes d'intensité, pratiques individuelles et pratiques collectives.

Bibliographie
Baudouin J.-M. (2010), De l'épreuve autobiographique, Berne, Peter Lang.
Baudouin J.-M. (2018), "Formation, recherche biographique et régimes de temporalités", in Maubant P. (Ed.), Les temps heureux des apprentissages, Nîmes, Champ Social Éditions.
Belin E. (2001), Sociologie des espaces potentiels, Louvain-la-Neuve, De Boeck.
Lavadinho S. (2012), Le renouveau de la marche urbaine : Terrains, acteurs et politiques, Doctorat en Géographie, HAL Id : tel-00737160.
Winkin Y. (2001), "Propositions pour une anthologie de l'enchantement", in P. Rasse, N. Midol et F. Triki, Unité-Diversité. Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation, Éditions L'Harmattan, Paris, pp. 169-179.

Marc BERDET : Brasilia, capitale de l'enchantement ou du désenchantement ?
Inaugurée en 1960, Brasilia est souvent interprétée comme incarnant la traduction régionale d'une idéologie moderniste. La capitale du verre et du béton serait la simple application locale des grands principes formulés par les Congrès Internationaux de l'Architecture Moderne (CIAM), ceux d'une architecture fonctionnelle. De manière contradictoire, elle a aussi été critiquée comme le symptôme d'une déviance irrationnelle, baroque voire surréaliste de l'esthétique sobre et socialement utile du modèle moderniste — déviance stupéfiante qui en fait exploser la sobriété. Ces deux positions s'opposent donc. Et pourtant, en considérant toutes deux le modernisme comme passé de mode, que ce soit dans la sévère réduplication de ses formes ou dans son excroissance difforme, elles ont une chose en commun : elles envoient l'expérience de Brasilia dans les oubliettes de l'histoire. Je voudrais proposer ici une autre hypothèse, qui, introduite à titre d'hypothèse de travail, aimerait présenter Brasilia comme capitale d'un modernisme baroque consistant, et même peut-être comme capitale d'une modernité baroque qui n'a pas eu la chance de pouvoir se déployer dans l'histoire — sauvant, à la manière benjaminienne qui m'est chère, l'imaginaire d'un pays du futur propre au Brésil des années 1960, et peut-être à l'Amérique latine tout entière. De fait, les traits modernistes désenchantés du plan urbanistique de Lúcio Costa sont tout aussi évidents que les traits baroques et enchanteurs de l'architecture de Oscar Niemeyer. Mais on peut aussi interpréter le monumentalisme de Niemeyer comme une subjugation toute classique du citadin par des formes massives, et le "Plan pilote" et l'"Axe monumental" de Costa comme une tentative de fusion baroque avec la nature. Insistant sur la dimension politique de l'épistémologie (pointant, dans le cas présent, l'épistémologie d'un futur qui est aussi celle d'un futur perdu), j'essaierai de montrer combien passer à côté de ce chiasme, ce qui revient en général à dénigrer la dimension baroque, réduisant Brasilia au plan de Le Corbusier pour la ville de Paris (en quoi consiste la position de l'anthropologue nord-américain James Holston), ou en insistant sur le caractère baroque avec l'habituelle intention péjorative (en quoi consiste la position de l'architecte suisse Max Bill), revient à projeter des préjugés ethnocentristes sur la ville, niant qu'elle est, essentiellement, moderniste et baroque, et qu'une telle esthétique baroque de la modernité représente la chance d'une modernité alternative — celle du baroque, elle-même refoulée de l'histoire. C'est ainsi que, à l'aide de documents d'archives (photographies et films d'époque, archives des projets, de leur discussion et de leur réception dans la critique et les médias, témoignages des contemporains…), je proposerai un voyage dans l'espace de Brasilia et l'histoire de sa réception, pour essayer de décoder, entre enchantement et désenchantement, les signes de ce futur perdu.

Marc Berdet est professeur visitant au département de design de l'université de Brasilia, où il travaille sur l'imaginaire des villes et l'expérience urbaine dans le sillage de Walter Benjamin et de Siegfried Kracauer. Il travaille à la traduction, l'appareil critique et l'introduction de la correspondance entre Walter Benjamin et Siegfried Kracauer.
Publications
Fantasmagories du capital. L'invention de la ville marchandise, Paris, La Découverte / Zones, 2013.
Walter Benjamin. La passion dialectique, Paris, Armand Colin, 2014.
Le chiffonnier de Paris. Walter Benjamin et les fantasmagories, Paris, Vrin, 2015.
Bibliographie sélective
Benjamin Walter, L'origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 2009.
Braga Milton, O concurso de Brasília, São Paulo, Cosac Naify, 2010.
Croce Benedetto, Bréviaire d'esthétique, Paris, Éditions du Félin, 2005.
Costa Lucio, Registro de uma vivencia, São Paulo, Ed 34 / SESC, 2018.
D'Ors Eugenio, Du baroque, Paris, Gallimard, 1968.
Deleuze Gilles, Le pli. Leibniz et le baroque, Paris, Minuit, 1988.
Echeverria Bolivar, La modernidade de lo barroco, México, Era, 1998.
Echeverria Bolivar, Modernidad y blanquitud, México, Era, 2010.
Ferro Sergio, Arquitetura e trabalho livre, São Paulo, Cosac Naify, 2006.
Forty Adrian e Andreoli Elisabetta, Arquitetura moderna brasileira, Londres, Phaidon, 2004.
Kim Lina e Wesely Michael, Arquivo Brasília, São Paulo, Cosac Naify, 2010.
Lucio Costa. Um modo de ser moderno, São Paulo, Cosac Naify, 2005.
Pedrosa Mario, Dos murais de Portinari aos espaços de Brasília, São Paulo, Perspectiva, 1981.
Sarduy Severo, Barroco, Lisboa, Vega, 1989.
Wölfflin Henrich, Principes fondamentaux de l'histoire de l'art, Paris, Parenthèses, 2017.
Wölfflin Henrich, Renaissance et baroque, Paris, Parenthèses, 2017.
Xavier Alberto e Katinsky Julio, Brasília. Antologia crítica, Cosac Naify, São Paulo, 2012.
Xavier Alberto, Depoimento de uma geração. Arquitetura moderna Brasileira, Cosac Naify, São Paulo, 2003.
Ressources internet
https://www.vitruvius.com.br

