Programme 2020 : un des colloques

Programme complet


Colloque reporté

En raison des événements exceptionnels liés à l'épidémie de la Covid-19, et sur proposition des directeurs, ce colloque a été reporté aux dates suivantes : du mercredi 18 mai au dimanche 22 mai 2022.

La direction du CCIC


DE QUOI L'ART BRUT EST-IL LE NOM ?


DU JEUDI 11 JUIN (19 H) AU LUNDI 15 JUIN (14 H) 2020

[ colloque de 4 jours ]


Jean Perdrizet. Sans titre (Un robot ouvrier qui voit les formes par coupes de vecteurs en étoile), circa 1970. Encre et crayons de couleur sur papier, 65 x 40 cm © courtesy christian berst art brut


DIRECTION :

Christian BERST, Raphaël KOENIG


ARGUMENT :

L'art brut demeure sans doute un des derniers grands impensés de l'art. Même si — comble du paradoxe pour un art que Jean Dubuffet voulait "épris d'obscurité" — celui-ci est plus que jamais sous les feux de la rampe, de la Biennale de Venise au Musée Guggenheim en passant par le Musée d'art moderne de la Ville de Paris et le MoMA, il ne cesse de susciter interrogations, émerveillements, et remises en cause.

Preuve de la capacité sans cesse renouvelée d'œuvres "hors-norme", créées par des artistes évoluant le plus souvent dans une altérité sociale ou mentale, de chambouler "l'horizon d'attente" de leurs spectateurs, introduisant ainsi un ferment disruptif au sein des mécanismes de création, de validation et d'exposition du monde de l'art.

Preuve également de l'instabilité sémantique d'une notion qui, depuis trois quart de siècle, semble singulièrement rétive aux tentatives de définition ou de systématisation : tout en proclamant, au milieu des années 1940, l'existence d'un "art brut" qui s'affirme avec l'évidence d'un phénomène naturel, Jean Dubuffet ne l'a-t-il pas également placé sous le signe d'une étrange amnésie ? Personnage à la Calvino, perpétuellement en quête de définition, "l'art qui ne sait pas son nom" semble devoir nous inviter à un questionnement ouvert, à condition du moins de s'affranchir du manichéisme de ses débuts.

Il semble donc crucial que les instances culturelles s'y attèlent, même s'il faut pour cela qu'elles se dotent de nouveaux outils pour en saisir toute la portée. L'examen de ce champ — sans concession ni complaisance pour les dogmes du passé — permettra de mieux comprendre le travail que font les œuvres d'art sur ceux qu'elles émeuvent, afin de rédiger ce chapitre essentiel qui fait encore largement défaut à l'histoire de l'art.

Dans ce but, ce colloque fondamentalement interdisciplinaire associera des intervenants issus de l'université — combinant ainsi les méthodologies respectives de l'histoire de l'art et des idées, de la philosophie, de la sociologie, et de la littérature française et comparée — mais aussi des praticiens — psychanalystes, commissaires d'exposition, critiques d'art, galeristes, collectionneurs — afin de croiser les approches et de faire surgir de nouvelles perspectives sur un sujet encore largement inexploré.


MOTS-CLÉS :

Altérité, Art brut, Art des fous, Avant-garde, Création, Création hors-norme, Esthétique, Histoire de l'art, Médiumnité, Métaphysique, Mondes de l'art, Mythes, Mythologie individuelle, Sociologie de l'art


COMMUNICATIONS (suivies de débats) :

* Christian BERST et Raphaël KOENIG : Introduction

(PRÉ-) HISTOIRE, MYTHE, NOTION(S)
* Christian BERST : L'art brut en question
* Antoine FRÉROT : Ce que l'art brut me fait
* Marianne JAKOBI : Indéfinissable, innommable, insaisissable : l'invention d'un nom ou les mirages de l'art brut
* Choghakate KAZARIAN : En marge de l'art brut : Eilshemius et l'outsider art
* Raphaël KOENIG : Art brut et avant-gardes : stratégies d'exposition
* Jean-Marc LEVERATTO : Mesurer l'altérité. Le jugement de l'œuvre d'art dite "brute" et ses enjeux
* Marina SERETTI : Choc traumatique et "œuvres-projectiles" : l'efficacité de l'art brut

FORMES DE LA CRÉATION : MÉDIAS, PRATIQUES INDIVIDUELLES ET COLLECTIVES
* Gérard AUDINET : Médiumnité et art brut
* Annie FRANCK : Une œuvre : une adresse ? Perspectives psychanalytiques sur l'art brut
* Gustavo GIACOSA : Art brut et pratiques collectives, extension ou antinomie ?
* Maximilian GILLESSEN : Art brut, machines, écriture
* Carles GUERRA et Joana MASÓ : Productivisme, institution et pratiques collectives à Saint-Alban
* Marc LENOT : Tirer ou coller : la photographie brute en question
* Pascal PIQUE : Art brut et énergétiques de l'invisible

ART BRUT ET MONDES DE L'ART : ENJEUX INSTITUTIONNELS ET CONCEPTUELS
* Bruno DUBREUIL : L'art brut en miroir de l'art contemporain
* Claire MARGAT : L'Art Brut : un art sans fins ou une Fin de l'Art ?
* Jean-Hubert MARTIN : Ces autres magiciens de la terre
* Catherine MILLET : Le chapitre manquant de l'histoire de l'art
* Corinne RONDEAU : Ce qu'il y a de brut, c'est la surprise


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Bruno DUBREUIL : L'art brut en miroir de l'art contemporain
Il y aurait deux façons de considérer l'art brut : la première consisterait à le circonscrire au moment historique de son invention par Jean Dubuffet et à le maintenir à l'intérieur du champ esthétique et conceptuel tracé par les critères définis. Ce qui serait la plus sûre façon de l'anesthésier et d'en limiter la portée. La seconde viserait à considérer l'art brut comme une force agissante, porteuse d'attitudes et de pratiques capables d'innerver, à chaque époque, l'art de son temps. L'art brut finirait alors par occuper une sorte de fonction dans le paysage artistique contemporain : celle de contribuer à contrebalancer un geste artistique qui se conformerait d'avance au contexte social, culturel et économique qui va en conditionner la réception. Face à une pensée artistique alors menacée de devenir une rhétorique appliquée, l'art brut reste cette forme d'incarnation du territoire infini du risque.

Bruno Dubreuil interroge les œuvres et les pratiques artistiques (notamment la photographie). Ses analyses sont nourries par sa propre pratique ainsi que par les échanges survenant dans ses ateliers de création ou d'esthétique (Une autre histoire de l'art, Gie Binome). Ces réflexions se prolongent au travers d'expositions qu'il conçoit (Immixgalerie, Paris) et sur la revue en ligne qu'il a créée : http://viensvoir.oai13.com. Plusieurs chroniques y traitent de l'art brut. Il a publié dans Brut Now, l'art brut au temps des technologies.

Gustavo GIACOSA : Art brut et pratiques collectives, extension ou antinomie ?
Les ateliers de création au sein d'institutions psychiatriques ou d'handicap mental encouragent depuis plusieurs décennies l'expression et la socialisation de leur hôtes et deviennent au fur et mesure des changement sociaux des réserves où critiques, collectionneurs et commissaires d'expositions vont chercher l'Art Brut de nos jours. Entre les enjeux de tutelle et de divulgation des uns et la sauvegarde de la cohérence de canons esthétiques des autres, la création artistique hors du système de production et diffusion de l'art contemporain, révèle toutes ses contradictions. Si l'encouragement à l'action et la stimulation artistique est contraire au diktat de Dubuffet, comment et dans quelles conditions certains "créateurs d'atelier" échappent à ces conditionnements positifs et devient des exceptions au sein même de leurs institutions ? Quel est l'impact des pratiques collectives pour ce réservoir de radicalité créatrice qu'est l'art brut ?

Gustavo Giacosa est metteur en scène et commissaire d'expositions, né à Sunchales (Argentine) en 1969. Après des études de lettres à l'université de Santa Fe et la rencontre avec le metteur en scène Pippo Delbono, il développe une recherche sur le rapport entre l'art et la folie au sein de différentes formes artistiques en devenant commissaire des plusieurs expositions sur cette thématique. Ses recherches sont à l'origine d'une collection d'Art Brut et d'Art Contemporain : Puentes (Ponts) qui est présenté de manière permanente à Rome dans l'espace "A due" Art Studio. À partir de 2012, il s'établit en France où il crée à Aix-en-Provence avec le pianiste et compositeur Fausto Ferraiuolo une plateforme multidisciplinaire qui regroupe la diversité de ses productions : SIC.12.

Carles GUERRA et Joana MASÓ : Productivisme, institution et pratiques collectives à Saint-Alban
Lié à la présence de Paul Éluard et de Jean Dubuffet à l'hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère) où, dans les années 1940, ont travaillé les psychiatres Lucien Bonnafé, François Tosquelles et Jean Oury, l'art brut est né comme une forme d'extractivisme culturel visant à séparer un certain nombre d'objets de "l'ensemble thérapeutique" dans lequel ils ont été produits. En extrayant ces objets de leurs contextes de production et d'une économie du troc, on les a aussi séparés des pratiques collectives liées à la vie de l'hôpital : la circulation de la parole dans les assemblées, les ateliers d'ergothérapie, les mises en scène théâtrales, les activités festives, l'écriture dans le journal intérieur de l'hôpital, l'imprimerie ou les séances cinéma en commun qui suivaient le modèle de l'autogestion et des coopératives de malades. Il s'agira dans cette intervention d'analyser ce changement radical de paradigme affectant l'ensemble de ces objets : d'une logique de production dans le cadre de structures économiques locales largement autogérées à leur réception dans le cadre d'un nouveau système de validation culturelle et de production de valeur marchande issu des avant-gardes. À travers l'histoire de Saint-Alban, il s'agira donc de réfléchir aux formes de productivisme qui présidèrent à la naissance de l'art brut, et de se pencher sur ses conséquences économiques et politiques contemporaines.

Carles Guerra est commissaire d'exposition, critique d'art et enseignant, ancien directeur de la Fondation Antoni Tàpies et de La Virreina Centre de la Imatge (Barcelone), et ancien Conservateur en Chef du Museu d'Art Contemporani de Barcelona (MACBA).

Joana Masó est professeur d'études françaises et d'études de genre à l'université de Barcelone où elle est chercheuse à la Chaire UNESCO "Femmes, développement et cultures".

Depuis 2017, ils travaillent à un projet d'exposition et de livre autour du psychiatre François Tosquelles et de l'hôpital de Saint-Alban, au centre de la mythologie de l'art brut en France après la Seconde Guerre mondiale.

Choghakate KAZARIAN : En marge de l'art brut : Eilshemius et l'outsider art
En 1917, Marcel Duchamp surprend le monde de l'art new yorkais en déclarant que Louis Michel Eilshemius (1864-1941), un artiste inconnu de 53 ans, est l'auteur l'une des deux meilleures œuvres de la première exposition sans jury de la Society of Independents Artists. Né dans une famille aisée, Eilshemius bénéficie de la parfaite formation académique : études à la Art Students League à New York puis à l’Académie Julian à Paris et nombreux voyages en Europe, en Afrique du Nord et dans le Pacifique. Après avoir exposé, très jeune, à la National Academy of Design and à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts, il sombre dans l'indifférence la plus totale jusqu'en 1917. La généalogie de sa réception montre comment le succès comme le rejet de l'œuvre d'Eilshemius sont construits sur son image d'outsider, terminologie d'autant plus complexe pour un artiste à la formation et aux ambitions académiques mais néanmoins situé dans une double marge : tantôt trop étrange pour faire partie du monde de l'art traditionnel, tantôt trop traditionnel pour correspondre à l'esthétique moderniste.

Choghakate Kazarian est historienne de l'art et conservateur du patrimoine. Diplômée de l'École du Louvre, de La Sorbonne - Paris IV et de l'Institut National du Patrimoine, elle fut conservateur au Musée d'Art moderne de Paris de 2011 à 2018. Elle prépare actuellement un doctorat au Courtauld Institute of Art sur l'artiste américain Albert Pinkham Ryder. Ses expositions et publications ont porté sur des artistes tels que Henry Darger, Lucio Fontana, Piero Manzoni, Karel Appel, Marcel Duchamp ou Louis Michel Eilshemius.

Marc LENOT : Tirer ou coller : la photographie brute en question
Ce n'est que depuis 2004 (avec une exposition à San Francisco) que la photographie est reconnue comme un des éléments de l'art brut, avec deux modes créatifs différents, deux approches différentes de l'image. D'une part les artistes bruts qui photographient eux-mêmes : aussi bien des autoportraits, souvent déguisés, travestis, modifiés, que des photographies obsessionnelles de femmes, épouse ou compagne, ou bien passantes, actrices ou marionnettes ; d'autres photographient obsessionnellement leur environnement, et quelques-uns jouent avec la matière photographique elle-même. D'autre part, les artistes bruts qui utilisent des photographies (et des radiographies) dans des collages et des photomontages, en complétant leurs dessins, en tatouant d'écriture des images trouvées, ou en construisant des montages complexes, panoramiques ou constructivistes.

Marc Lenot, après des études à Polytechnique et au MIT et une carrière d'économiste, s'est réinventé sur le tard en critique d'art et chercheur sur la photographie : blog Lunettes Rouges, master à l'EHESS, doctorat en histoire de l'art, livre Jouer contre les Appareils sur la photographie expérimentale, prix AICA France 2014 de la Critique d'art.

Jean-Marc LEVERATTO : Mesurer l'altérité. Le jugement de l'œuvre d'art dite "brute" et ses enjeux
Avec l'aide des outils de la sociologie de l'expertise artistique, nous identifierons dans un premier temps les différents types d'épreuves de la qualité artistique auxquelles s'expose aujourd'hui l'œuvre dite "brute". Dans un second temps, l'approche anthropologique contemporaine nous aidera à approfondir notre compréhension des cadres de l'expérience que l'on peut faire de l'art dit "brut", des différentes ontologies qui peuvent nous permettre de ressentir la valeur artistique de l'événement qu'il constitue et d'en reconnaître la signification éthique.

Jean-Marc Leveratto est professeur de sociologie. Ses recherches portent sur les techniques du corps, la culture artistique et la sociologie de l'expérience esthétique. Sur l'évaluation des artistes et des œuvres d'art, il a publié notamment La mesure de l’art. Sociologie de la qualité artistique, Paris, La dispute, 2000 et Introduction à l'anthropologie du spectacle, ibid., 2006. Il a également réalisé de nombreuses enquêtes sur la culture contemporaine, dont Internet et la sociabilité littéraire (avec Mary Leontsini), 2008 et Cinéphiles et cinéphilies (avec Laurent Jullier), 2010.

Claire MARGAT : L'Art Brut : un art sans fins ou une Fin de l'Art ?
L'Art Brut met en question ce qu'on entend par l'Art : à la fois idéal philosophique et conception historiciste formulée dans L'Esthétique de Hegel. L'idée hegelienne de Fin de l'Art a donné lieu à des interprétations diverses(1). L'Art Brut est problématique : est-ce un art authentique ou un non-art, situé aux limites de ce qui est reconnu comme art et qui permet son extension ? Comprendre l'Art Brut suppose d'examiner non comment un art est qualifié (brut, singulier, outsider, etc…) mais comment l'Art est compris selon l'époque. L'Art (symbolique/classique/romantique) exprimait une communauté, une religiosité collective. L'Art Brut, expression de singularités individuelles, manifeste un repli tel qu'un art populaire ou national cesse de faire sens.
(1) A. Danto, La Fin de l'Art, 1984, L'assujetissement philosophique de l'art, 1993, Après la Fin de l'Art, 1996.

Claire Margat est agrégée de philosophie et titulaire d'un doctorat en philosophie esthétique à Paris 1 (L'Esthétique de l'horreur, du Jardin des supplice d'Octave Mirbeau aux Larmes d'Eros de Georges Bataille).
Publications
A dirigé le Hors Série artpress 2 d’automne 2013 : Les Mondes de l'Art Brut.
2014, Catalogue de l'exposition Peter Kapeller, Décembre 2014 galerie Christian Berst.
2015, Catalogue d'Aloïse Corbaz en constellation. Le ravissement d'Aloïse Corbaz, LaM, Lille Métropole.
Quinzaines n° du 15 janvier, 2018, Dossier sur l'art brut : Images et textes de la folie.
2018, L'ART BRUT Citadelles & Mazenod : Quand l'Art Brut devient culturel et Devenirs de l'Art Brut.
artpress, automne 2018 : Graphomanies brutes ?, in Hors Série sur Graphisme et Art.
À paraître aux Presses universitaires de Bordeaux en 2020 : L’art brut, un art sans artiste ?
Artistes bruts sur lesquels des articles ont été publiés : Aloïse Corbaz, Seni Awa Camara, Jean Dubuffet, Henry Darger, Peter Kappeler, Michel Nedjar (ARTPRESS janvier 2018) Marilena Pelosi, Ceija Stojka…

Jean-Hubert MARTIN : Ces autres magiciens de la terre
La question de l'art des marginaux asociaux et des autodidactes est souvent assimilée à celle des artistes de sociétés sans écriture. En somme hors de l'art occidental issu des paradigmes de la Renaissance, les autres se retrouveraient tous dans le même sac. Syndrome Vasari. Tentative de donner des définitions claires de pratiques variées et critique de la notion d'art brut telle que définie par Dubuffet, qui agit en artiste autant qu'en chercheur. Quelques exemples inédits dans un domaine de recherche infini.

Jean-Hubert Martin, diplômé en histoire de l'art, a participé à l'élaboration du centre Pompidou. Il fut directeur de la Kunsthalle de Berne, du Musée national d'art moderne du Centre Pompidou, du Musée national des arts d’'Afrique et d'Océanie de Paris et du Museum Kunst Palast de Düsseldorf. Il a dirigé les programmes artistiques du Château d'Oiron et du Padiglione d'Arte Contemporanea à Milan et a été commissaire de nombreuses expositions en France et à l'étranger :
Magiciens de la terre, Paris 1989 : a tenté de remettre en question l'exclusion et les critères pratiqués par le réseau de l'art contemporain dit international.
Partages d'exotisme, Biennale de Lyon, 2000 : montrait les écarts et les hybridations entre des formes culturelles impossibles à définir.
Altäre, Dusseldorf, 2001 : les expressions religieuses du monde actuel sont-elles de l'art ?
Dubuffet et l'art brut, Dusseldorf, Lausanne et Lille, 2005.
Sur le fil, galeries Christian Berst et Jean Brolly, Paris, 2016 : mélangeait l'art brut et l'art contemporain.
Publication
"Dubuffet et ses stratégies d'élargissement de l'art", in Les Albums photographiques de Jean Dubuffet = The Photograph Albums of Jean Dubuffet, Milan, 5 Continents ; Lausanne : Collection de l'Art Brut, 2017, p. 24-30 [fre/eng].

Corinne RONDEAU : Ce qu'il y a de brut, c'est la surprise
La surprise est sans doute le trouble persistant d'une rencontre inattendue. Dans le champ de l'art contemporain, l'art brut est ce qui vient sans annoncer sa venue. Se refusant à la classification malgré des motifs obsessifs, il est ce qui existe sans attente que l'attente elle-même, ce qui ne s'atteint pas. En un sens, l'art brut est toujours de l'ordre d'une révélation. Le brut de l'art est un "Il y a", un on-ne-sait quoi sans projet, l'expérience extrême d'un possible, proche de ce que nomme Georges Bataille, L'expérience intérieure. Ses moyens souvent pauvres, ses formes presque toujours ritualisées impliquent l'interruption des modes insistants du regard et du savoir qu'il soit historique ou esthétique. Le brut relève l'expérience de l'art comme un désenchaînement, peut-être une dramatisation, une façon de "sortir de nous-mêmes".

Corinne Rondeau est maître de conférences en esthétique et sciences de l'art à l'université de Nîmes, collaboratrice sur France Culture, critique d'art et de cinéma. Auteur de plusieurs essais monographiques, le dernier en date Chantal Akerman, Passer la nuit, éd. de l'éclat, 2017.

Programme 2020 : un des colloques

Programme complet


Colloque annulé

En raison des événements exceptionnels liés à l'épidémie de la Covid-19, et sur proposition des directeurs, ce colloque a été annulé.

La direction du CCIC


CIRCULATIONS DES CARTES POSTALES DANS LA LITTÉRATURE ET LES ARTS
( XXe - XXIe SIÈCLES )


DU MARDI 2 JUIN (19 H) AU MARDI 9 JUIN (14 H) 2020

[ colloque de 7 jours ]


Eric Baudart et Thu Van Tran, Blue Saïgon, 2017, courtesy des artistes


DIRECTION :

Magali NACHTERGAEL, Anne REVERSEAU


ARGUMENT :

Ce colloque rassemblera artistes et chercheurs de différents horizons pour explorer le rôle qu'un objet, a priori banal, a pu avoir dans la culture visuelle et littéraire des XXe et XXIe siècles. Il s'agira d'étudier, jusqu'à l'époque contemporaine, les différentes façons dont poètes, écrivains et artistes ont regardé, ont manipulé, ont joué avec la carte postale et comment ils se sont appropriés ou se sont opposés à ce modèle médiatique plus polémique qu'il n'y paraît. Comment la carte postale, en étant réinvestie par les artistes contemporains, en particulier dans les protocoles iconographiques et de collection, connaît un renouveau qui amène aussi un regard critique sur cette production vernaculaire de masse ?

En abordant à la fois l'imaginaire de la carte postale dans les avant-gardes historiques et ses réinventions contemporaines, ce colloque entend proposer une relecture de ce medium moderne qui insiste sur ses enjeux communicationnels. Malgré les fluctuations de la production et la variabilité des supports, la notion de "carte postale" reste opérante et usitée jusque dans les correspondances numériques, témoignant du modèle médiatique qu'elle représente encore aujourd'hui.


MOTS-CLÉS :

Art contemporain, Arts visuels, Histoire visuelle, Littérature, Objet médiatique, Photographie


CALENDRIER PROVISOIRE :

Mardi 2 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mercredi 3 juin
Matin
Magali NACHTERGAEL & Anne REVERSEAU : Introduction
Servanne MONJOUR & Nicolas SAURET : Rematérialisation de la carte postale : autour de General Instin

Après-midi
CARTES POSTALES ET ART CONTEMPORAIN
Antoine QUILICI : Cartes postales de musées et appropriations
Marie BOIVENT : Les cartes postales d'artistes : fictions de l'image vs fictions du texte
Élisa BRICCO : Cartes postales : récit minimal et autobiographie chez Valérie Mréjen

Soirée
Dialogue avec Valérie MRÉJEN (artiste et écrivaine) sur son utilisation de la carte postale


Jeudi 4 juin
Matin
CARTES POSTALES ET ENJEUX HISTORIQUES CONTEMPORAINS
Dominique CASIMIRO : Des mémoires d'encre, de papier et de colle. L'art postal latino-américain face aux dictatures
Andy STAFFORD : La carte postale "postcoloniale" ?
Noëlle ROUXEL-CUBBERLY : Un générique de cartes postales : le cas de la Rue Cases-Nègres d'Euzhan Palcy

Après-midi
CARTES POSTALES DES EMPIRES
Caroline FERRARIS-BESSO : Tahiti, envers de la carte postale
Gilles TEULIÉ : Représentations de l'espace colonial et appropriations territoriales dans l'industrie de la carte postale du début du XXe siècle


Vendredi 5 juin
Matin
CARTES POSTALES ET EXPÉRIENCES LITTÉRAIRES
Denis SAINT-AMAND : La 'Pataphysique en cartes postales
Gaëlle THÉVAL : Le mail art en revue : les cartes postales DOC(K)S
Mathilde ROUSSIGNÉ : Cartes postales contemporaines et résidences d'écrivain. Littérature contextuelle, relationnelle, résidentielle ?

Après-midi
Le projet pOST : atelier mail art, avec des élèves du collège Anne Heurgon-Desjardins de Cerisy
Rencontre avec le collectif OST : retour sur expérience
Visite de l'exposition de livres d'artistes sur la carte postale


Samedi 6 juin
Matin
Jean-Pierre MONTIER : Les écrivains objets de cartes postales, autour de Louis Guilloux
Wolfram NITSCH : Photographies parlantes. Cartes postales dans les romans de Claude Simon
Pierre TAMINIAUX : Paul Nougé ou le poème comme carte postale

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 7 juin
Matin
CARTES POSTALES ET PATRIMOINE
Kim TIMBY : Le début de la vente de cartes postales dans les musées en France, 1900-1912
Marie-Clémence RÉGNIER : Imagerie et imaginaire contemporains des maisons d'écrivains et d'artistes en France : du polart à Instagram

Après-midi
RETOURS SUR EXPÉRIENCES ARTISTIQUES
Claire TENU : "The actuality of the past"
Renaud EPSTEIN : Un jour, une ZUP, une carte postale : retour réflexif sur une (re)mise en circulation
Cyrielle LÉVÊQUE : Des cartes postales entre documents et indignation : une lecture de l'œuvre de Ken Gonzales Day

Soirée
Raphaëlle BERTHO : Recherche autobiographique à travers deux albums de cartes postales


Lundi 8 juin
Matin
HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE DE LA CARTE POSTALE
Marie-Ève BOUILLON : Pour une histoire transnationale de la carte postale
Laurence CORBEL : Le Brésil en cartes postales : iconographies poétiques et critiques
Maha GAD EL HAK : Les cartes postales de L'Égypte d'Hier en couleurs (2008)

Après-midi
Danièle MÉAUX : Les cartes postales, des documents privilégiés pour les artistes enquêteurs du XXIe siècle
Géraldine SFEZ & Sarah TROCHE : Le bonheur en couleurs véritables


Mardi 9 juin
Matin
Conclusion

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Marie BOIVENT : Les cartes postales d'artistes : fictions de l'image vs fictions du texte
De nombreux artistes ont conçu des cartes postales, séduits par ce format compact produit en série, au coût de fabrication peu élevé, prévu pour voyager "à découvert". Mais si beaucoup exploitent ce support comme un simple moyen de faire circuler des reproductions d'œuvres, un certain nombre d'entre eux préfère tirer parti ou jouer avec les particularités de cette image-objet. Cette communication se propose d'examiner les déplacements opérés par les artistes dans les cartes qu'ils produisent, et d'observer comment ils mettent au jour, revisitent, voire dénoncent la fonction de la carte postale et analysent les mythes et croyances qu'elle a pu véhiculer. La mise en abyme ou encore la déconstruction de la relation du visuel (recto) à la légende (verso) sont autant de moyens qui leur permettent de mener une subtile réflexion sur la nature de l'échange propre aux cartes postales ou encore d'instiller dans cet objet banal a priori inoffensif une charge tantôt poétique, tantôt politique.

Marie Boivent est maîtresse de conférences en arts plastiques à l'université Rennes 2 où elle est membre de l'équipe d'accueil "Pratiques et théories de l'art contemporain". Ses recherches portent sur les publications d'artistes depuis les années 1960, en particulier lorsqu'elles empruntent des formes populaires, légères et/ou éphémères telles que les revues d'artistes, les calendriers, les tracts, ou les cartes postales.

Élisa BRICCO : Cartes postales : récit minimal et autobiographie chez Valérie Mréjen
La carte postale est un objet multifacette dans la pratique créative de Valérie Mréjen : ce sont des images trouvées dans les marchés aux puces qui sollicitent ensuite l'écriture fictionnelle et autobiographique. L'attrait pour les cartes postales est aussi évident si on parcourt la liste des œuvres de l'autrice où l'on découvre que l'exploitation de ces images est constante dans sa pratique artistique, et ne se limite pas à l'utilisation du support carte postale pour des installations par exemple, mais se développe dans les vidéos et les films où les images deviennent les décors des histoires racontées. La relation entre texte et image se déploie de manière hétérogène dans les récits, quel que soit le médium utilisé, la carte postale est un vecteur de sens et un support de l'écriture fragmentaire par laquelle Mréjen mène sa quête autobiographique et sa création autofictionnelle.

Élisa Bricco est professeur de littérature française à l'université de Gênes en Italie. Elle consacre sa recherche à la littérature française d'aujourd'hui, à la poésie, à la prose et depuis quelques années elle travaille sur les enjeux de l'intermédialité (roman et peinture, roman et cinéma, phototexte, bande dessinée). En 2012, elle a coordonné le numéro 23 de la revue en ligne Cahiers de narratologie sur "Le sujet et l'art dans la prose française contemporaine (1990-2012)". En 2015, elle a publié le volume Le Défi du roman. Narration et engagement oblique à l'ère postmoderne (Peter Lang) et la même année le collectif Le Bal des arts. Le sujet et l'image : écrire avec l'art (Quodlibet). En 2016 est paru dans la revue Nuova Corrente (126) le collectif Écritures hybrides d'aujourd'hui (Scritture ibridate contemporanee) et en 2018 le collectif dirigé avec Nancy Murzilli Pratiques artistiques intermédiales dans la revue en ligne Publifarum. Elle prépare un volume sur Raconter avec la photographie (2020). Elle dirige le groupe de recherche de l'ARGEC (Atelier de recherches génois sur les écritures contemporaines, http://argec.hypotheses.org).

Laurence CORBEL : Le Brésil en cartes postales : iconographies poétiques et critiques
Le Brésil, pays de cartes postales ? À rebours des visions édulcorées qu'offrent les clichés touristiques, des artistes brésiliennes se sont emparées de ce support modeste et facile à diffuser pour proposer d'autres images dont on se propose d'analyser le potentiel critique. Depuis les années 1970 jusqu'à aujourd'hui, certains travaux de Sonia Andrade, Ana Bella Geiger, Regina Silveira, Rivanne Neuenschwander et Mayana Redin s'emploient à relire les représentations que véhiculent les images typiques dont les cartes postales, miroir déformant de la société brésilienne, sont souvent le vecteur. À travers un répertoire de gestes de parasitage, de détournement, de déconstruction mais aussi de poétisation, ces artistes substituent à une représentation mythique, exotique ou pittoresque de la "brésilianité", des images résistantes et poétiques, mettant ainsi au jour une politique du visible.

Laurence Corbel est enseignante-chercheuse en esthétique et philosophie de l'art à l'université de Rennes 2. Elle dirige les programmes de recherche "Arts en temps de crise au Brésil, en Argentine et en Colombie : résistances et activismes au prisme des mémoires politiques" et "Écrits et paroles d'artistes : contributions aux scènes artistiques contemporaines d'Amérique latine".
https://perso.univ-rennes2.fr/laurence.corbel

Renaud EPSTEIN : Un jour, une ZUP, une carte postale : retour réflexif sur une (re)mise en circulation
La communication propose un retour réflexif sur le projet "Un jour, une ZUP, une carte postale" développé par l'auteur depuis 2014, consistant dans la publication quotidienne d'une carte postale de grands ensembles des années 1950-1970. Cette (re)mise en circulation de cartes représentant des quartiers qui, après avoir incarné la modernité et le progrès social dans la France des trente glorieuses, sont devenus les symboles de la crise socio-urbaine, a suscité un flux continu de réactions sur les réseaux sociaux et des réappropriations artistiques diverses. Tout autant que la pratique de collection/diffusion de l'auteur, ce sont ces réactions et réappropriations qui seront analysées. Cette analyse s'appuiera notamment sur un traitement de plus de 2000 tweets de ces cartes postales de ZUP, qui permettra de quantifier les interactions (réponses, retweets, likes) suscitées par chacun d'eux. L'exploitation de la base ainsi constituée cherchera à déterminer les facteurs (géographiques, historiques, esthétiques) explicatifs des variations observées.

Renaud Epstein est maître de conférences en science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de la politique de la ville. Ses tweets "Un jour, une ZUP, une carte postale" ont servi de support à la création d'un papier peint par le collectif d'artistes et d'activistes Initiative Urban Kulturen, qui a été exposé à Berlin et aux rencontres photographiques d'Arles. Il prépare un actuellement un ouvrage sur les cartes postales de grands ensembles d'habitat social.
Publication
Rénovation Urbaine. Démolition-reconstruction de l'État, Presses de Sciences Po, 2013.

Caroline FERRARIS-BESSO : Tahiti, envers de la carte postale
Nous nous intéresserons aux avatars du mythe de Tahiti ou de la "Nouvelle Cythère", qui correspondent à autant de retournements affectant la carte postale telle qu'elle se manifeste dans le contexte polynésien : du recto vers le verso, du texte vers l'image puis de retour vers le texte. Dans un premier temps, nous considérons ce qui fait impression dans la production littéraire et artistique des XVIIIe et XIXe siècles, en accordant une attention particulière aux écrits et dessins de Pierre Loti et Paul Gauguin. Nous étudions ensuite la manière dont ces impressions sont codifiées dans les cartes postales du début du XXe siècle. Enfin, nous considérons la circulation de "cette image de carte postale paradisiaque" dans le recueil de nouvelles Cartes postales (2015) de Chantal T. Spitz : en s'appropriant le style du texte de la carte, elle fait mentir l'image pauvre du mythe et réaffirme la primauté de la parole.

Caroline Ferraris-Besso est professeur assistante dans le département de français à Gettysburg College, en Pennsylvanie. Ses travaux de recherche portent sur la fabrique des minorités par le biais de la littérature et des arts dans l'Empire Colonial Français. Elle travaille à un manuscrit intitulé Postcarding the Other : Polynesia and the Nineteenth-Century French Imagination.

Maha GAD EL HAK : Les cartes postales de L'Égypte d'Hier en couleurs (2008)
Notre étude, tournant autour du spatial et de l'humain dans ce recueil d'images, tentera de s'interroger sur les points suivants : "Quels y sont les genres de cartes postales utilisées ? L'emploi de chaque type répond-il à une explication quelconque ? Pour quelles raisons les auteurs ont-ils aujourd'hui édité cet ouvrage ? Est-ce une question de nostalgie d'une période révolue ou y aurait-il d'autres motifs à ce discours icono-verbal ? Et quelles conclusions peut-on tirer quant aux rapports existant entre pratiques et représentations ?". C'est pour répondre à ces questions que l'on analysera cette passionnante collection appartenant à la culture visuelle mondiale.

Professeur d'histoire culturelle et de sémiotique visuelle à l'université du Caire, Maha Gad El Hak est cofondatrice du GRI (Groupe de Recherche sur l'Image), coordinatrice du premier projet : "L'image de Paris, l'image dans Paris. L'image comme vecteur culturel" (2006-2011), du second projet du GRI : "La photographie comme produit culturel et document historique" (2011-2016), et du troisième projet : "La Femme entre pratiques sociales et représentations discursives" (2016-2019). Elle est aussi experte et partenaire du site français : www.decryptimages.net.
Publications
"Paris, Le Caire et Sao Paulo à travers le site TV5 Monde", in Dialogues et Cultures, n°59 : "Usages pédagogiques du site de TV5 Monde", 2013, pp.17-34.
"Le Sentimental. Les Images en Égypte contemporaine" (avec Aida Hosny), in L. Gervereau (dir.), Dictionnaire mondial des Images, Nouveau Monde, Paris, 2006, pp.961-963 (réédité en 2010, Nouveau Monde (poche), pp.1473-1477).
"L'Écriture de l'Histoire entre discours verbal et discours iconique", in R. Jacquemond (dir.), Écrire l'Histoire de son temps. L'Écriture de l'Histoire, Paris, L'Harmattan, 2005, pp.137-148.
"À propos d'une tradition : récit photographique", in Mémoires de la Méditerranée : Génie du lieu, Actes du IIIe Symposium des expressions culturelles et artistiques de la Méditerranéité, Monastir, janvier 2004, pp.110-125.

Cyrielle LÉVÊQUE : Des cartes postales entre documents et indignation : une lecture de l'œuvre de Ken Gonzales Day
La pratique de collectionneur de l'artiste américain Ken Gonzales Day s'oriente dans le cadre du projet Erased lynching, vers des cartes postales présentant des scènes de lynchages dans l'Ouest américain envers les Amérindiens, les Chinois, les Latinos et les Afro-Américains. Ces actes ont été photographiés et largement diffusés aux États-Unis de manière légale de la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1930. Ken Gonzales Day s'empare de ces dernières et intervient sur les images par le biais d'un processus créateur singulier. L'acte de témoignage et de transmission face à ces évènements incite le spectateur à réévaluer le statut initial de la carte postale. Quels leviers sont mis en place par l'artiste, pour mettre à jour des images qui viennent bouleverser notre rapport à l'information initiale ? Ce questionnement permettra de nous interroger sur les échanges qui s'opèrent entre le document, l'Histoire et la mémoire par le prisme de l'évanouissement de la figure et de révéler l'engagement critique qui sous-tend cette proposition.

Cyrielle Lévêque est photographe, plasticienne et docteure en sciences de l'art. Ses recherches plastiques et théoriques s'orientent vers la mise en récit d'images d'archives et vernaculaires sous diverses formes et portent une attention particulière aux processus de transmission. Au cœur de ces derniers s'exerce une recherche constante autour de l'image manquante et des rapports de la disparition et de son absence, qui compliquent tout témoignage visuel, élaborant l'idée d'une résistance des images grâce à l'œuvre d'art.

Danièle MÉAUX : Les cartes postales, des documents privilégiés pour les artistes enquêteurs du XXIe siècle
De nombreuses œuvres contemporaines — se positionnant au croisement de la tradition documentaire, des pratiques conceptuelles et des recherches en sciences humaines et sociales — manifestent un intérêt renouvelé pour la compréhension de phénomènes réels, présents ou passés : elles constituent de véritables enquêtes menées sur le terrain ou au sein des archives. Parmi les documents collectés par les artistes, les cartes postales occupent une place toute particulière. Elles portent des informations, véhiculent des lieux communs instructifs d'un point de vue sociologique, historique ou anthropologique, trahissent des stratégies économiques ou territoriales ; associant à l'image une correspondance inscrite à leur verso, elles possèdent également une épaisseur intrinsèque qui en fait des documents doués de complexité.

Spécialiste de la photographie contemporaine, Danièle Méaux est professeur en esthétique et sciences de l'art à l'université de Saint-Étienne. Elle dirige le CIEREC EA 3068. Elle a récemment coordonné la publication du numéro 334 de la Revue des Sciences Humaines : Les Formes de l'enquête. Elle est rédacteur en chef de la revue Focales (www.focales.eu).
Publications
La Photographie et le temps, PUP, 1997.
Voyages de photographes, PUSE, 2009.
Géo-photographies. Une approche renouvelée du territoire, Filigranes, 2015
Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Filigranes, 2019.

Wolfram NITSCH : Photographies parlantes. Cartes postales dans les romans de Claude Simon
Si, dans le Manifeste du surréalisme, Breton se plaît à dénigrer les "cartes postales" que sont à son avis les descriptions littéraires, Claude Simon prend une position tout à fait contraire. Dans ses romans, surtout dans Histoire (1967) et L'acacia (1989), il assigne une place importante aux cartes postales du début du XXe siècle et en offre souvent une description étendue. Les passages en question indiquent une perspective double du narrateur, à la fois critique et complice. D'une part, il évoque non sans un certain sarcasme l'usage des cartes postales dans la correspondance galante du milieu grand-bourgeois, dans la politique visuelle de l'empire colonial et dans la propagande patriotique de la Grande Guerre, tout en insistant sur la standardisation des "vues" photographiques et des messages sommaires. D'autre part, il met en valeur la capacité des cartes postales de provoquer de fortes émotions auprès du destinataire, soit par un envoi très fréquent qui produit une véritable "avalanche" de messages, soit par des effets sémiotiques involontaires de "majesté" ou de "désolation", dûs à une mauvaise qualité de tirage ou d'impression des photographies qui par là même deviennent "parlantes". En outre, le jeu de cartes postales qu'on peut arranger d'une manière ou de l'autre sert de "machine" littéraire au romancier qui cherche à réduire le romanesque par une composition analogique d'images mémorielles.

Wolfram Nitsch est professeur de littérature française et hispanique à l'université de Cologne. Ses principaux champs de recherche sont la prose française du XXe siècle, la littérature espagnole du siècle d'or et la littérature argentine moderne, ainsi que la médiologie, l'anthropologie littéraire et la théorie de l'espace. De 2014 à 2018, il a dirigé un projet de recherche sur la poétique du terrain vague (www.terrainvague.de), dont est sorti l'ouvrage Terrains vagues (2019).
Publications
Sprache und Gewalt bei Claude Simon (1992).
Barocktheater als Spielraum (2000).
Co-auteur du livre Komödie (2013).
A co-dirigé les volumes Lectures allemandes de Claude Simon (2013), Scénarios d'espace (2014), Le mouvement des frontières (2015) et Marcel Proust und der Erste Weltkrieg (2017).

Antoine QUILICI : Cartes postales de musées et appropriations
Si les boutiques de musées proposent encore des reproductions d'œuvres sans altération, hormis celles imposées par les choix des photographes, et qui ont constitué le Musée Imaginaire d'André Malraux, nombreuses sont aujourd'hui les cartes qui donnent à voir les tableaux les plus célèbres de l'histoire de l'art retouchés afin de les rendre plus simples ou amusants. Ces modifications que nous analyserons tirent bien parti du statut de la carte postale mais elles obéissent également à des stratégies commerciales. Elles peuvent en revanche prendre une dimension artistique lorsque le champ de liberté offert par la carte postale est vu comme l'espace de la subversion, de la réinterprétation et non plus celui de la fantaisie. En prenant comme point de départ La Joconde de Marcel Duchamp maquillée sur ce petit format, nous nous intéresserons ensuite aux diverses possibilités que ce rectangle de quelques centimètres offre aux artistes souhaitant reprendre les classiques. Nous verrons qu'en invitant les travaux des grands maîtres dans la sphère domestique, la carte permet aux artistes de les appréhender d'une façon intime, de les refaire, de les marier à d'autres techniques et d'ouvrir de nouvelles possibilités au Mail Art.

Antoine Quilici est doctorant en troisième année en arts plastiques à l'université Rennes 2 sous la direction de Sandrine Ferret (unité de recherche PTAC - EA 7472), ses recherches portent sur les produits dérivés de musées et la place qu'ils occupent dans un parcours de visite.

