Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


ÉCRIRE POUR INVENTER

( À PARTIR DES TRAVAUX DE JEAN RICARDOU )


DU MERCREDI 31 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 7 AOÛT (14 H) 2019



DIRECTION :

Marc AVELOT, Mireille CALLE-GRUBER, Gilles TRONCHET


ARGUMENT :

Inlassablement Jean Ricardou a écrit avec les plus grands soins : des ouvrages novateurs, de fiction comme de théorie; il a même tenté l'expérience du "mixte". De ce patient exercice, où il a déployé, durant plus d'un demi-siècle, une exceptionnelle inventivité, il s'est attaché sans cesse à réfléchir sur la manière dont il s'accomplissait et sur les enjeux dont il était porteur.
De cette production ingénieuse et de cette conceptualisation rigoureuse, le colloque fondé sur les travaux pionniers de Jean Ricardou vise non seulement à offrir un panorama aussi large et précis que possible, mais également à éclairer les pistes prometteuses qui sont ouvertes à des recherches ultérieures, en particulier grâce à la textique, discipline dont il fut l'initiateur.

Ce colloque se veut résolument ouvert sur une pluralité de domaines et d'approches : loin de se focaliser sur telle période ou telle composante des travaux envisagés, il s'attache à promouvoir une réflexion multiple, qui permette de confronter les diverses phases et les multiples centres d'intérêt impliqués par les productions de Jean Ricardou. Un objectif majeur consiste à dégager les facteurs décisifs qui ont donné cohérence à la démarche de l'écrivain et du penseur dont les travaux seront étudiés: l'incessante prise en compte de l'écriture et des effets qu'elle peut déterminer, la progressive mise au point d'une méthode de pensée débouchant sur un ensemble de concepts très élaboré, l'indéfectible souci des interactions dans tous les domaines entre pratique et théorie, la vigilante critique de toutes les idées préconçues, de tout l'impensé que cristallise l'idéologie.

Cette rencontre réunira des intervenants d'horizons variés, universitaires, plasticiens, musiciens ou écrivains, jeunes chercheurs, dont plusieurs ont, dans leurs pratiques, bénéficié du travail de Jean Ricardou, et beaucoup ont diversement œuvré à ses côtés. Il est largement ouvert aux étudiants, aux enseignants, aux pédagogues, ainsi qu'à tous ceux qui souhaitent apprendre à mieux écrire pour mieux comprendre et pour inventer.

Les journées ne seront pas distribuées selon une progression chronologique ni un découpage thématique, mais selon des groupements susceptibles de faire apparaître, grâce à divers points de consonances entre des interventions variées, les aspects communs aux différentes facettes du travail examiné. En regard des conférences, traitant d'un problème général, comme la production de récits, les ateliers d'écriture ou la traduction, figureront des tables rondes et des interventions plus ponctuelles, offrant l'analyse des structures propres à un objet particulier, qu'il s'agisse d'un récit, d'une œuvre d'art, d'un document publicitaire, débouchant le cas échéant sur la proposition d'un perfectionnement, selon la démarche du RAPT (Récrit Avisé par la textique), propre à la textique. Logiquement, l'éventail des activités conjuguera la pratique avec la théorie, incluant un atelier d'écriture, basé sur un programme de règles inspiré de celui que Jean Ricardou avait élaboré pour les séminaires annuels de textique, tandis que plusieurs installations, en lien étroit avec la circonstance, seront mises en place par des plasticiens, dans et hors de l'enceinte du Centre culturel.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 31 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 1er août
Matin
ÉCRITURE DE LA PRATIQUE À LA THÉORIE
Mireille CALLE-GRUBER : Jean Ricardou dans le rétroviseur du Nouveau Roman
Jean-Christophe TOURNIÈRE : "Jean Ricardou" : écrits, théorie

Après-midi
La fiction et ses enjeux, table ronde animée par Mireille CALLE-GRUBER, avec
Claudia BOULIANE : La poétique touristique de Jean Ricardou
Jeanne CASTILLON : Les fabriques de la fiction. Les dispositifs conducteurs de Jean Ricardou à Claude Simon
Giuseppe CRIVELLA : L'observatoire de Cannes ou comment décrire une description ?

Vernissage de l'exposition "Archives Jean Ricardou" (IMEC)

Soirée
Claudy MALHERBE : Nouvelles accointances d'un texte et d'une musique (partie I)


Vendredi 2 août
Matin
PÉDAGOGIE DE L'ÉCRITURE
Nicole BIAGIOLI : L'atelier d'écriture ricardolien, une utopie durable
Paul LÉON : Liserons et écriverons

Après-midi
Problèmes de la contrainte, table ronde animée par Hermes SALCEDA, avec
Rémi SCHULZ : Coïncidences ricardoliennes
Bernardo SCHIAVETTA : Trouver l'impensé : invention de la forme, invention du sens

Atelier d'écriture
Non sans une certaine adresse, par Daniel BILOUS

Soirée
Claudy MALHERBE : Nouvelles accointances d'un texte et d'une musique (partie II)


Samedi 3 août
Matin
ROUSSEL ET RICARDOU
Sjef HOUPPERMANS : Relire La prise de Constantinople à partir de Roussel
Christelle REGGIANI : Ricardou lecteur de Roussel
Hermes SALCEDA : Quelques enjeux théoriques de l'écriture roussellienne

Après-midi
Écrire l'espace, intérieur, extérieur, table ronde animée par Edith HEURGON & Jean-Christophe TOURNIÈRE, avec
Sandra SIMMONS : La Marge Émerge
Quentin LAZZARESCHI & Joana TEULE : Pas très loin [performance-visite]
Nicolas TIXIER : Un Ricardou édifiant
Stéphanie BALDISSAR : La déco décodée

Soirée
Communications, pièce radiophonique de Jean RICARDOU


Dimanche 4 août
Matin
L'ÉCRITURE AUGMENTÉE
Marc AVELOT : L'homme sans ombre. Esth-éthique de Jean Ricardou
Johan FAERBER : Ricardou après la littérature

Après-midi
Initiation à la textique
Avec Gilles TRONCHET et quelques RAPT (Récritures Avisées Par la Textique)

Écrire, entre langues et cultures, table ronde animée par Gilles TRONCHET, avec
Bente CHRISTENSEN : Traduction ou ré-écriture — versions norvégiennes d'Alain Robbe-Grillet, Topologie d'une cité fantôme et de Jean Ricardou, La prise / prose de Constantinople
Didier COSTE : Si par un jour d'été un spectateur

Atelier d'écriture
La prison libératrice, avec le Collectif Textique

Soirée
Pétanque


Lundi 5 août
Matin
TEXTIQUE : ANALYSE ET TRANSFORMATION
Daniel BILOUS : Une carambole texturale [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Laurent LIENART : Tribalisme dans Les Lieux-dits

Après-midi
Métastructures dans les arts plastiques, table ronde animée par Marc AVELOT, avec
Johanna GOSSART : Séries noires, carrés blancs, etc.
Alain LONGUET : Un parcours interactif du Paradigme d'Albert Ayme
Jean-Claude RAILLON : Débords

Atelier d'écriture
La prison libératrice, avec le Collectif Textique

Soirée
Daniel BILOUS : Félix le Chat médite et autres mécanomates


Mardi 6 août
Matin
DÉPLOIEMENTS DE LA TEXTIQUE
Isabelle ALFANDARY : Il n'y a pas de hors-textique
Gilles TRONCHET : Matériaux pour la théorie

Après-midi
ÉCRITURE DE LA THÉORIE À LA PRATIQUE
Anne-Marie PETITJEAN : Quelles théories de l'écrit pour les formations en écriture créative ?

Atelier d'écriture
La prison libératrice, avec le Collectif Textique

Soirée
La parole à Jean RICARDOU, diffusion audio


Mercredi 7 août
Matin
Présentation des projets éditoriaux, par Marc AVELOT
Perspectives de recherches en textique, par Gilles TRONCHET
Discussion générale

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Marc AVELOT : L'homme sans ombre. Esth-éthique de Jean Ricardou
L'insistance d'énoncés normatifs dans les écrits de Jean Ricardou laisse supposer que sous-jacent à leur visée conceptuelle ou descriptive existe tout un ensemble de valeurs dont l'organicité dessine une véritable éthique. L'objet de cette contribution sera de mettre à jour cette "esth-éthique" de Jean Ricardou et de s'interroger tout à la fois sur son statut, son efficace et ses limites.

Stéphanie BALDISSAR : La déco décodée
Il s'agira de voir comment la Textique, initiée par Jean Ricardou et considérée comme une théorie de l'espace traitant "l'écrit" au sens large, peut trouver une application concrète dans un domaine pour le moins inattendu, en l'occurrence celui de la décoration intérieure. Le tout en partant d'une phrase de Vincent Van Gogh : "Peindre une robe jaune, non parce qu'elle est robe, mais parce qu'elle est jaune".

Stéphanie Baldissar est professeur certifiée de Lettres Modernes depuis 12 ans, titulaire d'un Master Recherche Mention Langues, Littératures et civilisations, participante au Semtext et membre du Cortext depuis 2002, membre du Collectif Textique depuis 2016. Participation au Forum organisé en la mémoire de Jean Ricardou en 2017 suivie de la parution d'un article dans "Présents de Jean Ricardou" : "(R)apports collectifs". Participation au colloque "L'écriture mimétique" en novembre 2008 et publication d'un article dans les actes : "Agnos/tics : ou comment douter du style de Mauriac en imitant les tics de Mauriac".

Nicole BIAGIOLI : L'atelier d'écriture ricardolien, une utopie durable
Nouveau romancier, critique et enseignant, Jean Ricardou a inventé un dispositif didactique fondé sur l'atelier d'écriture et basé sur une théorie matérialiste de la pratique scripturale qui conjugue les savoirs d'expérience et les savoirs d'action des écrivains et des enseignants. Nous montrerons en quoi ce dispositif a inauguré une utopie durable, qui a pour objectif une démocratisation de l'écriture créative, fondée sur une approche innovante de type transformatif et collaboratif et un renversement des valeurs communément attribuées à l'écrit et à la pratique de l'écriture. Cette conception de l'atelier d'écriture a contribué à démystifier l'écriture créative, en la décentrant de la sphère de la production littéraire, dans une perspective intermédiale, interartiale et interdidactique, ce qui en a fait un objet d'apprentissage et un outil de résilience scolaire, sociale, et médicale toujours actuel.

Nicole Biagioli est professeur émérite de langue et littérature française au CTEL (Centre Transdisciplinaire de recherche sur la Littérature et les Arts Vivants, à l'université de Nice). Formée aux ateliers d'écriture par Claudette Oriol-Boyer et Jean Ricardou, elle a participé à la création de la revue Texte en Main. Elle est l'auteur de publications sur l'œuvre de Jean Ricardou et de Michel Butor, sur la didactique de l'écriture littéraire et sur l'écriture créative.

Daniel BILOUS : Une carambole texturale
Le concept de représentation étant peut-être plus sûrement identifiable quand il s'agit d'images visuelles, on s'appliquera à lire selon la Textique certaine affiche publicitaire due à l'art d'Eugène Ogé et datée de 1910, pour les Billards Brunswick [visible en ligne]. Si un grand nombre d'éléments y ressortissent directement ou indirectement à l'installation d'une "scène de genre" reconnaissable, il en est d'autres qui, et de façon spectaculaire, échappent résolument à cette détermination et, par là, ambiguisent puissamment la réception de l'image. Ce sera l'occasion d'observer la dialectique entre une visée représentative promotionnelle et le régime particulier que la discipline appelle "métareprésentatif".

Daniel BILOUS : Félix le Chat médites et autres mécanomates
Jean Ricardou appréciait le sympathique héros d'Otto Messmer, qui n'agit jamais sans une mûre réflexion, et dont les ressources imaginatives préfigurent souvent ce que la modernité pourrait bien saluer en fait d'invention fictionnelle. En hommage à l'écrivain, ce mécanomate saisit le Chat marchant de long en large, en pleine cogitation.

Claudia BOULIANE : La poétique touristique de Jean Ricardou
Tout au long des "Trente Glorieuses", le tourisme de masse alors en plein essor occupe de plus en plus de place dans la société française. Il est fréquemment représenté dans la littérature, qui s'empare du prêt-à-penser propre à l'époque sur la question de cette pratique sociale pour l'interroger, le mettre à distance, le détourner ironiquement, en souligner les bévues avec humour, en faire la critique. C'est le cas de L'observatoire de Cannes que publie Jean Ricardou en 1961, qui fait table rase des clichés alimentés par les discours prescriptifs quant à la manière d'occuper le temps libre. Il s'agira, dans un premier temps, de procéder à la microlecture des intertextes publicitaires ainsi que des jeux avec leurs formes-sens et leurs mots de passe, de manière à montrer comment il s'attache à "démasquer" le lieu mythique du développement du tourisme balnéaire en France, comme le suggère cette image récurrente dès l'incipit du roman et qui sert également à illustrer des notions de Pour une théorie du nouveau roman. Il sera question, dans un second temps, du rôle particulier du premier roman dans le processus d’expérimentation stylistique à la suite duquel seront formulés les principes avancés dans les premiers ouvrages théoriques de Ricardou.

Claudia Bouliane est professeure adjointe à l'université d'Ottawa. Elle est spécialiste de la littérature française du XXe siècle. Elle a publié l'ouvrage L'adolescent dans la foule : Aragon, Nizan, Sartre aux Presses de l'université de Montréal en 2018. Son projet de recherche actuel porte sur les représentations littéraires des "Trente Glorieuses du tourisme" (1950-1980). Elle a déjà fait paraître des articles et donné des conférences sur la question de la mise en texte du phénomène social qu'est le tourisme de masse.

Bente CHRISTENSEN : Traduction ou ré-écriture – versions norvégiennes d'Alain Robbe-Grillet, Topologie d'une cité fantôme et de Jean Ricardou, La prise/prose de Constantinople
En tant que traducteur littéraire, on est confronté à une multiplicité de textes; de différents auteurs, de différentes langues et cultures, de différentes époques. Pourtant, il existe une constante : la traduction de ces textes est possible, même si le traducteur doit utiliser tout son savoir et travailler assidûment. Il est très rare de rencontrer un texte littéraire qu'on peut qualifier d'intraduisible. Le Nouveau Roman français a produit des textes qui posent des problèmes redoutables au traducteur, car la langue y est devenue un matériau qui a une valeur intrinsèque, qui n’est pas uniquement un moyen pour évoquer un contenu. On doit prendre en considération la manière de dire, pas seulement ce qui est dit. Néanmoins, il est possible, dans la plupart des cas, de trouver des solutions à des problèmes qui se posent en traduisant ces textes. Ce qui m'intéresse ici, est ce qui arrive quand on se trouve face à un texte qui ne se laisse pas restituer dans une autre langue sans être profondément modifié, sans être "ré-écrit". Pourquoi est-ce que ce texte est "impossible" à traduire ? Quelles sont les caractéristiques d'un tel texte ? Pour sonder ces questions, je vais prendre appui sur ma propre pratique. Il y a quelques années, j'ai traduit Topologie d'une cité fantôme d'Alain Robbe-Grillet. C'est un texte parfois compliqué à traduire, mais il n'est pas impossible de le rendre en norvégien d'une façon adéquate. Quand j'ai voulu m'attaquer à La prise/prose de Constantinople de Jean Ricardou, j'ai rencontré des problèmes d'une autre envergure. Même si ce texte offre une (ou plusieurs) histoire(s) — entre autres la conquête de Constantinople en 1204 et l'expédition d'un groupe de linguistes dans le parc d'un château — il est tellement basé sur la matérialité de la langue française que le traducteur doit parfois baisser les bras. En comparant Topologie d'une cité fantôme et La prise/prose de Constantinople, je vais essayer de voir à quel moment la matérialité du texte prend le dessus, à cerner les limites du traduisible. Je vais également présenter des propositions de ré-écriture de passages de La prise/prose de Constantinople, pour voir les pertes et les gains d'une telle pratique.

Didier COSTE : Si par un jour d'été un spectateur
Tout en étant historiquement située dans le parcours d'une vaste mouvance formaliste et métafictionnelle — de Mallarmé aux oulipiens actifs d'aujourd'hui, en passant, en dehors du Nouveau Roman, par Nabokov et Barth, Blanchot et des Forêts —, l'œuvre littéraire de Jean Ricardou, de L'Observatoire de Cannes à La Cathédrale de Sens, avec la minutiosité de ses (ar)rangements verbaux, déploie un plus complet arsenal de résistance au récit que quasiment toute autre connue. Ses artifices de composition, comme et plus encore que les procédés de Raymond Roussel, sont de ceux qui, en dépit de l'invitation didactique à la réécriture, la barrent, en particulier sous les espèces de la traduction interlinguistique. Animés, paradoxalement, par la haine du mouvement qui déplace les lignes, les dispositifs ricardoliens de production du texte n'échappent pourtant pas plus aux effets de représentation et de translation que les marges du surréalisme (Huidobro) ou le lettrisme (Isidore Isou) n'ont pu, bien antérieurement, échapper aux effets de sens. Tout se joue, sous couvert de matérialisme du signifiant, dans une extrémiste tension entre forclusion et transgression, dans des "mécanismes de fascination" proches de ceux proposés par Robert Lapoujade. Le lecteur de Ricardou sera donc toujours un lecteur malgré lui, poussé dans ses retranchements, appelé à mettre en œuvre son désir de Réel against all odds.

Giuseppe CRIVELLA : L'observatoire de Cannes ou comment décrire une description ?
Dans ce roman publié en 1961, la description fonctionne comme un graphe de métamorphoses d'un logos interminablement référé à soi-même. L'observatoire de Cannes est alors l'histoire d'une pratique descriptive dont les mots et les images véhiculées s'entre-répondent strictement, l'histoire d'une tranche narrative indéfiniment traduite en d'autres tranches narratives homologues entre elles mais tout à fait inassimilables l'une à l'autre, l'histoire de systèmes auto-référés — donc apparemment fermés — se référant à d'autres systèmes — donc ouverts — mais se référant à de nouveaux systèmes auto-référés. L'observatoire de Cannes devient l'histoire de formes prenant sens dans un système, donc enveloppées et englobées dans un réseau spécifique d'articulations, mais parfois et comme tout à coup, prenant un autre sens que celui d'origine, dépassant leur auto-référence intérieure et donc évoluant à l'extérieur de toute coordonnée systématique, comme une excroissance pathologique, vers une nouvelle référence trans-systématique intérieure à la réticulation verticale des correspondances croisées qui ne cessent de se multiplier et de confondre les plans sur lesquels la description se pluralise, comme un rayon perdu à la recherche de son miroir…

Giuseppe Crivella, PhD en phénoménologie (Université de Pérouse). Membre de la Société Philosophique de Bourgogne. Rédacteur de la revue de philosophie Kaspar Hauser. Come si accede la pensiero. Auteur de plusieurs essais portant sur Alain Robbe-Grillet, Michel de Montaigne, Michel Butor, Roland Barthes, Maurice Blanchot et bien d'autres. Spécialiste de philosophie contemporaine française et allemande, il a traduit en italien des textes de Jean-Jacques Wunenburger et Michel Henry, Dominique Pradelle et Roger Caillois, Jean Baudrillard et Roland Barthes. Son dernier travail se concentre sur la dimension de l'anté-prédicatif dans la phénoménologie husserlienne de l'espace (Verso le matrici antepredicative della fenomenologia trascendentale, éd. Mimesis, Mai 2018).

Johanna GOSSART : Séries noires, carrés blancs, etc.
L'intervention s'intéressera à l'examen de la suite "Paradigme", réalisée par l'artiste peintre Albert Ayme et éditée dans l'ouvrage du même nom, examen minutieusement conduit par Jean Ricardou, dans un texte repris au sein de la Revue des Sciences Humaines sous le titre "L'effervescence du virtuel". Elle s'articulera autour de trois questions : la matérialité de l'ouvrage et l'œuvre d'abord, les précautions critiques et idéologiques du scripteur ensuite, et la démarche analytique du théoricien enfin.
Il s'agira ainsi de mettre en évidence certaines des relations existant entre la méthode de l'examen et la théorie Textique élaborée plus tard, et ressortissant à ce qu'il est loisible de nommer, imitant le premier intitulé de la contribution offerte par Jean Ricardou lors du colloque de Cerisy "Albert Ayme et le paradigme en peinture" qu'il dirigea en août 1982, "les suites d'une idée".

Bibliographie
Paradigme (œuvre à croissance illimitée à partir d'un unique carré), œuvre d'Albert Ayme et texte de Jean Ricardou, Éditions Traversière, 1976.
"Peinture politique" par Jean Ricardou, édité dans une brochure de la galerie Carmen Martinez.
"Cristal qui change" (initialement "Les suites d'une idée"), Jean Ricardou au Colloque de 1982 (Cerisy).
Écrits d'un peintre (pour un statut propre à l'abstraction), Albert Ayme, Éditions Traversière, 1962-1997.
"Les paradigmes d'Albert Ayme", Gérard-Georges Lemaire, Magazine Littéraire, septembre 1977.
Théorie de l'art moderne (une conception structuraliste de la peinture), Paul Klee, 1924, Bibliothèque Médiations.

Sjef HOUPPERMANS : Relire La prise de Constantinople à partir de Roussel
Ou plutôt relire la Prose de Constantinople avec Roussel. En effet, compagnon de route qu'on admire et dont on se méfie à l'occasion, Roussel fascine par son étrangeté familière, par son jeu entre mots et images, entre vie et mort. Par toute une série de lectures exemplaires Jean Ricardou a témoigné de son intérêt suivi pour l'œuvre roussellienne. Pourtant nous pouvons supposer que son œuvre de fiction — pour autant que cette répartition peut servir de formule de travail — a été contaminée par cette fréquentation assidue. Nous ne serons pas étonnés néanmoins si les traces de ce commerce sont parfois dissimulées. Un cas remarquable se présente justement pour ce roman majeur qu'est La Prise de Constantinople. Comme en fait preuve un numéro de Tel Quel, une archi-exergue de cette fiction a été empruntée à Roussel. C'est la hie qui de cette manière s'impose comme génératrice, par immaculée conception s'entend, car sa virginité de demoiselle concurrence celle de la mariée de Marcel Duchamp. Les conséquences textuelles, para-isomorphiques, sont diverses, ludiques, passionnantes.

Sjef Houppermans est professeur émérite de l'université de Leiden (Pays-Bas). Il poursuit des recherches en littérature moderne et contemporaine s'appuyant sur des approches stylistiques et psychanalytiques. Il est l'auteur de livres sur entre autres Proust, Beckett, Robbe-Grillet, Ollier, Camus, Simon…
Publications
Raymond Roussel. Écriture et Désir, Éditions José Corti, 1983.
A coordonné le numéro 7 des Cahiers Raymond Roussel (2019).
Recueil : Écritures du désir.

Quentin LAZZARESCHI & Joana TEULE : Pas très loin [performance-visite]
Mettre en place une relation textuelle avec un espace, à investir en dehors de la page.
En point de départ, une boîte aux lettres installée pour écrire à un mur.
Des mots adressés à un espace.
C'est un parcours, un courrier qui chemine et traverse des temporalités, des territoires.
La relation épistolaire précède l'intervention sur le lieu : elle s'inscrit de manière pérenne, consiste en un écrit comme peut l'entendre la textique.
Une appropriation.
C'est un travail de contextes, d'allers-retours, de distances et de proximités.
Il est évolutif, à alimenter.
Cette intervention est restituée par une présentation orale, construite et scénarisée à partir d'un corpus d'éléments, de lettres, de relations, qui, une fois liées, constitueront l'ensemble de la proposition.

Quentin Lazzareschi est artiste, auteur d'un travail centré sur les questions de visibilité — en tant qu'art; les contextes; les situations: avec des actions, des interventions, des déplacements; la création d'objets — en tant que sculptures; la documentation: avec des photographies, des textes; du récit. Il travaille dans plusieurs départements et dans plusieurs disciplines. Il vit à Saint-Étienne.

Joana Teule est une artiste qui cherche à investir tous les gestes dont procèdent sa vie et son travail de la plus grande attention. Les objets qu'elle construit sont souvent issus d'une logique de concentration, elle cherche à condenser les processus, les moments et les lieux dont ils proviennent. Elle utilise souvent des techniques comme la gravure sur bois, la prospection ou la distillation qui sont autant de moyens de pratiquer sa propre concentration et celles des choses auxquelles elle veut se rendre attentive.
Texte écrit par Pierre-Olivier Dosquet (2018).

Paul LÉON : Liserons et écriverons
"C'est en lisant que l'on devient liseron". La formule a généralement du succès dans les classes. Aussi bien, hasarda un jour Jean Ricardou, citant "le mot aimable de Raymond Queneau", "C'est en écrivant que l'on devient écriveron". Or, en définitive, ce que Jean nous a inlassablement enseigné pourrait bien tenir tout entier, ou presque, dans le mixage croisé de ces deux formules : "C'est en lisant que l'on devient écriveron", "C'est en écrivant que l'on devient liseron", autrement dit : "la lecture est une phase constitutive du procès d'écriture". Ce va-et-vient entre lecture et écriture, Jean Ricardou l'aura initialement expérimenté, ce qui lui valut durablement le dédain des Institutions, en tant que maître de classes élémentaires. Et c'est sans doute la raison pour laquelle le fulgurant théoricien de l'écrit qu'il est par la suite devenu, a su mieux que personne parler — à tous les sens du mot — aux maîtres et à leurs formateurs en dépit des résistances. Lier lecture et écriture, pratique et théorisation dans le cadre d'écritures en atelier, d'"ateliers d'écriture": c'est cette façon de penser et de faire, suivant laquelle "l'écriture est une activité compatible avec le pluriel", qu'il a su communiquer aux enseignants les plus convaincus de la nécessité de pratiquer autrement dans les classes — de "pratiquer" tout court — en les domaines de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Nous rendrons compte ici, feuilletant quelques articles canoniques parus au fil du temps sur ces questions ("Écrire en classe", "Pluriel de l'écriture", "Deviens lecteur le scripteur que tu es", etc., ainsi que la précieuse série des six "Textuelles" publiées entre 1984 et 1989 dans la revue TEM), de diverses notions fondatrices — éminemment opératoires, suivant notre expérience au sein des groupes — dans leurs successives formulations continûment remises en chantier: s'agissant de l'écrit sa double polarité matérielle et idéelle; s'agissant de lecture l'occultation lectorale, la "recouverte", qu'opère celle-ci à l'encontre de celle-là et les stratégies pour la combattre; s'agissant d'écriture la notion de récriture "car c'est en transformant ce qu'(on) a écrit qu'(on) écrit" et celle corollaire de "complexification", de "programme" d'écriture, celle de "Texte"; ou encore cette proposition, exorbitante au regard de l'idéologie ambiante, selon laquelle l'écrivain — l'élève — "n'a nul besoin d'avoir, au préalable, un quelque chose à dire", qu'il est avant tout "celle ou celui qui accepte l'apport spécifique de l'écrit dans la formation de sa pensée".

Laurent LIENART : Tribalisme dans Les Lieux-dits
Parmi toutes les luttes qui s'opèrent au sein du roman de Jean Ricardou, Les Lieux-dits, il en est une qui semble quelque peu méconnue, en l'occurrence celle que se livrent les langues tribales. Avec patience, il s'agira de l'analyser, autrement dit, pour la textique, de la déméconnaître.

Alain LONGUET : Un parcours interactif du Paradigme d'Albert Ayme
Plus de trois décennies après le colloquede Cerisy "Albert Ayme et le paradigme en peinture", dirigé par Jean Ricardou, la technologie informatique permet de porter un regard actualisé sur cette œuvre emblématique d'Albert Ayme, qui reste aux yeux de tous un repère exemplaire de modernité artistique. Accompagné des textes de Jean Ricardou, ce parcours interactif de Paradigme, en présentant les multiples aspects de la combinatoire de cette œuvre générative. sera une façon de redécouvrir le tressage subtil qui a uni ces deux auteurs. Ce projet pourrait aussi prendre la forme d'une installation numérique (borne ou projection, présentée pendant le colloque).

Alain Longuet est photographe, vidéaste, artiste et ami du peintre Albert Ayme. Il a réalisé de nombreuses prises de vues photographiques de ses œuvres pour les publications des éditions Traversière. Dès 1990, un premier portage de Paradigme pour ordinateur a été réalisé sur IBM-PC. Une deuxième version a été présentée en Arles à l'occasion de la Rétrospective Albert Ayme de 2007 au Musée Réattu. La dernière actualisation date de 2018. Elle vient d'être présentée à la Galerie Victor Sfez du 23 sept. au 10 nov. et à la Galerie Abstract Project du 19 nov. au 2 déc. 2018.

Anne-Marie PETITJEAN : Quelles théories de l'écrit pour les formations en écriture créative ?
Dans cette intervention, j'interrogerai la place de la théorisation dans les cursus de création littéraire qui ont émergé en France depuis 2012 et sont mieux connus des universités anglo-saxonnes. Prenant appui sur un intérêt croissant pour la pratique au détriment de la conceptualisation, les formations universitaires en écriture créative s'écartent de l'ambition théoricienne qui animait Jean Ricardou; il est pourtant possible de reconnaître, dans son parcours de théoricien-créateur, une cohésion des perspectives critiques, didactiques et auctoriales qui intéresse particulièrement les recherches actuelles sur la conscientisation du geste de création littéraire. C'est cette cohésion que nous chercherons à décrire dans les pratiques contemporaines des cursus littéraires en France, à partir de l'expérience d'enseignement et de recherche menée depuis une dizaine d'années à l'université de Cergy-Pontoise par une équipe d'enseignants-chercheurs. Elle nous permettra d'envisager une filiation de la recherche académique en écriture créative avec la tradition des ateliers d'écriture français largement portée en son temps par Jean Ricardou.

Anne-Marie Petitjean est maître de conférences en Langue et Littérature française à l'université de Cergy-Pontoise, Laboratoire Agora, Master lettres & DU Écriture créative et Métiers de la rédaction.
Bibliographie
Oriol-Boyer, C., Bilous, D. (dir.), 2013, Ateliers d'écriture littéraire, Colloque de Cerisy, Paris, Hermann Éditeurs.
Petitjean, A.-M., 2017, "Une conception bien française de l'atelier d'écriture", Forum Jean Ricardou, Collège International de Philosophie, Centre Culturel International de Cerisy, M. Avelot, M. Calle-Gruber, E. Heurgon (dir.), Paris, 21 avril 2017.
Petitjean, A.-M., 2018, "La formation à la conduite d'ateliers d'écriture comme facteur de réflexivité critique sur les processus de création", Les Cahiers d'Agora, n°1 [en ligne].
Ricardou, J., 1989, "Écrire à plusieurs mains", in Pratiques, n°61, pp. 111-117.
Ricardou, J., 1992, "Pluriel de l'écriture", in Ateliers d'écriture, Colloque de Cerisy, C. Oriol-Boyer (dir.), Grenoble, L'Atelier du Texte (Ceditel), p. 22.

Jean-Claude RAILLON : Débords
Il est loisible de distinguer deux façons pour une œuvre plastique de gérer l'espace qui s'impose à elle comme une contrainte foncière. L'une consiste à discrètement s'en accommoder. L'autre consiste à exposer la contrainte comme telle pour en jouer. La présente contribution se propose de fournir sous cette vue l'analyse comparée d'un couple d'outrepassements remarquables, le premier qu'offre, dans sa partie inférieure droite, certain bas-relief roman, le second qu'offre, dans sa partie inférieure droite, certain panneau du retable de l'Agneau mystique par les frères Van Eyck. L'étude sera conduite à la lumière du concept textique d'ortho(plasto)texture.

Christelle REGGIANI : Ricardou lecteur de Roussel
L'œuvre de théoricien de la littérature (et plus généralement des systèmes de signes) de Jean Ricardou n'a pas été séparée de son activité critique, s'agissant en particulier de ses auteurs de prédilection, au premier rang desquels a figuré Raymond Roussel. On se propose donc d'examiner de près l'ensemble des écrits que Jean Ricardou a consacrés à Roussel, pour tenter de mettre au jour les enjeux de cette activité critique poursuivie tout au long de l'itinéraire intellectuel de Ricardou.

Christelle Reggiani est professeure de stylistique française à la faculté des lettres de Sorbonne Université.
Publications
Rhétoriques de la contrainte. Georges Perec, l'Oulipo, Saint-Pierre-du-Mont, Éditions InterUniversitaires, 1999.
Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux XIXe et XXe siècles, Genève, Droz, 2008.
L'Éternel et l'Éphémère. Temporalités dans l'œuvre de Georges Perec, Amsterdam-New York, Rodopi, 2010.
Poétiques oulipiennes. La contrainte, le style, l'histoire, Genève, Droz, 2014.
Elle a également dirigé l'édition des Œuvres de Georges Perec dans la "Bibliothèque de la Pléiade" des éditions Gallimard (2017).

Hermes SALCEDA : Quelques enjeux théoriques de l'écriture roussellienne
L'intérêt de Jean Ricardou pour Roussel a été récurrent et s'est prolongé dans le temps puisqu'une quarantaine d'années séparent la première étude qu'il lui a consacrée (1971) de la dernière (2012). Roussel exerçait sur Jean Ricardou une certaine fascination qui l'amenait à revenir sur ses textes pour les mettre à l'épreuve des concepts théoriques du matérialisme textuel qu'il a élaboré. À la loupe de l'examen ricardolien l'écriture roussellienne est souvent ressortie à la fois comme une tentative novatrice et contradictoire. Novatrice parce que le Procédé a posé les bases d'une pratique matérialiste de l'écriture, et contradictoire parce que l'auteur avait affirmé, en même temps, sa volonté de se construire en tant que tel. L'écriture de Roussel, ainsi tendue entre le matérialisme du Procédé et l'affirmation de l'ego de l'auteur, aurait basculé dans l'idéologie de l'expressivité. Pourtant, malgré ses contradictions, Roussel semble résister particulièrement bien à la récupération par le monde académique dans lequel sa place reste marginale. J'adopterai le point de vue inverse de celui de Jean Ricardou pour interroger les aspects qui font que Roussel résiste aux tentatives de récupération par le système littéraire au point que sa réception s'est déplacée vers le monde des arts plastiques. Il s'agira, en somme, de relever les lieux qui continuent de faire de Roussel un espace de choix pour des batailles théoriques entre des positions bien tranchées.

Bernardo SCHIAVETTA : Trouver l'impensé : invention de la forme, invention du sens
Depuis mes toutes premières lectures de Ricardou et jusqu'à aujourd'hui, je peux et je dois décrire ma position en tant qu'écrivain avec ces phrases à lui, celles qui dès 1973 m'ont permis de comprendre ce que j'avais commencé à faire (non pas à vouloir dire, à vouloir faire) : "loin de ce mythique personnage tout-puissant qui projetterait sur la feuille, avec un bonheur inégal, tel sens dont il aurait la propriété, l'écrivain est peut-être celui qui, par l'écriture, se lie si étrangement au langage, qu'il se trouve aussitôt immensément démuni et de soi et du sens (…) Il peut se lire et se relire: tel texte, irrécusablement de lui, c'est comme s'il avait été écrit par quelque autre" (Le Nouveau Roman, Seuil, 1973, p. 15). Toutefois, pendant cette longue période, il y a eu, entre mes pratiques d'écriture et l'évolution des idées de Ricardou, autant de coïncidences que d'écarts. Ces discordances et concordances, fécondes sur le plan de l'invention, seront le thème de mon exposé.

Rémi SCHULZ : Coïncidences ricardoliennes
Les noms des huit Lieux-dits de Ricardou ont été choisis afin que, disposés en ordre alphabétique, ils forment un carré dont la diagonale permet de lire le quatrième lieu, BELCROIX. Après coup, Ricardou s'est avisé qu'il y avait bien davantage dans sa grille que ce qu'il avait programmé. Il y a consacré diverses interventions, qui ont en partie nourri Le théâtre des métamorphoses. Après avoir fait le point sur ce qui est connu, je me propose de montrer qu'il y a bien davantage encore.

Venu tardivement à l'écriture, Rémi Schulz a publié un roman en 2000, ainsi que divers articles et nouvelles dans diverses revues. Découvrant Ricardou très récemment, il s'est avisé de multiples correspondances entre leurs écritures. Ce qui l'a conduit à achever un vieux projet, ricardolien sans le savoir, en ligne ici : http://novelroman1908.blogspot.com/.