Rachel BRAHY & Nathalie ZACCAÏ-REYNERS : Pour une socio-anthropologie de la présence
Il est un vaste ensemble d'expériences rétives au vocabulaire de la modernité qui, pour trouver un chemin vers la conscience et le partage, s'appuient sur des ressources associées à l'esthétique, la magie ou le religieux. Parmi ces expériences, nous nous intéressons, en particulier, à la sensation — ou au sentiment — d'une co-présence ou d'une présence dans le monde. Celle-ci peut se manifester alors même que le sujet ou l'objet perçu n'est pas disponible dans l'ici et le maintenant. À partir des travaux de la pragmatique esthétique (Schaeffer, Dewey, Gell, …) et de la phénoménologie sociale (Schütz) en particulier, nous explorons les outils sociologiques qui permettraient de saisir certaines dimensions de ces expériences vécues que d'aucuns qualifient d'"enchantées". Les terrains convoqués pour mettre à l'épreuve ces premières élaborations théoriques sont des lieux d'engagement subjectif aussi variés que, par exemple, l'atelier créatif (théâtre ou écriture) ou l'espace végétal extérieur (jardin, parc ou forêt). Une hypothèse structurante de notre propos est, en effet, que cette sensation de présence/co-présence — ou pour le dire autrement d'un "monde qui parle" — suppose l'entrée dans un lieu "autre" (un espace potentiel, une aire de jeu, des coulisses, une hétérotopie, …). Les conditions d'accès et les caractéristiques propres à ces lieux sont donc à explorer, tout comme les processus internes subjectifs associés à ces logiques et expériences de (co-)présences (émerveillées, effervescentes ou enchantées). De même, la perte, individuelle et collective, que peut représenter l'anéantissement de ces logiques et expériences mérite l'examen, tout comme les dérives et dangers qu'elles peuvent comporter, tant pour la vie psychique que sociale et politique.

Rachel Brahy est docteure en sciences politiques et sociales et coordinatrice scientifique de la Maison des sciences de l'Homme (ULiège). Elle est également maître de conférences à la Faculté des sciences sociales de l'ULiège où elle dispense des cours de médiation sociale et culturelle. Ses recherches s'ancrent dans une socio-anthropologie de l'agir humain, en portant une attention particulière à l'expérience sensible du commun et à la façon dont les politiques (sociales, culturelles et de la ville) permettent (ou non) d'éprouver de telles expériences.
Dernier ouvrage
S'engager dans un atelier-théâtre. À la recherche du sens de l'expérience, Éditions du Cerisier, 2019.

Nathalie Zaccaï-Reyners est chercheure qualifiée du Fonds national de la recherche scientifique belge, professeure à l'université libre de Bruxelles et directrice du Groupe de recherche sur l'action publique. Elle poursuit des travaux en sociologie morale et épistémologie des sciences sociales où elle interroge les ressorts de l'intercompréhension et de la transmission de l'expérience. Elle s'intéresse en particulier au rôle de l'imagination dans le cadre de relations asymétriques, notamment dans le domaine des relations institutionnelles et des relations de soin.
Publication
Au prisme du jeu. Concepts, pratiques, perspectives, L. Mermet & N. Zaccaï-Reyners (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2015.

Marc BREVIGLIERI : Chants célestes (Maroc)
Dans l'univers végétal d'une oasis du Maroc présaharien des femmes âgées, viennent quotidiennement collecter des plantes spontanées aux pouvoirs nombreux. Notre intervention se penchera sur la délicate attention que suppose l'effectuation de ces gestes de collecte pour lesquels la tradition anthropologique a eu bien peu d'égards. Pour déployer notre analyse, on essaiera de relier ces gestes techniques à des chants d'espérance (tangift) qui éclairent au passage la riche composition de l'arrière-plan cosmologique oasien. Un travail filmique nous aidera à nous mettre en présence de ces femmes en collecte et de leurs chants célestes.

Marc Breviglieri est professeur associé à la Haute École Spécialisée de Suisse Occidentale (HETS-Genève) et chercheur au Centre de recherche Ambiances Architectures Urbanités (CNRS). Ses thèmes de recherche touchent aux configurations et aux aménagements variés de l'habitation humaine, aux apprentissages de la vie commune, aux dimensions liant corps et espace et, enfin, aux questions d'ordre affectif, éthique et politique posées par l'expérience du soin.

Colette CAMELIN : Les paradoxes de l'enchantement (en 1913 et aujourd'hui)
La spirale est un mouvement enchanteur car elle s'approche de points connus pour avancer plus loin. C'est le mouvement même de la vie, des galaxies à l'ADN — et de la pensée. Ainsi je propose de repasser par la problématique "enchantements et désenchantements" en 1913 pour éclairer des voies contemporaines. Nous avions interprété la culture de 1913 comme une tension entre, d'une part, une floraison intellectuelle et artistique européenne "enchantée" (Stravinski et Debussy, Apollinaire, Cendrars, Proust, Kandinsky, Macke et Marc, Matisse et Picasso, Pound, Freud, Bergson…) et, de l'autre, le "désenchantement" face aux destructions sociales, naturelles et spirituelles, que Péguy attribuait au "monde moderne" dans L'Argent. En 1913, les forces créatrices arrivent à un point d'incandescence au bord du désastre, tandis que croît par ailleurs la pulsion de mort. Aujourd'hui la civilisation thermo-industrielle, qui a montré son efficacité pendant la Première Guerre mondiale, est parvenue au point de menacer l'existence même des vivants, parmi lesquels les humains. Face aux dangers actuels, l'enchantement devient vital pour habiter le monde d'aujourd'hui et de demain car il ouvre des possibles à la fois esthétiques et éthiques. Ses "fétiches d'Océanie et de Guinée" enchantaient Apollinaire, à quels fétiches nous adresser aujourd'hui, peut-être sont-ils proches de nous ?