Marie-Clémence RÉGNIER : Imagerie et imaginaire contemporains des maisons d'écrivains et d'artistes en France : du polart à Instagram
Dans un premier moment historique, la communication s'appuiera sur un corpus iconotextuel pour interroger la manière dont la réhabilitation de la plupart des maisons d'écrivains et d'artistes emprunte à un répertoire d'images et de valeurs propre à une certaine catégorie de carte postale patrimoniale, voire patriotique. Elle étudiera ensuite des "portraits de maison" illustrés dans des collections ad hoc et des fictions contemporaines dont la trame narrative se déporte progressivement vers le dévoilement plus ou moins critique des mécanismes de construction du patrimoine et du "génie des lieux" à l'appui d'illustrations reposant sur les codes iconographiques de la carte postale. La comparaison avec cette dernière y est employée pour pointer la fiction d'authenticité, l'esthétique et l'instrumentalisation idéologique et politique qui sous-tendent encore aujourd'hui la fabrique et l'entretien complaisant de ces paysages "de carte postale" que sont les maisons dans leur environnement, dans des descriptions imitant ou parodiant un "style carte postale" clichéique. Il s'agira d'en délimiter les ressorts poétiques (accumulation de stéréotypes, saturation adjectivale, lyrisme intimiste…). Les cartes postales subissent ainsi un processus de remédiation dont les "posts" sur les réseaux sociaux constituent un autre avatar sur lequel s'ouvrira la communication. Facebook, Instagram ou encore Pinterest regorgent effectivement de contenus iconotextuels adressés non plus à un individu identifié mais à des "communautés" selon des codes iconographiques et discursifs spécifiques. Ces cartes postales 2.0 fonctionnent comme autant de "déjà vus". Ceux-ci véhiculent une imagerie et un imaginaire de la maison d'écrivain et d'artiste homogènes avec les exemples examinés précédemment, comme autant de représentations légendaires façonnées par des scénographies auctoriales marquées par un art de vivre propre au génie créateur. Toutefois, les usages que permettent les technologiques numériques induisent de nouvelles pratiques et de nouvelles représentations, comme l'appropriation de l'image standardisée et anonyme de la carte postale par la mise en scène de soi ou encore par la mise en réseau du "post" au moyen d'un hashtag.

Ancienne élève de l'École Normale Supérieure de Paris, agrégée de lettres modernes et diplômée de Sciences-po Paris, Marie-Clémence Régnier a soutenu une thèse en littérature française à la Sorbonne sur la genèse des maisons-musées d'écrivains en France. Elle est maître de conférences à l'université d'Artois. Ses recherches portent sur la construction de la figure de l'écrivain et de l'histoire littéraire dans les maisons-musées, les musées et les expositions littéraires et, plus largement, sur les interactions entre littérature, patrimoine et culture médiatique moderne depuis le XVIIIe siècle.
http://artois.academia.edu/MarieCl%C3%A9menceR%C3%A9gnier
Publications
"Ce que le musée fait à la littérature. Muséalisation et exposition du littéraire", Introduction au numéro d'Interférences littéraires/Literaire interferenties, n°16, "Ce que le musée fait à la littérature. Muséalisation et exposition du littéraire", Marie-Clémence Régnier (dir.), juin 2015 (en ligne sur le site de la revue : http://www.interferenceslitteraires.be/node/472).
"Hauteville House : une scène pour l'exil ? Mise en scène de soi et du chez soi", Actes du colloque international "L'écrivain vu par la photographie" (Colloque de Cerisy, 21- 28 juin 2014), Anne Reverseau, Jean-Pierre Montier et David Martens (dir.), Rennes, Presses de l'université de Rennes, 2017, p. 229-236.
""Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons". Place et statut des maisons de Théophile Gautier dans sa patrimonialisation (1867-1922)", Catherine Mayaux (dir.), Quand les écrivains font leur musée, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 237-243.
"Aspects du "pittoresque" dans le processus de patrimonialisation des maisons des écrivains : le cas des maisons de Pierre Corneille dans L'Hermite en province et les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France (1804-1829)", Actes de la journée d'étude organisée par Georges Zaragoza et le Musée de la vie romantique, Cahiers d'Études nodiéristes, Paris, Classiques Garnier, 2018/1, n°5, "Voyages pittoresques et romantiques : littérature et patrimoine dans la première moitié du XIXe siècle", p. 155-169.

Mathilde ROUSSIGNÉ : Cartes postales contemporaines et résidences d'écrivain. Littérature contextuelle, relationnelle, résidentielle ?
Les résidences d'écrivains stimulent un régime local de publication au double sens du terme : elles motivent des publications à diffusion restreinte et confrontent les écrivains à une écriture du séjour. Dans le cadre de ces deux modalités de publication locale, la carte postale apparaît alors comme un support privilégié. Qu'a à nous dire ce recours à la carte postale de la poétique des productions résidentielles ? Il nous éclaire, d'une part, sur les attentes et les contraintes qui pèsent sur cette production littéraire : assumer le besoin institutionnel de restitution, donner trace de l'expérience du séjour dans un lieu, faire de la littérature un art relationnel. Il donne à voir, aussi, les divers détournements et réappropriations de la littérature à l'épreuve de la carte postale. Il nous invite à penser, surtout, la littérature en termes de sociabilités, de médiations locales et de sphères de publications restreintes.

Mathilde Roussigné, ancienne élève de l'ENS de Lyon et agrégée de lettres modernes, mène une thèse sur l'épreuve du terrain en littérature contemporaine française sous la direction de Lionel Ruffel (Paris VIII) et de Gisèle Sapiro (EHESS). Elle a publié plusieurs articles sur les rapports d'enquêtes littéraires, les résidences d'écrivains et la question de l'intervention littéraire. Elle est membre du Séminaire Littéraire les Armes de la Critique (ENS Ulm). Elle enseigne à l'EHESS.

Noëlle ROUXEL-CUBBERLY : Un générique de cartes postales : le cas de la Rue Cases-Nègres d'Euzhan Palcy
Emblématiques de l'apogée de l'empire colonial français et de leur propre âge d'or, les cartes postales du générique de Rue Cases-Nègres (Palcy, 1983) ancrent l'intrigue dans la Martinique "exotique" des années 1930. Le film n'a pas commencé que ces cartes postales "parlent" : ainsi, à la légende "FORT-DE-FRANCE : La Rue de la Liberté", correspondent, ironiquement, arbres rectilignes, grilles dressées du palais de justice et rangées de militaires. Écho musical du sépia, le ragtime du générique, derrière ses accents à la fois gais et nostalgiques, évoque un "temps en lambeaux" alors que (ré)apparaissent dans le film des dimensions rythmiques et temporelles autres. On examinera la façon dont ce générique propose une réécriture et une relecture des représentations de la Martinique sur les cartes postales de l'époque.

Noëlle Rouxel-Cubberly est enseignante-chercheuse à Bennington College (Vermont). Ses recherches portent sur l'enseignement du français par le cinéma.
Publication
Les titres de film : Économie et évolution du titre de film français depuis 1968, Houdiard, 2011.

Denis SAINT-AMAND : La 'Pataphysique en cartes postales
Dans les premiers moments de sa fondation en 1948, le Collège de 'Pataphysique a produit des cartes postales réservées à ses membres et vouées à accueillir leur correspondance relative à l'institution. La face imprimée de ces cartes supporte à la fois l'élaboration d'un style potache inhérent à l'entreprise (gravures et photographies pourvues de légendes humoristiques, détournements, dessins irrévérencieux et absurdes, références aux textes fondateurs d'Alfred Jarry, etc.) et la constitution d'une mémoire collective (photographies des membres du Collège, seuls ou en groupe, lors de séances du Collège ou en vacances, etc.). On se propose d'interroger les logiques et mécanismes rhétoriques de ces faces imprimées, sur la base d'un corpus de plus de 250 cartes postales pataphysiciennes mises en circulation entre 1950 et 2000 et rassemblées dans l'anthologie établie par les éditions L'Hexaèdre (2014). En plus de la face iconique/imprimée, on se penchera également, à l'aune d'un corpus restreint d'une vingtaine de cartes destinées à Michel Lessard dans les années 1970-1980 et liées à l'activité de la faction montréalaise du Collège de 'Pataphysique, sur la façon dont les membres de l'institution s'approprient ces cartes et comment celles-ci deviennent le support d'un discours sur une activité collective fonctionnant en vase clos, voire comment elles peuvent favoriser l'émergence d'une création littéraire hors du livre.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l'université de Namur. Codirecteur des revues Parade sauvage et COnTEXTES, il a notamment animé avec Anthony Glinoer le Lexique Socius. Attentif aux productions littéraires évoluant en dehors du marché du livre, spontanées et artisanales, il a livré une édition de l'Album zutique avec D. Grojnowski (GF, 2016) et a dirigé un numéro de la revue Mémoires du livre sur la "littérature sauvage" (2016).
Publications
La Littérature à l'ombre. Sociologie du Zutisme, Classiques Garnier, 2012.
Le Dictionnaire détourné, PUR, 2013.
La Dynamique des groupes littéraires (dir.), PULg, 2016.
Le Style potache, Éditions La Baconnière, 2019.

Géraldine SFEZ & Sarah TROCHE : Le bonheur en couleurs véritables
Les cartes postales, et plus précisément les cartes postales réalisées dans les années 1950-1960, ont été l'objet récemment d'un réinvestissement de la part de nombreux artistes contemporains. L'attrait de ce type de cartes postales semble en grande partie consister, pour ces artistes, dans les usages stéréotypés de la couleur et les mises en scènes figées qu'elles proposent. Les cartes postales constituent à ce titre, à l'instar des albums de photographies, des catalogues de vente par correspondance ou des dépliants touristiques, un répertoire d'images particulièrement cliché du bonheur. Comment penser la carte postale (son format, ses codes esthétiques, les représentations normées du territoire qu'elle induit) dans son articulation aux notions de cliché et de bonheur ? Pour explorer cette piste, on s'intéressera en particulier aux travaux de l'artiste "documentation Céline Duval", du photographe Mathieu Pernot, de l'écrivaine et vidéaste Valérie Mréjen, ainsi qu'aux Deux cent quarante-trois cartes postales en couleurs véritables de Georges Perec.

Géraldine Sfez est maîtresse de conférences en études cinématographiques à l'université de Lille et membre du CEAC (Centre d'Étude des Arts contemporains). Elle co-dirige depuis 2018 la revue du CEAC, Déméter. Théories et pratiques artistiques contemporaines. Ses recherches portent sur l'esthétique et la théorie des arts visuels contemporains et s'articulent principalement autour du rapport entre pratiques artistiques contemporaines et pratiques mémorielles d'une part, et des relations entre cinéma et art contemporain d'autre part. Elle a co-organisé à l'INHA (Institut National d'Histoire de l'Art), de 2012 à 2015, le séminaire "Écrans exposés. Cinéma, art contemporain, médias" ainsi que deux journées d'études sur le même thème au LaM (2014) et au Fresnoy (2016). Elle prépare avec Riccardo Venturi un ouvrage sur "L'attrait des écrans" pour la collection "Côté cinéma/Motifs" chez Yellow Now (à paraître, 2020).

Sarah Troche est maîtresse de conférences en esthétique et philosophie de l'art à l'université de Lille (UFR humanités) et membre du laboratoire Savoirs, Textes, Langage où elle dirige la thématique "Invention et pratiques dans les arts et la littérature". Ses recherches portent sur le travail de la mémoire dans les pratiques artistiques modernes et contemporaines, principalement dans le champ des arts plastiques et de la musique : arts de l'oubli (hasard méthodique, table rase, déprise, innocence active), norme du goût et habitudes perceptives, automatismes, gestes de reprise et de répétition, circulation et usages des images toutes faites et des clichés. Ses travaux ont fait l'objet de publications dans plusieurs revues (Nouvelle revue d'esthétique, Les Cahiers philosophiques, Tacet, Philonsorbonne) et ouvrages collectifs. Elle est également membre du comité de rédaction des revues Geste (2005-2012), Déméter et Methodos (depuis 2019).
Publication
Le hasard comme méthode, Figures de l'aléa dans l'art du XXe siècle, Presses universitaires de Rennes, coll. "Aesthetica", 2015.

Sur la question du cliché, Sarah Troche et Géraldine Sfez ont organisé une journée d'études en mars 2017 à l'université de Lille : "Faire cliché : enjeux esthétiques des images toutes faites". Elles ont également co-écrit un article : "Le bonheur en images : puissance et réactivation d'un cliché" dans The Images and the autonomy of their conflict, sous la dir. de José Quaresma, École des Beaux-Arts de Lisbonne, automne 2019.

Andy STAFFORD : La carte postale "postcoloniale" ?
Ce n'est sans doute pas une coïncidence que Le harem colonial de Malek Alloula sorte en 1981 au même moment que l'exposition de Marc Garanger au Festival d'Arles des "photos d'identité" qu'il avait prises des femmes algériennes pendant la Guerre d'Algérie pour les contrôles de l'armée française. La représentation des femmes nord-africaines avait certes ses exemples dans l'orientalisme terni des décennies antérieures ; mais le début des années quatre-vingts semblait promettre un renversement de cette imagerie colonialiste, renversement qui va à travers l'écriture romanesque d'une Leïla Sebbar, dans sa trilogie sur Shérazade (1982-1991), dans ses nouvelles et ses collaborations avec Garanger des années 1990, et surtout jusqu'à sa collaboration en 2002 avec Jean-Michel Belorgey sur des femmes d'Afrique du Nord dans les cartes postales. Mais pourquoi la carte postale pour un tel renversement ? Y-aurait-il une spécificité du médium qui pourrait défaire le stéréotype ? Cette analyse s'inscrit dans le contexte de l'extrême contemporain marqué ces jours-ci par la dispute amère autour du volume collectif Sexe, race et colonies (La Découverte 2018), et par le débat animé autour de l'exposition "Le Modèle noir en peinture" au musée d'Orsay (2019).

Spécialiste de l'œuvre de Roland Barthes, ainsi que du photo-texte, Andy Stafford a publié aussi sur les littératures francophones du Maghreb, de l'Afrique, des Antilles. Il contribue ces jours-ci à un volume sur Abdelkébir Khatibi dirigé par Khalid Lyamlahy et Jane Hiddleston (Liverpool University Press 2020), sur La revue du monde noir pour un volume sur les femmes et les revues (dirigé par Amélie Auzoux, Camille Koskas, Lisa Russo), et sur Mohamed Bourouissa dans un volume sur le photobook (Paul Edwards dir.). Habilité à diriger des recherches par l'université de Grenoble, il est enseignant-chercheur à l'université de Leeds au Royaume-Uni.

Pierre TAMINIAUX : Paul Nougé ou le poème comme carte postale
Cette intervention abordera avant tout la poésie visuelle du poète surréaliste belge Paul Nougé, qui occupe une place essentielle dans son œuvre singulière. Elle constitue à bien des égards une métaphore continue de la carte postale. Dans cet ensemble de propositions aléatoires, le poète dévoila une conception plastique des mots, c'est-à-dire la rencontre concrète dans l'espace de la page de fragments d'écriture et de formes graphiques. La carte postale, dans cette perspective, souligne l'idéal d'une forme d'expression instantanée et éphémère reposant sur des moyens modestes. On considérera en ce sens la carte postale, chez Nougé, comme un exemple original d'écriture automatique, mais aussi de collage poétique, fidèle en cela à l'esprit du surréalisme défini par André Breton, qui fut lui-même un grand amateur et collectionneur de cartes postales.

Pierre Taminiaux est professeur de littérature française et francophone du XXe et du XXIe siècles à Georgetown University.
Publications
Surmodernités : entre rêve et technique, L'Harmattan, 2003.
Littératures modernistes et arts d'avant-garde, Honoré Champion, 2013.
Du surréalisme à la photographie contemporaine : au croisement des arts et de la littérature, Honoré Champion, 2016.
Révolte et Transcendance : Surréalisme, situationnisme et arts contemporains, L'Harmattan, 2018.

Claire TENU : "The actuality of the past"
Je me suis intéressée aux cartes postales anciennes représentant des territoires que j’arpentais (Cherbourg ; un petit village en Creuse ; le port de Rouen et la vallée de la Seine pour un Observatoire photographique des paysages mené actuellement), en constituant de petites collections à mon usage, que j’ai parfois montrées en regard de mes photographies. Les cartes postales présentent, pour qui s'intéresse à la vue — à la croisée de la tradition picturale de la veduta et d'une histoire artistique et littéraire des topographies urbaines — des qualités descriptives presque incomparables, à la fois génériques et spécifiques. Les configurations urbaines et paysagères du moindre recoin de France ont été fixées dans les années 1900 à 1920, rejouant des points de vue déjà inscrits par la peinture ou la gravure, ou bien en forgeant de nouveaux. Cette communication sera l'occasion de faire le point sur l'incidence des cartes postales sur ma pratique artistique, afin de formuler des réflexions et des hypothèses sur l'intérêt que peuvent porter des artistes d'aujourd’hui à ces images imprimées. Ce propos s'appuiera aussi sur l'artiste Walker Evans, à qui j'emprunte la formule en titre.

Claire Tenu est artiste et enseignante à l'École supérieure d'art de Lorraine. Elle a développé une pratique de la photographie lyrique et spéculative, au croisement de diverses disciplines : composition et montage, description topographique et récit filmique, écriture et installation. Son exposition La ville que nous voyons au Centre d'art Le Point du Jour à Cherbourg en 2013 était accompagnée d'un livre. Elle a soutenu en 2016 une thèse en création artistique intitulée "Tamis lyrique", préparée à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris dans le cadre du programme doctoral SACRe (Université Paris Sciences et Lettres).

Gilles TEULIÉ : Représentations de l'espace colonial et appropriations territoriales dans l'industrie de la carte postale du début du XXe siècle
Sans prétendre à l'exhaustivité, cette communication se propose de présenter une typologie représentative de la manière dont les cartes postales aussi bien britanniques que françaises induisent une certaine vision des empires coloniaux. Nous verrons que les cartes postales reproduisant des cartes géographiques, les clichés des infrastructures coloniales, des constructions européennes, les exploitations agricoles régies par des Blancs, une présence physique blanche, qu'elle soit officielle (représentant des États), individuelle (colons) ou militaire, sont autant d'éléments d'appropriation symbolique d'un territoire. Il s'agira d'examiner le regard croisé entre britanniques et français au travers des cartes postales et d'essayer de rendre compte des modes opératoires qui ont typifié le regard du photographe colonisateur autour d'un projet se voulant à la fois esthétique et pragmatique de contrôle de l'espace colonisé et par la même occasion du colonisé lui-même.

Gilles Teulié est professeur de civilisation britannique et du Commonwealth à l'université Aix-Marseille. Son laboratoire de rattachement est le LERMA (Université Aix-Marseille). Il est membre de la SEPC (Société d'Étude des Pays du Commonwealth) et du GRER (Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme). Son champ d'étude porte sur les représentations de la guerre et de la violence dans le monde britannique (en particulier à l'époque victorienne) et tout spécialement en Afrique du Sud. Il prépare actuellement un ouvrage sur les "Greetings from the Colonies : Picture Postcards and European Empires, 1891-1939".
http://lerma.univ-amu.fr/espace_membre/122/profile

Gaëlle THÉVAL : Le mail art en revue : les cartes postales DOC(K)S
Fondée en 1976 par Julien Blaine, la revue de poésie expérimentale DOC(K)S se fonde dans son principe même sur la pratique du mail art. Le nom faisant coexister les deux termes de "docks" et de "docs" pour "documents", désigne la revue comme plateforme où des documents venus des quatre coins du monde convergent et s'échangent : à la logique anthologique et non sélective s'associe une perspective documentale, chaque envoi étant traité comme un document, non éditorialisé, car reproduit tel quel en offset. Dans cette communication nous centrerons le propos sur les usages et devenirs de la carte postale, qui a fait l'objet de trois numéros spéciaux de la revue, au sein des autres supports d'envoi. Objet essentiellement hybride et iconotextuel, la carte postale est en effet un support d'investissement privilégié de cette poésie postale et visuelle qui devient, dans la revue DOCKS, un objet singulier intégrant à sa poétique ses conditions d'envoi et de réception.

Gaëlle Théval est professeure agrégée à l'université de Rouen (IUT). Chercheuse membre du laboratoire MARGE (Université Lyon 3) et chercheuse associée au THALIM (Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle / CNRS), ses travaux portent sur les poésies expérimentales et contemporaines, dans le livre (comme espace de création) et hors du livre (poésie sonore, performance, vidéopoésie, poésie numérique…).
Publications
Poésies ready-made, XXe-XXIe siècles, Paris, L'Harmattan, 2015, coll. "Arts & médias".
Avec Hélène Campaignolle et Sophie Lesiewicz (dir.), Livre/Poésie : une histoire en pratique(s), Paris, Éditions des Cendres, 2017.
Avec Olivier Penot-Lacassagne (dir.), Poésie & performance, Nantes, Cécile Defaut, 2018.

Kim TIMBY : Le début de la vente de cartes postales dans les musées en France, 1900-1912
Les chefs-d'œuvre artistiques font partie des iconographies à succès de la carte postale illustrée dès ses débuts en France. Dans les musées, des cartes reproduisant les collections sont rapidement proposées, souvent par des gardiens entreprenants. Ce commerce est si florissant que dès 1905 les musées nationaux sont accusés de concurrence déloyale par un syndicat de marchands. Le gouvernement défend alors l'intérêt de la carte postale au musée : en faciliter l'accès est un service important pour les érudits et le grand public. L'État décide de prendre le contrôle de ce marché dans ses musées, avec des motivations à la fois culturelles et financières. Ainsi, avant même la Première Guerre mondiale, la carte postale est un support de diffusion de l'art ancien et contemporain, omniprésente dans l'espace public et les institutions, un intermédiaire essentiel pour la circulation de la connaissance artistique.

Kim Timby est historienne de la photographie, enseigne à l'École du Louvre et travaille pour une collection privée de photographies du XIXe siècle. Ses recherches explorent l'histoire culturelle des technologies photographiques. La carte postale et d'autres imageries populaires ont fait partie de son histoire des images en relief et animées (De Gruyter, 2015). Elle travaille actuellement sur les formes innovantes de la reproduction photographique d'œuvres d'art.


Le projet pOST : atelier mail art
Le collectif OST mène depuis plusieurs années le projet pOST, un atelier de création de cartes postales originales à envoyer à qui l'on veut et partout dans le monde.
À l'heure où des milliards de messages instantanés sont envoyés tous les mois sur le seul territoire belge, où des serveurs sur Internet donnent la possibilité à une seule personne d'envoyer 80000 mails par semaine, et bien plus de clic sur les smart phone, le traditionnel courrier papier se fait de plus en plus rare dans nos boîtes aux lettres si ce n'est les factures ou les criardes publicités.
Le projet pOST veut changer la donne et offrir l'occasion d'envoyer des messages aux amis, aux amants, aux voisins, à soi-même, à qui vous voulez !
OST met à votre disposition des tas de livres, magazines et images d'archives triés sur le volet. Dans ces ouvrages, il est permis de découper comme vous voulez, et à disposition vous aurez des outils graphiques pour créer un courrier avec la méthode du collage. Les oiseaux seront aussi à vos côtés pour vous aider à créer une carte toute spéciale !
Références
Différentes actions : http://www.ostcollective.org/category/post/
Archives : https://www.flickr.com/photos/ostcollective/collections/72157646813737639/
Un exemple d'atelier : https://vimeo.com/205012579

Né en 2009 à Bruxelles, le collectif OST conçoit et anime de nombreux projets artistiques et culturels en utilisant le médium photographique et différentes techniques de l'image afin de produire des messages riches de sens et de poésie. Fonctionnant comme un laboratoire expérimental à dimensions artistique et sociale, le collectif OST interroge des créateurs et des publics sur des notions d'identité, de représentation et d'imaginaire collectif.
Site internet : www.ostcollective.org


BIBLIOGRAPHIE :

• Boivent Marie, "Cartes postales et reproductibilité de l'archive dans quelques pratiques artistiques contemporaines", Focales numéro 2 : Le recours à l'archive, 2019 (en ligne).
• Chéroux Clément & Eskildsen Ute (dir), La Photographie timbrée. L'Inventivité visuelle de la carte postale photographique au début du XXe siècle, Catalogue du Jeu de Paume, Paris (4 mars-8 juin 2008), Steidl, 2008.
• Canetti Elias, Masse et puissance, traduit de l'allemand par Robert Rovini, Paris, Éditions Gallimard [1966], 1986.
• Derrida Jacques, La Carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion, 1980.
• Gonzales-Day Ken, Lynching in the West : 1850-1935, Duke University Press, 2006.
• Immelé Anne, "Archives et constellations", Focales numéro 2 : Le recours à l'archive, 2018 (en ligne).
• Lageira Jacinto, L'art comme Histoire. Un entrelacement de poétique, Éditions Mimésis, Collection "Art, esthétique, philosophie", 2009.
• Sontag Susan, Sur la photographie, Paris, Éditions Bourgois, Collection "Énonciations", 2008.
• Sontag Susan, Devant la douleur des autres, Paris, Éditions Bourgois, Collection "Essais", 2003.


SOUTIENS :

Laboratoire Pléiade - EA 7338 // Comité scientifique // Institut MEDIALECT [Université Sorbonne Paris Nord]
• Projet Fictograph [Maison des Sciences de l'Homme en Bretagne (MSHB)]
• Projet ERC Handling [Université catholique de Louvain]

Programme 2020 : un des colloques

Programme complet


Colloque reporté

En raison des événements exceptionnels liés à l'épidémie de la Covid-19, et sur proposition des directeurs, ce colloque a été reporté aux dates suivantes : du mardi 11 mai au lundi 17 mai 2021 [en savoir plus].

La direction du CCIC


ART / ARGENT : L'ÉCONOMIE À L'ŒUVRE


DU MARDI 2 JUIN (19 H) AU MARDI 9 JUIN (14 H) 2020

[ colloque de 7 jours ]



DIRECTION :

Patrice BAUBEAU, Martial POIRSON, Yann TOMA


ARGUMENT :

Ce colloque interdisciplinaire portera sur les relations entre les arts et l'économie d'hier à aujourd'hui. En effet, les formes de production, de représentation et de réception de l'art à travers les âges sont indissociables du système économique de leur temps sans en être pour autant une simple transposition, alors que la mise en fiction de l'économie, sa réalité parfois portée à la critique, sublimée ou transformée par l'art, autorisent de subtiles stratégies d’infiltration, de détournement, de subversion de l'attribution de la valeur. D'où l'existence d'un rapport de fascination et de répulsion mutuelle entre art et argent. Ce dialogue complexe s'éclaire en interrogeant la position des œuvres, des artistes et des publics, mais aussi, de façon symétrique, les modalités de captation des gestes artistiques au sein de l'activité économique proprement dite. Le travail créateur s'insère ainsi dans la production de valeur marchande comme dans ses processus de créance, tout en interrogeant ses modalités d'évaluation, de distribution ou d'appropriation, sous leurs formes économiques, sociales, politiques, culturelles et symboliques.

La rencontre accordera une large place à la recherche créative et à l'expérimentation artistique des objets et mécanismes économiques (monnaie, actions). Elle articulera relecture de textes canoniques, paroles de penseurs de différentes disciplines, expérimentations d'artistes et rencontres avec des acteurs de l'économie.


MOTS-CLÉS :

Argent, Arts, Créance, Crise, Économie, Fiction, Littérature, Monnaie


CALENDRIER PROVISOIRE :

Mardi 2 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mercredi 3 juin
L'ÉCONOMIE DANS L'ART
Écritures de l'argent — Présidence : Claire PIGNOL
Matin
Patrice BAUBEAU & Martial POIRSON : Ouverture
Yann TOMA : Présentation de l'atelier récurrent (entreprise fictive, exposition, installation, performance)
Christophe HANNA & Nancy MURZILLI : Présentation de l'Agence de notation ArTeC

Les théâtres de l'argent, table ronde animée par Claire PIGNOL, avec Guillaume COT (Dom Juan : le crédit d'une œuvre) et Béatrice SCHUCHARDT (L'économie politique transformée en fiction : la mise en scène des secteurs économiques dans le théâtre sentimental espagnol et français)

Après-midi
Les commerces du théâtre, table ronde animée par Claire PIGNOL, avec Isabelle BARBÉRIS (Le procès anticapitaliste au théâtre : un discours de vérité) et Romain JOBEZ (Le théâtre est-il un luxe ? Des valeurs dans le domaine du spectacle vivant)

Christine BARON : Flux monétaires à l'état gazeux

Soirée
Atelier : Lecture de textes littéraires


Jeudi 4 juin
L'ÉCONOMIE DANS L'ART
Figurations, motifs, tropes économiques — Présidence : Arnaud ORAIN
Matin
Emmanuel BOUJU : Credit Crunch. Pour une poétique de l'insolvabilité [conférence-performance]

Pertes et profits, table ronde animée par Arnaud ORAIN, avec Marius Warholm HAUGEN (Économie du risque et mises en scène de la loterie au début du XIXe siècle) et Claire PIGNOL (Richesse réelle ou monétaire : des imaginaires conflictuels ?)

Après-midi
Déclinaisons, circulations, table ronde animée par Arnaud ORAIN, avec Ludovic DESMEDT (L'argent dans le neuvième art : les échanges monétaires vus par l'école franco-belge [intervention établie avec Jérôme BLANC]), Marie-Laure MASSEI-CHAMAYOU (Transcender les contraintes de l'économie domestique : Jane Austen, Frances Burney, Maria Edgeworth) et Christophe RIOUX

Atelier : Dématérialisation des objets monétaires, animé par Aude LAUNAY


Vendredi 5 juin
L'ÉCONOMIE DANS L'ART
Postures et impostures artistiques. Statements — Présidence : Yann TOMA
Matin
Yann TOMA : De Marcel Duchamp aux entreprises critiques - Chèque en bois, sociétés fictives et libération de capital artistique [conférence-performance]

Stock Exchange, table ronde animée par Yann TOMA, avec Christophe DOMINO, Res INGOLD (La relativité du vol), Jacinto LAGEIRA et Marion LAVAL-JEANTET (Les pratiques de détournement artistique de l'argent public face à la pression économique mondiale)

Après-midi
Désorientations, table ronde animée par Yann TOMA, avec Agnieszka KOMOROWSKA ("Ça n'existe pas, une société qui ne batte pas monnaie". Communauté et fictions économiques dans la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes), Isabelle de MAISON ROUGE (Le fric c'est chic) et Stephen WRIGHT

Soirée
Dimension artistique de objets monétaires et financiers
Arnaud MANAS : "L'art de l'économie"
Projection-débat des deux documentaires sur l'affaire Bojarski : Le Cézanne de la fausse monnaie & Porte ouverte à la police judiciaire : 4ème et dernière partie


Samedi 6 juin
L'ART DE L'ÉCONOMIE
"HORS LES MURS" — OFFSHORE TOUR À TATIHOU — Animation : Léo BARCET
Performance présentée par le Collectif RYBN


Dimanche 7 juin
L'ART DE L'ÉCONOMIE
Rhétorique des économistes — Présidence : Yann MOULIER-BOUTANG
Matin
Éric MÉCHOULAN : Fausse monnaie et vérité artistique

Fictions d'économistes, table ronde animée par Yann MOULIER-BOUTANG, avec Sophie CRAS (Petits traités d'économie rédigés par des artistes), Arnaud ORAIN et Annika NICKENIG (Abondance et ambivalence de l'argent. Jean Bodin et sa Réponse aux paradoxes de Malestroit (1568))

Après-midi
Le style des économistes, table ronde animée par Yann MOULIER-BOUTANG, avec Alexandre PÉRAUD, Christophe REFFAIT (Les métaphores chez Jean-Baptiste Say) et Benoît WALRAEVENS (Adam Smith et le théâtre de la vie sociale : le rôle des caractères dans ses œuvres)


Lundi 8 juin
L'ART DE L'ÉCONOMIE
Fables et mythologies de l'économie — Présidence : Éric MÉCHOULAN
Matin
André ORLÉAN : Les fables des économistes

Après-midi
Imaginaires économiques, table ronde animée par Éric MÉCHOULAN, avec Élise SULTAN-VILLET (Homo eroticus et homo œconomicus. Le calcul libertin ou le bonheur comptable) et Slaven WAELTI

Yann MOULIER-BOUTANG : L'abeille et l'économiste


Mardi 9 juin
Matin
Discussion générale

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Christine BARON : Flux monétaires à l'état gazeux
L'argent au XXIe siècle se caractérise par son invisibilité et son ubiquité. À la manière des flux financiers et leur caractère immaîtrisable, la sociologie contemporaine et les arts se dématérialisent, mais cette dématérialisation est-elle neuve ? Après un bref détour historique, la communication portera entre autres sur le corps désincarné d'Eric (Cosmopolis) face à la compacité du corps civique qui associe à l'argent une ontologie spécifique et une éthique. Il ne s'agit plus dans une perspective romantique de refonder éthiquement le monde contre le pouvoir de l'argent mais de faire face à une utopie en suspension "pulvérulente" où se dissout même la possibilité d'un espace critique (Walter Siti). L'émergence d'une économie de l'attention (Citton) et d'une économie affective (Hochschild, Le prix des sentiments, 2017) investit le corps même des sujets en contexte néocapitaliste. Surgit alors le paradoxe d'un flux à la fois invisible, sans poids, et intériorisé qui investit le corps du sujet néolibéral comme une nouvelle forme diffuse de biogouvernance où l'État n'a aucune part. C'est cette apparente contradiction que ce travail tentera d'explorer notamment à travers la valorisation de l'émotion en contexte néocapitaliste.

Christine Baron est professeur de littérature comparée à l'université de Poitiers en délégation CNRS à "République des savoirs" (ENS Ulm). Après une thèse de théorie en littérature sur la notion d'utopie chez Calvino, Borges, Queneau, elle s'est spécialisée en épistémocritique et dans l'étude des relations économie/littérature et droit/littérature (France-USA).
Publications
La pensée du dehors, 2007, Coll. "Ouverture philosophique", L'Harmattan.
La littérature et son autre, 2008, Coll. "Littérature comparée", L'Harmattan.
Realism, antirealism in the XXth Century, 2010, Rodopi, Amsterdam.
Littérature, droit et transgression, 2013, La Licorne.
"Littérature et économie ; contacts, conflits, perspectives", 2013, Épistémocritique, n°12.
Literature and economics, 2017, en collaboration avec Cinla Akdere, Routledge.
The productivity of plagiarism, avec Charlotte Krauss et Larissa Polubojarinova.
En cours de parution
Le récit judiciaire, 2020, Presses du CNRS.
Contextes littéraires, émotions judiciaires, 2020, Garnier.

Guillaume COT : Dom Juan : le crédit d'une œuvre
Dom Juan peut se lire comme une variation autour de la notion de crédit, en tant que création juridique et économique de valeur. La pièce met en scène des situations dans lesquelles un crédit est accordé, refusé ou dû à Dom Juan ou à d'autres personnages. Ce crédit peut être monétaire (comme dans le cas de Monsieur Dimanche), social (les frères d'Elvire), ou religieux (le Commandeur). Le crédit, la créance et la croyance fonctionnent dans l'œuvre selon une seule et même dynamique, et s'insinuent dans les moindres interactions. Nous proposons ainsi de nous saisir du phénomène du crédit, en tant que création de valeur par la croyance, comme grille de lecture dramaturgique, afin de dégager un discours porté par la pièce tant sur le crédit lui-même que sur le théâtre. Nous chercherons à déceler ce qui, dans Dom Juan, crée le théâtre par et autour du crédit.

Guillaume Cot est titulaire d'un master en études théâtrales de l'École normale supérieure ainsi que d'un master en droit public de l'université de la Sorbonne. Il est actuellement doctorant à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, où il rédige une thèse sous la direction de Martial Poirson. Sa thèse est intitulée : "La Scène et la Loi. Les dramaturgies du droit pendant la Révolution française, 1789-1794". Il est également attaché temporaire d'enseignement et de recherche à l'université de Lille.

Sophie CRAS : Petits traités d'économie rédigés par des artistes
Qu'advient-il de l'économie lorsqu'elle est pensée, inventée, rêvée par les artistes ? On le sait peu, mais nombreux furent les artistes qui, de la fin du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, se firent un temps économistes et rédigèrent de véritables petits traités ambitionnant de renouveler la discipline. Cette contribution se propose de traverser ces textes et d'en explorer la portée d'aujourd'hui. Qu'ils aient suivi une formation universitaire en économie (tel Vassily Kandinsky ou Robert Filliou), qu'ils aient construit leur conception théorique de l'art en dialogue avec des économistes (comme William Morris ou Joseph Beuys), ou qu'ils aient élaboré un système théorique à part entière (à l'instar d'Asger Jorn ou d'Isidore Isou), ces artistes nous livrent une vision riche et singulière, tant sur la pensée économique de leur temps que sur les enjeux d'aujourd'hui.

Sophie Cras est maîtresse de conférences en Histoire de l'art contemporain à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et s'intéresse à de nouvelles approches à l'intersection de l'art et de l'économie. Son premier livre, L'économie à l'epréuve de l'art. Art et capitalisme dans les années 1960 (Presses du réel, 2018 ; traduit chez Yale University Press, 2019) s'intéresse au regard créatif et critique que les artistes contemporains ont porté sur l'économie de leur temps.

Ludovic DESMEDT : L'argent dans le neuvième art : les échanges monétaires vus par l'école franco-belge [intervention établie avec Jérôme BLANC]
Les échanges monétaires apparaissent de manière plus ou moins réaliste dans de nombreuses bandes dessinées : le but de cette communication consiste à délimiter le(s) rôle(s) de l'argent lorsqu'il est représenté dans les "grandes" séries franco-belges. Nous nous appuierons sur certains titres issus des séries Tintin, Astérix et Obélix, Lucky Luke, Les Schtroumpfs, Tif et Tondu, Gaston Lagaffe, Achille Talon ou Rahan pour repérer plusieurs thèmes : les effets sociaux de l'apparition de la monnaie, ses usages au sein de certaines communautés, la confrontation de systèmes monétaires différents, la corruption via la monnaie…

Jérôme Blanc est professeur des universités à Sciences Po Lyon et chercheur au laboratoire Triangle (UMR 5206). Ses travaux portent principalement sur la monnaie et la pluralité de ses formes, qu'il aborde en particulier d'un point de vue socioéconomique et d'histoire des idées.
Publication
Les monnaies alternatives, La Découverte, Repères, 2018.

Ludovic Desmedt est professeur à l'université de Bourgogne-Franche Comté et chercheur au LEDi. Il s'intéresse à l'évolution des pratiques bancaires et des théories monétaires.
Publication
A co-édité avec J. Blanc, Les pensées monétaires dans l'histoire, Classiques Garnier, 2014.

Marius Warholm HAUGEN : Économie du risque et mises en scène de la loterie au début du XIXe siècle
Cette intervention interrogera les mises en scène de la loterie dans le théâtre parisien au début du dix-neuvième siècle : Le hasard corrigé par l'amour (1801), Les Petites marionnettes, ou la Loterie (1806), L'Isle de mariages, ou les Filles en loterie (1809), Le Billet de Loterie (1811), La Maison en loterie (1818), Le jeune homme en loterie (1821). La suppression en 1793 de la Loterie royale, son rétablissement en 1795 avec la naissance de la Loterie nationale, et les débats qui accompagnaient ces décisions, reflétaient un problème économique, moral et politique : l'État français devait-il profiter d'une institution financière très rentable, ou devait-il abolir un système d'Ancien Régime servant à exploiter les classes populaires ? On examinera comment ces enjeux sont traduits dans les "comédies de loterie". Il s'agira surtout de déterminer dans quelle mesure celles-ci produisent des réponses explicites ou métaphoriques aux enjeux liés à la loterie comme institution financière.

Marius Warholm Haugen est maître de conférences en littérature française à NTNU, Université des sciences et techniques de Norvège, Département de Lettres modernes. Il est l’auteur de plusieurs articles sur la littérature française et italienne du dix-huitième siècle.
https://www.ntnu.edu/employees/marius.haugen
Publication
Jean Potocki : esthétique et philosophie de l'errance, Peeters 2014.

Res INGOLD : La relativité du vol
La compagnie aérienne transmediale exploite une large gamme de services complémentaires dans le cadre du trafic aérien et développe un service de substitutions du transfert des matières premières et des principes actifs. Elle s'est engagée depuis plus de 60 ans en faveur de la mobilité atmosphérique et de la sécurité des atterrissages. L'aviation civile est toujours au centre du modèle économique d'Ingold Airlines. Cependant le marché a unilatéralement accéléré et polarisé le développement. En conséquence, de nouveaux domaines de responsabilité sont apparus dans tous les secteurs de la mobilité. L'avenir du trafic aérien doit également être envisagé toujours davantage dans une perspective écologique. La perspective opérationnelle se tourne de plus en plus vers des motifs immatériels décisifs.

Romain JOBEZ : Le théâtre est-il un luxe ? Des valeurs dans le domaine du spectacle vivant
Le théâtre peut être l'objet de différentes sortes d'analyse, faciles à prendre en défaut quand elles ont tendance à mettre de côté sa dimension esthétique. D'une part, un discours purement économique, vite réduit à la question de sa rentabilité, de l'autre, des jugements normatifs, voire idéologiques. Or axiologie et économie critiquent toutes deux le spectacle vivant à l'aune de la valeur, notion qui a été récemment débattue dans le domaine de la sociologie. C'est ainsi que les travaux de Nathalie Heinich ont fait apparaître une tension entre descriptivité et normativité lorsqu'il est question de valeurs. Il convient de se demander si cette tension n'est pas constitutive de toute activité artistique, et plus particulièrement du théâtre, dans une opération consistant à la mise en circulation et à la conversion permanente des valeurs et qui s'apparenterait, depuis longtemps, au fonctionnement du monde du luxe.

Romain Jobez est maître de conférences HDR en études théâtrales à l'université de Poitiers et professeur associé à l'université de Bochum. Ses recherches portent sur le théâtre allemand et sur l'histoire des spectacles qu'il étudie du point de vue de la sociologie.
Bibliographie
Isabelle Barbéris, L'art du politiquement correct, Paris, 2019.
Nathalie Heinich, Des valeurs. Une approche sociologique, Paris, 2017.
Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, Paris, 2019.

Agnieszka KOMOROWSKA : "Ça n'existe pas, une société qui ne batte pas monnaie". Communauté et fictions économiques dans la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes
Circulant sur la même "pulsation souterraine" (Vernon Subutex 1, p. 233 sq.), art et argent sont intrinsèquement liés dans la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes. C'est avant tout la musique qui tisse le lien entre les protagonistes du roman, dont la plupart frôle et/ou tombe dans la précarité, pour ensuite expérimenter une nouvelle communauté que la narration présente comme utopie sociale. Le leitmotiv musical concerne en même temps la symbolique du flux de l'argent et la polyphonie des voix. Les mouvements sur les marchés des capitaux suivent une logique de "l'infra-instabilité", et les protagonistes essaient de déchiffrer, chacun de sa manière, le "diapason du logarithme" économique (ibd.). La polyphonie des voix reste unie par une narration désillusionnée et sarcastique qui démonte les utopies en même temps qu'elle présente la toute-puissance de l'argent comme force destructrice de la société.