Sandra SIMMONS : La Marge Émerge
Lors de plusieurs séminaires de textique, à Cerisy, un travail collectif a pu faire évoluer une forme d'écriture nouvelle que j'ai mise en place et qui se nomme les "margelles". Jean Ricardou, qui a lui-même œuvré comme plasticien et s'est intéressé tout au long de ses travaux aux productions de divers artistes, a prêté aux "margelles" une grande attention et a fourni ses conseils, avisés par la textique, pour leur mise au point. À l'occasion de ce colloque, une transformation sera expérimentée dans l'étable, proche du château, qui accueille des expositions : il s'agit de rendre moins illisible, grâce à un dispositif signalétique, une déclivité du sol peu repérable pour les visiteurs qui risquent de s'y tordre la cheville ou de tomber. Du point de vue de la textique, cette intervention peut s'entendre comme une récriture qui à la fois devrait permettre de moins mal appréhender les caractéristiques du lieu et d'en perfectionner l'accès pour l'utilité de chacun.

Nicolas TIXIER : Un Ricardou édifiant
Jean Ricardou n'a pas fait qu'accueillir l'architecture et la question urbaine au sein des séminaires de Textique à Cerisy (2000 et 2001), il a participé directement à des réflexions urbaines sur au moins un projet, celui du développement Ouest du site de La Défense à Paris. À partir de quatre courriers, qui sont comme autant de contributions datant du début des années 90 adressées au Groupe de réflexion sur l'Ouest de la Grande Arche de La Défense, on regardera comment Jean Ricardou au sein de ce groupe a esquissé une application de la Textique aux questions de projet urbain.

Gilles TRONCHET : Matériaux pour la théorie
Jean Ricardou, durant les années 1970, s'est attaché notamment aux problèmes que pose l'opérativité d'une écriture obéissant à des réglages spécifiques : procédures et méthodes sont interrogées comme les ressorts d'un travail fondé sur le langage et sur les lettres dont les agencements sont aptes à générer de la représentation. La fabrique du texte, terme dont la portée n'était pas encore nettement précisée, est abordée comme le résultat d'un processus opératoire, dont les principaux ressorts se trouvent spécifiés grâce à des concepts. L'hypothèse sera faite qu'une telle recherche préludait à la nouvelle discipline que constitue la textique, théorie unifiante de l'écrit et des opérations d'écriture, à l'élaboration de laquelle Jean Ricardou a consacré l'essentiel de ses efforts des années 80 jusqu'à sa disparition, en 2016. S'efforçant avant tout d'éclairer les mécanismes et les structures de l'écrit, il a suspendu l'examen des opérations productrices. Il s'agira donc, d'une part, de manifester les liens entre l'édifice de la textique et la perspective antérieure, d'autre part, de montrer que celle-ci, fût-ce à l'état d'ébauche, offre à la théorie un matériau fécond, susceptible d'être intégré à la théorie d'ensemble qu'a initiée Jean Ricardou.

Enseignant la langue et la littérature latines à l'université de Nantes, Gilles Tronchet s'est aussi beaucoup intéressé à la théorie de l'écrit et des opérations d'écriture, la textique, initiée par Jean Ricardou. Il a publié en 2012 un ouvrage intitulé Aperçu de la textique et participe actuellement à un travail collectif pour l'édition posthume d'ouvrages de Jean Ricardou, avec notamment Intelligibilité structurale de la page, paru en 2018, et Salut aux quatre coins (Mallarmé à la loupe), à paraître en 2019.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


RACONTER L'ENQUÊTE :

UNE FORME POUR LES RÉCITS DU XXIe SIÈCLE ?


DU LUNDI 22 JUILLET (19 H) AU LUNDI 29 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Christian CHELEBOURG, Dominique MEYER-BOLZINGER


ARGUMENT :

L'imaginaire et la forme de l'enquête semblent imprégner tous les récits d'aujourd'hui et on apprécie l'enquête pour son ambivalence : une structure linéaire et aisément reconnaissable, néanmoins ouverte à la dimension métanarrative, voire aux récits potentiels et aux fausses pistes, quand elle reste inachevée, puisqu'on raconte aussi bien les enquêtes qui n'aboutissent pas. La posture de l'enquêteur semble le dernier avatar héroïque, glissant du détective-lecteur au lecteur-détective, érigeant le détail holmésien ou le soupçon borgésien au rang de modèles méthodologiques, s'inscrivant sans difficulté dans une esthétique de la trace au cœur des préoccupations contemporaines. Dans cette perspective peuvent être évoqués les romans de Patrick Modiano, les récits de Michèle Audin et Philippe Artières, le théâtre de Wajdi Mouawad, les essais de Pierre Bayard et Ivan Jablonka.

Raconter l'enquête, plutôt que son seul résultat, signifie certes que la recherche importe autant que son aboutissement, mais l'exhibition de la fabrique incite aussi à reconsidérer la définition du récit, à en mettre certaines formes canoniques à distance, par la fragmentation par exemple, sans toutefois les abandonner entièrement.

Il s'agira d'identifier la présence de l'enquête dans les récits du XXIe siècle et d'en définir les fonctions, de mesurer combien la structure progressive-régressive est devenue une forme transgenre des récits d'aujourd'hui. La réflexion portera sur des récits fictifs ou factuels dans lesquels on reconnait une enquête, sans pour autant constituer des romans ou des films policiers. Elle s'ouvre non seulement à la littérature contemporaine, mais aussi au cinéma et à la BD, et encore aux récits construits par les sciences humaines, en particulier les disciplines dont la démarche repose sur l'interprétation de traces.

L'étude se focalisera sur ce que la forme de l'enquête apporte aux récits contemporains : une dynamique, liée au suspense et à l'indétermination du récit, qui facilite l'immersion dans la fiction, mais aussi l'occasion d'une distance liée à l'observation du lecteur-enquêteur. Mais l'examen pourra être élargi à la structure des récits et les représentations de la vérité, la posture de l'enquêteur et ses relations avec la voix narrative, l'inscription d'une réflexion méthodologique au sein même du récit.

Ce colloque, qui mènera donc une série d'enquêtes sur l'enquête, sera ouvert à tous les lecteurs-détectives, experts ou amateurs.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 22 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 23 juillet
Matin
Dominique MEYER-BOLZINGER : Raconter l'enquête : un art du portrait
Laurent DEMANZE : Un nouvel âge de l'enquête : formes et imaginaires contemporains

Après-midi
Aurélie BARJONET : L'ère du non-témoin : les enquêtes des "petits-enfants de la Shoah"
Guillaume LABRUDE : Les surprenantes vertus de l'ignorance : l'enquête au cœur des mondes vidéoludiques de Hidetaka Miyazaki
Michèle AUDIN : Écrire (avec) l'enquête : biographie, histoire, roman ?

Soirée
La Mer à Bord, conférence-rencontre avec le plasticien franco-viennois Hervé MASSARD [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Mercredi 24 juillet
Matin
Christian CHELEBOURG : "However Improbable" : la maïeutique de l'enquête à l'épreuve du surnaturel
Pierre-Frédéric CHARPENTIER : À la recherche de Valentin Feldman, locuteur inconnu d'un mot célèbre [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Caroline KLENSCH : Once Upon A Time : enquête au pays des contes de fées
Gilles MENEGALDO : Modalités d'une enquête déconstruite : jeux narratifs et temporels et réflexivité dans Usual Suspects (Bryan Singer, 1995), The Ninth Gate (Roman Polanski, 1999) et Curse of the Jade Scorpion (Woody Allen, 2001)

Soirée
Rencontre-débat, avec l'écrivaine Michèle AUDIN [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Jeudi 25 juillet
Matin
Cécile LEGUY : Raconter l'enquête ethnographique aujourd'hui
Danièle MÉAUX : Enquêtes photographiques

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 26 juillet
Matin
Simone GROSSMAN : L'écrivain : inquisiteur ou coupable ? Portrait-type du criminel dans deux fictions de Pierre Lasry
Lauric GUILLAUD : Du gothique au néo-gothique, de la métaphysique à l'ésotérisme : continuité et ruptures des modalités de l'enquête dans le roman policier contemporain

Après-midi
Maryse PETIT : La dissolution du policier (romans de Sandrine Collette, Hervé Le Corre, Frank Bouysse)
Charlotte WADOUX : En lisant, en enquêtant : l'enquête intertextuelle dans les romans néo-Victoriens

Soirée
Film : Carré 35


Samedi 27 juillet
Matin
Béatrice LEHALLE : Carré 35 : enquête et secrets de famille sous le regard du psychanalyste
Jean-Paul MEYER : Enquête du fils, récit du père dans Maus, d'Art Spiegelman : le témoignage et son recueil en embrayage iconotextuel

Après-midi
Stéphanie BENSON : Tip Tongue : Enquêter pour apprendre
Maxime CORDELIER : Neutraliser la mort : l'ultime récit d'enquête du XXIe siècle

Soirée
Musique et danse [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Dimanche 28 juillet
Matin
Aurélie Lila PALAMA : "L'enquête est finie !". Énigme et aventure dans les romans de Pierre Bottero
Dennis TREDY : Comment séparer le vrai du faux ? L'explosion actuelle des séries documentaires True Crime et l'inter-perméabilité des faits réels et de la fiction

Après-midi
Sébastien BERTRAND : L'énigme impériale. Enquête sur Hirohito, empereur du Japon (1926-1989)
Pierre BAYARD : Introduction à la critique policière

Soirée
Lectures partagées [soirée commune avec le colloque en parallèle "La négation à l'œuvre dans les textes"]


Lundi 29 juillet
Matin
Écrire l'enquête ?, Michèle AUDIN interroge Stéphanie BENSON

Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SYLVAIN ALLEMAND :

"Un historien sur les pas de l’enquêteur", entretien avec Pascal ORY (participant au colloque) [disponible en ligne sur le site de Paris-Saclay Le Média].


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Michèle AUDIN : Écrire (avec) l'enquête : biographie, histoire, roman ?
Narrateur ou enquêteur ? Détective ou historien ? Histoire ou roman ? Ce sont quelques-unes des questions que je me suis posées pour écrire… certains de mes livres — et dont j'aimerais parler avec les participants du colloque.

Bibliographie
Une vie brève, L'arbalète-Gallimard (2013), Folio 6048.
Cent vingt et un jours, L'arbalète-Gallimard (2014).
Mademoiselle Haas, L'arbalète-Gallimard (2016).
Comme une rivière bleue, L'arbalète-Gallimard (2017).
Oublier Clémence, L'arbalète-Gallimard (2018).

Aurélie BARJONET : À l'ère des non-témoins : les enquêtes des "petits-enfants de la Shoah"
Dans son essai bien connu de 1998, Annette Wieviorka distinguait trois temps pour décrire l'histoire de la mémoire de la Shoah. Le dernier était qualifié d'"ère du témoin". Aujourd'hui, les écrivains qui prennent la plume pour raconter cet événement sont quasi exclusivement des "non-témoins" (non-witnesses, G. Weissman). Bien conscients de représenter une "génération charnière" (hinge generation, D. Mendelsohn), les derniers à pouvoir encore rencontrer des témoins, les écrivains petits-enfants recourent souvent, pour leur narration, à l'enquête, notamment parce que cette forme leur permet d'exposer leur condition de non-témoins. Quand elles sont littéraires, les enquêtes peuvent aller au-delà de cette exposition, voire inclure la recréation pittoresque d'un monde disparu (J. S. Foer, A. Gutfreund), le recours à la poésie (M. Rubinstein) ou encore passer par le dessin et l'humour (J. Dres)… Elles donnent aussi souvent lieu à une réflexion sur le présent et sa violence (F. Humbert), sur l'écriture du passé (D. Mendelsohn, I. Jablonka) et, parfois, à une remise en cause des clichés du discours mémoriel (tels que la réparation du passé, cf. l'enquête de C. Schneck). En effet, l'enquête peut se faire transgressive et dénoncer une imposture (C. Royer) ou alors une gestion bien intentionnée mais défaillante du passé (N. Krug). On se penchera sur de nombreux textes littéraires d'écrivains internationaux, ainsi que sur des romans graphiques, qui figurent un enquêteur à la conquête de son héritage familial, afin de montrer tous les avantages de cette forme. L'on distinguera également des phénomènes d'influence, et de différences, d'un pays à l'autre.

Aurélie Barjonet est maître de conférences en Littérature comparée à l'université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines et directrice adjointe du Centre d'Histoire culturelle des sociétés contemporaines. En 2007, elle a soutenu une thèse sur Zola et en 2018 une HDR comportant un inédit intitulé Le Poids et l'attrait des passés non vécus. Les écrivains "petits-enfants de la Shoah" (garante : Catherine Coquio). Depuis 2016, elle co-édite la revue Mémoires en jeu avec Philippe Mesnard et Luba Jurgenson. En juin 2009, elle a coorganisé, avec Cyril Aslanov et Liran Razinsky, le premier colloque international sur "Les Bienveillantes à l'université hébraïque de Jérusalem".
Ouvrages
Aurélie Barjonet et Jean-Sébastien Macke (dir.), Lire Zola au XXIe siècle, Paris, Classiques Garnier, "Colloques de Cerisy - Littérature n°5", 2018, 470 p.
Aurélie Barjonet et Liran Razinsky (dir.), Writing the Holocaust Today : Critical Perspectives on Jonathan Littell's "The Kindly Ones", Amsterdam, Rodopi, Coll. "Faux titre (381)", 2012, 265 p.
Articles (sélection)
"Une troisième génération réparatrice ?", dans Helena Duffy (dir.), French Forum, n° spécial The Holocaust in French Literature 1997-2017, à paraître au printemps 2019.
"Générations d'après, générations relais ?", dans Philippe Mesnard (dir.), La Littérature testimoniale, ses enjeux génériques, SFLGC, collection "Poétiques comparatistes", Lucie éditions, 2017, p. 143-159.
"Le savoir de la troisième génération", Revue des sciences humaines, n°321, Wolfgang Asholt et Ursula Bähler (dir.), Le Savoir historique du roman contemporain, janvier-mars 2016, p. 101-116.
"Déconstruire et reconstruire son héritage pour mieux le revendiquer. Quand les petits-enfants réalisent des documentaires sur leur histoire familiale", Témoigner. Entre Histoire et Mémoire, n°121, 2015, p. 121-134.
"Les petits-enfants : une génération d'écrivains hantée", dans Ivan Jablonka (dir.), L'Enfant-Shoah, PUF, 2014, p. 219-235.

Pierre BAYARD : Introduction à la critique policière
La critique policière vise à mettre en doute ce que racontent les textes littéraires. Ainsi enquête-t-elle sur les dossiers criminels bâclés, sur la vie sexuelle cachée des personnages ou sur les cas mystérieux de disparition. Soupçonneuse de nature et reprenant à la paranoïa ses mécanismes de repérage des indices et de construction du sens, elle offre ainsi un terrain privilégié pour aider, de l'intérieur, à réfléchir sur les fake news et le complotisme.

Bibliographie
Qui a tué Roger Ackroyd ?, Minuit, 1998.
Enquête sur Hamlet, Minuit, 2002.
L'Affaire du chien des Baskerville, Minuit, 2008.
La Vérité sur "Dix petits nègres", Minuit, 2019.

Stéphanie BENSON : Tip Tongue : Enquêter pour apprendre
Depuis la naissance de la littérature de jeunesse proprement dite, au début du vingtième siècle, la structure de l'enquête a été souvent adoptée comme forme de prédilection (Enid Blyton). La narration devient alors un mystère à éclaircir ou un crime à résoudre où l'enquête diégétique épouse l'enquête menée par le lecteur pour déchiffrer et comprendre les enjeux. Tandis que le personnage mène l'enquête dans l'histoire, le lecteur émet ses propres hypothèses et apprend, de manière plus ou moins passive, des éléments de structure linguistique et de vocabulaire. Lorsque le projet de recherche qui a abouti à la création de la collection Tip Tongue (Éditions Syros) pour lire en langue étrangère était en phase d'élaboration, il a semblé logique de reprendre la structure de l'enquête afin de promouvoir le travail d'apprentissage du lecteur en langue étrangère. En travaillant la notion d'enquête de manière consciente, l'auteur du roman Tip Tongue engage le lecteur dans un travail d'hypothèse et de vérification de résultat pour résoudre non seulement un mystère diégétique mais également le fonctionnement de la langue étrangère.

Stéphanie Benson est Maître de conférences en anglais et didactique et écrivain, directrice depuis 2014 de la collection Tip Tongue aux Éditions Syros qui prend appui sur la structure de l'enquête en littérature jeunesse pour introduire progressivement dans la narration des romans, la langue étrangère.
http://www.stephaniebenson.org/

Sébastien BERTRAND : L'énigme impériale. Enquête sur Hirohito, empereur du Japon (1926-1989)
L'une des figures historiques les plus emblématiques du XXe siècle constitue encore aujourd'hui un objet de fascination et de controverses. Au cours de son long règne, l'empereur Hirohito a vu son pays concentrer toutes les aventures d'un siècle d'excès : expansionnisme militariste, guerre mondiale, occupation étrangère, renaissance politique, "miracle économique" et conquête des marchés mondiaux. Souverain divin, "sacré et inviolable" à son avènement, Hirohito a accompagné ces mutations et semble même les incarner : depuis 1946, il n'est officiellement qu'un monarque aux pouvoirs limités, "symbole de l'État et de l'unité du peuple". Ce parcours et ce statut uniques dans l'histoire contemporaine en font apparemment un sujet de choix pour l'historien, dont la vocation première, à suivre Hérodote, serait d'enquêter. Mais les investigations sur Hirohito se heurtent à des difficultés inédites parmi les grands acteurs du XXe siècle : contextualisation complexe, spécificité culturelle, sources et témoignages contradictoires, découvertes régulières remettant en cause les précédentes, caractère impénétrable du système impérial japonais, etc. Sortir des enquêtes à charge ou à décharge semble difficile et arriver à des conclusions définitives, presque impossible. Après avoir présenté brièvement l'empereur Hirohito et les interrogations qu'il suscite pour les historiens, l'intervention mettra en lumière les différentes méthodes d'enquête, les difficultés rencontrées et, ainsi, le caractère résolument énigmatique du monarque dont l'empreinte historique est plus que jamais d'actualité, à l'heure où son petit-fils monte sur le trône du chrysanthème.

Sébastien Bertrand, professeur agrégé et docteur en histoire contemporaine, enseigne en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles aux Lycées Janson de Sailly (Paris XVIe) et Chaptal (Paris VIIIe). Ses travaux portent sur l'Asie orientale (Japon, Corée du Sud, monde chinois) et sur l'inscription des cultures de jeunesse dans l'histoire contemporaine. Il a participé à quatre colloques de Cerisy : "Walt Disney" (2011), "Littérature et culture de jeunesse : configuration des mœurs" (2013), "Secrets, complots, conspirations" (2016), "Les superhéros" (2018).
Publication
"Adolescence et mythologie : Saint Seiya, manga et anime éducatifs", in C. Chelebourg et F. Marcoin (dir.), Civiliser la jeunesse, Les Cahiers Robinson, n°38, Artois Presses Université, 2015.

Pierre-Frédéric CHARPENTIER : À la recherche de Valentin Feldman, locuteur inconnu d'un mot célèbre
Juif, communiste et résistant, le philosophe Valentin Feldman est mort fusillé le 27 juillet 1942 au mont Valérien, en lançant aux soldats du peloton d'exécution ce qui serait considéré comme le mot le plus célèbre de l'histoire de la Résistance : "Imbéciles, c'est pour vous que je meurs !…". Or, des décennies durant, ces huit mots constituèrent la seule trace de l'homme qui les avait prononcés. De là, l'idée (et le défi) de partir à la recherche de ce jeune fantôme, qui avait pourtant côtoyé de son vivant d'illustres contemporains ayant pour noms Claude Lévi-Strauss, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Victor Basch ou encore Gaston Bachelard. Longue et incertaine, cette quête devait emprunter plusieurs voies, celle des livres et celle des archives, mais également celle de la mémoire vive. Avec, à la clé des découvertes parfois inattendues — dont certaines menacèrent jusqu'à la viabilité même de l'entreprise… L'œuvre de Valentin Feldman se réduit à un bref essai didactique, L'Esthétique française contemporaine (Félix Alcan, 1936), tandis que l'on peut parcourir ses articles donnés à la Revue de synthèse sur bnf-gallica. Il fallut attendre sept décennies pour découvrir son Journal de guerre (1940-1941) (Farrago, 2006). Évoqué par de nombreux auteurs, le philosophe a aussi inspiré au cinéaste Jean-Luc Godard le sujet d'un court métrage, Le Dernier Mot (1988).

Pierre-Frédéric Charpentier enseigne dans le secondaire, ainsi qu'à l'université et à Sciences Po Toulouse. Chercheur en histoire, il consacre ses travaux à la Ve République (Le Troisième Homme. Histoire des grands perdants de l'élection présidentielle, 2017), ou à la musique populaire (Rock The Casbah. Le son de The Clash, 2015), mais surtout à l'histoire des idées (La Drôle de guerre des intellectuels français, 2008, puis Les Intellectuels français et la guerre d'Espagne, 2019).

Christian CHELEBOURG : "However Improbable" : la maïeutique de l'enquête à l'épreuve du surnaturel
On s'est habitué à ce que l'enquête serve à résoudre des énigmes. Le genre policier a très certainement contribué au prestige de ce dispositif narratif. Rien ne garantit néanmoins que la vérité soit au bout de l'enquête, pas plus que la victoire au bout du fusil. Nous nous attacherons à montrer que le récit inquisiteur est avant tout une rhétorique qui produit une conviction de vérité. C'est à ce titre qu'il est utilisé dans une série comme Ancient Aliens (2010-) et dans maints documentaires pseudo-historiques, tels ceux qui prolifèrent sur National Geographic. C'est à ce titre que Lee Strobel l'utilise pour "prouver" la Résurrection dans son récit apostolique The Case for Christ : A Journalist's Personal Investigation of the Evidence for Jesus (1998), adapté par Jon Gunn en 2018. Dans l'articulation maïeutique de la déduction et de l'induction, l'enquête est déductive, et comme telle elle subordonne l'observation aux hypothèses de l'enquêteur. La science, elle, exige le complément de la démarche inductive. La démarche intellectuelle inhérente à l'enquête et à son récit est moins démonstrative qu'auto-persuasive.

Maxime CORDELIER : Neutraliser la mort : l'ultime récit d'enquête du XXIe siècle
"La mort est une maladie, comme toutes les autres. On doit en guérir" dit le scientifique Tommy Creo après avoir échoué à éradiquer le cancer de sa défunte femme dans le film The Foutain de Darren Aronofsky. Alors que le courant transhumaniste offre à l'humanité l'espoir de transcender ses limites naturelles par les nanotechnologies et la cyborgisation, la perspective d'assister dans un avenir plus ou moins proche à la "mort de la mort", comme le formulerait volontiers le docteur Laurent Alexandre, paraît de moins en moins incongrue et, plus que jamais, un glissement s'opère dans la représentation que le monde occidental se fait de la mort et de son inéluctabilité. Avec l'affirmation de ce que Michel Foucault appelait les "biopouvoirs", la mort est devenue affaire d’État, santé et sécurité s'entremêlant. Si selon Georges Balandier "chaque société repose sur un pari d'immortalité", les dispositifs prolongeant l'espérance de vie médicalisent la mort qui de fait change de visage, si bien qu'aujourd'hui, d'après Louis-Vincent Thomas, "on ne meurt plus, on meurt seulement de quelque chose". Mobilisant désormais bien plus de médecins que de prêtres, la mort, autrefois prolongement de la vie, événement auquel le collectif se préparait, est devenu le strict contraire de la vie, une agression injuste envers l'individualité de chacun : "Déconstruite et désymbolisée, la mort est devenue une affaire strictement individuelle et se décline sous forme de droit, et même de choix" souligne la sociologue Céline Lafontaine dans La Société Post-Mortelle. La quête d'immortalité est donc désormais entre les mains de professionnels des technosciences qui, financés par de grandes institutions de notre monde contemporain tels la NASA ou Google, mènent avec acharnement une enquête les menant aux racines du mal : sénescence des cellules, dysfonctionnement du corps humain, reproduction et perpétuation de l'espèce… Médicalisée et technicisée, soumise aux process de la recherche scientifique, la quête d'immortalité s'apparente davantage à une enquête, avec ce qu'elle comporte comme tâtonnements, fausses pistes, macabres découvertes, sérendipité, et accompagnée bien entendu de cette conviction d'agir en faveur du bien commun et de la justice. Ces nouveaux enjeux de nos civilisations inspirent les cultures populaires qui, à travers de nombreux récits d'(en)quêtes vers l'immortalité, nous offrent, de par leur dimension prospective, beaucoup d'indices quant à l'émergence de nouveaux socles ontologiques sur lesquels l'individu contemporain repose ou peut être susceptible de reposer.

Laurent DEMANZE : Un nouvel âge de l'enquête : formes et imaginaires contemporains
L'"âge de l'enquête" : c'est la formule d'Émile Zola qui décrit là un XIXe siècle emporté par une fièvre d'investigations et de déchiffrements. Une formule d'actualité au XXIe siècle, au moment où s'ouvre un nouvel âge de l'enquête : les écrivains contemporains investissent à nouveaux frais le terrain social, à la croisée du reportage, des sciences sociales et du roman noir. C'est cette passion renouvelée du réel que je voudrais saisir ici, à travers les gestes de l'enquête. S'étonner, explorer, collecter, restituer, poursuivre, suspendre: cette liste ouverte d'opérations concrètes, de pratiques et d'expérimentations dessine le cheminement même de l'enquête. Elle dessine également les moments d'une dynamique, inlassable et inachevable, qu'empruntent aujourd'hui les écrivains pour élucider, nommer et raconter l'épaisseur du monde, en donnant voix aux vies silencieuses. Cette obsession de l'enquête, je la traque à mon tour depuis le XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, dans une littérature qui s'invente aux franges des disciplines — d'Emmanuel Carrère à Jean Rolin, d'Ivan Jablonka à Hélène Gaudy, d'Emmanuelle Pireyre à Patrick Modiano, de Philippe Artières à Kamel Daoud, de Philippe Vasset à Svetlana Alexievitch.

Laurent Demanze est professeur à l'université Grenoble Alpes. Ses travaux portent sur la littérature contemporaine à laquelle il a consacré de nombreux articles dans Critique, Les Temps modernes, Europe ou Études françaises. Il dirige la collection "Écritures contemporaines" aux éditions Garnier et a coordonné de nombreux collectifs, consacrés entre autres à Emmanuel Carrère, Pierre Michon ou Pierre Senges.
Publications
Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon, José Corti, 2008.
Gérard Macé : l'invention de la mémoire, José Corti, 2009.
Les Fictions encyclopédiques de Gustave Flaubert à Pierre Senges, José Corti, 2015.
Un nouvel âge de l'enquête, José Corti, mai 2019.

Simone GROSSMAN : L'écrivain : inquisiteur ou coupable ? Portrait-type du criminel dans deux fictions de Pierre Lasry
Pierre Lasry, écrivain et cinéaste montréalais d'origine judéo-marocaine, met en scène des personnages juifs accusés de meurtre qui mènent l'enquête, mués en détectives pour trouver le vrai coupable et prouver leur innocence. Dans Don Juan et les moulins à vents (2008), un journaliste est soupçonné d'avoir tué une convertie. Dans L'homme qui n'avait rien à dire (2011), un écrivain est accusé de l'assassinat d'une jeune Québécoise. Toutefois le vrai mystère sur la mise en accusation d'innocents demeure irrésolu. L'enquête aboutit au vrai coupable, à savoir la culture du bouc émissaire légitimant la mise en accusation abusive des catégories sociales vulnérables, Juifs, Noirs, marginaux et autres. L'enquêteur, lui-même bouc émissaire, se fait le porte-parole des boucs émissaires de tous lieux et époques, par delà le Québec d'aujourd’hui où se situent les actions des romans de Lasry.

Simone Grossman est professeure de littérature française et québécoise à l'université Bar Ilan. La littérature québécoise contemporaine est son principal domaine de recherche. Elle a publié de nombreux articles sur la littérature contemporaine du Québec. Elle s'intéresse tout particulièrement aux écrivains juifs de Montréal.
Publications récentes
"Transculture et judéite dans Don Juan et les moulins à vent de Pierre Lasry", Canadian Jewish Studies, vol. 25, 2017, p.79-92.
"Lieu du crime : l'atelier du peintre", Vertu des contraires. Art, artiste, société (Patrick Lhot, Sous la dir.), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2018, p.247-258.
"La photographie, rituel de la post-mémoire", revue-textimage.com, automne 2018.
"Des marranes au Québec ? Tensions identitaires et judéité dans Une Juive en Nouvelle-France de Pierre Lasry", Québec Studies, n°66, décembre 2018, p.121-136.

Lauric GUILLAUD : Du gothique au néo-gothique, de la métaphysique à l'ésotérisme : continuité et ruptures des modalités de l'enquête dans le roman policier contemporain
Les prolongements du gothique se font sentir au XIXe siècle et même au-delà. Par sa tendance à l'hybridité générique, le gothique ouvre sur d'autres genres comme le roman policier. Le vertige de la norme physique s'y confond avec celui du psychisme, les protagonistes subissant métamorphoses ou transferts. La notion même d'identité est questionnée dans ce jeu obscur de dédoublement qui sape les fondements de l'ontologie (Martin Faber : The Story of a Criminal de William Gilmore Simms). Les premières enquêtes de la littérature policière mêlent investigations policières, analyses psychiques et éléments irrationnels. Ce syncrétisme générique apparaîtra plus tard avec l'émergence des "détectives de l'étrange", l'enquête conventionnelle étant parasitée par un irrationnel typique de la fin du XIXe siècle. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour assister à la naissance du "polar ésotérique", qui réhabilite le fantastique et l'occultisme en confrontant les détectives au "retour des morts". Il s'agira ainsi d'étudier les modalités actuelles de l'enquête dans le roman "ésotérique", héritées de celles du gothique, aussi bien du point de vue narratif que thématique (quête / enquête).

Lauric Guillaud, professeur émérite de littérature et de civilisation américaines à l'université d'Angers, ancien directeur du CERLI, a publié nombre d'articles sur l'imaginaire anglo-saxon : les mondes perdus, les mythes américains, le gothique, le fantastique, les détectives de l’étrange, etc.
Principales publications
Lovecraft : une approche généalogique. De l'horreur au sacré, ODS, 2017.
Le polar ésotérique, sources, thèmes, interprétations (avec Philippe Marlin), ODS, 2016.
Le retour des morts. Imaginaire, science, verticalité, Éd. Rouge Profond, 2010.
La Terreur et le sacré : la nuit gothique américaine, Éd. Michel Houdiard, 2007.
Codirection d'ouvrages
Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l'image, Colloque de Cerisy, Éd. Bragelonne, 2012.
Les détectives de l'étrange. Tome I : Domaine anglo-saxon, Colloque de Cerisy, Éd. Le Manuscrit, 2007.
Les détectives de l'étrange. Tome II : Domaine francophone et expansions diverses, Colloque de Cerisy, Éd. Le Manuscrit, 2007.

Caroline KLENSCH : Once Upon A Time : enquête au pays des contes de fées
La série américaine Once Upon A Time (2011-2018) réalisée par Edward Kitsis et Adam Horowitz pour ABC plonge le spectateur dans un petit village peuplé de personnages féeriques ayant oublié leur identité. Les sept saisons mettent en scène la quête identitaire, la découverte des héros et de leurs exploits, les mauvais sorts, vacillant entre le monde réel et le pays des contes. Le personnage du shérif se présente comme fil rouge à travers tous les périples, rassemblant les habitants de Storybrooke et dévoilant les secrets qui les entourent. Loin de se limiter à arrêter les "méchants", il guide plutôt la quête identitaire, le retour aux origines, l'acceptation de ses forces et faiblesses. Cette communication aura pour objectif d'interroger la figure du shérif comme démiurge et passeur, permettant d'établir le lien entre la fiction réaliste et l'imaginaire. De plus, elle s'intéressera à la dynamique de l'enquête comme moteur narratologique, réactivé de saison en saison. La quête identitaire, nécessaire par amnésie ou négation, est un autre leitmotiv symptomatique de ce XXIe siècle en quête de repères. Les contes figurent ainsi comme héritage rassurant, mais en besoin de renouvellement afin de pouvoir encore trouver leur place dans le paysage télévisuel actuel.

Guillaume LABRUDE : Les surprenantes vertus de l'ignorance : l'enquête au cœur des mondes vidéoludiques de Hidetaka Miyazaki
Depuis les années 1980 et la démocratisation du scénario au sein de la sphère vidéoludique, les jeux vidéo ont souvent proposé aux joueurs d'explorer des mondes créés de toutes pièces afin de comprendre leurs mécaniques et de s'en servir pour progresser en leur sein et ainsi dévoiler leurs secrets. Avec la trilogie Dark Souls et Bloodborne, le studio japonais From Software, sous la direction de Hidetaka Miyazaki, s'est donné pour signature de catapulter le public dans des mondes hostiles dont il ignore tout et dont il ne saura rien s'il se contente de suivre de manière linéaire la trame principale. En troquant son rôle de combattant pour celui d'explorateur, le joueur s'ouvre ainsi à la découverte d'une histoire qu'il ne connait pas et que l'œuvre ne lui propose pas frontalement de découvrir. Analyser des éléments de décors, des lignes de dialogues avec des personnages cachés dans les recoins les plus difficiles d'accès du monde dans lequel il évolue, des artéfacts disséminés çà et là sans aucune indication pour les trouver : les mondes vidéoludiques de Miyazaki sont un appel à l'enquête non pas pour finir le jeu de façon basique mais bien pour comprendre les origines de sa diégèse. Ainsi les productions From Software mettent-elles en avant un véritable questionnement : l'enquête n'est-elle pas, au fond, la véritable méthode narrative pour comprendre un monde vidéoludique ?

Guillaume Labrude termine sa thèse sur les représentations de la famille dans Batman et ses adaptations depuis 1939 sous la direction de Christian Chelebourg. Depuis 2016, il participe aux colloques de Cerisy sur l'imaginaire. Il a déjà communiqué sur les œuvres de Hidetaka Miyazaki : à l'université de Québec à Montréal avec Dark Souls et l'obscur cheminement vers le mythe : Nostalgie de l'Enfer, syncrétisme, hiérophanie et mise en scène ainsi qu'à Nancy lors du colloque H.P Lovecraft avec Remédiatisation de l'essence lovecraftienne : narration cognitive, affective et psychomotrice dans Bloodborne de Hidetaka Miyazaki. Il est également illustrateur et auteur de bandes dessinées pour la revue Fantasy Arts and Studies.

Cécile LEGUY : Raconter l'enquête ethnographique aujourd'hui
Si c'est par souci de scientificité que les anthropologues-ethnologues du début du XXe siècle se refusaient à mêler le récit de leurs enquêtes au compte rendu de leurs travaux, préférant raconter leurs aventures dans un ouvrage plus littéraire publié en parallèle, c'est aussi pour garantir à leurs recherches la rigueur et la justesse scientifique qu'aujourd’hui, les chercheurs empruntent une démarche réflexive les conduisant à expliciter les conditions dans lesquelles ils ont recueilli leurs données et mené leurs analyses. Cependant, que raconte-t-on vraiment d'une enquête ethnographique ? Le travail du chercheur sur le terrain ne se limite pas à observer des faits ou relever des anecdotes : pour mener une véritable enquête, il doit apprendre à interpréter des indices et utilise pour cela non seulement ses capacités d'analyse, mais aussi cette sorte d'intuition permise par la situation d'immersion qui met en scène l'ensemble du corps et ses différents langages et mène à des raisonnements qui relèvent le plus souvent de l'abduction, au sens peircien du terme. Ainsi, raconter l'enquête pour un ethnologue du XXIe siècle, ne serait pas seulement exposer la manière dont on a obtenu ses données mais bien plutôt relater ses propres cheminements cognitifs et corporels dans un contexte culturel et linguistique dont on a tout à apprendre.