Colette Camelin est professeure émérite de littérature française à l'université de Poitiers. Elle a consacré plusieurs livres à l'œuvre de Saint-John Perse notamment Éclat des contraires, poétique de Saint-John Perse (CNRS, 1998) ; La "rhétorique profonde" de Saint-John Perse, avec Joëlle Gardes-Tamine (Champion, 2002) ; L'imagination créatrice de Saint-John Perse (Hermann, 2007). Elle a édité Les premiers écrits sur l'art (Gauguin, Moreau, sculpture) de Victor Segalen, en collaboration avec Clara van den Bergh (Champion, 2011). Elle a organisé à Cerisy, avec Marie-Paule Berranger, le colloque "1913 cent ans après : enchantements et désenchantements" (Hermann, 2015) et, avec Muriel Détrie, "Victor Segalen, « attentif à ce qui n'a pas été dit »" (Hermann, 2019).
Bibliographie
Despret Vinciane, Habiter en oiseau, Actes Sud, 2019.
Morizot Baptiste, Manières d'être vivant, Actes Sud, 2020.
Pinson Jean-Claude, Pastoral : de la poésie comme écologie, Champ Vallon, 2019.
Vinclair Pierre, Agir non agir éléments pour une poésie de la résistance écologique, Corti, 2020 ; La Sauvagerie, Corti, 2020.

Belinda CANNONE
Belinda Cannone est romancière et essayiste. Elle a enseigné la littérature comparée à Caen jusqu'en 2020. Dans son œuvre d'essayiste, elle développe notamment trois grands axes : le désir de vivre et le désir charnel (L'écriture du désir ; Petit éloge du désir ; Le Baiser peut-être ; Le Nouveau nom de l'amour), l'émerveillement (Un Chêne ; S'émerveiller ; La Forme du monde) et le féminisme (La Tentation de Pénélope).

Fabrice CLÉMENT : Plus jamais ça ! L'ultra-endurance : entre enchantement et réalité
Selon deux des Grands Récits contemporains, la théorie économique classique et la théorie de l'évolution, nos comportements obéiraient à un certain "calcul" visant à empêcher toute dépense inutile. Toutefois, les travaux des anthropologues ou des historiens mettent souvent en évidence des actions qui paraissent échapper à ces lois supposées du fonctionnement vital. Pour tenter de percer cette part maudite de nos comportements, je propose de m'attarder sur une activité humaine qui semble exemplaire dans sa manière de nier ces grands principes d'économie : les courses de montagne de longue distance, ou ultra-trails. Comment en effet faire sens d'efforts qui peuvent durer plusieurs jours, dans des conditions climatiques et des parcours souvent très difficiles, avec une récompense qui semble se confondre avec le soulagement "d'en avoir terminé". Une phénoménographie de ces participants de l'extrême permet de mettre en évidence des épisodes vécus où le merveilleux affleure régulièrement : hallucinations, états de pleine conscience, sentiment de présence, "flow", expérience de fusion avec ses compagnons d'aventure, etc. En explorant leurs limites physiques, les athlètes sont ainsi amenés à ressentir des expériences qui sont littéralement hors du commun.

Après une formation en anthropologie et en sociologie, Fabrice Clément s'est tourné vers la philosophie de l'esprit puis la psychologie du développement pour tenter de mieux saisir la manière dont les croyances naissent et meurent. Aujourd'hui professeur à l'université de Neuchâtel, il y a co-fondé un centre de sciences cognitives dont les recherches remettent en question la scission traditionnelle entre les sciences humaines et les sciences naturelles.
Publications
Les Mécanismes de la croyance, Paris, Droz, 2006.
La Sociologie cognitive (avec L. Kaufmann), Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 2011.
Foundations of Affective Social Learning (avec D. Dukes), Cambridge University Press, 2019.

Patrick CORILLON : Un pied dedans, un pied dehors
Présentation d'une dizaine de ses interventions artistiques dans le cadre de commandes publiques en milieu urbain. La question centrale de ces interventions est : "Comment un espace imaginaire peut-il nourrir un espace politique ?". Comment créer des imaginaires qui ne sont pas là comme lieux de consolation pour mieux fuir une réalité quotidienne, mais qui au contraire parviennent à placer cette réalité dans une perspective large qui nous donne de la hauteur. Comment la vie dans un espace public régi par les rythmes de l'époque peut-elle s'ancrer dans un temps long ; non sous l'autorité du poids de l'Histoire, mais dans l'épaisseur d'histoires et de légendes millénaires. Bref, comment la métaphore peut-elle devenir un enjeu de la vie en commun ?
Site internet: www.corillon.net

Vinciane DESPRET : Puissances de la fiction : Cat's cradle avec Ursula Le Guin et Donna Haraway
"Quelles histoires racontons-nous lorsque nous racontons d'autres histoires ?" demande la philosophe américaine Donna Haraway dans son livre Vivre avec le trouble. Elle continue plus loin "Quelles histoires font des mondes ? Quels mondes font des histoires ? Cela compte aussi". Nous sommes nombreux à avoir la conviction qu'il nous faut d'autres récits pour apprendre (ou réapprendre) à mieux habiter le monde, et pas seulement des récits humains. Des récits qui peuvent nous rendre sensibles à la façon dont des êtres s'engagent dans la vie les uns des autres et nous donnent l'envie de nous engager, autrement, à notre tour. La science-fiction a cultivé ce genre de narrations — on pensera par exemple aux nouvelles de Ursula Le Guin, que ce soit celle de "La théorie du fiction-panier" — pour une réinvention du passé — ou celles qui composent le recueil des Quatre vents du désir, et dont la première ("L'auteure des graines d'acacias") explore un possible du futur avec des animaux écrivains. Haraway elle-même inventera un monde de compostistes, celui des Camille, où les compagnonnages multispécifiques prennent la figure de métamorphoses symbiotiques. Inspirée par elles, faisant relais de mondes ainsi devenus possibles, j'imagine des scientifiques du futur tantôt envisageant que les constructions des wombats d'Australie auraient une valeur religieuse, tantôt se chargeant de traduire des écrits à l'encre de poulpe découverts sur des fragments de poterie. S'agit-il d'enchantement ? Ces découvertes fabulées ne forment en fait qu'une légère inflexion, une sorte d'intensification de ce que certains scientifiques nous ont déjà proposé. L'enchantement serait-il alors une des formes du relais que nous pourrions donner à leurs travaux ? À moins qu'il ne s'agisse de tout simplement prolonger leur geste : celui de résister à la désanimation des vivants non-humains.