Agnieszka Komorowska est enseignant-chercheur en littérature française et espagnole à l'université de Mannheim. Elle est l'auteur d'une thèse de doctorat sur l'écriture de la honte dans la littérature française contemporaine (Winter, 2017), et a publié un livre collectif sur les poétiques de l'échec et la narration non-économique (Fink, 2018, avec Annika Nickenig). Elle prépare un thèse HDR sur la relation entre amitié et économie dans la littérature espagnole aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Marion LAVAL-JEANTET : Les pratiques de détournement artistique de l'argent public face à la pression économique mondiale
Le tournant du XXIe siècle a vu la naissance d'un certain nombre d'expérimentations artistiques de détournement de l'argent public très symptomatique d'une situation économique intenable pour les artistes : étalage des frais de production d'exposition présentés sous forme de billets de banque, présentation d'achat de biens personnels obtenus avec le concours des musées, promotions dans des magasins privés offertes par des institutions culturelles publiques… Un ensemble d'expériences visant tout autant la révision utopique du système consumériste, que la dénonciation des nouveaux rouages de l'institution culturelle dans lesquels la survie de l'artiste n'est pas prise en compte. Ces propositions singulières, ludiques, parfois cyniques, conduisent immanquablement le spectateur sur le terrain politique d'une remise en cause du système social et culturel dans lequel il vit. Profondément ancrés dans une réflexion sur l'économie contemporaine, ces gestes de détournement sont peut-être une des plus fortes expressions de liberté artistique à l'heure d'une mondialisation exclusivement focalisée sur l'argent.

Marion Laval-Jeantet est professeure des universités à Paris I–Panthéon-Sorbonne, artiste et chercheure en art, en bio-anthropologie et en ethnopsychiatrie. Elle mène au sein du duo Art Orienté Objet une œuvre artistique engagée fortement, marquée par les sciences du vivant, et en particulier l'écologie. Ses recherches en art portent sur l'art environnemental, le bio art et les rapports entre art et anthropologie.
Publications récentes
No man's land. L'homme a-t-il encore sa place ?, Paris, C.Q.F.D., 2019.
Microbiota. Créer et soigner, Paris, Presses du réel, 2020.

Isabelle de MAISON ROUGE : Le fric c'est chic
L'économie ou, singulièrement, l'écosystème de l'art, devient à la fois le sujet et l'objet de formulations plastiques, autant prétexte que modèle, thème que motif. En développant leurs propres structures de distribution, en devenant émetteurs de monnaie fiduciaire ou d'actions au porteur, certains artistes produisent un ensemble de propositions qui ouvrent largement les frontières entre art et vie, entre production artistique et formes d'économie. Par des attitudes diverses, associées à des projets spécifiques, ils engagent le regardeur-participant à s'interroger sur les rapports de force que détermine l'argent dans nos sociétés contemporaines, les actes compulsifs d'achat et les situations de crises que peuvent provoquer la surabondance.

Diplômée de la Sorbonne, docteur en art et science de l'art, Isabelle de Maison Rouge est historienne de l'art, critique d'art et commissaire d'exposition. Auteure de nombreux essais sur l'art contemporain et de textes de catalogues, elle collabore régulièrement à diverses revues d'art contemporain (artpress, Optical Sound, Possible, Point contemporain…).
Publications
Mythologies personnelles, Éditions d'art Scala, collection "Tableaux choisis", avril 2004, réédition 2006.
Business Model, Catalogue de l'exposition eponyme à La Vitrine am, 2014.
"Philippe Mairesse" [Entretien], Optical Sound, n°2, automne 2014.
"Quel statut pour l'art à la marge ?", artpress, mai 2015, n°422, p.85-87 [fre/eng].
"Yann Dumoget" [Entretien], Optical Sound, automne 2015.
10 clefs pour collectionner l'art contemporain, Archibooks, 2008, réédition actualisée juin 2010, réédition actualisée 2016.
Le mythe de l'artiste au-delà des idées reçues, Éditions du Cavalier Bleu, collection "Idées reçues", octobre 2017.
"Jazon Frings", artpress, janvier 2017, n°440, p.5, p.66-68 [fre/eng].
"Artiste infantilisé", Point contemporain, 2018.

Arnaud MANAS : "L'art de l'économie"
Cette contribution explorera les liens entre l'art et les signes monétaires par le biais des chemins de traverse que sont la falsification, le détournement et la dépréciation de la monnaie par l'art (et réciproquement). Il s'agit de déconstruire les combinaisons artistes-billets sous les angles techniques et sémantiques. En partant de l'art du billet, on abordera les questions de la croyance et de la crédibilité, et, en particulier, celle du common knowledge sur ce qu'est un billet et sa valeur. Les dialectiques de l'unique et de la reproduction, du vrai et du faux, de l'original et du simulacre, de l'authentique et de la contrefaçon permettront une mise en abyme de l'art et de la monnaie à travers des cas concrets :
- vrais artistes pour vrais billets : les cas Luc-Olivier Merson, Maurice Denis, Lucien Jonas ;
- vrai artiste pour faux-faux billet : le cas Picasso ;
- faux-vrai artiste pour vrai-faux billet, le cas Bojarski…

Arnaud Manas dirige le service du patrimoine historique et des archives de la Banque de France. Ingénieur, docteur en économie et en histoire, il est chercheur associé à l'université de Paris I – Sorbonne (IDHE.S). Ses travaux portent principalement sur l'histoire monétaire française et celle de la Banque de France. Ses recherches portent notamment sur l'histoire du faux-monnayage ainsi que sur le patrimoine artistique et culturel de la Banque de France.
Publications
L'or de Vichy, Éditions Vendemiaire, 2016.
Zweig & la Souterraine : l'or de la Banque de France, Artélia Éditions, 2016.
La Galerie dorée de la Banque de France. Quatre siècles d'art, d'histoire et de pouvoir, Banque de France, 2018.

Marie-Laure MASSEI-CHAMAYOU : Transcender les contraintes de l'économie domestique : Jane Austen, Frances Burney, Maria Edgeworth
Si les remarques de Jane Austen ou de Frances Burney sur l'argent dans leur correspondance respective révèlent plutôt leur préoccupation face à un budget domestique contraint, ces mêmes questions économiques et financières constituaient un ingrédient essentiel à l'élaboration d'une intrigue romanesque riche en rebondissements, voire le moteur de la diégèse, répondant aussi au goût des lecteurs qui se passionnaient pour les montants des dots des héritières et des fortunes des prétendants sur le marché matrimonial. Il s'agit donc de comprendre comment Jane Austen, Frances Burney et Maria Edgeworth se sont emparées de ces thématiques pour les faire évoluer dans une triple perspective : faire œuvre de pédagogie en familiarisant leurs contemporaines avec des représentations cadrées de l'économie domestique, conférer une nouvelle respectabilité au genre romanesque, et, par la représentation de femmes plus activement engagées dans l'économie, légitimer, voire professionnaliser leur activité de romancière.

Agrégée d'anglais, Marie-Laure Massei-Chamayou est maître de conférences en études anglophones à l'université Paris 1-Panthéon Sorbonne et membre du Centre d'Histoire du XIXe Siècle. Spécialiste de l'œuvre de Jane Austen, elle s'intéresse à l'évolution des représentations de l'argent, de l'économie domestique ou politique chez les romancières britanniques des XVIIIe et XIXe siècles, telles Eliza Parsons, Frances Burney, Maria Edgeworth, George Eliot, Elizabeth Gaskell ou Harriet Martineau.

Annika NICKENIG : Abondance et ambivalence de l'argent. Jean Bodin et sa Réponse aux paradoxes de Malestroit (1568)
La Réponse aux paradoxes de Malestroit, publié par Jean Bodin en 1568, constitue un exemple paradigmatique d'une interférence productive entre plusieurs domaines de connaissance différents. Dans le but de démentir la théorie monétaire de son collègue concernant les causes de la cherté en France, Bodin développe une théorie quantitative de la monnaie qui marquera l'évolution de la pensée économique. Dans son argumentation, il ne prend pas seulement en considération les aspects économiques de son temps, mais il se réfère à une multitude d'exemples historiques, philosophiques, bibliques et littéraires qui lui servent à illustrer son propos. L'on s'intéressera donc à l'utilisation de procédés littéraires de ce traité et suivra l'hypothèse qu'il existe une homologie productrice entre son contenu — à savoir la découverte d'une ambivalence problématique de l'abondance monétaire — et son utilisation d'une multitude de sources et de discours divers.

Annika Nickenig est enseignante-chercheuse à la Humboldt-Universität de Berlin. Elle prépare une HDR sur l'abondance esthétique et économique en Espagne et France (1550-1650). Domaine de recherches : littérature et économie, nouvelles, discours de l'idyllique.
Publications récentes
Poetiken des Scheiterns, München, 2018 (avec A. Komorowska).
"Übungen des Schreibens. Ich-Ökonomie", in M. de Montaignes, "De l'exercitation" (II,6), in Goumegou/Gipper, Elan und Müdigkeit, Würzburg, 2020.

Claire PIGNOL : Richesse réelle ou monétaire : des imaginaires conflictuels ?
La richesse n'est pas seulement composée de ressources, matérielles ou immatérielles, susceptibles de satisfaire des besoins. Elle est aussi l'objet de désirs dont l'évidence ne s'impose pas à l'agent qui les éprouve, et qui au contraire sont pour lui opaques et parfois contradictoires. Elle est par là l'objet d'une intense activité imaginative, à laquelle donne accès le roman. Les châteaux en Espagne que bâtissent les personnages, les raisons qu'ils donnent à leurs décisions, les désirs qu'ils expriment parfois confusément, font apparaître une variété d'imaginaires. Les imaginaires associés aux richesses réelles, qui sous-tendent les désirs des biens dont on jouit dans la consommation, s'opposent-ils aux imaginaires délirants et sans mesure associés à la forme monétaire de la richesse ? Ou peut-on à l'inverse faire apparaître une continuité entre besoins et désirs, entre une recherche raisonnable des jouissances et les pathologies de la démesure ?

Claire Pignol, maître de conférences en économie (U Paris I – PHARE), étudie l'histoire de la pensée et la philosophie économique ainsi que les représentations de l'économie dans la littérature narrative.
Publications récentes
"Which Economic Agent Does Robinson Crusoe Represent ?", Economics and Literature. A Comparative and Interdisciplinary Approach, C. Akdere & C. Baron (ed.), Routledge, 2018.
"L'échec économique : l'évaluation des situations au regard des intentions", Poetiken des Scheiterns. Formen und Funktionen unökonomischen Erzählens, A. Komorowska & A. Nickenig (ed.), Wilhelm Fink Verlag, 2018.

Christophe REFFAIT : Les métaphores chez Jean-Baptiste Say
Jets d'eau, pression de l'air et équilibre des forces : les métaphores et analogies qui apparaissent sous la plume de Jean-Baptiste Say, par exemple dans le "Discours préliminaire" du Traité d'économie politique de 1803, disent d'une part l'influence des sciences physiques sur la science économique en construction, d'autre part et plus généralement l'importance des images dans la rhétorique de l'économie. C'est dans et par ces expédients rhétoriques, et les références qu'ils supposent, qu'apparaît le mieux le sens du discours économique.

Christophe Reffait est professeur à l'université de Picardie Jules Verne (Amiens).
Publication
Les lois de l'économie selon les romanciers du XIXe siècle, Classiques Garnier, 2020.

Béatrice SCHUCHARDT : L'économie politique transformée en fiction : la mise en scène des secteurs économiques dans le théâtre sentimental espagnol et français
Le "genre sérieux" inventé par Diderot a connu un succès énorme non seulement en France, mais aussi en Espagne. L'adaptation du genre par les dramaturges espagnols, connue sous le terme de comedia lacrimosa ou género sentimental, va de pair avec la réception du roman sentimental anglais dans les deux pays. Cette intervention propose une comparaison des comédies sentimentales espagnoles et françaises en lien avec leurs représentations respectives du discours économique de l'époque. Il s'agira aussi d'analyser la relation entre valeurs morales et morale économique établie par les pièces dans leur contextes culturels différents : d'une part, une France de plus en plus sécularisée ; d'autre part, une Espagne toujours marquée par l'alliance de pouvoir entre l'Église et la couronne, et où le procédé de sécularisation se voit ralenti, sinon mis à terme par un gouvernement espagnol profondément inquiété par la Révolution française.

Béatrice Schuchardt est maître de conférences en littérature française et hispanophone à l'université de Münster (Westphalie, Allemagne). Elle a récemment fait son HDR sur les discours économiques du XVIIIe siècle et leurs personnifications dans les comédies sentimentales espagnoles.
Publications
Verkörperungen des Ökonomischen in sentimentalen Komödien der spanischen Spätaufklärung. Diskurs – Figur – Gattung – Geschlecht, Frankfurt/Main, Vervuert (à paraître).
"Économies amoureuses : homologies structurales dans les comédies espagnoles et françaises du XVIIIe siècle", in L'homme et la société, 200, 2, 2016, pp. 171-187.

Élise SULTAN-VILLET : Homo eroticus et homo œconomicus. Le calcul libertin ou le bonheur comptable
L'homo eroticus représenté par les romans libertins du XVIIIe siècle est-il l'ancêtre de l'homo œconomicus ? Étonnamment les libertins de Crébillon à Sade, en passant par Duclos, Dorat, Nerciat… font mentir l'adage "quand on aime, on ne compte pas". Certes, on trouve bien quelques obsédés du chiffre qui additionnent gaiement leurs exploits sexuels. Néanmoins, on rencontre tout autant des figures modérées qui optent pour la décroissance libidinale. Entre ces deux extrêmes, l'économie libertine à l'œuvre repose sur une circulation des corps dont on planifie la consommation immédiate tout en prévoyant une épargne mnésique en vue d'une jouissance différée. Ainsi, les dépenses libidinales ne sont pas si improductives : elles nourrissent l'imaginaire qui les capitalise quand elles n'inspirent pas la perle des plans économiques.

Élise Sultan-Villet est enseignante et docteure en philosophie (académie d'Amiens, université Picardie Jules Verne ; université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / HIPHIMO). Depuis 2014, elle est co-organisatrice du séminaire "Fictions et économies" avec Claire Pignol (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / PHARE) à l'université Paris 1.
Publications
L'économie à l'épreuve de la fiction, M. Chottin et É. Sultan (dir.), Paris, Corpus, revue de Philosophie, n°69, 2016.
"Le calcul des plaisirs et des peines dans les romans libertins du XVIIIe siècle", Paris, in Corpus, revue de philosophie, n°69, 2016.
"Du luxe au calme : la volupté dans les romans libertins", in Contre le luxe XVIIe-XVIIIe siècle, É. Pavy-Guilbert et F. Poulet (dir.), Paris, Classiques Garnier, "Rencontres / Le Siècle classique", à paraître.
Les romans libertins du XVIIIe siècle : la philosophie des sens dessus dessous, Paris, Honoré Champion, "Les Dix-huitièmes siècles", à paraître.

Benoît WALRAEVENS : Adam Smith et le théâtre de la vie sociale : le rôle des caractères dans ses œuvres
L'objet de cette communication est d'étudier la nature et le rôle des caractères dans les œuvres d'Adam Smith, l'un des fondateurs de l'économie politique mais surtout professeur de philosophie morale et de rhétorique pendant de nombreuses années. Smith analyse la tradition des caractères dans ses Lectures on Rhetoric and Belles Lettres, mais c'est surtout dans la Théorie des Sentiments Moraux puis dans la Richesse des Nations qu'il a recours, de manière répétée, à ces personnages fictifs, acteurs majeurs du théâtre de la vie sociale dont il nous donne la représentation dans ses œuvres. Nous chercherons donc à définir les caractères puis à analyser leurs différents rôles dans ses œuvres : heuristique, rhétorique et didactique. Smith présente à ses lecteurs une multiplicité de personnages qu'il fait dialoguer aussi bien au sein de ses œuvres qu'entre celles-ci, révélant ainsi l'unité et la cohérence de ses travaux.

Maitre de conférences en sciences économiques à l'université de Caen Normandie et chercheur au CREM, ses travaux relèvent de l'histoire de la pensée économique et de la philosophie économique. Il s'est intéressé en particulier à l'importance de la rhétorique dans l'œuvre d’Adam Smith.


BIBLIOGRAPHIE :

• Cinla Akdere and Christian Biet (ed.), Economics and Literature. A comparative and interdisciplinary Approach, London and New York, Routledge, 2018.
• Christine Baron (dir.), "Littérature et économie", Épistémocritique, n°12, Printemps 2013.
• Daniel Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme [1976], Paris, PUF, 1979.
• Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme [1923], Paris, Payot, 1982.
• Christian Biet, Stéphanie Loncle, Martial Poirson et Geneviève Sicotte (dir.), Fiction et économie : représentations de l'économie dans la littérature et les arts du spectacle, XIXe-XXIe siècles, Presses universitaires de Laval, 2013.
• Christian Biet, Yves Citton et Martial Poirson (dir.), Les Frontières littéraires de l'économie (XVIIe-XXe siècles), Paris, Desjonquères, 2008.
• Pierre Bras et Claire Pignol (dir.), Économie et littérature, L'Homme et la Société, n°200, 2016.
• Yves Citton, Portrait de l’économiste en physiocrate. Critique littéraire de l'économie politique, Paris, L'Harmattan, 2000.
• Pierre Force, Molière, ou le prix des choses. Morale, économie et comédie, Paris, Nathan, 1994.
• Pierre Force, Self-Interest before Adam Smith : A Genealogy of Economic Science, Cambridge University Press, 2003.
• Pierre Force (dir.), De la morale à l’économie politique : dialogue franco-américain sur les moralistes français, Revue Op. Cit., n°6, 1996.
• Frederic Jameson, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif [1991], Beaux Arts de Paris éditions, 2011.
• D. N. McCloskey, "The Rhetoric of Economics", Journal of Economic Literature, vol. 31, 1983, p. 482-517.
• D. N. McCloskey, The Rhetoric of Economics, Madison, The University of Wisconsin Press, 1998.
• Éric Méchoulan, La crise du discours économique, Paris, Éditions Nota Bene, 2013.
• Martial Poirson, Art et argent au temps des Premiers Modernes, Oxford, SVEC, 2004:10, 2004.
• Martial Poirson, Politique de la représentation : littérature, arts du spectacle, discours de savoir, Paris, Champion, 2014.
• Martial Poirson, Spectacle et économie à l'âge classique, Paris, Classiques Garnier, 2011.
• Marc Shell, Money, Language and Thought : Literary and Philosophical Economies from the Medieval to the Modern Era, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1993.
• Marc Shell, Art and Money, Chicago-London, University of Chicago Press, 1995.
• Marc Shell, The Economy of Literature, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1996.
• Georg Simmel, Philosophie de l'argent [1900], Paris, PUF, 1987.
• Michael Watts, The Literary Book of Economics, ISI Books, 2003.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


MAÎTRISER LE TEMPS ET FAÇONNER L'HISTOIRE

LES HISTORIENS NORMANDS AUX ÉPOQUES MÉDIÉVALE ET MODERNE


DU MERCREDI 25 SEPTEMBRE (19 H) AU DIMANCHE 29 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Stéphane LECOUTEUX, Fabien PAQUET


COMITÉ SCIENTIFIQUE :

Pierre BAUDUIN, Edoardo D’ANGELO, Alexis GRÉLOIS, Marie-Agnès LUCAS AVENEL, Christophe MANEUVRIER, Laurence MATHEY-MAILLE, Annick PETERS-CUSTOT, Elisabeth VAN HOUTS


ARGUMENT :

Dix ans après le colloque de Cerisy consacré à L'historiographie médiévale normande et ses sources antiques, nous proposons de réunir les mêmes institutions (le Centre culturel international de Cerisy, la ville d'Avranches et l'université de Caen Normandie [CRAHAM et OUEN]) pour entrer, de façon plus globale, dans les cabinets des annalistes, chroniqueurs et historiens normands des époques médiévale et moderne.

La recherche d'une proximité et d'une intimité avec les auteurs vise à mieux connaître leurs méthodes de travail et ainsi mieux appréhender leurs écrits. Cette démarche est le fruit de travaux récents ou en cours, portés par des chercheurs principalement français, italiens et anglophones. Outre de nouvelles lectures des textes, il s'agira aussi de mettre en avant de récentes découvertes d'écrits historiques restés jusqu'à ce jour inédits.

La perspective du colloque sera large : les textes étant sans cesse repris, recopiés, réécrits, traduits et connus par des traditions postérieures à leur écriture, les confronter sur le long terme est indispensable. On ne traitera pas, en outre, de la seule Normandie mais bien de l'ensemble des lieux d'implantation de Normands (en France, dans les îles Britanniques et en Méditerranée, mais aussi en Afrique et en Amérique), de l'an mil jusqu’au XVIIIe siècle. Sont ainsi compris sous l'appellation large d'"historiens normands" tous les auteurs d'origine normande ou actifs en Normandie qui ont produit des textes à caractère historique. On pourra comparer leurs travaux à ceux d'auteurs extérieurs aux mondes normands mais traitant de ceux-ci.

En cela, ce colloque complètera celui organisé par Pierre Bauduin et Edoardo d'Angelo à Ariano Irpino en 2016, consacré aux historiographies modernes et contemporaines des mondes normands médiévaux. Il abordera également la question des silences de l'historien, thème qui a déjà fait l'objet de deux journées d'études organisées par Catherine Jacquemard et Corinne Jouanno à l'université de Caen Normandie en 2015 et en 2016.

Dans le cadre de ce colloque, qui se tiendra principalement au Centre culturel international de Cerisy, une exposition de manuscrits contenant des œuvres d'historiens normands, provenant de différents lieux de conservation d'Europe, sera présentée à Avranches (dans la salle du trésor du Scriptorial, de début juillet à fin septembre 2019, ainsi qu'à la Bibliothèque patrimoniale, durant les jours du colloque) : une séance se tiendra sur place et des communications auront lieu dans la salle du conseil de la mairie d’Avranches.

Ce colloque pourra enfin être l'occasion d'amorcer un projet d'édition (ou de réédition) papier et/ou numérique d'une collection de sources narratives normandes. Si la réalisation d'une version normande d'un Recueil des historiens des Gaules et de la France semble aujourd'hui aussi complexe que dépassée, nous souhaitons lancer, dans un premier temps, un projet de réédition et de confrontation de l'ensemble des sources annalistiques normandes.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 25 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 26 septembre
Matin
Stéphane LECOUTEUX & Fabien PAQUET : Introduction et étude de cas "Maîtriser le temps et façonner l'histoire chez les auteurs des Gesta normannorum ducum"

L'HISTORIEN ET LE TEMPS
Marie-Céline ISAÏA : Méthodes documentaires, représentations du temps et projet historiographique des hagiographes normands (XIe-XIIIe siècles)
Laura CLEAVER : Eton College ms. 96 and the Shaping of History

Après-midi
ÉCRIRE ET TRADUIRE : LA PART DE L'AUTEUR
Pierre BOUET : Les marques de subjectivités dans l'Historia Normannorum de Dudon de Saint-Quentin
Antonio TAGLIENTE : La "destruction de la seignorie de li Longobart". Écriture, exégèse et traduction de l'Ystoire de li Normant, entre princes, saints et "faux prophètes"
Françoise LAURENT : "Ce qu'en l'estoire truis e vei / N'i vuil laisser ne oublier". La conquête de la Sicile dans la version de l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure


Vendredi 27 septembre
Matin
HISTOIRE ET POLITIQUE, ENTRE FRANCE ET ANGLETERRE
Charles C. ROZIER : Maîtriser le temps dans l'Historia ecclesiastica d'Orderic Vital
Lydwine SCORDIA : Maîtriser le temps pour un jeune prince : le Rosier des guerres de Pierre Choinet, commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII
Anne CURRY : Une chronique écrite par des soldats : College of Arms MS M 9 et la guerre de Cent Ans en Normandie au XVe siècle

Après-midi
"HORS LES MURS" — À AVRANCHES
Visite du Scriptorial et de l'exposition temporaire "Façonner l'histoire de la Normandie. Manuscrits et chartes du Moyen Âge"
Séance publique à l'Hotel de Ville d'Avranches (salle du conseil) :
L'HISTORIEN FACE AUX TEXTES
Christophe MANEUVRIER & Françoise VIELLIARD : Faut-il vraiment considérer la "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut" en Afrique comme une forgerie du XIXe siècle ? [enregistrement vidéo en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Benjamin POHL : La mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à aujourd'hui


Samedi 28 septembre
Matin
ÉCRIRE L'HISTOIRE EN MILIEU MONASTIQUE ET CLÉRICAL (1)
Lucile TRAN-DUC : Une entreprise mémorielle dans l'abbaye de Fontenelle au XIe siècle : l'œuvre du moine Guillaume
Emily A. WINKLER : Wace, the Anglo-Norman Past, and the History of Human Experience
Isabelle GUYOT-BACHY : Autour de l'anonyme de Caen ou pourquoi écrire une chronique universelle en Normandie en 1343 ? [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
ÉCRIRE L'HISTOIRE EN MILIEU MONASTIQUE ET CLÉRICAL (2) : LE CAS CISTERCIEN
Richard ALLEN : Écrire l'histoire dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle) : premier aperçu
Mario LOFFREDO : "Et cum prius fuisset ferus et crudelis…" Les Normands et Roger II dans une chronique monastique de l'âge souabe [texte lu par Antonio TAGLIENTE]
Olivia BURGARD : La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle)


Dimanche 29 septembre
Matin
DES ÉCOLES HISTORIQUES ?
Pierre COURROUX : La topique des batailles chez les chroniqueurs Normands du XIIe siècle
Luigi RUSSO : Les difficultés de l'historien : panorama historiographique de l'Orient normand (XIIe siècle)

Véronique GAZEAU : Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Richard ALLEN : Écrire l'histoire dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle) : premier aperçu
S'il existe bien un "esprit cistercien" et une sensibilité des moines blancs à l'écrit, pour emprunter les expressions de Dominique Stutzmann, l'attention des spécialistes n'a pas toujours été assez attirée sur la production historique cistercienne. En ce qui concerne la Normandie médiévale, la production textuelle de ses maisons cisterciennes reste largement méconnue, voire peu considérée, en dépit du fait que la rédaction de certains textes historiographiques d'intérêt général — le Chronicon Valassense, le cartulaire-chronique de Mortemer, le soi-disant Chronicon Savigniacense — peut être attribuée à des abbayes normandes. Cette intervention vise donc à donner un premier tour d'horizon de cette production historiographique et à tenter de mettre en lumière les enjeux de l'écriture historique dans la Normandie cistercienne (XIIe-XIIIe siècle). L'étude des textes du genre historiographique (chroniques, annales) rédigés ou copiés par les abbayes cisterciennes normandes nous permet de répondre à plusieurs questions sur l'émergence des historiens dans le milieu cistercien, sur le rôle joué ou non par les abbés dans la production historiographique, et sur l'histoire comme outil pédagogique, surtout en ce qui concerne le comput. Il s'agit aussi de réfléchir sur l'écrit historique et les stratégies de construction identitaire, autant en ce qui concerne l'ordre cistercien que la Normandie elle-même, et sur l'écrit comme un élément de passage d'une identité individuelle à une identité collective (cette question est d'un intérêt particulier par rapport à l'abbaye de Savigny, seul chef d'ordre monastique fondé en Normandie incorporé en 1147 à l'ordre cistercien). Se pencher sur les textes historiques produits par ou pour les abbayes cisterciennes normandes est également l'occasion d'approfondir la réflexion sur les liens entre textes historiques et ceux d’autres genres (notamment diplomatique) dans le milieu cistercien.

Pierre BOUET : Les marques de subjectivités dans l'Historia Normannorum de Dudon de Saint-Quentin
Dudon de Saint-Quentin a rédigé une Historia Normannorum, qui souffre d'être une œuvre de commande. Pour son information, il bénéficia, en effet, de l'aide précieuse, mais partisane, de la famille ducale (Gonnor, Raoul d'Ivry). Le livre comprend quatre biographies : celle d'Hasting, le chef viking sans scrupule, et celles des trois premiers ducs. Comme il le déclare dans sa préface, Dudon cherche à célébrer le lignage issu de Rollon et à montrer que l'installation de ces Vikings en Neustrie s'inscrit dans un projet providentiel. Lors du colloque, notre intention est de présenter les marques de subjectivité qui constituent une particularité de cette histoire : choix de la materia, interventions implicites et explicites de l'auteur tant dans le cours du récit historique que dans les nombreuses poésies qui scandent la narration, procédés littéraires et théologie de l'Histoire. Comment Dudon parvient-il à concilier ses exigences historiques avec ses emprunts aux modèles du panégyrique et de l'hagiographie ? Telle sera une des nombreuses questions auxquelles nous essaierons de répondre.

Olivia BURGARD : La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle)
La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer regorge d'informations permettant de nous rapprocher de ses auteurs. Par les sources à disposition de ces derniers, telles que les chartes, mais aussi la Règle du Maître, la Bible ou encore les transmissions orales, et mises en œuvre dans la chronique, par la construction de l'histoire de l'établissement dans une volonté de mémoire, d'autorité et de légitimité, par les techniques d'écriture aussi bien matérielle que rhétorique, en témoigne l'analyse de l'intertextualité, par l'influence d'autres genres littéraires tels que les gesta abbatum, ce sont les auteurs que nous sommes en mesure d'appréhender plus finement en analysant leurs méthodes, mais aussi leur perception du monde environnant qu'il soit séculier, clérical et laïque, ou régulier. Cette chronique est un témoin d'une grande valeur en ce qu'elle met en scène une volonté de maîtriser le temps, dans la volonté de rendre actuels et toujours valides les évènements passés. Elle témoigne également d'un souhait de façonner l'histoire, en rendant celle de l'abbaye de Mortemer fidèle aux préceptes de Cîteaux autant qu'inscrite dans les temps successifs de son développement.

Olivia Burgard est actuellement étudiante en Master 2 "Histoire et Civilisations de l'Europe" à la faculté des Sciences Historiques de l'université de Strasbourg. Son sujet de mémoire en cours est "La chronique de l'abbaye cistercienne de Mortemer (XIIe siècle), édition, traduction et commentaire.

Laura CLEAVER : Eton College ms. 96 and the Shaping of History
Le manuscrit 96 d'Eton College, probablement compilé à Glastonbury au milieu du XIIIe siècle, transmet un récit historique sous la forme d'un diagramme généalogique. Chaque personnage mentionné y est représenté par une petite image placée, le plus souvent, dans des médaillons. Son créateur s'est servi avant tout de l'œuvre populaire de Pierre de Poitiers, la généalogie des ancêtres du Christ, à laquelle il a ajouté les rois de Bretagne mentionnés par Geoffrey de Monmouth, les ducs de Normandie, les rois d'Angleterre et de France, les empereurs du Saint-Empire romain germanique et les papes jusqu’à Innocent IV. Une des principales sources utilisée pour la création de cet ouvrage semble avoir été la chronique de Robert de Torigni. Le manuscrit d'Eton fournit donc une preuve importante, bien qu'auparavant ignorée, que l'œuvre de Robert de Torigni était connue dans l'ouest de l'Angleterre au XIIIe siècle. Cette communication étudiera les sources textuelles utilisées dans le ms 96 d'Eton College afin d'établir la transmission des récits historiques normands en Angleterre au XIIIe siècle. Ce faisant, nous considérerons les circonstances dans lesquelles ce manuscrit a été produit. Il s'agira d'examiner comment la mise en page et les enluminures ont été utilisées afin de transformer des sources textuelles et produire cette représentation du passé à la fois inhabituelle et éminemment visuelle. Ainsi, ce travail de recherche éclairera la réception des récits historiques de Normandie dans l'Angleterre du XIIIe siècle tels qu'ils ont été intégrés au sein une tradition plus vaste et étaient illustrés.

Laura Cleaver is the Ussher Lecturer in Medieval Art at Trinity College Dublin. Her research focuses on illuminated manuscripts of the twelfth and thirteenth centuries. Her book Illuminated History Books in the Anglo-Norman World was published by Oxford University Press in 2018. She has recently been awarded an ERC grant for a five-year project on the trade in medieval manuscripts in the twentieth century.

Pierre COURROUX : La topique des batailles chez les chroniqueurs Normands du XIIe siècle
Les batailles, lieux privilégiés de la mémoire historique, sont aussi un lieu propice pour étudier les mécanismes d'emprunts et de création historique. En effet, bien plus que de donner des informations sur ce qui se passa effectivement lors d'un affrontement, les chroniqueurs médiévaux racontaient ce qui aurait dû se passer, un récit hautement idéalisé où les détails réels se trouvaient enchâssés dans une narration exemplaire (dans le sens médiéval du mot, bien proche des exempla de l'hagiographie), faite d'un mélange de copie de modèles anciens et d'imagination historique pour combler les lacunes d'une information rarement satisfaisante pour des affrontements anciens. Nous voudrions étudier le cas de plusieurs histoires des ducs de Normandie dans un large XIIe siècle : le Rou de Wace, la Chronique des ducs de Normandie de Benoît, les Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges et leurs continuations, et la Chronique des ducs de Normandie en prose du début du XIIIe siècle, souvent connue à travers la version dite de l'anonyme de Béthune.
Nous voudrions voir ces jeux de reprises et de démarcations à travers les récits de bataille chez ces historiens. Cette étude sera fondée sur un répertoire des topoï dans les récits de bataille des chroniqueurs médiévaux sur lequel nous travaillons actuellement à l'université de Southampton. Elle permettra de peser les modèles utilisés, mais aussi l'originalité de chaque historien par le prisme de ses inventions historiques. À une époque où l'histoire devait avoir un sens immanent, expression de la volonté divine, ces interventions des chroniqueurs nous permettront de questionner leur manière de concevoir le sens de l'histoire.

Pierre Courroux est agrégé et a soutenu en 2013 un thèse à l'université de Poitiers sur L'écriture de l'histoire dans les chroniques de langue française (XIIe-XVe siècle), parue en 2016 aux éditions Classiques Garnier. Il y a notamment analysé la chronique de Benoît de Sainte-Maure. Il est actuellement Newton International Fellow de la British Academy à l'université de Southampton, où il mène un projet sur la description des batailles chez les chroniqueurs anglais et français des XIIe-XVe siècles.

Anne CURRY : Une chronique écrite par des soldats : College of Arms MS M 9 et la guerre de Cent Ans en Normandie au XVe siècle
Il existe dans le College of Arms à Londres une chronique inédite en français écrite avant 1457 dans le cercle de Sir John Fastolf, un des chevaliers anglais les plus célèbres des guerres anglo-françaises du quinzième siècle. Ce texte donne beaucoup d'informations sur la guerre en Normandie 1415-29 : par exemple, des listes des capitaines des garnisons en Normandie avant l'arrivée des anglais en 1417. Cette chronique était utilisée par le grand historien anglais du XVIe siècle, Edward Hall. Deux des auteurs de la chronique étaient des soldats qui ont servi dans les garnisons anglaises en Normandie. La chronique contient beaucoup d'éléments sur la conquête de Maine (1424-7) et les liens avec la Normandie. En tout, plus de 400 français sont mentionnés par leur nom dans cette chronique, qui est la seule chronique en français connue qui était écrite pour et par les anglais. Il semble que ce texte avait pour but l'invocation pour le vieux Sir John Fastolf des années de gloire d'Henri V et du duc de Bedford, avant l'arrivée sur scène de Jeanne d'Arc.

Anne Curry est professeur d'histoire médiévale à l'université de Southampton et en a été la doyenne de la Faculté des Humanités de 2010 à 2018. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la bataille d'Azincourt et s'est impliquée dans les commémorations du 600e anniversaire de cette bataille.
Elle a dirigé le projet "The Soldier in Later Medieval England" (www.medievalsoldier.org) et poursuit ses recherches sur l'armée anglaise en Normandie de 1415 à 1450, sur laquelle elle a publié de nombreux ouvrages. Actuellement, elle dirige le projet "Rôles gascons, 1317-1468" (www.gasconrolls.org) sur l'Aquitaine anglaise.
Elle a édité avec Véronique Gazeau, La guerre en Normandie (XIe-XVe siècle), Presses universitaires de Caen, 2018 [colloque de Cerisy, 2015].

Véronique GAZEAU
Véronique Gazeau est professeur émérite d'histoire médiévale, membre associée du CRAHAM-UMR 6273 à l'université de Caen Normandie, et directrice des Annales de Normandie.
Publications
Normannia monastica (Xe-XIIe siècle).
Princes normands et abbés bénédictins.
Prosopographie des abbés bénédictins, 2007.

Isabelle GUYOT-BACHY : Autour de l'anonyme de Caen ou pourquoi écrire une chronique universelle en Normandie en 1343 ?
En repartant de l'unique manuscrit ayant conservé la chronique universelle composée par l'anonyme de Caen (BnF, lat. 4942), la communication propose d'abord de faire le point sur un dossier historiographie largement délaissé depuis l'édition partielle d'E. Châtel (Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 1892). Quelle place donner à ce texte dans l'historiographie de la première moitié du XIVe siècle ? Puis, en centrant l'observation sur la partie consacrée à l'histoire normande et anglo-normande, on s'efforcera d'en comprendre les enjeux dans l'économie générale d'un texte qui se présente comme une chronique universelle. Enfin, on replacera le manuscrit dans la bibliothèque d'un de ses possesseurs, Normand, Jean Golein, traducteur pour le roi Charles V.

Isabelle Guyot-Bachy, dont les recherches portent sur tous les aspects des chroniques médiévales produites en France, a d'abord étudié une œuvre, le Memoriale historiarum de Jean de Saint-Victor, de sa genèse, portée par un milieu (la communauté des chanoines de Saint-Victor de Paris au début du XIVe siècle), à sa réception contemporaine et ultérieure. Sous le titre La Flandre et les Flamands au miroir des historiens du royaume, elle a mené une enquête systématique sur plus de deux cents textes provenant des différents espaces du royaume. Au contact de ce large panel, elle a abordé les différents genres dans lesquels les historiens livrèrent leurs conceptions du passé, leur capacité à se jouer des modèles et des autorités pour forger un projet personnel, enfin, les conditions de travail de l'historien médiéval et les mécanismes du succès des œuvres…
Publications
La Flandre et les Flamands au miroir des historiens du royaume (Xe-XVe siècle), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2017.
Le "Memoriale historiarum" de Jean de Saint-Victor, Un historien et sa communauté au début du XIVe siècle, Turnhout, Brepols, 2000 (Bibliotheca victorina, XII) [Ouvrage récompensé par le 2e prix Gobert décerné en 2002 par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres].
"La Chronique abrégée des rois de France et les Grandes chroniques de France : concurrence ou complémentarité dans la construction d'une culture historique en France à la fin du Moyen Âge ?", dans E. Kooper et S. Levelt (éd.), The Medieval Chronicle, VIII, 2013, p. 205-222.
"Quelques tendances de l'écriture de l'histoire dans le royaume de France (1270-1348)", dans Corinne Péneau (dir.), Itinéraires du savoir de l'Italie à la Scandinavie (Xe-XVIe siècle), Études offertes à Élisabeth Mornet, Publications de la Sorbonne, 2009, p. 279-298.

Marie-Céline ISAÏA : Méthodes documentaires, représentations du temps et projet historiographique des hagiographes normands (XIe-XIIIe siècles)
Lors du colloque de Cerisy consacré en 2009 aux sources antiques de l'historiographie médiévale normande, Rosamond McKitterick a démontré l'imperméabilité du monde normand à la tradition historiographique franque : les historiens normands des XIe et XIIe s. connaissent mal le passé carolingien et négligent de copier les grandes Annales qui le caractérisent(1), un désintérêt qui peut s'expliquer en partie par l'autonomie de la Normandie ducale. L'enquête peut être approfondie en mettant à profit les sources hagiographiques. En Normandie comme ailleurs, le discours des Vitae dépend en partie du projet politique de leurs auteurs et repose sur un propos fondamentalement historiographique; les Vitae imposent parfois une relecture orientée du passé franc, par exemple pour vanter en saint Hugues de Rouen un descendant de Charlemagne dans le contexte du règne de Louis IV d’Outremer(2). La communication examinera l'hypothèse que les Vitae écrites dans le contexte normand des XIe-XIIIe siècle permettent de suivre les modalités d'une acclimatation de l'histoire franque, au moment critique du rattachement de la Normandie au domaine capétien. Elle étudiera notamment :
- le travail de documentation des hagiographes : s'ils négligent les Annales royales, ils reviennent à une tradition historiographique tardo-antique (Jérôme, Eusèbe-Rufin, Isidore) qui ne différencie pas radicalement la Normandie de la Francie contemporaine. L'armature chronologique de leur représentation du monde est, sous réserve d'inventaire, celle d'une histoire traditionnelle de l'Église latine, mais où certains jalons (Constantin) peuvent avoir été minimisés.
- le projet de réécriture du passé mérovingien : quand un anonyme rédige à Jumièges une troisième Vie de sainte Bathilde (BHL 910)(3), datée par hypothèse des années 1200, il se souvient soudain d'un temps où les rois francs fondaient en Normandie des monastères qui bénéficiaient de leurs largesses. Il ne sait rien de la longue tradition relative à la reine mérovingienne — ou ne veut rien en conserver — mais produit une histoire longue qui referme pour Jumièges la parenthèse d'une protection ducale indépendante. Ce dossier est emblématique d'un tri normand dans l’historiographie héritée du monde franc; on doit chercher à savoir s'il est représentatif ou isolé.
- la production de manuscrits composites, hagiographiques et historiographiques : l'existence du manuscrit auj. Rouen, BM 1132 (anciennement Y 15) (G 23 dans le fonds de Jumièges, fin XIIe s.-XIIIe s.) témoigne d'une façon éloquente du rôle historiographique assigné à l'hagiographie; il est bien connu des spécialistes pour contenir une rédaction des Annales de Jumièges; il se trouve qu'il contient aussi cette troisième Vie de sainte Bathilde (BHL 910). Par l'étude de quelques dossiers comparables, c'est-à-dire en suivant le contexte manuscrit de transmission de Vitae normandes, on espère préciser à la fois le travail concret des historiens-hagiographes normands et leur façon de façonner le passé.
(1) R. McKitterick, "Postérité et transmission des œuvres historiographiques carolingiennes dans les manuscrits des mondes normands", in L'historiographie médiévale normande et ses sources antiques, P. Bauduin, M.-A. Lucas-Avenel (dir.), Colloque de Cerisy, PU de Caen, 2014, p. 25-40.
(2) J. Le Maho, "La production éditoriale à Jumièges vers le milieu du Xe siècle", Tabularia. Jumièges, foyer de production documentaire, mis en ligne le 22 octobre 2001.
(3) G. Huet, "La légende des énervés de Jumièges. Texte latin", BÉC 77 (1916), p. 197-216, aux p. 202-216.