Cécile Leguy est professeur d'anthropologie linguistique à l'université Sorbonne Nouvelle et mène ses recherches au sein du CNRS-Lacito (Langues et civilisations à tradition orale). Ses enquêtes ethnographiques portent sur les modalités de la communication et les arts de la parole en Afrique de l'Ouest. Elle est co-rédactrice en chef des Cahiers de Littérature Orale.

Béatrice LEHALLE : Carré 35 : enquête et secrets de famille sous le regard du psychanalyste
Carré 35, documentaire d'Éric Caravaca sorti en 2017, se présente comme un "film-enquête" sur un secret de famille. Différents thèmes s'y articulent autour de l'oubli et de la mémoire, de l'histoire intime en lien avec l'Histoire de l'exil et de la décolonisation. Notre regard de psychanalyste prendra en considération ces diverses strates, la tension entre temporalité historique et psychique, et la question de la représentation. Nous aborderons l'utilisation du documentaire en tant qu'outil d'enquête pour la levée des secrets de famille et la place qu'y figure le spectateur.

Psychiatre et psychanalyste (membre de la Société psychanalytique de Paris), Béatrice Lehalle s'est régulièrement intéressée à l'articulation entre l'art, l'écriture et la psychanalyse.
Publications
"Synthèse méthodologique de l'approche psychanalytique des arts plastiques", in Psychanalyse des arts de l'image, Colloque de Cerisy, Éditions Clancier-Guénaud, 1981 (réédition Hermann Éditeurs, 2012).
"Sérendipité et psychanalyse", in La Sérendipité. Le hasard heureux, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 2011.
"Ouvertures et résonances psychanalytiques actuelles de l'œuvre de Sylvie Germain", L'univers de Sylvie Germain, Colloque de Cerisy, PU de Caen, 2008.
"Sublimation et crise du milieu de la vie", Revue Française de Psychanalyse, 2005/5.
"Une psychanalyste en crèche : quel cadre ? quel processus ?", RFP, 2011/4.
"L'animal dans le Terrier de Kafka, ou l'ultime combat contre la mort", RFP, 2011/1.
"La Tombe du Plongeur. Une étude du crime dans L'Étranger de Camus", RFP, 2012/4.
Bibliographie
Œuvres complètes de Freud, PUF.
L'écorce et le noyau (N. Abraham et M. Torok), Flammarion.
La transmission psychique inconsciente (A. Ciccone), Dunod.
Les visiteurs du Moi (A. de Mijolla), Les Belles lettres.
Secrets de famille (S. Tisseron), Que sais-je ?
"Du secret", Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°14, 1976.

Danièle MÉAUX : Enquêtes photographiques
Nombreux sont les photographes contemporains qui mettent en scène — dans des livres ou des installations — les enquêtes qu'ils ont menées sur le terrain. Loin d'une simple restitution des apparences, leurs œuvres donnent à partager une expérience tendue dans un effort de compréhension du monde; elles combinent éléments de documentation, interviews, récits de vie, images, croquis, prélèvements variés… s'articulant en une syntaxe élaborée, afin de conduire le spectateur à s'interroger lui-même sur le pan de réalité questionné. Ce sont plus précisément les dispositifs élaborés par ces photographes qui seront ici pris en considération : ils se présentent tout à la fois comme une forme renouvelée de mise en intrigue de l'enquête qui a été menée et comme une machinerie sophistiquée susceptible de mobiliser la curiosité du spectateur.

Spécialiste de la photographie contemporaine, Danièle Méaux est professeur des universités en esthétique et sciences de l'art.
Publications
La Photographie et le temps, PUP, 1997.
Voyages de photographes, PUSE, 2009.
Géo-photographies. Une approche renouvelée du territoire, Filigranes, 2015.
Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Filigranes, mars 2019.
Elle dirige la revue Focales [www.focales.eu].

Gilles MENEGALDO : Modalités d'une enquête déconstruite : jeux narratifs et temporels et réflexivité dans Usual Suspects (Bryan Singer, 1995), The Ninth Gate (Roman Polanski, 1999) et Curse of the Jade Scorpion (Woody Allen, 2001)
La forme de l'enquête a depuis longtemps été associée à différents genres littéraires, et pas seulement à la littérature policière. Nombreux sont les enquêteurs/enquêtrices dans le roman gothique anglais. Bien des récits fantastiques classiques et modernes ont recours à une structure d'enquête. Les Trois Imposteurs de Arthur Machen tout comme les contes de Sheridan le Fanu ou ceux de M. R James comportent un personnage d'enquêteur. Plusieurs récits de Lovecraft ("L'Appel de Cthulhu" par exemple) adoptent aussi ce dispositif narratif que l'on retrouve dans divers "polars ésotériques" contemporains. Au cinéma, nombreux sont les films, documentaires ou fiction, qui adoptent cette forme. Il s'agira ici d'analyser trois films appartenant à des genres différents et croisant aussi divers genres. Usual Suspects appartient clairement au genre policier, mais il subvertit les codes du film noir et propose une déconstruction jubilatoire de la forme de l'enquête, et du personnage de l'enquêteur qui à l'instar du spectateur est totalement manipulé par le narrateur criminel. The Ninth Gate adapte un roman de Perez-Reverte et associe étroitement les conventions du genre policier et celle du récit fantastique, proposant une intrigue complexe et de multiples fausses pistes pour le héros détective. Enfin, dans Curse of the Jade Scorpion, Woody Allen associe les codes du film noir et de la comédie romantique et le dispositif de l'enquête est largement subverti par ce mélange des genres. Ces trois films adoptent une posture clairement réflexive et comportent aussi une dimension de parodie et de pastiche.

Jean-Paul MEYER : Enquête du fils, récit du père dans Maus, d'Art Spiegelman : le témoignage et son recueil en embrayage iconotextuel
Maus, on le sait, est un roman graphique écrit et dessiné par Art Spiegelman, qui raconte les entretiens de l'auteur avec son père, Vladek, dans les derniers mois de sa vie. Partant des témoignages du vieil homme, survivant des camps d'extermination, l'œuvre raconte en textes et images la jeunesse de Vladek, son mariage avec Anja, puis la guerre et les camps. À travers le récit, c'est la destinée de la communauté juive qui est retracée, face à la montée du nazisme et à la shoah.
L'une des particularités de Maus est qu'il raconte deux histoires à la fois : celle d'Artie rendant visite à son père, celle du père se remémorant sa vie. Dans la BD, l'enchâssement des deux récits, typique des narrations de seconde main, prend un tour inhabituel. Le texte et l'image, embrayés ou non sur les deux plans de l'énonciation, produisent sur le récit du père un effet de perspective, au propre comme au figuré. Dans Maus, ce n’est pas seulement la parole de Vladek qui est mise en images, c'est tout le dispositif de captation et de réception de cette parole qui est mis en scène.

Bibliographie
Bardizbanian, A., 2015, "De la médiation à la médiatisation du témoignage : formes du trauma et de sa transmission dans Maus d'Art Spiegelman", Sillages critiques, n°19.
Haudot, J., 2009, "Bande dessinée et témoignage : la mise en récit de la Shoah", Hermès, n°54, 155-160.
Heinich, N., 1998, "Le témoignage, entre autobiographie et roman : la place de la fiction dans les récits de déportation", Mots, n°56, 33-49.
McGlothlin, E., 2003, "No Time like the Present : Narrative and Time in Art Spiegelman's Maus", Narrative, n°11 (2), 177-198.
Ribière, M., 2001, "Maus. A Survivor’s Tale by Art Spiegelman : a second-hand narrative in comic-book form", in Ribière M. & Baetens, J. (dir.), Time, Narrative and the Fixed Image / Temps, narration et image fixe (p. 131-143), Amsterdam/Atlanta, Rodopi.

Jean-Paul Meyer est enseignant-chercheur à l'université de Strasbourg, où il enseigne la linguistique et la didactique du français. Ses travaux portent sur les formes et les domaines de la littéracie, notamment la littéracie visuelle. Il a publié sur les relations texte-image dans la bande dessinée, le roman illustré, l'image didactique, etc. Depuis quelque temps, il se consacre plus spécialement à la question des adaptations d'œuvres littéraires en bande dessinée, qu'il étudie dans une perspective sémantique et sémiotique.
Cinq articles récents de Jean-Paul Meyer (autour du thème)
Meyer, J.-P., "Diffraction de l'image narrative : Sherlock Holmes dans le vitrail", in Machinal, H., Menegaldo, G., Naugrette, J.-P. (dir.), Sherlock Holmes, un nouveau limier pour le XXIe siècle, PU de Rennes, 2016, Colloque de Cerisy, 273-287.
Arena, D. B., Arena-Pastorello, A., Meyer J.-P., "Gestes pour écrire et lire à l'heure des appareils numériques", Revue de Recherches en Littératie Médiatique Multimodale, vol. 3, 2016 [en ligne].
Meyer, J.-P., "Les aventures de Blueberry en BD : Une sémiographie du western", in Menegaldo, G., Guillaud, L. (dir.), Le western et les mythes de l'Ouest, PU de Rennes, 2015, Colloque de Cerisy, 532-546.
Meyer, J.-P., "Aspects idéographiques de l'écriture enfantine. L'empreinte du corps dans le signifiant graphique", in Abel, F., Delbraccio, M., Petit, M. (dir.), Écriture(s) et psychanalyse : quels récits ?, Hermann Éditeurs, 2015, Colloque de Cerisy, 79-96.
Meyer, J.-P., "Pour une littéracie visuelle", Spirale, n°53, 2014, 133-144 [en ligne].

Dominique MEYER-BOLZINGER : Raconter l'enquête : un art du portrait
Que s'est-il passé entre la naissance du roman policier à la fin du XIXe siècle et ce début de XXIe où l'on constate l'omniprésence du récit d'enquête ? La diffusion du récit d'enquête hors du roman policier est liée aux transformations du genre et à sa progressive légitimation, dans lesquelles Simenon et Modiano jouent un rôle qu'il faut souligner. Ce transfert de la structure narrative de l'enquête, qui permet l'inscription de la narration dans le récit, provoque aussi une mutation du récit d'enquête, récit d'intrigue s'il en est, en art du portrait, en équilibre parfois instable entre unification et fragmentation.

Corpus provisoire
Artières Philippe, Vie et mort de Paul Gény, 2013.
Audin Michèle, Une vie brève, 2013.
Boltanski Christophe, Le Guetteur, 2018.
Bosc Adrien, Constellation, 2014.
Modiano Patrick, Rue des Boutiques Obscures, 1978.
Modiano Patrick, Dora Bruder, 1997.
Simenon Georges, Maigret et la jeune morte, 1954.

Dominique Meyer-Bolzinger est maîtresse de conférences à l'université de Haute-Alsace (Mulhouse). Spécialiste de l'enquête, elle s'intéresse tout particulièrement aux méthodes d'investigation fictive, à l'imaginaire de l'enquête et aux transferts du roman policier vers la littérature. Elle est l'auteure de plusieurs articles sur ces questions, en particulier sur les traces du roman policier dans l'œuvre de Patrick Modiano.
Publications
Meyer-Bolzinger Dominique, "Scène et piste : spatialité du récit d'enquête", in Y. Calbérac, R. Ludot-Vlasak, Textualités et spatialités, Savoirs en prisme, n°8, 2018 [en ligne].
Meyer-Bolzinger Dominique, "Raconter l'enquête / raconter l'histoire : la scène finale des romans policiers", in Dialogues Mulhousiens, n°3, Intervention(s), Journées Doctorales des Humanités 2018, sous la direction d'Inkar Kuramayeva et Régine Battiston, janvier 2019, p. 217-225 [en ligne].
Meyer-Bolzinger Dominique, La méthode de Sherlock Holmes, de la clinique à la critique, Campagne Première, 2012.
Meyer-Bolzinger Dominique, "L'écriture policière de Modiano, ou l'enquête en suspens", in Gilles Menegaldo, Maryse Petit (dir.), Manières de noir. La fiction policière contemporaine, Colloque de Cerisy, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 265-277.
Meyer-Bolzinger, Dominique, "Investigation et remémoration : l'inabouti de l'enquête chez Patrick Modiano", in C. Reggiani, B. Magné (dir.), Écrire l'énigme, Presses universitaires de Paris Sorbonne, 2007, p. 231-239.

Aurélie Lila PALAMA : "L'enquête est finie !". Énigme et aventure dans les romans de Pierre Bottero
L'enquête, dans les romans de Pierre Bottero, apparaît comme un marqueur générique du réalisme. Elle apparaît dans les romans du quotidien plus que dans les œuvres de fantasy ; mais c'est surtout dans les fictions mixtes, celles qui jouent sur l'articulation du naturel et du surnaturel, qu'elle prend tout son sens. Si l'on n'apprend guère à quel moment commencent les enquêtes qui s'y trouvent mentionnées, leur fin marque le basculement des héros dans l'aventure et s'accompagne pour eux d'une prise de conscience de leur singularité, de leur mission. À la phase d'enquête, parsemée de simples mésaventures, succèdent la quête et l'aventure véritable, impliquant un risque de mort, conformément à la définition de Jean-Yves Tadié. L'enquête, dans ce contexte, apparaît comme une forme dévaluée de l'aventure, un genre frappé au sceau de la clôture, incompatible avec l'imaginaire ouvert d'un auteur toujours enclin à ouvrir de nouvelles portes sur de nouveaux mondes de fiction.

Maryse PETIT : La dissolution du policier (romans de Sandrine Collette, Hervé Le Corre, Frank Bouysse)
Des auteurs contemporains français sont publiés, chroniqués, commentés sous la catégorie désormais reconnue de "polar". De leurs romans, le lecteur attend la découverte, puis la résolution d'un (ou de plusieurs) crime(s), au long d'un parcours semé d'indices, de suppositions, de pistes, vraies ou fausses, guidé par la figure tutélaire d'un enquêteur, qui, policier ou pas, s'empare de la posture et de l'affaire et est en responsabilité de la mener à bien. Tel est le schéma de base de l'"enquête", qu'elle soit menée dans un milieu policier, médical, journalistique, et décrite dans une publication journalistique, romanesque ou policière. Pourtant, certains auteurs de "polars" semblent désormais s'écarter de ce schéma, en en brouillant les lignes : rôles traditionnels (victime, coupable, entourage touché…) disséminés entre plusieurs personnages, absence d'enquêteur, crime longtemps inconnu, résolution tronquée… Le devenir de la structure d'enquête, largement répandue désormais dans d'autres genres littéraires, serait-il justement de disparaître de son terrain d'origine ? Ou d'évoluer de telle sorte que se pose la question de l'identification : qu'est-ce qui ferait alors la spécificité du polar comme genre ?

Maryse Petit, maître de conférences honoraire de l'université de Lille, membre associé du laboratoire Cecille, a depuis quelques années centré son travail de recherche sur le statut et les codes du roman policier. Elle a, à cet égard, co-dirigé deux colloques de Cerisy : La fiction policière aujourd'hui (2007) et Le goût du noir (2013).

Dennis TREDY : Comment séparer le vrai du faux ? L'explosion actuelle des séries documentaires True Crime et l'inter-perméabilité des faits réels et de la fiction
La fascination du public anglo-saxon pour les "vrais" témoignages de criminels et pour l'exposition détaillée des crimes les plus crapuleux ne date pas d'hier. On peut citer le succès des "rogue biographies" au début du XVIIIe siècle, phénomène ayant engendré les premiers romans en anglais, ou bien l'attrait des "penny dreadfuls" à la fin du XIXe siècle. Cela dit, le roman true crime tel qu'on l'entend aujourd'hui a percé il y a 50 ans aux États-Unis, notamment avec De sang froid de Truman Capote (1966) et surtout avec Helter Skelter de Vincent Bugliosi (1974), ce dernier étant lui-même le procureur dans le procès de Charles Manson, sujet du récit. À la télévision, par contre, les docu-séries racontant de vrais crimes et réelles enquêtes n'avaient pas trop la côte auprès des téléspectateurs, n'étant presque exclusivement que des émissions bon marché et d'un sensationnalisme grossier, reléguées à de petites chaînes dédiées et à une diffusion en heures creuses sur les autres chaînes. Comment expliquer alors la véritable explosion actuelle des séries true crime, certaines de grande qualité, à la télévision américaine, avec par exemple la diffusion de plus d'une trentaine de docu-séries criminelles différentes en 2018 ? Une explosion de true crime déclenchée vraisemblablement en 2015 par le succès inattendu de Making a Murderer, une docu-série marquante qui a mis sérieusement en doute l'inculpation des deux hommes incarcérés depuis 2007 pour le meurtre d'une jeune photographe, Teresa Halbach. Cette communication, en plus d'expliquer ce phénomène, cherche à décortiquer les manières dont ces "enquêtes d'enquêtes" sont menées, leur sérialité remaniée et les formules employées, qui mélangent vérité et fiction, témoignages et déductions, images d'archives et reconstitutions par des acteurs. Comment et pourquoi ce genre télévisuel mal-aimé est-il devenu soudainement l'un des genres de séries les plus populaires ? Nous ouvrons notre enquête…

Dennis Tredy est maître de conférences en littérature américaine à l'université de Paris III - Sorbonne Nouvelle et co-fondateur de la Société Européenne des Études Jamesiennes (ESJS). Il a publié trois volumes sur James, Reading Henry James in the Twenty-First Century (2019), Henry James and the Poetics of Duplicity (2013) et Henry James's Europe : Heritage and Transfer (2011), ainsi que de nombreux articles sur James et d'autres auteurs américains. Il a également publié des études sur l'adaptation filmique des romans américains, ainsi que des études sur la série télévisée américaine, notamment sur la sitcom et sur l'adaptation des émissions radio au milieu du XXe siècle, et sur la représentation des minorités et de la contreculture dans les années 1950, 1960 et 1970.

Charlotte WADOUX : En lisant, en enquêtant : l'enquête intertextuelle dans les romans néo-Victoriens
On dit souvent du roman néo-Victorien que sa structure repose sur un mouvement double: récit rétrospectif se tournant vers le dix-neuvième siècle, il n'en reste pas moins critique quant à la société contemporaine d'où il émerge. Les critiques du genre, telles Rosario Arias et Patricia Pulham s'accordent pour dire que la trace, considérée comme présence d'une absence, est le paradigme qui définit ces romans. On voit bien dans cette structure double, la structure du roman policier telle que définie par Todorov et, dans le paradigme de la trace, nous retrouvons le signe d'une littérature indiciaire. On verra également que les réécritures d'œuvres inachevées, telles Le Mystère d'Edwin Drood (1870) de Charles Dickens, constituent de véritables "textes parallèles", pour reprendre l'expression de Fabienne Soldini: "l'auteur contemporain est lui-même lecteur, écrivant une solution possible du mystère". Il s'agira donc de voir comment les romans néo-Victoriens, dans leur rapport intertextuel au passé, s'approprient la structure policière et font de leur lecteur, un lecteur-détective des pistes intertextuelles. Nous verrons que cette démarche dynamise la réécriture qui devient moyen de médiation entre le lecteur contemporain et la littérature victorienne.

Charlotte Wadoux est doctorante à l'université Sorbonne Nouvelle Paris 3 et à l'université de Kent à Canterbury. Sa recherche porte sur la fiction néo-Victorienne, en particulier, les réécritures des romans de Charles Dickens. Sa thèse envisage ces réécritures sous l'angle du mode de la détection. La réécriture inviterait donc le lecteur à "jouer les détectives". Elle a publié l'article "Dickens and his Doppelgangers : Playing Detective in Neo-Victorian Fiction" dans le journal Litterae Mentis [en ligne].
Bibliographie
ARIAS, Rosario, "Traces and Vestiges of the Victorian Past in contemporary Fiction", in Neo-Victorian Literature and Culture : Immersions and Revisitations, Nadine Boehm-Schnitker and Susanne Gruss (eds.), New York; London, Routldege, 2014, pp. 111-122.
ARIAS, Rosario et Patricia Pulham (eds), Haunting and Spectrality in Neo-Victorian Fiction : Posessing the Past, New York, Palgrave Macmillan, 2010.
HEILMANN, Ann et Mark Llewellyn, Neo-Victorianism : The Victorians in the twenty-first century 1999-2009, New-York, Palgrave Macmillan, 2010.
TODOROV, Tzvetan, Poétique de la prose choix, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1978.
SOLDINI, Fabienne, "La lecture de romans policiers : une activité cognitive", Langage & société, vol. 76, 1996, pp. 75-103.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


LA NÉGATION À L'ŒUVRE DANS LES TEXTES


DU LUNDI 22 JUILLET (19 H) AU LUNDI 29 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Agnès FONTVIEILLE-CORDANI, Nicolas LAURENT


ARGUMENT :

Comment la négation opère-t-elle dans les textes littéraires ? La négation, qui traverse toutes les disciplines des sciences humaines, a donné lieu à des travaux considérables en logique, en philosophie, en psychanalyse ou en linguistique. Mais son fonctionnement dans les œuvres n'a pas encore fait l'objet d'une approche stylistique générale tant les mots grammaticaux — plus instructionnels que conceptuels — peuvent passer inaperçus. L'objet du présent colloque est d'examiner le "travail" en contexte des formes négatives, dans le sillon desquelles seront aussi considérés la négation lexicale et ce qui relève, plus largement, de la négation sémantique, voire de la "négativité".

Par sa visée discursive, la négation est au cœur des genres argumentatifs. Quels jeux propres au dialogue et au(x) dialogisme(s) peut-on observer dans le théâtre, dans l'essai, mais aussi dans d'autres genres non immédiatement interactionnels ? Par ailleurs, la négation est le ressort essentiel de nombreuses figures : comment fonctionnent-elles en contexte ? Et de quelle manière la négation interagit-elle avec les autres figures ? Comment, enfin, envisager la contrepartie référentielle de la négation, sa puissance de représentation ? Comment, entre dit et non-dit, les mots négatifs posent-ils la question des limites du langage lorsqu'ils servent paradoxalement à dire ce qui n'est pas — selon les ontologies diversifiées de l'absence, de l'inexistence, du néant ?

Ouverte à tous, cette rencontre offrira un grand moment d'échange et de débat entre stylisticiens de tous horizons, spécialistes de genres et de siècles différents (XVIe-XXIe). Une exposition du plasticien franco-viennois Hervé Massard sera organisée dans les lieux, et offrira l'occasion d'un échange avec l'artiste.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 22 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 23 juillet
Matin
Agnès FONTVIEILLE-CORDANI & Nicolas LAURENT : Introduction

Après-midi
Claude MULLER : Le rôle de la négation dans quelques récits et textes à présentation autobiographique
Philippe WAHL : Poétiques négatives. Beckett en diachronie

Soirée
La Mer à Bord, conférence-rencontre avec le plasticien franco-viennois Hervé MASSARD [soirée commune avec le colloque en parallèle "Raconter l'enquête : une forme pour les récits du XXIe siècle ?"]


Mercredi 24 juillet
Matin
Isabelle SERÇA : Nier, est-ce contredire ou dire l'absence ?
Fabienne BOISSIERAS : Mouvements involontaires et renversements spectaculaires : les opérations négatives dans les comédies de Marivaux

Après-midi
Lucile GAUDIN-BORDES : "Elle n'avait rien à voir, aussi bien était-elle…", négation et étalement discursif dans Un été de glycine de Michèle Desbordes
Sandrine VAUDREY-LUIGI : La textualité négative de Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Soirée
Rencontre-débat, avec l'écrivaine Michèle AUDIN [soirée commune avec le colloque en parallèle "Raconter l'enquête : une forme pour les récits du XXIe siècle ?"]


Jeudi 25 juillet
"HORS LES MURS"
Expédition sur les îles Chausey


Vendredi 26 juillet
Matin
Sophie MILCENT-LAWSON : Romances sans paroles et sourire sans chat. Négation et reconfiguration du sens dans les syntagmes de type N1 sans N2
Claire BADIOU-MONFERRAN : Coordination négative : le moment "classique"

Après-midi
Roselyne de VILLENEUVE : D'un Cid à l'autre : négation et "tragédisation"
Suzanne DUVAL : Négation et bien-dire épistolaire à l'époque baroque


Samedi 27 juillet
Matin
Marc BONHOMME : Modalités et fonctions de la négation dans l'interrogation rhétorique. L'exemple des Fables de La Fontaine
Emily LOMBARDERO : Aimer ou ne pas haïr : la litote en question dans les nouvelles historiques et galantes [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Denis VIGIER : La querelle des forces vives dans L'Encyclopédie au prisme de la négation
Romain BENINI : La négation dans l'écriture métrique : quels enjeux ?

Soirée
Musique et danse [soirée commune avec le colloque en parallèle "Raconter l'enquête : une forme pour les récits du XXIe siècle ?"]


Dimanche 28 juillet
Matin
Stéphanie THONNERIEUX : Négation et poésie du deuil : les morts (ne) sont plus que des mots
Sibylle ORLANDI : La négation chemin faisant : poésie et via negativa au XXe siècle

Après-midi
Sémir BADIR & Thomas FRANCK : Rhétoriques de la négation dans l'œuvre de Roland Barthes : de la démystification au neutre
Ilias YOCARIS : "Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit" : réfutation, polyphonie et (dé)négation dans Les Bienveillantes

Soirée
Lectures partagées [soirée commune avec le colloque en parallèle "Raconter l'enquête : une forme pour les récits du XXIe siècle ?"]


Lundi 29 juillet
Matin
Christelle REGGIANI : La négation du voyage

Prolongements, avec Marie-Christine LALA et Claude MULLER

Lecture, par Hervé MASSARD

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Claire BADIOU-MONFERRAN : Coordination négative : le moment "classique"
La réflexion portera sur le coordonnant négatif en n- (ne, ni, ny). Elle montrera à son sujet par quelles procédures et sous quelles conditions le français classique (au sens large, conduisant du second tiers du XVIIe siècle au troisième quart du XVIIIe siècle), "réanalyse" en faits de style des phénomènes participant jusqu'ici des faits de langue. Seront notamment étudiés :
(1) le réemploi "polyphonique" et "réfutatoire" du coordonnant négatif en "atmosphère non pleinement positive" — notamment, dans les propositions interrogatives et les systèmes comparatifs de modalité positive;
(2) le réemploi quasi "figural" (figures d'emphase : amplification, hyperboles…) du coordonnant en n- dans certains contextes "pleinement négatifs" — celui de la négation à trois termes [Ni / (Ni…ni)…ne…pas], ou encore celui des négations à deux termes (adverbe ne et coordonnant négatif) combinant, de manière presque inédite dans l'histoire au long cours du français, ni poly-syndétique et adverbe de surenchère, suivant le format [ni X ni même Y];
(3) la reconfiguration "scalaire" de l'opposition ni vs ni…ni — le coordonnant simple servant un principe de "hiérarchie dans l'équivalence" et la négation polysyndétique venant neutraliser ce principe.
Succédant au moment "logique" (français médiéval et préclassique) de la coordination négative, et précédant à son moment "grammatical" (français moderne et contemporain), le français classique en constitue le grand tournant "argumentatif". Cet infléchissement pragmatique, qui, toute proportion gardée, fut assez largement exploité et recyclé par la stylistique de genre et la stylistique d'auteur contemporaines, invite à ouvrir encore davantage les définitions du style à leur composante historique: celle du "style d'époque".

Claire Badiou-Monferran est professeur de langue et stylistique à l'université de Lorraine. Spécialiste de linguistique diachronique et de stylistique historique, ses travaux de recherche portent principalement sur le français classique. Elle est notamment la coordinatrice d'un numéro collectif sur "la négation en français classique" (revue Le français moderne, 2004, n°143).
Bibliographie
Antoine, G. (1958-1962), La coordination en français, Paris, d’Artrey.
Badiou-Monferran, C. (2000), Les conjonctions de coordination, ou "l'art de lier ses pensées" chez La Bruyère, Paris, Champion.
Badiou-Monferran, C. (2002), "Coordonner : (qu') est-ce (qu') ajouter ?", in J. Authier-Revuz & M.-C. Lala (éds), Figures d'ajout. Phrase, texte, écriture, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, p. 97-110.
Badiou-Monferran, C. (2003), "Représentations du français classique dans les grammaires modernes : l'exemple de la coordination négative par ni", XVIIe siècle et modernité, dir. Hélène Merlin-Kajman, XVIIe siècle, n°223, p. 237-249.
Badiou-Monferran, C. (Dir.) (2004), La négation en français classique, Langue française, n°143.
Badiou-Monferran, C. (2004), "Négation et coordination en français classique : le morphème ni dans tous ses états", Langue française, n°143, p. 69-92.
Badiou-Monferran, C. (2005), "Psychomécanique et évolution de signifiant : le cas du coordonnant négatif à l'aube du français moderne", Langue française, n°147, p. 84-97.
Badiou-Monferran, C. (2006), "Cohérence et cohésion en français classique : l'exemple de l'opposition "ne / ni […] aussi" vs "ne / ni non plus"", in F. Calas (dir.), Actes du colloque des 17-19 février 2005, "Cohérence et Discours", Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, coll. "Études linguistiques", p. 229-240.
Badiou-Monferran, C. (à par.), "Sémantique des coordonnants et, ou, ni", in C. Marchello-Nizia, B. Combettes, S. Prévost & T. Scheer (éds), Grande Grammaire Historique du français, chap. 41.3, Berlin, De Gruyter.
Jaubert, A. (2013), "Littérarité, style et décalage pragmatique", in C. Badiou-Monferran (éd.), La Littérarité des belles-lettres : un défi pour les sciences du texte ?, Paris, Classiques Garnier, p. 225-239.
Laurent, N. (2013), "Du discours à l'œuvre", in C. Badiou-Monferran (éd.), La Littérarité des belles-lettres : un défi pour les sciences du texte ?, Paris, Classiques Garnier, p. 197-211.
Vaugelas, C., F. de ([1647], 2009. Éd. Z. Marzys), Remarques sur la langue française, Genève, Droz.

Sémir BADIR & Thomas FRANCK : Rhétoriques de la négation dans l'œuvre de Roland Barthes : de la démystification au neutre
La pensée de Roland Barthes s'est durablement portée sur la négation. Elle en a exploré divers aspects, parmi lesquels : la critique ni-ni, la démystification de la doxa dans les Mythologies, la dénégation, l'exemption de sens dans Sade, Fourrier, Loyola, l'énonciation impossible dans une analyse du conte d'E. A. Poe "La vérité sur le cas de M. Valdemar", le manque dans Fragments du discours amoureux, enfin le neutre dans le cours dédié à ce thème, neutre qu'il prend soin de distinguer du "ni… ni…" en en faisant un principe actif (quoique négatif). Or Roland Barthes n'est sans doute pas un penseur comme d'autres; il se voyait comme un penseur de phrases ou, pour le dire plus simplement, comme un écrivain essayiste. Dans cette communication, nous voudrions examiner comment cette pensée a pu s'imprégner dans une écriture et s'exprimer dans des singularités rhétoriques, énonciatives et syntaxiques. Barthes cherchait en effet une nouvelle façon d'écrire, en particulier une façon d'écrire dans le genre de l'essai qui se déroberait à la rhétorique classique de l'argumentation, considérée comme trop antagonique. Nous suivrons cette recherche au fil des œuvres, en prenant à témoin l'usage des diverses formes d'expression de la négativité qui s'y manifeste.

Références bibliographiques
Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
Roland Barthes, Sade, Fourrier, Loyola, Paris, Seuil, 1971.
Roland Barthes, "Analyse textuelle d'un conte d'Edgar Poe", in C. Chabrol, Sémiotique narrative et textuelle, Paris, Larousse, 1973.
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.
Roland Barthes, Le Neutre. Cours au Collège de France 1977-1978, Paris, Seuil-IMEC, 2002.
Bernard Comment, Roland Barthes, vers le neutre, Paris, Bourgois, 1991.
Daniel Fischlin (ed.), Negation, Critical Theory, and Postmodern Textuality, Dordrecht, Springer, 1994.
Michèle Gendreau-Massaloux, "La déliaison", Parcours de Barthes. Communications, 63, 1996, pp. 185-192.
Irène Langlet, "Inactualités des Mythologies ?", in M. Macé et A. Gefen (dir.), Barthes, au lieu du roman, Paris, Desjonquères-Nota Bene, 2002, p. 127-132.
Anne Longuet Marx, "Des paradoxes du neutre", Parcours de Barthes. Communications, 63, 1996, pp. 175-184.
Mathieu Messager, ""Par elle me vient une existence dramatique" : Roland Barthes et la grammaire", Revue Roland Barthes, 1, 2014 [en ligne].
Claude Stéphane Perrin, Le neutre et la pensée, Paris, L'Harmattan, "Ouverture philosophique", 2009.
Victor J. Vitanza, Negation, Subjectivity, and The History of Rhetoric, Suny Press, 1996.

Sémir Badir est maître de recherches du Fonds de la Recherche Scientifique-FNRS à l'université de Liège. Ses intérêts de recherche visent les aspects épistémologiques des théories linguistiques et sémiotiques, qu'il développe notamment dans le collectif Lttr 13, ainsi que les modèles conceptuels appliqués aux formes artistiques. Il a co-dirigé une vingtaine d’ouvrages et numéros de revue (Protée, Semen, Semiotica, Visible…), parmi lesquels, parus en 2017, Pratiques émergentes et pensée du médium (avec François Provenzano) et L'image peut-elle nier ? (avec Maria Giulia Dondero). Il est co-responsable de plusieurs projets internationaux de recherche (avec Waldir Beividas, convention WBI-CAPES 2011-2013; avec Nicolas Couégnas, Driss Ablali et Érik Bertin, projet ANR 2014-2017).
Publications
Hjelmslev, Belles-Lettres, 2000.
Saussure. La langue et sa représentation, L'Harmattan, 2001.
Épistémologie sémiotique. La théorie du langage de Louis Hjelmslev, Honoré Champion, 2014.

Thomas Franck est doctorant en philosophie politique et en rhétorique à l'université de Liège et prépare une thèse de doctorat sur la réception de Theodor Adorno dans les revues françaises, et plus précisément dans Arguments et Communications.
Publications
Lecture philosophique du discours romanesque, Lambert-Lucas, 2017.
À codirigé le 12e numéro des Cahiers du GRM intitulé "Matérialités et actualité de la forme revue".

Romain BENINI : La négation dans l'écriture métrique : quels enjeux ?
La négation, avec les contraintes syntaxiques et prosodiques qu'elle suppose, permet de faire émerger plusieurs éléments complexes de la structuration du vers classique. D'un point de vue général, il s'agira de cerner les éléments en question et d'observer ce que la place de la négation dans les vers nous dit de la concordance et de son évolution : comment les différents mots et morphèmes négatifs mettent-ils au jour les spécificités de la langue des vers ? Cette tentative de description s'accompagnera d'un travail d'historicisation des phénomènes en question, en comparant l'usage de la négation dans les vers à travers plusieurs pièces, l'une de Racine, l'autre de Népomucène Lemercier, la dernière de Hugo. Une dernière étape de cette présentation consistera à interroger, en fonction des phénomènes observés et en confrontation avec l'économie générale des pièces, les enjeux stylistiques que les divers usages métriques de la négation peuvent y représenter.

Romain Benini est maître de conférences à l'UFR de langue française de Sorbonne Université. Il est l'auteur d'une thèse sur la métrique et la stylistique des chansons imprimées pendant la deuxième République et le co-organisateur, avec F. Dell, du Séminaire de Métrique Générale.

Marc BONHOMME : Modalités et fonctions de la négation dans l'interrogation rhétorique. L'exemple des Fables de La Fontaine
L'interrogation rhétorique implique la négation selon deux configurations : soit une interrogation positive est identifiable comme une assertion négative implicite; soit une interro-négation est interprétable comme une assertion positive implicite. Nous nous proposons d'approfondir le fonctionnement de telles inversions de valeur de vérité dans le corpus représentatif des Fables de La Fontaine, en liaison avec l'organisation stylistique de cette œuvre. Dans un premier temps, nous analyserons les modalités de ces basculements du sens en soulignant le rôle de leurs indices syntaxiques, l'incertitude fréquente de leurs orientations, ainsi que leur dépendance étroite du cadre narratif des fables. Dans un deuxième temps, nous montrerons la polyvalence fonctionnelle de la dimension négative attachée aux interrogations rhétoriques de ces fables. Celle-ci y endosse des fonctions variables suivant les contextes : énonciatives (dilution des prises en charge des énoncés), communicationnelles (pseudo-dialogisme) et argumentatives (impositions / rejets de points de vue).