Vinciane Despret est une philosophe des sciences belge, professeur à l'université de Liège et à l'université libre de Bruxelles. En 1997, elle a souteny sa thèse "Savoir des passions et passions des savoirs" auprès d'Isabelle Stengers. Son travail est devenu une référence dans les courants de pensée de l'écologie, de l'activisme, ou du territoire.
Publication
Les animaux : deux ou trois choses que nous savons d'eux, V. Despret, R. Larrère (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2014.
Bibliographie
Ursula Le Guin, "The author of the acacia seeds. And other extracts from the Journal of the association of therolinguisitics", in The Compass Rose : Stories, Harper and Collins, 2005, p. 3-14.
Didier Debaise, "Le récits des choses terrestres", Corps-Objet-Image, 5, 2020.
Michel Serres, Le contrat naturel, Flammarion, coll. "Champs", 1990.

Giuseppe GAVAZZA : "Entre son et songe" [performance]
"Entre son et songe" est une composition musicale originale divisée en quatre parties :
Haut-parleurs humains : radios vivantes
Une performance collective utilisant des récepteurs radio portables, des oreillettes et des êtres humains. Les personnes, portant des oreillettes reliées à leurs radios portables syntonisées sur le même canal, essayant de reproduire le programme radio — en utilisant leur voix, leur corps et des objets — deviennent un chœur de haut-parleurs humains. Au bout d'un moment, une sorte de coordination entre les interprètes se produit spontanément. La performance peut se produire n'importe où et n'importe quand, sous la forme d'une performance spontanée et participative, ou peut être coordonnée à grande échelle par une émission de radio selon un palimpseste spécifique.
Clouds sound !
Un peu dans l'esprit des Paroles Gelées de Rabelais, mais sans combat (Faites des rêves, pas la guerre !). Suspendu à des ballons ancrés, je vais installer quelques dizaines de haut-parleurs de poche (un pour chaque ballon) qui diffuseront des voix qui racontent leurs rêves. L'installation fonctionnera de jour et/ou de nuit. Les voix qui narrent les rêves seront, à mon souhait, celles des participants au colloque : voix recueillies lors d'entretiens, éventuellement anonymes, réalisés pendant la résidence ou précédemment, selon des modalités à convenir. Après l'atterrissage, le même orchestre de poche sera utilisé pour interpréter ma nouvelle composition :
Le Château des voix timides
Création qui sera composée pendant les jours de résidence du colloque.
META Choir Cerisy
Une performance collective que j'ai conçue et présentée pour la première fois à META, Black Mountain College, N.C., en mai 2002. Tous les participants ont été invités à interpréter la partition : des instructions simples sur une ligne de temps, sous la direction des cloches et d'une grande horloge sur le mur. Chacun joue son rôle : réciter, chuchoter, chanter des mots tels que le nom, la date de naissance, les noms des proches, le signe du zodiaque, des souvenirs d'enfance, des émotions, les rêves...
Le concert, d'une durée de quelques minutes, peut être joué une fois ou les jours suivants à la même heure, toujours ouvert à tous ceux qui veulent y participer. Je vais écrire la partition pour META Choir Cerisy pendant les jours de résidence du colloque.

Giuseppe Gavazza, a étudié la composition, le piano, la musicologie et la musique électronique. PhD et compositeur en résidence ACROE-ICA de Grenoble, il enseigne au Conservatoire de Cuneo et est chercheur permanent AAU Cresson à Grenoble. Au cours de ses nombreuses résidences, il a collaboré avec des artistes de tous genres, produisant environ 150 projets.

Marion HENDRICKX : Enchantement à l'hôpital : un atelier conte en psychiatrie
L'hôpital n'est pas a priori un endroit propice à l'enchantement. C'est le lieu du corps, du concret, du protocole. Dans ce lieu de vie et de mort, que le patient aborde avec appréhension, est-il possible d'avoir les conditions d'expériences d'enchantement ? À partir d'un atelier conte en psychiatrie, je montrerai comment des soignants créent un espace/temps à part, "séparé", qui permet de sortir du protocole hospitalier, tout en le respectant. Un système de poupées russes se met en place pour contenir cet espace/temps : la hiérarchie hospitalière devant être sensibilisée pour être porteuse de l'enchantement des soignants qui eux-mêmes porteront celui des patients. Le médium du conte, par les représentations multiples et préexistantes qu'il véhicule, tant culturelles, patrimoniales, éducatives que thérapeutiques, permet cette contenance et cette convergence, bien que les objectifs des intervenants (hiérarchie, soignants, patients) soient parfois diamétralement opposés.

Marion Hendrickx est psychiatre au Groupement des Hôpitaux de l'Institut Catholique de Lille et doctorante en sociologie à l'université libre de Bruxelles.

Olivier LABUSSIÈRE : Les enchantements de Lucrèce
L'œuvre de Lucrèce, De la nature, peut être lue comme un manuel d'initiation à l'imperceptible. Elle initie à ce qui dans le sensible fait importer l'imperceptible. La course des atomes est imperceptible, leurs transformations manifestent des réalités sensibles. "Le visible ouvre sur l'invisible dont il procède" (A. Gigandet). Le visible n'est pas le lieu d'une mise en ordre du monde, il est le lieu d'un enchantement, d'un chant du monde. Ce chant poétique est nécessaire à la constitution et au déploiement de ce savoir physique. Il l'anime. La physique lucrétienne ne se réduit pas à la pluie serrée et droite des atomes. Ce grand écoulement est ponctué de formes tourbillonnaires qui le ralentissent, lui confèrent des éclats locaux, en célèbrent le mouvement général d'évolution. Cette lecture de l'œuvre de Lucrèce s'inscrit dans une préoccupation contemporaine pour une approche non anthropocentrée des milieux de vie.