Marie-Céline Isaïa, ancienne élève de la Rue d'Ulm, est maître de conférences habilitée à diriger des recherches en histoire du Moyen Âge de l'université Jean-Moulin Lyon 3. Chercheur du CIHAM-UMR 5648, elle consacre ses travaux à l'historiographie et à l'hagiographie latine du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central. Elle a dirigé en 2018 la livraison des Cahiers de civilisation médiévale (61e année) et publie en 2019 avec François Bougard les actes du colloque Lyon carolingien (Brepols, HAMA).
Travaux principaux en lien avec le sujet du colloque
"Un Père grec dans l’hagiographie latine en Italie. Athanase à Milan et les Vies latines de saint Denys", Les Pères grecs en Italie, Colloque international de l'EFR, dir. A. Peters-Custot et C. Rouxpetel, sous presse.
"Histoire et hagiographie de saint Just, évêque de Lyon", Hagiographica. Rivista di agiografia e biografia XIX, Firenze, 2012, p. 1-30.
Mémoire inédit d'habilitation : Le temps et l'histoire dans les Vitae latines (VIIe-XIe s.), présentation du dossier le 5 novembre 2018 devant l'université de Nanterre.

Françoise LAURENT : "Ce qu'en l'estoire truis e vei / N'i vuil laisser ne oublier". La conquête de la Sicile dans la version de l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure
Dans sa Chronique des ducs de Normandie, composée dans le dernier tiers du XIIe siècle à la demande sans doute d'Henri II Plantagenêt, Benoît de Sainte-Maure a pour ambition de retracer, à la suite de Wace, auteur du Roman de Rou, les "vies" des ducs de Normandie depuis l'ancêtre et fondateur du lignage, Rollon, jusqu'au duc-roi Henri Ier sur le règne de qui s'achève son long récit. Alors que, conformément au modèle des textes sources, la narration suit toujours la chronologie des événements qui marquèrent la succession des principats normands, l'auteur vernaculaire prend dans la partie consacrée à Guillaume le Conquérant la liberté de rompre avec cette organisation chronologique pour dresser le récit de la conquête de la Sicile par les barons normands, Tancrède de Hauteville et son fils Robert dit "Guiscard". Dans les Gesta normannorum ducum d'Orderic Vital et de Robert de Torigni dont il s’inspire, l'histoire des Normands en Sicile est retracée en deux épisodes distincts, conformément à la chronologie des différentes phases de la conquête du pays qui s'étendit des années 1060 à 1130. Dans la version vernaculaire, elle se concentre en un long et unique récit qui se présente d'ailleurs dans le texte sous forme de décrochage :
Ce qu'en l'estoire truis e vei
Qu'autre i escristrent avant mei,
Qui digne i seit de reconter,
N'i vuil laisser ne oblier. (v. 38287-38290)
Appuyée sur la comparaison du texte roman avec sa source latine, l'analyse du passage ainsi annoncé permet d'étudier le travail de traducteur opéré par Benoît sur la matière dont il héritait et, surtout, de saisir les intentions qui président à la modification qu'il apporte. Placé, contrairement au texte source, avant le récit du conflit de la succession dynastique anglaise à la mort d'Édouard le Confesseur, l'épisode sicilien, loin d'être une digression, offre un éclairage politique sur l'histoire, en particulier sur la conquête normande de Guillaume dont il va traiter à la suite. Cette nouvelle configuration de l'histoire normande, voire la préfiguration de celle-ci, témoigne des réelles qualités d'un traducteur qui s'impose comme un historien.

Françoise Laurent, professeur de Langue et de Littérature médiévales à l'université Clermont Auvergne, fait porter ses travaux sur l'hagiographie et l'historiographie des XIIe et XIIIe siècles en territoire anglo-normand.
Publications
"Pour Dieu et pour le roi". Rhétorique et idéologie dans l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure, Champion, 2010.
En collaboration avec Laurence Mathey-Maille et Michelle Szkilnik, Des saints et des rois. L'hagiographie au service de l'histoire, Champion, 2014.

Mario LOFFREDO : "Et cum prius fuisset ferus et crudelis…" Les Normands et Roger II dans une chronique monastique de l'âge souabe
Dans le riche panorama de la production des chroniques du Mezzogiorno souabe, une œuvre d'origine monastique n'a guère retenu l'attention des chercheurs. Il s'agit de la soi-disant chronique de Sainte-Marie de Ferraria, rédigée autour des premières décades du XIIIe siècle par un moine anonyme de l'abbaye de Terra di Lavoro. La particularité de l'œuvre est que, malgré sa production dans un environnement monastique, les vicissitudes du conventus passent au second plan par rapport aux objectifs principaux de l'auteur, c'est-à-dire montrer les développements politiques qui ont affecté les Pouilles et la Campanie de l'arrivée des Normands jusqu'à l'échec de la Croisade de Frédéric II. Il s'agit donc d'une chronique politico-institutionnelle. Le récit de la formation du royaume et de la figure de Roger II prend une valeur particulière dans le texte. En fait, bien que dans la chronique n'émerge pas un sentiment "anti-normandes" tout court, l'auteur exprime la condamnation la plus claire contre le fondateur de la dynastie au pouvoir. Cependant, à la fin de sa vie, l'image de Roger présentée dans le texte du moine cistercien change complètement: de crudelis et avidus, le souverain devient pacificus et rectus. Ce changement de position est bien sûr lié aux intentions de l'auteur de la chronique de conférer une aura de légitimité au gouvernement normand. Cette communication étudiera donc la représentation de l'image des Normands et en particulier de Roger II dans la chronique cistercienne négligée, en soulignant les points de contact et les différences entre les diverses sources qui peuvent contribuer à approfondir le thème abordé.

Mario Loffredo est né à Lamezia Terme en 1988; il a fait ses études à l'université de Salerne où il a obtenu son master 2 en 2014 avec un mémoire en Histoire des institutions médiévales. Auprès de la même université, il a obtenu son doctorat avec une thèse sur Les Cisterciens dans le Midi médiéval (XIIe-XVe siècles) sous la direction d'Amalia Galdi. Pendant son travail de thèse, il a eu l'occasion d'approfondir l'étude d'un texte généralement négligé par les études existantes : la Chronique de l'abbaye de Santa Maria della Ferraria. Ses intérêts de recherche portent également sur la comparaison des différentes composantes culturelles du Midi au Moyen Âge et sur les institutions religieuses diocésaines, notamment sur les chapitres cathédraux.
Publications
"Présences slaves en Italie Méridionale (VIe-XIe siècles)", Schola Salernitana. Annali, 20, 2015, p. 11-46.
"Le Chapitre de la Cathédrale de Salerne entre Moyen Age et époque moderne", Schola Salernitana. Annali, 23, 2018, p. 7-50.

Christophe MANEUVRIER & Françoise VIELLIARD : Faut-il vraiment considérer la "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut" en Afrique comme une forgerie du XIXe siècle ?
Le récit portant le titre de "Briev estoire del navigaige mounsire Jehan Prunaut, roenois, en la tiere des noirs homes et isles a nous incogneus awecques les estranges façons de vivre des dits noirs et une colloque en lor language" a été publié par Pierre Margry en 1867 à partir d'une copie effectuée vers 1852 par Lucien de Rosny sur un manuscrit copié à Londres. Dès l'année suivante, Richard Henry Major affirma dans un ouvrage retentissant qu'il était tout à fait impossible que ce récit soit authentique et qu'il ne pouvait s'agir que d'un faux. Depuis la publication de l'ouvrage de Richard Henry Major, tous les historiens européens se sont rangés à cet avis. Charles de la Roncière et Raymond Mauny, en particulier, l'ont rejeté d'un revers de manche. Considéré depuis comme une forgerie, la "Briev estoiredel navigaige mounsire Jehan Prunaut" a été oubliée ou moquée, alors qu'elle n'a pourtant fait l'objet d'aucune étude critique poussée. C'est cette étude, à la fois linguistique, philologique et historique, que nous envisageons de présenter, afin de déterminer si ce texte doit être définitivement considéré comme une forgerie (et dans ce cas s'il est possible de déterminer les conditions de sa réalisation) ou si, au contraire, il pourrait contenir des éléments authentiques ou des éléments de réécriture indiquant que des marins normands ont bel et bien pu atteindre le Sénégal dans la seconde moitié du XIVe siècle.

Françoise Vielliard est professeur émérite à l'École nationale des chartes (philologie romane). Membre résident de la Société des antiquaires de France. Membre du conseil d'administration de la Société de l'Histoire de France. Organisatrice avec Gilles Désiré dit Gosset du colloque de Cerisy : "Léopold Delisle", octobre 2004 (actes publiés par Françoise Vielliard et Gilles Désiré dit Gosset, Saint-Lô, 2007).
Quelques publications liées au thème du colloque
"La culture des historiens anglo-normands : l'exemple de Thomas de Kent", dans Médiévales 16, Le travail sur le modèle, Articles recueillis par Danielle Buschinger, Amiens, 2002, p. 29-40.
"Richard Cœur de Lion et son entourage normand : le témoignage de l'Estoire de la guerre sainte", dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. 160, 2002, p. 5-52.
"L'histoire des ducs de Normandie, du manuscrit à l'édition contemporaine : l'exemple du Roman de Rou de Wace", dans La place de la Normandie dans la diffusion des savoirs : du livre manuscrit à la bibliothèque virtuelle, Caen, 2006 (Congrès des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 11), p. 37-54.
"Les deux versions de la partie octosyllabique longue du Roman de Rou et leur postérité médiévale", dans Medioevo romanzo, t. 35, 2011, p. 33-57.
"Discussion. La traduction de l'Historia Normannorum d'Aimé du Mont Cassin. Une nouvelle (mais inutile) édition et un état de la recherche récente", dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. 169, 2011, p. 269-283.
"De la première rédaction de la partie octosyllabique longue du Roman de Rou à la seconde. Étude des procédés d'amplification", dans Le texte dans le texte. L'interpolation médiévale, Études réunies par Annie Combes et Michelle Skilnik, Paris, 2013 (Rencontres, 49, série Civilisation médiévale, 4), p. 41-61.
""La plume guerrière". Serventois et sirventes politiques dans le royaume de France au temps de la régence de Blanche de Castille", dans Saint-Louis en Normandie. Hommage à Jacques Le Goff, Colloque de Cerisy, publié sous la direction de Jean-Baptiste Auzel et Jean-François Moufflet, Saint-Lô, Archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche, 2017, p. 166-186.

Benjamin POHL : La mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à aujourd'hui
Dans cette communication, j'examinerai comment on se souvint et on célébra Robert de Torigni (1106-86) et son héritage du douzième siècle jusqu'à nos jours. Pour commencer, je discuterai comment Robert a été commémoré par les moines de ses deux communautés monastiques, Le Bec-Hellouin et le Mont Saint-Michel, aussi bien pendant les années qui suivirent immédiatement sa mort que pendant les décennies suivantes. J'explorerai les raisons particulières pour lesquelles le souvenir de Robert a été perpétué, et le rôle que sa memoria a joué dans la mémoire collective et institutionnelle de ces deux monastères. Je me demanderai aussi si Robert a participé activement à la création de son propre héritage, comment cet héritage s'est développé et a changé au fil du temps, au moyen d'une analyse des méthodes qui ont été utilisées pour commémorer Robert pendant les siècles subséquents jusqu'à aujourd'hui. Par exemple, comment a-t-on traité la vie et les actes de Robert pendant les dix-huitième et dix-neuvième siècles, et comment peut-on comparer ce traitement avec, d'un coté, les souvenirs de Robert au Moyen Âge et, de l'autre, les évaluations scientifiques de sa carrière et de ses réalisations pendant ces dernières années ? En étudiant la mémoire de Robert de Torigni du Moyen Âge à l'époque moderne, cette présentation contribuera à la connaissance d'un des plus importants abbé-historiens du douzième siècle, qui est aussi l'un des plus complexes et des plus méconnus d'entre eux.

Benjamin Pohl est maître de conférences en Histoire médiévale à l'université de Bristol (Royaume-Uni). Il est spécialiste de l'histoire normande, du monachisme médiéval et des études paléographiques et codicologiques.
Il a publié plus de trente articles, ainsi que sa monogaphie Dudo of St. Quentin's Historia Normannorum : Tradition, Innovation and Memory (York Medieval Press, 2015). Il est en train de préparer son nouvel ouvrage intitulé Medieval Abbots and the Writing of History, c.1000–1300 (Oxford University Press).

Charles C. ROZIER : Maîtriser le temps dans l'Historia ecclesiastica d'Orderic Vital
L'Historia ecclesiastica (Histoire ecclésiastique) d'Orderic Vital, est l'une des œuvres les plus connues de l'histoire de la Normandie médiévale. Cette communication se propose d'examiner la notion du temps selon Orderic Vital, à partir des questions suivantes : quels textes ont éclairé ses idées sur le temps ? Comment a-t-il assigné des dates aux événements historiques ? Comment sa connaissance de la théorie du temps a-t-elle influencé son écriture de l'histoire ? Nous pouvons relever l'intérêt d'Orderic pour le concept du temps tout au long de l'Historia ecclesiastica, d'abord par le fait qu'Orderic connaissait de grandes chroniques et qu'il avait vu les successeurs de Marianus Scotus à Worcester et à Cambrai (HE, II, pp. 186-9). Nous savons aussi qu'Orderic avait contribué à la chronique de Saint-Évroult (conservée à Paris, Bibliothèque nationale de France, Manuscrit Latin 10062). On précisera d'abord les connaissances d'Orderic sur la théorie du temps, en présentant ses additions au MS Lat.10062, et notamment en identifiant dans les textes qu'il a ajoutés la nature de ses ajouts. Ensuite, j'examinerai comment cet intérêt se traduit dans Historia ecclesiastica d'Orderic par la datation des événements et la sélection des sujets abordés au sein de cette organisation. Cette communication devrait affiner notre compréhension des méthodes et motivations d'Orderic en tant qu'historien. Pour cela, on replacera son écriture de l'histoire dans le paysage intellectuel du XIIe siècle, en mettant en lumière le fait qu'Orderic était engagé dans des débats pointus sur le calcul du temps et la datation du monde. On montrera aussi comment l'écriture de l'histoire a permis à Orderic d'orienter sa communauté dans de vastes cadres temporels et géographiques et d'approfondir sa connaissance, à travers l'écriture du passé dans d'autres domaines connexes, tels que la chronographie, l'exégèse biblique, la théologie, etc…

Charles C. Rozier a étudié l'histoire à University of Kent, Cantorbery, de 2003 à 2006, et pour son doctorat à Durham University de 2008 à 2014. Il a travaillé comme Lecturer in Medieval History à Swansea University, 2016-18. Depuis Octobre, il travaille comme Lecturer in Medieval European History à Durham University. Ses recherches concernent l'écriture de l'histoire au Moyen Age (X-XIIe siècles). Il a écrit sur les historiens Symeon of Durham, Eadmer of Cantorbery et Orderic Vital.
Publications
Orderic Vitalis : Life, Works and Interpretations, éditeur avec Daniel Roach, Giles Gasper et Elisabeth van Houts, Woodbridge, Boydell Press, 2016.
Writing History in the Community of St Cuthbert, c.800-1150AD, York Medieval Press, 2019.
"Between History and Hagiography : Eadmer of Canterbury's vision of the Historia novorum in Anglia", Journal of Medieval History, 45, Fev. 2019.
"Repairing the Loss of the Past : the use of Written, Oral and Physical Evidence in the Ecclesiastical History of Orderic Vitalis", Historical Research, 2019.

Luigi RUSSO : Les difficultés de l'historien : panorama historiographique de l'Orient normand (XIIe siècle)
L'historiographie moderne a longtemps reconnu la ténue tradition manuscrite des textes concernant la présence des Normands dans le Mezzogiorno d'Italie. Notre intérêt est donc de vérifier les modalités et les formes de la production et de la transmission de l'histoire dans l'Orient latin au XIIe siècle, avec une référence particulière à la principauté d'Antioche, où les héritiers de Bohémond I d'Hauteville ont dominé la scène politique pendant plus de trente ans. En relisant la Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, le Tancredus de Raoul de Caen, la Bella Antiochena de Gautier le Chancelier, nous nous efforcerons d'une part d'enquêter sur les événements textuels des ouvrages mentionnés et de reconstituer le contexte dans lequel ces travaux ont été réalisés.

Maître de conférences en histoire médiévale à l'université européenne de Rome, Luigi Russo est membre du CESN (Centro Europeo di Studi Normanni) et de l'OUEN (Office universitaire d'études normandes). Licencié en histoire médiévale à l'université de Bologne (1995), il a soutenu une thèse de doctorat à l'université de Turin sur les sources de la première croisade (1996-2000). Sa production scientifique compte plus de 50 titres, en particulier sur l'histoire des croisades aux XIIe-XVe siècles; son dernier livre est I crociati in Terrasanta. Una nuova storia (1095-1291), Roma, 2018.
https://universitaeuropeadiroma.academia.edu/LuigiRusso

Lydwine SCORDIA : Maîtriser le temps pour un jeune prince : le Rosier des guerres de Pierre Choinet, commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII
Le Rosier des guerres est un traité en moyen français, commandé par Louis XI à son médecin et astrologue, Pierre Choinet, pour la formation du futur Charles VIII. Le texte dont je termine l'édition est inédit, il n'existe à ce jour qu'une "édition" non scientifique (1925) qui n'a retenu que 20% de l'œuvre. Le Rosier des guerres a une structure déroutante, il contient des conseils politiques et militaires, suivis d'une chronique historique qui part des origines troyennes et s'arrête en 1470, date de naissance du dauphin Charles — ce sont les 80% jamais édités. La chronique historique est accompagnée de manchettes astrologiques rédigées en latin. Les trois parties (conseils, chronique, manchettes), apparemment juxtaposées, fonctionnent ensemble : la compréhension d'une partie dépend de celle des deux autres. C'est sur la chronique et la centaine de manchettes astrologiques du Rosier des guerres que j'aimerais attirer l'attention dans le cadre de l'Axe n°1 ("Dans l'atelier de l'historien"). En effet, Pierre Choinet, l'auteur "astrologien", propose au futur Charles VIII une lecture de l'histoire au regard de l'astrologie, lui offrant par là même une grille de compréhension pour le temps futur et partant une maîtrise du temps.

Lydwine Scordia soutiendra au 1er semestre 2019 son HDR sur Pierre Choinet, l'auteur du Rosier des guerres, un traité polymorphe (conseils, chronique et astrologie) commandé par Louis XI pour le futur Charles VIII. Le document inédit mettra à disposition des chercheurs un texte du corpus politique du XVe siècle.
Publications
"La statue funéraire de Louis XI : les trois corps du roi", in Images, pouvoirs et normes. Exégèse visuelle de la fin du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècles), dir. Franck Collard, Frédérique Lachaud et Lydwine Scordia, Paris, Garnier, 2018, p. 317-342.
Louis XI. Mythes et réalités, Paris, Ellipses, "Biographies et mythes historiques", 2015, 528 pages.
Pierre Choinet, Le Livre des trois âges, fac-similé du Smith-Lesouëf 70 de la BnF, éd. Lydwine Scordia, préface de Jean-Patrice Boudet, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 266 pages.

Antonio TAGLIENTE : La "destruction de la seignorie de li Longobart". Écriture, exégèse et traduction de l'Ystoire de li Normant, entre princes, saints et "faux prophètes"
L'Ystoire de li Normant d'Aimé du Mont Cassin est l'un des témoignages les plus intéressants de la situation sociale et politique du Mezzogiorno lombard-normand. Les caractères spécifiques du texte viennent de la grande qualité des informations que le salernitain Aimé fournit au lecteur, mais aussi du fait que l'Ystoire a survécu seulement à travers une traduction tardive et originale. Cette communication montrera comment le traducteur présente le siège de la ville de Salerne (1076-1077). L'histoire se déroule à travers des épisodes emblématiques, insérés dans le texte d'Aimé pour faire entrer en scène, aux côtés des grands acteurs politiques du temps, des saints de la ville, des princes morts, des faux prophètes et des "martyrs" inhabituels. Ce mécanisme du récit produit un chevauchement des plans historique et hagiographique, donnant lieu à des épisodes uniques maîtrisés et commentés par le traducteur, qui amène le lecteur jusqu'à la "destruction de la seignorie de li Longobart".

Antonio Tagliente ha discusso, nel 2017, una tesi di dottorato sulla Langobardia meridionale nel X secolo. Le sue ricerche (2016-2018) si sono concentrate sulla prosopografia delle élites meridionali, sull’assetto diocesano campano e, in particolare, sulla produzione cronachistica italica dei secoli X e XI. Il II libro dell'Ystoire de li Normant è stato al centro del contributo De toutes pars sonne lo nom de Guaymere. Genio diplomatico e fallimento politico del principe di Salerno Guaimario IV (1027-1052), presso il convegno internazionale Dal Ducato al Principato. I Longobardi del Sud.

Lucile TRAN-DUC : Une entreprise mémorielle dans l'abbaye de Fontenelle au XIe siècle : l'œuvre du moine Guillaume
Aux Xe et XIe siècles, la fondation de la principauté normande (911) et le mouvement de restauration monastique qui l'accompagne sont marqués par de nombreuses entreprises historiographiques. Parmi celles-ci se distinguent plus particulièrement l'œuvre de Dudon de Saint-Quentin ainsi que les textes composés dans le scriptorium fécampois. Le monastère de Fontenelle, restauré par des moines originaires de Saint-Pierre de Gand, est également un foyer de production historiographique. Y officie entre autres le moine Guillaume. Celui-ci, loin de développer le mythe de la table rase comme ce peut être le cas à Fécamp, s'attache au contraire à tracer un trait d'union entre l'abbaye pré-normande et son établissement. On lui doit la composition d'un sacramentaire (Rouen, Bm, ms. 272) destiné à servir les besoins du culte ainsi que la collecte de textes en circulation concernant le passé de Fontenelle : les Gesta abbatum Fontanellensium, divers récits hagiographiques tels que la Vita altera et les Miracula sancti Wandregesili, la Vita sancti Ansberti, la Vita sancti Vulframni ou encore la Vita sancti Condedi, diverses pièces liturgiques en l'honneur de ces saints telles que des hymnes et des offices mais aussi plusieurs listes de moines, d'archevêques et de rois. Ceux-ci forment la première partie du Maius Chronicon Fontanellense, actuellement conservé à la Bibliothèque municipale du Havre (ms. 332). Ce manuscrit constitue l'une des principales sources pour aborder le passé pré-normand de Fontenelle. Néanmoins, il importe de ne pas oublier que le moine Guillaume, tant dans son sacramentaire que dans son entreprise de copie, procède à un tri. Il écarte un certain nombre de textes composés dans le monastère de Fontenelle ou de fêtes en vigueur avant la fuite des moines et connus par ailleurs. C'est précisément sur ce processus mémoriel que la communication proposée compte s'interroger. Sur quels fondements s'effectue la distinction entre ce qui est digne de mémoire et ce qu'il convient, ce qu'il est possible d'oublier aux yeux du moine Guillaume ? Quelle histoire de son monastère tente-t-il d'écrire ? En quoi façonne-t-il un passé correspondant aux défis qu'a à relever la communauté restaurée de Fontenelle ainsi qu'aux structures mentales et sociales du XIe siècle ?

Emily A. WINKLER : Wace, the Anglo-Norman Past, and the History of Human Experience
Cette communication, recherche la proximité et l'intimité avec les auteurs. Je vais discuter la recherche par les historiens normands médiévaux des mêmes choses — la proximité et l'intimité — dans l'histoire humaine. Comment devrions-nous considérer les éléments d'empathie et de compassion dans les livres des historiens normands, compte tenu de la vision plus naturaliste du sentiment humain qui s'est développé au haut Moyen Âge ? Les principales sources pour cette communication sont les œuvres d'Orderic Vitalis, Anselm de Bec, le Roman de Rou et les écrits hagiographiques de Wace.

Dr Emily A. Winkler est membre de St Edmund Hall et de la faculté d'histoire de l'université Oxford. Elle est l'auteur de Royal Responsibility in Anglo-Norman Historical Writing (Oxford, 2017) et la co-éditrice de Discovering William of Malmesbury (Woodbridge, 2017). Elle sera Humboldt Research Fellow à l'université Mainz (été 2019). Elle dirigera ensuite un projet de recherche à l'université Oxford, financé par Arts and Humanities Research Council : "The Search for Parity : Rulers, Relationships and the Remote Past in Britain's Chronicles, c. 1100–1300".

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


SCIENCES, TECHNIQUES ET AGRICULTURES


DU LUNDI 16 SEPTEMBRE (19 H) AU DIMANCHE 22 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Patrick CARON, Frédéric GOULET, Bernard HUBERT, Pierre-Benoît JOLY


ARGUMENT :

À l'heure où se reconfigurent les relations entre sciences et sociétés, entre homme, technique et nature, ce colloque vise à faire le point sur le chemin parcouru dans le domaine agricole, et à construire de nouveaux espaces de pensée pour la recherche agronomique.

Il traitera des nouveaux régimes de production des connaissances et des technologies (A) : montée des régulations marchandes et civiques et des controverses associées ; nouvelles formes de management des métiers de la recherche agronomique ; question de l'utilité sociale et de l'impact de cette dernière ; changements dans la hiérarchie des savoirs et des disciplines scientifiques. Nous discuterons également des modes de gouvernance des sciences et des technologies à l’aune des grands défis sociétaux (B) qui orientent les agendas pour définir des futurs souhaitables : les défis, les transitions et les nouveaux imaginaires qui organisent aujourd'hui les mondes technoscientifiques liés à l'agriculture. L'évolution du financement de la recherche, et la volatilité des concepts ou des paradigmes qu'elle contribue à élaborer, seront également au cœur de la réflexion. Enfin, un troisième axe abordera les nouvelles formes d’organisation de la recherche et de l’innovation dans un monde globalisé (C) : de la science globalisée à la promotion des savoirs locaux, de l'État-Nation aux acteurs privés transnationaux dans la recherche, l'enjeu sera ici de penser les nouvelles formes d'insertion sociales et géographiques des sciences et des techniques agricoles.

Le colloque alternera conférences plénières et ateliers. Des visites et débats seront organisées notamment au Lycée agricole de Saint-Lô Thère et dans plusieurs fermes avoisinantes. Au-delà des contributeurs, il est ouvert à celles et ceux, professionnels et chercheurs, qui s'intéressent aux questions soulevées et souhaitent participer aux discussions.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 16 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 17 septembre
A - NOUVEAUX RÉGIMES DE PRODUCTION DES CONNAISSANCES ET DES TECHNOLOGIES (I)
Matin
Transformations de l'organisation de la recherche agronomique : enjeux épistémiques, politiques, économiques
Mireille MATT [Inra] : Transformation de l'organisation de la recherche agronomique : évolution des équilibres géopolitiques et implications
Pierre-Benoît JOLY [Inra] : Futurs de l'agriculture et économie politique des connaissances scientifiques et techniques

Alternatives, émergences, innovations. Les techniques productives en débat
Frédéric GOULET [Cirad] & Nathalie JAS [Inra] : Technologies et productions agricoles. Rétrospective et axes programmatiques

Après-midi
Table ronde 1, animée par Frédéric GOULET, avec Sara ANGELI AGUITON [CNRS] (Économie politique de la machine agricole. Incitations, pratiques et critiques de la mécanisation de l'agriculture en France [1945-2018]), Stéphane BELLON [Inra] (Un point de vue d'agronom(ad)e), Fabrice CLERC [L'Atelier Paysan] et Eve FOUILLEUX [CNRS] (Modèles, alternatives, controverses. Les politiques agricoles et alimentaires dans la tourmente)

Table ronde 2, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Claude COMPAGNONE [AgroSup Dijon] (Nouveaux régimes de production de connaissances et transformations des autorités épistémiques), Benoît DAVIRON [Cirad] (Qu'est-ce que la bioéconomie fait (ou plutôt pourrait faire) à la recherche agronomique ?), Jean-Paul GAUDILLIÈRE [Inserm, EHESS] (Crise de l'innovation ?) et Raphaël LARRÈRE [Inra] (L'ouverture de possibles techniques hors des sentiers battus)

Vernissage de l'exposition "Machines et bâtiments agricoles libres : des Communs en exposition" proposée par Fabrice CLERC [L'Atelier Paysan] (En savoir plus)

Soirée
Projection présentée par Lucile GARÇON : "La multifonctionnalité du pastoralisme : pour qui et pour quoi ? Croiser les regards pour élever le débat"


Mercredi 18 septembre
C - NOUVELLES FORMES D'ORGANISATION DE LA RECHERCHE ET DE L'INNOVATION DANS UN MONDE GLOBALISÉ (I)
Matin
La réponse de la recherche finalisée aux "grands défis sociétaux"
Pierre CORNU [Univ. de Lyon] & Marion GUILLOU [Agreenium] : Historiens et acteurs de l'histoire du temps présent en dialogue. Les enjeux de la refondation du triangle sciences-techniques-agricultures au miroir de la réforme de l'Inra des années 1997-2004 [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Table ronde 3, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Bernadette BENSAUDE-VINCENT [Univ. Paris 1 Panthéon-Sorbonne] (Gouverner par les mots), Elisabeth CLAVERIE DE SAINT-MARTIN [Cirad] (La recherche finalisée au CIRAD : mandat de développement et modalités d'appui aux politiques publiques), Christian HUYGHE [Inra] (Comment l'écosystème de recherche agronomique peut-il s'organiser, quelles compétences sont nécessaires, pour prendre au sérieux les grands défis ?) et Sylvain PERRET [Cirad] (Face aux défis globaux, repenser performance et évaluation dans les dispositifs de recherche engagée)

Après-midi
"HORS LES MURS" — Visites de terrain en trois groupes
A - Ferme de Christian Quesnel [Saint-Denis-le-Gast] & Ferme des frères Enée (agroécologie) [Notre-Dame-de-Cenilly]
B - Ferme de Guy Bessin (vaches laitières bio, panneaux solaires, séchage du foin) [Saint-Georges-d'Elle] & Visite de l'entreprise de matériel agricole Blanchard Agriculture [Condé-sur-Vire]
C - Visite du hall technologique du Lycée de Saint-Lô Thère & Ferme de Stéphane Le Mazurier (atelier bovin lait robotisé, atelier volaille industriel chauffé par méthaniseur et tracker pour production d’électricité) [Montreuil-sur-Lozon]

Soirée
Discussion avec les personnes rencontrées dans l'après-midi


Jeudi 19 septembre
"HORS LES MURS" — AU LYCÉE SAINT-LÔ THÈRE
Matin
Rencontre avec les enseignants et les élèves sur la place des technologies, de l'agroécologie, des enjeux sociétaux, etc. dans la formation

Après-midi
SÉANCE PUBLIQUE
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (I)
Olivier de SCHUTTER [Univ. Catholique de Louvain] : Sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire : la concurrence des paradigmes [intervention vidéo]
Patrick CARON [Cirad, Univ. de Montpellier] : Gouvernance de la sécurité alimentaire : comment l'échelle mondiale s'impose ? … ou non ?

Table ronde 4 - La sécurité alimentaire comme problème global, animée par Bernard HUBERT [Inra, EHESS], avec Antoine BERNARD DE RAYMOND [Inra] (La sécurité alimentaire comme "défi global". La mobilisation de la recherche scientifique autour de questions transversales), Allison LOCONTO [Inra/Fao] (La sécurité alimentaire comme problème global vu à travers ses métriques) et Sébastien TREYER [Iddri] (La fabrique des futurs du système alimentaire mondial)


Vendredi 20 septembre
Matin
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (II)
Table ronde 5 - La question animale – La recherche agronomique face aux mobilisations sociales et nouveaux enjeux de société, animée par Benoît DEDIEU [Inra], avec Elsa DELANOUE [Idele] (Le projet ACCEPT : une analyse de la controverse autour de l'élevage), Antoine DORÉ [Inra] (L'innovation génomique comme réponse à "la question animale" : économie morale d'une biotechnologie), Pierre LE NEINDRE [Inra] ("Faire causer l'animal"), Jérôme MICHALON [CNRS] (La résistible ascension de l'éthique ? Sciences sociales et question animale) et Jocelyne PORCHER [Inra] (Cause animale, cause des animaux ?)

Démocratie technique : quelles formes de maîtrise des nouvelles technologies ?
Marie-Angèle HERMITTE [EHESS] : Les commandes : gouverner les sciences et les techniques ; formes de maîtrise des technologies ; démocratie technique

Après-midi
Thomas HEAMS [AgroParisTech] : Le vivant et ses échappées : questionner les frontières, repenser la maîtrise

Table ronde 6 - Agricultures numériques, animée par Frédérick GARCIA [Inra] (Retour d'expérience sur un dispositif de recherche en agriculture numérique), avec Guy FAURE [Cirad] (La difficile construction de services de conseil mobilisant le numérique en Afrique), Nathalie HOSTIOU [Inra] (L'élevage de précision : révolution du travail des éleveurs ?) et Jérémie WAINSTAIN [Green Data] (Accompagner les transitions agricoles)

Table ronde 7 - Édition du Génome. Maîtrise des nouvelles technologies ?, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Jean-Christophe GLASZMANN [Cirad] (Édition du génome… linguistique et alphabétisation), Selim LOUAFI [Cirad] (Édition du génome — Pour une recherche impliquée et responsable) et Christine NOIVILLE [CNRS] (Génomique et démocratie technique : un bilan mitigé)

Soirée
Proposition de contre-point et invitation à la réflexivité par le groupe d'animation transversale


Samedi 21 septembre
Matin
C - NOUVELLES FORMES D'ORGANISATION DE LA RECHERCHE ET DE L'INNOVATION DANS UN MONDE GLOBALISÉ (II)
Gouvernance internationale de la recherche agricole
Étienne HAINZELIN [Cirad] : Construire une orchestration de la recherche agricole internationale par les partenariats
Bernard HUBERT : Gouverner l'incommensurable ? Un moment critique pour la recherche agricole

Table ronde 8, animée par Pierre-Benoît JOLY, avec Pierre FABRE [Cirad], Catherine MOREDDU [OCDE] (Gouvernance internationale de la recherche agricole : le rôle des pays de l'OCDE et du G20) et Michel PETIT [IAM-M] (Gouvernance internationale de la recherche agronomique : réflexions à la lumière de mon expérience)

Après-midi
B - GOUVERNER LES SCIENCES ET LES TECHNOLOGIES À L'AUNE DES GRANDS DÉFIS SOCIÉTAUX (III)
Table ronde 9 - Recherche et technologies agricoles face au changement climatique, animée par Pierre FABRE, avec Jean-Paul BILLAUD [CNRS] (Opportunités et difficultés d'une recherche, nécessairement interdisciplinaire, confrontant agriculture et changement climatique : réflexions à partir de deux expériences), Amy DAHAN [CNRS] (Revisiter la trajectoire du problème climatique depuis 25 ans : du global à la re-territorialisation et l'épaississement des solutions) et Jean-Marc TOUZARD [Inra] (Changement climatique et engagement de la recherche agronomique dans un régime médiatique et participatif)

A - NOUVEAUX RÉGIMES DE PRODUCTION DES CONNAISSANCES ET DES TECHNOLOGIES (II)
Table ronde 10 - L'agroécologie en question, animé par Xavier ARNAULD DE SARTRE [CNRS], avec Marc BARBIER [Inra] (L'agro-écologie entre syncrétisme politique et pluralité épistémique), Marianne CERF [Inra] (Régime de conception de l'agroécologie), Marion CHARBONNEAU [Univ. de Pau] (La mise en œuvre de la transition agroécologique dans les territoires : les logiques spatiales des échanges de savoirs dans les collectifs de Nouvelle-Aquitaine) et François COTE [Cirad] (Transition agroécologique des agricultures du Sud : retour d'expériences et nouveaux défis)


Dimanche 22 septembre
Matin
Conclusions, échanges et perspectives

Après-midi
DÉPARTS


PENDANT LA DURÉE DU COLLOQUE :

Animation transversale, avec la participation de Alexis AULAGNIER, Lidia CHAVINSKAIA, Lise CORNILLEAU, Lucile GARÇON, Clara JOLLY, Sergio MAGNANI, Lucile OTTOLINI, Nicolas PRIGNOT, Louis RÉNIER et Esther SANZ SANZ


POUR DONNER SUITE AU COLLOQUE…

"Quelles contributions de la recherche dans des transitions vers des systèmes agri-alimentaires durables ?", conférence organisée à l'École des Mines, le 10 février 2020





RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Alexis AULAGNIER
Alexis Aulagnier est doctorant en sociologie au Centre de Sociologie des Organisations de SciencesPo Paris. Ses recherches portent sur les politiques publiques agricoles et s'inscrivent dans les champs de la sociologie de l'action publique, de la sociologie économique, et de la sociologie des sciences et des techniques. Ses travaux ont été valorisés dans le cadre d'un article co-signé avec Frédéric Goulet dans la revue Sociologie du travail.

Sara AGUITON
Au croisement des études sociales des sciences et des techniques, de la sociologie des risques et de l'environnement, les recherches de Sara Aguiton portent sur les risques émergents et leur régulation. Sa thèse a été consacrée à l'étude des politiques des risques de la biologie synthétique, et a donné lieu à la publication du livre La démocratie des chimères, gouverner la biologie synthétique paru en 2018 au Bord de l'eau. Ses recherches actuelles portent sur le rôle de l'assurance et de la finance dans le gouvernement des risques climatiques. Elle a récemment publié un article intitulé "Fortune de l'infortune. Financiarisation des catastrophes naturelles par l'assurance" dans la revue Zilsel. Elle est également engagée dans le projet de recherche collective et interdisciplinaire financé par l'IFRIS sur l'économie politique du machinisme agricole en France depuis 1945.

Xavier ARNAULD DE SARTRE
Xavier Arnauld de Sartre est directeur de recherches au CNRS et titulaire d'une chaire senior à l'université de Pau et des Pays de l'Adour sur "les territoires dans les transitions énergétiques et territoriales". Ses travaux portent sur les contradictions entre conservation et développement en matière agricole, notamment au niveau international (autour de la notion de services écosystémiques), et dans différents terrain : Amazonie, Pampa Argentine, France. Depuis 2015, il coordonne un projet de comparaison tri-national France-Brésil-Argentine sur l'institutionnalisation des agroécologies, qui étudie la manière dont la reconnaissance de l'agroécologie transforme les propositions de cette dernière.

Marc BARBIER : L'agro-écologie entre syncrétisme politique et pluralité épistémique
Cette communication propose une synthèse de l'étude des différents genres de discours que reçoit l'agro-écologie dans différentes arènes ainsi que les accords et désaccords formulés à l'endroit de sa définition et de la mise en œuvre d'activités de développement agricole et d'innovation fondé sur son énonciation politique. Les oppositions entre différentes conceptions de l'agro-écologie sont alors analysées comme un mode d'existence des transformations très contemporaines de l'agronomie et d'une forme de syncrétisme politique qui établit une re-sectorialisation du traitement des problèmes posés les déboires de modernisations agricoles répétées.

Marc Barbier, agro-économiste de formation et docteur en gestion est directeur de recherche à l'INRA. Il conduit des recherches sur les transformations du régime de production de connaissance et d'innovation en agriculture avec un ancrage dans les Études Sociales et Historiques des Sciences et des Techniques, qui l'a conduit à contribuer au développement de la Revue d'Anthropologie des Connaissances. Il a créé l'unité propre INRA Sciences en Société et dirigé la plateforme CorTexT. Il est actuellement Directeur de l'IFRIS.

Stéphane BELLON
Stéphane Bellon est ingénieur agronome de formation. Il est chercheur à l'Inra, et basé à Avignon dans l'unité Ecodéveloppement. Il participe à la mise en œuvre de recherches sur le développement de l'agriculture biologique et de l'agroécologie en Europe, et travaille de longue date sur des formes d'agriculture à base écologique. Il s'intéresse particulièrement à la construction et à la dynamique de systèmes complexes comportant
plusieurs strates de végétation et espèces (végétales et animales).

Lise CORNILLEAU
Lise Cornilleau a préparé une thèse de sociologie intitulée Gouverner la faim dans le monde ? Le paradigme de la sécurité alimentaire mondiale, ses instruments et ses critiques (1974-2014) en codirection à l'université Paris-Est (LISIS) et à Sciences Po (CSO). Ses recherches sur les modèles agricoles globaux ont été publiées dans la Revue d'Anthropologie des Connaissances et dans un article à paraître dans Science & Technology Studies. Avec Sara Angeli Aguiton et Lydie Cabane, elle a co-organisé grâce au soutien de l'IFRIS un séminaire intitulé "La fabrique et le gouvernement des crises" qui a donné lieu à la préparation d'un dossier à paraître dans la revue Critique Internationale. Elle engage à la rentrée 2019 un post-doctorat à l'Institut des Sciences sociales du Politique (CNRS-Paris Nanterre-ENS Paris-Saclay).

Pierre CORNU & Marion GUILLOU : Historiens et acteurs de l'histoire du temps présent en dialogue. Les enjeux de la refondation du triangle sciences-techniques-agricultures au miroir de la réforme de l'Inra des années 1997-2004
Pensée depuis la création de l'Inra en 1946 sur le modèle d'inspiration fordiste d'une diffusion descendante des résultats scientifiques produits en laboratoire et en domaines expérimentaux vers des secteurs de production bien délimités, la recherche agronomique publique française s'est heurtée à la fin du XXe siècle à une double crise, à la fois de résistance croissante des bioressources à leur saisie réductionniste, et de contestation par une fraction croissante de la société — consommateurs, citoyens, militants, y compris scientifiques — des produits de cette recherche. Plantes et animaux, intrants et effluents, procès et produits, exploitations et environnement, ne pouvaient plus être considérés par la recherche publique comme les objets distincts d'innovations renvoyant à une rationalité générale incontestable, mais s'affirmaient de manière de plus en plus forte comme les éléments de systèmes dynamiques affectés par des vulnérabilités préoccupantes et par des enjeux éthiques et sociétaux majeurs.
Survenant au terme d'un processus historique de longue haleine de libéralisation et d'internationalisation de l'économie de la connaissance, cette crise constituait une menace existentielle pour la recherche publique appliquée à l'agriculture, mise au défi de se réinventer et de se re-légitimer à la fois aux yeux de la société, des pouvoirs publics et des mondes agricoles et industriels, tout en répondant aux menaces de plus en plus fortes pesant sur les écosystèmes cultivés.
Fondée sur l'hypothèse de la fécondité heuristique d'un dialogue entre chercheurs et acteurs dans l'exploration des enjeux du temps présent, et sur l'expérience de la co-construction d'une analyse du cycle de réformes de l'Inra au tournant des années 2000, cette conférence à deux voix se veut la mise en partage d'une réflexivité historique sur l'émergence d'une économie et d'une politique de la connaissance à l'échelle globale sur les objets interconnectés de l'agriculture, de l'alimentation et de l'environnement.