Marc Bonhomme est professeur émérite de linguistique française à l'université de Berne.
Publications
Figures clefs du discours, Le Seuil, 1998.
Discours métonymique, Peter Lang, 2006.
L'Argumentation publicitaire [avec Jean-Michel Adam], Armand Colin, 2012.
Pragmatique des figures du discours, Champion, 2014.
Il a aussi publié de nombreux articles dans les domaines de la rhétorique, de l'histoire de la langue française et de l'analyse du discours.

Suzanne DUVAL : Négation et bien-dire épistolaire à l'époque baroque
Au XVIIe siècle, l'essor de la littérature épistolaire imprimée favorise l'émergence de modèles de belle prose, et, en leur sein, de patrons stylistiques circulant dans l'ensemble de la production lettrée. Les années 1620, marquées par l'épisode de la querelle des Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac, présentent à la recherche en stylistique un corpus épistolaire peu étudié dans cette perspective, et particulièrement intéressant pour comprendre les évolutions du beau style et la manière dont l'imaginaire du purisme langagier informe les pratiques d'écriture. Les usages de la double et triple négation y sont particulièrement saillants et s'inscrivent dans des figures d'euphémisme et de litote. Leur observation met en évidence la dynamique interactive de la négation et son lien avec l'oralité : la multiplication des négations dans une séquence écrite resserrée met en scène la spontanéité d'un discours qui s'ajuste à son destinataire au fur et à mesure qu'il s'énonce. À ce titre, ces patrons de négation, qui à première vue s'apparentent à une préciosité stylistique et nuisent à la lisibilité du discours, s'inscrivent en réalité dans une rhétorique du naturel caractéristique de l'époque envisagée.

Suzanne Duval est Maître-Assistante à l'université de Lausanne, au sein de l'équipe de linguistique française. Elle est spécialiste des patrons stylistiques de la prose fictionnelle et épistolaire à l'époque classique.
Publication
La prose poétique de l'époque baroque (1571-1670), Paris, Garnier, 2017.

Agnès FONTVIEILLE-CORDANI
Agnès Fontvieille-Cordani est maîtresse de conférences en langue et stylistique françaises à l'université Lumière Lyon 2 et membre de Passages XX-XXI (EA4160). Elle est spécialiste de prose (J. Genet, N. Sarraute, J. Echenoz) et de poésie (A. Rimbaud, P. Eluard) modernes et contemporaines. Son approche des textes privilégie certaines questions d'ordre rythmique et syntaxique : l'apposition, l'ordre des mots, les phrases figées, la négation.
Publication
Essai : Paul Eluard. L'inquiétude des formes, PUL, 2013.

Lucile GAUDIN-BORDES : "Elle n'avait rien à voir, aussi bien était-elle…", négation et étalement discursif dans Un été de glycine de Michèle Desbordes
On trouve dans le roman de Michèle Desbordes, Un été de glycine (Verdier, 2005), un usage particulier de la négation consistant à poser comme point de départ de la description d'un objet non pas ce qu'il est mais une sorte de définition par défaut, un "ce qu'il n’est pas" (vs ce qu'on attendrait qu'il soit). J'examinerai dans un premier temps les configurations discursives associées à cet usage, y compris figurales, puis questionnerai leur pertinence contextuelle sous les angles sémantique, dialogique, et intertextuel, afin de montrer comment le "par défaut" affiché de la négation non seulement sert la dynamique textuelle, allant parfois jusqu'à la séquencer, mais accompagne au long cours les étapes de la construction discursive du référent.

Lucile Gaudin-Bordes est maître de conférences en linguistique à l'université de Toulon, membre du laboratoire Babel EA-2649. Ses travaux portent sur l'analyse pragma-énonciative des figures du discours et la question des normes discursives et textuelles. Outre plusieurs articles consacrés au rapport à la norme chez Philippe Beck et Emmanuelle Pireyre, elle a codirigé avec Michèle Monte l'ouvrage Normes textuelles : émergence, variations et conflits (PU de Franche-Comté, 2017).

Nicolas LAURENT
Nicolas Laurent est maître de conférences en linguistique et stylistique françaises à l'École Normale Supérieure de Lyon et membre de l'IHRIM (UMR 5317). Ses travaux portent en particulier sur le nom propre et ses "seuils", la pensée de l'individu dans la langue, la grammaire de la phrase et la sémantique des mots grammaticaux.
Publication
La Part réelle du langage. Essai sur le système du nom propre et sur l'antonomase de nom commun, Paris, Champion, 2016.

Emily LOMBARDERO : Aimer ou ne pas haïr : la litote en question dans les nouvelles historiques et galantes
Au XVIIe siècle, Chimène n'est pas seule à "ne pas haïr" celui qu'elle aime : au contraire, la litote occupe une place de choix parmi les codes du discours galant, qui imposent leur joug rigoureux à la représentation littéraire des passions. Dans les nouvelles historiques et galantes de la fin du XVIIe siècle, les discours des personnages aussi bien que le récit lui-même semblent parfois saturés par les marques de la négation syntaxique, liées à la présence de nombreuses litotes fortement lexicalisées. En étudiant les emplois de la litote dans les nouvelles de la fin du XVIIe siècle, nous souhaitons, d'une part, interroger le lien qui unit cette figure à la négation, et, d'autre part, évaluer son rendement stylistique dans le corpus des nouvelles de la fin du XVIIe siècle. Nous ferons l'hypothèse que, loin d'être un poncif ininterrogé du discours galant, la litote vaut pour symbole des normes sociales et littéraires qui s'imposent à l'expression (notamment féminine) des passions, normes dont certains personnages — mais aussi certains auteurs — tendent à s'affranchir dans l'exercice singulier d'une parole, voire d'un style.

Emily Lombardero est attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) à l'université Lumière Lyon 2; elle prépare actuellement, sous la direction de Claire Badiou-Monferran, une thèse de doctorat sur la langue de la fiction dans les nouvelles historiques et galantes de la fin du XVIIe siècle.

Hervé MASSARD : La Mer à Bord
Œuvrer à ce qui met l'Absence en présence, œuvrer à la Représentation, c'est s'essayer à déconstruire les évidences. Dans la Représentation artistique, la Négation est une cheville ouvrière qui cherche à soustraire la Ressemblance du Vraisemblable. Elle donne à saisir ce qui n'est pas convenu mais qui est plus probable. La Représentation s'est imposée dans mon travail sur la Photographie, sans doute parce que celle-ci justement force la Ressemblance. Ainsi avec le temps, à l'exercice de la Soustraction, il n'a fini par rester qu'une marge infime. Une marge qui tend à la Négation et qui n'est pas théorique. La Mer à Bord est une histoire de cette Négation au travers des différents âges d'une intellection qui s'appose entre Réalité et Réel. Cette intervention présentera mon travail sur la Représentation, avec des visuels qui constituent autant de traces à ce propos.

Hervé Massard est un plasticien français, né en 1971, vivant à Vienne. Il a travaillé à la Photographie et l'a enseignée (chargé de cours entre autres à la Webster University) comme "pratique théorique". Depuis, il l'a portée sur un plan conceptuel et abstrait, où néanmoins la "Bildfindung" (le Devenir Image) reste au centre de la pratique. La Mer à Bord fut présentée à la foire internationale d'Art ArtAustria (Galerie Ruberl).

Sophie MILCENT-LAWSON : Romances sans paroles et sourire sans chat. Négation et reconfiguration du sens dans les syntagmes de type N1 sans N2
Ce travail entend explorer la puissance de représentation d'une configuration morpho-syntaxique singulière : les syntagmes de type N1 sans N2. L'analyse sémantique proposera une typologie des anomalies combinatoires qui définissent cette construction. On s'attachera principalement aux syntagmes qui procèdent à la soustraction d'un sème inhérent au N1 ("mer sans sel", "mémoire sans souvenir"). Ce moule morphologique sera abordé dans la diversité de ses réalisations poétiques et littéraires, dans un corpus principalement emprunté à la littérature française des XIXe et XXe siècles. L'étude des réalisations discursives en contexte s'efforcera d'établir à quelles conditions il convient de requalifier les anomalies sémantiques générées par ce schème en termes de figures : hyperbole ("rêve sans fin"), métaphore ("nuit sans rivages"), métonymie ("sommeil […] sans portes et sans toit")… Par-delà les tentatives typologiques, il s'agira d'explorer la puissance poétique de ces formes en montrant comment ces expressions recèlent une force d'interrogation à la fois sur le langage et sur le monde. La réflexion s'attachera ainsi à élucider les affinités entre la présence de cette structure singulière et les enjeux mêmes de l'écriture littéraire, qui vise à dépasser l'évidence des stéréotypes, à ouvrir la langue à ses virtualités, en utilisant le langage pour dire non seulement le factuel et le réel, mais aussi le virtuel et le contrefactuel. Or, ce schème qui conteste les définitions tautologiques des seuls référents prototypiques se présente comme une forme linguistique apte à créer des référents nouveaux, inédits, voire impossibles : des lyres sans cordes, des sourires sans visage, des fleuves sans rivages.

Sophie Milcent-Lawson est maîtresse de conférences en langue et littérature françaises à l'université de Lorraine. Stylisticienne et spécialiste des figures, elle prépare actuellement une HDR sur les tentatives de représentation d’un point de vue animal en littérature.
Publications
Liste et effet-liste en littérature, Sophie Milcent-Lawson, Raymond Michel et Michelle Lecolle (dir.), coll. "Rencontres", série "Théorie de la littérature", Classiques Garnier, 2013.
Giono, Les Âmes fortes, avec Sylvie Vignes, Paris, Atlande, coll. "Clefs concours/Lettres XXe siècle", novembre 2016.
L'écriture "entre deux mondes" de Marie Darrieussecq, Karine Germoni, Sophie Milcent-Lawson, Cécile Narjoux (dir.), EUD, coll. "Langages", à paraître en 2019.
Jean Giono. Une poétique de la figuration, Gérard Berthomieu, Sophie Milcent-Lawson (dir.), série "Rhétorique, stylistique, sémiotique", Classiques Garnier, à paraître.
Elle a également rédigé une quinzaine d'entrées stylistiques pour le Dictionnaire Giono [M. Sacotte et J.-Y. Laurichesse (dir.), Garnier, 2016] et publié une trentaine d'articles consacrés aux œuvres d'auteurs du XXe et du XXIe siècles parmi lesquels Giono, Simon, Beckett, Echenoz ou encore Darrieussecq.
Ses travaux en zoopoétique s'attachent à explorer les tentatives de représentation d'un point de vue animal en régime fictionnel [voir "Zoographies", Revue des Sciences humaines, n°328, oct-déc 2017 et "Du chien confident à l'animal sujet de conscience", Colloque en ligne Fabula La Parole aux animaux, avril 2018).

Claude MULLER : Le rôle de la négation dans quelques récits et textes à présentation autobiographique
Il en va des négations comme de beaucoup d'autres formes à valeur illocutoire : certains emplois ont une amplitude limitée et prosaïque, lorsqu'il s’agit de contester une assertion précédente ou de décrire par la négative un état de fait, alors que d'autres ont un rôle structurant, éclairent un chapitre ou plus encore de l'œuvre et par le riche contenu des implicites qu'elles dévoilent, représentent parfois l'ancrage formel d'une signification plus vaste, voire de la visée de l'auteur. Les récits se présentant comme des autobiographies, qu'elles soient réelles, déguisées ou fabriquées, utilisent souvent des négations dont le sens dépasse celui de l'événementiel, pour prendre une signification qui éclaire l'œuvre tout entière. La première phrase d'Un adolescent d'autrefois, roman de vieillesse de Mauriac, est négative : "Je ne suis pas un garçon comme les autres". Elle éclaire toute la suite de ce récit d'adolescence et d'éducation sentimentale. Tout à fait à la fin du livre, une autre formule négative lui fait écho, lorsque le narrateur plongé dans la foule parisienne se décrit ainsi : "À Paris, je ne suis personne". La formule n'est pas, dans ce contexte, auto-dépréciative, elle exprime plutôt une forme de libération. Dans d'autres cas, le narrateur oppose ce qu'il a été et ce qu'il est devenu : ainsi F. Nourissier (dans À défaut de génie) disant : "Je ne reconnais plus celui que j'ai cru être". Le sens de la même expression négative que chez Mauriac est bien différent : "…qui suis-je ? Personne. le miroir est vide". Il s'agit cette fois de l'évocation d'une déchéance due à la vieillesse et à la maladie. La formule prend son sens par le contexte général de l'œuvre. Des emplois peu usités dans la langue courante ne sont pas exclus. La négation qui décrit des événements non vécus par exemple. Encore dans Mauriac, ce pastiche du Flaubert de L'éducation sentimentale mis à la forme négative, où le narrateur se projette dans sa vison étriquée du futur : "Il ne voyagea pas, il ne connut pas la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il ne revint pas, parce qu'il n'était pas parti…". On se propose d'explorer des emplois de négation qui font sens dans quelques récits à coloration autobiographique des XXe et XXIe siècles.

Bibliographie
Simone de Beauvoir, La force des choses, Gallimard, 1963.
Antoine Compagnon, La classe de rhéto, Gallimard, 2012.
Régis Debray, Loués soient nos seigneurs, Une éducation politique, Gallimard, 1996.
François Mauriac, Un adolescent d'autrefois, 1969 (Garnier-Flammarion, 1982).
François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, 2000 (Folio, 2001).

Claude Muller, agrégé de lettres modernes, docteur d'État, est professeur émérite en Sciences du Langage à Bordeaux (Université Bordeaux Montaigne, et CNRS, UMR 5623). Une grande partie de son activité de chercheur a été consacrée à l'étude de la négation. Voir sur le site Claude Muller linguiste (principaux textes disponibles, sauf livres).
Principales publications
1991: La négation en français, Syntaxe, sémantique et éléments de comparaison avec les autres langues romanes, Droz, Genève.
1992: "La négation comme jugement", Langue Française, 94, 26-34.
1994: "La négation comme jugement : une application aux interronégatives", Linx, n°spécial "La Négation", dir. P. Attal.
2008: "La négation : un opérateur transversal", De Lingua Latina, revue de linguistique latine en ligne, n°1, 1-21.
2010: "La "concordance négative" revisitée, in Peter Blumenthal & Salah Mejri (Eds), Les configurations du sens, Beiheft 37, 2010, Zeitschrifit für französische Sprache und Literatur, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 73-88.
2012: "Négation directe vs. négation indirecte : quelle est la place des négatifs parmi les indéfinis en français ?", Linguarum Varietas, Pisa-Roma, Fabrizio Serra : Intorno alla negazione. Analisi di contesti negativi dalle lingue antiche al romanzo (Atti della giornata di studi, Roma, 26-2-2009, a cura di Mauro Lasagna, Anna Orlandini, Paolo Poccetti), 147-168.
2016: "La négation : le "côté obscur" de la référence, effets pragmatiques et conséquences grammaticales", in Emilia Hilgert, Silvia Palma, Pierre Frath et René Daval (Eds), Res per nomen V, Négation et référence, Epure (Presses de l'université de Reims), 121-137.
2017: "La distribution des indéfinis négatifs du français", Cahiers de lexicologie, n°111, 2017 - 2, La sémantique en France : un état des lieux (II), 193-214.

Sibylle ORLANDI : La négation chemin faisant : poésie et via negativa au XXe siècle
La pratique de la "voie négative", dont on peut situer la naissance en Occident avec Denys l'Aréopagite, et qui place la négation au fondement même du geste énonciatif (on ne peut approcher le divin qu'en énonçant ce qu'il n'est pas), innerve nombre de créations poétiques au XXe siècle. Le corpus apophatique constitue ainsi une référence explicite dans des textes aussi différents que Le Contre-Ciel de René Daumal et Quelque chose noir de Jacques Roubaud, recueil auquel font écho plusieurs passages du "grand incendie de Londres". La via negativa se trouve alors vidée de son substrat théologique pour servir d'autres démarches: une ascèse individuelle chez Daumal, une écriture de l'absence chez Roubaud, qui fait du "de li non aliud" de Nicolas de Cuse une définition du geste poétique. L'enjeu de notre communication sera donc d'interroger les manifestations morphosyntaxiques de la négation chez ces poètes, tout en posant les jalons d'un imaginaire linguistique nourri de la lecture des théologiens médiévaux, mais aussi des troubadours, des kabbalistes et des penseurs orientaux.

Docteure qualifiée en langue et littérature françaises et en Sciences du langage, agrégée de Lettres modernes et ancienne étudiante à l'ENS de Lyon, Sibylle Orlandi est actuellement lectrice d'échange à l'université Statale de Milan et à l'Institut français Italia. Elle a soutenu en 2015, à l'université Lyon 2 Lumière, une thèse consacrée aux créations poétiques et plastiques de Ghérasim Luca et poursuit aujourd'hui des recherches en stylistique dans le champ de la littérature des XXe et XXIe siècles.

Christelle REGGIANI : La négation du voyage
À partir d'un corpus varié de récits de voyages modernes et contemporains (des XIXe et XXe siècles) — incluant sans s'y limiter L'Usage du monde de Nicolas Bouvier —, on envisagera la négation comme une opération déterminée par la visée discursive propre à ce genre essayistique. On voudrait montrer comment la "bascule du sens" qu'elle met en œuvre acquiert dans ce cadre une pertinence particulière, au point de fonder une poétique négative capable de résoudre l'aporie constitutive d'un genre attaché par vocation à dire l'ailleurs avec les mots de l'ici. La négation apparaît alors, dans les termes de Georges Kleiber, comme un "mode de donation" des référents dont l'importance est cruciale dans l'économie poétique propre au récit de voyage, tenant à l'inflexion particulière imprimée à l'équilibre instable du "parti pris des choses" et du "compte tenu des mots".

Christelle Reggiani est professeure de stylistique française à la faculté des lettres de Sorbonne Université.
Publications
Rhétoriques de la contrainte. Georges Perec, l'Oulipo, Saint-Pierre-du-Mont, Éditions InterUniversitaires, 1999.
Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux XIXe et XXe siècles, Genève, Droz, 2008.
L'Éternel et l'Éphémère. Temporalités dans l'œuvre de Georges Perec, Amsterdam-New York, Rodopi, 2010.
Poétiques oulipiennes. La contrainte, le style, l'histoire, Genève, Droz, 2014.
Elle a également dirigé l'édition des Œuvres de Georges Perec dans la "Bibliothèque de la Pléiade" des éditions Gallimard (2017).

Isabelle SERÇA : Nier, est-ce contredire ou dire l'absence ?
Negare, "dire non, affirmer que… ne… pas". De l'usage de l'inverseur justement chez Giraudoux (La Guerre de Troie n'aura pas lieu) au mot-trou de Duras (Le Ravissement de Lol V. Stein), on s'interrogera sur les différents types de négation : nier, est-ce contredire ou dire l'absence ? On s'appuiera pour ce faire sur la théorie de l'argumentation dans la langue et la conception polyphonique de l'énonciation d'Oswald Ducrot, et tout particulièrement sur la description de la négation descriptive et de la négation polémique telle qu'il la présente dans Les Mots du discours (Minuit, 1980), avant de revenir sur cette distinction un peu plus tard dans Le Dire et le Dit (Minuit, 1985).

Isabelle Serça est professeure de stylistique française à l'université Toulouse-Jean Jaurès.
Publications
Esthétique de la ponctuation, Gallimard, "Blanche", 2012.
Les coutures apparentes de la Recherche : Proust et la ponctuation, Éditions Champion, coll.  "Recherches proustiennes", 2010.
Cahiers de l’AIEF (Association Internationale des études françaises), n°69, 2017, Les Belles Lettres : "La Ponctuation des écrivains".
La langue de Maylis de Kerangal : "Étirer l’espace, allonger le temps" (éd.), Éditions Universitaires de Dijon, "Langages", 2017 (en collaboration avec M. Bonazzi et C. Narjoux).
Marcel Proust et la forme linguistique de la Recherche (éd.), Éditions Champion, coll. "Recherches proustiennes", 2013 (en collaboration avec G. Henrot).

Stéphanie THONNERIEUX : Négation et poésie du deuil : les morts (ne) sont plus que des mots
Que la disparition d'un proche passe par un discours investi par la négation est une évidence (ne pas/plus être). Mais qu'est-ce qui est véritablement nié dans la poésie du deuil ? L'être disparu (entre désignation par "il/elle" et adresse en "tu"), le sujet lui-même ("je ne peux pas/plus…") et la possibilité de l'expression poétique ("la poésie peut/ne peut pas/ne peut que…"). L'étude de plusieurs textes de la seconde moitié du XXe siècle (Jaccottet, Roubaud, Esteban, Deguy, Emaz, Rouzeau et Fourcade) permettra de souligner, au-delà des récurrences, certains paradoxes et glissements dans les opérations de négation. Si la parole se trouve souvent confrontée au mot "rien" très polyvalent sur les plans syntaxique et sémantique (entre peu de choses et néant), elle cherche à donner au disparu un statut impossible : celui d'un absent-présent, d'un inexistant toujours là, dans une époque marquée par la crise des rites sociaux et de la spiritualité, et où l'écriture de l'intimité est désormais consciente des excès de l'expression subjective et de la naïveté d'une possible consolation poétique.

Bibliographie
Paul Eluard. Capitale de la douleur, M.-A. Gervais-Zaninger et S. Thonnerieux, Neuilly, Éditions Atlande, 2013.
Stylistique & méthode. Quels paliers de pertinence textuelle ?, M. Monte, S. Thonnerieux et P. Wahl (dir.), Lyon, PUL, 2018.
""Oh mon père […] je te répète". Répétitions et poésie du deuil dans Pas revoir de Valérie Rouzeau", Répétition et signifiance. L'invention poétique, V. Magri-Mourgues et P. Wahl, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, à paraître.
"La poésie face à la mort : la proximité dans la distance", communication au colloque "Poétique historique de la poésie de circonstance (XVIe-XXIe siècles)", 2018.

Sandrine VAUDREY-LUIGI : La textualité négative de Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

"Soudain, il s'approche à l'oreille de Thomas pour lui murmurer à l'oreille : dis-nous seulement si on peut dire non,
allez vas-y […] il finit par s'appuyer dos à la fenêtre, noir et massif dans le contre-jour : allez, vas-y,
on peut refuser ou pas ?" (Réparer les vivants, p. 133-134).

Avant même d'être le récit d'une transplantation cardiaque, Réparer les vivants est le roman d'un renoncement à une vie, la narration d'un éventuel refus qui se transforme en acceptation par une mère et un père de laisser prélever les organes sur leur fils de 19 ans. De ce fait, la raison d'être de la narration appelle l'étude de la négation : si le oui ou le non demandent à être juridiquement prononcés, ils se situent également à la limite du dicible, du non-dit. En ce sens la syntaxe de la négation est inséparable non seulement d'une dimension ontologique qui engage sa représentation mais également du matériau stylistique. Mais peut-on, au-delà de ce roman où la négation semble être un des principes de la création, dégager des invariants stylistiques de la négation chez Kerangal ? En d'autres termes, l'usage de la négation se constitue-t-il en stylème kerangalien ? Ces interrogations devront alors répondre à une question sous-jacente: l'étude de la négation dans Réparer les vivants a-t-elle été l'occasion de souligner le style d'une œuvre singulière ou, plus largement, le style de l'œuvre kerangalienne, bref de repérer une configuration idiolectale ?

Sandrine Vaudrey-Luigi est maître de conférences à l'université Sorbonne Nouvelle–Paris 3. Elle travaille actuellement sur différents auteurs contemporains. Ses recherches portent principalement sur l'histoire des formes langagières depuis 1850 et sur les styles d'époque.
Publication
La langue romanesque de Marguerite Duras, une liberté souvenante, Classiques Garnier, 2013.

Denis VIGIER : La querelle des forces vives dans L'Encyclopédie au prisme de la négation
Pour fournir des définitions les plus justes possibles, objet majeur dans l'Encyclopédie, d'Alembert s'est donné pour tâche d'avancer des preuves. Dans notre communication, nous nous intéresserons à la "querelle des forces vives" (P. Costabel, 1989) où il s'oppose essentiellement aux Jésuites et à Leibniz sur la question de la définition de la Force. À partir d’un corpus contrôlé d'articles extraits de la version de l'Encyclopédie disponible en ligne sur le site de l'ARTFL (http://encyclopedie.uchicago.edu), nous proposerons une analyse à deux voix articulant approche linguistique de l'opération de négation et mise au jour du rôle qu'elle joue dans les ressorts du raisonnement scientifique et de la rhétorique de la preuve.

Denis Vigier est linguiste. Son travail se situe à l'interface de la syntaxe, de la sémantique et du discours et intègre l'approche instrumentée sur corpus.
Publications
Vigier D. (2017), "La préposition dans au XVIe siècle. Apports d'une linguistique instrumentée", Langages, 206 (2), 85-103.
Blumenthal P., Vigier D. (éds) (2017), Études diachroniques du français et perspectives sociétales, Berne, P. Lang, 314 p.

Roselyne de VILLENEUVE : D'un Cid à l'autre : négation et "tragédisation"
Sans cesse remis sur le métier entre 1637 et 1660, Le Cid accomplit une conversion générique, de la "tragi-comédie" à la "tragédie". Or cette "tragédisation" s'accompagne d'une inflation des négations. Il s'agit donc de montrer comment la négation s'impose dans le travail de réécriture comme un stylème générique de la tragédie, alors même que le système grammatical de la négation n'est pas encore pleinement stabilisé. Le propos se fonde sur une étude systématique des négations, qui tient compte de leur typologie, du scope, du différentiel sémantique entre forclusifs concurrentiels, des interactions cotextuelles, de la distribution dans l'économie textuelle. La négation bi-tensive, qui déploie, d'un corrélateur à l'autre, une temporalité intrinsèque, met stylistiquement en tension l'énoncé et correspond à l'expression d'une polémicité interne, à l'émergence de l'autre en soi. La recherche porte aussi sur la négation uniceptive qui, en raison de son cinétisme à inversion, est le vecteur privilégie d'un certain type d'événementialité tragique et un marqueur du discours de Dom Diègue.

Agrégée de lettres modernes, Roselyne de Villeneuve est maître de conférences en grammaire-stylistique à Sorbonne Université. Ses recherches portent essentiellement sur la stylistique du XIXe siècle.
Publication
La Représentation de l'espace instable chez Nodier, Champion, 2010.

Philippe WAHL : Poétiques négatives. Beckett en diachronie
La poétique de Beckett a évolué vers une radicale mise en cause des codes de la figuration du sujet et de la représentation littéraire. On s'intéressera au rôle de la négation dans le travail du texte, moins pour illustrer la veine de l'absurde ou de l'absence, que pour montrer l'énergie formelle requise par la mise en scène d'un "mal voir, mal dire". Placée sous le signe de la perception, soumise à l'interaction des points de vue, l'écriture met en jeu la problématique du "mode de donation" de la référence. La négation, initialement exploitée par Beckett comme opérateur logique, se fait agent de configuration du discours dans son style tardif, alors que le travail d'institution de l'univers de discours programme aussi son effacement. La philosophie du langage pourra apporter un éclairage aux analyses linguistiques et textuelles, ainsi qu'à leurs enjeux esthétiques.

Philippe Wahl est maître de conférences en langue et stylistique françaises à l'université Lumière Lyon 2, où il anime le groupe de recherche Textes & Langue (EA 4160 Passages XX-XXI).
Publications récentes
La Prose de Samuel Beckett. Configuration et progression discursives, J. Piat et P. Wahl (dir.), Presses universitaires de Lyon, coll. "Textes & Langue", 2013.
Stylistique et méthode. Quels paliers de pertinence textuelle ?, M. Monte, S. Thonnerieux et P. Wahl (dir.), Presses universitaires de Lyon, coll. "Textes & Langue", 2018.

Ilias YOCARIS : "Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit" : réfutation, polyphonie et (dé)négation dans Les Bienveillantes
La communication portera sur les énoncés négatifs observables dans le roman de Jonathan Littell Les Bienveillantes (2006). Ce roman met en scène Max Aue, un idéologue nazi, assez cultivé, doublé d'un tueur en série mentalement déséquilibré : le personnage relate lui-même son parcours durant la période 1935-1945, en évoquant notamment les crimes contre l'humanité qu'il a perpétrés sur le front de l'Est mais aussi les meurtres qu'il a commis dans la vie civile… Or, le recours constant d'Aue à la négation sous toutes ses formes a une importance décisive sur le plan stylistique : il s'inscrit dans le cadre d'une stratégie argumentative implicitement apologétique typique du discours politique de l'extrême droite en général. En effet, le narrateur des Bienveillantes procède tout au long du texte à une série de dénégations ambiguës qui esquissent l'ethos douteux de l'"ancien fasciste à demi repenti" (B, 24) et visent à le disculper (en partie du moins) pour les atrocités innommables qu'il a commises, à minimiser l'importance de ses actes, à instaurer une certaine complicité entre lui et le lecteur et à entretenir savamment le flou quant à ses motivations profondes. Afin de montrer dans le détail en quoi consiste une telle stratégie, j'entends étudier notamment dans le texte de Littell les rapports entre négation et polyphonie discursive, les rapports entre négation et discours implicite ainsi que les prolongements psychanalytiques des tournures négatives, qui peuvent (dans certains cas de figure) être envisagées en fonction de la théorie freudienne de la (dé)négation (Verneinung).

Ilias Yocaris est maître de conférences HDR en littérature française à l'université Côte d'Azur. Ses recherches portent sur le fonctionnement sémiotique des textes littéraires, les fictions postmodernes et les composantes du style verbal. Il est entre autres l'auteur de Style et semiosis littéraire (Paris, Classiques Garnier, 2016, coll. "Investigations stylistiques").
Bibliographie
Ruth Amossy (dir.), 1999, Images de soi dans le discours. La construction de l'éthos, Lausanne, Delachaux & Niestlé.
Murielle-Lucie Clément (dir.), 2010, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Cambridge, Open Book Publishers.
Antoine Compagnon, 2007, "Nazisme, histoire et féerie : retour sur Les Bienveillantes", Critique, 726, pp. 881-896.
Jacques Damourette & Édouard Pichon, 1983, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française, Paris, Slatkine, T. I.
Laurent Danon-Boileau, 2002, Notice "Négation", in de Mijolla (dir.), 2002, Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, pp. 1088-1089.
Oswald Ducrot, 1972, Dire et ne pas dire, Paris, Hermann.
Oswald Ducrot, 1984, Le Dire et le dit, Paris, Minuit, coll. "Propositions".
Sigmund Freud, 1992 (1925), "La négation", trad. de l'allemand par Jean Laplanche, in Œuvres complètes. Psychanalyse, Vol. XVII : 1923-1925, Paris, PUF, pp. 167-171.
Catherine Kerbrat-Orecchioni, 1986, L'Implicite, Paris, Armand Colin, coll. "U".
Jean Laplanche & Jean-Bertrand Pontalis, 1981 (1968), Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF.
Jonathan Littell, 2006a, Les Bienveillantes [B], Paris, Gallimard, coll. "NRF".
Jonathan Littell, 2006b, "Le phénomène Littell", entretien avec Guy Duplat, La Libre Belgique, 28 septembre 2006 [en ligne].
Jonathan Littell, 2006c, "Il faudra du temps pour expliquer ce succès", Le Monde des Livres, 16 novembre 2006 [en ligne].
Jonathan Littell, 2006d, "Jonathan Littell, homme de l'année", La Revue Littéraire, décembre 2006.
Jacques Moeschler, 1982, Dire et contredire, Berne/Francfort, Peter Lang.
Claude Muller, 1991, La Négation en français, Genève, Droz.
Gérard Moignet, 1981, Systématique de la langue française, Paris, Klincksieck, coll. "Bibliothèque française et romane".
Henning Nølke, 1993, "Formes et emplois des énoncés négatifs : polyphonie et syntaxe de ne...pas", in Le Regard du locuteur. Pour une linguistique des traces énonciatives, Paris, Kimé, pp. 215-232.
Liran Razinsky, 2008, "History, excess and testimony in Jonathan Littell's Les Bienveillantes", French Forum, 33, 3, pp. 69-87.
Monique Schneider, 2002, Notice "Négation", in de Mijolla (dir.), 2002, Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, pp. 1089-1090.
Jean Solchany, 2007, "Les Bienveillantes ou l’histoire à l'épreuve de la fiction", Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, n°54, 3, pp. 159-178.
Susan R. Suleiman, 2009, "When the perpetrator becomes a reliable witness of the Holocaust : on Jonathan Littell's Les Bienveillantes", New German Critique, 36, 1, pp. 1-19.
Marc Wilmet, 2010 (1997), Grammaire critique du français, Bruxelles, De Boeck/Duculot.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


TERRITOIRES SOLIDAIRES EN COMMUN :

CONTROVERSES À L'HORIZON DU TRANSLOCALISME


DU VENDREDI 12 JUILLET (19 H) AU VENDREDI 19 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Elisabetta BUCOLO, Hervé DEFALVARD, Geneviève FONTAINE


ARGUMENT :

Nous sommes entrés dans "une sorte de nouvel âge des communs, celle de l'enracinement des communs dans la société, de leur extension à des domaines sans cesse élargis de la vie sociale et de leur pérennisation dans le temps", telle est l'une des conclusions du premier colloque de Cerisy (Vers une république des biens communs ?, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2018). Après un deuxième colloque consacré en 2017 à L'alternative du commun, cette troisième rencontre vise à débattre des questions, peu abordées dans les précédentes éditions, des territoires solidaires en commun. Il questionnera notamment les manières dont les solidarités locales autour de diverses ressources (santé, logement, énergie, emploi, culture…) s'articulent aujourd'hui à des solidarités jouant à des échelles territoriales plus larges jusque et y compris mondiales.

Comment ces multiples réalités qui se développent dans les territoires, portées par l'économie sociale et solidaire, le mouvement du libre ou les mouvements sociaux, peuvent-elles ne pas se limiter à panser les plaies des crises écologiques, démocratiques et sociales ? À quelles conditions peuvent-elles, à l'inverse, faire système selon de multiples échelles autour d'un socle commun de nouvelles solidarités ?

Ce colloque propose de formuler ensemble une réponse en faisant l'hypothèse d'un translocalisme des communs. D'une part, elle considère que se déploient aujourd'hui sur les territoires des constructions sociales qui relient diverses échelles spatiales, voire temporelles : de l'ancrage local à un élargissement progressif des dimensions, jusqu'à atteindre, parfois, une configuration mondiale. D'autre part, elle suppose que ces constructions se font à travers plusieurs axes du translocalisme, comme l'écologique, le numérique ou encore le démocratique, donnant lieu à des universalismes locaux et non alignés.

À partir de conférences plénières introduisant ces axes du translocalisme, de tables rondes associant acteurs et chercheurs, de débats et de controverses mettant en tension les notions et les pratiques, l'objectif est de stimuler une intelligence collective des communs translocaux permettant de sortir de l'opposition actuelle entre mondialisme et localisme, qui nourrit le duo infernal du néolibéralisme et du populisme.

La rencontre s'ouvrira avec le Projet Poétique Planétaire avec lequel, depuis 2013, en plusieurs langues, des poèmes d'un lieu sont adressés par voie postale à des habitants d'autres territoires de France et du monde, faisant de la poésie une langue commune locale et universelle.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 12 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Samedi 13 juillet
Matin
Elisabetta BUCOLO, Hervé DEFALVARD & Geneviève FONTAINE : Introduction

En parallèle
Table ronde 1 : Ressource des territoires à révéler, avec Barbara BLIN BARROIS [PTCE Ôkhra], Philippe CHEMLA [PTCE Tétris] et Fatima MOSTEFAOUI [Collectif Pas sans nous]
Table ronde 2 : Territoires solidaires et emploi, avec Rachid CHERFAOUI [Maison d'économie solidaire], Daniel LE GUILLOU [Territoires Zéro Chômeur de LD] (L'emploi : du droit citoyen au bien commun du territoire) et Claude SICART [Le PoleS]

Après-midi
Jean-Louis LAVILLE [Cnam] : Démocratie et solidarité

Débat public 1 : Formes de solidarité et commun, avec Philippe EYNAUD [IAE-Paris 1] et Stéphane VEYER [Coop des communs]

Restitution des tables rondes 1 & 2

Soirée
Bernard STEPHAN [Éditions de l'Atelier] : Présentation du projet éditorial en commun


Dimanche 14 juillet
Matin
Table ronde 4 : Systèmes alimentaires solidaires territorialisés, avec Gheorghe CIASCAI [Univ. Cantemir de Bucarest] (Phénomènes inédits dans l’écosystème des communs de Roumanie : coopérative agricole Carrefour Vărăşti entre l’approche économique et la responsabilité sociale corporative), Giuseppe LI ROSI [Collectif Simenza] (L'expérience du collectif Simenza dans la gestion de la biodiversité sicilienne) et Marc LOURDAUX [Échanges paysans Hautes-Alpes] (Le commun & les Singuliers. Démarche de structuration en écosystème des circuits courts agricoles en Provence Alpes Côte d'Azur)

Débat public 2 : Regards croisés Nord-Sud, une épistémologie commune ?, avec Pedro HESPANHA [Univ. de Coimbra] et Stéphanie LEYRONAS [AFD] (Sortir d'une relation Nord Sud à sens unique - l'aide au développement peut-elle se réinventer ?)