Olivier Labussière est géographe, chercheur au CNRS, rattaché au Pacte, laboratoire de sciences sociales à Grenoble. Ses thèmes de recherche touchent aux relations entre énergie, espace et sociétés dans le contexte contemporain de scénarios bas carbone. L'analyse du déploiement de nouvelles technologies de l'énergie (à terre, en mer, en sous-sols), des politiques qui les sous-tendent et des luttes qu'elles suscitent offre une entrée privilégiée pour suivre la redéfinition des politiques environnementales contemporaines et celles de nos milieux de vie.

Emmanuelle LALLEMENT : De l'enchantement au désenchantement (et vice versa)
La communication proposera d'articuler une anthropologie du phénomène festif contemporain à une anthropologie de l'enchantement. Enchantement et phénomène festif entretiennent des liens étroits. La notion d'enchantement permet en effet de saisir la logique de l'événementialité festive qui a en partie caractérisé la fabrique matérielle et symbolique des villes depuis le début des années 2000. Dans certains événements festifs urbains étudiés ("Nuits Blanches", "Paris-Plage" notamment) se retrouve une volonté de suspension, dans un temps et un espace codifiés, de l'incrédulité habituelle, pour faire advenir un "effet de ville". À la fois éphémère mais structurante dans la gestion des espaces et des temps de la ville, cette politique du festif a été largement critiquée: ne participait-elle pas à la lente dérive du festif vers l'événementiel ? La fête est ainsi désenchantée. Cependant qu'en est-il de l'enchantement quand il n'y a plus de fêtes en ville ? Quand tout rassemblement festif est interdit ? Une anthropologie du désenchantement festif permet de documenter le rapport au festif, révélé en creux comme essentiel en période de crise sanitaire et sociale. C'est peut-être au cœur de cette crise que l'enchantement de la fête revient.

Emmanuelle Lallement est anthropologue des mondes contemporains. Professeure des universités à l'Institut d'Études Européennes de l'université Paris 8, membre du Laboratoire Architecture, Ville, Urbanisme, Environnement (LAVUE), elle mène plus particulièrement des recherches en anthropologie urbaine sur la fabrication de la ville par l'événementiel festif, les situations d'échange marchand et les mobilités dans le cadre de la globalisation. Elle est responsable de l'axe "Penser la ville contemporaine" de la Maison des Sciences de l'Homme Paris-Nord.
Publications
La ville marchande. Enquête à Barbès, Téraèdre, 2010.
Paris Résidence Secondaire, Belin, 2013.
A dirigé en 2018 le numéro 38 de la revue Socio-Anthropologie "Éclats de fête".

Éric LE COGUIEC : Pratiques furtives dans la ville et nouvelles affordances
Le concept d'infiltration quand il est relié aux pratiques de la ville, résonne avec les concepts de dérive ou de déambulation. Il questionne l'objectivisme du savoir urbaniste et plus largement une fabrique fonctionnaliste de la ville. Il existe pourtant d'autres formes d'infiltration dans l'espace public, qui ne sont pas associées à la marche et qui désignent autant d'invitations à redessiner des trajectoires d'action. Si marcher repotentialise le contexte urbain et fait resurgir ce que la ville utilitariste exclut, rester immobile peut aussi perturber l'ordre établi et questionner les liens entre les besoins des individus et les affordances. Que ces pratiques de la ville soient mobiles ou immobiles, celles-ci, tout en critiquant les programmes urbains, sont aussi motivées par le jeu.

Éric Le Coguiec est docteur en architecture et auteur de travaux portant sur les relations entre architecture et politique. Ses recherches portent sur les dérives de l'urbanisme tactique, sur l'impact des media sociaux sur la production architecturale, sur les enjeux épistémologiques et méthodologiques de la recherche en architecture. Il a enseigné au Canada à l'École de design (Université du Québec à Montréal) et à la Azrieli School of Architecture and Urbanism (Carleton University, Ottawa). Il est actuellement professeur à la Faculté d'architecture de l'université de Liège et responsable du laboratoire ndrscrLab | Architecture et politique.

Virginie MILLIOT : Glaneurs de mémoires et de rêves sur le vieux marché aux puces de Bruxelles
Le marché du jeu de Balle de Bruxelles est un marché aux puces unique en Europe, du fait de son organisation et de sa place dans l'imaginaire citadin. Il est ouvert non seulement le week-end mais tous les jours de la semaine et représente pour nombre de Bruxellois, "l'âme" de la ville même. À la différence d'autres marchés, où les objets sont triés, réparés et mis en valeur en amont, on trouve sur la place tout ce qui sort des maisons des défunts. Sont entassés et exposés dans des cartons, des objets de peu parfois intimes, des archives personnelles, des photographies : le "brol" de toute une vie. Des habitués, artistes, collectionneurs, glaneurs de mémoire viennent chaque jour y chercher matière à rêver, à créer, ou s'efforcent de "sauver tout ce qui peut l'être". Les objets sont saisis comme des déclencheurs d'imaginaire, d'à-venir créatif ou comme des objets-signes, messages d'outre-monde. Nous montrerons que l'écologie de ce marché offre des prises matérielles propices à des expériences d'enchantement, caractérisées ici par un brouillage temporel sur le mode de la "synchronicité", de la vision ou de la présence.