Pierre Cornu est professeur d'histoire contemporaine et d'histoire des sciences à l'université Lyon 2, membre du Laboratoire d'études rurales de Lyon. Ses travaux portent sur le développement agricole et rural en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, dans son lien avec la dynamique des sciences appliquées et l'émergence de la question environnementale.
Publication
Avec Egizio Valceschini et Odile Maeght-Bournay, L'histoire de l'Inra entre science et politiques, Quae, 2018.

Marion Guillou est présidente d'Agreenium, ancienne directrice générale de l'Alimentation au ministère de l'Agriculture (1996-2000), ancienne directrice générale (2000-2004) puis présidente directrice générale de l'Inra (2004-2012).
Publication
Avec Gérard Matheron, Neuf milliards d'hommes à nourrir, un défi pour demain, F. Bourin éditeur, 2011.

Elsa DELANOUE : Le projet ACCEPT : une analyse de la controverse autour de l'élevage
Le regard que la société française porte sur l'élevage évolue du fait des transformations sociales et de l'évolution importante des systèmes de production. Face à ces enjeux, les points de vue des acteurs, des filières et de la société ont été analysés sur l'élevage ainsi que les remises en cause dont il fait l'objet. À partir d'enquêtes qualitatives et quantitatives et d'un cadrage théorique en sociologie des controverses, nous montrons, d'une part, que les attentes des citoyens envers l'élevage sont variées mais qu'une sensibilité envers le bien-être des animaux est en passe de se généraliser, et, d'autre part que ces attentes sociétales commencent à être considérées sérieusement par le monde de l'élevage dans l'adaptation de ses pratiques. Cinq visions pour l'élevage de demain, portées par différents profils d'acteurs, coexistent au sein de la société : les abolitionnistes, les alternatifs, les progressistes, les compétiteurs et les indifférents.

Elsa Delanoue est agronome et sociologue au service des Instituts Techniques Agricoles des filières animales, spécialisée dans l'analyse des relations entre élevage et société. Elle est titulaire d'un doctorat de sociologie depuis 2018, sa thèse portant sur les débats et mobilisations autour de l'élevage (analyse d'une controverse).
Publications
Delanoue E. et al., 2018, "Regards croisés entre éleveurs et citoyens français : vision des citoyens sur l'élevage et point de vue des éleveurs sur leur perception par la société", INRA Productions Animales, 31 (1), 51-68.
Delanoue E. et al., 2018, "Livestock farming systems and society : identification and analysis of key controversies from the perspective of different stakeholders", 13th European IFSA Symposium, 1-5 July 2018, Chania (Greece), 1-14.

Antoine DORÉ : L'innovation génomique comme réponse à "la question animale" : économie morale d'une biotechnologie
L'organisation des activités d'élevage fait aujourd'hui l'objet d'une multitude de recompositions induites par un nombre croissant d'innovations qui bouleversent nos manières de gérer et de gouverner les animaux. Ce diagnostic général est particulièrement saillant dans le cadre des activités de sélection et de reproduction des animaux marquées par deux tournants intimement liés : (1) un tournant génomique (lié notamment au développement du séquençage haut-débit); (2) un tournant informationnel (lié notamment au développement des technologies numériques d'information et de communication). Partant d'un travail d'enquête sur les pratiques et l'organisation de la sélection génomique des vaches laitières en France et aux Etats-Unis, cette communication vise à décrire la manière dont les sciences animales, à travers leur contribution à l'innovation technologique, participent à la transformation des dynamiques de production, de circulation et d'accumulation des valeurs relatives à la maîtrise (productive et non productive) des animaux d'élevage.

Antoine Doré est chargé de recherche en sociologie à l'INRA. Ses travaux portent sur les modalités de gouvernement et de gestion du vivant dans les champs de l'agriculture et de l'environnement. Il s'attache notamment à analyser les modalités de construction des métriques et des standards (biologiques, techniques, informationnels) par lesquels les acteurs coordonnent leurs connaissances et leurs actions relatives à la maîtrise (productive et non productive) des vivants non-humains - en particulier des animaux.
Publication
Doré A., Michalon J. (2017), "What makes human-animal relations "organizational" ? The description of anthrozootechnical agencements", Organization, 24 (6), 761-780.

Marc DUPONCEL
Marc Duponcel est ingénieur agronome, docteur en économie. Il a travaillé à la FAO pendant cinq années avant de rejoindre la Commission européenne. Il est actuellement chef de secteur "recherche" dans l'unité "recherche et innovation" de la Direction générale de l'agriculture et du développement rural. Dans ce cadre, il coordonne la programmation stratégique ainsi que le programme de travail. Il s'occupe aussi des aspects politiques (notamment préparation d'Horizon Europe) et aussi des questions globales (participation aux réunion du G-20 des chief agricultural scientists).

Guy FAURE : La difficile construction de services de conseil mobilisant le numérique en Afrique
Les nouvelles technologies de l'information et de la communication se développent en Afrique et modifient la manière d'organiser et de faire du conseil en agriculture. Les NTIC permettent d'acquérir des données, de les stocker, les traiter et enfin de les diffuser ou partager. En Afrique, l'acquisition des données par divers capteurs est encore rare (exception, images satellites). Au Burkina les expériences de conseil avec les NTIC (15 expériences analysées) permettent de de faire du conseil technique en agriculture et élevage, de diffuser des informations sur les prix des produits agricoles et sur la météorologie, voire de délivrer un conseil plus spécifiques (conseil à l'exploitation par exemple). Souvent un bouquet de services peut être proposé. La plupart des services (11 cas) demande une connexion à internet alors que seulement 11% des personnes y accèdent facilement. Certains services (5 cas) demandent un téléphone simple (80% des personnes ont un tel téléphone). Cependant l'interaction entre l'agriculteur et le fournisseur de conseil (et donc permettant une forme de co-construction du conseil) n'est observée que dans peu de cas (4 cas). Ce sont les conseillers qui utilisent les NTIC et permettent alors une forme d'intermédiation (7 cas). Dans beaucoup de cas l'interaction est absente (5 cas), l'agriculteur recevant seulement de l'information. La valorisation des connaissances locales pour est rare (1 cas). Très peu de services cherchent à comprendre les besoins des agriculteurs en matière de conseil et peu d'études analysent l'usage de ces nouveaux services par les agriculteurs.
Les services offerts sont donc à ce jour relativement décevants. Une explication forte est la complexité de la construction d'un service qui réponde à la demande des agriculteurs. La construction d'un tel service demande la collaboration d'acteurs appartenant à des mondes différents. Bien sûr des acteurs du monde des agriculteurs et celui du conseil (ou des acteurs intervenant dans le développement rural) mais aussi des acteurs qui sont nouveaux dans le domaine du développement (les opérateurs de téléphonie, des informaticiens et gestionnaires de base de données). Les visions de ces acteurs sur ce que doit être un service de conseil et comment il doit fonctionner sont fort différentes, voire divergentes. De plus, dans le contexte actuel, la recherche d'un modèle économique et d'une volonté de partage de la valeur engendrent des tensions et des difficultés de construction du service.
Le cas d'un service "321" qui visent à fournir des informations aux agriculteurs sur les techniques agricoles et les prix des produits agricoles, via un centre d'appel téléphonique géré par Orange, montre la complexité du processus de construction (les connaissances sont fournies par la recherche et des ONG ; le ministère de l'agriculture valide ces connaissances, plusieurs ONG traitent et reformulent ces connaissances ou fournissent des éléments utiles à la construction des services, une entreprise sert "d'assemblier" et établit le call center, des entreprises informatiques sont mobilisées pour développer la plateforme, Orange diffuse et vend le service).
Le développement de services de conseil répondant à la demande des agriculteurs demande à mieux penser la conception de ses services en (i) associant des agriculteurs et des organisations de producteurs dans différentes phases de conception, (ii) valorisant aussi les connaissances locales, et (iii) en favorisant des services qui facilitent des processus d'apprentissage.

Guy Faure est directeur de l'unité mixte de recherche "Innovation et Développement" à Montpellier (France). Ses recherches en sciences de gestion portent sur les dispositifs de conseil agricole (méthodes de conseil, compétences des conseillers, financement des organisations de conseil, gouvernance des dispositifs de conseil) et sur les processus d'innovation en milieu rural (systèmes d'innovation, relation recherche-conseil, impact de la recherche, rôle des organisations paysannes). La plupart de ces travaux portent sur l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique Latine.

Nathalie HOSTIOU : L'élevage de précision : révolution du travail des éleveurs ?
Si l'allègement de la charge de travail est mis en avant comme un des facteurs favorisant l'adoption de technologies de précision dans les élevages, ses conséquences sur le travail restent encore peu connues. Le temps parfois gagné avec ces outils est souvent réinvesti dans des tâches de production (augmentation de la taille des ateliers), de pilotage de l'exploitation (surveillance des animaux) ou dans des activités privées. Les éleveurs apprécient surtout la souplesse dont ils disposent pour organiser autrement leur journée et adapter leurs horaires de travail à leur vie familiale. Des éleveurs estiment que la relation homme-animal devient meilleure car les échanges avec leurs animaux sont moins contraints. Les données des capteurs aident à anticiper les événements de la conduite d'élevage et à prévenir les risques, même si l'œil et le ressenti de l'éleveur restent essentiels. Cependant la charge mentale pour gérer les alarmes est parfois source de stress. Si ces technologies comportent des aspects positifs susceptibles d'exercer un attrait pour le métier notamment de jeunes en quête de modernité, elles peuvent se révéler sources d'échecs si elles ne sont pas adaptées aux besoins et aux compétences des éleveurs.

Nathalie Hostiou est chercheure à l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique / UMR Territoires), ingénieure en agriculture (École Supérieure d'Agriculture d'Angers, France, 1998), et docteure en zootechnie (INA-PG, Paris, France, 2003). Elle mène des recherches sur le travail en élevage (conséquences de l'élevage de précision sur le travail des éleveurs, changements dans le travail suite à l'embauche de salariés, évaluation de l'efficience et la flexibilité du travail, rôle des conduites d'élevage pour simplifier le travail des éleveurs, production de méthodes destinées aux conseillers agricoles pour accompagner les éleveurs).

Raphaël LARRÈRE : L'ouverture de possibles techniques hors des sentiers battus
Pour porter remède aux maux dont souffre l'humanité, on ne compte plus de nos jours sur des transformations sociales et politiques, mais sur des solutions techniques. Tout se passe comme si l'imagination technique avait remplacé l'imagination sociale. Cela soulève deux problèmes. D'une part, il est aisé de constater que la plupart des maux dont souffre l'humanité n'ont pas que des solutions techniques et que toute technique ne peut se comprendre qu'inscrite dans une dynamique sociale. D'autre part, le fonctionnement actuel de la recherche technoscientifique tend à canaliser les innovations dans quelques directions au sein desquelles se sont engagés de puissants réseaux sociotechniques. Si bien que l'imagination technologique a eu tendance à s'appauvrir. Le propos sera d'argumenter que, pour se libérer des verrouillages technologiques et ouvrir de nouveaux possibles (par exemple l'agro-écologie ou la permaculture), il faut redonner toute sa place à l'imaginaire social et politique.

Pierre LE NEINDRE : "Faire causer l'animal"
Au cours des quarante dernières années, j'ai été témoin, peut-être acteur, d'évolutions significatives dans nos rapports avec les animaux. En 1970, les éleveurs et les biologistes ont cherché à optimiser l'animal en tant que "machine métabolique". Nos concitoyens devant le développement de ces systèmes ont pris conscience du fait que ces environnements portaient atteintes aux animaux. En 1970, la seule façon de procéder était de s'en tenir à la bientraitance… qui était définie par les professionnels. Les éthologistes avancent que, désormais, il est possible d'évaluer les états mentaux des animaux, et ainsi de caractériser leurs plaisirs, leurs souffrances et leurs attentes et, donc, leur bien-être. On sait en outre aujourd'hui que certains animaux sont conscients d'eux-mêmes, de leur environnement de leurs connaissances, de leur passé et peuvent anticiper l'avenir.

Bibliographie
B. Denis, 2015, Éthique des relations homme/animal, Éditions France agricole, 182pp.
INRA, 2013, Douleurs animales en élevage, Quae, 129pp.
P. Le Neindre, M. Dunier, R. Larrère, P. Prunet, 2018, La conscience des animaux, Quae, 118pp.
P. Mormède, L. Boisseau-Sowinski, J. Chiron, C. Diederich, J. Eddison, J.-L. Guichet, P. Le Neindre, M.-Ch. Meunier-Salaün, 2018, Bien-être animal : contexte, définition, évaluation, INRA prod. Anim., 31 (2), 145-162 [en ligne].

Jérôme MICHALON : La résistible ascension de l'éthique ? Sciences sociales et question animale
Dans cette intervention, je décrirai la manière dont les sciences humaines et sociales, francophones et anglo-américaines, interagissent avec les nouvelles formes de militantisme pro-animaux qui se développent depuis les années 1970. Au moins deux caractéristiques de ce militantisme sont de nature à questionner fortement la recherche en général, et la recherche agronomique en particulier : d'une part, ce militantisme a été alimenté et encouragé par des universitaires (fondateurs de l'éthique animale), et il donné lieu à une production intellectuelle conséquente; d'autre part, il a formulé et diffusé une critique radicale de la condition animale, se focalisant en premier lieu sur la consommation de viandes et de produits animaux (et par-delà, sur l'élevage, "traditionnel" ou "industriel"). Dans le même temps qu'a émergé l'éthique animale, certains chercheurs en SHS ont développé un intérêt pour l'étude des relations humains-animaux. Plusieurs d'entre eux ont, depuis, exprimé leur adhésion ou leur méfiance, partielles ou totales, vis-à-vis de la critique portée par l'éthique animale et le militantisme pro-animaux. Il sera question ici d'analyser ces prises de position, leur origine disciplinaire, leur format, leur registre normatif et la manière dont elles participent à constituer les questions éthiques en point de passage obligé des réflexions sur les rapports aux animaux.

Jérôme Michalon est sociologue, chargé de recherche CNRS à l'UMR Triangle (Université de Lyon). Ses travaux portent sur l'évolution des relations humains-animaux, dans une perspective de sociologie des sciences et de sociologie des mobilisations. Après avoir travaillé sur différents objets (parcs zoologiques, protection animale, pratiques de soin par contact animalier), il s'intéresse actuellement aux rapports entre le militantisme pro-animaux et le monde académique.
Publications récentes
Michalon, J. (2018), Cause animale et sciences sociales : de l'anthropocentrisme au zoocentrisme. La vie des idées, La Vie des Idées [en ligne].
Michalon, J. (2017), "Les Animal Studies peuvent-elles nous aider à penser l'émergence des épistémès réparatrices ?", Revue d'Anthropologie des Connaissances, 11 (3), 321-349.
Doré, A. et Michalon, J. (2016), "What makes human-animal relations "organizational" ? The De-Scription of anthrozootechnical agencements", Organization, 24 (6), 761-780.
Michalon, J., Doré, A. & Mondémé, C. (2016), "Une sociologie avec les animaux : faut-il changer de sociologie pour étudier les relations humains/animaux ?", SociologieS, "Dossiers, Sociétés en mouvement, sociologie en changement", mis en ligne le 07 mars 2016, consulté le 29 mars 2016 [en ligne].
Michalon, J. (2014), Panser avec les animaux. Sociologie du soin par le contact animalier, Paris, Presses des Mines ParisTech.

Michel PETIT : Gouvernance internationale de la recherche agronomique : réflexions à la lumière de mon expérience
Il s'agira de porter témoignage sur mon expérience à la Fondation Ford en Inde (1975-1977) et à la Banque Mondiale (1988-1998). Dans ces deux institutions, j'ai en effet été mêlé, soit comme observateur proche soit comme acteur directement impliqué, à la gestion du CGIAR (Consultative Group for International Agricultural Research) et à celle des relations entre les centres internationaux de ce groupe et les autres acteurs de la recherche agronomique internationale. Cette expérience permet de remettre en cause, ou au moins de nuancer sérieusement, des idées largement répandues sur le rôle supposé dominant de l'impérialisme américain dans la révolution verte. Je mettrai en particulier l'accent sur la nécessité d'un consensus minimum dans toute action internationale requérant une coordination entre de nombreux acteurs, tout en reconnaissant la fragilité de la notion même de consensus.

Agronome devenu économiste, Michel Petit a été successivement chercheur à l'INRA, Professeur à l'ENSSAA à Dijon, responsable du programme agriculture et développement rural de la Fondation Ford en Inde, Directeur du département "agriculture et développement rural" à la Banque Mondiale. Il est maintenant associé à l'Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier. Pendant une vingtaine d'années son principal champ de recherche a porté sur les décisions des agriculteurs, étudiées comme composante centrale de leur comportement adaptatif, et sur les conséquences de ces travaux pour la formation des agriculteurs. Il s'intéresse principalement aujourd'hui aux négociations internationales relatives à la libéralisation des échanges agricoles et aux prospectives à long terme sur les agricultures du monde. Président de l'Association Européenne des Économistes Agricoles et de l'Association Internationale des Économistes Agricoles. Il est membre de l'International Food and Agricultural Trade Policy Council (IPC) depuis 1999 et de l'Académie d'agriculture de France depuis 1997. Il préside aussi le conseil scientifique de la Fondation pour l'Agriculture et la Ruralité dans le Monde (FARM) depuis 2006.
Publications récentes
"Les négociations agricoles à l'OMC : Où en sont-elles ? Où vont-elles ?", Cahiers Agricultures, 14,4, 399-403, Juillet-Août 2005.
"Les enjeux de la libéralisation agricole dans la zone méditerranéenne" (avec C. EMLINGER et F.ACQUET), Région et Développement, n°23, 41-72 - "Libéralisation agricole et pays en développement" (coordonné par Michel Petit, Jean-Louis Rastoin et Henri Regnault), 2006.
"Are Geographical Indications a Valid Property Right ? Global Trends and Challenges", Development Rolicy Review, 37, 5, 503–528, 2009 (avec Hélène Ilbert).
"Agro-Food Trade And Policy Issues In The Mediterranean Region", QA-Rivista dell'Associazione Rossi-Doria, n°3, 2009.
"Prospectives, projections, évaluations : supputations sur l'avenir de l'agriculture mondiale", Cahiers Agricultures, 19, 1, 3-5, Janvier-Février 2010.
Pour une agriculture mondiale productive et durable, Quae, 2011, 112 p.
"Tensions et asymétries sur les marchés agricoles quelles régulations ? Perspectives d'avenir", in Regard sur la Terre, Éditions Armand Collin, 2012.
"Agricultures, alimentations et mondialisation : paradoxes et controverses", Natures, Sciences, Sociétés, 21, 56-59, 2013 (avec Bruno Dorin et Jean-Luc François).

Jocelyne PORCHER : Cause animale, cause des animaux ?
La cause animale actuellement hyper médiatisée sert-elle vraiment la cause des animaux ? Je poserai la question en revenant sur la dynamique historique de l'industrialisation de l'élevage et de notre société ainsi que sur la dynamique parallèle de construction de la "cause animale". Le soutien actuel de nombreux théoriciens et militants de la cause animale à l'agriculture cellulaire et au développement de substituts biotech aux produits d'élevage promus par les milliardaires et les multinationales confirme les divergences et tensions entre la cause animale, comme défense des intérêts des classes dominantes, et la cause des animaux comme prise en compte de l'intérêt des animaux dans ce qui nous rassemble, le travail.

Jocelyne Porcher est directrice de recherche à l'INRA. Ses recherches portent sur les relations de travail entre humains et animaux. Avant de devenir chercheure, elle a été éleveure, salariée en production porcine industrielle, technicienne en agriculture biologique. Ce sont ces diverses expériences professionnelles qui lui ont permis de proposer des hypothèses de recherche inédites.
Publications
Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle, La Découverte, 2014 (poche) [livre traduit en anglais, italien (espagnol début 2020)].
Cause animale, cause du capital, Éditions du Bord de l'Eau, parution septembre 2019.


Table ronde 4 - La sécurité alimentaire comme problème global, animée par Bernard HUBERT [Inra, EHESS], avec Antoine BERNARD DE RAYMOND [Inra] (La sécurité alimentaire comme "défi global". La mobilisation de la recherche scientifique autour de questions transversales), Allison LOCONTO [Inra/Fao] (La sécurité alimentaire comme problème global vu à travers ses métriques) et Sébastien TREYER [Iddri] (La fabrique des futurs du système alimentaire mondial)

Antoine Bernard De Raymond (Inra) présentera les cadres concurrents de la sécurité alimentaire qui ont émergé après la crise de 2008, en particulier l'émergence de la Global Food Security, centrée sur l'équilibre entre offre et demandes globales, et comment la critique de ce cadre a donné naissance à un cadre alternatif, la Food sustainability, qui voit la sécurité alimentaire comme le résultat du fonctionnement des systèmes alimentaires.

Allison Loconto (Inra/FAO) se focalisera sur les différents techniques d’évaluation de la sécurité alimentaire, au-delà des indicateurs et métriques en usage, et le changement de discours actuel lié aux Objectifs du Développement Durable (ODD), qui imposent d'évaluer les pays du Nord avec les mêmes critères que les pays du Sud, ainsi que les discours émergents sur les systèmes alimentaires qui proposent différentes mesures pour la sécurité alimentaire.

Sébastien Treyer (Iddri) s’exprimera sur "la fabrique mondiale" des futurs du système alimentaire : généalogie des exercices prospectifs qui structurent l'imaginaire de l'innovation en matière agricole et alimentaire, et structurations récentes des forums prospectifs à ce sujet (Foresight4 food notamment) en lien avec les initiatives politiques (climat, biodiversité, mais aussi accords de libre-échange). Il évoquera également rapidement quelques initiatives concurrentes et comment les débats sur les scénarios se structurent afin d’orienter la recherche européenne à l'ère des missions de Mariana Mazzucato

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


LA PENSÉE AMÉNAGISTE EN FRANCE : RÉNOVATION COMPLÈTE ?


DU VENDREDI 6 SEPTEMBRE (19 H) AU VENDREDI 13 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Stéphane CORDOBES, Xavier DESJARDINS, Martin VANIER

Colloque organisé dans le cadre du Cercle des Partenaires


ARGUMENT :

L'objectif scientifique de ce colloque est de contribuer au renouvellement de la pensée aménagiste en France. Dans ses fondamentaux, cette pensée date des années 1940-50. Des notions fondatrices comme l'équilibre, l'occupation harmonieuse, le désenclavement des territoires, la hiérarchie urbaine ont été instaurées comme des idéaux aménagistes à une époque où la France était encore plus proche (économiquement, technologiquement, culturellement, politiquement) de celle du XIXe siècle que de celle d'aujourd'hui. Depuis 60 ans, l'urbanisme a connu de très profonds renouvellements de ses principes, ses référentiels, ses modes de faire. Mais non "l'aménagement du territoire". Le terme même est désormais obsolète, au regard de ce qu'est devenu la société, son espace, son fonctionnement géographique. Il continue pourtant de rencontrer un succès d'estime. En 2006, un colloque de Cerisy a déjà été organisé sur ce sujet (L'aménagement du territoire : changement de temps, changement d’espace, à l'initiative d'Armand Frémont), et d'autres sur des sujets connexes. Mais il reste à travailler le fond des concepts à renouveler, l'aggiornamento d'une politique qui n'a d'ailleurs pas, depuis cette date, cessé de chercher ses marques, dans une certaine confusion (la compétitivité ? l'égalité ? la cohésion ?).

Territoires, réseaux, lieux : un nouvel agencement des trois grandes catégories de figures de l’espace est à énoncer, qui permette de rendre compte de la France telle qu'elle se transforme et telle qu'elle nécessite une politique nouvelle de l'espace. Ce colloque propose trois objectifs nouveaux :

1. Dépasser les notions obsolètes et les controverses stériles qui encombrent encore actuellement la pensée aménagiste. Loin de refaire l'histoire de l'aménagement du territoire, il s'agit de soumettre au test de la prospective la pertinence d'un certain nombre de notions encore ancrées dans les croyances aménagistes, pour mieux ouvrir l'espace de la réinvention.

2. Repenser l'aménagement de l'espace à partir des réseaux et de leurs opérateurs, davantage que par les territoires et leurs cadres de gestion. Plutôt que de repasser encore une fois par le jeu des institutions territoriales, leurs périmètres, leur gouvernance, leur architecture globale, il est proposé de lire le management de l'espace des réseaux par les entreprises qui les investissent, par les opérateurs de services afin d'interpeller leur vision spatiale et leur pensée ou imaginaire aménagiste plus ou moins implicite.

3. Amorcer une refondation conceptuelle de nature à porter la nouvelle pensée aménagiste en France. Réciprocité, réversibilité, hybridité, circularité, interterritorialité, scalabilité, réticularité… Un nouveau vocabulaire est en train de prendre place, mais il n'est pas encore en état de jouer la fonction politique qu'on pourrait attendre de lui. D'où l'enjeu d'y travailler pour permettre sa diffusion au-delà du cercle des experts. L'approche par les réseaux doit permettre cette refondation. Se posera alors la question du lieu comme figure spatiale majeure d'une articulation reformulée entre réseaux et territoires.

Par son objet et son ambition, ce colloque réunira celles et ceux qui, quels que soient leurs parcours professionnels et leurs engagements, veulent penser autrement l'aménagement de la France de demain.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 6 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Samedi 7 septembre
FONDAMENTAUX : OBSOLESCENCE ET PROSPECTIVE
Matin
Stéphane CORDOBES (CGET), Xavier DESJARDINS (Sorbonne Université) & Martin VANIER (École d'urbanisme de Paris) : Les promesses devenues intenables et leur nécessaire reformulation [dialogue introductif] [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Magali TALANDIER (Université Grenoble Alpes) : Aménagement du territoire et cycle de développement

Après-midi
Marie-Vic OZOUF-MARIGNIER (EHESS) : Aux sources idéologiques de l'aménagement du territoire
Frédéric SANTAMARIA (Université Paris-Diderot) : Les apports de l'UE à l'aménagement du territoire en France : vers une européanisation

Soirée
Karine HUREL (FNAU) : L'épuisement des cartes et représentations aménagistes [interpellation visuelle]


Dimanche 8 septembre
CONTROVERSES AMÉNAGISTES
Matin
La métropolisation contre les territoires ?, controverse entre Giuseppe BETTONI (Université de Rome) et Gilles PINSON (Sciences Po Bordeaux), animée par Stéphane CORDOBES

La France en panne de décentralisation ou malade de ses excès ?, controverse entre Arnaud BRENNETOT (Université de Rouen) et Anne-Cécile DOUILLET (Université de Lille), animée par Xavier DESJARDINS

Après-midi
Zonages et catégories d’intervention : passage obligatoire ou piège fatal ?, controverse entre Laurence BARTHE (Université de Toulouse) et Marc DUMONT (Université de Lille), animée par Xavier DESJARDINS

La pensée aménagiste peut-elle entrer dans l'anthropocène ?, controverse entre Morgan POULIZAC (Plein Sens) et Bruno REBELLE (Transitions), animée par Martin VANIER


Lundi 9 septembre
REPENSER L'AMÉNAGEMENT PAR LES RÉSEAUX (I)
Matin
Martin VANIER : Penser l'aménagement par les réseaux [introduction]

Est-ce que les opérateurs de réseaux ont une pensée aménagiste ?, table ronde animée par Marie DÉGREMONT (France Stratégie) et François-Mathieu POUPEAU (LATTS), avec des opérateurs de réseaux : Michel DERDEVET (ENEDIS), Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS) et Livier VENNIN (EDF)

Après-midi
La maîtrise d'ouvrage partagée des grands projets, table ronde animée par Antoine FRÉMONT (IFSTTAR) et Anne PONS (ADEUS), avec des opérateurs de réseaux : Laurent BESSE (SUEZ Eau France), Régis BOIGEGRAIN (RTE), Florence PAVAGEAU (LA POSTE) et Livier VENNIN (EDF)

Synthèse : Jérôme BARATIER (ATU37)

Soirée
Raphaële BERTHO (Historienne de la photographie, maîtresse de conférences à l'université de Tours) : Paysages sur commande : quel rôle pour la photographie dans les politiques d'aménagement du territoire ?


Mardi 10 septembre
"HORS LES MURS" — Sortie sur le terrain : le nord Cotentin
Visite de l'usine de traitement des déchets radioactifs Orano - La Hague
Déjeuner et échange avec Céline LE MEHAUTÉ (Directrice générale adjointe de la Communauté d'Agglomération du Cotentin), Jean-Marc PICAND (Directeur de projet, chargé d’accompagner le développement des travaux relatifs à l’EPR, Sous-Préfet) et Jean-Pierre POTTIER (Chef de mission insertion territoriale EDF), suivi d'une visite du chantier de l'EPR de Flamanville


Mercredi 11 septembre
REPENSER L'AMÉNAGEMENT PAR LES RÉSEAUX (II)
Matin
Xavier DESJARDINS : Les termes de la nouvelle régulation public-privé [introduction]

Opérateurs de réseaux et territoires : quelles articulations ?, table ronde animée par Jean DEBRIE (Université Paris 1) et Gaële LESTEVEN (ENPC), avec des opérateurs de réseaux : Henri de GROSSOUVRE (SUEZ), Christian GUIBERT (ORANGE) et Pierre MESSULAM (SNCF MOBILITÉS)

Après-midi
Services numériques et "à distance", table ronde animée par Nicolas DOUAY (Université Grenoble Alpes), avec des opérateurs de réseaux : Christopher FABRE (ENEDIS), Christian GUIBERT (ORANGE), Florence HENRY (LA POSTE) et Denis SOCHON (RATP)

Synthèse : Nacima BARON (École d'urbanisme de Paris)


Jeudi 12 septembre
UN NOUVEAU CONTRAT AMÉNAGISTE ?
Matin
Hugo BEVORT (Agence des territoires) : Les termes du nouveau contrat aménagiste national
Stéphane CORDOBES : La pensée anthropocène au service de l'aménagement

Après-midi
Philippe AUBERT : Propos inconséquents d'un pérégrin inattendu

Les visions politiques du nouveau contrat aménagiste, introduction par Stéphane CORDOBES, Xavier DESJARDINS & Martin VANIER puis échanges avec des élus dont notamment Alain PEREA (Député LREM de l'Aude), Dominique POTIER (Député PS de Meurthe-et-Moselle) et Jean-Louis VALENTIN (Président de la Communauté d'Agglomération du Cotentin)


Vendredi 13 septembre
SYNTHÈSES ET CONCLUSIONS
Matin
Rapport d'étonnement par la jeune recherche, avec Lavinia BLANQUET (Université Grenoble Alpes), Adrián Pablo GÓMEZ MAÑAS (Sorbonne Université), Mathilde MARCHAND (Université Paris-Est) et Achille WARNANT (EHESS)

Dialogue conclusif, avec l'ensemble des participants et animé par les directeurs du colloque

Après-midi
DÉPARTS


ENTRETIEN :

"La pensée aménagiste à l’heure de la transition écologique", entretien avec Marie DÉGREMONT (intervenante au colloque) réalisé par Sylvain ALLEMAND [disponible en ligne sur le site de Paris-Saclay Le Média].


SOUTIENS :

• Commissariat général à l'égalité des territoires (CGET)
• Opérateurs de Réseau : EDF, Enedis, La Poste, la RATP, SNCF Mobilités, Suez, Orange.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


LE HASARD, LE CALCUL ET LA VIE


DU MERCREDI 28 AOÛT (19 H) AU MERCREDI 4 SEPTEMBRE (14 H) 2019



DIRECTION :

Thierry GAUDIN, Dominique LACROIX (†), Marie-Christine MAUREL, Jean-Charles POMEROL


ARGUMENT :

À la suite du colloque de 2016 "Sciences de la vie, sciences de l'information"(1), il est apparu que le "concept" de hasard jouait un grand rôle dans les interrogations de plusieurs orateurs aux spécialités diverses : biologistes, informaticiens, mathématiciens, philosophes. "Concept" entre guillemets car il s'agit d'une notion mal définie, polysémique et cependant omniprésente, depuis l'échelle moléculaire jusqu'à celle des écosystèmes et des systèmes économiques et sociaux. Ce hasard qui, comme on a pu le dire, est "la signature de Dieu quand il ne veut pas se dévoiler", fascine.

C'est pourquoi, il semble important d'organiser un nouvelle rencontre pour essayer de comprendre ou au moins préciser ce qui se cache derrière cet insaisissable hasard, et cela à partir de différents points de vue : ceux de la biologie et de l'évolution, ceux des mathématiques et de l'informatique, ceux de la physique, de la sociologie et de la philosophie. Autour d'éminents spécialistes de ces diverses disciplines qui nous feront partager leurs visions du hasard, ce colloque se propose de réunir un public varié qui pourra confronter les réponses des chercheurs à des questions fondamentales liées aux origines et à l'évolution de la vie, à l'évolution des écosystèmes et des sociétés humaines. Sans prétendre abolir le hasard d'un coup de dés, on espère que la confrontation des hypothèses et l'ouverture des débats, y compris aux auditeurs curieux, permettront d'en saisir maintes nuances ainsi que leurs conséquences scientifiques et philosophiques.

(1) Sciences de la vie, sciences de l'information, colloque de Cerisy, dirigé par Thierry Gaudin, Dominique Lacroix, Marie-Christine Maurel et Jean-Charles Pomerol (Eds), ISTE-Éditions, London, juillet 2017.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 28 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 29 août
QU'EST-CE QUE LE HASARD EN MATHÉMATIQUES ?
Matin
Gregory MIERMONT : Les trois hasards mathématiques
Gilles PAGÈS : De quoi le hasard est-il le nom ?

Après-midi
Jean-Paul DELAHAYE : Calcul, hasard, évolution et éthique
Stéphane DOUADY : Du chaos de l'onde-particule à la stabilité du vivant

Has.arts : comment le hasard structure la création ?, avec Patricia LOUÉ et Ivan MAGRIN-CHAGNOLLEAU

Soirée
Étienne GHYS : Le chaos : une aventure mathématique [projection vidéo présentée par Gregory MIERMONT]


Vendredi 30 août
Matin
LES RUSES DU HASARD
Gilles DOWEK : Un chaos discret
Martin HAIRER : Pile ou face ? Des atomes aux feux de forêt

Après-midi
LE HASARD ET LA VIE
Mathias PESSIGLIONE : Le hasard dans la décision : quand les neurones tirent à pile ou face
Amaury LAMBERT : Apprendre les statistiques par sélection naturelle

Ateliers en parallèle : "Le monde est-il continu ?" & "Le climat, la décision"

Soirée
Bertrand VERGELY : Le divin hasard, avec Jean-Baptiste de FOUCAULD


Samedi 31 août
Matin
HASARD ET SOCIÉTÉ
Hervé LE TREUT : La COP21, 4 ans après ?
Ivar EKELAND : Hasard et équité

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 1er septembre
Matin
HASARD ET ÉVOLUTION
Giuseppe LONGO : La spécificité du hasard et du temps dans les sciences de la vie
Philippe GRANDCOLAS : Les trajectoires évolutives des organismes ne sont pas stochastiques

Après-midi
GÉNOME ET HASARD
Alessandra CARBONE : Effets phénotypiques des mutations, évolution des séquences et calcul
David SITBON : Dynamique de la chromatine, hasard et nécessité ?

Soirée
HASARD ET POÉSIE
Georges AMAR : Le sens de la vie (Pour une critique poétique de l'omni-science). Éléments de bio-poétique


Lundi 2 septembre
Matin
QUAND L'ACQUIS DEVIENT HÉRÉDITAIRE
Jonathan WEITZMAN : Le paysage épigénétique… et le hasard [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Bernard DE MASSY : Évoluer par hasard

Après-midi
HASARD ET ÉVOLUTION
Silvia DE MONTE : Écologie et évolution de la fonction collective
Guillaume ACHAZ : Le hasard explique-t-il "correctement" la biodiversité ?

Soirée
HASARD QUANTIQUE
François VANNUCCI : Le hasard sous contrôle


Mardi 3 septembre
Matin
PLACE DU HASARD EN BIOLOGIE
Bernard DUJON : Quand l'acquis devient héritable : la leçon des génomes
Antonio LAZCANO : Chance, determinism and the emergence of life

Après-midi
LE NOM DU HASARD
Marco SAITTA : Approches d'exploration assistée par ordinateur d'espaces chimiques prébiotiques
Clarisse HERRENSCHMIDT : Les mots du hasard et ce qu'ils véhiculent

Soirée
HASARD EN COSMOLOGIE
Michel CASSÉ : Création hasardeuse de multiples cosmos


Mercredi 4 septembre
Matin
LE HASARD ET L'HUMAIN
Introduction, par Thierry GAUDIN, Marie-Christine MAUREL et Jean-Charles POMEROL
Table ronde et conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Guillaume ACHAZ : Le hasard explique-t-il "correctement" la biodiversité ?
Depuis la formalisation des sciences de l'écologie et de l'évolution du début du XXe siècle, ont été discutés à maintes reprises les rôles relatifs des processus stochastiques et déterministes comme causes de la biodiversité, mesurée tant entre les espèces qu'au sein des espèces. En évolution, le hasard a d'abord occupé une place timide (1930-1970), puis est devenu la cause majeure expliquant la diversité (1970). En écologie, son rôle est a contrario resté mineur, malgré plusieurs tentatives d'introduction. Quels sont les observations permettant d'alimenter le débat ? La question du rôle relatif de ces deux processus est-elle bien posée ? Tous les organismes sont-ils soumis au même régime ? Nous explorerons plusieurs pistes de réflexion autour de ces questions.

Jean-Paul DELAHAYE : Calcul, hasard, évolution et éthique
La complexité de Kolmogorov et la profondeur logique de Bennett sont des concepts mathématiques qui aident à comprendre les ordinateurs, à parler de leur puissance, et surtout à donner un sens précis au mot "complexité" quand on l'applique à des objets numériques finis et plus généralement quand on l'applique aux objets du monde qu'ils soient inertes ou vivants. Ces concepts suggèrent une analyse de ce qu'est l'évolution de l'univers en termes non matériels et non énergétiques. Ils conduisent aussi à une définition du hasard. Les chercheurs qui ont contribué à cette vision informationnelle et computationnelle de l'univers construisent petit à petit une interprétation nouvelle de l'évolution cosmique comme un progrès du calcul. Certains en ont même déduit des considérations éthiques. Parmi les plus importants de ces chercheurs mentionnons Andrei Kolmogorov, Leonid Levin, Gregory Chaitin, Charles Bennett, John Mayfield, Luciano Floridi, Seith Lloyd et plus récemment Hector Zenil, Cédric Gaucherel et Clément Vidal. Notre but sera d'introduire à ce domaine original et novateur souvent mal compris.

Bibliographie
John Mayfield, The Engine of Complexity : Evolution as Computation, New York, Columbia University Press, 2013.
Hector Zenil, Irreducibility and computational equivalence, Springer, 2015.
Jean-Paul Delahaye & Clément Vidal, "Universal Ethics : Organized Complexity as an Intrinsic Value", in Evolution, Development and Complexity : Multiscale Evolutionary Models of Complex Adaptive Systems, Edited by Georgi Yordanov Georgiev, Claudio Flores Martinez, Michael E. Price & John M. Smart, Springer, 2018.

Bernard DUJON : Quand l'acquis devient héritable : la leçon des génomes
Envisagée un temps comme force de l'évolution biologique avant d'être clairement réfutée par la Génétique, l'hérédité de l'acquis réapparait aujourd'hui dans les génomes. Mais alors que l'hypothèse initiale subordonnait les gènes à leurs fonctions, ce qu'excluent les faits, son avatar en fait les maitres d'œuvre du processus. À l'aide d'exemples de résultats récents, j'essaierai de montrer comment l'universalité de l'ADN permet l'acquisition horizontale de gènes étrangers dans les génomes et quelles peuvent être les conséquences de ce processus aléatoire dans l'émergence de nouvelles lignées d'organismes.

Bibliographie
Landman (1991), "The inheritance of acquired characteristics", Ann. Rev. Genet, n°25, 1-20.
Chen, Yan et Duan (2015), "Epigenetic inheritance of acquired traits through sperm RNAs and sperm RNA modifications", Nature Reviews. Genetics, n°17, 733-743.
Soucy, Huang et Gogarten (2015), "Horizontal gene transfer : building the web of life", Nature Reviews. Genetics, n°16, 472-482.

Ivar EKELAND : Hasard et équité
Toute décision humaine est ouverte au soupçon. Le panneau des "juges intègres" a disparu du retable de l'Agneau Mystique, marquant ainsi que ce sont des personnages plus improbables encore que les saints et les martyrs. Le tirage au sort, lui, est insoupçonnable. La démocratie athénienne et la république de Venise l'utilisent pour pourvoir certaines charges publiques. Aujourd'hui encore les jurys sont tirés au sort : imagine-t-on qu'ils soient nommés ? C'est donc comme outil d'équité que le tirage au sort fait son entrée dans la société humaine, le pile ou face étant la balance juste. Il fallait un grand génie des mathématiques, comme l'était Pascal, pour déduire de cette idée simple les premiers calculs des probabilités. Si la théorie mathématique des probabilités s'est aujourd'hui bien éloignée de ses origines, on les retrouve dans certains aspects particuliers, ayant trait au comportement humain justement : théorie des jeux (l'angoisse du gardien de but au moment du penalty), les probabilités subjectives et la théorie de l'arbitrage en finance. Je retracerai ces développements et plaiderai pour la réintroduction du tirage au sort dans les assemblées délibératives.

Publications
I. Ekeland et E. Lecroart, Le hasard, une approche mathématique, Éditions du Lombard (Bande Dessinée), 2016.
I. Ekeland, Le chaos, Éditions du Pommier, 2006.
I. Ekeland, Au hasard, Éditions du Seuil, 1991.
I. Ekeland, Le calcul, l'imprévu, Éditions du Seuil, 1984.

Philippe GRANDCOLAS : Les trajectoires évolutives des organismes ne sont pas stochastiques
Analyser le rôle du hasard et des processus stochastiques dans le Vivant est un très vaste sujet. Il faut poser la question plus précisément pour pouvoir y répondre. Ma réflexion ne concerne pas les aspects moléculaires biologiques qui relèvent de la biologie des systèmes ou de la génétique moléculaire mais l'analyse des trajectoires évolutives des organismes. Ces trajectoires se dessinent d'individus ancêtres à individus descendants et peuvent être reconstruites par les méthodes phylogénétiques qui les interpréteront en termes de cousinages entre organismes. Leur nature implique que des états antérieurs — qu'ils soient anatomiques, morphologiques, comportementaux, moléculaires, etc. — déterminent au moins partiellement des états postérieurs. Si l'on pouvait rejouer de nombreuses fois le film de l'évolution, on obtiendrait vraisemblablement une certaine gamme de possibles mais pas toutes les possibilités imaginables. Cette situation est métaphorisée par des concepts expliquant l'évolution en termes de bricolage ou d'exaptation. Il est intéressant de comparer des interprétations empiriques de ces trajectoires avec des expériences d’évolution menées sur des organismes à temps courts pour comprendre la part déterministe de l'évolution des organismes.