Après-midi
Lionel MAUREL [Cnrs] : Faire atterrir les Communs numériques. Des utopies métaphysiques aux nouveaux territoires de l'hétérotopie [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]


Lundi 15 juillet
Matin
Jean-François DRAPERI [Cnam] : Le temps des méso-républiques inter-coopératives

En parallèle
Table ronde 5 : Culture et commun dans les territoires, avec Laura AUFRÈRE [Univ. Paris 13], Cécile OFFROY [Opale] et Raphaël LHOMME [Revue Profession Spectacle] (La revue Profession Spectacle comme ressource commune)
Table ronde 6 : Grandes entreprises et territoire, avec Sylvain BAUDET [Banque des Territoires], Fabien JOURON [La Poste] et Eric LESUEUR [Veolia] (Innovation sociale et territoires)

Après-midi
Restitution des tables rondes 5 & 6

Débat public 3 : Valeurs et communs pour les territoires, avec Nicolas CHOCHOY [Institut Godin] et Hervé DEFALVARD [Chaire ESS - UPEM]

Table d'enjeux et de controverses ACTTES : "Faire avec ou sans les mastodontes ?"

Soirée
Débat public 4 : Pouvoirs publics et commun, avec Silke HELFRICH [Commons Strategies Group] et François Xavier VIALLON [Univ. de Lausanne]


Mardi 16 juillet
Matin
En parallèle
Table ronde 7 : Échelles territoriales de la santé en commun, avec Corinne BEBIN [SCIC "Solidarité Versailles Grand Age"] (Favoriser la coopération des acteurs d'un territoire pour améliorer les parcours de vie, une proposition originale : la SCIC "Solidarité Versailles Grand Age"), Olivier BENOIT [Aides] et Eric BONNEAU [SCIC Ecoreso]
Table ronde 8 : Habiter en commun les territoires, avec Camille FONTENELLE [Association Enerterre] et Joseph HAERINGER [Habitat et Humanisme] (Comment transformer un "Habitat" en un "Habiter". L'histoire d'un projet)

Restitution des tables rondes 7 & 8

Après-midi
"HORS LES MURS"
Visite de deux acteurs de la solidarité : SCIC Ecoreso (Gourfaleur) & Association Enerterre (Ferme du Bas Quesnay, Saint-André de Bohon) puis accueil à la Maison du Parc des Marais du Cotentin (Les Ponts D'Ouve, Saint Côme du Mont) par Jean-Baptiste WETTON (Responsable du pôle environnement et biodiversité) [organisée en partenariat avec le Conseil départemental de la Manche]

Soirée
Jacques JOUET : Présentation du projet planétaire poétique


Mercredi 17 juillet
Matin
En parallèle
Table ronde 3 : Énergie durable et territoire, avec Arnaud ASSIÉ [Cired], Michel CARRÉ [Association "Énergies Citoyennes en Pays de Vilaine"] et Pierre GUELMAN [Enedis]
Débat public 5 : Émancipation et commun, avec Fanélie CARREY-CONTE [Coop des communs] et Melaine CERVERA [Univ. de Lorraine] (Possibilités d'auto-émancipation et changement institutionnel)

Isabelle DELANNOY [Do Green] : Économie symbiotique, écologie et commun

Après-midi
Débat public 6 : Monnaie et commun, avec Denis DUPRÉ [Univ. de Grenoble] (Rôle des monnaies dans le cadre d'une perspective d'effondrement de notre société thermo-industrielle. Récit de science-fiction : 2034 Les chinois sont entrés dans Paris) et Marie FARE [Univ. Lyon 2] (Penser autrement les monnaies)

Débat public 7 : Critères et outils de gestion et commun, avec Nicole ALIX [Coop des communs] (Quels critères pour élaborer des outils de gestion adaptés aux communs ?) et Denis DURAND [Revue Économie et politique] (Prises de pouvoir locales sur l'économie et cohérence systémique)

Soirée
Table d'enjeux et de controverses : "L'action public en commun ?"


Jeudi 18 juillet
Matin
En parallèle
Table ronde 9 : Friches en commun et territoires, avec Sylvie BARROS [Mairie de Thiers] (Valorisation et redynamisation de la Vallée des usines à Thiers par l'économie sociale et solidaire), Benedetta CELATI [Univ. de Pise] (Friches "en commun" et régénération urbaine en Italie : une interaction complexe entre solidarités territoriales et régulation juridique) et Maïté JUAN [Post-doctorante Cnrs] (Les communs urbains à Barcelone : penser l'autogouvernement citoyen avec les institutions)
Table ronde 10 : Éducation populaire, construire un monde commun, avec Ana DUBEUX [Univ. Fédérale Rurale de Pernambouc] (Éducation Populaire en commun : son rôle, ses défis) et Colin ROBINEAU [Univ. Paris 2] (Politiser en construisant du commun : le cas d'un squat d'activités de l'Est parisien)

Débat public 8 : Droit, commun et territoire, avec Benjamin CORIAT [Coop des communs] et Viviane HAMON [Conseil] (Le système de garantie participatif. Un commun intellectuel local comme alternative à la certification par tierce-partie)

Après-midi
Restitution des tables rondes 9 & 10

Débat public 9 : Coopératives et commun pour quelles solidarités ?, avec Jean-Louis BANCEL [Crédit coopératif] et Noémie de GRENIER [Coopaname]

Soirée
Lecture de poèmes "Territoires de Cerisy et solidarité", écrits par des agents de La Poste suite à un atelier d'écriture animé par Jacques JOUET


Vendredi 19 juillet
Matin
Rapports d'étonnements & Clôture participative

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Jean-François DRAPERI : Le temps des méso-républiques inter-coopératives
Une sociologie historique des économies alternatives nous enseigne que celles-ci ont été initiées tantôt par des travailleurs, tantôt par des consommateurs, tantôt par des États. Leurs projets se situent à l'échelle du groupement de personnes ou de l'entreprise (c'est l'utopie de micro-républiques de producteurs), à celle de l'œcoumène (c'est l'utopie de la macro-république de consommateurs), ou encore à celle des nations (c'est l'utopie des républiques de développement coopératif). En ce début de XXIe siècle, les propositions alternatives portent simultanément sur les conditions de production, d'échanges et de consommation. Elles se situent à l'échelle de territoires connectés, qu'elles coproduisent par le biais d'inter-coopérations, les unes internes à l'économie sociale et solidaire, les autres externes à celle-ci. Ces inter-coopérations définissent des méso-républiques inter-coopératives qui questionnent les principes historiques de la coopération et de l'économie sociale issus de Rochdale. Ces méso-républiques constituent des modèles qui se déclinent en divers types appréhendés comme des milieux, qu'on distingue essentiellement à partir des rapports qu'ils entretiennent avec l'économie dominante et avec les collectivités publiques. L'analyse de ces milieux permet de dessiner une géographie des économies alternatives.

Publications
Draperi J.-F., L'économie sociale et solidaire : une réponse à la crise ? Capitalisme, territoires et démocratie, Dunod, 2011.
Draperi J.-F., La république coopérative, Larcier, 2012.
Draperi J.-F. et Le Corroller C. (coord.), S'inspirer du succès des coopératives, Dunod, 2016.
Draperi J.-F., "Territoires", in CnCres, Atlas commenté de l'économie sociale et solidaire, Dalloz, 2017.
Draperi J.-F., Histoires d'économie sociale et solidaire, Les Petits Matins, 2017.
Draperi J.-F., Coopérer pour consommer autrement, Presses de l'économie sociale / FNCC, 2017.

Geneviève FONTAINE
Agrégée de Sciences Économiques et Sociales, Geneviève Fontaine est l'une des initiatrices du Pôle Territorial de Coopération Économique TETRIS (Transition Écologique Territoriale par la recherche et l'Innovation Sociale) basé à Grasse (France) où elle anime et coordonne le centre de recherche appliquée pluridisciplinaire qui structure ce PTCE. Doctorante de l'université de Marne-la-Vallée et chargée de mission de l'Institut Godin, ses recherches portent sur le croisement entre les analyses sur les communs et l'approche par les capabilités du développement durable.

Lionel MAUREL : Faire atterrir les Communs numériques. Des utopies métaphysiques aux nouveaux territoires de l'hétérotopie
Logiciels libres et Open Source ; projets collaboratifs comme Wikipédia ou Open Street Map ; œuvres culturelles partagées sous licence Creative Commons : autant d'exemples de Communs numériques qui ont pris aujourd'hui une importance significative. Néanmoins, ces objets sont souvent présentés comme des Communs "immatériels", "informationnels" ou "de la Connaissance", par opposition à des Communs dits "naturels", "matériels" ou "environnementaux". Ce type de dichotomie fait écho au Grand Partage entre Nature et Culture, remis en question dans les travaux de Bruno Latour, et notamment dans son ouvrage Où atterrir ? Comment s'orienter en politique. Les travaux originaux d'Elinor Ostrom (prix Nobel d'économie 2009) et de Charlotte Hess avaient pourtant le mérite de ne pas opérer ce type de séparation, car elles pensaient de front la dimension matérielle des Communs de la connaissance et le rôle du partage des connaissances dans les Communs naturels.
Mais ces enseignements ont peu à peu été oubliés au profit d'une conception désincarnée des Communs numériques, réduits à leur dimension purement informationnelle. C'est notamment l'influence de la cyberculture américaine des pionniers de l'Internet qui a conduit à les concevoir comme des "Communs intangibles de l'esprit" (James Boyle) flottant dans l'éther numérique. Suivant les propositions de Bruno Latour, il importe aujourd'hui de sortir de cette pensée dualiste pour "faire atterrir" les Communs numériques, en les appréhendant comme inséparables des infrastructures et des objets matériels constituant le réseau que forme Internet. C'est même une urgente nécessité pour parvenir à penser des Communs numériques qui ne seraient plus "hors-sol", mais enracinés dans les sols et dans les corps, en cessant de séparer les enjeux d'émancipation des humains des questions écologiques devant être regardées en face à l'heure de l'Anthropocène.

Lionel Maurel - Calimaq
Auteur du blog S.I.Lex
Profil Twitter
Co-fondateur du collectif SavoirsCom1, politiques des biens communs de la connaissance
Membre de l'association la Quadrature du Net


TR1 : Ressource des territoires à révéler, avec Barbara BLIN BARROIS (PTCE Ôkhra), Philippe CHEMLA (PTCE Tétris) et Fatima MOSTEFAOUI (Collectif Pas sans nous)
Les ressources des territoires susceptibles d'être gérées en commun ou de constituer un monde commun pour et par les habitants sont parfois invisibilisées, oubliées, voire vécues comme des handicaps. Comment les révéler ? Comment en faire un élément commun à partager sur le territoire et au-delà ?


TR 2 : Territoires solidaires et emploi, avec Rachid CHERFAOUI (Maison d'économie solidaire), Daniel LE GUILLOU (Territoires zéro chômeur de longue durée) et Claude SICART (Le PoleS)
L'emploi de qualité est, sur de nombreux territoires, une ressource menacée pour de nombreuses personnes qui en sont privées. Si la société civile s'est souvent mobilisée pour offrir des réponses à cette question sociale, avec l'IAE par exemple, quelles sont aujourd'hui les nouvelles perspectives qui sur les territoires concourent à faire de l'activité un commun pour tous ?

Daniel LE GUILLOU : L'emploi : du droit citoyen au bien commun du territoire
Aujourd'hui en France, près de 50% des personnes privées d'emploi le sont depuis plus d'un an et la plupart d'entre elles ne touchent plus aucune allocation au titre du chômage. En dépit de la (timide) reprise économique constatée depuis 2016, le nombre des personnes concernées par le chômage de longue durée ne diminue pas. La privation durable d'emploi coûte cher à la collectivité nationale (43 milliards € en 2017, soit environ 16000 € par personne privée durablement d'emploi), elle est également, et peut-être surtout, à l'origine de l'augmentation de la pauvreté et de l'exclusion sociale. Depuis le début des années 90, période à laquelle les premières mesures visant à réduire le coût du travail ont été prises, les mesures générales et ciblées se sont multipliées et leur montant a plus que doublé (122 milliards € en 2015). Et pourtant, les résultats s'avèrent, au minimum, décevants. Face à ce double constat — un marché de l'emploi fabriquant de la précarité et des politiques de l'emploi inefficientes — le projet "Territoires zéro chômeur de longue durée" prétend que nous n'avons pas tout essayé. Grâce à l'expérimentation en cours dans 10 territoires depuis janvier 2017, il s'agit de montrer qu'en partant de la mobilisation et de la volonté d'un territoire, il est possible de proposer, conformément au préambule de la Constitution, un emploi digne et durable, sans sélection, à toutes les personnes privées durablement d'emploi qui le souhaitent et cela à coût nul pour les finances publiques.

Engagé dans le projet "Territoires zéro chômeur de longue durée" depuis 2015, Daniel Le Guillou est actuellement vice-président de l'entreprise à but d'emploi du territoire expérimental de Thiers (63) et chargé de la capitalisation au sein de l'association "Territoires zéro chômeur de longue durée".
Bibliographie
"Travailler et apprendre ensemble", Collectif, Éditions Quart Monde, 2010.
"L'entreprise réinventée", Desmedt Gérard, Éditions Quart Monde / Éditions de l'Atelier, 2012.
Présentation du projet TZCLD [en ligne].
"L'expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée : une opportunité pour renforcer l'État social ?", Le Guillou Daniel, Semenowicz Philippe, communication pour le colloque : "Quel modèle social pour le XXIe siècle ?", juin 2017.
"Un emploi, c'est mon droit", Soulé Véronique, Éditions Quart Monde, 2018.
"Zéro chômeur, dix territoires relèvent le défi", Goubert Didier, Hédon Claire, Le Guillou Daniel, Éditions de l'Atelier, à paraître (avril 2019).


TR3 : Énergie durable et territoire, avec Arnaud ASSIÉ (Cired), Michel CARRÉ (L'association "Énergies Citoyennnes en Pays de Vilaine") et Pierre GUELMAN (Enedis)
Symbole des liens entre le global et le local, les modes de production, de distribution, de répartition et d'utilisation de l'énergie touchent aux enjeux économiques, environnementaux, démocratiques et sociaux auxquels nous devons collectivement faire face. Autonomie, souveraineté, organisation citoyenne de l'énergie sur les territoires, quel rôle pour les communs ?

Michel CARRÉ : L'association "Énergies Citoyennnes en Pays de Vilaine"
L'association est créée en 2003 par des citoyens intéressés pour produire et économiser des énergies renouvelables. Ils ont créé des outils juridiques et financiers, et des outils de production : une société de capital risque; une société de services pour les appuis techniques et juridiques; trois sociétés de portages de parcs éoliens; des animations et outils financés par ces investisseurs pour permettre des économies d'énergie (groupements d'achats, constructions de cuiseurs bois, de fours solaires…); la création de deux réseaux régionaux (bretons et ligériens) et du réseau national Énergie Partagée. En projet, on peut citer deux nouveaux parcs éoliens et plusieurs centrales solaires. En tout, une cinquantaine de bénévoles très actifs, 150 participants réguliers aux activités (conseils d'administration, conseils de directions, comités de pilotage…), seize salariés.
Nos convictions sont les suivantes : les énergies fossiles et fissiles doivent être rapidement dépassées, en conjuguant accélération de la production de renouvelables et économies d’énergie; comme le vent, le soleil, l'eau, sont à tout le monde, il n'y a aucune raison pour que la plus-value produite ne reste pas sur le territoire (dividendes et impôts locaux); les projets sont complexes mais maîtrisables par les citoyens engagés (bénévoles pilotant les sociétés des parcs) qui ont acquis de vrais savoirs faire qu'il faut faire reconnaître aux banquiers, à la puissance publique, à EDF…; les riverains, les élus doivent pouvoir rencontrer les responsables des installations et faire prendre en compte leurs souhaits; l'entrée est thématique (les énergies), mais la préoccupation globale : en recherchant l'implication du plus grand nombre sur des sujets transversaux (énergie, déchets, eau…), on vise une société démocratique, solidaire et résiliente; les collectivités publiques doivent s'emparer rapidement de ces préoccupations pour accélérer le mouvement, ne pas laisser progresser la financiarisation de ces secteurs d'activités; ces approches doivent aussi permettre aux espaces ruraux de devenir créateurs de nouvelles richesses à exporter vers les espaces urbains.

Michel Carré est militant bénévole de l'implication citoyenne pour une réelle démocratie solidaire et écologique. Retraité (64 ans) de la formation professionnelle d'agriculteurs, de responsables associatifs et de collectivités en milieu rural. Il préside l'association "Énergies Citoyennes en Pays de Vilaine" (EPV) depuis 3 ans.


TR4 : Systèmes alimentaires solidaires territorialisés, avec Gheorghe CIASCAI (Univ. Cantemir de Bucarest), Giuseppe LI ROSI (Collectif Simenza) et Marc LOURDAUX (Échanges paysans)
Face à l'agriculture intensive et au système de la Grande distribution, de plus en plus d'acteurs sur les territoires s'organisent pour reconstruire une autre économie : consommateurs citoyens des Amap, agriculteurs et militants des semences reproductibles et même grandes entreprises, font émerger des systèmes alimentaires solidaires territorialisés : à travers quels combats, quelles difficultés ? En s'appuyant sur quels liens entre le local et le plus global ?

Gheorghe CIASCAI : Phénomènes inédits dans l'écosystème des communs de Roumanie : Coopérative Agricole Carrefour Vărăşti entre l'approche économique et la responsabilité sociale corporative
La création en 2017 de la coopérative agricole Carrefour Vărăşti près de Bucarest par quatre paysans de Vărăşti et la grande entreprise Carrefour est-elle un événement exceptionnel parce que la coopérative en Roumanie reste marquée par la mauvaise image de la coopérative communiste. Cette nouvelle coopérative peut être pensée selon le modèle des communs sociaux selon une déclinaison particulière dans le translocalisme de laquelle la grande entreprise joue un rôle essentiel. Les ressources mises en commun sont produites par environ 60 producteurs qui, en tant que membres de la coopérative, ont le droit de les vendre à la coopérative qui les met en commun en destination des magasins de Carrefour en Roumanie. La création de la coopérative s’est appuyée sur le renouveau du droit roumain en matière de coopérative agricole et de circuits courts. La coopérative construit une première communauté locale, celle des paysans de Vărăşti, membres de la coopérative dont quatre d’entre eux, en plus du droit d’accès à la mise en commun de la ressource, ont des droits de gestion et d’aliénation. Mais la construction locale est en lien étroit avec des solidarités construites à des échelles extra-locales. La première échelle est celle de la Roumanie. La solidarité organisée par la loi en matière des circuits courts se situe entre les consommateurs et les producteurs roumains afin que les deux bénéficient d’une alimentation en circuit court. La seconde échelle est celle de la grande entreprise multinationale Carrefour à travers la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), qui va d’ailleurs au-delà de la possibilité de faire bénéficier les consommateurs de Carrefour de produits frais locaux et d'assurer aux producteurs des débouchés sécurisés à leur production maraichère. Cette RSE repose sur un levier sinon démocratique du moins qui relie l’entreprise à l’intérêt général.

Gheorghe Ciascai a deux maîtrises en philosophie et en sciences politiques à l'université "Babes-Bolyai" de Cluj-Napoca, un diplôme conjoint en droit européen d'affaires à l'université Paris I Sorbonne et à l'université de Bucarest. Il a obtenu le titre de docteur en philosophie à l'université "Babes-Bolyai" de Cluj-Napoca. Depuis 2010, il est maître de conférences à la Faculté de Sciences Politiques de l'université chrétienne "Dimitrie Cantemir" de Bucarest où il a dirigé le master Économie sociale entre 2011 et 2013. Ses domaines d'intérêt sont : relations internationales, études européennes, communication et relations publiques internationales, économie sociale, philosophie des sciences sociales. Entre 2014 et 2016, il a participé aux projets de création d'entreprises sociales en Roumanie financées par le Fonds Social Européen. Dans le domaine de l'économie sociale, il a publié l'article "La mise en valeur des friches industrielles : un projet roumain d'entreprise sociale à Vad dans le cadre d'un programme de l'Union européenne" dans Cahier de recherche Chaire ESS - UPEM, numéro spécial (2016).

Marc LOURDAUX : Le commun & les Singuliers. Démarche de structuration en écosystème des circuits courts agricoles en Provence Alpes Côte d'Azur
La dynamique en Provence Alpes Côte d'Azur consiste à créer une plate-forme commerciale régionale 100% Bio, capable de réunir l'ensemble du "panier agricole Bio du territoire", pour le distribuer en restauration hors domicile et dans les magasins bio. Ce projet de "commun" est le fruit de la confrontation entre les enjeux nationaux des filières bio avec les histoires singulières des plates-formes de circuits courts départementales et de leurs territoires. Il fait le pari d'un réseau équitable et pérenne. D'une manière générale, ces démarches s'inscrivent dans une logique de "médiation commerciale d'intérêt territorial". Ce sont des "OVNI" qui revisitent, expérimentent au présent, la vie des "Biens communs" dans le domaine des circuits courts agricoles. Ils relèvent d'une forme hybride entre privé et public, qui s'intéresse, se nourrit et tisse des liens entre les acteurs, entre les territoires, entre le local et le global. Elles ont un triple atout : jouer un rôle d'"Assembleur - Rassembleur", à contre-courant du repli sur soi et de l'hyperspécialisation professionnelle mortifères, reposer la question dans le bon ordre, des fins et des moyens et bénéficier d'une vitesse d'interactions vives entre les différentes parties prenantes.


TR5 : Culture et commun dans les territoires, avec Laura AUFRÈRE (Univ. Paris 13), Cécile OFFROY (Opale) et Raphaël LHOMME (Revue Profession Spectacle)
Les communs culturels, les initiatives solidaires, les pratiques alternatives, œuvrent pour une réappropriation et une reconnaissance des droits culturels face à la standardisation et la marchandisation de la culture. Comment ces pratiques se construisent et émergent-elles ? Comment impactent-elles la conception élitiste et dominante de la culture dite légitime ? Quelles formes d’émancipation sont possibles ?

Raphaël LHOMME : La revue Profession Spectacle comme ressource commune
Lors de cette contribution, j'aborderai le rôle que peut avoir une publication comme Profession Spectacle dans la réflexion autour des formes de solidarité liées à la culture, comprise au sens large des droits culturels. Cette revue en ligne — via sa rubrique "Droits culturels & ESS" — permet en effet de porter à la connaissance des acteurs du monde du spectacle, mais aussi de tous ceux qui s'intéressent à la culture, des exemples et analyses d'initiatives solidaires et de pratiques alternatives œuvrant à une réappropriation et à une reconnaissance des droits culturels, et relevant d'une démarche d'économie sociale et solidaire. Ces exemples pratiques peuvent ainsi contribuer à la réflexion des acteurs de la culture autour de ces enjeux. Les partenariats — locaux et nationaux — qu'entretient la revue sont également à même de permettre la mise en relation et l'activation de solidarités entre différentes échelles territoriales. Il s'agira alors de montrer en quoi Profession Spectacle peut être considérée comme une ressource commune dans le monde de la culture, s'insérant dans des partenariats avec divers acteurs, sur plusieurs échelles territoriales (locale et nationale), et contribuant ainsi à activer les solidarités territoriales.

Raphaël Lhomme est actuellement professeur de Sciences économiques et sociales (SES) au lycée Raoul Follereau de Belfort, en Franche-Comté. Il est par ailleurs référent pour l'Économie sociale et solidaire (ESS) et les droits culturels au sein de la revue culturelle en ligne Profession Spectacle. Il a d'ailleurs rédigé pour cette dernière une série d'articles sur les relations entre ESS, droits culturels et approche par les capabilités.


TR6 : Grandes entreprises et territoire, avec Sylvain BAUDET (La Banque des territoires), Fabien JOURON (La Poste) et Eric LESUEUR (Veolia)
À travers l'économie circulaire, les circuits-courts ou l'économie sociale et solidaire, les territoires deviennent de plus en plus l'objet de gouvernance territoriale. Comment les grandes entreprises se positionnent-elles dans cette évolution ? De quels liens entre les échelles de territoires sont-elles porteuses et pour quel partage de la valeur ?

Eric LESUEUR : Innovation sociale et territoires
Les métiers de service à l'environnement sont généralement articulés autour de délégations ou de marchés publics quand ils s'exercent au bénéfice des collectivités locales. Il en va ainsi de la gestion de l'eau potable et de l'assainissement notamment, mais également de la gestion des déchets des transports et, dans certains cas, de l'énergie. Il s'agit bien sûr de services essentiels aux habitants et au fonctionnement des écosystèmes urbains en particulier et leur bonne mise en œuvre à un impact très important sur l'environnement, au-delà des limites des territoires directement concernés. L'équité d’accès à ces services est indispensable pour maintenir leur cohésion sociale et leur dynamisme économique. Comment mettre en place de nouveaux partenariats entre collectivités locales, opérateurs, mais aussi acteurs de la société civile ou de l'économie sociale et solidaire, pour répondre de manière durable à ces enjeux cruciaux ? Comment mettre à profit les mécanismes de l'Économie Circulaire et les opportunités offertes par la révolution numérique pour intégrer l'ensemble des citoyens dans une dynamique de progrès ? Peut-on envisager une forme hybridée de partenariat public-privé qui associe l'efficacité sociale et économique à la performance environnementale des territoires ? Comment les grandes entreprises peuvent-elles contribuer à renforcer les liens et les apprentissages entre des territoires divers et entre les échelles de territoires ? Les mentalités des acteurs évoluent très rapidement et des coopérations robustes et efficaces commencent à se dessiner.

Eric Lesueur est le Président exécutif de 2EI, filiale du groupe VEOLIA dédiée à l'innovation et au conseil sur les services urbains pour les villes et territoires durables notamment dans le domaine de l'innovation sociale. Eric Lesueur est en particulier le Managing Director de Grameen Veolia Water, social business pour l'eau potable au Bangladesh, en partenariat avec Mohamed Yunus. 2EI a également développé POP Up, un réseau international d'incubateurs d'entreprenariat social autour des activités de VEOLIA. Diplômé de l'École Polytechnique, Eric Lesueur a rejoint VEOLIA en 1993 où il a occupé plusieurs responsabilités, comme Directeur Environnement ou Directeur Adjoint de la R&D, avant de créer 2EI en 2008.


TR7 : Échelles territoriales de la santé en commun, avec Corinne BEBIN (SCIC "Solidarité Versailles Grand Age"), Olivier BENOÎT (Aide) et Claude DUMAS (SCIC Ecoreso)
À l'instar de la santé communautaire, des collectifs, des associations, des mutuelles et des coopératives proposent à leurs publics (personnes âgées, publics fragiles, porteurs d'handicaps, …) des formes d'accompagnement et de participation innovantes. Il s'agit de réfléchir en commun pour l'amélioration de leur santé et de leur qualité de vie. Jusqu'à quel point est-il possible de soutenir ces processus dans le contexte très réglementé de la santé ? Quelles marges de manœuvre sont possibles pour la prise en compte des besoins exprimés collectivement ?

Corinne BEBIN : Favoriser la coopération des acteurs d'un territoire pour améliorer les parcours de vie, une proposition originale : la SCIC "Solidarité Versailles Grand Age"
La coopération entre acteurs sociaux, médico-sociaux et sanitaires : une démarche mise en œuvre par la SCIC "Solidarité Versailles Grand Age".
L'analyse des trois principaux déterminants du maintien de l'autonomie a conduit les acteurs du territoire à s'interroger sur les moyens et outils à disposition pour une mise en œuvre opérationnelle. Ainsi la Ville — par la voix de son CCAS — demeurait légitime quant à l'attention portée à la demande du Rester chez soi, par la gestion ou l'animation de services à domicile. C'est aux familles et aux professionnels du "domicile" que s'adressait la question du "Ne pas être isolé" tandis que c'est aux professionnels de santé de toutes institutions que revenait la question du "Accéder facilement aux soins". Confirmant sa volonté de contribuer à l'amélioration de la qualité de vie telle qu'envisagée par Wood, chaque acteur concerné par l'un des trois principaux déterminants se déclara favorable à utiliser un outil juridique innovant : la société coopérative d'intérêt collectif en ce qu'elle illustrait la volonté coopérative dans le respect d'un juste équilibre des acteurs en présence. Ainsi, il appartenait à deux promoteurs de l'innovation de concrétiser cette volonté. D'une part, le CCAS de la Ville, à deux titres, celui de gestionnaire d'un EHPAD (totalement habilité à l'aide sociale) et d'un SSIAD, et celui de financeur d'un projet de reconstruction. D'autre part, une foncière, Entreprendre pour Humaniser la Dépendance (EHD), membre du mouvement Habitat et Humanisme spécialisé dans l'épargne solidaire et solidement implantée sur le territoire. Ainsi la création — en 2012 — de la Société Coopérative d'Intérêt collectif Solidarité Versailles Grand Age affiche une convergence avec les principes retenus par la loi ASV.
Personnes impliquées : Bernard Devert (Habitat et humanisme), Melina Ferlicot (CCAS Ville de Versailles), Kevin Charras (Fondation Médéric Alzheimer), Docteur Pierre Aquino (Fondation Méderic Alzheimer) et Sophie Quelennec (Lepine Versailles).

Corinne Bebin est diplômée de l'IEP Paris et de l'INSHEA. Maire-adjoint déléguée aux affaires sociales et à la Santé de la Ville de Versailles. Vice-présidente du CCAS. Présidente de la Société Coopérative d'Intérêt Collectif (SCIC) Solidarité Versailles Grand Age. Élue locale depuis 10 ans, l'expérience de l'accompagnement de la vulnérabilité enrichit quotidiennement ses réflexions éthiques sur l'action politique. Présidente de la Commission spécialisée Médico-Sociale - CRSA - ARS Ile de France.


TR8 : Habiter en commun les territoires, avec Camille FONTENELLE (Association Enerterre) et Joseph HAERINGER (Habitat et Humanisme)
Favoriser l'accès de tous à un logement digne et abordable est l'un des principes défendus dans la loi Alur. Mais cela doit s'accompagner de la participation des habitants à la définition, la conception, voire la réhabilitation de leur logement. Habiter en commun implique donc une pensée nouvelle sur les lieux et les liens à tisser pour habiter autrement la ville comme la campagne. Quels projets communs sont aujourd'hui possibles ? Quelles modalités de mise en œuvre pour une réelle participation des habitants ? À quelles nouvelles reconfigurations territoriales cela donne lieu ?

Joseph HAERINGER : Comment transformer un "Habitat" en un "Habiter". L'histoire d'un projet
Le défi que tente de relever ce projet est de substituer à la démarche dominante d'une succession de phases (conception du projet, construction, livraison et emménagement des habitants), celle d'une imbrication du monde de l'immobilier et de celui des habitants afin de rompre les rapports entre les ingénieurs concepteurs (architectes, entreprises, finances) et les habitants (locataires assujettis aux dispositifs du logement social). Du fait de sa proximité avec les publics concernés, l'association Habitat et Humanisme se fait successivement porteuse des attentes et besoins des futurs locataires, puis chargée de constituer le public de locataires et, in fine, garant d'un bon fonctionnement en "donnant les clés" aux habitants. Cette imbrication requiert des agencements particuliers et des agents de traduction afin de pouvoir aménager un espace commun local suffisamment autonome pour tisser ces liens. La possibilité d'un tel espace d'ajustement, d'exploration de pratiques nouvelles, nécessite un ancrage plus large localement, mais aussi national, fédéral en l'espèce. Le réseau national, dans sa triple dimension d'échanges d'expériences entre associations, d'expertise apportée au projet local par la technostructure fédérale et de plaidoyer auprès des pouvoirs publics, constitue une sorte d'"écosystème", sorte de vivier favorable à l'éclosion et à la diffusion de telles innovations.

Sociologue, Joseph Haeringer a été associé au LISE-CNRS (laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique) après avoir exercé les fonctions de direction d'association. Enseignant à Sciences Po Formation, il était coresponsable pédagogique de l'Executive Master "Sociologie de l'association et action dirigeante". Ses travaux de recherche portent notamment sur les associations d'action sociale et médico-sociale. Dans cette perspective, il a publié divers articles ou participé à divers ouvrages sur l'évaluation, la gouvernance et la participation des usagers. La Démocratie : un enjeu pour les associations d'action sociale et médico-sociale est le dernier ouvrage qu'il a dirigé. Il prépare un ouvrage collectif sur le changement dans les associations.


TR9 : Friches en commun et territoires, avec Sylvie BARROS (Mairie de Thiers), Benedetta CELATI (Univ. de Pise) et Maïté JUAN (Post-doctorante CNRS)
Quarante ans de désindustrialisation et de réduction des services publics ont produit de nombreux territoires abandonnés, marqués par la poussée de friches de toute sorte. Comment celles-ci ont-elles été réinvesties par des acteurs du territoire selon une logique des communs ? À quelles difficultés ces acteurs sont-ils confrontés, quelles solutions innovantes inventent-ils ?

Benedetta CELATI : Friches "en commun" et régénération urbaine en Italie : une interaction complexe entre solidarités territoriales et régulation juridique
Les friches — urbaines et industrielles — et leur régénération constituent une déclination spécifique du concept plus large et aux définitions multiples de la régénération urbaine. Une notion, cette dernière, profondément marquée par la relation et les liens avec la communauté et le territoire dans lequel elle se déploie. D'un point de vue juridique, les éléments à retenir sont plusieurs : il s'agit d'ailleurs de dépasser l'approche classique de l'aménagement et de la gestion du territoire, pour intégrer aussi la question des droits fondamentaux des individus. L'Italie représente un prisme d'observation important, du fait du grand nombre des solutions locales de réutilisation et requalification des lieux désaffectés qui se répandent dans ses régions. Le droit semble parfois incapable de dialoguer avec les innovations sociales produites par ces dernières, et de le traduire, par conséquent, en innovations règlementaires, alors qu'il s'avère, dans d'autres cas, un instrument précieux de soutien et de pérennisation des projets locaux. Comment relever alors le défi de conjuguer des initiatives mobilisant des énergies citoyennes avec des réponses législatives, surtout régionales, qui évoquent une pluralité d'objectifs associés, mais qui éprouvent également des difficultés à sortir de la dimension qui favorise les rendements privés des investisseurs plutôt que le commun ? Ce point, aussi bien que celui du translocalisme, comme circulation et interconnexion vertueuse des bonnes pratiques, ouvrent des pistes de réflexion fertiles sur les opportunités et limites d'une interaction complexe entre espaces d'autonomie (et d'autogouvernement) et la nécessité, qui émerge dans une dynamique de transformation, d'institutionnalisation et fédéralisation des différentes expériences.