Virginie Milliot est maître de conférences en anthropologie à l'université de Paris Nanterre et membre du Lesc (UMR 7186). Elle développe depuis une dizaine d'années des recherches sur les occupations informelles de l'espace public, les sociabilités, mobilisations et formes d'organisation qui émergent depuis la rue, dans le Nord Est parisien.
https://lesc-cnrs.fr/fr/cb-profile/userprofile/213
https://hal.archives-ouvertes.fr/search/index/?q=virginie+Milliot

Luca PATTARONI : Politique de l'enchantement
Cette intervention se propose d'explorer les moments d'infléchissement politique de l'enchantement, c'est-à-dire les processus où se joue le passage d'une utilisation subversive et critique des formes d'intensification de l'expérience sensible à des formes instrumentales visant le renforcement d'un ordre établi ou encore l'expansion des logiques consuméristes. Plus qu'un infléchissement historiquement linéaire, tel que suggéré par exemple dans les dénonciations récurrentes de la société du spectacle, il faut considérer des oscillations plus fines, saisissant ensemble les modalités de capture de l'enchantement et la relance régulière de son potentiel subversif. Pour ouvrir à une pragmatique de ces infléchissements — noyau d'une sociologie de l'ambivalence — nous nous pencherons de manière symétrique sur deux grands domaines d'articulation de l'enchantement et du capitalisme, d'articulation autour des questions de créativité et d'habiter : d'une part, le passage des dérives situationnistes aux expériences réglées du tourisme contemporain (et en particulier la mise en équivalence des puissances esthétiques et de la contre-culture) ; d'autre part, la relance d'une puissance d'émerveillement (et d'habitation) en réponse à la mise en garantie des indicateurs écologiques et la financiarisation du traitement de la crise écologique. Au final, il s'agira de penser le travail politique de l'enchantement comme une attention critique à la résonnance démocratique des expériences sensibles, leur pouvoir de différenciation (créativité) et d'attachement (habiter).

Patrick ROMIEU : De la voix chuchotée aux murmures du monde. Approche anthropologique de quelques dérives enchantées
Si toute anthropologie digne de ce nom ne peut être fondée que sur une ethnographie rigoureuse nous conviendrons que la surface sémantique de la notion d'enchantement, fortement enchâssée dans la tradition littéraire et culturelle, dépasse de beaucoup les échelles admises de l'anthropologie de terrain. Nous passerons outre cette difficulté en approchant le passage qualitatif sous entendu par l'enchantement en visant directement la "mise au chant" qu'il revendique. Qu'en est-il alors de cet emprunt à la chose acoustique validée par l'universel des cultures ? L'idée même du chant étant bien trop étroite nous élargirons notre enquête à tout ce qui peut faire chant dans un contexte contemporain de plus en plus ouvert aux renouveaux de l'expérience acoustique. Dans cette perspective, tout instant sonore peut être convoqué pour transiter d'une rive à l'autre du tonus acoustique, ouvrant dés lors à des dispositifs de reconfiguration quasi immédiate des réalités. En transitant des voix de tête aux fondements mêmes de l'expérience vive, sous les lignes de flottaison des régimes de représentation et de discursivité, la puissance sonore impose d'emblée des cosmogonies éphémères susceptibles de candidater au statut d'enchantement. Nous tenterons d'ordonner ces hypothèses par la traversée de trois situations ethnographiques aux contextes assez différenciés.

Patrick Romieu est anthropologue. Il travaille depuis plusieurs décennies à la conceptualisation d'une anthropologie sonore d'inspiration phénoménologique fortement appuyée sur la réflexibilité de l'expérience de terrain. Il interroge particulièrement la manière dont l'expérience sonore, infra notionnelle et infra linguistique par définition, interroge les régimes de discursivité et l'écriture même de l'anthropologie. Il est chercheur honoraire au sein de l'équipe Cresson du laboratoire AAU et responsable scientifique de l'Observatoire sonore de Haute Provence aCousson4.

Dominique ROODTHOOFT : "L'éponge & l'huître", ou que faire des crasses qui nous traversent ? Une visite guidée [spectacle-rencontre]
Que faire des crasses qui nous traversent ? C'est la question que s'est posée Dominique Roodthooft (bien avant la Covid 19 !) en se sentant peu à peu devenir comme une éponge gonflée de "tous les maux du monde" qu'elle n'arrivait plus à dégorger. Une amie, à qui elle confiait sa sensation, lui a répliqué non sans humour qu'elle pouvait choisir entre l'éponge qui absorbe tout ou l'huître qui filtre et peut même d'une crasse fabriquer une perle. À partir de la métaphore de l'éponge et de l'huître (qui en réalité sont tous les deux des animaux filtrants), différents créateurs et différentes créatrices ont été sollicités pour interroger et activer artistiquement le concept de filtrage(1) : à quoi fait-on attention, que choisit-on de garder, d'éliminer, d'ignorer ou de transformer dans ce qui nous traverse ? Le résultat du spectacle prend la forme d'une visite guidée parmi des œuvres (cartographies, documents sonores et films) et les commentaires de chacun des participants (artistes, philosophes, psychanalystes, militants). Devant chaque œuvre, la guide met son casque et relaye leur parole par le procédé du verbatim (qui consiste à répéter exactement ce qu'elle entend dans ses écouteurs). Dominique Roodthooft développe ce procédé depuis 2009, date à laquelle elle a commencé sa recherche autour de la transmission de la pensée et des savoirs auprès d'un grand public.
Concept : Dominique Roodthooft — Production : le CORRIDOR (BE)
(1) Le texte de Yves Citton : Ontologie du filtre et du filtrage fut distribué à chacun des participants au départ de leur recherche.

Véronique SERVAIS : Un point de vue Batesonien sur les expériences d'enchantement dans le rapport au vivant
Dans nos sociétés, de nombreuses personnes font l'expérience, dans leurs rencontres avec des animaux ou la nature, de "moments suspendus" que nous avons qualifiés, avec A. Halloy et à la suite d'E. Belin (2002), d'expériences enchantées (Halloy & Servais, 2014). L'étude de ces rencontres enchantées nous a amenés à parler de "dispositifs d'enchantement" pour désigner des aménagements culturels mettant en relation des dispositions intérieures, qu'ils contribuent à faire advenir, et des affordances présentes dans l'environnement. L'enchantement se manifeste dans un travail d'intégration créatrice de l'expérience, qui peut survenir, mais pas toujours, lorsque certaines conditions sont remplies. La notion d'intégration provient du travail de Winnicott, mais les dispositifs d'enchantement peuvent également se laisser décrire à partir des propriétés de la communication et du processus mental tels que les concevait G. Bateson. Il convient alors de faire l'hypothèse que l'intégration concerne à la fois des parties du soi et des parties de cette entité plus large qu'on peut appeler "organisme + environnement". À l'appui de cette idée, j'apporterai des extraits d'interviews de rencontres marquantes avec des animaux.