Écologue et systématicien de formation, Philippe Grandcolas est Directeur de recherche au CNRS et Directeur de l'Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, une unité mixte de recherche du Muséum national d'Histoire naturelle, du CNRS, de Sorbonne Université et de l'École Pratique des Hautes Études, comportant deux cents systématiciens et biologistes de l'évolution. Entre autres fonctions internationales, il est Vice-président du Science Comittee du GBIF et Point Focal National GTI France pour la Convention sur la Diversité Biologique. Ses recherches concernent l'évolution des faunes et du comportement des Insectes pour lesquelles il a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays tropicaux. Au plan méthodologique, il s'est intéressé à la logique de l'intégration des savoirs sur la biodiversité dans les domaines liant analyse phylogénétique et description taxonomique.
http://isyeb.mnhn.fr/
https://twitter.com/pgISYEB

Giuseppe LONGO : La spécificité du hasard et du temps dans les sciences de la vie
Le hasard se définit comme "l'imprédictibilité dans la théorie pertinente", de l'effet fluctuation classique de Turing (1950-52), au hasard quantique et biologique. Le hasard et l'irréversibilité du temps sont corrélés dans chacune de ces théories. La physique classique, quantique, la biologie de l'évolution et des organismes, les réseaux d'ordinateurs … présentent chacun des formes propres de hasard et, donc, demandent des analyses différentes du temps. Le hasard n'est pas du "bruit", surtout pas en biologie, où il contribue à la variabilité, donc à la production de diversité et adaptabilité, composantes essentielles de la stabilité structurelle du vivant. Un des défis du hasard en biologie consiste dans l'individuation d'un bon niveau mésoscopique d'analyse, très différent de ceux de la physique statistique et de la microphysique. La nécessaire recherche d'unité inter-théorique est une conquête difficile et non pas un a priori métaphysique.

Giuseppe Longo est directeur de recherche émérite CNRS au Centre Cavaillès, ENS, Paris, et Adjunct professor, School of Medicine, Tufts University, Boston. Il est ancien professeur de logique mathématique puis d'informatique à l'université de Pise.
Publications
G. Longo, Letter to Alan Turing, In print, 2018 [en ligne].
Avec A. Asperti, Categories, Types and Structures. Category Theory for the working computer scientist, M.I.T. Press, 1991.
Avec F. Bailly, Mathematics and the Natural Sciences : The Physical Singularity of Life, Imperial College Press, 2011 (en français, Hermann, 2006).
Avec M. Montévil, Perspectives on Organisms : Biological Time, Symmetries and Singularities, Springer, 2014.
Avec A. Soto, a édité (et co-écrit six articles) d'un numéro spécial de 2016 de la revue Prog Biophys Mol Biol : From the century of the genome to the century of the organism : New theoretical approaches.
Site et articles téléchargeables : https://www.di.ens.fr/users/longo/download-random.html

Mathias PESSIGLIONE : Le hasard dans la décision : quand les neurones tirent à pile ou face
Les théories économiques classiques ont défini des critères pour qu'une décision soit rationnelle. Un critère essentiel est la stabilité des préférences : si un agent préfère une option à une autre, il doit le faire en toutes circonstances. Or les agents humains dans leur vie quotidienne bafouent allègrement les critères de rationalité économique. Certains comportements irrationnels ont des causes identifiées, et sont par conséquent considérés comme des biais, comme le biais d'optimisme ou le biais de surconfiance. Ces biais sont généralement expliqués comme le produit indésirable d'une stratégie de décision qui est adaptée en moyenne, c'est-à-dire dans la plupart des situations de l'environnement dans lequel le cerveau a évolué, mais qui peut parfois jouer contre l'intérêt de la personne, notamment dans certaines situations artificielles du monde moderne. Cependant une grande partie des décisions reste imprévisible, malgré les apports théoriques récents des neurosciences. Cette imprévisibilité pourrait provenir de la faiblesse des modèles actuels, et serait dans ce cas résorbée lorsque l'ensemble des facteurs déterminants les choix seront découverts. Mais à l'inverse, il pourrait exister une stochasticité irréductible, inhérente au fonctionnement du cerveau. Pour rester dans un cadre déterministe, cette stochasticité pourrait elle-même provenir d'un mécanisme de génération aléatoire, favorisé par la sélection naturelle, parce qu'il force les individus à explorer et découvrir de nouvelles solutions.

Mathias Pessiglione a reçu une double formation de biologiste et de psychologue. Il dirige une équipe de recherche à l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (Paris). Ses recherches portent sur les mécanismes par lesquels le cerveau motive le comportement humain, dans le cas normal et dans les cas pathologiques, en neurologie et en psychiatrie.

François VANNUCCI : Le hasard sous contrôle
En physique classique, il n'y a pas de hasard. La réalité du monde est potentiellement connue hors du temps puisqu'on peut prédire l'avenir en appliquant les équations consacrées. Mais le hasard quantique qui règne dans le monde de l'infiniment petit superpose un autre niveau de réalité qui lui n'est connu qu'après sa réalisation.
Le hasard existe donc au niveau des particules, on ne sait pas prédire la trajectoire d'un électron dans un champ de force, mais ce hasard est contraint par des lois de distribution fondées sur les probabilités. Une population d'électrons se répartira sur des figures connues de diffraction ou d'interférences, le hasard quantique répond à un principe de "déterminisme faible".
Qu'en est-il du hasard de la vie quotidienne ? Une analyse d'occurrence de la chance indique que là aussi une loi mathématique existe.

François Vannucci a publié une douzaine de livres de vulgarisation scientifique : Le miroir aux neutrinos, L'astronomie de l'extrême univers (Odile Jacob), Proust à la recherche des sciences (le Rocher), La relativité, Combien de particules dans un petit pois, La place de l'homme dans l'univers (Le Pommier), Les neutrinos vont-ils au paradis (EdP), Neutrinos et vitesse de la lumière, Mécanique quantique sans douleur, Techniques de détection (Ellipses), Le vrai roman des particules (Dunod).
Depuis l'an dernier, il écrit pour le site "The Conversation". Y ont paru à ce jour douze articles sur les neutrinos, le hasard, Einstein, les rayons cosmiques ou encore la physique nucléaire…

Bertrand VERGELY : Le divin hasard
A priori, rien ne s'oppose plus à la raison que le hasard tout comme rien ne s'oppose plus au hasard que la raison. Qui dit hasard dit hasardeux. Qui dit hasardeux dit absence totale de logique, de cohérence et de maîtrise. Impossible de ce fait de diriger. Impossible de raisonner. D'où la première relation au hasard sous la forme du hasard refusé.
Le hasard pourrait s'arrêter là. C'est sans compter les autres faces de celui-ci.
Quand aujourd'hui, il est question de ne pas avoir une interprétation religieuse du monde, quand il est question donc de récuser l'idée d'une création du monde par un Dieu, c'est le hasard que l'on invoque. Quitte à choisir entre deux commencements absolus et, de ce fait, entre deux créations, mieux vaut cette création sans Dieu appelée hasard que ce hasard religieux appelé Dieu. Quitte à donner également un sens aux phénomènes tant naturels que humains, mieux vaut un explication purement matérielle dépourvue de sens qu'une interprétation religieuse donnant du sens.
Le hasard peut ne pas être simplement obstacle. Il peut être utile à la raison. Son usage polémique le montre. Comme le montre le hasard apprivoisé, son utilité ne s'arrête pas là.
Rentrons dans l'analyse du hasard tel qu'il est vécu. On s'aperçoit que celui-ci n'est pas neutre. Certains hasards sont des occasions, des opportunités, des chances qui se présentent. Les Anciens les appelaient kaïros. Cela s'explique par la logique de l'aléa, mot latin pour désigner le coup de dés ramenant au sens premier du terme hasard signifiant coup de dés en arabe. En bonne logique, quand le hasard est vraiment un hasard, il n'est pas soumis au hasard, mais à l'aléa. Ce qui signifie qu'il peut aller et venir, partir et revenir. Le jeu et, notamment le jeu de dés, a l'art d'en tirer parti pour générer du suspens. Au-delà du jeu de dés, le jeu de la séduction a l'art de le pousser à l'extrême en se faisant hasard. Jeu fascinant, mais limité.
La séduction a beau être séduisante, elle n'est pas satisfaisante. Elle ne peut l'être. Il lui manque le hasard créateur faisant d'elle un hasard de vie et non de mort que l'on ne trouve que dans le hasard dépassé.
On pense toujours le hasard comme extérieur à soi. Posons le comme inattendu, il devient intérieur à la pensée. La vie est riche, bien plus riche qu'on ne le pense. Surabondante, elle produit sans cesse des effets auxquels on ne s'attend pas, survenant sans que l'on sache comment ni d'où. À ce stade, on n'est plus dans une logique de l'accident ou bien encore de l'occasion mais du mystère et, plus encore de la grâce. Logique ô combien enrichissante, pour peu qu'on prenne la peine d'y entrer.

Jonathan WEITZMAN : Le paysage épigénétique… et le hasard
Le domaine de la génétique soulève plusieurs questions mystérieuses sur le rôle du hasard dans la définition de notre identité biologique. L'observation qu'un seul génome peut donner lieu à une multitude d'états phénotypiques pose la question de savoir comment la plasticité phénotypique est générée et maintenue. Le domaine de l'épigénétique explore cette question et s'est récemment concentré sur les mécanismes moléculaires pouvant expliquer la variation non-génétique. L'état épigénomique influence les schémas d'expression des gènes avec des conséquences sur les phénotypes cellulaires. Les caractéristiques moléculaires de l'épigénome peuvent représenter un mécanisme permettant d'intégrer les signaux environnementaux et de maintenir les réponses aux signaux environnementaux. Cette question importante concerne la manière dont les signaux environnementaux pourraient être convertis en mémoire épigénomique à long terme et les mécanismes sous-jacents à la stabilité et à la transmission de cette information non-génétique. De cette manière, l'état épigénétique est une conséquence des interactions aléatoires entre le génome et l'environnement.

Jonathan Weitzman est professeur de génétique à l'université Paris Diderot depuis 2006. Il était le directeur fondateur du Centre Épigénétique et Destin Cellulaire (UMR7216). Il dirige plusieurs initiatives interdisciplinaires dont le Laboratoire d'Excellence "LABEX Who Am I?", un consortium de recherche axé sur les questions d'identité. Il est également le coordinateur de l'Académie Vivante, un projet Art-Science. Il est membre senior de l'Institute Universitaire de France (IUF). Jonathan enseigne la génétique, l'épigénétique et la biologie des cellules souches à des étudiants de tout âge. Il est le co-directeur du Magistère européen de Génétique à l'université Paris Diderot et de l'École Universitaire de Recherche G.E.N.E. Ses recherches portent sur la compréhension des réseaux régulateurs géniques et sur les facteurs épigénétiques contribuant à la maladie. Il a publié plus de soixante articles dans des revues internationales et son premier livre 30 Second Genetics ["3 minutes pour comprendre les 50 découvertes fondamentales de la génétique"] a été publié en 2018.
www.parisepigenetics.com
https://twitter.com/Epigenetique
https://about.me/jonathan.weitzman

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


PSYCHANALYSE ET CULTURE :

L'ŒUVRE DE NATHALIE ZALTZMAN


DU LUNDI 19 AOÛT (19 H) AU LUNDI 26 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Jean-François CHIANTARETTO, Georges GAILLARD


ARGUMENT :

Avec les catastrophes génocidaires et leur projet négateur de l'appartenance humaine des victimes, dont la Shoah a constitué la figure emblématique, le vingtième siècle a marqué une rupture dans la culture. "L'écroulement de ce qui assurait à chacun, à son insu, inconsciemment, la certitude d'un pacte entre l'homme et lui-même, et les autres, cet écroulement a eu lieu, quelles que soient nos forces de dénégation".

Dans la perspective ouverte par Freud avec Malaise dans la culture, Nathalie Zaltzman a pris acte de l'absolue nécessité de repenser le travail de la culture, qui s'accomplit par le "psychique dans l'individuel". Le travail de la culture, consistant à rendre (partiellement) pensable ce qui indissociablement anime le sujet, le dépasse et lui échappe, est au cœur du travail de la cure. Cette posture théorique novatrice procède de l'invention en 1979 du concept de "pulsion anarchiste", qui a fait date dans le champ psychanalytique, tant au plan national qu'international, et participait d'une critique de la tendance des analystes à ramener toute conflictualité psychique au couple sexuel / narcissique.

Il s'agit de prolonger la théorisation freudienne de la pulsion de mort, en l'enrichissant d'une variante au service de la (sur)vie. Nathalie Zaltzman repense ainsi l'articulation narcissisme individuel / narcissisme collectif et dessine une approche de la négativité, au-delà de l'auto-destructivité narcissique de type mélancolique ou de la haine de la culture suscitée par l'exigence collective de sacrifices pulsionnels. Dans cette perspective, l'espace culturel apparaît irrémédiablement traversé par une lutte entre le travail de la culture comme prise de conscience transformatrice du négatif et la régression (auto)-destructrice, agglomérant dans la masse l'individuel et le collectif.

Ce colloque, ouvert aux psychanalystes comme à tous les auditeurs curieux, visera à faire comprendre la place aujourd'hui décisive de cette œuvre. Elle vient témoigner de l'importance vitale tout à la fois de la psychanalyse pour penser la puissance bivalente des processus culturels et de ce travail de pensée pour maintenir la puissance thérapeutique et scientifique de la psychanalyse.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 19 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 20 août
Matin
Monette VACQUIN : Démesure et civilisation… Et retour
Jean-Michel HIRT : La chute des corps [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Geneviève BRISAC (écrivain) : Carte blanche


Mercredi 21 août
Matin
Catherine MATHA : Souffrir maintenant et indéfiniment : une maladie trop humaine
Raphaël MINJARD : Du chaos à la pulsion anarchiste : l'antre de l'éveil

Après-midi
Jean-Pierre PINEL : Les alliances inconscientes psychopathiques, une figure du Mal
Evelyne TYSEBAERT : Le mal. Ses représentations entre corps individuel et corps du monde


Jeudi 22 août
Matin
Georges GAILLARD : Travail de culture et rencontre avec "les figures intimes de la barbarie"
Gaia BARBIERI : Valeur subversive de Thànatos dans l'accompagnement clinique des sujets migrants

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 23 août
Matin
Jean-François CHIANTARETTO : Travail de la culture, travail de la mélancolie
Débat autour d'un texte inédit de Janine ALTOUNIAN : "Rupture et discontinuité au service de la survie ou à celui du lien chez Nathalie Zaltzman et Jean-François Chiantaretto"

Après-midi
Ghyslain LÉVY : Les émissaires de l'ailleurs
Noémie DURR : La rencontre d'un sujet hors héritage, étranger en lui-même


Samedi 24 août
Matin
François VILLA : Psyché anarchiste, psyché totalitaire ?
Aline COHEN DE LARA : Déliaison de vie ?

Après-midi
Barbara DE ROSA : Nathalie Zaltzman et l'enjeu du Kulturarbeit dans la rencontre entre témoignage et écoute
Isabelle LASVERGNAS : La pulsion anarchiste : pour un retour vers une métasociologie psychanalytique


Dimanche 25 août
Matin
Ellen CORIN : Pouvoirs et risques de la déliaison. Parcours aux limites
Christian FERRIÉ : Destins collectifs de la pulsion anarchiste (des rois de Thulé aux chefferies tupi-guarani)

Après-midi
Marie-Françoise LAVAL-HYGONENQ : Pulsion anarchiste, pulsion de mort, paradoxes de l'autoconservation
Arlette LECOQ : Entre l'esprit du mal et la vie de l'esprit, d'Angkar à Angkor


Lundi 26 août
Matin
Bilan et clôture du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Janine ALTOUNIAN : "Rupture et discontinuité au service de la survie ou à celui du lien chez Nathalie Zaltzman et Jean-François Chiantaretto"
En tressant ensemble de nombreuses citations de Nathalie Zaltzman et de Jean-François Chiantaretto, ce texte chercherait à montrer comment l'évaluation de la rupture et de la discontinuité comme facteurs de survie est présente non seulement dans l'élaboration théorique de Nathalie Zaltzman mais aussi dans celle de Jean-François Chiantaretto. Si Nathalie Zaltzman définit la pulsion anarchiste par la spécificité de sa temporalité : "Le mouvement anarchiste surgit lorsque toute forme de vie possible s'écroule", Jean-François Chiantaretto considère que rupture et discontinuité constituent néanmoins "la seule possibilité d'hébergement psychique" de celui qui a survécu à cet écroulement chez celui qui l'accueille mais ne peut qu'en mécomprendre le récit.

Janine Altounian, essayiste, a été co-traductrice et responsable de l'harmonisation dans l'équipe éditoriale des Œuvres complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche. Elle travaille par ailleurs sur la "traduction" de ce qui se transmet d'un trauma collectif aux héritiers des survivants.
Publications
"Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie". Un génocide aux déserts de l'inconscient, Préface de René Kaës, Les Belles Lettres, 1990.
La Survivance, Traduire le trauma collectif, Préface de Pierre Fédida, Postface de René Kaës, Dunod, 2000.
L'écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction, PUF, 2003.
L'intraduisible, Deuil, mémoire, transmission, Dunod, 2005.
Mémoires du génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, avec les contributions de K. Beledian, J.F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater, PUF, 2009.
De la cure à l'écriture. L'élaboration d'un héritage traumatique, PUF, 2012.
L'effacement des lieux. Autobiographie d'une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019.

Gaia BARBIERI : Valeur subversive de Thànatos dans l'accompagnement clinique des sujets migrants
Lorsque Nathalie Zaltzman théorise la "pulsion anarchiste", ce courant somme tout "individualiste" et "libertaire" de la pulsion de mort, elle complexifie radicalement la métapsychologie freudienne autour de Thànatos. Ainsi, Zaltzman forge un système conceptuel qui permet à la psychanalyse de fonctionner dans des champs de la pratique qui relèvent d'"expériences-limite", où le registre du besoin prime sur celui du désir, et où l'interférence entre politique et psyché est centrale. Dans mon travail clinique et de recherche auprès des sujets exilés, la question de l'exposition à la mort (physique, psychique et politique) de ces hommes et ces femmes est persuasive. À partir de la figure de "homo sacer", conceptualisée par le philosophe Giorgio Agamben en tant que "vie nue et tuable", et reprise par Nathalie Zaltzman, je partagerai avec vous cette recherche des lieux de vie occupés par des collectifs de personnes migrantes, ainsi que mes réflexions sur la pulsion anarchiste — ouverture subversive d'une alternative de vie, mouvement psychique de révolte subjective, inaugurant une verticalisation politique collective.

Gaia Barbieri, psychologue clinicienne, a une formation en philosophie et en sciences cognitives. Doctorante en Psychologie Clinique à l'université Lumière-Lyon 2, elle prépare une thèse intitulée "Ni patrie, ni destin : enjeux psychiques post-migratoires du sujet et du groupe, entre utopie et responsabilité collective".
Publications
2019, Ni patrie, ni destin ? Pour une pratique clinique militante auprès des jeunes exilés, Canal Psy, en cours de publication.
2019, "L'accueil des exilés en squat. Pensée en actes d'un habitat subversif", article co-écrit avec Arnaud De Rivière de La Mure, Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°28, "Faire société autrement ?", en cours de publication.

Jean-François CHIANTARETTO : Travail de la culture, travail de la mélancolie
Du travail de la cure au travail de la culture, "l'humain" est censément pour chacun au cœur de la donne à la fois intrapsychique et culturelle. Mais lorsque vient à faire défaut la certitude minimale d'exister pour autrui, la donne devient précaire et le psychanalyste doit affronter des registres où l'enjeu pour le sujet est de survivre à la menace d'une disparition : celle de l'autre, de soi en l'autre, de l'autre en soi. Les travaux de Nathalie Zaltzman sont ici essentiels, tant du côté de la clinique psychanalytique que du côté des nouvelles formes du malaise dans la culture après la Shoah.

Philosophe et psychologue clinicien de formation, Jean-François Chiantaretto est psychanalyste et professeur de psychopathologie (Université Paris 13, UTRPP). Ses livres sont traversés par la question de l'interlocution interne, à l'entrecroisement de la clinique des limites et de l'écriture.
Derniers ouvrages
Trouver en soi la force d'exister, Paris, Campagne Première, 2011.
Avec Matha C. et Neau F., L'écriture du psychanalyste, Colloque de Cerisy, Paris, Hermann, 2018.

Aline COHEN DE LARA : Déliaison de vie ?
Les travaux de Nathalie Zaltzman, et notamment le concept de pulsion anarchiste, invitent à questionner le processus même de liaison pulsionnelle, parfois considéré comme l'un des buts du travail analytique. La clinique auprès d'enfants violents, où la destructivité est à l'œuvre, amène parfois à envisager la déliaison dans un versant plus positif, source de remobilisation psychique, tant individuelle qu'au regard du collectif. La liaison à tout prix ne revêt-elle pas parfois un caractère asséchant ?

Aline Cohen de Lara est professeure de psychologie (Université Paris 13-SPC); Psychanalyste, membre de la SPP et du comité de rédaction de la Revue française de psychanalyse.
Publications
"Quelques considérations actuelles sur "Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre"", in La psychanalyse : anatomie de sa modernité (autour des travaux de Laurence Kahn), Colloque de Cerisy, Éditions Belles Lettres, à paraître 2019.
"Fais pas ci, fais pas ça : un surmoi impatient", in L’impatience, Revue française de psychanalyse, Paris, Puf, n°2, Mai 2018.
"Sentiment de persécution et intériorisation du surmoi", in Persécutions, dir. André J., Petite bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF, 2018.
"Accueil ou écueil de la destructivité chez l'enfant et ses liens avec le sentiment inconscient de culpabilité, Un texte, des analystes, Autour de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort" de S. Ferenczi, Le coq héron, 224, Mars 2016, 44-50.
"Supporter la destructivité", in La destructivité chez l’enfant, dir. Cohen de Lara A., Danon Boileau L., Monographies et Débats de Psychanalyse, Paris, PUF, 2014, 147-162.

Ellen CORIN : Pouvoirs et risques de la déliaison. Parcours aux limites
La pulsion anarchiste est saisie à l'entrecroisement du collectif et du singulier. Divers exemples empruntés à la clinique et à la culture, celle d'"ailleurs" mais aussi le cinéma et la littérature, permettront d'interroger certaines conditions qui, dans la culture ou dans le social, favorisent l'inflexion de la pulsion de mort en pulsion anarchiste ou au contraire entravent cette possibilité. La Kulturarbeit sera saisie ici comme ce qui mobilise "ce qui, de la pulsion de mort, est psychiquement transformable".
Pour Nathalie Zaltzman, tant la pulsion anarchiste que la Kulturarbeit sont à mettre du côté d'une individuation permettant d'échapper aux contraintes de la massification. Si un tel travail s'accomplit essentiellement "par le psychique dans l'individuel", comme le soutient Nathalie Zaltzman, il peut mettre en jeu des éléments empruntés à la culture, au sens traditionnel du terme, en les infléchissant et les retravaillant en des réalités psychiques singulières. C'est l'hétérogénéité de la culture et les possibilités qu'elle ouvre ou actualise qui est ici mise au travail, dans la recherche de figurations d’enjeux psychiques inconscients. Dans le même souffle, il s'agira de voir comment la réalité matérielle, telle qu’elle s'invite à l'horizon de la cure ou dans le monde, reprise à son tour et transformée par la réalité psychique, peut donner une figure matérielle à l'emprise, lui conférant ainsi le poids d'un destin, d'une nécessité, et bloquer l'infléchissement de la pulsion de mort en pulsion anarchiste.

Ellen Corin est psychanalyste clinicienne, membre de la Société psychanalytique de Montréal. Elle a été professeur aux départements d'anthropologie et de psychiatrie de l'université McGill. Ses recherches l'ont conduite en République du Congo, où elle a notamment travaillé avec les groupes de possession par les esprits, et en Inde où elle s'est intéressée à la construction culturelle de l'expérience psychotique et aux parcours de vie des ascètes.
Publications
CORIN, E. (2018), "Le prisme de la persécution", in Jacques André et al. (dir.), Persécutions, Petite bibliothèque de psychanalyse, PUF.
CORIN, E., Padmavati, R. (2016), "The religious Texture of the Experience in psychosis", in H. Basu, R. Littlewood and A. Steinforth (eds), Spirit and Mind. Mental Health at the Intersection of Religion and Psychiatry, Berlin-Münster-Wien-Zürich-London, LIT Verlag, 89-110.
CORIN, E. (2010), "Le sujet et la structure. Tissage et contrepoint", in Tahon, M.-B. (dir.), Une anthropologue dans la cité. Autour de Françoise Héritier, Montréal, Athéna, 31-52.
CORIN, E. (2014), "Entre vie et mort. Les voies de l'actuel dans la psyché et la culture", in Revue française de psychanalyse, LXXVIII, 5, 1623-1630.

Barbara DE ROSA : Nathalie Zaltzman et l'enjeu du Kulturarbeit dans la rencontre entre témoignage et écoute
En se référant à la césure historique représentée par la Shoah, dans un petit et précieux essai de 2005 Nathalie Zaltzman analyse la problématique de la rencontre entre témoignage et écoute en soulignant la faille du Kulturarbeit qui a accompagné l'accueil des survivants. Le gain de conscience et intelligibilité offert par la littérature concentrationnaire a été raté par l'individu et la communauté humaine dans la mesure où ils se sont soustraits à l'œuvre de "dé-rangement" à laquelle elle les invitait. Dans cette contribution on essaiera de prolonger cette analyse en creusant le rôle, les possibilités et les limites de l'écoute testimoniale, dans l'idée que faire face à la dimension aporétique dans laquelle semble plongée la rencontre entre témoignage et écoute — aporie consubstantielle, mais aujourd'hui accrue par les failles du cadre collectif (Kaës, 1989, 2012) et du "témoin garant" (Chiantaretto, 2004, 2011) — n'est pas seulement un impératif éthique auquel nous sommes appelés en tant qu'individus et communauté, mais aussi une voie pour essayer de sortir de la zone grise de l'écoute (Levi, 1986, Mengaldo, 2007).

Barbara De Rosa a une formation en philosophie, psychanalyse et phd en psychologie, est enseignant-chercheur en psychologie dynamique (Département de Studi Umanistici, Université de Naples Federico II), membre de l'AIP et du SIUERPP, fait partie du comité de rédaction des revues Notes per la psicoanalisi et La Camera blu. Elle est la traductrice italienne de Nathalie Zaltzman et a dirigé l'ouvrage collectif qui lui est dédié Il male dal prisma del Kulturarbeit. Sull'opera di Nathalie Zaltzman (Milano, Franco Angeli, 2014). Thématiques de recherche : le mal extrême, notamment la Shoah, en rapport avec les questions du Kulturarbeit, du processus d'humanisation/déshumanisation, de l'emprise et du témoignage; les transformation de la fonction paternelle, la crise de la fonction adulte et l'actuel malaise dans la culture; l'agressivité et "longue" adolescence.
Publications en français
2018, "Le mal extrême, arcanum imperii, arcanum humani. Un regard intégré sur la notion d'emprise", Cliniques Méditerranéennes, 2/98.
2018, "Le Kulturarbeit et ses défaillances : passé et présent", in R. Hamon, Y. Trichet (sous la direction de), Les fanatismes, aujourd'hui. Enjeux cliniques des nouvelles radicalités, PUR.
2017, "Ranimer l'espoir. L'intervention psycho-éducative de Maestri di Strada", Connexion, 107.
2011, "La dimension du mal et le Kulturarbeit. Méditation sur L'esprit du mal de Nathalie Zaltzman", Bulletin du Quatrième Groupe, numéro spécial.
2009, "La violence dans la famille : Nue propriété, ou le piège… et son ouverture", Le Divan Familial, 23.

Noémie DURR : La rencontre d'un sujet hors héritage, étranger en lui-même
À partir de la rencontre avec un personnage littéraire : l'Étranger, venu de l'œuvre d'A. Camus, et plus particulièrement à partir de la scène de meurtre, je souhaite mettre au travail plusieurs questions : de quoi cet homme est-il étranger ?, quelle est l'impasse dans laquelle il semble arrêté ?, qu'est-ce que ce meurtre viendrait figurer ?, à qui appartient le corps qui tombe ?, à quoi renverrait le silence qu'il fallait rompre ? À partir d'un questionnement initial autour des liens entre exclusion sociale et temporalité, je propose de reprendre ces réflexions et de les développer à la lumière des concepts développés par Nathalie Zaltzman.

Noémie Durr est psychologue depuis 2006 et docteur en 2018. Thèse intitulée Figures de la mélancolie, exclusion sociale et temporalité. Article à paraître dans la revue de psychothérapie psychanalytique de groupe n°72 : Figurer l'informe, l'écriture comme prolongement de l'espace du corps.

Christian FERRIÉ : Destins collectifs de la pulsion anarchiste (des rois de Thulé aux chefferies tupi-guarani)
La réflexion de Nathalie Zaltzman sur la conception freudienne de la Kulturarbeit l'amène à envisager un double destin de la pulsion de mort, bouleversant de la sorte l'axiomatique pulsionnelle de Freud en considérant la possibilité d'un retournement de cette pulsion. Il s'agirait de partir de la lecture que la psychanalyste propose de l'ouvrage de J. Malaurie sur Les rois de Thulé pour la prolonger sur d'autres terrains ethnologiques afin d'éprouver et confirmer la fertilité de l'idée d'un tel retournement de la pulsion de mort : sans exclure d'autres travaux comme, par exemple, l'analyse de Zomia par l'anthropoloque James C. Scott, il sera tout particulièrement question du cas, étudié par les ethnologues Pierre et Hélène Clastres, des mouvements messianiques au sein des tribus tupi-guarani à propos desquels on peut risquer une interprétation ethnopsychanalytique. Tout en posant l'épineuse question de la transposition du cas individuel au niveau collectif, on montrera de quelle manière la pulsion anarchiste permet de dégager une force émancipatrice à l'occasion exceptionnelle d'une confrontation individuelle ou collective à la perspective de la mort : bravant le danger de mort, tirant toute leur force de survivre de cette confrontation exaltée à la perspective de mourir (Viva la Muertè), les individus en danger de mort se mettent ensemble en mouvement et se donnent la force politique de retourner la pulsion de mort contre elle-même.

Bibliographie
Le mouvement inconscient du politique - essai à partir de Clastres, Lignes, 2017 (312 p.).
"La dynamique inconsciente du mouvement politique", in M. Abensour et A. Kupiec, Pierre Clastres, Sens&Tonka, 2011, p. 323-339 (16 p.).
"Les Cannibales de Montaigne à la lumière ethnologique de Clastres", Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n°8, 2013 [en ligne].

Georges GAILLARD : Travail de culture et rencontre avec "les figures intimes de la barbarie"
La notion de kulturarbeit, telle que Nathalie Zaltzman l'a promue, met l'accent sur l'intrication entre le travail psychique qui incombe au sujet, la dimension collective et la dimension humaine. Qu'est ce qui spécifie ce travail dans la période contemporaine de mutation accélérée des arrière-fonds sociétaux, lorsque les métacadres se délitent et que le sujet doit faire face à de nouvelles modalités de déliaison et de libération de la pulsion meurtrière ? De la cure aux espaces où les sujets font groupe (groupes d'appartenance et groupes professionnels) permettre qu'advienne à la représentation les "figures intimes de la barbarie", suppose de confronter le narcissisme (là où il se met au service de Thanatos), et la tentation mélancolique, en prenant appui dans le lien, et dans cette l'"instance" en partage qu'est "l'espèce humaine".

Georges Gaillard est psychologue clinicien, professeur au Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique (CRPPC EA653) Lyon 2 ; psychanalyste membre du Quatrième Groupe ; membre de Transition (Association européenne, analyse de groupe et d’institution).
Quelques publications
(2018), "Aléas dans la transmission : auto-engendrement, dette d'altérité, et travail d'historisation", Revue de Psychologie Clinique et Projective. Transmissions, 2018/1, n°24, Toulouse, Érès, p. 21-39.
(2016), "La conflictualité : une modalité de lien où s'arrime la destructivité humaine", Connexions, 2016/2, n°106, Toulouse, Érès, p. 71-85.
(2016), "Autorisé à vivre ? L'infans, la confusion vie-mort, et le travail d'appropriation subjective", Le Coq-Héron, 2016/1, n°224, p. 97-104.
(2015), "Le féminin, le meurtre et la promesse d'un accueil", in Quatrième Groupe Actes 4, 2015, Paradoxes du féminin, Paris, InPress, p. 119-134.
(2015), "L'institution, le "bien commun" et le "malêtre"", in R. Kaës et al., Crises et traumas à l'épreuve du temps. Le travail psychique dans les groupes, les couples et les institutions, Paris, Dunod, p. 99-129.

Jean-Michel HIRT : La chute des corps
"L'amitié, ce rapport sans dépendance, […], cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport", cette approche de Maurice Blanchot concernant sa relation à Georges Bataille sera le fil rouge d'un propos où Nathalie Zaltzman, disparue, est cette interlocutrice intérieure, devenue. Autour du vide advenu, des noms apparaissent, écrivains, psychanalystes, réalisateurs, musiciens, qui ont donné lieu à tant d'échanges vivants voués à tomber dans l'oubli. Le temps de cette chute cherche ici à se dire.

Jean-Michel Hirt est Professeur d'Université (Psychopathologie – Interculturel) et membre de l'Association Psychanalytique de France.
Publications
L'insolence de l'amour, fictions de la vie sexuelle, Albin Michel, 2007.
La dignité humaine, sous le regard d'Etty Hillesum et de Sigmund Freud, Desclée de Brouwer, 2012.
Paul, l'apôtre qui "respirait le crime", pulsions et résurrection, Actes Sud, 2014.
La vraisemblable ascension de John Coltrane, Éditions Domens, 2019.

Isabelle LASVERGNAS : La pulsion anarchiste : pour un retour vers une métasociologie psychanalytique
Le travail de Nathalie Zaltzman sur la notion de pulsion réoriente les présupposés métahistoriques freudiens sur le travail de la culture et sur la groupalité psychique au cœur des dynamiques inconscientes subjectives et collectives. Dans la poursuite de ces élaborations métapsychologiques sur les destins de la vie pulsionnelle, on esquissera des parallèles avec les propositions de nature métaphysique dans l'œuvre de Jean Baudrillard sur le sujet de la condition humaine en ce début du XXIe siècle, ainsi que sur le mal et l'implosion du politique dans le contexte dit de post-histoire.

Isabelle Lasvergnas est psychanalyste, Professeur honoraire, UQAM. Auteur de très nombreux articles, elle a dirigé plusieurs ouvrages collectifs, dont récemment, La consultation psychanalytique aujourd'hui, entre héritages et remaniements, Monographie, Filigrane, 2018.
Publications récentes
"L'attraction du double dans la filiation : du socius à la transmission analytique", Psychanalyse et Psychose, 2018.
"Transcrire la trace", in J.-F. Chiantaretto, C. Matha & F. Neau (dir.), L'écriture du psychanalyste, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2018.
"Temporalité psychique des premières rencontres et noyaux inconscients transmis dans la cure. La fonction conservatoire des entretiens préliminaires", Filigrane, 2018.
"L'abime des mots", in L. Grenier (dir.), Écritures du divan, 2017.
"Le corps exorbité", in J.-F. Chiantaretto & C. Matha (dir.), Écritures de soi, écritures du corps, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2016.

Marie-Françoise LAVAL-HYGONENQ : Pulsion anarchiste, pulsion de mort, paradoxes de l'autoconservation
Avec la pulsion anarchiste, N. Zaltzman vient interroger les deux dualismes pulsionnels, plus particulièrement les deux pôles que Freud a successivement opposés au pôle libidinal : le pôle autoconservatif en 1910 et celui des pulsions de mort en 1920. Cette notion nous engage à penser autrement la clinique avec certains patients : "Reconnaître à l'activité anarchiste des pulsions de mort sa dimension de protestation vitale, c'est se donner les moyens de cesser d'incarcérer dans des étiquettes douteuses et impuissantes les trouble-fête de l'hygiène mentale et les ratés de la pratique analytique protocolaire…" écrit N. Zaltzman dans ce texte princeps de 1979. C'est le même projet qui anime les reconsidérations de M. de M'Uzan avec l'opposition : vital-identital/sexual, à distinguer d'un dualisme pulsionnel. Tous les deux prolongent une réflexion sur la dimension paradoxale du champ auto-conservatif laissé en jachère par Freud, qui reconnaissait en 1938 dans l'Abrégé "ne pas avoir réussi à élucider complètement" le renversement de la pulsion d'autoconservation en autodestruction.

Marie-Françoise Laval-Hygonenq est membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris.
Bibliographie
N. Zaltzman, De la guérison psychanalytique, Épîtres, PUF, 1998.
N. Zaltzman, La résistance de l'humain, Petite bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1999.
N. Zaltzman, L'esprit du mal, Éd. de l'Olivier, penser/rêver, 2007.
M. de M'Uzan, De l'art à la mort, RTEL, Gallimard, 1977.
M. de M'Uzan, Aux confins de l'identité, NRF, Gallimard, 2005.
M. de M'Uzan, Nouveaux développements en psychanalyse autour de la pensée de M. de M'Uzan, EDK, 2011.

Arlette LECOQ : Entre l'esprit du mal et la vie de l'esprit, d'Angkar à Angkor
Mon propos débutera par une réflexion sur le statut du Mal que Nathalie Zaltzman situe hors filiation et sur l'héritage archaïque, en ce compris les références ontogénétiques et phylogénétiques. Richard III et Broddeck, l'un se situant avant, et l'autre après la césure des barbaries du XXe siècle, me permettront d'illustrer quelques facettes du travail de culture par l'art et la tragédie en ce qui concerne le premier, par la compulsion de répétition collective si bien mise en évidence dans le rapport de Broddeck de Philippe Claudel, en ce qui concerne le second.

Arlette Lecoq est psychiatre, psychanalyste, membre titulaire et membre de la commission de la SBP, secrétaire scientifique de la SBP, membre de l'IPA et Maître de conférences à l'université de Liège. Elle participe au groupe FIMMPIC de la SBP consacré aux Figures Intrapsychiques de la Mort et du Mal dans la Psyché Individuelle et Collective.

Ghyslain LÉVY : Les émissaires de l'ailleurs
Ce sont les messagers qui nous apportent, venant de nos lointains intimes, des nouvelles de nos objets perdus ou des objets que nous ne parvenons pas à perdre. Je suivrai ici le chemin que Nathalie Zaltzman avait ouvert avec son concept de sexualité mélancolique, quand détachement et séparation ont échoué et que le lien d'amour triomphe dans la mort. À travers l'écriture d'une fiction clinique, j'explorerai cette "charge cadavérique du lien d'amour", lorsque l'Histoire génocidaire est venue, à travers les générations, déchirer le temps, et que la passion de mourir reste le seul témoignage d'une telle déchirure.

Ghyslain Lévy est psychiatre et psychanalyste, membre du Quatrième Groupe.
Il a dirigé l'ouvrage collectif L'esprit d'insoumission, réflexion autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, aux éditions Campagne Première, 2011, qui vient d'être réédité.
Il vient de publier Survivre à l'indifférence (Campagne Première, 2019).

Catherine MATHA : Souffrir maintenant et indéfiniment : une maladie trop humaine
La souffrance humaine, fidèle compagne de vie, liée à la solitude originelle de l'être humain face à l'angoisse de sa finitude, ne se laisse pas aisément apaiser. Car, paradoxe scandaleux, ce à quoi l'homme semble tenir le plus est sa souffrance, en dépit de ce dont il cherche à se convaincre. Les formes diverses dans lesquelles elle s'incarne en témoignent et conjuguent différemment les forces d'Eros et de Thanatos. Depuis les situations d'impuissance douloureuse où l'homme se convainc qu'il ne peut pas ce qu'il voudrait pour mieux se préserver du risque de la confrontation à un véritable impossible, aux "situations-limites" telles que décrites par Nathalie Zaltzman, où l'enjeu est celui d'une survie psychique quand la menace de mort est effective. Si la conceptualisation du masochisme et de ses différentes figures a ouvert des voies de compréhension sur les œuvres silencieuses de la pulsion de mort quand elle se drape d'érotisation, l'élaboration de la pulsion anarchiste qui tire sa force de la seule pulsion de mort en ouvre une autre.

Psychologue clinicienne de formation, Catherine Matha est Psychanalyste et Maître de Conférences en Psychologie clinique et psychopathologie à l'université Paris 13 SPC.
Publications
Les attaques du corps à l'adolescence, Dunod, 2018.
Blessures de l'adolescence, , avec Fanny Dargent, Puf, 2011.
Écritures de soi, écritures du corps, avec Jean-François Chiantaretto (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann, 2016.
L'écriture du psychanalyste, avec Jean-François Chiantaretto et Françoise Neau (dir.), Colloque de Cerisy, Hermann, 2018.

Raphaël MINJARD : Du chaos à la pulsion anarchiste : l'antre de l'éveil
Réanimer signifie ramener un malade, un blessé à la vie par une série de soins intensifs destinés à rétablir les fonctions vitales abolies ou compromises à la suite d'une intervention chirurgicale, d'un accident ou de toute autre agression pathologique. Une jeune spécialité médicale à la pointe du développement technologique telle que la réanimation ou les soins intensifs permettait-elle de penser l'éveil à la vie psychique ? Le moment de télescopage que représente l'éveil provocant confusion, délire et parfois hallucinations pourrait-être une fenêtre sur l'originaire dont le processus serait appelé à se répéter à l'identique ou de façon plus artificiel pour survivre. Réanimer traite autant de l'éveil, du lien et de la déliaison que de la vie et de la mort. Réanimer traite également du négatif des points de tension, de stase et de conflits internes exprimés ou non, mais agissants le sujet dont la parole est suspendue au moins pour un temps. Réanimer nous emmène au confins de l’articulation psyché soma, à la racine de la pulsion ; en ce sens la réanimation peut s’entendre aussi dans la métaphore du souffle de vie, de la "relance" de l'élan vital et de l'expérience limite. La théorie de la pulsion anarchiste nous permettrait-elle de penser ces mouvements ?