Benedetta Celati, docteure en droit public de l'économie à l'université de Pise et en sciences économiques à l'université Paris-Est, est actuellement post-doctorante sur la thématique des politiques publiques et des instruments juridiques pour la valorisation socio-économique des territoires, également dans la perspective de la régénération urbaine. Pour sa recherche doctorale, elle a abordé le sujet des dynamiques socio-économiques locales et de leur interaction avec le droit, en étudiant, sous le prisme de l'économie sociale et solidaire comme vecteur de transformation sociale, des communautés énergétiques durables et des monnaies alternatives.
Publications
Celati, B. (2016), "Economia sociale e dinamiche istituzionali", Rivista del Gruppo di Pisa, 3, 1-18.
Celati, B. (2016), "Les communautés énergétiques durables : un modèle social fondé sur le commun et la subsidiarité", in Communs et transformations sociales : Expériences européennes sous un regard pluriel, Acte du Workshop international, 16 mai 2016, Université Paris Est Marne-la-Vallée, Cahier de recherche Chaire Ess-Upem, Numéro spécial 2016, 104-13.
Celati, B. (2017), "Le monete alternative nel modello dell'amministrazione condivisa", Labsus, Laboratorio per la Sussidiarietà, 1-4.
Celati, B. (2017), "Coconstruction des politiques publiques en Italie", Jurisassociations, Dossier ESS/Pouvoirs publics, 554, 31-32.
Celati, B. (2018), "La rigenerazione dei siti industriali dismessi: diritto e tecnica", Labus, Laboratorio per la sussidiarietà, 1-2.
Celati, B. (2018), "Le monete locali come strumenti giuridici per l’attuazione del principio di democraticità", Rivista Trimestrale di Diritto dell'Economia, 3, 349-390.

Maïté JUAN : Les communs urbains à Barcelone : penser l'autogouvernement citoyen avec les institutions
La présente contribution explore de quelle manière une initiative citoyenne issue d'une logique d'occupation, l'Ateneo Popular Nou Barris à Barcelone, a réussi à légitimer un nouveau paradigme de participation citoyenne et d'action publique, la "gestion communautaire", en s'inscrivant dans une triple stratégie de résistance, d'interpellation et de co-construction de politique publique. Un premier temps visera à décrire le modèle de la "gestion communautaire", touchant à l'autogouvernement local et coopératif, par des communautés d'habitants, de services publics, et articulant gouvernance participative et engagement dans l'économie solidaire. Dans un deuxième temps, nous montrerons la double dynamique de contre-pouvoir et de coopération sous-tendant l'institutionnalisation progressive de la gestion communautaire, et nous approfondirons les modalités d'élaboration d'un nouveau cadre conceptuel et juridique encadrant les communs urbains à Barcelone, le processus "Patrimoine citoyen — communs urbains", faisant figure de véritable innovation institutionnelle issue de la coopération conflictuelle entre société civile et pouvoirs publics.

Maïté Juan est docteure en sociologie, post-doctorante au GIS Démocratie et participation, MSH Paris Nord (CNRS) et chercheure associée au programme de recherche "Démocratie et économie plurielles" du Collège d'études mondiales (FMSH). Ses travaux se situent à la croisée de la démocratie participative et de l'économie solidaire, et tendent à articuler science politique et sociologie économique. Elle mène actuellement une étude postdoctorale sur les "recherches participatives".
Elle a notamment publié les articles suivants : "Les communs urbains à Barcelone : vers une réinvention de la gouvernance territoriale ?", Espaces et sociétés, 2018/4 (n°175) ; "Écologie des savoirs et créativité citoyenne : la co-construction des politiques de gestion communautaire entre associations et pouvoirs publics à Barcelone", Connexions, 2019/1 (n°111) ; "Participatory Art as a Social Practice of Commoning to Reinvent the Right to the City", Voluntas, June 2018. Elle a également codirigé le numéro "L'association : un espace d'innovation démocratique ? Expériences et pratiques de gouvernance, de participation et d'accompagnement", Cahiers de l'action, 2019/1 (n°53).


TR10 : Éducation populaire, construire un monde commun, avec Ana DUBEUX (Univ. Fédérale Rurale de Pernambouc) et Colin ROBINEAU (Univ. Paris 2)
Sans monde commun, il est difficile de faire société. L'éducation pour et par tous au service de l'émancipation individuelle et collective est-elle une ressource pour construire un monde commun local et planétaire ? Quels liens peut-on tisser entre éducation populaire, commoning et communs pour faire société en évitant les dangers du localisme ?

Ana DUBEUX : Éducation Populaire en commun : son rôle, ses défis
L'éducation populaire est essentielle à la construction d'un projet démocratique de société en commun. Les limites du modèle économique actuel et ses impacts dans la vie en société nous renvoient au besoin de revisiter les principes et pratiques de l'éducation populaire en tant que socle de la construction de ce projet. Le Brésil a eu pendant 15 ans un gouvernement qui a mis en place, en partenariat avec les mouvements sociaux, une politique publique d´économie solidaire dont une des priorités était les processus éducatifs populaires tournés vers les thématiques liées à une autre économie à partir de la logique des épistémologies du sud. Cette initiative avait pour but principal de renforcer des réseaux d'éducateurs populaires en économie solidaire à partir des processus de formation de formateurs qui vivaient l'économie solidaire au quotidien, provoquant un effet cascade de multiplication des formations dans les diverses régions et villes du pays. Actuellement, ce pays a un gouvernement d'extrême droite et un énorme recul devant la conquête de droits obtenus pendant les 15 dernières années s'annonce. Ainsi, les réseaux d'éducateurs populaires vont devoir agir face à une réalité adverse, pour construire la lutte collective dans une société où les fissures sociales et économiques conduisent à la suppression des droits humains fondamentaux. Notre contribution poretera sur le besoin de réinventer l'éducation populaire à partir des problématiques actuelles, surtout liées à l'économique, en la comprenant, ainsi que l'affirme Paulo Freire, comme un point de départ pour que les citoyens prennent conscience du besoin de changer leur propre réalité à partir d'un projet collectif de société en commun.

Ana Dubeux, docteur en sociologie, diplômée de l'université de Paris I, est actuellement professeur du Département de Sciences de l'Éducation à l'université Fédérale Rurale de Pernambouc au Brésil, membre du Centre de Recherche en Agroécologie et Paysannerie et de l'Incubateur Technologique de Coopératives Populaires de cette université. Travaillant toujours dans la perspective de la recherche-action avec des mouvements sociaux liés à l'agroécologie et à l'économie solidaire, ses recherches lient ces thématiques à la quête d'un nouveau sens au processus de construction de connaissances et de la science à partir de la perspective des épistémologies du sud et des communs.
Publications
Dubeux A., "Extensao universitaria no Brasil : democratizando o saber da universidade na perspectiva do desenvolvimento territorial", Sinergias - Dialogos educativos para a transformação social, v. 6, p. 9-24, 2018.
Dubeux A., Batista M. P., "Agroecologia e Economia Solidária : um diálogo necessário à consolidação do direito à soberania e segurança alimentar e nutricional", Redes (Santa Cruz do Sul. Online), v. 22, p. 227-249, 2017.
Medeiros A., Vilaca M., Nunes Da Silva J., Dubeux A. (Org.), Economia Solidaria, educação popular e pedagogia da autogestão - reaprendendo a aprender pelas veredas da descolonização do saber no nordeste, 1a. ed. Recife : MXM Grafica e editora, 2018, 146 p.
Dubeux A., Brito H. D. (Org.), Educação em Economia Solidaria e autogestão, 1a. ed. Recife : MXM Grafica e editora, 2018, 95 p.
Dubeux A., Medeiros A., Aguiar M. V. A. (Org.), Agroecologia na convivência com o semiarido : Sistematização de experiências vividas, sentidas e aprendidas, 1a. ed. Recife : Editora dos Organizadores, 2015, v. 1, 181 p.
Dubeux A., Medeiros A., Vilaca M., Santos S. (Org.), A construção do Conhecimento em Economia Solidaria. Sistematização de Experiências no Chão do Trabalho e da Vida no Nordeste, 1a. ed. Recife : F&A Grafica e Editora Ltda, 2012, v. 1, 288 p.
Dubeux A., "Technological incubators of Solidarity economy initiatives : a methodology for promoting social innovation in Brazil", in Moulaert F., MacCallum D., Mehmood A., Hamdouch A. (Org.), The International Handbook in Social Innovatio Social innovation : Collective action, Social learning and Transdisciplinary research, 1aed. Cheltenham : Edwrd Elgar Publishing, 2012, p. 299-307.

Colin ROBINEAU : Politiser en construisant du commun : le cas d'un squat d'activités de l'Est parisien
Les travaux de Colin Robineau se situent au croisement de la sociologie, des sciences de l'information et de la communication et de la science politique. Accordant une place centrale à la démarche ethnographique, ses recherches interrogent de façon transversale des objets variés : les formes contemporaines de l'engagement, les modalités d'organisation et de politisation d'espaces publics locaux et contestataires, les processus de socialisation politique ainsi que les conditions de possibilité de la critique ordinaire de l'ordre social.
Publications
"S'engager corps et âme. Socialisations secondaires et modes de production du militant "autonome"", Agora débats/jeunesses (Presses de Sciences Po), vol. 3, n°80, 2018, p. 53-69.
"Constituer un contre-public en marge des médias : négociations, circulations et normativités d'un discours "révolutionnaire" au sein d'une cantine de quartier‪", Études de communication, vol. 2, n°47, 2016, p. 131-148.‬‬
"Ouvrir les portes d'un squat d'activités à des non-militants pour amorcer une politisation. Conditions et enjeux de la mise en suspens du sens pratique", Savoir/Agir, vol. 4, n°38, 2016, p. 53-59.
"Quand le sociologue est dans la confidence : les fonctions et les usages sociaux du secret en terrain militant radical", ¿Interrogations?, n°22, juin 2016 [en ligne].


DP1 : Formes de solidarité et commun, avec Philippe EYNAUD (IAE-Paris 1) et Stéphane VEYER (Coop des communs)
Les articulations possibles entre économie sociale et solidaire et communs sont évidentes à la fois dans le débat théorique comme dans les pratiques. L'ESS comme les communs proposent un dépassement par rapport à une lecture dichotomique de la société fondée uniquement sur l'État et le marché. Or, plusieurs questions restent ouvertes. Les contextes de mobilisation et d'émergence comme les enjeux de régulation, d'opposition, voire de revendication auprès des pouvoirs publics, impliquent diversement les acteurs. Quels sont les enjeux de reconnaissance comme d'opposition qui traversent les débats ? Quels dépassements et quelles synergies sont possibles ?


DP2 : Regards croisés Nord-Sud, une épistémologie commune ?, avec Pedro HESPANHA (Univ. de Coimbra) et Stéphanie LEYRONAS (AFD)
Une ligne imaginaire, qui n'est pas uniquement géographique, divise le monde en deux. Dans ce partage, les réalités des Sud ont été tellement disqualifiées qu'elles disparaissent et deviennent invisibles ou inintelligibles. Comment la perspective des communs nous permet-elle de dépasser les distinctions, visibles et invisibles, qui divisent le monde en deux ? Est-t-il possible, dans une perspective renversée, de trouver dans ces réalités des matrices d'action qui peuvent éclairer et servir d'exemple dans les Nords du monde ?


DP3 : Valeurs et communs pour les territoires, avec Nicolas CHOCHOY (Institut Godin) et Hervé DEFALVARD (Chaire ESS - UPEM)
Le commun est intimement lié à ce que nous avons des raisons de valoriser et, ce faisant, il nous amène à questionner les représentations de la valeur. Quels liens entre valeurs au sens sociologique du terme et commun ? Comment les communs peuvent-ils échapper au localisme des valeurs ? Si la valeur économique n'est ni attachée aux biens, ni aux personnes comme dans les théories classiques en économie, mais est une construction sociale, alors les communs semblent en redistribuer les cartes. Comment la représentation économique de la valeur s'en trouve-t-elle bousculée ? Le commun ne nécessite-t-il pas également de modifier notre représentation du temps ?


DP4 : Pouvoirs publics et commun, avec Silke HELFRICH (Commons Strategies Group) et François Xavier VIALLON (Univ. de Lausanne)
Le mouvement des communs, dans une perspective de société des communs, interroge aussi la place, le rôle et la posture des pouvoirs publics vis-à-vis des communs. Des collectivités locales aux pouvoirs supranationaux en passant par l'État, les pouvoirs publics doivent-ils et peuvent-ils être des facilitateurs ou des co-producteurs des communs ? Quelles représentations de l'organisation démocratique et des pouvoirs publics véhiculent les communs et la pratique des communs ?


DP5 : Émancipation et commun, avec Fanélie CARREY-CONTE (Coop des communs) et Melaine CERVERA (Univ. de Lorraine)
La perspective des communs pose la question de la préservation et du partage égalitaire mais sous-tend également celle de la transformation et de la capacité d'agir de collectifs. Quel horizon émancipateur les communs mobilisent-ils ? Quelles stratégies de réappropriation et de revendication sont possibles dans la perspective des communs ? Quels processus d’émancipation se mettent en œuvre par des expérimentations sociales et économiques ?

Melaine CERVERA : Possibilités d'auto-émancipation et changement institutionnel
Pour ce débat public, il s'agit d'ouvrir la discussion sur les possibilités concrètes d'une auto-émancipation des citoyens et citoyennes associés en prenant l'exemple de l'habitat alternatif ou collectif ancré dans des communs de territoire. Des études de cas aussi éloignées que les communautés d'habitat alternatif diffusant des spectacles vivants d'une part, des lieux de vie et d'accueil en protection de l'enfance développant une approche libertaire d'autre part, viendront illustrer les possibilités de changements institutionnels trans-locaux aux marges du social pour une transformation sociale vers une société du commun. L'intervention posera la question des possibilités d'auto-émancipation dans des cadres contraints, ouvrant le débat sur les capacités de subversion des collectifs autonomes.

Melaine Cervera, docteur en sciences économiques, maître de conférences en sociologie à l'université de Lorraine et co-fondateur de l'association de promotion des expérimentations sociales (APEX), étudie la co-construction de l'action publique entre les pouvoirs publics et les associations en termes d'accompagnement des publics fragiles. Les dynamiques d’économie solidaire et des communs sur les territoires constituent pour lui un terrain d'étude privilégié pour repenser les analyses de la solidarité et de l'autonomie.


DP6 : Monnaie et commun, avec Denis DUPRÉ (Univ. de Grenoble) et Marie FARE (Univ. Lyon 2)
Dans la perspective autant anthropologique qu'économique de la monnaie comme lien social, celle-ci ne peut échapper à sa relecture à l'aune du mouvement des communs. Dans cette réflexion, deux entrées questionnant le monopole étatique sur la monnaie semblent possibles : l'échelle du monde avec les cryptomonnaies et l'échelle locale avec les monnaies complémentaires. Quelle place pour les communs dans ces réinventions ? Ces deux entrées s'opposent-elles ou se rejoignent-elles à l'aune des communs ?

Denis DUPRÉ : Rôle des monnaies dans le cadre d'une perspective d'effondrement de notre société thermo-industrielle. Récit de science-fiction
À l'heure où sont écrites ces lignes, le 16 mars 2019, les crypto-monnaies ont un coup de blues et les monnaies locales restent marginales dans l'économie. Ce même jour a eu lieu la marche mondiale pour le climat. L'effondrement de la société thermo-industrielle devient de plus en plus probable et de plus en plus proche. Comment penser l'utilité des monnaies pour garder une société encore humaine où la possibilité de vie digne pour tous reste accessible ? Nous allons décrire un scénario d'effondrement dont nous ne pouvons pas estimer la probabilité. Nous ferons donc de la science-fiction. Dans ce cadre, nous décrirons un imaginaire possible d'un collectif qui créerait des institutions nouvelles. Nous regarderons comment les formes monétaires pourraient être définies par cette communauté, associant crypto-monnaies et monnaies locales. Cette utopie nous permettra de donner des éléments de réponses à trois interrogations. Comment les monnaies influeront sur les valeurs de la communauté ? Comment les monnaies permettront des échanges de matières avec les communautés extérieures ? Comment les monnaies participeront aux échanges de valeurs avec les communautés extérieures ?

Après avoir passé 15 ans dans divers organismes bancaires, Denis Dupré enseigne l'éthique, la finance et l'écologie territoriale depuis 20 ans à l'université Grenoble-Alpes et à l'ENSIMAG (Institut national polytechnique de Grenoble). Il a écrit une dizaine de livres sur l'éthique, la finance et la monnaie disponible [souvent en version gratuite]. Denis Dupré alerte, depuis 1998, sur les risques de démesure de notre système financier et sur la puissance exponentielle de l'économie nuisible. Il a proposé des actions collectives pour remettre la finance à sa place en vue d'élaborer une économie au service des projets d'autonomie des hommes et a participé à quelques initiatives pour réformer la finance (Finance et biens communs à Genève, Finance And Sustainability en France, Stopevasionfiscale).

Marie FARE : Penser autrement les monnaies
Qualifiées de sociales, citoyennes, locales ou complémentaires, des monnaies à dénominations, formes, objectifs et usages multiples connaissent, depuis plusieurs décennies et partout dans le monde, une visibilité et un développement croissants. La plasticité des systèmes monétaires à l'échelle d'un territoire ou d'une communauté — ainsi que les possibilités ouvertes par l'utilisation des principes monétaires à des fins définies par des groupes spécifiques d'acteurs, y compris de citoyens — reste cependant trop peu étudiée. Plusieurs facteurs contribuent à entretenir cet angle mort : la représentation commune de la monnaie comme objet de souveraineté coupé des dynamiques citoyennes; le champ d'influence encore restreint de la plupart des monnaies sociales et complémentaires; leur dimension souvent folklorique, conviviale et joyeuse, qui tranche avec le sérieux de la fonction monétaire et son inscription dans l'univers bancaire et technocratique. Or ces monnaies portent des potentialités riches de perspectives : il en est ainsi du soutien à des dynamiques territoriales socioéconomiques et politiques, de l'instauration de pratiques économiques reposant sur de nouvelles normes (sociales et environnementales), ainsi que du développement de la capacité d'agir des individus et des communautés, dont il s'agit d'étudier le caractère disruptif. S'il est relativement aisé de voir, dans le développement de ces différentes monnaies, une réponse à la crise économique, certaines d'entre elles s'inscrivent résolument dans un projet politique plus vaste, transformateur, où il s'agit d'interroger en profondeur le faire société. Si la crise systémique nous invite à repenser notre modèle de développement mondialisé, elle tend partout à réactiver un véritable désir d'inventer de nouveaux projets de société mieux ancrés dans les réalités locales et suivant des réponses articulées entre elles, respectant et intégrant les particularismes sans en promouvoir les écueils. Diversité et démocratie, bien-être individuel et collectif, coopération et co-élaboration, partage équitable des ressources, participation citoyenne et "faire commun" : en d'autres termes, cette transformation touche à l'ensemble des sphères économique, sociale mais surtout culturelle et symbolique. La monnaie constituant à cet égard un puissant levier de changement, il s'agit d'ouvrir ici un double débat. Le premier débat porte sur l'intérêt — et peut-être l'urgence — de penser autrement la monnaie, c'est-à-dire dans sa capacité transformatrice. Le second débat porte sur les chemins qu'empruntera cette transition, sur le rôle et la place des territoires, ainsi que sur les formes nouvelles d’expression et d’action adoptées par la démocratie.

Marie Fare est économiste, maître de conférences à l'université Lumière-Lyon 2 et membre du laboratoire Triangle (UMR 5206). Ses travaux se concentrent sur la pluralité monétaire et particulièrement sur les monnaies locales, sociales et complémentaires, analysées au regard des enjeux du développement territorial soutenable.
Publications
Marie Fare, Repenser la monnaie, transformer les territoires, faire société, Éditions Charles Léopold Mayer, 2016.
Marie Fare, "Sustainable territorial development and monetary subsidiarity", in Georgina M. Gomez (ed.), Monetary Plurality in Local, Regional and Global Economies, Routledge, 2018.
Tristan Dissaux et Marie Fare, "Jalons pour une approche socioéconomique des communs monétaires", Économie et institutions, n°26, numéro spécial sur l'institutionnalisme monétaire, 2018.
Jérôme Blanc et Marie Fare, "La monnaie, éclairages et débats institutionnalistes", Économie et institutions, n°26, Introduction du numéro spécial sur l'institutionnalisme monétaire, 2018.
Jérôme Blanc et Marie Fare, "Pathways to improvement. Successes and difficulties of local currency schemes in France since 2010", International Journal of Community Currency Research, vol. 22, Winter, p. 60‑73, 2018.
Marie Fare et Pepita Ould-Ahmed, "Why are Complementary Currency Systems difficult to grasp within conventional economics ?", Interventions économiques / Papers in Political Economy, numéro special "Dialogues et controverses sur la nature sociale du rapport monétaire", n°59, 2017.
Marie Fare et Pepita Ould-Ahmed, "Complementary Currency Systems and their ability to support economic and social changes", Development and change, vol. 48, n°5, pp. 847–872, 2017.


DP7 : Critères et outils de gestion et commun, avec Nicole ALIX (Coop des communs) et Denis DURAND (Revue Économie et politique)
Notre "monde commun" est largement façonné par les outils de gestion. Le régime dominant de la valeur pour l'actionnaire est orienté par ses critères financiers (le ROI ou le ROA) qui se déclinent en critères de gestion faisant l'objet de multiples reportings, dessine ainsi notre monde actuel. L'économie sociale et solidaire n'est pas exempte de cette évolution avec, par exemple, les contrats à impact social (les social impact bonds). Une économie en commun appelle non seulement une critique de ces critères de gestion mais aussi et peut-être surtout la mise en place de nouveaux critères.

Nicole ALIX : Quels critères pour élaborer des outils de gestion adaptés aux communs ?
Nicole Alix est présidente de La Coop des Communs, pour construire des alliances entre économie sociale et solidaire et les communs. HEC 74, elle a travaillé 15 ans au Crédit Coopératif dont elle a été la directrice du développement et 25 ans dans le monde associatif de l'action sociale et la santé (DGA de l'UNIOPSS, créatrice du "Comité de la Charte pour le don en confiance", DG du groupe de Maisons de retraite Isatis).

Denis DURAND : Prises de pouvoir locales sur l'économie et cohérence systémique
L'accumulation du capital qui commande tout le fonctionnement du système économique contemporain est régulée par un critère : le taux de profit. Ce critère, rendu encore plus pesant par la globalisation financière, est profondément contradictoire avec l'exigence désormais vitale d'une promotion de toutes les capacités humaines et des biens communs qui en sont la condition : écologie, santé, éducation, culture, sécurité, paix… La réponse à cette exigence doit donc conduire à opposer au critère de rentabilité de nouveaux critères d’efficacité économique, sociale et écologique qui peuvent aider les expériences et mobilisations dans les territoires à faire émerger une cohérence globale ouvrant la voie à un dépassement du capitalisme et du libéralisme. On s’appuie dans cette démarche sur les travaux fondateurs de Paul Boccara.

Denis Durand, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'université Paris I, a été directeur adjoint à la Banque de France où il a également exercé des responsabilités syndicales. Il a été membre du Conseil économique et social puis du Conseil économique, social et environnemental. Il est actuellement codirecteur de la revue Économie et politique.
Publications
Un autre crédit est possible !, Le Temps des CeRises, Paris, 2005.
En collaboration avec Frédéric Boccara et Yves Dimicoli, Pour une autre Europe, Le Temps des CeRises, Paris, 2014.
Financer l'expansion des services publics en Europe, Note de la fondation Gabriel-Péri, Paris, 2016.
Sept leviers pour prendre le pouvoir sur l'argent, Éditions du Croquant, Paris, 2017.


DP8 : Droit, commun et territoire, avec Benjamin CORIAT (Coop des communs) et Viviane HAMON (Conseil)
Le droit constitue un élément essentiel du contexte plus ou moins favorable au développement des communs et à leur interconnexion. Les communs quant à eux produisent des règles dans cet environnement institutionnel mais peuvent-ils contribuer à le transformer ? Comment penser le rôle du droit dans ce mouvement de transformation sociale ? Existe-t-il dans les différentes approches et traditions juriques des pistes pour un rôle du droit dans le translocalisme des communs ?

Viviane HAMON : Le système de garantie participatif. Un commun intellectuel local comme alternative à la certification par tierce-partie
Le droit constitue un élément essentiel du contexte plus ou moins favorable au développement des communs et à leur interconnexion. Les communs quant à eux produisent des règles dans cet environnement institutionnel mais peuvent-ils contribuer à le transformer ? Comment penser le rôle du droit dans ce mouvement de transformation sociale ? L'exemple du Système Participatif de Garantie (SPG) permet d'illustrer cette question. Ce processus de certification par les pairs peut être défini comme un bien intellectuel commun, ancré au plus près des parties-prenantes dans les territoires. Il s'oppose aux standards internationaux dominants de la certification par tierce-partie (CTP) et de la normalisation qui bénéficient d'une reconnaissance juridique imbriquée aux différentes échelles nationale, européenne (UE) et mondiale. Créé pour certifier les productions paysannes, le SPG appliqué à l'agriculture biologique s'est répandu dans un grand nombre de pays acquérant, dans certains d'entre eux, une reconnaissance juridique (ex. Brésil). L'organisation internationale IFOAM consacre l'alliance des SPG de l'agriculture biologique. Développé initialement en Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, le label Bâtiments Durables Méditerranéens (BDM) a pour objet de certifier les performances environnementales et durables des bâtiments, en tenant compte du contexte climatique, culturel et social de leur territoire d'implantation et en utilisant le SPG. Aujourd'hui adapté dans d'autres régions françaises (Occitanie, Ile de France, Nouvelle Aquitaine…), ce label participe également à une association européenne de labels équivalents (CESBA). Une alliance d'organisations et d'acteurs utilisant le SPG — agriculture biologique, bâtiment durable mais aussi banques solidaires, entreprises de l'ESS… — peut-elle permettre de sécuriser juridiquement le SPG, commun intellectuel ancré dans le territoire, pour le faire reconnaître par les institutions nationales et internationales en tant qu'alternative aux processus privés de certification par tierce-partie, aujourd'hui totalement dominants ?

Viviane Hamon (École Supérieure de Commerce de Paris - DEA Sciences de gestion - Master d'anthropologie) est consultante indépendante depuis 1985. Son activité est centrée sur l'application du marketing sociétal aux questions du développement durable des territoires (agriculture, tourisme, économie locale) et de la transition énergétique. Sur ces sujets, elle contribue à la création, la mise en œuvre et à l'évaluation de politiques publiques auprès des collectivités territoriales (EPCI et de Régions) et d'agences nationales (ADEME, ANAH, Plan Bâtiment Durable...). En 2006, elle a participé à la création du label Bâtiments Durables Méditerranéens et est aujourd'hui membre du Comité d'Orientation Stratégique de l'Association Envirobat-BDM.


DP9 : Coopératives et commun pour quelles solidarités ?, avec Jean-Louis BANCEL (Crédit coopératif) et Noémie de GRENIER (Coopaname et Manucoop)
Au XIXe siècle, avant le cloisonnement juridique, la coopérative est à la fois association, coopération et mutualisation autour d'un intérêt commun. Après un siècle de fragmentations juridiques, le retour des communs ouvre un débat sur l'identité des coopératives que vient alimenter les nouveaux statuts de SCIC ou de CAE. Selon les différents points de vue, comment les finalités, les frontières et les échelles de la coopérative sont-elles reconfigurées ?

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


PORTRAITS DE PAYS. TEXTES, IMAGES, SONS


DU MERCREDI 3 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 10 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE, David MARTENS, Jean-Pierre MONTIER


ARGUMENT :

Dépeindre un lieu, quoi de plus courant ? La pratique est si ancienne que sa familiarité a pour une large part occulté l'existence d'un genre à part entière, le portrait de territoire, dédié à la (re)présentation de lieux tels que des villes, des régions et des pays. Ce genre n'a cessé d'évoluer au cours d'une histoire qui l'a vu se décliner sous différentes formes médiatiques : du livre aux sites web en passant par la photographie, le cinéma et la télévision, la radio ou encore dans le cadre d'expositions.

Ce colloque a pour ambition de proposer la cartographie de ce genre aussi méconnu qu'extraordinairement courant. Pour ce faire, des spécialistes de différentes disciplines (études littéraires, histoire et esthétique de la photographie, du cinéma…) seront conviés à un dialogue avec des auteurs de portraits de pays ainsi qu'avec celles et ceux que ces questions intéressent.


Cerisy, portrait d'un château (Joachim Glaude)


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 3 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 4 juillet
Matin
Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE, David MARTENS & Jean-Pierre MONTIER : Introduction
Jean-Pierre MONTIER : Qu'est-ce, finalement, qu'un "pays" ? Rives, dérives de Pierre Loti au Japon

Après-midi
Jean ARROUYE : Portraits gioniens de la Haute-Provence ou la photographie multiréférentielle instrument d'un art moderne de la vanité
Entretien entre Thomas CLERC (écrivain) et Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE

Vernissage de l'exposition de Benjamin LE BRUN : "Le Centre des loisirs" [lauréat du "prix Cerisy" lors d'un concours photographique, organisé en 2018 par le collectif Point-Virgule, à l'occasion du colloque de Cerisy : "Nouveaux enjeux prospectifs des territoires et co-construction des stratégies"]

Soirée
Projection du film documentaire Les Habitants (2016), en présence du réalisateur Raymond DEPARDON et animée par Danièle MÉAUX


Vendredi 5 juillet
Matin
Laurence LE GUEN : De "Children of all Lands Stories" à la collection "Enfants du monde", offrir un regard sur l'Autre en littérature jeunesse
Gyöngyi PAL : Les portraits du pays de bocage de Trassard

Après-midi
Danièle MÉAUX : Le territoire comme il est habité. À propos de réalisations photographiques et filmiques de Raymond Depardon
Marcela SCIBIORSKA : Des "livres de photographies pour tous". Stratégies éditoriales derrière les portraits de pays à la Guilde du Livre

Soirée
Julien POIDEVIN, créateur sonore - auteur d'un portrait sonore de Caen


Samedi 6 juillet
Matin
Alexandre GALAND : L'enregistrement de terrain, pour des portraits sonores de "mondes inconnaissables"
Pauline NADRIGNY : Knud Viktor : images sonores du Lubéron

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 7 juillet
Matin
Catherine BERTHO-LAVENIR : Il Bel Paese, le "petit pays" : portraits de pays dans les revues du Touring Club d'Italie et de France
Olivier LUGON & François VALLOTTON : Élargir le regard via le multimédia : les différentes déclinaisons du "portrait de pays" au sein de la stratégie audiovisuelle des Éditions Rencontre (1962-1972)

Après-midi
Donata MENEGHELLI : Les villes invisibles de Sophie Calle : entre Suite vénitienne et Souvenirs de Berlin-Est
Bruno GOOSSE : Waterloo n'est pas à Waterloo

Soirée
Présentation de la revue Gradalis, avec Sébastien CASSIN (À propos des Séjours Rocheux), Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE et Pauline NADRIGNY


Lundi 8 juillet
Matin
Anne SIGAUD : Les Archives de la Planète d'Albert Kahn : l'autochrome et le film au service de la conceptualisation et de la promotion de la nation (1909-1932)
David MARTENS : "Villes Mondes" (France Culture). Portraits urbains polyphoniques et radiophonie littéraire [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE : Portraitures élémentaires. Séjourner aux marges du monde
Benjamin THOMAS : Flandres (2006, Bruno Dumont) : topologies sensibles


Mardi 9 juillet
Matin
Sarah LABELLE : Figurations de la "ville intelligente" : motifs de l'agir ingénieur
Julia BONACCORSI : Veiller, surveiller : défigurations de la ville

Après-midi
Hécate VERGOPOULOS : Les portraits sinistres de ville
Sophie de PAILLETTE : "Portraits identitaires de territoires"

Soirée
Portrait sonore (restitution), par Joachim GLAUDE


Mercredi 10 juillet
Matin
Patrick BARRÈS : La ville rouge de Michael Matthys : portrait de ville, une logique du fragmentaire [texte lu par Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE]

Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Patrick BARRÈS : La ville rouge de Michael Matthys : portrait de ville, une logique du fragmentaire
Dans son album La ville rouge (2009), Michael Matthys réunit des images de la ville de Charleroi, conçues à partir du relevé cinématographique et de l'empreinte photographique d'espaces-tiers, et réalisées avec du sang de bœuf issu des abattoirs de Gilly et suivant les développements d'un dessin d'esquisse. Nous interrogerons les relations entre ces fragments-mondes, attachés à la viscosité du rouge sang, à la versatilité du trait et à une représentation en défaut, et les éclats de réalité d'un milieu urbain identifié comme le "pays noir".

Patrick Barrès est Professeur en arts appliqués, arts plastiques à l'université Toulouse – Jean Jaurès, Directeur du LARA-SEPPIA (Laboratoire de Recherche en Audiovisuel – Savoirs, Praxis et Poïétiques en Art), responsable de l'axe de recherche "Poïétiques du Cinéma d'animation", responsable du Master "Motion design & Cinéma d'animation" de l'ISCID (Institut Supérieur Couleur Image Design). Artiste plasticien. Auteur de textes critiques sur les arts visuels, le cinéma et les pratiques du site (architecture, paysage, land art).
Sélection de publications
Expériences du lieu, paysage, architecture, design, Archibooks, 2008.
Gradalis. Carnets de Topoïétique : Limitis, hodologies de la frontière, Éditions Passage(s), n°1, 2016; n°2, 2019 / avec Sophie Lécole Solnychkine).

Julia BONACCORSI : Veiller, surveiller : défigurations de la ville
Le propos portera sur des modalités de représentation visuelle de l'espace urbain qui relèvent de projets documentaires spécifiques, non culturels, artistiques ou touristiques : il s'agit des productions photographiques ou filmiques générées par exemple par l'enregistrement de dysfonctionnements urbains par les usagers de la ville via des applications mobiles, par des opérations militantes de collecte photographique de dispositifs anti-sdf, ou encore par les dispositifs d'enregistrement et de surveillance. La réflexion portera sur les médiations documentaires et esthétiques qui instruisent les sens politiques ou critiques de ces anti-portraits de la ville, à partir d'une analyse ethno-sémiotique des énonciations visuelles, des dispositifs et des processus de publicisation. Les statuts glissants de ces images (prise de note, preuve, témoignage), leur auctorialité ambiguë, leur dimension éphémère, les modalités singulières de leur visionnage, constitueront les principaux axes d'exploration de plusieurs cas contemporains de défigurations de la ville.

Julia Bonaccorsi est professeure en sciences de l'information et de la communication à l'université Lyon 2 et membre d'ELICO, EA 4147. Ses recherches portent sur les dimensions sociales et symboliques des modes d'intelligibilité et représentations de l'urbain, comme la visualisation de données et la photographie.
Publications
"Les Observatoires photographiques ou la production d'un regard public sur le paysage", in Tardy Cécile (éd.), Les médiations documentaires des patrimoines, avec Anne Jarrigeon, L'Harmattan, 2014.
"Le sens collectif de l'écran dans la ville", Interfaces Numériques, 5, 2016.
Territoires. Enquête communicationnelle, avec Sarah Cordonnier, EAC, 2019 (à paraître).
"L'agir documentaire, une politique du détail. À partir du cas de #SoyonsHumains", Communication & Langages, 2019 (à paraître).

Sébastien CASSIN : Présentation de la revue Gradalis — À propos des Séjours Rocheux
Contribuer à la revue Gradalis fut pour moi l'occasion de rassembler une variété d'expériences pyrénéennes et d'en faire le récit sensible. Dans le cadre instauré par la revue, ces expériences furent articulées à la manière d'une errance qui, venant du nord, s'est progressivement faufilée entre les monts — vers la frontière —, et ce afin d'en exhumer les caractères minéraux particuliers. Au plus près du terrain, j'ai cherché à exprimer la variété des manières dont on fréquente ses ressources minérales, depuis la rencontre des roches qui au-dedans structurent la montagne jusqu’à l'investissement de celles qui font cabanes et que l'on habite. La montagne est un lieu de fascination : on y trouve une forme de splendeur qui n'a pas lieu dans la ville. Simplement, et à force d'épier les monts, on en arrive à comprendre pourquoi telle roche affleure là plutôt qu'ailleurs; pourquoi telle fente a lézardé celle-ci; et pourquoi l'érosion a mordu cette face plutôt qu'une autre. Aussi, il faut se prendre au jeu de la montagne afin de surprendre le comportement qu'adopte spontanément la matière en son milieu.

Sébastien Cassin est designer en conception d'espace, et doctorant en design à l'université Toulouse - Jean Jaurès, membre du LARA-SEPPIA. Ses recherches portent sur la prise en compte d'une poétique paysagère dans les pratiques de conception d'espace.