Bibliographie
Halloy Arnaud & Servais Véronique (2014), "Enchanting Gods and Dolphins : A Cross‐Cultural Analysis of Uncanny Encounters", Ethos, 42(4), 479-504.
Belin Emmanuel (2002), Une sociologie des espaces potentiels. Logique dispositive et expérience ordinaire, Bruxelles, De Boeck.

Robin SUSSWEIN : L'imaginaire, l'intime, le réel. Perspective sociologique sur les conditions suffisamment bonnes pour animer des êtres absents
À partir d'une enquête ethnographique réalisée auprès de collectif d'initiation à la "communication animale intuitive", nous explorons la question des conditions de possibilité d'une "expérience d'enchantement". Nous montrons comment, dans ce cas, l'enchantement s'appuie sur une transformation progressive du cadre pragmatique de l'activité, et proposons une analyse des conditions sociales et langagières de cette transformation.

Robin Susswein est, depuis 2020, chargé de recherche à la Ligue bruxelloise pour la santé mentale. Diplômé d'un Master en sociologie (ULB) en 2015, il réalise de 2015 à 2019 une recherche doctorale au Casper (USL-B) portant sur les recompositions des pratiques de soin psychiatrique autour de la norme d'"autonomie". Ses intérêts de recherche portent sur les conceptions de la personne dans le champ de la santé mentale ainsi que sur les "dispositifs d'enchantement", objet d'un mémoire de Master en 2015 et d'un article en 2020.
Publications
Robin Susswein, La "Communication Intuitive" et ses initiés. Approche ethnographique d'une technique de développement personnel impliquant l'animal, Mémoire présenté en vue de l'obtention du grade de Master Sociologie à finalité spécialisée, sous la direction de Mme la Professeure Nathalie Zaccaï-Reyners, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, 2015.
Robin Susswein et Edgar Tasia, "S'initier au merveilleux", EspacesTemps.net [En ligne], Travaux, 2020 | Mis en ligne le 7 avril 2020 (https://www.espacestemps.net/articles/sinitier-au-merveilleux/ ; DOI : 10.26151/espacestemps.net-34ck-vy73).

Jean-Paul THIBAUD : L'enchantement, une intonation de la vie
Que se passe-t-il quand on aborde l'enchantement en termes d'ambiance ? L'enchantement ne procéderait-il pas d'une mise en ambiance spécifique qui augmente notre attachement à la vie ? N'a-t-on pas affaire à l'installation d'une tonalité affective singulière qui nourrit notre faculté de sentir et accroît notre puissance d'agir ? Cette perspective permettra d'aborder la question de l'atmosphérisation du monde et de la mise en condition sensible de l'expérience, du pouvoir d'emprise d'une ambiance et de sa capacité à activer une puissance de vie. Il s'agira d'approcher l'enchantement comme un mouvement d'intensification de la sensibilité aux milieux de vie. On pourra également se demander si l'on n'assiste pas actuellement à une forme spécifique d'enchantement du monde que l'on pourrait qualifier d'étrange : un "étrange enchantement" ou une "étrangeté enchantée" qui découvre à nouveaux frais la composition sensible de mondes possibles. Que pourrait donc être cette écologie ambiantale de l'enchantement, attentive à la vitalité et à la précarité des milieux en devenir ?

Jean-Paul Thibaud est sociologue de formation, directeur de recherche CNRS au CRESSON (UMR 1563 Ambiances, Architectures, Urbanités). Son domaine de recherche porte sur la théorie des ambiances urbaines, les sensibilités contemporaines aux enjeux socio-écologiques, la perception ordinaire en milieu urbain, l'ethnographie sensible des espaces publics, l'anthropologie du sonore, les méthodologies qualitatives in situ. Il dirige actuellement le programme ANR SENSIBILIA Sensibilités à l'épreuve de l'Anthropocène.
Derniers ouvrages
Thibaud Jean-Paul, 2015, En quête d'ambiances, Genève, MétisPresses.
L'usage des ambiances, Colloque de Cerisy (2018), Hermann, 2021 (en co-direction avec D. Tallagrand et N. Tixier).

Nicolas TIXIER : À la recherche de l'enchantement
L'habiter se fabrique de multiples façons. Voir et dire ces fabriques reste un des enjeux majeurs pour comprendre ce qui fait patrimoine dans les usages, mais aussi dans les capacités d'un lieu à se renouveler tout en gardant ce qui le rend singulier et dont l'ambiance en est un catalyseur autant qu'un révélateur. À partir des travaux sur les modes d'existence d'Étienne Souriau, relus par David Lapoujade, on regardera comment il est possible d'entrevoir dans un cadre projectuel une approche rétro-prospective des ambiances d'un lieu, cherchant en quelque sorte un ré-enchantement possible. Pour incarner ces propositions, on s'appuiera sur un projet urbain que nous avons développé avec l'artiste Didier Tallagrand : "L'affaire de l'aqueduc de la Reine Pédauque" (Toulouse, France).

Nicolas Tixier est architecte. Professeur à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Grenoble et professeur invité à l'École Supérieure d'Art Annecy Alpes. Chercheur au CRESSON (UMR 1563 Ambiances, Architectures, Urbanités), il en est le directeur depuis 2018. Il mène parallèlement une activité de projet au sein du collectif BazarUrbain. Entre héritage et fiction, il interroge les territoires et leur fabrique par les ambiances.
Derniers ouvrages
Traversées urbaines, villes et films en regard, MétisPresses, 2015.
L'usage des ambiances, Colloque de Cerisy (2018), Hermann, 2021 (en co-direction avec D. Tallagrand et J.-P. Thibaud).