Raphaël Minjard est Psychologue clinicien, psychanalyste, participant au IVeme Groupe, Maître de Conférences en psychopathologie clinique au Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique (CRPPC EA653) Lyon 2. Il est co-fondateur de la revue In Analysis, revue trandisciplinaire en psychanalyse et sciences.
Publications
Minjard R. (2019), "Corps débordant, parole absente : La vie psychique en réanimation", in F. Thomas, Le soin en médecine intensive. Les enjeux contemporains en réanimation, Paris, Seli Arslan.
Minjard R. & Di-Rocco V. (2018), "L'excitation hallucinée. Hallucinations et éveil de coma", in In Analysis, 2(1), 40–45.
Minjard R. & Combe C. (2017), "Je ne sens pas", in In Analysis, novembre, Vol 2, Numéro 3, Paris, Elesevier Masson.
Minjard R. (2016), "L'entretien en réanimation médico-chirurgicale adulte", in P. Attigui et B. Chouvier, L'entretien clinique, Paris, Armand Colin, 2ème Ed.
Minjard R. (2014), "L'éveil de coma ; approche psychanalytique", in Psychismes, Paris, Dunod, 257 p.

Jean-Pierre PINEL : Les alliances inconscientes psychopathiques, une figure du Mal
Dans L'esprit du Mal (2007), Nathalie Zaltzman prend appui sur une œuvre littéraire : Sa majesté des mouches, un roman de William Golging (1954), pour interroger le travail de la culture dans le traitement psychique du mal. L'ouvrage décrit les transformations subjectives et groupales qui s'opèrent dans un groupe d'enfants naufragés sur une île déserte, abandonnés par toute figure tutélaire. L'attention de Nathalie Zaltzman va se porter sur une question centrale : celle des modalités de régression du narcissisme individuel et collectif dans le déploiement d'agirs meurtriers commis à plusieurs.
Cette communication se situera dans le champ d'une psychanalyse en extension Kaës (2015), visant à mieux comprendre les interférences, les résonances et les nouages entre les espaces intra-, inter- et trans-subjectifs pour explorer une modalité de la destructivité, une modalité du mal, qui procède du nouage entre ces trois espaces psychiques, que je propose de désigner comme une alliance inconsciente psychopathique. Elle visera à caractériser les conditions dans lesquelles s'effectue la régression ouvrant la voie aux différents agirs destructeurs, aux désirs et plaisirs du meurtre comme de l'auto-anéantissement. Elle développera la proposition selon laquelle l'agir meurtrier se déploie lorsque prévaut une modalité de négatif, celle d'une absence du répondant (Kaës). Enfin, le propos se centrera sur les configurations intersubjectives dans lesquelles l'absence du répondant se forme paradoxalement in praesentia. L'analyse des processus psychiques mobilisés en ces configurations visera à en singulariser les sous-bassement pulsionnels mais également les ressorts groupaux et institutionnels. Le propos se clôturera par une réflexion sur les prolongements cliniques et culturels de telles configurations de liens psychopathologiques.

Publications
Pinel J.-P. (2018), "Adolescentes, agirs délinquants et convocation du répondant", Adolescence, 36, 1, p. 133-146.
Drieu D. ; Pinel J.-P. (2015), Violence et institution, Paris, Dunod, Préface de René Kaës.
Pinel J.-P. (2014), "Le traitement institutionnel des incestualités-mafieuses familiales intériorisées chez les adolescents", Le divan familial. L'énigme du sexuel dans les familles et les institutions, 33, Automne 2014, p. 17-34.
Pinel J.-P. (2011), "Les adolescents en grandes difficultés psychosociales : errance subjective et délogement généalogique", Connexions, 96, p. 9-26.
Pinel J.-P. (2011), "Group analytic work with violent preadolescents : working-through and subjectivation", Group Analysis, London, Vol. 44(2), London, p. 196-207.

Evelyne TYSEBAERT : Le mal. Ses représentations entre corps individuel et corps du monde
L'œuvre de Nathalie Zaltzman a analysé les questions du mal et du travail de culture de manière approfondie et novatrice. En explorant les ressources psychiques dont dispose l'humain pour faire face à une réalité dominée par le primat de la destruction physique et morale, elle s'est demandé si l'on pouvait tenter d'approcher de ces ressources psychiques sans sortir, au moins en partie, de l'univers freudien où la vie inconsciente est mue par l'organisation fantasmatique du désir au service des buts d'Éros.
Cette réflexion sera structurée autour des questions du corporel, du sensoriel et de leur transmission, tels qu'ils se manifestent dès le départ de la vie psychique. Une parenthèse littéraire sur le crime collectif et un cas clinique de meurtre individuel mettront en avant cet en-deçà de l'inconscient freudien qui permet de rendre pensable une activité pulsionnelle de vie et de mort hors liaison par l'activité fantasmatique inconsciente.

Monette VACQUIN : Démesure et civilisation... Et retour
La vie m'a fait l'inestimable cadeau de trente ans d'amitié avec Nathalie Zaltzman. Nouée dans le travail, cette amitié prit la forme de décennies de conversations qui ne furent interrompues que par sa mort. Démesure et civilisation sont des concepts propres à son œuvre, dont je m'efforcerai de faire partager l'amplitude à travers ses travaux mais aussi à partir de nos échanges privés. "La démesure est l'ancrage humain, sa marque de fabrication, sa vocation naturelle (…) Mais prendre la mesure de l'ancrage humain dans la folie, c'est disposer d’une raison suffisamment solide pour vivre avec cette démesure sans vivre ni dans sa terreur, ni dans son idéalisation", écrivait-elle dans Faire une analyse, et guérir : de quoi. De mon côté, je travaillais sur la question inédite du conflit de la techno-science et de la civilisation, sur les délires de la raison, en prenant soin d'en repérer les dimensions liées à l'histoire et à l'inconscient. Un retour de l'hybris dans des lieux imprévus…

Monette Vacquin est psychanalyste et écrivain. Membre du bureau de "Schibboleth, Actualité de Freud", association internationale inter-universitaire. Membre du conseil scientifique du département d'éthique bio-médicale du Collège des Bernardins. Ancien membre du Collège de Psychanalystes, Paris. Lauréate du Grand Prix "Science et conscience" attribué par "Humanisme et Société".
Principaux ouvrages
Frankenstein ou les délires de la raison, François Bourin, 1989 / Julliard, 1995 (Traduit en allemand et en japonais).
Main basse sur les vivants, Fayard, 1999.
Grave ma non troppo, Beethoven, dernier mouvement, Penta, 2014.
Frankenstein aujourd'hui, égarements de la science moderne, Belin, 2016 (Traduit en chinois).
Ouvrages collectifs
Tensions et défis éthiques dans le monde contemporain, mai 2012, Éd. des Rosiers, sous la dir. de M. G. Wolkowitcz.
États du Symbolique aujourd'hui, juin 2014, Éd. In Press, dirigé par M. G. Wolkowicz.
Figures de la cruauté, mai 2016, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Le sujet face au réel et dans la transmission, 2017, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Si c'était Jérusalem, février 2018, Éd. In Press, sous la direction de M. G. Wolkowicz.
Une France Soumise, sous la direction de G. Bensoussan, Préface d'E. Badinter, Albin Michel, 2017.
Le Nouvel Antisémitisme en France, Préface d'E. de Fontenay, avec P. Val, P. Bruckner, G. Bensoussan, J.-P. Winter, etc., Albin Michel, 2018.
Direction d'ouvrage et préface
La Responsabilité, Éd. Autrement, Collection "Morales", 1994.
Travaux sur la musique
Publiés sur le site "l'interprète-musicien", sous la direction de R. Stricker.

François VILLA : Psyché anarchiste, psyché totalitaire ?
La pulsion peut s'avérer possiblement, comme l'envisage N. Zaltzman, porteuse d'une tendance anarchiste qui révèle la participation de la pulsion de mort à la vitalité de la vie psychique. Cela ne nous permet pas d'en déduire que cette dimension anarchiste caractérise la psyché et nous devrons envisager la tendance totalitaire qui œuvre aussi dans la psyché. Au-delà du caractère péremptoire de ces affirmations, notre projet est de les soumettre à la question et à la discussion.

François Villa est professeur d'université (psychopathologie psychanalytique), université de Paris. Il est co-porteur du programme interdisciplinaire La personne en médecine et co-porteur du LabEx Who Am I ?. Il est psychanalyste, membre de l'Association Psychanalytique de France et de l'Association Psychanalytique internationale.
Publications
La Puissance du vieillir, Paris, Le fil rouge, Paris, PUF, 2010.
Le caractère dans la pensée freudienne, Paris, Hors collection, Paris, PUF, 2009.
"Identité de perception, identité de pensée et tentation totalitaire", in Wolkowicz M. G. (éd), Tensions et défis éthiques dans le monde contemporain, Paris, Les éditions des Rosiers, 2013, 493-512.
"Au cœur du rêve, la horde", Penser/rêver, 2009, n°15, "Toute-puissance", Éd. de l'Olivier, 41-60.
"La psychanalyse a-t-elle les moyens de penser le mal ? À propos de L'esprit du mal de Nathalie Zaltzman", L'évolution psychiatrique, 2009, 74 (2), Elsevier, 314-324.
Avec Eva Weil
"Lettre à Nathalie… absente", in Lévy G. et coll., L'esprit d'insoumission - Réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, Paris, Campagne Première, 2011.
"The spirit of evil. By Nathalie Zaltzman", Paris, Éditions de l'Olivier, 'penser/rêver', 2007. 109 pp., International Journal of Psychoanalysis, 2010, 91, 3, June, 667–674. doi: 10.1111/j.1745-8315.2010.315(4).x.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


DUMAS AMOUREUX :

FORMES ET IMAGINAIRES DE L'ÉROS DUMASIEN


DU LUNDI 19 AOÛT (19 H) AU LUNDI 26 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Julie ANSELMINI, Claude SCHOPP


ARGUMENT :

L'Éros proprement amoureux de Dumas, qui le poussa à accumuler sa vie durant conquêtes et maîtresses, est la figure emblématique d'une énergie vitale et d'un désir de littérature et d'action qui n'a pas, en tant que tel, fait l'objet d'une suffisante attention.

Ce colloque — le premier qui, à la veille des cent cinquante ans de la mort de l'écrivain, le fera entrer à Cerisy — vise ainsi à explorer l'Éros dumasien dans ses divers aspects et ses multiples enjeux, selon trois directions privilégiées. D'abord, le désir amoureux et érotique, sa représentation, sa productivité et sa portée dans les différents genres illustrés par Dumas (théâtre, romans, contes, récits de voyages, autobiographie, causeries, etc.). Ensuite, et plus largement, le désir comme origine et foyer de la création dumasienne, et tel qu'il permet d'en comprendre la fécondité, la variété, mais aussi les modes d'énonciation et de réception. Enfin, les empreintes du désir chez les descendants (biologiques et littéraires) de Dumas; comment les motifs sentimentaux et l'érotisme façonnent l'imaginaire dumasien, manifesté et fantasmé par les réécritures, les adaptations ou les suites de ses œuvres (comme le D'Artagnan amoureux de Roger Nimier, auquel le titre du colloque adresse un clin d'œil).

Cette rencontre, qui réunira les meilleurs spécialistes du sujet, s'ouvrira à tous les lecteurs amoureux de Dumas.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 19 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 20 août
Matin
AUX ORIGINES
Julie ANSELMINI & Claude SCHOPP : Introduction
Claude SCHOPP : Les deux amours d'Alexandre Dumas

Après-midi
L'AMOUR EN VOYAGE
Nathalie SOLOMON : Impressions de voyage et sentiment amoureux : "J'en ferai un volume"
Héléna DEMIRDJIAN : Naples et Dumas : un cheminement amoureux

Soirée
Samantha CARETTI : De l'enthousiasme chez les romantiques et Dumas


Mercredi 21 août
Matin
ÉROS ET FABRIQUE DU SUCCÈS
Karl AKIKI : 5 Shades of Dumas
Sandrine CARVALHOSA : La fabrique médiatique du désir d'auteur : le cas d'Alexandre Dumas

Après-midi
DÉTERMINATIONS ET SUBVERSION DU DÉSIR
Daniel DESORMEAUX : L'amour nègre chez Alexandre Dumas
Estelle BÉDÉE : Érotisme dumasien : entre conformisme et révolution(s)

Soirée
"De l'amour chez Dumas", lectures par Philippe MÜLLER & Vincent VERNILLAT [Compagnie PMVV le grain de sable]


Jeudi 22 août
Matin
FOLIES AMOUREUSES
Julie ANSELMINI : Dumas, écrivain de l'amour fou
Valery RION : Aimer la mort, aimer Méduse : l'éros dumasien dans les récits fantastiques

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 23 août
Matin
ÉROS ET HISTOIRE (I)
Maxime PRÉVOST : Le Désir séculaire : les XVIe et XVIIe siècles contrastés de Dumas
Lise DUMASY : L'Amour, la Mort et le Destin au prisme du roman historique dumasien

Après-midi
ÉROS ET HISTOIRE (II)
Àngels SANTA : Le sentiment amoureux dans Mémoires d'un médecin : l'exemple de La Comtesse de Charny
Isabelle SAFA : Éros et Clio : l'amour comme principe de production de l'histoire
Philippe CHANIAL : Eros, Agapè et politique : l'amour comme utopie chez Alexandre Dumas


Samedi 24 août
Matin
AMOURS DE THÉÂTRE
Christine PRÉVOST : Viol et subornation dans les drames historiques et modernes de Dumas : entre ressort mélodramatique et métaphore du pouvoir
Anne-Marie CALLET-BIANCO : Le mariage et l'amour dans les comédies de Dumas [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
AMOURS ET AMITIÉS DE LÉGENDE
Edith PERRY : La Reine Margot : l'amour à outrance. D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau
Giulio TATASCIORE : Le brigand amoureux : une figure de l'imaginaire dumasien
Maria Lucia DIAS MENDÈS : "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux !" : Dumas et l'amour fraternel

Soirée
D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau [Projection]


Dimanche 25 août
Matin
ÉROS EN REPRÉSENTATION
Dominique de FONT-RÉAULX : Décors pour un bal masqué, désirs de la représentation
Steffie VAN NESTE : "Voir sans être vu". Amour et curiosité dans l'œuvre romanesque d'Alexandre Dumas

Après-midi
DUMAS ET LES SIENS
Marianne SCHOPP : L'amour paternel chez Dumas
Michel BRIX : À propos de Jenny Colon. Dumas et les amours de Nerval
Marc DAMBRE : Roger Nimier chez Dumas : amours de lecture, erreurs de l'amour


Lundi 26 août
Matin
Conclusions et clôture du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Karl AKIKI : 5 Shades of Dumas
Le propos de cette communication détourne le titre d'un célèbre bestseller transmédia de notre époque (50 Shades of Grey, E. L. James). À l'instar de ce roman qui explore les strates insoupçonnées du désir, nous reviendrons sur l'auteur sulfureux que fut Dumas et sur les nuances (shades) qu'il propose pour contrer le "code de la conjugalité". Nous nous proposons de démontrer comment le désir constitue, au niveau de l'architexte, le moteur des actions, le destinateur des quêtes des personnages. Les couches intertextuelles suivantes vont s'effriter : le triangle mimétique qui permet aux relations de s'alimenter, l'homosexualité masculine et féminine qui accompagne l'évolution des actants, l'importance du travestissement et de la logique carnavalesque, les fantasmes les plus tus et qui sont livrés au grand jour (sadomasochisme, nécrophilie, inceste et autres rapports que Dumas explore), le retour aux mythes qui interrogent le désir humain (Ulysse et Pénélope, Orphée et Eurydice, Pyrame et Thisbée). Cette évolution questionnera constamment le pôle de la réception pour lequel la sexualité est un incubateur de succès. Elle permettra de comprendre la popularité de l'œuvre d'un auteur qui fait couler encore beaucoup d'encre et de pellicule.

Bibliographie
Akiki Karl, La recette du roman populaire, façon Alexandre Dumas, thèse soutenue en avril 2013 à Paris 3-Sorbonne nouvelle [en ligne].
Akiki Karl, Dumas aux frontières du fantastique, Mémoire de Master, Beyrouth, Université Saint-Joseph, 2006.
Fernandez Dominique, Les douze muses d'Alexandre Dumas, Paris, Éditions Grasset, 1999.
Revue de la Bibliothèque nationale de France, Dossier "Alexandre Dumas", n°11, octobre 2002.

Julie ANSELMINI : Dumas, écrivain de l'amour fou
Comme le rêve, l'amour ouvre un univers à part, délicieux ou terrible. Il n'est pas seulement un indispensable ressort romanesque : investi d'une dimension magique, il s'avère capable d'abolir les barrières entre les êtres, mais aussi de détruire leur raison et de les faire basculer dans l'Autre Monde lorsqu'il s'agit d'un amour extrême. Dans Olympe de Clèves (1852), "tomber fou amoureux" prend ainsi un sens littéral : amoureux éperdu de l'éblouissante Olympe, Bannière est enfermé à l'asile de Charenton; à sa mort, sa maîtresse, à son tour, tombe foudroyée de malheur et d'amour. Nous examinerons comment, bien avant les surréalistes, Dumas prend au sérieux l'amour fou, forme de sublime où se mêlent indissociablement le merveilleux et l'effroi, l'intensité et le risque.

Ancienne élève de l'ENS Paris, Julie Anselmini est maître de conférences à l'université de Caen Normandie. Spécialiste de Dumas père, ses travaux portent aussi sur la critique des écrivains du XIXe siècle. Elle a codirigé en 2016 à Cerisy avec Fabienne Bercegol et Mariane Bury le colloque "Portraits dans la littérature : de Gustave Flaubert à Marcel Proust" (publié en 2018 aux Éditions Classiques Garnier, collection "Cerisy-Littérature").

Estelle BÉDÉE : Érotisme dumasien : entre conformisme et révolution(s)
L'analyse consiste en une observation de la tension permanente entre Eros et Thanatos que Dumas exerce lorsqu'il s'agit d'écrire le désir. Le texte romanesque, travaillé par la frustration, oscille entre érotisme suggéré, "raisonnable" si l'on peut dire, conforme aux mœurs de son époque — Dumas se présente lui-même comme "l'homme religieux par excellence" dans sa Préface de La Comtesse de Charny — et un déchaînement de l'imaginaire, où la volonté de divertir prend le pas sur celle d'instruire (fonction qu'il attribue au roman populaire en général et à son œuvre en particulier) et contribue donc à l'élaboration d'un érotisme plus transgressif, que les nombreuses adaptations et interprétations ont exploré de façon beaucoup plus explicite. Nous tenterons donc d'observer comment l'individualité de Dumas, son histoire et son identité (ou plutôt le morcellement de ses identités), anomalies au sein du paysage littéraire français du XIXe siècle, ont façonné, conjointement à une écriture romantique devenue presque caricaturale du genre, très "scolaire", un paysage érotique révolutionnaire et ludique.

Bibliographie
Mémoire sur La Représentation féminine chez La Comtesse de Ségur en 2009.
Mémoire sur La Représentation des classes en littérature et en littérature populaire : Les Mystères de Paris d'Eugène Sue en 2010.
Article pour la revue Le Pan Poétique des Muses : "La Comtesse de Ségur et l'hystérie", écrit en 2010, publié en 2015.
Compte-rendu du n°43 de la revue Autour de Vallès pour le site Belphégor en 2014.
Thèse de doctorat : L'insurrection dans le roman du XIXe siècle, de Prosper Mérimée à Lucien Descaves, soutenue en 2017.

Michel BRIX : À propos de Jenny Colon. Dumas et les amours de Nerval
Les amours du poète et de l'actrice constituent un des clichés du romantisme. Alexandre Dumas a évoqué ce thème dans ses Nouveaux mémoires (1866), à propos de Gérard de Nerval. Celui-ci avait fait état, dans Sylvie (1853), de la passion qu'il aurait nourrie pour une actrice qu'il nomme Aurélie et dont le modèle est sans doute Jenny Colon. De nombreux proches de Nerval ont contribué, avant et après Sylvie, à représenter Gérard en soupirant de Jenny Colon. Dans cette perspective, il est intéressant de relire les pages des Nouveaux mémoires, qui donnent à Dumas, dans cette affaire, un rôle essentiel de confident, d'intermédiaire, voire d'amant en titre.

Bibliographie
A. Dumas, Sur Gérard de Nerval. Nouveaux mémoires, Éd. C. Schopp, Bruxelles, Complexe / coll. "Le Regard littéraire", 1990.
G. de Nerval, Œuvres complètes, éd. dirigée par J. Guillaume et C. Pichois, Paris, Gallimard / "Bibliothèque de la Pléiade", 3 tomes, 1984-1993.
C. Pichois et M. Brix, Gérard de Nerval, Paris, Fayard, 1995.
C. Schopp, Alexandre Dumas, le génie de la vie, 2e éd., Paris, Fayard, 1997.

Anne-Marie CALLET-BIANCO : Le mariage et l'amour dans les comédies de Dumas
S'il a peint l'amour sous un angle tragique dans ses romans et ses drames, Dumas l'a aussi abordé sur le mode léger dans ses comédies, en l'associant, comme Molière, au mariage, conclu in fine. D'autres héritages se laissent percevoir, comme celui de Marivaux, qui décortique les sentiments et le langage des amants. À l'instar de ses contemporains (Scribe, Labiche), mais avec des choix dramatiques différents, Dumas se pose en observateur lucide et souriant des mœurs de son époque. On s'intéressera à l'usage qu'il fait de la distance chronologique dans les "grandes" comédies pour évoquer des questions de son époque, comme les rapports entre les sexes et le mariage arrangé. Les petites comédies, qui s'apparentent aux Proverbes de Musset, reprennent ces motifs sur le mode burlesque, en exploitant un comique de situation et d'accumulation. Envers des grands drames romantiques, elles transposent leurs intrigues dans le climat heureux et sans conséquence du divertissement qui triomphe en conduisant inéluctablement les protagonistes vers le terminus du mariage.

Maître de conférences à l'université d'Angers, Anne-Marie Callet-Bianco a publié plusieurs romans de jeunesse de Dumas. Elle co-dirige avec Sylvain Ledda l'édition de son Théâtre complet aux éditions Garnier.
Publication
Callet-Bianco A.-M., Ledda. S. (dir.), Le Théâtre de Dumas père, entre héritage et renouvellement, PUR, 2018.

Samantha CARETTI : De l'enthousiasme chez les romantiques et Dumas
Si l'histoire littéraire du XIXe siècle a retenu la notion de mélancolie pour caractériser la production et la sensibilité romantiques, l'enthousiasme, notion héritière d'une longue tradition philosophique et littéraire, semble avoir défini de façon privilégiée le premier romantisme dans ses champs d'étude les plus divers. Mouvement de l'Histoire, il donne une nouvelle vigueur à l'engagement politique; inspiration divine, il fait advenir le sacre de l'écrivain et redéfinit l'acte de création artistique; et manifestation du Dieu en nous, il ramène la spiritualité au cœur du monde, de l'homme, mais aussi du langage. Nous examinerons donc comment l'enthousiasme incarne l'énergie autour de laquelle se rallient les premiers écrivains romantiques, mais aussi comment Alexandre Dumas se réapproprie cette notion en pleine gloire pour en faire une composante et une dynamique romanesques et dramatiques, autant qu'une poétique sensible dans la création et la réception de ses œuvres.

Doctorante contractuelle en littérature française du XIXe siècle sous la direction de Brigitte Diaz (LASLAR) à l'université de Caen Normandie, Samantha Caretti travaille sur les stratégies publicitaires de promotion de la littérature romantique en France. Elle a rédigé un mémoire de master de recherche portant sur la notion d'enthousiasme comme énergie du premier romantisme. Présidente de la Société des Amis de Custine, elle s'intéresse également à l'œuvre et à la correspondance d'Astolphe de Custine.

Sandrine CARVALHOSA : La fabrique médiatique du désir d'auteur : le cas d'Alexandre Dumas
Cette communication propose de montrer comment les textes journalistiques écrits par Alexandre Dumas et les textes rédigés par d'autres auteurs à son sujet ont construit une image de Dumas, un "corps textuel", que les lecteurs ont pu chercher à rencontrer, par écrit ou en chair et en os. Écrivain célèbre, Alexandre Dumas a joué un rôle actif dans sa propre médiatisation et dans la gestion de la relation avec ses lecteurs-admirateurs, créant et entretenant la fascination pour sa personne, le "désir d'auteur". Le cas d'Alexandre Dumas est à la fois singulier et emblématique : la séduction dumasienne offre en effet un témoignage éclairant sur le statut de l'homme de lettres au début de l'"ère médiatique" (selon le titre de l'ouvrage d'A. Vaillant et de M.-E. Thérenty).

Sandrine Carvalhosa est enseignante, docteure en littérature française, membre associée du RIRRA21. Ses recherches portent sur la presse au XIXe siècle, et sur l'écriture journalistique d'écrivains.
Elle a publié plusieurs articles portant sur le journalisme d'Alexandre Dumas et a contribué à l'édition des articles de critique dramatique d'Alexandre Dumas de 1836 à 1838 (Cahiers Alexandre Dumas, n°42, 2015).

Philippe CHANIAL : Eros, Agapè et politique : l'amour comme utopie chez Alexandre Dumas
Sous bien des aspects, l'amour fut la grande affaire des utopies et de la pensée socialiste du XIXe siècle. De la célébration, par Fourier, de la force subversive de l'Eros et du libre jeu des passions — ou, à l’inverse, de l'éloge proudhonien de la "suprême volupté" de l'Agapè propre à cette école de dévouement que constitue l'amour conjugal — à la sacralisation, chez les saint-simoniens (et jusqu'à Auguste Comte), du Couple comme unité politique primordiale et de la communion amoureuse comme principe de toute "œuvre sociale", le lien amoureux apparaît comme la matrice et l'horizon d'une société émancipée. Plus encore, en exaltant l'amour comme "le principal émancipateur du genre humain" (Leroux), ces utopies politiques et sociales ne sont-elles pas, fondamentalement, des utopies amoureuses ? Cette communication se propose d'explorer cette hypothèse en quelque sorte à rebours : non en étudiant ces fictions politiques pour y dévoiler la puissance d'Eros et d'Agapè, mais en interrogeant la force de la fiction romanesque à entrelacer ces deux utopies. L'analyse portera sur deux contemporains de ces prophètes d'un nouvel ordre amoureux : Alexandre Dumas père et, en contrepoint, George Sand; et quelques-unes de leurs œuvres : Joseph Balsamo (1846), Le comte de Monte Cristo (1844-46) et, surtout, Création et rédemption (1872) pour le premier, Le meunier d'Angibault (1845), Le péché de Monsieur Antoine (1845), La ville noire (1860), Nanon (1872) pour la seconde. Il s'agira notamment, à leur lecture, de déterminer dans quelle mesure, si littéraire et politique en reconfigurant le sensible produisent tous deux des fictions, les corps et les cœurs aimants de la poétique littéraire peuvent prétendre "faire politique" et laquelle : infra-, méta- ou contre-politique ?

Marc DAMBRE : Roger Nimier chez Dumas : amours de lecture, erreurs de l'amour
La trilogie des mousquetaires entre dès l'enfance dans l'univers de Roger Nimier (1925-1962) et y demeure jusqu'à ses derniers jours, quand il signe D'Artagnan amoureux ou Cinq ans avant. C'est alors par Dumas que le romancier retrouve, après neuf ans de silence, le plaisir de créer. Ce livre n'est pas, en effet, un simple pastiche. Le mot avait été employé dans les journaux, souvent à charge, alors que cette histoire d'amour entre le mousquetaire et la future Mme de Sévigné n'est pas seulement pour l'auteur une occasion de poursuivre la critique littéraire par d'autres moyens. Quand il préface Les Trois Mousquetaires en 1961, il y voyait une histoire de "mélancolie glacée" : intuition de la dimension inventive de son dernier livre. Autrement dit, dans D'Artagnan amoureux, fidélité à un certain Dumas et singularité de Nimier vont de pair.

Marc Dambre est professeur émérite de littérature française à la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, UMR 7172 Thalim.
Il a publié Roger Nimier hussard du demi-siècle en 1989 et rassemblé textes et inédits, de L'Élève d'Aristote (1981) et Journées de lecture II (1995) à la Correspondance avec Paul Morand (2015). Initiateur de nombreux colloques, il en a édité les actes, tels Roger Nimier quarante après "Le Hussard bleu" (1995) et Les Hussards (2000).

Héléna DEMIRDJIAN : Naples et Dumas : un cheminement amoureux
Écrit quelques années après son passage clandestin dans le Royaume des Deux Siciles, Le Corricolo, extraordinaire mélange de littérature et de vécu, permet de saisir Naples dans son bouillonnement et son Histoire. La ville semble tendre un miroir à la personnalité aventureuse et jouisseuse de l'écrivain, et c'est sans doute ce qui fait du Corricolo le plus beau des récits de voyage consacrés à Naples. Jean-Noël Schifano affirme : "À Naples, Dumas a vu Naples; Stendhal, de "bal charmant" en "bal charmant", n'y a presque vu que du Stendhal". Il semble que si Dumas a su si bien saisir l'essence de cette ville, c'est parce qu'elle lui ressemble. Bouillonnante, vivante, en perpétuel mouvement, peuplée de Napolitains rusés et habités par la quête du plaisir, la ville ressemble à l'ogre Dumas, jouisseur effréné et aventurier plein d'humour. L'écriture de Dumas, en perpétuel mouvement, variant d'un genre littéraire à l'autre, réalise le miracle littéraire de donner au lecteur l'impression qu'il monte à bord du corricolo, cet étrange véhicule tiré par des chevaux morts, fait pour accueillir un seul voyageur et s'offrant finalement à tous ceux qui le souhaitent, et qu'il visite Naples, secoué par les cahots de la route, emmené par le galop impétueux de chevaux en fin de compte bien vivants, saisi enfin par l’intense désir de l'auteur.

Héléna Demirdjian, professeur certifiée de Lettres Modernes, prépare sous la direction de Corinne Saminadayar-Perrin une thèse intitulée : "Sociétés secrètes et collectivité nationale dans le roman historique au XIXe siècle, Dumas, Raffi, Scott".
Elle a codirigé avec Annick Asso et Patrick Louvier l'ouvrage Exprimer le génocide des Arméniens, Connaissances, arts, engagements, paru aux PUR en 2016. Elle est également l'auteur d’articles critiques, de traductions et d'un roman.

Daniel DESORMEAUX : L'amour nègre chez Alexandre Dumas
Nous croyons déceler une forme d'amour nègre dans l'œuvre romanesque de Dumas, c'est-à-dire un amour qui relèverait des fantasmes aristocratiques de la "race" et d'une confrontation refoulée entre des âmes inférieures et supérieures. Cet amour nègre prendrait racine dans une obscure volonté de jouissance d'un orgueil exalté qui déborderait dans l'apologie de la domination, dans l'idée de transgression des désirs interdits et surtout dans l'instinct de vengeance inavouable. Disons que cet amour nègre, profondément antisocial et antidonjuanesque, est incapable de freiner sa lente descente dans un gouffre quasi baudelairien. Pour avancer dans mon hypothèse, je parlerai d'opposition entre roman et poésie d'amour, de monstruosité amoureuse, de bête, d'esclave, un peu, peut-être, de miscégénation ou de métissage dans la science coloniale. Si l'on respecte la nomenclature raciale dans les colonies avant 1848, Alexandre Dumas père n'est pas un "mulâtre" et encore moins un "nègre". Mais alors, qu'est-ce qu'un nègre au milieu du XIXe siècle dans les milieux scientifiques ? Personne ne sait vraiment, c'est en vain que la Société d'anthropologie de Paris, fondée en 1859 par Paul Broca, cherchera à éclaircir ce mystère en étiquetant un spécimen vivant, Alexandre Dumas, même si l'intéressé a beau se défendre. Qu'est-ce qu'un nègre dans les milieux littéraires parisiens où Dumas était admis ? Une kyrielle de fictions éloignées de la réalité. Gustave Flaubert rentre ceci dans son Dictionnaire des idées reçues : "NÈGRES : S'étonner que leur salive soit blanche, et de ce qu'ils parlent français". Oublions Mirecourt. Après tout, Charles Baudelaire (l'idolâtre des femmes créoles, poète énervé d'amour, exote très ouvert à une négritude amoureuse avant la lettre, lecteur bienveillant des romans et du salon de 1859 de Dumas) voyait sans méchanceté toujours en lui un nègre extravagant et naïf. D'ailleurs, qui des deux, Baudelaire ou Dumas, est le plus nègre et le plus amoureux ? En fin de compte nous nous appuierons notamment sur toute la série "Mémoires d'un médecin", et mise en parallèle avec Georges (1843), sans oublier l'Ingénu (1854), pour montrer comment les nègres amoureux chez Dumas peuvent être classés selon deux grands critères : bêtes amoureuses et bêtes noires. L'a-t-on déjà remarqué ? Dès qu'on parle des bêtes noires, l'idée d’accouplement hors-nature n'est pas loin…

Daniel Desormeaux est professeur des littératures française, antillaise et comparée à l'université de Chicago.
Publication
Alexandre Dumas, fabrique d'immortalité, Paris, Classiques Garnier, 2014.

Maria Lucia DIAS MENDÈS : "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux !" : Dumas et l'amour fraternel
Homme amoureux de la vie, Dumas a particulièrement cultivé l'amour fraternel. La fraternité a toujours été présente dans sa vie autant que comme thème de ses œuvres (on songe à la plus célèbre d'entre elles, liant Athos, Porthos, Aramis et D'Artagnan), dans sa vision du mouvement romantique et dans ses relations personnelles. Dans cette communication, il sera question de la manière dont Dumas a compris et démontré l’amitié envers ses compagnons du romantisme et, surtout, envers Victor Hugo, avec qui sa relation a duré trente-cinq années, entre allées et venues, séparations et rapprochements.

Lise DUMASY : L'Amour, la Mort et le Destin au prisme du roman historique dumasien
Je choisis de prendre pour hypothèse que la trame historique du roman dumasien n'est pas étrangère au déroulement et à la conclusion — heureuse ou tragique — des amours de ses protagonistes, et vice versa. En tant qu'elles sont des entités fondamentalement prises dans les déterminations historiques, comme le sont tous les personnages de Dumas, les héros et les héroïnes ont, par les modalités de leurs relations amoureuses, quelque chose à nous dire de l'entrelacs que l'auteur tisse entre destinée individuelle et destin collectif, du combat que se livrent dans le cadre de l'Histoire, énergie vitale et pulsion de mort. Pour mettre à l'épreuve cette hypothèse, je choisis d'analyser le corpus des grands cycles romanesques qui explorent la période révolutionnaire et l'âge contemporain (de Dumas) : les deux grands cycles des Mémoires d'un médecin et de Création et Rédemption, portant tous deux sur la période révolutionnaire, qui encadrent, aussi bien dans le temps du récit que dans celui de leur rédaction, le massif contemporain des Mohicans de Paris. Je porterai une attention particulière aux relations de désir et de pouvoir qui lient — et délient — les couples amoureux des principaux protagonistes du roman, en lien avec leur position socio‐historique figurée et leur rôle dans le diégèse. J'essaierai d'en tirer quelques conclusions quant à la conception dumasienne de l'individu dans l'Histoire.

Auteure d'une thèse sur le roman‐feuilleton de l'époque romantique (1983) et d'une habilitation à diriger les recherches sur Modernité, roman, anthropologie culturelle (1992), Lise Dumasy‐Queffélec, professeure de littérature française à l'université Grenoble Alpes est une spécialiste du roman du XIXe siècle, particulièrement du roman‐feuilleton, sur lequel elle a publié plusieurs livres et de nombreux articles.
Publication
"Les Mohicans de Paris ou comment être romantique sous le Second Empire", in Entre presse et littérature : Le Mousquetaire, journal, sous la direction d'Alexandre Dumas, Pascal Durand et Sarah Mombert (dir.), Université de Liège, 2008.

Dominique de FONT-RÉAULX : Décors pour un bal masqué, désirs de la représentation
À peine deux ans après la mort du peintre en 1863, Alexandre Dumas dédie une courte biographie à Eugène Delacroix. L'artiste et l'écrivain ont été proches jusqu'à la fin des années 1830, avant que leurs relations ne se distendent. Dumas consacre plusieurs pages à un événement de 1833, évoquant l'organisation d'un bal masqué. Ayant eu la possibilité d'occuper provisoirement un appartement voisin du sien, il avait demandé à plusieurs de ses amis peintres — Eugène Delacroix, Louis Boulanger, Clément Boulanger, Tony et Alfred Johannot, Alexandre Decamps, Antoine Barye, Louis Godefroy Jadin, Célestin Nanteuil — de peindre les murs et le plafond pour offrir un décor digne de la soirée attendue. Les jeunes gens se mirent rapidement à la tâche. Delacroix fut le dernier à s'y consacrer mais y livra un chef-d'œuvre, la représentation du roi Rodrigue, un des derniers rois wisigoth d'Espagne (l'œuvre est aujourd'hui conservée à la Kunsthalle de Brême). La narration de ce moment, dont Dumas avait gardé le souvenir plus de trente ans après, constitue un des passages les plus vifs, les plus enlevés de la biographie. Y transparaissent à la fois le plaisir de la réunion des jeunes artistes s'affairant à sa demande, concevant un décor éphémère à son bal travesti, et la tension manifeste que Dumas avait fait naître, en créant une rivalité implicite entre les peintres. Dumas se montrait ici non seulement amateur de peinture mais animé d'un désir de la représentation, où se mêlaient affects et esthétique. En prenant ce court texte comme point de départ, mon intervention tentera d'analyser la manière dont la création picturale et la fréquentation de ses auteurs ont pu être pour Dumas une manière d'exalter son désir pour la représentation peinte.

Dominique de Font-Réaulx, conservateur général, est directrice de la Médiation et de la Programmation culturelle, musée du Louvre. Pendant près de six ans, la directrice du musée Eugène-Delacroix, elle a travaillé sur les écrits du peintre et édité, en 2018 chez Flammarion, ses manuscrits de jeunesse.
Son livre, Delacroix, la liberté d’être soi, a été publié en 2018 chez Cohen&Cohen.

Edith PERRY : La Reine Margot : l'amour à outrance. D'Alexandre Dumas à Patrice Chéreau
Dans le roman de Dumas, la passion amoureuse occupe une place non négligeable. Le lecteur ne cesse de craindre pour la Mole, pour Henri de Navarre, pour Margot car l'amour, dans la mesure où il est transgressif, les met en danger. Néanmoins, pour déjouer les pièges et les suspicions, les personnages mettent en jeu de nombreux talents.
En écho avec le massacre de la Saint Barthélémy et les scènes de chasse, l'Éros appelle l'outrance tant du point de vue esthétique que du point de vue éthique. La Mole devient le héros de l'hybris dans cette entreprise marquée par le dépassement de soi et la témérité. Sa mort est marquée par l'excès des souffrances infligées.
Notre projet consiste à mettre en relation le roman de Dumas et le film de P. Chéreau et à nous demander ce que le film fait au roman et plus particulièrement comment il traite la question de l'Éros.

Publications
"Justice : un roman placé sous le signe d'Hermès", in Hector Malot, la morale et le droit, études réunies par Francis Marcoin, Magellan & Cie, 2014.
"La faim du monde", in Le Pardaillan, revue de littératures populaires et cultures médiatiques, n°5, septembre 2018.

Maxime PRÉVOST : Le Désir séculaire : les XVIe et XVIIe siècles contrastés de Dumas
Alexandre Dumas est le grand romancier de l'échec. Échec héroïque, d'abord (les Mousquetaires ne parviennent pas plus à sauver Charles Ier que les Compagnons de Jéhu à opposer une rébellion ultimement efficace à la République), mais échec amoureux aussi : n'en déplaise à Roger Nimier, Athos est le seul mousquetaire amoureux et son amour se révèle maudit; comme par atavisme, le vicomte de Bragelonne courra à la perte par dépit amoureux. C'est que le Grand Siècle d'Alexandre Dumas n'est pas le XVIIe (qui serait plutôt celui de la déchéance, notamment amoureuse) mais bien le XVIe (l'admiration que porte Athos pour son ancêtre Enguerrand de La Fère est emblématique : "Nous sommes des nains, nous autres, à côté de ces hommes-là"), sur tous les plans dont celui de l'Éros. En effet, le passé qui inspire tout particulièrement Athos est le XVIe siècle, époque où, selon lui, l'idéal chevaleresque avait encore cours auprès de l'aristocratie, et où, suggère Dumas, il se trouvait encore des artistes pour magnifier et transfigurer ces exploits : Benvenuto Cellini, l'Arioste, le Tasse. Cette communication montrera que la magnification du XVIe siècle dans l'œuvre d'Alexandre Dumas n'est jamais aussi explicite qu'en ce qui a trait à l'Éros. Il y a bien désir séculaire chez Dumas, c'est-à-dire que le romancier crée une représentation contrastée de l'amour siècle par siècle. Si l'amour mène inexorablement à l'échec tant le comte de la Mole et Bussy d'Amboise qu'Athos et le vicomte de Bragelonne, le jeu semble du moins pour ces premiers en valoir la chandelle, alors que l'amour d'Athos pour Milady est tragique, et celui de Raoul pour Louise de la Vallière malavisé et dérisoire. Comment expliquer cette double représentation des forces du désir dans le cycle des Valois et celui des Mousquetaires ? Comment et pourquoi Dumas fait-il du XVIe siècle celui de l'Éros ? C'est à ces questions que nous tenterons d'apporter réponse.

Maxime Prévost est directeur du département de français de l’université d'Ottawa, il s'intéresse à la littérature romantique et aux mythologies modernes.
Publications
Rictus romantiques. Politiques du rire chez Victor Hugo, Presses de l'université de Montréal, 2002.
L'aventure extérieure. Alexandre Dumas mythographe et mythologue, Paris, Honoré Champion, 2018.

Valery RION : Aimer la mort, aimer Méduse : l'éros dumasien dans les récits fantastiques
Alexandre Dumas est aussi un "fantastiqueur", on a tendance à l'oublier. Dans ses récits fantastiques, Dumas met en scène des relations amoureuses de personnages masculins avec des femmes mortes. On retrouve cette thématique dans la nouvelle "Les Gentilshommes de la Sierra Morena". Dans La Femme au collier de velours et dans Les Mille et Un Fantômes, il met en scène des personnages féminins ayant subi une décollation, parvenant néanmoins à survivre. L'apparition de ces beautés d'échafaud participe de l'émergence de la beauté méduséenne qui s'incarne dans le cadre de la fiction lorsqu'un personnage féminin suscite chez un personnage masculin une forme de désir amoureux ou de fascination esthétique favorisés par une certaine proximité avec la mort.