Alexandre GALAND : L'enregistrement de terrain, pour des portraits sonores de "mondes inconnaissables"
La pratique de l'enregistrement de terrain rend sensible à une série de sons discrets, voire inaudibles pour l'oreille humaine, émis par les entités qui habitent un lieu. En nous invitant à cette reconnaissance de la multiplicité des êtres et des formes de vie, ces captations sonores sont de précieux guides dans l'attention nécessaire aux territoires qu'imposent les "crises" écologiques en cours. Cet exposé se propose d'inviter à quelques "promenades en des mondes inconnaissables" (d'après l'expression de l'éthologue Jakob von Uexküll), qui seraient autant de portraits de "pays" réanimés.

Docteur en Histoire, art et archéologie, Alexandre Galand est collaborateur scientifique de l'université de Liège.
Publications
Field Recording. L'usage sonore du monde en 100 albums, Éditions Le mot et le reste, 2012.
Monstres et merveilles. Cabinets de curiosités à travers le temps, Album illustré par Delphine Jacquot, Seuil, 2018.
The Flemish Primitives VI. The Bernard van Orley Group, Catalogue scientifique des œuvres peintes de l'artiste Bernard van Orley, Éditions Brepols, 2013.

Bruno GOOSSE : Waterloo n'est pas à Waterloo
Waterloo est le nom d'une petite ville en périphérie de Bruxelles. Ce nom est connu dans le monde comme celui d'une bataille. Il est tellement connu qu'il est devenu un nom commun. C'est aussi le nom d'un champ. Mais ce champ n'est pas situé à Waterloo. C'est la contingence de la localisation du quartier général du vainqueur de la bataille qui a donné son nom au champ. Cette variabilité du toponyme proche d'une délocalisation a-t-elle favorisé l'utilisation du nom propre comme nom commun ? Derrière cette question anodine se profile une géographie fluide dont la conférence envisage de dresser le portrait.

Bruno Goosse est artiste et professeur à l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Son travail porte sur la manière dont le texte, notamment juridique, et ses montages fictionnels, conditionnent notre rapport au réel, à l'image et à l'art. Ses recherches sont rendues publiques sous forme d'expositions, de livres, et de films.
www.tirantdair.org
Publications
Classement diagonal, Éditions la lettre volée, Bruxelles, 2018.
Around Exit, Éditions La Part de l'Œil, Bruxelles, 2014.
Co-direction avec Jean Arnaud, Document, fiction et droit en art contemporain, PUP/ArBA, Marseille et Bruxelles, 2015.
Et dirigé le volume 30 de La Part de l'Œil: Arts plastiques/cinéma. Mikhaïl Bakhtine et les arts, Éditions La Part de l'Œil, Bruxelles, 2016/17.

Sophie LÉCOLE SOLNYCHKINE : Portraitures élémentaires. Séjourner aux marges du monde
Cette communication propose de s'intéresser à la question du portrait de pays en la croisant à celle des imaginaires matériologiques. Il s'agira de travailler sur deux plans de références croisés : d'abord celui de la représentation — de la qualité particulière de représentation qu'est l'image cinématographique —, pour y investiguer la manière dont s'y développent des portraits de territoires qui ont ceci de particulier qu'ils se situent aux marges de la terre et du monde humain, là où l'efficacité de nos outils de préhension du monde s'efface, restituant le monde à sa seule présence élémentaire. Les deux films que nous étudierons ont en commun le fait de fabriquer des images de "territoires" au contact de la matière aqueuse : océan liquide pour Léviathan (Lucien Castaing-Taylor, Verena Paravel, 2012), gels et neige pour Ága (Milko Lazarov, 2018). Dans ces deux films, le recouvrement de la terre par les eaux rend malaisée la lecture du territoire (qui pourtant ne cesse d'être là), et demande alors de revenir à la question du portait, pour la reconsidérer. Il faut passer là à un second plan de référence, celui de l'investissement des qualités métaphoriques de la matière, notamment de leur usage par la philosophie pour incarner des idées, dont elles exprimeraient, comme figuralement, certaines propriétés que les mots peineraient à dire. Dès lors, c'est à formuler une proposition de définition liquide du portrait que nous nous emploierons.

Laurence LE GUEN : De "Children of all Lands Stories" à la collection "Enfants du monde", offrir un regard sur l'Autre en littérature jeunesse
Le portrait de pays phototextuel a une réalité effective en littérature jeunesse, avec une grande variété de publications. Ces ouvrages sont régulièrement publiés dans des périodes où le livre pour enfants est perçu comme le moteur d'un nouvel humanisme pacifiste. Les ouvrages qui fleurissent aux États-Unis comme en France après les deux Guerres Mondiales portent tous en eux le même message d'espoir, transmettre la conviction que le monde, dans sa diversité et sa complexité, est un: le nôtre, notre monde à tous. Cette communication croisera les ouvrages de la série des années 1920 "Children of all Land Stories", de la photographe américaine Madeline Brandeis, avec ceux de la collection "Enfants du monde" portés par les photographies de Dominique Darbois, pour montrer comment photographies et textes s'allient pour offrir au jeune lecteur un autre regard sur l'Autre et promouvoir ainsi la paix entre les peuples.

Laurence Le Guen, doctorante à l'université de Rennes 2, Cellam, mène des recherches sur le livre pour enfants illustré par la photographie en France et aux États-Unis. Elle a publié notamment "Sac à Tout de Séverine, récit-photo en 1903", dans la revue Contemporary French Civilization. Elle assure le commissariat de l'exposition "Ergy Landau à livres ouverts". Elle est par ailleurs auteur de livres pour enfants et membre de l'Afreloce, qui regroupe les chercheurs en littérature jeunesse.

Olivier LUGON & François VALLOTTON : Élargir le regard via le multimédia : les différentes déclinaisons du "portrait de pays" au sein de la stratégie audiovisuelle des Éditions Rencontre (1962-1972)
En 1962, les Éditions Rencontre lancent une collection de livres illustrés consacrée au voyage: l'Atlas des Voyages, dirigée par Charles-Henri Favrod. Chez l'éditeur lausannois cependant, un tel projet encyclopédique sur les pays du monde dépasse rapidement le seul domaine de l'album imprimé pour s'étendre à d'autres supports et d'autres médias, du "livre de diapositives" (la Bibliovision) à l'encyclopédie sur fiches (l'Encyclopédie du monde actuel, EDMA) et bientôt au film (la Communauté d'action pour le développement de l'information audiovisuelle, CADIA). Pour l'entreprise, le "portrait de pays" participe ainsi à une dynamique plus large de diversification de ses activités éditoriales en direction du champ de l'"audiovisuel" et à un nouveau déploiement multimédiatique du modèle encyclopédique.

Olivier Lugon est historien de la photographie, professeur à l'université de Lausanne. Spécialiste de la photographie du XXe siècle, de l'histoire de la scénographie d'exposition et de la projection, il a notamment publié Le Style documentaire : d'August Sander à Walker Evans (Macula, 2001) et prépare un ouvrage sur Nicolas Bouvier iconographe, à paraître en 2019. En 2017, il a été co-commissaire de l'exposition Diapositive : histoire de la photographie projetée au Musée de l'Élysée, Lausanne. Avec Christian Joschke, il codirige la revue Transbordeur : photographie, histoire, société chez Macula.

François Vallotton est professeur ordinaire d'histoire contemporaine à l'université de Lausanne où il enseigne plus spécialement l'histoire des médias. Auteur de nombreuses contributions dans le domaine de l'histoire culturelle et intellectuelle, il a notamment consacré sa thèse à l'histoire de l'édition suisse francophone. Il a aussi développé de nombreux projets d'enseignement et de recherche portant sur l'histoire de la radio et de la télévision dans une perspective suisse mais également transnationale. Cofondateur du Centre interdisciplinaire des Sciences historiques de la culture à l'université de Lausanne.

David MARTENS : "Villes Mondes" (France Culture). Portraits urbains polyphoniques et radiophonie littéraire
Entre 2013 et 2016, France Culture programme, le dimanche en deuxième partie d'après-midi, une émission permettant à ses auditeurs et à ses auditrices de découvrir de nombreuses villes de par le monde. "Villes-mondes" se présente comme une série de "voyages" d'une cinquantaine de minutes "au cœur des villes avec leurs créateurs, artistes, écrivains…". Revêtant, sur un plan générique, la forme du portrait, l'émission fait le pari de la découverte sonore en combinant des ambiances sonores des cités avec le discours de ceux qui y vivent, qu'ils soient français ou locaux. Il s'agira à l'occasion de cet exposé de dresser le portrait-robot de l'émission en rendant compte des procédés et des modalités à travers lesquels elle façonne le visage des villes qu'elle présente, ainsi qu'en analysant les valeurs qui sous-tendent la ligne éditoriale de la série.

Danièle MÉAUX : Le territoire comme il est habité. À propos de réalisations photographiques et filmiques de Raymond Depardon
De novembre 2004 à février 2010, Depardon sillonne la France à bord d'une fourgonnette et collecte des vues des "zones grises" du territoire, de ses aménagements ordinaires et vernaculaires. Un certain nombre de ces vues ont été rassemblées dans l'ouvrage La France de Raymond Depardon et exposées à la BnF du 30 septembre 2010 au 9 janvier 2011. Ce sont les traces laissées par les hommes au sein des paysages qui retiennent alors l'attention du photographe. C'est une nouvelle approche du pays qu'il propose, en 2016, dans le film Les Habitants. Si le parcours du photographe tient encore de la dérive, un autre dispositif s'est substitué à la chambre photographique : Depardon visite le territoire avec une caravane, au sein de laquelle il filme des échanges entre personnes. Ce sont dès lors les dialogues, les intonations, les accents… qui témoignent des modes de vie accrochés aux lieux. La démarche de Depardon se rapproche de celle de l'ethnologue. Elle illustre une propension — lisible chez d'autres photographes contemporains — dont on se propose d'interroger ici les formes et les enjeux.

Spécialiste de la photographie contemporaine, Danièle Méaux est professeur des universités en esthétique et sciences de l'art.
Publications
La Photographie et le temps, PUP, 1997.
Voyages de photographes, PUSE, 2009.
Géo-photographies. Une approche renouvelée du territoire, Filigranes, 2015.
Enquêtes. Nouvelles formes de photographie documentaire, Filigranes, mars 2019.
Elle dirige la revue Focales (www.focales.eu).

Donata MENEGHELLI : Les villes invisibles de Sophie Calle : entre Suite vénitienne et Souvenirs de Berlin-Est
Sophie Calle est un figure très significative dans l'art contemporain, son travail est difficile à classer car il relève au même temps de l'art conceptuel, de l'art narratif, de la photographie et de l'installation audiovisuelle, de l'autofiction, du récit photo, tout en ayant une dimension performative. Dans beaucoup de ses installations/ouvrages, l'espace géographique et urbain, les lieux, les pays et le voyage jouent un rôle capital (qu'on songe, par exemple, à L'Erouv de Jérusalem, au Japon et à la transsibérienne dans Douleur exquise ou aux États-Unis dans son longue métrage No Sex Last Night), même si les modalités de représentation qu'elle choisit sont très souvent déroutantes, notamment en raison des rapports complexes qu'elle établie entre mots et images. Cette communication abordera ces enjeux à partir de deux ouvrages qui ont la particularité d'être centrés respectivement sur deux villes que l'on peut considérer à certains égards antithétiques : d'une part, Venise, la ville historique, touristique, magique, romantique, ville d'art par excellence, toujours exposée, connue et visitée par tout le monde, mille fois reproduite et écrite; d'autre part, Berlin-Est, une ville qui n'en est même pas une (pas avant 1949 et depuis 1990, en tout cas), synonyme de grisaille, d'architecture staliniste, de laideur, de vide, au moins dans la perception et le sens communs. Dans cet exposé, on comparera les diverses stratégies employées par Sophie Calle dans la représentation de ces deux villes, en interrogeant la façon dont elles jouent avec le seuil problématique entre le visible et l'invisible, les attentes (ce qui est prévisible, évident, culturellement donné) et l'inattendu, l'incertain, ou, encore, entre l'espace public et l'espace privé, la mémoire collective et l'expérience individuelle.

Donata Meneghelli est maître de conférence, HDR, de Littérature comparée et de Littérature et études visuelles à l'université de Bologne. Elle dirige la revue Scritture migranti. Elle s'intéresse notamment à la théorie et à l'histoire du roman, à l'intermédialité, à la théorie narrative, au rapports entre la littérature et la culture visuelle, à la littérature de la migration, à l'adaptation cinématographique et aux questions de la transfictionalité. Elle a écrit des essais sur Henry James, Joseph Conrad, Jean Rhys, Alain Robbe-Grillet, William Faulkner, Sophie Calle.
Publications
Una forma che include tutto. Henry James e la teoria del romanzo, Il Mulino, 1997.
Teorie del punto di vista, La nuova Italia, 1998.
Opere e vite, numéro monographique de la revue Inchiesta letteratura, Dedalo, 2000.
"What Can a Film Make of a Book ? Seeing Literature through Apocalypse Now and Barry Lyndon", Image [&] Narrative, 8, May 2004.
"Quadri senza cornici, cornici senza quadri : il romanzo nello specchio della pittura", in La cornice, sous la direction de F. Bertoni e M. Versari, CLUEB, 2006.
"Sophie Calle : tra fotografia e parola", in Guardare oltre, sous la direction de S. Albertazzi et F. Amigoni, Meltemi, 2007.
"La tension entre la forme et l’informe dans le roman du XXe siècle", Formules, 13, 2009.
"Le texte et son ombre ou le lecteur supplicié dans Projet pour une révolution à New York", Interférences littéraires, 6, mai 2011.
Storie proprio così. Il racconto nell’era della narratività totale, Morellini, 2012.
Senza fine. Sequel, prequel, altre continuazioni, Morellini, 2018.

Jean-Pierre MONTIER : Qu'est-ce, finalement, qu'un "pays" ? Rives, dérives de Pierre Loti au Japon
Le cas de Pierre Loti me semble intéressant pour cette raison que je ne suis pas certain qu'il ait réalisé des "portraits de pays". La quasi-totalité de son œuvre paraît pourtant relever de ce genre, et il a tous les attributs de l'écrivain ayant rapporté de divers continents des récits qui, oscillant entre fictions et choses vues, sont reçus par le public sous cet angle générique. Mais c'est la malléabilité ou la plasticité de l'idée même de "pays" qui, chez lui, sont significatives. Il y a des raisons historiques : à l'époque, pays voisine sémantiquement avec nation, empire, colonie, races. Il y a aussi des raisons tenant à sa posture : réaliser un portrait de pays requiert empathie et extraversion, or Loti est la plupart du temps dans l'introversion et la nostalgie. Peut-on faire le portrait d'un pays comme un voyage autour de sa chambre, en egocentrique? De quel "arrière-pays" (Bonnefoy) ce genre peut-il être aussi le lieu ?

Gyöngyi PAL : Les portraits du pays de bocage de Trassard
L'œuvre littéraire et photographique de Jean-Loup Trassard est centrée sur son lieu natal, la Mayenne, le bocage ou, plus précisément, l'entourage de sa maison. Une enfance campagnarde influence toute son œuvre d'écrivain et de photographe. Il est l'auteur entre autres d'une quinzaine de livres où sont juxtaposés des textes et des photographies, qu'il qualifie d'"ethnopoétiques", ayant "à la fois un souci ethnographique ou technique de vérité et en même temps les choses sont abordées sous l'angle poétique". Ses récits contournent et expérimentent la possibilité de description du territoire en mobilisant divers sens du lecteur : la vue, le toucher et l'ouïe, en mettant à l'épreuve les écarts possibles entre textes et photographies.

Gyöngyi Pal est maître de conférences à l'université de Kaposvár en Hongrie où elle enseigne l'esthétique de la photographie et la communication visuelle. Après sa thèse sur des écrivains photographes en 2010 à l'université Rennes 2 et à l'université de Szeged, elle a travaillé en tant qu'ingénieur de recherche sur le projet PHLIT, le site web et base de données de la photolittérature. Entre 2016-18, au cours d'un post-doctorat, elle a mis en œuvre le site MAFIA [fotoirodalom.hu] consacré à la photolittérature hongroise.

Marcela SCIBIORSKA : Des "livres de photographies pour tous". Stratégies éditoriales derrière les portraits de pays à la Guilde du Livre
La Guilde du Livre, club du livre édité à Lausanne entre 1936 et 1977 et chapeauté par Albert Mermoud, est aujourd'hui perçue comme pionnière au sein du champ de l'édition suisse en tant qu'une des premières maisons d'édition dans le monde francophone à proposer des ouvrages ornés d'illustrations de qualité à prix accessibles. Axé sur la démocratisation de la culture par le biais d'objets d'une haute qualité littéraire et technique, le club du livre connaît ses plus grands succès avec la parution de portraits de pays et de villes, fruits de collaborations entre des photographes et des écrivains renommés. Le mode de distribution des ouvrages de la collection, cherchant à se placer "en dehors de toute méthode commerciale ordinaire" et fortement lié à la parution périodique du Bulletin de la Guilde du Livre, contribue à la création d'une importante communauté de lecteurs autour de la maison d'édition. Cette communication se proposera d'examiner la correspondance entre divers acteurs de la collection "Albums photographiques", tels que l'éditeur, les photographes et les écrivains sollicités, afin de mettre en lumière les processus qui ont mené à l'élaboration de portraits de pays et de villes au sein de la Guilde du Livre. Elle visera à répondre à certaines questions qui se posent d'un point de vue macrotextuel, telles que: quel rôle les portraits de pays revêtent-ils dans le cadre d'une entreprise de démocratisation du "beau livre" annoncée dans le manifeste de la Guilde ? Quelles stratégies éditoriales ont-elles sous-tendu la création des portraits de pays, particulièrement au moment de la naissance du genre au sein de la maison d'édition ? Quelles évolutions le genre du portrait de pays et de villes subit-il au sein de la collection au regard du développement parallèle du tourisme et du marché du livre à cette époque ? Comment la Guilde du Livre entend-elle se démarquer dans ce contexte de ses collections concurrentes ?

Après avoir achevé sa thèse, intitulée "Les Albums de la Pléiade. Histoire et analyse discursive d'une collection patrimoniale", à la KU Leuven et la Sorbonne Université, Marcela Scibiorska effectue actuellement un post-doctorat à l'université de Lausanne, portant sur les portraits de pays et de villes dans la Guilde du Livre. Elle s'intéresse, plus largement, aux collections éditoriales d'un point de vue de leur hybridation générique et médiatique et de leur fonction publicitaire, ainsi qu'aux modes de patrimonialisation de la littérature.
Publications
Anne Reverseau et Marcela Scibiorska, "Usages du document dans Documents 34. La revue surréaliste comme lieu d'hybridation", dans La Licorne, vol. 109, 2014.
Marcela Scibiorska, ""Homme de son temps, et du nôtre". Les Albums de la Pléiade, un patrimoine littéraire vivant", dans Mémoires du livre / Studies in Book Culture, vol. 7, n°1, 2015.
Marcela Scibiorska, "La généricité composite d'une collection patrimoniale : les "Albums de la Pléiade"", dans Cahier voor Literatuurwetenschap, n°9, 2017.
Marcela Scibiorska, "L'auteur comme produit d'appel : les figures d'écrivains dans les "Albums de la Pléiade"", dans Nottingham French Studies, à paraître.

Anne SIGAUD : Les Archives de la Planète d'Albert Kahn : l'autochrome et le film au service de la conceptualisation et de la promotion de la nation (1909-1932)
Entre 1909 et 1932, le banquier français Albert Kahn (1860-1940) initie et finance un programme de captation visuelle du monde qu'il intitule Les Archives de la Planète et dont il confie la direction scientifique au professeur de géographie humaine Jean Brunhes (1869-1930). Dans un premier temps, les films et les autochromes produits dans ce cadre sont envisagés comme des matériaux scientifiques utiles à la construction disciplinaire d'une géographie politique qui réfléchit principalement sur la notion d'État-nation. Pendant la Première Guerre mondiale, la collection participe d'un mouvement général qui prend conscience de la valeur de l'image comme support de défense des intérêts nationaux et des liens sont noués avec les services de propagande de l'État. Le retour à la paix ne fait pas disparaître le sentiment d'urgence à défendre la place de la France dans le monde et à promouvoir un modèle républicain en cours de redéfinition, aussi la collection continue-t-elle à accompagner l'État dans son effort de rayonnement à l'international. C'est ce dernier point que nous proposons de développer dans la présente contribution, avec une recherche inédite consacrée aux relations entre les Archives de la Planète et la construction dans les années 1920 d'une politique de propagande touristique conçue comme un programme de représentation de la nation, à la réalisation duquel participent en s'interpénétrant initiatives privées et initiatives publiques.

Anne Sigaud, chargée de recherche au musée départemental Albert-Kahn, a été commissaire des expositions Clichés japonais : 1908-1930, le temps suspendu (2010) et La Mongolie entre deux ères : 1912-1913 (2012) puis a dirigé un projet pluriannuel de recherche sur la collection des Archives de la Planète pendant la Première Guerre mondiale. Elle est membre du consortium du projet ANR Ciné08-19 coordonné par Laurent Véray (université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle). Elle prépare une thèse de doctorat en histoire contemporaine intitulée "Les fondations d'Albert Kahn. Production et usage de l'information documentaire, entre intérêts publics et intérêts privés (1898-1940)".
Publications
Perlès Valérie & Sigaud Anne (dir.), Réalités (in)visibles. Autour d'Albert Kahn, les archives de la Grande Guerre, Paris, Bernard Chauveau, 2019, 285 p., à paraître (février).
Sigaud Anne, "Entre documentation et propagande : vocation et usage politique des Archives de la Planète", dans Perlès Valérie (dir.), Les Archives de la Planète, Liénart, 2019, à paraître (février).
Sigaud Anne, "The Archives of the Planet : Between Comopolitanism and Patriotism", dans Björli Trond & Jakobsen Kjetil (ed.), Cosmopolitics of Visual Memory, Londres, Intellect, 2019, à paraître.
Castro Teresa & Sigaud Anne, "Revisiting the Archives de la Planète's Films", dans Provenance and Early Cinema, Actes du 15e colloque international Domitor, Rochester (NY, 13-16 juin 2018), à paraître.

Benjamin THOMAS : Flandres (2006, Bruno Dumont) : topologies sensibles
Flandres (2006), le film de Bruno Dumont, s'il annonce une topologie, ne s'engage pas dans la délimitation d'un périmètre, ne se soucie pas des découpages administratifs actuels, ni même anciens, de la province de Flandre, que ce fût pour raviver un héritage riche et complexe à opposer aux simplistes fantasmes identitaires, ou pour nourrir ceux-ci. Rien n'est plus étranger à son projet. Et l'un des signes que l'espace dont il est question chez Dumont n'est pas un territoire au sens de ce que l'on délimite par des frontières pour réaffirmer un "lieu propre" (Certeau), tient au contraste entre les deux lignes de force du film. L'une d'elles nous emmène avec les personnages à la guerre, dans un Moyen-Orient sans nom, écho des guerres actuelles menées par l'Occident, voire survivance de la guerre d'Algérie. Là, en effet, c'est de territoire, qu'il est question, ô combien… Par contraste, les Flandres du film forment un espace sensible. Et ce que le cinéma fait passer d'elles dans le sensible, c'est leur qualité de lieux qui s'éprouvent. Un climat, des météores, des chemins, des bosquets, la plaine, des atmosphères, qui semblent offrir aux corps les formes mêmes de leurs affects: toute une "co-naissance" de corps et de leur "milieu d'existence" (Merleau-Ponty). Ce sont les modalités de cette singulière délinéation que nous aimerions examiner ici.

Benjamin Thomas, Maître de conférences (HDR) en études cinématographiques à l'université de Strasbourg.
Publications
Le Cinéma japonais d'aujourd'hui. Cadres incertains, PU de Rennes, 2009.
(dir.) Tourner le dos. Sur l'envers du personnage au cinéma, PU de Vincennes, 2013.
L'Attrait du vent, Yellow Now, 2016.
Fantômas de Louis Feuillade, Vendémaire, 2017.
Faire corps avec le monde. De l'espace cinématographique comme milieu, Circé, 2019.

Hécate VERGOPOULOS : Les portraits sinistres de ville
Depuis quelques temps, les territoires — et en particulier les villes — se voient valorisés non plus par l'évocation de leurs remarquables lieux culturels (les immanquables du tourisme), mais parce qu'ils sont sinistres ou sinistrés : la Nouvelle-Orléans accueille ainsi des Katrina tours qui montrent comment l'ouragan de 2005 a détruit la ville, de même qu'il est possible de se rendre dans les favelas de Rio de Janeiro ou les townships de Johannesburg pour y voir comment les pauvres vivent. Ces pratiques qui renvoient à ce que certains appellent le dark tourism sont plus anciennes qu'il n’y paraît. Déjà, au XXe siècle, alors que Paris devenait la capitale de la modernité, touristes et Parisiens se rendaient volontiers sur les lieux de crime ou à la morgue afin d'y observer le désastre de la vie urbaine. Ils étaient accompagnés, dans cette tâche, par une multitude de textes dans lesquels se jouaient quelque chose du portrait de la ville. Journalistes et écrivains, promeneurs, flâneurs, enquêteurs, observateurs ont en effet décrit Paris par là où elle péchait — ses marges —, que ce soit dans les colonnes de la presse, dans leur correspondance personnelle ou dans leurs récits et romans. Ces textes, qui ont finalement tourné en observables et en spectacles de curiosité des lieux et victimes de drames urbains, posent au fond une question simple : un portrait de ville peut-il être sinistre ? Ou encore : comment le portrait de territoire prend-il en charge sa part sinistre ? En apportant des éléments de réponse à ces questions, on pourra étudier plus avant ce que le portrait fait au territoire.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


SPECTRES DE MALLARMÉ


DU MERCREDI 3 JUILLET (19 H) AU MERCREDI 10 JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Bertrand MARCHAL, Thierry ROGER, Jean-Luc STEINMETZ


ARGUMENT :

Depuis sa mort, c'est-à-dire depuis sa vie posthume particulièrement polymorphe, Mallarmé ne cesse de nous hanter : revenant, survenant. Plus de cent vingt ans de lectures, de relectures, de réécritures, de recréations, conduisent à réinterroger l'œuvre, comme la relation critique à cette même œuvre. D'un côté, l'investigation philologique a renouvelé en profondeur notre connaissance du texte et du contexte. La publication des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade avec ses deux volumes dotés d'un riche appareil critique (1998 et 2003), accompagnée de deux nouvelles enquêtes biographiques (1994 et 1998), en attendant un nouvel état de la correspondance générale destiné à paraître de manière imminente chez Gallimard, offrent un autre point de vue sur le poète. Mallarmé revient aussi à travers un certain nombre de thèses de doctorat marquantes, à travers la continuation, depuis 2013, des cahiers consacrés au poète (Études Stéphane Mallarmé, Classiques Garnier), et à travers une série de nouvelles exégèses, qui montrent en particulier un intérêt significatif des historiens de l'art et des philosophes pour l'auteur de Divagations. Mais d'un autre côté, les travaux plus "archéologiques" ou "généalogiques" posent la question de la réception et des usages de l'œuvre, le passage complexe de "Mallarmé" au "mallarméisme", avec son envers, "l'anti-mallarméisme". C'est un Mallarmé qui survient, rendu contemporain des avant-gardes en tout genre, inséré dans le grand récit de la "modernité", transformé dans le mouvement à large spectre de sa re-contextualisation. L'histoire de ces réappropriations, entre littérature, arts, et sciences humaines, doit être précisée.

Tout cela rend presque indispensable un nouveau colloque à Cerisy, moment précieux d'échanges et de confrontations. Celui dont la poésie et la poétique n'ont cessé de questionner la façon de penser la "fiction" et la société, comme le jeu du langage et du "hasard", demeure un repère pour les temps présents. Universitaires, essayistes, philosophes, écrivains, étudiants et lecteurs de tous genres trouveront là l'occasion de faire le point et de relancer les dés.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 3 juillet
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 4 juillet
Matin
Introduction du colloque, par Thierry ROGER

PHILOSOPHIE LATENTE
Quentin MEILLASSOUX : L'écriture du Néant hors de la mort de Dieu [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
Pierre-Henry FRANGNE : Mallarmé philosophe


Vendredi 5 juillet
Matin
ART ET HASARD (I)
Michel MURAT : Relancer le Coup de dés ?
Jean-Luc STEINMETZ : Le Coup de dés, poème océanique

Après-midi
ART ET HASARD (II)
Thierry ROGER : Mallarmé devant le hasard

LA STRATÉGIE LITTÉRAIRE
Patrick THÉRIAULT : Portrait d'un histrion véridique : Mallarmé selon Daniel Oster

Soirée
La correspondance de Mallarmé, présentation-débat de la nouvelle édition établie par Bertrand MARCHAL


Samedi 6 juillet
Matin
LA CRITIQUE DE LA CULTURE
Patrick SUTER : Crise de rime : Mallarmé et l'écologie de la culture (Divagations et autres textes théoriques)
Vincent KAUFMANN : Mallarmé - Debord : allers-retours

Après-midi
DÉTENTE


Dimanche 7 juillet
Matin
MALLARMÉ APRÈS MALLARMÉ (I)
Jean-François CHEVRIER : Lectures, usages, contresens

Après-midi
QUESTIONS DE MÉTHODE
Gilles TRONCHET : Pour saluer Salut : à propos d'une analyse textique accomplie par Jean Ricardou

Soirée
Projections


Lundi 8 juillet
Matin
LE POÈTE DANS LA CITÉ
Damian CATANI : Mallarmé et la culture populaire
Bernard FOURNIER : L'Académie Mallarmé

Après-midi
MALLARMÉ APRÈS MALLARMÉ (II)
Bertrand MARCHAL : Le double état de la parole : fortune et infortune
Hervé JOUBEAUX : Projet d'un dictionnaire Mallarmé

Soirée
"Les loisirs de la poste", lectures par Philippe MÜLLER & Vincent VERNILLAT [Compagnie PMVV le grain de sable], avec le concours de la Fondation d'entreprise La Poste


Mardi 9 juillet
Matin
POÉSIE ET SENSATION
Barbara BOHAC : Mallarmé et Taine : poésie et expérience sensible du monde

Après-midi
"Jeunes chercheurs", table ronde avec :
Arild Michel BAKKEN : La figure de l'auteur chez Mallarmé
Margot FAVARD : Figures de Maître chez Mallarmé
Laurent MOUREY : Présence et réception de Mallarmé. Une histoire de la poésie après 1945, un prisme de Mallarmé
Annick ETTLIN : Mallarmé et l'action poétique


Mercredi 10 juillet
Matin
Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Arild Michel BAKKEN : La figure de l'auteur chez Mallarmé
Dans cette contribution, je voudrais revenir sur la présence textuelle de Mallarmé à laquelle j'ai voué ma thèse. La figure de l'auteur est très présente chez Mallarmé, et je soutiendrai que c'est cette figure qui assure la cohérence de l'œuvre mallarméenne. Le lecteur de cette œuvre pourra faire connaissance avec l'"identité mondaine" de la figure de l'auteur, mais aussi suivre sa vie intérieure, comme voyant et comme penseur. Même dans les textes les plus impersonnels, l'auteur n'est pas absent, mais assume la posture de la mystérieuse "Figure que Nul n'est", qui représente l'essence de la subjectivité humaine. Par la mise en scène de sa figure dans l'œuvre, Mallarmé cherche à séduire le lecteur, à obtenir une "gloire", à conférer à son œuvre une valeur. La figure de l'auteur, son ethos, est aussi un moyen efficace pour transmettre les valeurs du poète, sa vision du monde. Mais la vision du monde qui apparaît chez Mallarmé est constamment minée par l'ironie du poète, qui est le trait le plus caractéristique de sa présence.

Arild Michel Bakken est maître de conférences en Science de la lecture à l'université de Stavanger et docteur en Littérature française des universités d'Oslo et de Paris-Sorbonne. Sa thèse, La Présence de Mallarmé (Honoré Champion, 2018), portait sur la figure de l'auteur chez Mallarmé.
Publications
"Textual Self-branding: The Rhetorical Ethos in Mallarmé's Divagations", Authorship 1, n°1, 2011.
"La figure du lecteur : l'auditoire auctorial dans les Poésies de Mallarmé", in Mallarmé herméneute, T. Roger (dir.), CEREdI, n°10, 2014.

Barbara BOHAC : Mallarmé et Taine : poésie et expérience sensible du monde
Dans sa jeunesse, Mallarmé s'est intéressé à la conception tainienne de l'art et du langage, qui combine nominalisme et conviction que l'art, la poésie, sont ancrés dans l'expérience sensible du monde qu'ils ont pour fonction de ressusciter. Bien que Mallarmé critique Taine en insistant sur le rôle de la réflexion dans la création artistique, certains de ses poèmes et de ses textes théoriques gagnent à être lus à la lumière des idées du philosophe : le fameux "isolement de la parole" notamment, où l'on a vu une coupure radicale entre le langage et le monde, n'apparaît plus dans cette perspective comme la marque d'une poésie repliée sur elle-même, d'un langage fonctionnant de manière autonome par rapport au monde, mais comme une notion permettant de penser dans leur richesse les liens entre la poésie et la vie.

Ancienne élève de l'École Normale Supérieure, Barbara Bohac est Maître de conférences en littérature française à l'université de Lille. Ses publications portent sur Mallarmé, sur les poètes du XIXe siècle ainsi que sur les rapports entre littérature et arts.
Publication
Jouir partout ainsi qu'il sied : Mallarmé et l'esthétique du quotidien, Classiques Garnier, 2012 (prix Henri Mondor 2013).

Damian CATANI : Mallarmé et la culture populaire
La culture populaire, c'est-à-dire, celle qui se distingue de la haute culture bourgeoise et "officielle" — telle que la foire, le théâtre populaire et la pantomime — a chez Mallarmé un statut ambivalent. D'une part, elle constitue une menace à l'autonomie du poète et à la poésie pure en rappelant la commercialisation de l'art, ainsi que l'existence d'un public toujours plus impatient et avide d'exhibitionnisme artistique. D'autre part, elle peut engendrer une esthétique plus spontanée et authentique qui révèle, ne serait-ce qu'inconsciemment et de façon anecdotique, des vérités humaines fondamentales que seul le poète est capable de discerner. S'appuyant surtout sur La Déclaration foraine et sur Un spectacle interrompu, cette communication tracera les tentatives de Mallarmé, à partir des œuvres de jeunesse comme Le Pitre Châtié et Réminiscence, jusqu'aux Notes en vue du Livre, pour comprendre précisément en quoi la culture populaire l'aide à cerner la relation idéale entre sa poésie et son public. Cette analyse de l'attitude du poète envers la culture populaire nous permettra également d'affronter un dilemme qui continue à diviser la critique mallarméenne : à savoir, la poésie idéale est-elle purement textuelle, lue en silence dans le domaine privé par des lecteurs solitaires et avertis, ou bien est-elle une performance collective, récitée à un public moins éclairé ?

Damian Catani est maître de conférences à Birkbeck College à l'université de Londres. Il est spécialiste de la littérature française des XIXe et XXe siècles et des rapports entre la littérature et le mal. Il travaille sur une biographie de Louis-Ferdinand Céline.
Publications
The Poet in Society : Art, Consumerism and Politics in Mallarmé, New York, 2003.
Evil : A History in Modern French Literature and Thought, Londres, 2013.

Jean-François CHEVRIER : Lectures, usages, contresens
L'œuvre poétique et spéculative de Mallarmé a fait l'objet d'interprétations contradictoires de la part des artistes très divers qui se sont saisis de son exemple. Ces interprétations constituent parfois des contresens productifs. Dans cette vaste constellation, les peintres, Georges Braque et Henri Matisse, lecteurs des Poésies, se distingue des interprètes du Coup de dés (et des Divagations), Marcel Duchamp, puis John Cage, ou encore Marcel Broodthaers et Robert Filliou.