Denis VIDAL : Entrenchantements. Une approche anthropologique de la notion d'enchantement
Partant de situations ethnographiques variées dont j'ai été le témoin mais où j'ai pu être, aussi, parfois, quelque peu impliqué (miracles, interactions avec des divinités ou avec des robots), je voudrais proposer un certain nombre d'hypothèses sur la manière dont l'enchantement s'institue, s'expérimente et se diffuse dans un milieu donné.

Yves WINKIN : Paysages enchantés : une cartographie
Dans le courant des années 90, vont surgir tant en Europe qu'aux États-Unis des propositions de théories de l'enchantement. Je songe en particulier à Enchanting a Disenchanted World de Georges Ritzer (1999), à The Enchantments of Technology de Lee Worth Bailey (2005), qui n'a curieusement rien à voir avec le célèbre article d'Alfred Gell, "The Technology of Enchantment and the Enchantment of Technology" (1992), qu'Yves Citton va faire connaître en langue française en le publiant dans son Technologies de l'enchantement. Pour une histoire multidisciplinaire de l'illusion (avec Angela Braito, 2014). Deux contributions majeures mais relativement méconnues devront encore être "cartographiées" : Une Sociologie des espaces potentiels. Logique dispositive et expérience ordinaire d'Emmanuel Belin (2002) et "On the Elementary Forms of Socioerotic Life" de Sasha Weitman (1998).

Professeur extraordinaire émérite de l'université de Liège et Professeur honoraire du Conservatoire national des arts et métiers, Yves Winkin a proposé une "anthropologie de la communication" fondée sur une démarche ethnographique (La Nouvelle Communication, 1981 ; Erving Goffman : les moments et leurs hommes, 1988 ; Anthropologie de la communication, 2001). Il a été directeur adjoint de l'École normale supérieure de Lyon, directeur de l'Institut français de l'Éducation et directeur du musée des Arts et Métiers.
Publications
Y. Winkin (dir.), Bateson : premier état d'un héritage, Colloque de Cerisy, Éditions du Seuil, 1988.
J. Dubois, P. Durand, Y. Winkin (dir.), Le Symbolique et le Social. La réception internationale de la pensée de Pierre Bourdieu, Colloque de Cerisy, Éditions de l'université de Liège, 2005 [réédition : Presses universitaires de Liège, 2015].
"Communiquer à Cerisy", in S.I.E.C.L.E Colloque de Cerisy. 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy, Colloque de Cerisy, Institut Mémoires de l'édition contemporaine, 2005.
"Les multiples mondes de Howard Becker", in Howard Becker et les mondes de l'art, Colloque de Cerisy, Les Éditions de l'École polytechnique, 2013.
"Les vieux qui marchent (encore). Auto-ethnographie prospective", in Le génie de la marche. Poétique, savoirs et politique des corps, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2016.
Réinventez les musées ?, Éditions MkF, 2020.


BIBLIOGRAPHIE :

• Belin Emmanuel, 2002, Une sociologie des espaces potentiels. Logique dispositive et expérience ordinaire, Bruxelles, De Boeck Université.
• Bennet Jane, 2001, The enchantement of modern life, Princeton University Press.
• Bourgeois Catherine, Brahy Rachel et Zaccaï-Reyners Nathalie (coords.), 2020, "Effervescence et enchantement : scènes, organisations et expériences", Traverse coordonnée pour la revue Espaces-Temps (à paraître).
• Brahy Rachel, 2019, S'engager. À la recherche du sens de l'expérience, Cerisier, Mons.
• Clément Fabrice, 2006, Les mécanismes de la crédulité, Genève, Droz.
• Despret Vinciane, 2020, Habiter en oiseau, Actes Sud.
• Halloy Arnaud et Servais Véronique, 2014, "Enchanting Gods and Dolphins : A Cross-Cultural Analysis of Uncanny Encounters", ETHOS, vol. 42, n°4, p. 479-504.
• Heindrickx Marion, 2012, Petit traité d'horreur fantastique à l'usage des adultes qui soignent des ados, Toulouse, Érès.
• Labussière Olivier, 2013, "Flux, ambiances et ré-enchantement du monde. Étude à partir de Malicroix d'Henri Bosco", Ambiances. Environnement sensible, architecture et espace urbain, UMR 1563 - Ambiances Architecturales et Urbaines, pp.1-11.
• Mannoni Octave, 1969, Clefs pour l'imaginaire : ou l'Autre scène, Paris, Le Seuil.
• Mermet Laurent et Zaccaï-Reyners Nathalie (sld.), 2015, Au prisme du jeu. Concepts, pratiques, perspectives, Paris, Hermann, "Colloque de Cerisy".
• Nahoum-Grappe Véronique, 2010, Vertige de l'ivresse : Alcool et lien social, Descartes & Cie.
• Schaeffer Jean-Marie, 1999, Pourquoi la fiction ?, Paris, Gallimard.
• Susswein Robin et Tasia Edgar, 2020, "S'initier au merveilleux", Espace-temps.net.
• Thibaud Jean-Paul, 2015, En quête d'ambiances, Genève, MétisPresses.
• Tixier Nicolas, 2020, "Heritage / Fiction. For a retro-prospective of dwelling-in-ambiances", in D. Masson & M. Novak (dir.), Ambiances, Alloaesthesia, actes du 4e Congrès international ambiances, décembre 2020.
• Vidal Denis, 2016, Aux frontières de l'humain, Paris, Alma éditeur.
• Winkin Yves, 2002, "Propositions pour une anthropologie de l'enchantement", in Rasse Paul, Midol Nancy et Triki Fathi (dir.), Unité-Diversité. Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation, p. 169-179, Paris, L'Harmattan.
• Winnicott Donald W., 1997 [1971], Jeu et réalité, l'espace potentiel, 1ère trad. française, 1975, réédition collection Gallimard/Collection de l'Inconscient.


BULLETIN D'INSCRIPTION


Les inscriptions à ce colloque pour les auditeurs sont maintenant ouvertes. Au regard des informations concernant l'évolution de la crise sanitaire et de notre capacité d'accueil, celles-ci pourront être mises sur une liste d'attente.


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