Valery Rion est doctorant en littérature française du XIXe siècle à l'université de Neuchâtel en Suisse et enseigne le français et l'histoire au lycée cantonal de Porrentruy. Ses recherches portent essentiellement sur le pouvoir herméneutique du mythe de Méduse pour expliquer le bouleversement esthétique qui intervient pendant la période romantique avec l'émergence d'une beauté effrayante, liée à la mort. Auteur de différents articles sur Jules Verne, Georges Rodenbach, Théophile Gautier, il a remporté le prix de la publication 2017 de la society of dix-neuviémistes (SDN). Il est aussi l'auteur de la préface liminaire et de la postface des deux premiers volumes de la collection "Méduséenne" aux Éditions Otrante, notamment Colliers de velours. Parcours d'un récit vampirisé, anthologie qui regroupe toutes les versions de ce récit dont celle de Dumas.
http://www.valeryrion.ch

Isabelle SAFA
Agrégée de lettres modernes et docteur en littérature française, Isabelle Safa est membre associé du centre Jacques Seebacher (Paris-Diderot). Ses recherches portent sur le roman et le théâtre historique. Elle participe à l'édition du Théâtre complet d'Alexandre Dumas. Elle est secrétaire générale des Amis d'A. Dumas et trésorière du Comité de Liaison des Associations Dix-neuviémistes (CL19).

Àngels SANTA : Le sentiment amoureux dans Mémoires d'un médecin : l'exemple de La Comtesse de Charny
Ce roman de Dumas sur la Révolution Française est en même temps une excuse pour réfléchir sur le sentiment amoureux. Comme beaucoup de ses contemporains, Dumas va nous donner de Marie-Antoinette un portrait plus ou moins ressemblant. Les voiles de la fiction l'autorisent à faire davantage d'écarts que ne pouvait s'en permettre Lamartine dans son Histoire des Girondins. Dans La Comtesse de Charny, Marie-Antoinette est confrontée au sentiment amoureux; d'un côté, l'amant de cœur représenté par le duc de Charny — qui reproduit d'une certaine manière le comte de Fersen — et, de l'autre côté, le sentiment de l'amitié — représenté par Andrée de Taverney — qui rappelle la princesse de Lamballe. Par cette intrigue, le cœur de la reine face au sentiment est analysé en détail et met en valeur sa personnalité profonde. En même temps Dumas va bâtir un roman fleur bleue entre Charny et Andrée en nous offrant un magnifique exemple de l'amour-passion.

Àngels Santa est professeure émérite de littérature française à l'université de Lleida en Catalogne (Espagne). Elle appartient à un groupe de recherche sur la Littérature populaire française et la culture médiatique. Sa recherche porte aussi sur l'écriture féminine et autobiographique t sur la littérature comparée (française-espagnole-catalane). Elle a organisé en 2002 à l'université de Lleida le colloque international : "Alexandre Dumas et Victor Hugo. Voyage des textes et textes du voyage".
Publications
"Les Trois mousquetaires, texte inspirateur de El Club Dumas de Arturo Pérez Reverte", in Cent cinquante ans après, Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, Fernande Bassan & Claude Schopp (éds.), Champflour, Marly-le Roi, 1995.
"Le Robespierre d'Alexandre Dumas", in Images de Robespierre, Jean Ehrard (éd.), Vivarium et Instituto Italiano per gli studi filosofici, Napoli, 1996.
"Quelques considérations sur la réception d'Alexandre Dumas père en Espagne", in Œuvres et Critiques, 1996, Tübingen.
"Éléments autobiographique dans Une Aventure d'Amour", in Alexandre Dumas père, une façon d'être soi, Universitat de Valencia, Valencia, 1997, Dolores Jiménez & Elena Real (éds.).
"Le regard d'autrui : Alexandre Dumas et Mariano José de Larra", in Dramaturgies romantiques, Georges Zaragoza (éd.), Éditions Universitaires de Dijon, 1999.
"Le rôle de l'auberge dans la littérature populaire : Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas et Les Pardaillan de Michel Zévaco", in Lieux d'hospitalité, hospices, hôpital, hostellerie, Alain Montandon (éd.), Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2001.
"Mémoires d'un médecin, de l'histoire à la fiction", in Dumas, une lecture de l'histoire, Michel Arrous (éd.), Maisonneuve&Larose, Paris, 2003.
"Jules Vallès et les écrivains populaires : Eugène Sue, Alexandre Dumas et Paul Féval", in Autour de Jules Vallès, Revue de lectures et d'études valésiennes, nº33, Saint-Etienne, 2003-2004.
Alexandre Dumas y Victor Hugo. Viaje de los textos y textos del viaje, Francisco Lafarga y Angels Santa (eds.), Pagès editors, Lleida, 2006.
"Dumas gothique, poétique de la demeure", in Les vies parallèles d'Alexandre Dumas, textes réunis par Charles Grivel, Revue des Sciences Humaines, nº290, Septentrion, Lille, 2008.

Claude SCHOPP : Les deux amours d'Alexandre Dumas
Dans une lettre à Louis Perrée, imprimée dans Le Siècle (22 décembre 1849), Dumas affirme : "J'ai deux religions : Dieu et l'art. J'ai eu deux amours : ma mère, mon pays". Laissant de côté Dieu et art, principes immortels que Dumas reconnaît être ses religions, nous nous attacherons à analyser les manifestations, dans son œuvre, de ce qu'il déclare être ses amours. Mère et patrie semblent bien être des figures tutélaires, figures sentimentales qui, contrairement à l'art et à Dieu, sont soumises à la fragilité. On pourra souligner l'opposition entre religions et amours en extrayant les textes déchirants relatifs à la mort de la mère ou ceux révélant les dangers mortels qui menacent la patrie.

Claude Schopp est éditeur de nombreuses œuvres de Dumas et auteur de plusieurs travaux biographiques touchant Dumas et son entourage.

Marianne SCHOPP : L'amour paternel chez Dumas
Si les relations de Dumas avec son fils sont maintenant bien connues, montrant un amour inconditionnel et passionné de la part du père, même s'il y eut quelques brouilles, jamais sérieuses ni de longue durée, les relations avec sa fille Marie, moins connues, sont ambiguës, faites de ruptures et de réconciliations, compliquées parce que c'était une femme. Nous étudierons à travers la correspondance que Dumas échange avec l'une et l'autre les sentiments qu'il y exprime, faits d'élan débridés mais aussi d'insatisfaction.

Marianne Schopp est l'auteur d'une biographie : Dumas fils ou l'anti-Œdipe (en collaboration avec Claude Schopp).

Nathalie SOLOMON : Impressions de voyage et sentiment amoureux : "J'en ferai un volume"
Les voyages de Dumas, alternant anecdotes historiques et péripéties, accordent une grande importance à la personne du voyageur: ses mésaventures sérieuses ou cocasses, les périls réels dont il réchappe sont omniprésents dans ces pages retentissantes et débridées. Semblent manquer cependant l'expression du désir, l'esquisse d'aventures amoureuses d'un Gautier en Espagne ou à Constantinople. Où sont les femmes dans les voyages de Dumas ? Enveloppées dans la bonne humeur généralisée, sont-elles oubliées ? Le sentiment amoureux absent de ces pages ? C'est négliger la silhouette de Pauline en Suisse, ou l'évocation discrète des amours de cette Tchervelonaise qui donna bien des sujets de chagrin à son mari dans le Caucase. La discrétion même de l'évocation mérite qu'on se penche sur la question, justement parce qu'elle semble peu caractéristique de la manière dumasienne. Quand le voyage devient (presque) roman, alors Dumas se rêve (peut-être) amoureux…

Nathalie Solomon est professeur de littérature française du XIXe siècle à l'université de Perpignan. Son intérêt la porte vers le récit de l'époque romantique, tout particulièrement Balzac et le récit de voyage. Elle travaille sur les questions de dysfonctionnement narratif, sur la question du possible, sur les rapports entre potin et littérature.

Giulio TATASCIORE : Le brigand amoureux : une figure de l'imaginaire dumasien
Dans l'épisode romain du Comte de Monte-Cristo, le brigand Carlini tue sa bien-aimée pour qu'elle ne serve pas d'amusement collectif à ses camarades de la bande. Quant au berger Luigi Vampa, il devient brigand pour impressionner et défendre la belle Teresa. La dimension érotique joue un rôle important dans la construction d'un personnage "type" romantique, le "brigand italien", auquel Dumas confie une très grande partie de l'action et de la morale du roman. Le brigand amoureux est aussi une figure récurrente de l'imaginaire dumasien, si l'on pense notamment à Pauline ou bien à Pascal Bruno. Mise en scène de l'amour fou, l'érotisme déviant est aussi une clé d'accès aux systèmes culturels de représentation du crime dont Dumas devient en même temps récepteur, artisan et divulgateur. Notre communication vise donc à présenter une réflexion sur la genèse et les significations mythopoïétiques, ethnographiques et politiques du brigand dumasien.

Giulio Tatasciore, chercheur en Histoire moderne à l'École Normale Supérieure de Pise (Italie), a obtenu en 2017 son doctorat en Histoire de l'Europe à l'université de Teramo (Italie), en cotutelle l'université Paris Diderot-Paris 7.
Publications
2017, "La fabbrica del criminale. Alexandre Dumas e le rappresentazioni del brigantaggio meridionale tra letteratura e politica", Società e storia, 156.
2015, "Rappresentare il crimine. Strategie politiche e immaginario letterario nella repressione del brigantaggio (1860-1870)", Meridiana. Rivista di storia e scienze sociali, 84.
2014, "Per una storia culturale del crimine. Alcuni recenti studi francesi", Storica, 60.
2013, "Il banditismo d'onore corso nell'immaginario di viaggio francese (1815-1915)", Diacronie. Studi di storia contemporanea, 15/3.

Steffie VAN NESTE : "Voir sans être vu". Amour et curiosité dans l'œuvre romanesque d'Alexandre Dumas
Dans l'univers romanesque de Dumas, la figure du curieux se décline selon plusieurs modalités : elle prend la forme du savant, du collectionneur ou bien du voyeur. Le voyeur, qui se trouve souvent à la Cour (Chicot, d'Artagnan), est très présent dans les scènes amoureuses peintes par Dumas. Se cachant derrière une haie, l'amoureux dumasien observe l'objet de son désir sans être vu lui-même. Ce voyeurisme est fondé soit sur la jalousie (le Comte de Monsoreau qui se cache pour espionner Diane de Méridor et son amant Bussy, chapitre intitulé "les Guetteurs") soit sur le désir érotique (le Comte de Charny qui s'installe dans une petite maison à Versailles pour contempler de loin la Reine). Dumas souligne en même temps les dangers de cette indiscrète curiosité : dans Le Vicomte de Bragelonne (voir chap. CXV, CXXX et CXXXI), Louis XIV est ainsi "puni de sa curiosité peu digne de son rang" (chap. CXVIII) après avoir espionné la Vallière, qui "se croyant seule avec deux amies, leur a fait confidence de sa passion pour le roi" (chap. CXVII). Ces occurrences de voyeurisme dans l'œuvre dumasienne sont d'autant plus significatives si l'on songe au fait que l'acte de regarder par le trou d'une serrure a fondé au XIXe siècle "toute une jurisprudence de la "curiosité malsaine"" (Cochoy 2011, p. 244 ; voir Iacub 2008). Cette communication vise à étudier le rapport étroit entre amour, curiosité et (in)discrétion dans l'œuvre romanesque de Dumas, tout en soulignant les tensions entre espace privé et espace public.

Steffie Van Neste, ATER et doctorante à l'université de Gand, prépare un doctorat sur la curiosité dans l'œuvre d'Alexandre Dumas père.​
Publications
Steffie Van Neste, "The Intersection of the Secular and the Sacred in Un Cas de conscience by Alexandre Dumas Père", in M HRA WORKING PAPERS IN THE HUMANITIES 13, éd. Daisy Gudmunsen & Claudia Dellacasa, 2018.
Steffie Van Neste, ""Qu'est-ce que c'est que l'amour ?". Curiosité, amour et monstruosité chez Stendhal", in Néophilologus, 101.4, 2017, p. 513–522.


DE L'AMOUR CHEZ DUMAS

Textes d’Alexandre Dumas

Compagnie PMVV le grain de sable > Lecture > Création

Alexandre Dumas père vivait ses aventures amoureuses au grand jour, sans s'encombrer des commérages ou d'une culpabilité de mauvais aloi. De ses premières amours avec une certaine Aglaé aux plaisirs parfois tarifés de sa fin de vie, l'annuaire de ses conquêtes impressionne le plus blasé. Dans son œuvre, il a créé des héroïnes libres et magnifiques, les blondes amoureuses et voluptueuses, les brunes plus dangereuses, les femmes fragiles et les maîtresses-femmes. C'est ainsi que les motifs sentimentaux et l'érotisme façonnent l'imaginaire dumasien.

Choix des textes et lecture : Philippe Müller, Vincent Vernillat. Avec l'aide de Julie Anselmini.

Sites : www.rencontresdete.fr // www.legraindesable.net

Rencontres d'été théâtre & lecture en Normandie 2019


BIBLIOGRAPHIE :

• ANSELMINI Julie, Le Roman d'Alexandre Dumas père ou la Réinvention du merveilleux, Genève, Droz, 2010.
• ANSELMINI Julie (dir.), Dumas critique, Limoges, PULIM, 2013.
• DECAUX Alain, Dictionnaire amoureux d'Alexandre Dumas, Plon, 2010.
• DESORMEAUX Daniel, Alexandre Dumas, fabrique d'immortalité, Garnier, 2014.
• NIMIER Roger, D'Artagnan amoureux, Gallimard, 1962.
• PREVOST Maxime, Alexandre Dumas mythographe et mythologue. L'aventure extérieure, Champion, 2018.
Revue des Sciences Humaines, n°2/2008 : Les Vies parallèles d'Alexandre Dumas, C. Grivel (dir.).
• SCHOPP Claude, Alexandre Dumas. Le génie de la vie, Fayard, 1997.
• SCHOPP Claude, Dictionnaire Dumas, CNRS Éditions, 2010.
• SCHOPP Claude & LEDDA Sylvain, Les Dumas. Bâtards magnifiques, Vuibert, 2018.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


JEAN BAUDRILLARD, L'INTELLIGENCE DU TEMPS QUI VIENT


DU VENDREDI 9 AOÛT (19 H) AU VENDREDI 16 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Françoise GAILLARD, François L'YVONNET


ARGUMENT :

Pour comprendre notre monde dont sa lucidité a anticipé l'avènement, que ce soit sur la question du terrorisme, de la disparition du réel sous l'effet d'une virtualisation galopante, du passage au-delà du vrai et du faux, il est plus que jamais nécessaire de lire ou de relire l'œuvre de Jean Baudrillard.

Notre entrée dans l'univers numérisé et de la réalité augmentée confirme en effet les intuitions quasi prophétiques développées dès 1976 dans L'échange symbolique et la mort. Et pourtant Jean Baudrillard n'est pas un auteur de science fiction. C'est un philosophe, un sociologue, un écrivain doublé d'un photographe.

Si sa pensée présente un caractère prédictif et anticipe le devenir, c'est qu'elle pousse la logique des processus jusqu'à leur point extrême.

Jean Baudrillard, n'est plus là pour analyser notre monde. Mais il l'a déjà fait. Et leur surprenante capacité d'anticipation fait de ses écrits, parfois mal compris à l'époque en raison de leur temps d'avance, des références aujourd'hui incontournables pour les jeunes et moins jeunes chercheurs, philosophes, spécialistes de l'image, théoriciens de la communication, penseurs du numérique, artistes ou encore cinéastes, en France comme à l'étranger. Tous se trouvent donc conviés à participer à cette semaine qui vise, en relisant les travaux de Jean Baudrillard, à mieux comprendre le monde qui vient.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 9 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Samedi 10 août
Matin
Discussion autour du film Traverses d'Edgar Morin et de l'enregistrement audio de Répliques : Baudrillard - Finkelkraut
Interventions et témoignages de Françoise GAILLARD, Marc GUILLAUME et François L'YVONNET : "Baudrillard pataphysicien" - "De la revue Utopie à Traverses"

Après-midi
Françoise GAILLARD : Notre monde est-il devenu baudrillardien ?
Benoît HEILBRUNN : Jean Baudrillard, la consommation ou la subversion du sens


Dimanche 11 août
Matin
Flavien ENONGOUE : Digression sur le migrant. Approche spectrale de l'altérité
Isabelle RIEUSSET-LEMARIÉ : Sémiologie des illusions transcendantales : un art furtif de la critique

Après-midi
Marc GUILLAUME : De quelques opérateurs à l'œuvre dans la pensée de Jean Baudrillard - Présentation de l'Association Cool Memories
Clara SCHMELCK : Baudrillard penseur de l'hyper-lien


Lundi 12 août
Matin
Edouard SCHAELCHLI : Baudrillard-Ellul, le dialogue impossible
Emmanuelle FANTIN : Faudrait-il prendre le hasard au sérieux ? Les ventouses du destin
Camille ZÉHENNE : La réversibilité de la traverse

Après-midi
Didier VIVIEN : Arthur Baudrillard, photographies et déserts (paysans) !
Pierre-Ulysse BARRANQUE : Baudrillard et Benjamin

Soirée
Philippe AUBERT : Rage d'exister


Mardi 13 août
Matin
Jean-Louis VIOLEAU : Baudrillard et l'architecture (le monstre)
Jean-Philippe DOMECQ : Baudrillard et l'art : le "contemporain" pouvait-il faire critère ?

Après-midi
DÉTENTE


Mercredi 14 août
Matin
Vincent CHANSON : Métro-hyperréel : Baudrillard à New York
Jean-Baptiste THORET : Baudrillard et le cinéma américain

Après-midi
Nicolas POIRIER : Baudrillard et Gombrowicz : les déserts américains et l'exil argentin comme opérateurs de distanciation critique
Didier LAMAISON : Jean Baudrillard et la mort de la mort


Jeudi 15 août
Matin
François L'YVONNET : Entrer dans la pensée de Jean Baudrillard [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Alan N. SHAPIRO : L'importance de Baudrillard pour "l'avenir"

Après-midi
Discussion autour du film Mots de passe de Leslie Grunberg
Discussion générale


Vendredi 16 août
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Pierre-Ulysse BARRANQUE : Baudrillard et Benjamin
Walter Benjamin aura été, pour Jean Baudrillard, l'un des auteurs fondamentaux dans le développement de sa pensée philosophique. À l'instar de Barthes, de Mauss, Benjamin fait partie des auteurs revendiqués dans le panthéon philosophique que présente Baudrillard dans D'un fragment l'autre. Avec sa formation de germaniste, Baudrillard a été un des premiers théoriciens français à intégrer les découvertes de Benjamin, et ce au moins depuis les années de la revue Utopie, en 1971. On peut ainsi dire que Baudrillard est une fois de plus précurseur dans la philosophie française, car il a très tôt compris qu'il y avait un avant et après Benjamin dans le champ de la pensée critique. La fidélité à Benjamin s'affirmera chez Baudrillard jusque dans les derniers textes, comme Carnaval et cannibale (2004). Nous reviendrons notamment sur l'influence de L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, et des thèses Sur le concept d'histoire sur Baudrillard.

Pierre-Ulysse Barranque est doctorant en Esthétique à Paris-1 Panthéon-Sorbonne, rattaché au laboratoire EsPas (ACTE). Sa thèse s'intitule : "Acte esthétique et acte politique chez Debord et Baudrillard", et est dirigée par Pascale Weber. Diplomé en philosophie et en anthropologie, il vit et enseigne la philosophie au Chili.
Publications
Alma Bolón (dir.), Ducasse Maldoror Lautréamont – Mayo del 68 – Erotismo sexualidad, Y contra el hombre que los hace esclavos, Montevideo, Librería Linardi y Risso/Universidad de la República, 2019.
Rêves, révoltes et voluptés : Jean Paul Curnier (1951-2017), Paris, Lignes, 2018.
Claire Pagès, Marion Schumm (dir.), Situations de Sartre, Paris, Éditions Hermann, 2013.
Pierre-Ulysse Barranque, Laurent Jarfer (dir.), In Situs. Théorie, spectacle et cinéma chez Guy Debord et Raoul Vaneigem, Paris, Éditions Gruppen, 2013.

Vincent CHANSON : Métro-hyperréel : Baudrillard à New York
Cette intervention se donnera pour objectif d'explorer l'appréhension baudrillardienne de cette métropole que l'on peut assurément qualifier, en s'inspirant de Walter Benjamin, de "capitale du XXe siècle" : New York, "héritière de tout à la fois, Athènes, Alexandrie, Persépolis", comme l'écrit Baudrillard dans la section qui lui est consacrée dans son fameux ouvrage Amérique. Rendre compte d'une expérience de l'urbanité donc, qui est celle de l'accélération, de l'hyperréalité, de l'hologramme ou de la conflagration sidérale : "l'espace y est la pensée même", nous dit-il. Ainsi, nous voudrions rattacher les écrits de Jean Baudrillard à propos de NYC à une certaine filiation critique qui a envisagé l'expérience de la ville comme motif central d'une théorisation des formes sociales modernes et hypermodernes : de Benjamin ou Kracauer aux expérimentations psycho-géographiques, c'est en effet cette figure du concept spatialisé ou fait architecture qui nous occupera, ceci en ce qu'elle nous dit quelque chose de fondamental à propos du capitalisme tardif et de son régime d'effectivité esthético-conceptuel. De plus, nous voudrions aussi aborder ce qui a pu relier le travail de Baudrillard à toute une scène caractéristique du Downtown Manhattan du tournant des années 70-80.

Vincent Chanson est docteur en philosophie, chercheur rattaché au laboratoire Sophiapol (université Paris Nanterre), et éditeur. Ses travaux portent sur la théorie critique (Adorno, Marx, Benjamin, Sohn-Rethel, Kracauer), l'histoire de la philosophie allemande contemporaine et l'esthétique.
Publication
La réification. Histoire et actualité d'un concept critique (co-direction), La Dispute, 2014.

Jean-Philippe DOMECQ : Baudrillard et l'art : le "contemporain" pouvait-il faire critère ?
La tribune de Jean Baudrillard, L'art contemporain est nul, fit scandale lorsqu'elle parut dans Libération le 20 mai 1996. Le scandale focalisa sur la qualification de "nullité", qui n'était pas même nuancée d'un point d'interrogation. L'énoncé, bien dans l'esprit d'autres intitulés de Jean Baudrillard, était destiné non pas tant à prendre le contrepied de l'opinion dominante, mais à provoquer celle-ci en reprenant deux approximations sémantiques qui pipaient le débat sur la production esthétique contemporaine bien avant et après l'intervention de Baudrillard. Ces deux approximations n'étant pas perçues comme telles à l'époque, l'étaient-elles par Baudrillard ? Elles étaient en tout cas perceptibles dès alors, à savoir : qu'il ne peut y avoir d'art "nul", ni "contemporain". On montrera pourquoi.

Emmanuelle FANTIN : Faudrait-il prendre le hasard au sérieux ? Les ventouses du destin
D'après Baudrillard, nous devons séduire notre propre destin. À l'inverse, le hasard est pour le penseur un alibi collectif : le hasard est un tampon molletonné avec lequel nous épongeons constamment les significations des événements qui nous entourent; il est un bain laiteux et lénifiant dans lequel nous trempons volontiers notre vie. Nous supposons que les événements peuvent advenir par pure contingence, qu'il existerait quelque part une force nébuleuse qui nous soumettrait aux scintillements de l'Aléatoire. Mais en prêtant un tant soit peu attention à ces mouvement secrets du monde, en scrutant les courbures parfois inattendues du réel, et en lisant attentivement l'œuvre de Jean Baudrillard, il est possible de prendre la réalité à son propre piège. Le hasard — tout comme le vide — ne peut pas exister, à moins de le prendre très au sérieux, de se laisser séduire par les effets avant même de chercher à comprendre les causes, et de s'abandonner enfin aux ventouses du destin.

Emmanuelle Fantin, maître de conférences au CELSA Sorbonne-Université, est chercheuse au GRIPIC. Ses recherches portent sur la culture matérielle et les processus marchands d'une part, sur les instrumentalisations de la mémoire, de l'histoire et des temporalités de l'autre. Elle travaille actuellement sur la place des animaux dans la fabrique de ville ainsi que sur les formes médiatiques du XIXe siècle. Elle est membre du comité de rédaction des revues Le Temps des Médias et de Time & Society. L'œuvre de Baudrillard traverse l'ensemble de ses recherches, et elle prépare un ouvrage sur cet auteur avec Camille Zéhenne.

Didier LAMAISON : Jean Baudrillard et la mort de la mort
La mort fut séculairement le lieu privilégié des échanges symboliques. Quelle place lui revient-elle dans un monde qui a rendu obsolète le passage par les valeurs symboliques ? Simulacres et virtualité permettent-ils de remplir cette fonction jadis vitale ? Jusqu'où ira la volonté contemporaine de mettre à mort la mort ? Jusqu'où sont allées les méditations métaphysiques de Baudrillard ? Comparaison avec Heidegger, autre penseur de la mort pour une condition humaine sans Dieu.

Didier Lamaison est agrégé de lettres classiques. Polygraphe résolu : roman, essai, poésie, théâtre. Traducteur de grec, latin et portugais (Brésil). Élève et ami de deux "J.-B." : Jean Beaufret et Jean Baudrillard. Rugbyman (PUC). Membre fondateur des "4 L".

François L'YVONNET : Entrer dans la pensée de Jean Baudrillard
Entrer dans la pensée de Jean Baudrillard n'est pas chose aisée. Non que sa langue soit particulièrement difficile, elle évite au contraire la prose jargonnante qui faisait naguère florès. Si son discours peut paraître parfois elliptique, c'est qu'il obéit à une logique singulière qui sous-tend l'ensemble de sa pensée. Même il s'est bien gardé de l'exposer explicitement. Quant à son œuvre, elle peut sembler déroutante : elle commence par des textes de facture classique (qui aujourd'hui encore sont des références sociologiques ou anthropologiques), avant d'adopter la forme brève, celle du fragment ou de l'aphorisme.
On n'entre pas dans la pensée de Jean Baudrillard comme dans un moulin.
Il faut accepter de se laisser désorienter, de perdre ses repères théoriques. Il faut prendre la mesure de l'audace de sa pensée. L'audace, c'est le courage de la pensée.
En somme, il faut "oser", comme nous le recommandait déjà Platon, dans le Sophiste.

François L'Yvonnet est professeur de philosophie et éditeur. Membre du conseil scientifique de la chaire "Edgar Morin de la Complexité" à l'ESSEC. Membre associé de la Chaire sur l'Altérité à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH).
Publications consacrées à Jean Baudrillard
D'un Fragment l'autre (entretiens avec Jean Baudrillard), Albin Michel, 2001.
Direction du Cahier de l'Herne "Baudrillard", L'Herne, 2005.
L'Effet Baudrillard, Éditions François Bourin, 2014.
Éditeur de deux textes de Jean Baudrillard aux éditions de l'Herne
Pourquoi tout n'a-t-il pas déjà disparu ?, 2007.
Carnaval et cannibale, 2008.

Isabelle RIEUSSET-LEMARIÉ : Sémiologie des illusions transcendantales : un art furtif de la critique
En filigrane de ce constat baudrillardien ("le monde n'existe que par cette illusion définitive qui est celle du jeu des apparences") on recroise "l'illusion transcendantale" dont Kant pointait la résistance à toute tentative de déconstruction, précisément parce qu'elle serait une illusion constitutive de la Raison humaine. Dans la dialectique transcendantale kantienne, comme dans la posture baudrillardienne, la critique, face à l'"illusion transcendantale" impossible à faire disparaître, ne peut être qu'un art "furtif" en écho à l'"art furtif" qui, lassé de la fonction de l'art (prophétisée par Baudrillard) de "faire disparaître la réalité", a choisi de faire disparaître l'art. Cependant, même si Baudrillard semble redoubler la ronde postmoderne des simulacres, il arrive que la carapace de l'ironie se fende et laisse passer la fulmination de rage contre l'obscénité des logiques d'illusion à l'œuvre dans nos sociétés contemporaines. Pour autant, l'issue baudrillardienne n'est pas dans la réprobation outragée mais dans le gai savoir nietzschéen : "Le monde n'est pas assez cohérent pour mener à l'Apocalypse". Ce qui peut nous éviter le pire, c'est de ne pas prétendre se soustraire à "l'illusion transcendantale" en alléguant la bêtise d'une supposée vérité révélée. Il n'y a pas de "savoir absolu" sur le réel, seulement des "idées régulatrices" : Baudrillard, décidément, kantien, peut-être ?

Isabelle Rieusset-Lemarié est maître de Conférences HDR à l'université Paris 1. Ses recherches sur G. Bataille (cf. le séminaire qu'elle a dirigé au Collège International de Philosophie auquel a participé Maurice de Gandillac) et W. Benjamin (cf. le séminaire qu'elle a dirigé à l'université Européenne de la Recherche dans lequel sont intervenus Jean Baudrillard et Paul Virilio) l'ont conduit à une analyse du bouc émissaire en termes de contagion (cf. son livre Une fin de siècle épidémique, Actes Sud, 1992) et à des analyses esthétiques de la reproductibilité technique (cf. son ouvrage La société des clones à l'ère du multimédia, Actes Sud, 1999). Ses travaux sur le goût et les parfums (cf. son livre Déesses du parfum et de la métamorphose, Berg International, 2011) se prolongent par une lecture cosmopolitique de l'Esthétique de Kant et du jugement de goût.

Edouard SCHAELCHLI : Ellul-Baudrillard, le dialogue impossible
Sur deux lignes parallèles, Jacques et Jean, Ellul et Baudrillard, visent un point ultime — le même ? —, par delà le seuil critique où la pensée, s'affrontant (se frottant) au réel, court le risque mortel de découvrir, dans le monde ultra-médié de la technique, que tout revient peut-être au même : de savoir ou de croire, de lutter ou de jouer, de pardonner ou de séduire, de vaincre ou de mourir, d'être ou de paraître — avec ou sans dieu, avec ou sans caution. Qu'ont donc en commun ces deux penseurs de la catastrophe inscrite en creux dans tout projet d'accomplir toutes les possibilités de la rationalité technicienne, sinon ceci : de penser l'impossible comme ce qui, à proprement parler, doit advenir ? D'où l'impossibilité de l'échange pour l'un, de la prière pour l'autre, pour tous deux du dialogue, de la révolution.

Professeur agrégé de lettres classiques et docteur en littérature, Edouard Schaelchli est chrétien et partisan résolu de la décroissance, il s'efforce de penser notre présence au monde sous le double signe de la disparition du monde paysan et de la libération du sexe, phénomènes littéralement impensables.
Publications
Nihilisme et Narcissisme. Baudrillard : de quel côté du miroir ?, La Revue des Ressources, 2013.
Jean Giono. Le Non-lieu imaginaire de la guerre, Eurédit, 2016.
Ellul l'intraitable, Lemieux, 2018.

Alan N. SHAPIRO : L'importance de Baudrillard pour "l'avenir"
Baudrillard a commencé sa carrière en tant que sociologue et critique du capitalisme néo-marxiste. Cependant, il était également un érudit en littérature (allemande). Les critiques du capitalisme postulent généralement un sujet humain qui incarne ou exprime la critique. Baudrillard est passé de la théorie "critique" à la théorie "fatale", et a fait le geste audacieux de dire que "tout est simulation" (il aurait pu dire plutôt que "la simulation est en hausse et la réalité en déclin"). Cela a mis en place une riche tension créatrice provoquée par une aporie logique-rhétorique. Si vous opérez avec une épistémologie "réaliste", vous ne pouvez pas en même temps (A) dire que tout est une simulation et (B) être la personne qui fait cette déclaration. Baudrillard le savait. Si la simulation est absolue, vous ne pouvez pas le dire. Mais vous pourriez le dire comme un certain type de science-fiction. L'avenir a déjà eu lieu. Baudrillard trouve des façons de parler de la société qui sont comme de la littérature ou de la fiction. Dans ses derniers textes, la forme de simulation est le mode de l'ironie, la parodie et le carnavalesque. Le paradoxe de l'hyper-réalité conduit Baudrillard à "prendre le parti des objets" et au pouvoir de la métaphore. Ce qu'il a ressenti dans la photographie en tant que scène d'illusion radicale peut aussi être réalisé dans d'autres pratiques futures du design.

Alan N. Shapiro est un théoricien des médias et "théoricien de la science-fiction" new-yorkais, vivant en Europe depuis les années 1990. Il a fait de nombreuses apparitions à la télévision et à la radio en Allemagne, en Italie et en Suisse. Il est l'auteur des ouvrages Star Trek : Technologies de la disparition, L'Herbier technologique, Le logiciel du futur et Le design transdisciplinaire. Il a été professeur invité dans des universités d'art allemandes et enseigne actuellement le "design et l'informatique" à la Haute École des Arts et des Sciences Appliquées de Lucerne. Il a publié six essais sur Jean Baudrillard dans la Revue internationale d'études Baudrillard.

Jean-Louis VIOLEAU : Baudrillard et l'architecture (le monstre)
Comment faire le tour du rapport, à la fois intime et méfiant, que Jean Baudrillard a entretenu avec l'architecture ? En partant, comme il se doit, de Disney, en passant par le canard et les Venturi, avant de s'arrêter sur la figure du monstre (architectural), pour prolonger vers Jean Nouvel et les ambiguïtés de la transparence, et enfin déboucher sur quelques projets contemporains, notamment le très condamnable Europacity. Au fil de ce trajet se dessine une double interrogation, sur ce qu'est devenu le post-modernisme architectural, mais aussi sur la persistance de la notion d'auteur en architecture.

Sociologue, Jean-Louis Violeau enseignne à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Nantes et à l'École urbaine de Sciences Po Paris. De 2012 à 2016, il a dirigé le laboratoire ACS (Architecture-Culture-Société – CNRS) accueilli au sein de l'ENSA Paris-Malaquais où il a été nommé professeur après y avoir été chercheur durant 15 ans. Il collabore régulièrement avec les revues d'architecture, et a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages, depuis les Situations construites en 1998, auprès d'éditeurs variés, MIT Press, Recherches, Joca Seria, in Folio, Picard, Seuil… Il a notamment consacré à Jean Baudrillard un bref ouvrage autour d'Utopie, 68 et la fonction utopique paru aux éditions Sens & Tonka en 2013, ainsi que deux "portraits sociologiques" de Rem Koolhaas et Jean Nouvel aux éditions B2 en 2014 et 2015.

Camille ZÉHENNE : La réversibilité de la traverse
Très rapidement, à l'inverse de son habitude perfide, l'existence me frappe de déréalité, les signes affluent, il est 11H00, le soleil ne s'est pas levé, il pleut sur Nantes, mon double se love dans le recoin d'une terrasse, des écrans se mettent à réciter un poème et l'imaginaire collectif qui a en partie constitué ma singularité est mis en branle quand je lis que "la fin est déjà là, à partir du commencement". Quelque chose en moi a été vaincu, le réel se troue enfin, l'obsession de faire la preuve de notre existence se dilue dans le souffle coupé de l'herbe sous le pied. L'inertie et le silence. À travers la pensée de Jean Baudrillard, il s'opère un renversement, le rebours de la vitesse, une traverse qui ne relève ni de la sociologie, ni de la philosophie, ni du moralisme, ni de la poésie, qui pourtant ne cesse de revenir en zigzag, en dessinant des espaces sans tracés, déjà là et fatale.

Née en 1985, Camille Zéhenne soutient une thèse en sciences de l'information et de la communication sur les interactions dans l'espace public en parallèle de son parcours à l'ENSAPC (École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy) dont elle sort diplômée en 2014. Depuis, tout en continuant ses activités de chercheuse, elle développe une pratique artistique principalement axée autour de performances et de vidéos. Avec Bulle Meignan, au sein du collectif "Les froufrous de Lilith", elle organise le Food&film, une séance de projection de films d'univers variés au Doc une fois par mois. Elle travaille actuellement sur plusieurs projets de film et prépare un ouvrage sur Jean Baudrillard en collaboration avec Emmanuelle Fantin.


BIBLIOGRAPHIE :

Ouvrages de Jean Baudrillard en français

Le Système des objets, Gallimard, 1968.
La Société de consommation, Denoël, 1970.
Pour une critique de l'économie politique du signe, Gallimard, 1972.
Le Miroir de la production, Casterman, 1973 (Galilée, 1985).
L'Échange symbolique et la mort, Gallimard, 1976.
Oublier Foucault, Galilée, 1977.
L'effet Beaubourg, Galilée, 1977.
À l'ombre des majorités silencieuses, Denoël, 1978.
L'Ange de stuc, Galilée, 1978.
Le PC ou les paradis artificiels du politique, Cahiers d'Utopie, 1978.
De la séduction, Galilée, 1979.
Simulacres et simulation, Galilée, 1981.
Les Stratégies fatales, Grasset, 1983.
La Gauche divine, Grasset, 1984.
Amérique, Grasset, 1986.
L'autre par lui-même. Habilitation, Galilée, 1987.
Cool Memories I, Galilée, 1987.
Cool Memories II, Galilée, 1990.
La Transparence du Mal, Galilée, 1990.
La guerre du Golfe n'aura pas lieu, Galilée, 1991.
L'Illusion de la fin, Galilée, 1992.
Le Crime parfait, Galilée, 1994.
Figures de l'altérité, avec Marc Guillaume, Descartes et Cie, 1994.
Fragments. Cool Memories III, Galilée, 1995.
Écran total, Galilée, 1997.
Le Paroxyste indifférent, entretien avec Philippe Petit, Grasset, 1997.
Le Complot de l'art & Entrevus à propos du "Complot de l'art", Sens & Tonka, 1997.
Illusions, Désillusions esthétiques, Sens & Tonka, 1997.
De la conjuration des imbéciles, Sens & Tonka, 1998.
Car l'illusion ne s'oppose pas à la réalité, Descartes et Cie, 1998.
À l’ombre du millénaire ou le suspens de l'an 2000, Sens & Tonka, 1998.
La Pensée radicale, Sens & Tonka, 1998.
L'Échange impossible, Galilée, 1999.
Cool Memories IV, Galilée, 2000.
Mots de passe, Pauvert, 2000.
Les Objets singuliers, avec Jean Nouvel, Calmann-Lévy, 2000.
D'un fragment l'autre, entretiens avec François L'Yvonnet, Albin Michel, 2001.
Télémorphose, Sens & Tonka, 2001.
Le Ludique et le policier, et autres textes inédits parus dans Utopies (1967-1978), Sens & Tonka, 2001.
L'Esprit du terrorisme, Galilée, 2002.
Pataphysique, Sens & Tonka, 2002.
Power inferno, Galilée, 2002.
La Violence du monde, avec Edgar Morin, Le Félin - Institut du Monde Arabe, 2003.
Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du mal, Galilée, 2004.
À propos d'Utopie, Sens & Tonka, 2005.
Le complot de l'Art & Cie, Sens & Tonka, 2005.
Cool Memories V, Galilée, 2005.
Oublier Artaud, entretien avec Sylvere Lotringer, Sens & Tonka, 2005.
Les Exilés du dialogue, entretien avec Enrique Valiente Noailles, Galilée, 2005.
Le chat de faïence au lieu d'être en chair, Sens & Tonka, 2005.
Pourquoi tout n'a-t-il pas déjà disparu ?, L'herne, 2007-2008.
Carnaval et cannibale, L'Herne, 2008.
Pourquoi la guerre aujourd'hui ?, avec Jacques Derrida, Lignes, 2015.
L'agonie de la puissance, Sens & Tonka, 2015.

Sur la photographie

Les Allemands, Photographies de René Burri, Texte de Jean Baudrillard, Éditions Delpire, 1963.
• Richard Avedon, Unter den Linden, Portfolio in "L'Égoïste", Texte de Jean Baudrillard, 1991.

Traductions

• Bertolt Brecht (L'Arche, 1965) : Dialogues d'Exilés (avec G. Badia).
• Friedrich Engels (Éditions sociales, 1969) : Le rôle de la violence dans l'histoire suivi de Violence et économie dans l'établissement du nouvel Empire allemand (avec E. Bottigelli, P. A. Stéphane).
• Karl Marx & Friedrich Engels (Éditions sociales, 1968) : L'idéologie allemande (avec H. Auger, G. Badia, R. Cartelle).
• Wilhelm E. Mülhmann (Gallimard, 1964) : Messianismes révolutionnaires du Tiers Monde.
• Peter Weiss (Le Seuil) : L'Adieu aux parents (1962); Marat-Sade (1963); Point de fuite (1964); L'Instruction (1966); Chant du fantoche Lusitanien (1968); Discours sur la genèse et le déroulement de la très longue guerre de libération du Vietnam (1968).

Principales études (en français) sur la pensée de Jean Baudrillard

• Alain Gauthier, Jean Baudrillard, une pensée singulière, Lignes, 2008.
• Valérie Guillaume (dir.), Jean Baudrillard. Une biographie intellectuelle (Les années Traverses, Centre Pompidou, 1975-1988), Le Bord de l'eau, 2013.
• Serge Latouche, Jean Baudrillard ou la subversion par l'ironie, Le Passager clantestin, 2016.
• Serge Latouche, Remember Baudrillard, Fayard, 2019.
• Ludovic Leonelli, La Séduction Baudrillard, Éditions de L'École Nationale de Beaux-Arts, 2007.
• François L'Yvonnet (dir.), Jean Baudrillard, Cahier de l'Herne, 2005 (avec la traduction de neuf poèmes d'Hölderlin).
• François L'Yvonnet, L'Effet Baudrillard, François Bourin, 2013.
• Jean-Olivier Majastre (dir.), Sans oublier Baudrillard, La Lettre volée, 2003.
• Michel Neyraut, Hard Memories, en hommage à Jean Baudrillard, Sens & Tonka, 2013.
• Olivier Penot-Lacassagne (dir.), Back to Baudrillard, CNRS éditions, 2015.
• Nicolas Poirier (dir.), Baudrillard, cet attracteur étrange, Le Bord de l'eau, 2016.
• Revue Lignes, n°31, février 2010, "Le gai savoir de Baudrillard" (dirigé par Jean-Paul Curnier et Michel Surya).
• Anne Sauvageot, Jean Baudrillard, la passion de l'objet, Presses universitaires du Mirail, 2014.
• François Séguret, Baudrillard pataphysicien, 1, 2, 3, 4 & 5, Sens & Tonka, 2018.
• Jean-Louis Violeau, Utopie, 68 et la fonction utopique, Sens & Tonka, 2013.

Un site internet, en langue anglaise, lui est dédié : http://www.ubishops.ca/baudrillardstudies/