Historien de l'art, commissaire d'expositions, Jean-François Chevrier enseigne à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris depuis 1988. Ses recherches portent principalement sur les interactions entre arts et formes littéraires aux XIXe et XXe siècles. Il a également accompagné le travail d'artistes très divers (peintres, photographes, architectes…).
Principales expositions et publications à partir de Mallarmé
L'action restreinte. L'art moderne selon Mallarmé, cat. exp., Nantes, Musée des beaux-arts / Hazan, 2005.
"Henri Matisse. L'attraction des corps", Les Relations du corps, Paris, L'Arachnéen, 2011.
"Rhetoric, System D; or, Poetry in Bad Weather", dans Marcel Broodthaers. A Retrospective, cat. exp., dir. Christophe Chérix et Manuel Borja-Villel, New York, MoMA / Madrid, Museo Nacional Reina Sofia, 2016.
"À qui veut" et "1967. Le système D selon Marcel Broodthaers", Œuvre et activité. La question de l'art, Paris, L'arachnéen, 2015.
Notice "Stéphane Mallarmé" dans Tout Matisse, Claudine Grammont (dir.), Paris, Robert Laffont, coll. "Bouquins", 2018.

Annick ETTLIN : Mallarmé et l'action poétique
Comment Mallarmé a-t-il pensé l'action du poète, c'est-à-dire son statut dans la cité ? Quel rôle a-t-il imaginé faire tenir à la poésie parmi les objets et les discours sociaux ? D'aussi vastes questions me donneront l'occasion de réfléchir à la signification et aux enjeux de la "restriction" qui permet au poète de délimiter son pouvoir d'action, dans "L'Action restreinte" en particulier mais aussi dans La Musique et les Lettres et dans "Catholicisme", trois textes rédigés en 1894-1895 dans des circonstances et pour des publics précis. Je proposerai, à l'occasion de cette table ronde, d'en interroger quelques passages difficiles ou énigmatiques afin d'éclairer le paradoxe suivant qui fait l'objet de mes recherches les plus récentes: la poésie est pour Mallarmé une activité à la fois confidentielle et partageable, commune. Elle a lieu pour tous, mais comme si chacun était l'unique, conformément à un "mythe" littéraire que le poète sauvegarde et disperse, celui de "la communion, par le livre. À chacun part totale" (OC, II, 76).

Maître-assistante à l'université de Genève, Annick Ettlin est l'auteure d'une monographie consacrée à Mallarmé, issue de sa thèse de doctorat (Le Double Discours de Mallarmé. Une initiation à la fiction, Ithaque, 2017). Ses travaux portent sur la poésie moderne et y définissent une théorie de la valeur. Ses articles sur Mallarmé ont paru notamment dans les revues Romantisme (n°175), Nineteenth-Century French Studies (n°45), Poétique (n°179) et Fabula-LHT (n°16).

Margot FAVARD : Figures de Maître chez Mallarmé
Figure tutélaire de la modernité poétique et théorique au XXe siècle, Mallarmé est déjà le Prince des poètes de la fin du siècle précédent tout en étant soupçonné d'imposture sinon de démence. Notre travail interroge les processus de cette sacralisation littéraire ambiguë et instable dont il est l'objet de son vivant, mais dont il est aussi le sujet actif. Dans une fin de siècle touchée, selon lui, par une "crise de vers", Mallarmé fait de cette crise le ressort paradoxal de son autorité et de la construction de sa figure d'auteur. Ce faisant, il façonne une reconfiguration du sacerdoce de l'écrivain après la "perte d'auréole" des poètes et la mort du maître Hugo. L'étude croisée des œuvres de Mallarmé et de ses conduites littéraires permet de rendre compte de la manière dont elles se déploient autour d'une crise de l'auteur tributaire d'une crise de l'autorité plus générale. Le poète ne cesse d'en interroger les fondements et d'en inventer de possibles résolutions. Observer les figures de Mallarmé en Maître critique, dans ses œuvres et dans les lieux où il se manifeste comme autorité charismatique en crise, met au jour comment s'expérimente chez lui la refonte d'un être-auteur à la fin du siècle. Par un jeu de disparitions annoncées et de crises rejouées, le poète forge son image de grand auteur et déploie sa présence singulière traversée par l'absence.

Margot Favard vient d'achever à l'université Paris Diderot et sous la direction d'Éric Marty une thèse intitulée "L'ère d'autorité se trouble". Figures de Maître chez Mallarmé. Elle est actuellement professeur de littérature en lycée. Elle a écrit plusieurs articles consacrés à Mallarmé.
Publications
"Mallarmé lisant ses pairs — sur "Quelques médaillons et portraits en pied"", dans Mallarmé herméneute, dir. T. Roger, CÉRÉdI, n°10, 2014.
"Hamlet, spectre et modèle de Mallarmé en Maître", dans Poète cherche modèle, dir. Corinne Bayle et Eric Dayre, Rennes, PUR, 2017.
"Mallarmé ne nous enseignait pas, les étranges leçons causeries d'un Maître poète", dans La Leçon en fiction, dir. Magalie Myoupo, Paris, Eurédit, 2018.
(avec Fanny Gribenski), "Mallarmé aux concerts Lamoureux. Figure magistrale du chef d'orchestre et rituel musical", dans Mallarmé au monde. Le spectacle de la matière, dir. Barbara Bohac et Pascal Durand, Paris, Hermann, à paraître.

Bernard FOURNIER : L'Académie Mallarmé
Fidèles des Mardis de Mallarmé, Édouard Dujardin, Paul Valéry et Saint Pol Roux, entre autres, fondent une Société Mallarmé qui organise principalement la pose de la plaque sur l'immeuble de la rue de Rome et sur la façade de la maison de Valvins. C'est peu, mais c'est essentiel pour la postérité du poète qui peine encore à être reconnu en 1912. En 1936, la Société devient Académie, à laquelle la presse donne un large écho, essentiellement grâce au Prix qu'elle décerne, le premier à Audiberti, puis à Patrice de la Tour du Pin, Jean Follain et Pierre Reverdy. Elle recrute rapidement parmi les jeunes poètes qui n'ont pas connu les Mardis, tel Jean Cocteau. Une part de la postérité de Mallarmé est liée à cette Académie qui porte son nom. Après-guerre cette institution a du mal à survivre et il faut attendre 1974 pour qu'un petit groupe de poètes proche de l'École de Rochefort, loin des préoccupations mallarméennes, la refonde avec Guillevic ou Georges-Emmanuel Clancier. Aujourd'hui son prix est l'un des plus prestigieux et contribue à l'image de Mallarmé lui-même.

Bernard Fournier est poète, secrétaire général de l'Académie Mallarmé, président de l'Association des Amis de Jacques Audiberti, animateur du café le "Mercredi du poète" à Paris et secrétaire de réaction de la revue Poésie / Première. Il a publié deux essais sur la poésie contemporaine, Marc Alyn et Guillevic, à qui il a consacré sa thèse de doctorat; des textes d’Audiberti; un petit roman sur un faux de Mallarmé et des poèmes, la trilogie Marches et en 2017 Lire les rivières.

Pierre-Henry FRANGNE : Mallarmé philosophe
Que signifie la revendication mallarméenne, ironique et critique, d'une littérature refusant vigoureusement les abstractions, "les cartonnages intellectuels", les "termes creux" de la philosophie, mais, dans le même temps, reprenant à la philosophie — de façon souterraine, "incluse et latente" — son bien et sa visée principale, à savoir la vérité? La communication tentera d'explorer et de déployer cette contradiction en analysant la façon dont le poète lit les philosophes et entretient une "conversation" avec eux d'une part, et la manière dont son écriture se constitue comme proprement philosophique ou philosophante d'autre part. L'enjeu est double: en quels sens peut-on dire qu'il faut lire les philosophes pour comprendre Mallarmé ? Inversement, en quels sens faut-il lire Mallarmé pour comprendre les philosophes et la philosophie ?

Pierre-Henry Frangne est professeur des universités. Il enseigne la philosophie de l'art et l'esthétique à l'université Rennes 2 (département d'histoire de l'art). Une part de son travail de recherche porte sur une interprétation philosophique de l'œuvre de Mallarmé et de l'ensemble du symbolisme. Il a créé et dirige la collection d'ouvrages de philosophie de l'art et d'esthétique Æsthetica aux Presses universitaires de Rennes (80 livres).

Vincent KAUFMANN : Mallarmé - Debord : allers-retours

Il n'y aura pour moi ni retour ni réconciliation. La sagesse ne viendra jamais (Guy Debord)
Brûlez, par conséquent. Il n'y a pas là d'héritage littéraire, mes pauvres enfants (Stéphane Mallarmé)

Le rapprochement entre Mallarmé et Debord peut sembler arbitraire, mais on s'efforcera de montrer qu'il n'en est rien. L'un et l'autre reçoivent en héritage le mythe du livre total considéré comme la fin — dans tous les sens du terme — des pratiques artistiques et littéraires individuelles ou séparées. Mais pour l'un et l'autre, le Gesamtkunstwerk fait pour et par tous est en fin de compte plutôt pour jamais que pour demain : l'interrègne durera et la révolution remise à une date ultérieure. Par conséquent l'un et l'autre mènent la vie dure à leurs lecteurs : ils ne veulent plus être suivis, ils réfutent ceux qui s'imaginent qu'ils les comprennent, ceux qui ont foi en eux — ils ne croient pas à la croyance, ni à la communauté. Ils ne veulent pas non plus d'héritiers, ils contraignent ceux qui s'approchent d'eux à une étrange liberté, qui leur importe plus que tout, parce qu'elle est la condition de possibilité de leur propre souveraineté ou de leur détachement. Comme si, en fin de compte, ils n'avaient rien fait d'autre que de prendre congé pour être libres.

Vincent Kaufmann est professeur de littérature française et détenteur de la chaire "Media & Culture" au Media and Communication Management Institute (MCM) de l'université de St. Gall (Suisse).
Publications
L'Équivoque épistolaire, Minuit, 1990 (traductions en anglais et italien).
Poétique des groupes littéraires, PUF, 1997.
Guy Debord : La Révolution au service de la poésie, Fayard 2001 (traductions en anglais, allemand et mandarin).
La Faute à Mallarmé. L'Aventure de la théorie littéraire, Seuil, 2011.
Der Einfall des Lebens. Theorie als geheime Autobiographie, Münich, Hanser, 2015.
Déshéritages, Furor, Genève, 2016.
Dernières nouvelles du spectacle. Ce que les médias font à la littérature, Seuil, 2017.

Quentin MEILLASSOUX : L'écriture du Néant hors de la mort de Dieu
Dans son étude de 1953 sur Mallarmé, Sartre écrit, à propos de l'auteur du Coup de dés : "Plus et mieux que Nietzsche il a vécu la mort de Dieu". Nous soutiendrons une thèse opposée : car, contrairement à ce que l'on a pu avancer, on ne peut faire de la fameuse lettre de Mallarmé sur le Néant du 28 avril 1866, dont procèdent toutes ses recherches ultérieures, une découverte d'un tel topos. L'expérience du Dieu mort avait en effet déjà nourri son écriture avant cette date, et conduit celle-ci à une forme d'impasse. L'originalité profonde de la crise de 1866 consiste bien plutôt en une épreuve du Néant qui constitue une rupture avec ce thème de jeunesse. [Par l'instauration d'une nouvelle écriture, centrée sur cette découverte, Mallarmé évitera à la fois le retour à la transcendance religieuse, et la reconduction de la mort de Dieu comme lieu commun poétiquement épuisé.]

Quentin Meillassoux est Maître de conférences en philosophie à Paris-1 (Panthéon-Sorbonne).
Publication
Le Nombre et la sirène. Un déchiffrage du Coup de dés de Mallarmé, Fayard, 2011.

Michel MURAT : Relancer le Coup de dés ?
Un temps assez long s'est écoulé depuis mon propre ouvrage sur le Coup de dés, depuis la somme de Thierry Roger sur le devenir littéraire de cette œuvre, et depuis l'hypothèse "numérologique" proposée par Quentin Meillassoux. On se demandera s'il vaut la peine de relancer la réflexion, en faisant le point sur trois questions : celle de l'interprétation globale du texte; celle de l'oralité virtuelle ou imaginaire; celle du rapport entre texte, livre et illustration.

Michel Murat est professeur émérite de littérature française à la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université, et à l'École normale supérieure. Ses travaux ont porté sur Julien Gracq, sur l'histoire des formes poétiques, sur le surréalisme, plus récemment sur l'histoire littéraire et le romanesque des lettres.
Publications
L'Enchanteur réticent. Essai sur Julien Gracq, José Corti, 2004.
L'Art de Rimbaud, José Corti, 2002.
Le "Coup de dés" de Mallarmé, Belin, 2005.
Le Vers libre, Champion, 2008.
Le Surréalisme, Livre de poche, 2013.
Le Romanesque des lettres, José Corti, 2018.

Thierry ROGER : Mallarmé devant le hasard
On sait qu'Umberto Eco tenta de distinguer deux modes de lecture d'un texte : l'interprétation d'un côté, l'utilisation de l'autre. En matière d'exégèse mallarméenne, il y a selon nous deux manières de poser l'existence de ces limites de l'interprétation. Deux garde-fous s'imposent. D'un côté, au niveau micro-structural, la question de la syntaxe, le grand "pivot" de la lisibilité mallarméenne; de l'autre, au niveau plus macro-structural, celle du rapport au hasard. Dès lors que le hasard devient pour le commentateur du poète, valeur, allié, ami, matrice ou moteur, on bascule dans l'espace de l'utilisation. Chez Mallarmé, ni hasard aboli certes, mais ni hasard célébré. C'est une certitude assez mince, qui n'engage pas l'interprétation précise de tel ou tel poème. Cependant, cette ligne de partage des eaux critiques joue un rôle décisif : elle permet de situer Mallarmé dans une tradition littéraire ou philosophique; elle engage toute une idée du livre et du vivre. Cette communication entend préciser cette tradition comme cette idée, tout en se proposant de décrire comment s'articulent entre elles les notions, trop souvent scindées par la critique, de hasard, de nature, et de fiction.

Thierry Roger est Maître de Conférences en Littérature française du XXe siècle, et enseigne à l'université de Rouen. Il a publié en 2010 chez Classiques Garnier L'Archive du Coup de dés. Étude critique de la réception d'Un Coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897-2007). Il a organisé en 2013 le colloque Mallarmé herméneute, dont les actes figurent parmi les publications numériques du CÉRÉdI. Il a édité, avec Didier Alexandre, le volume collectif Puretés et impuretés de la littérature (Classiques Garnier, 2015), et avec Caroline Andriot-Saillant Les Gestes du poèmes (publications numérique du CÉRÉdI, 2016). Ses domaines de recherche portent principalement sur l'héritage de Mallarmé et les questions d'herméneutique littéraire. Il est membre du Comité de lecture de la revue Études Stéphane Mallarmé.

Jean-Luc STEINMETZ : Le Coup de dés, poème océanique
Le Coup de dés qui, pour finir, déploie sa trajectoire au ciel, n'en provient pas moins d'un horizon océanique où l'embarcation, loin de se livrer au voyage du Bateau ivre, encourt le risque d'un naufrage — cependant que s'entraperçoit le "flanc enfant d'une sirène". Thématique (et l'on pense ici à Jean-Pierre Richard), idéologie spatiale, expérience existentielle liée au précédent Igitur inspireront ce nouveau commentaire, une fois encore joué dans l'apparence et les parages.

Jean-Luc Steinmetz, écrivain, professeur émérite de l'université de Nantes et membre de l'Académie Mallarmé.
Publications
Une dizaine de livres de poésie, dont le dernier, 28 ares de vivre, aux éditions du Castor astral en juin 2019.
Plusieurs livres d’essais, notamment chez José Corti, de quatre biographies, dont Stéphane Mallarmé. L'absolu au jour le jour (Fayard, 1997), prix H. Mondor de l’Académie française et prix P.G. Castex de l’Institut.
Éditions critiques parmi lesquelles Poésies et autres textes de Mallarmé (Le Livre de Poche, 2005).
Il a codirigé avec Bertrand Marchal, Mallarmé ou l'obscurité lumineuse, Colloque de Cerisy, Hermann Éditeurs, 1999 [réédition en 2014, collection "Cerisy / Archives].

Patrick SUTER : Crise de rime : Mallarmé et l'écologie de la culture (Divagations et autres textes théoriques)
Mallarmé a reconnu l'indépendance de la langue par rapport à la nature. "La nature a lieu, on n'y ajoutera pas; que des cités, des voies ferrées" (La musique et les Lettres). Ce faisant, il réitérait l'opposition de Descartes entre res extensa et res cogitans. Mais la poésie doit saisir les relations "entre tout", comme le fera cette science nouvelle qu'est l'écologie, dont les bases sont posées par Ernst Haeckel l'année même de la crise d'Hérodiade. Or Mallarmé perçoit que l'état de culture dans lequel il se trouve est problématique et empêche de penser les "relations entre tout". Il diagnostique une crise de vers; mais la crise est aussi une crise de la rime, sans laquelle, lit-on dans "Solennité", "un usurpe". Dans Étalages, Mallarmé s'intéresse aux cycles industriels de la chose imprimée; dans "Le Livre, instrument spirituel", le journal est assimilé à un "lambeau", c'est-à-dire à un déchet, alors que les colonnes de ses pages transférées au livre transforme le volume en déversoir. Baudelaire avait montré dans le premier poème des "Tableaux parisiens" comment le "paysage" était désormais abîmé; avec Mallarmé débute une prise de conscience d'une crise écologique de la culture.

Patrick Suter est professeur de littérature française l'université de Berne. Écrivain, il est l'auteur de nombreux articles sur les avant-gardes (dans le sillage mallarméen). Il a (co)dirigé des publications collectives sur Pinget, Goldschmidt et l'interculturalité.
Publications
Le journal et les Lettres: 1. De la presse à l'œuvre (Mallarmé – Futurisme, Dada, Surréalisme); 2. La presse dans l'œuvre (Butor, Simon, Rolin), MētisPresses , 2010.
Le Contre-geste, La Dogana.
Faille, MētisPresses.
Frontières, Passage d'encre.

Patrick THÉRIAULT : Portrait d'un histrion véridique : Mallarmé selon Daniel Oster
Tout au long de sa carrière d'écrivain et de critique, et jusqu'au seuil de sa mort, Daniel Oster (1938-1999) se sera confronté au texte et au personnage littéraire de Mallarmé. Derrière l'image cristallisée par l'histoire littéraire, et largement conditionnée par le poète lui-même, qui plaçait Mallarmé en retrait de l'ordre social, dans l'idéalité d'une poésie purement spéculative, Oster aura contribué à révéler un acteur social étonnamment bien adapté aux exigences de figuration et de représentation du champ littéraire de la fin du siècle, jusqu'à pouvoir prétendre au titre d'"auteur le plus intimement et véridiquement théâtral qui fût(1)". C'est cette audacieuse et ingénieuse tentative d'analyse "mytho-bio-graphique", à la lumière de laquelle le poète et l'homme Mallarmé apparaissent se coordonner pour incarner l'"individu littéraire" par excellence, que nous nous proposons ici de décrire.
(1) Daniel Oster, L'Individu littéraire, Paris, PUF, "Écriture", 1997, p. 4.

Patrick Thériault est professeur de littérature française à l'université de Toronto. Il assume actuellement la codirection de la revue spécialisée en études françaises Arborescences. Ses recherches portent principalement sur la modernité poétique et l'histoire des idées au XIXe siècle.
Principaux travaux sur Mallarmé
Monographie: Le (dé)montage impie de la Fiction : la révélation moderne de Mallarmé, Champion, 2010.
Une douzaine de chapitres de livre et d'articles de revue, publiés notamment dans Poétique (n°176), Romantisme (n°158), Études françaises (n°52), COnTEXTES (n°9) et Nineteenth-Century French Studies (n°43).

Gilles TRONCHET : Pour saluer Salut : à propos d'une analyse textique accomplie par Jean Ricardou
Peu avant l'an deux mille, dans le cadre du Séminaire annuel de textique, une contribution de Dolores Vivero attirait l'attention sur l'architecture très organisée du poème Salut, placé par Mallarmé à l'incipit du recueil Poésies. Dans les années ultérieures, Jean Ricardou s'est attaché à développer l'analyse, en recourant aux outils conceptuels qu'il avait mis au point avec la théorie de l'écrit que constitue la textique. Il a non seulement déployé de façon exemplaire les minuties d'un examen éclairant de façon magistrale les structures profuses que comporte Salut, mais s'est interrogé sur l'articulation possible de ce texte avec d'autres écrits de Mallarmé, Un coup de dés, l'ensemble des Poésies et certains développements offerts par Divagations. Jean Ricardou, absorbé par d'autres travaux, n'a pas eu l'occasion de mettre la dernière main à la publication de cette longue étude : elle va paraître en 2019 aux Impressions Nouvelles dans la collection "Textica", l'édition étant procurée par Erica Freiberg et Gilles Tronchet. Cette parution fait suite à celle, en 2018, dans la même collection, d'un autre ouvrage posthume de Jean Ricardou, Intelligibilité structurale de la page, où le traitement de l'espace dans Un coup de dés a fait l'objet d'une prise en compte approfondie. Cette communication a pour objectif d'exposer la démarche analytique suivie par Jean Ricardou et de montrer les principaux résultats d'un travail qui, outre l'éclairage qu'il procure sur son objet immédiat, Salut, donne à réfléchir sur certains aspects majeurs de l'écriture poétique à l'œuvre chez Mallarmé.

Enseignant la langue et la littérature latines à l'université de Nantes, Gilles Tronchet s'est aussi beaucoup intéressé à la théorie de l'écrit et des opérations d'écriture, la textique, initiée par Jean Ricardou. Il a publié en 2012 un ouvrage intitulé Aperçu de la textique et participe actuellement à un travail collectif pour l'édition posthume d'ouvrages de Jean Ricardou, avec notamment Intelligibilité structurale de la page, paru en 2018, et Salut aux quatre coins (Mallarmé à la loupe), à paraître en 2019.


LES LOISIRS DE LA POSTE

Quatrains et lettres de Stéphane Mallarmé

Compagnie PMVV le grain de sable > Lecture > Création

Parmi les Vers de circonstance de Stéphane Mallarmé, Les loisirs de la poste sont une collection de quatrains rédigés en guise d'adresses sur des enveloppes dont le format rectangulaire convenait parfaitement à ce singulier exercice. Mallarmé envoya des dizaines de courriers libellés ainsi à ses proches ou ses amis écrivains, peintres, musiciens. Aucune des adresses en vers n'a manqué son destinataire…

Conception et interprétation : Philippe Müller, Vincent Vernillat.

Avec le soutien de la Fondation d'entreprise La Poste.

Sites : www.rencontresdete.fr // www.legraindesable.net

Rencontres d'été théâtre & lecture en Normandie 2019

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


HUMAINS, ANIMAUX, NATURE :

QUELLE ÉTHIQUE DES VERTUS POUR LE MONDE QUI VIENT ?


DU LUNDI 24 JUIN (19 H) AU LUNDI 1er JUILLET (14 H) 2019



DIRECTION :

Gérald HESS, Corine PELLUCHON, Jean-Philippe PIERRON


ARGUMENT :

L'éthique des vertus met l'accent sur les motivations concrètes des personnes, au lieu de se focaliser sur les normes en se contentant d'énoncer des interdictions et des obligations. Elle aide ainsi à combler l'écart entre la théorie et la pratique qui est particulièrement dramatique à un moment où nombre d'individus comme d'États reconnaissent la réalité du changement climatique mais ne parviennent pas à réorienter les modes de production ni à reconvertir l'économie.

Quelles représentations et quels affects expliquent que l'on puisse avoir du plaisir à consommer autrement ? Quel processus de subjectivation permet de se sentir solidaire des autres vivants et d'acquérir les traits moraux indispensables à la transition écologique qui repose autant sur le volontarisme politique que sur la capacité des citoyens à modifier leurs styles de vie et à s'organiser sur le plan social et politique ? Telles sont les questions qui réuniront des acteurs de la société civile et des chercheurs issus de disciplines différentes (économie, littérature, philosophie, psychologie, science politique, sociologie, théologie).


CALENDRIER DÉFINITIF :

Lundi 24 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 25 juin
POURQUOI UNE ÉTHIQUE DES VERTUS AUJOURD'HUI ?
Matin
Gérald HESS, Corine PELLUCHON & Jean-Philippe PIERRON : Introduction
Olivier RENAUT : L'éthique des vertus : ancrage antique et enjeux contemporains

Après-midi
Corine PELLUCHON : Quelle éthique des vertus ? Transdescendance et considération

Lecture de textes de philosophes et de poètes


Mercredi 26 juin
ÉTHIQUE DES VERTUS, TRANSITION ÉCOLOGIQUE ET SOLIDAIRE
Matin
Réflexions des élèves du collège Anne Heurgon-Desjardins de Cerisy sur la manière dont les relations avec les animaux et la nature doivent évoluer

Stephen M. GARDINER : Virtue Ethics in a Changing Climate

Après-midi
Table ronde, avec :
Sophie SWATON : Le revenu de transition écologique
Bruno VILLALBA : La relation à la violence dans les théories de la transition. Éthique de l'esquive

Des innovations dans l'alimentation, l'agriculture, l'élevage, la mode (dialectiques agricoles, permaculture), table ronde avec :
Géraldine VALLEJO : Façonner le Luxe de Demain
Amandine LEBRETON : La transition alimentaire, l'élevage et la mode
Anahid ROUX-ROSIER : L'éthique de la permaculture : au-delà de l'aphorisme

Soirée
Les animaux et la biodiversité
Allain BOUGRAIN DUBOURG : Biodiversité, état des lieux
Entretien entre Muriel ARNAL et Corine PELLUCHON


Jeudi 27 juin
ÉTHIQUE DES VERTUS, TRANSITION ÉCOLOGIQUE ET SOLIDAIRE
Matin
Rémi BEAU : L'écologie relationnelle et la critique de l'égologie

Ce que les animaux nous enseignent, table ronde avec :
Isabel BUIL : #AnimauxSoigneurs
Muriel ARNAL : Individualité animale et divertissement humain

Après-midi
DÉTENTE


Vendredi 28 juin
ÉTHIQUE DES VERTUS ET POLITIQUE
Matin
Gérald HESS : Conscience écologique, vertus et communauté politique
Dominique BOURG : L'entrée en politique des modes de vie à l'Anthropocène

Après-midi
Moteurs du changement et minorités agissantes, table ronde avec :
Floran AUGAGNEUR : Influence de la minorité vegan : une illustration des théories de Serge Moscovici
Caroline LEJEUNE : Vivre avec la sobriété imposée : politiques du renoncement

Soirée
De la spiritualité à l'écologie, aller et retour, autour de Dominique BOURG


Samedi 29 juin
ÉTHIQUE DES VERTUS, PSYCHOLOGIE ET ÉDUCATION MORALE
Matin
Jacques BESSON : Addictologie et Écologie

Table ronde [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture], avec :
Michel Maxime EGGER : Retrouver notre unité avec la Terre : les voies de l'écopsychologie
Layla RAÏD : Val Plumwood et les lieux particuliers : perspectives écoféministes sur les lieux de vie

Après-midi
L'esthétique environnementale, table ronde avec :
Quentin BAZIN : Quelques délires lucides d'anarchitectes : des vertus contagieuses ?
Pascal FERREN : Tentatives pratiques pour une culture de la transition : intentions, expériences et obstacles
Yvon INIZAN : Poésie de la présence chez Yves Bonnefoy et éthique des vertus


Dimanche 30 juin
ÉTHIQUE DES VERTUS ET SPIRITUALITÉS
Matin
Jean-Philippe PIERRON : L'attention
Simon P. JAMES : Buddhism, Virtue and Environmental Ethics

Après-midi
Table ronde, avec :
François EUVÉ : Humains, animaux, nature : approche catholique
Otto SCHAEFER : Vertus vertes : ce que la relation au végétal inspire à l'éthique
Bruno FISZON : La place des animaux dans la Création
Omero MARONGIU-PERRIA : Une approche musulmane de la personnalité animale

Nathanaël WALLENHORST : L'éducation en anthropocène [texte lu par Jean-Philippe PIERRON]


Lundi 1er juillet
Matin
Synthèse par les doctorants : Gaël BERTHIER, Samuel GAUDINEAU, Marco DAL POZZOLO, Christophe GILLIAND, Iris DERZELLE, María Grace SALAMANCA GONZÁLEZ, suivie d'une intervention de Joël CECCALDI

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Muriel ARNAL : Individualité animale et divertissement humain
L'exploitation d'animaux sauvages pour le divertissement des humains est présentée comme utile car pédagogique, comme le moyen de diffuser des connaissances sur les espèces, et d'éduquer les enfants à la nécessité de les protéger. Qui sont les individus "présentés" dans les cirques et les delphinariums ? Quels sont leurs désirs ? Leur vérité d'être ? Leurs besoins ? Quelle est leur vie dans les cirques et les parcs marins? Et pour les jeunes générations : quelle pédagogie ? quel apport ? quelle transmission ? quelle influence ? Au moment où les individus disparaissent inexorablement dans la nature, et à l'aune des connaissances et savoirs sur l'identité et la vie intérieure des animaux sauvages, le bien-fondé de leur exhibition dans des spectacles n'a jamais été autant remis en question.

Muriel Arnal est présidente de One Voice qu'elle a fondée en 1995, pour une éthique animale et planétaire. Les combats de l'association sont centrés autour des individus, dans la vision de l'unité des combats : pour les animaux, pour les humains et pour la Nature.

Floran AUGAGNEUR : Influence de la minorité vegan : une illustration des théories de Serge Moscovici
Que nous enseigne l'œuvre monumentale de Serge Moscovici, à la fois pionnier de l'écologie politique en France et psychologue social de renommée mondiale, sur l'évolution du mouvement écologiste et sur celle du mouvement vegan ? Nous présenterons sa théorie de l'influence, de l'innovation sociale et des transformations de l'histoire, en partie opposée à celles portées par l'écologie inspirée de la philosophie de Hans Jonas, tant sur le versant éthique que démocratique. À partir de ces théories, et en prenant exemple de la "minorité vegan", nous montrerons comment les sociétés innovent et se transforment: par quels mécanismes psychiques les minorités actives deviennent des forces productrices et créatrices.

Floran Augagneur est vice-président de la Commission nationale du débat public, autorité administrative indépendante garante de la démocratie environnementale.
Publications
"La vie n'existe que là où il y a des hommes. Serge Moscovici : l'écologie ou la raison du peuple", Revue scientifique interdisciplinaire de développement durable Vraiment Durable, n°5/6, 2015.
"Serge Moscovici", dans Dictionnaire de la pensée écologique, dirigé par Dominique Bourg et Alain Papaux, Paris, PUF, 2015.
"Écologie et psychologie sociale : Agir dans (nos représentations sociales de) la nature", dans Souci de la Nature. Apprendre, Inventer, Gouverner, sous la direction de Cynthia Fleury et d’Anne-Caroline Prévot, Paris, CNRS Éditions, 2017.

Quentin BAZIN : Quelques délires lucides d'anarchitectes : des vertus contagieuses ?
L'art brut nous invite à découvrir et à considérer des personnes qui répondent à des intensités diverses de brutalités institutionnelles (assujettissements ou marginalisations économiques, prescriptions de devoir-être, incarcérations thérapeutiques ou juridiques) par des pratiques inventives et singulières, par une perturbation locale et remarquable de leurs rapports au monde. Davantage qu'une aubaine pour les collectionneurs ou le marché de l'art, qu'une source d'inspiration pour les arts contemporains, ou qu'une nouvelle fascination culturelle, ce qui a été nommé "art brut" gagne à être articulé avec une pratique contemporaine : la psychothérapie institutionnelle. Selon cette méthode d'analyse, avant de prétendre être en mesure de prodiguer des soins, il faut que les institutions soient elles-mêmes soignées par une résolue remise en cause de leurs pratiques et impensés habituels. Les premières institutions concernées ont été l'hôpital psychiatrique, puis l'école, qu'en est-il aujourd'hui de ce projet de transformation sociale ? Remontant aux origines communes de l'art brut et de l'analyse institutionnelle, nous verrons que la conception "brute" de la créativité permet leur articulation vertueuse, et que nous avons très probablement à apprendre de ces bricolages existentiels (issus de l'art brut et des anarchitectures écosophiques comme celles de Chomo, de Michel Rosell, ou d'Armand Schulthess), en inventant à notre tour des pratiques qui ne relaient pas docilement les brutalités ambiantes.

Quentin Bazin a fait des études de philosophie et d'histoire de l'art à Lyon, principalement sur la pratique de la collection (à travers les cabinets de curiosités) et sur la pensée de l'écologie radicale (à travers le jardin comme lieu de vie). Il termine actuellement sa thèse au sein des universités Jean-Moulin Lyon III et Grenoble-Alpes, qui s'intitule : "De l'art brut au laboratoire itinérant (Pragmatique de l'incommunicable)". Celle-ci étudie la notion récente de "créativité" en philosophie, à travers les controverses qui animent la notion d'art brut, les écrits de Guattari, Castoriadis, Maldiney, Simondon, et l'élaboration d'une proposition culturelle.

Jacques BESSON : Addictologie et Écologie
Il est frappant de constater le parallélisme des concepts de l'addictologie avec ceux de l'écologie, qu'on en juge : sobriété, consommation excessive, perte de contrôle du comportement malgré les conséquences négatives, dépendance, automatisation… Dès lors, à l'heure des neurosciences, il est intéressant de se pencher sur les mécanismes neurobiologiques largement inconscients qui déterminent les facteurs de risque de cette perte de contrôle, responsable d'une fuite en avant irrationnelle. Les vulnérabilités à l'addiction sont constituées de facteurs biologiques génétiques hérités, mais aussi de facteurs déterminants psychologiques et psychopathologiques, au nombre desquels on retiendra les antécédents psychotraumatiques, parmi lesquels la négligence et la maltraitance précoce. Un troisième ordre de vulnérabilité réside dans le contexte socio-culturel et la tolérance sociale aux comportements abusifs et déviants. Dans ce cadre, il est nécessaire de relever l'impact particulièrement favorable de la spiritualité sur la santé, tant physique que mentale. Ceci est spécifiquement pertinent dans le champ des addictions : en effet, de nombreux exemples d'entraide spirituelle, comme les Alcooliques Anonymes, ont montré l'efficacité de ce type de solidarité sur la résilience et le rétablissement. De même des études récentes de neuroimagerie cérébrale ont montré le même impact favorable de la méditation et de la prière sur le changement de comportement, la réduction de l'automatisation et le recouvrement du contrôle de la consommation. L'exposé développera ces aspects interdisciplinaires, grâce à l'apport des neurosciences cognitives, dans une nouvelle approche qu'il est convenu d'appeler neurothéologie, permettant un rapprochement entre spiritualité et environnement.

Jacques Besson est professeur honoraire de psychiatrie à la Faculté de biologie et de médecine de l'université de Lausanne. Addictologue, il s'intéresse depuis de nombreuses années aux rapports entre neurosciences et spiritualité et entre psychiatrie et religion.
Publication
Addiction et spiritualité, Erès, 2017.

Allain BOUGRAIN DUBOURG : Biodiversité, état des lieux
Le vivant apparaît sur la planète il y a quelque 3 milliards ½ d'années mais, alors que nous avons marché sur la lune, nous ne connaissons que 2 millions d'espèces. Nous savons, en revanche, que la biodiversité subit un déclin alarmant. En cause, l'artificialisation, le réchauffement climatique, les espèces invasives, l’agriculture intensive, etc… Quel avenir pour la nature dont nous dépendons ? Quelle place accordons nous aux animaux ? Quel rôle chacun peut-il jouer ? C'est notamment à ces questions qu'Allain Bougrain Dubourg souhaite apporter un éclairage.

Engagé dans la protection de la nature et des animaux dès l'âge de 12 ans, Allain Bougrain Dubourg crée l'exposition itinérante "Le pavillon de la nature" afin de plaider la cause des espèces "malaimées". Puis, il anime des émissions de télévision animalières durant plus de 30 ans. Chroniqueur sur Europe 1. Président de la LPO, administrateur de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, membre du Comité National de la Biodiversité, etc… il est Officier dans l'Ordre de la Légion d'Honneur et du Mérite National.
Publications
Il faut continuer de marcher. Mémoires, La Martinière, 2015.
Lettres des animaux à ceux qui les prennent pour des bêtes, Les Échappés, 2018.

Dominique BOURG : De la spiritualité à l'écologie, aller et retour
Je repartirai des deux sens que j'ai donnés au mot "spiritualité", les sens ontologique et de réalisation de soi. Je les rappellerai puis montrerai comment ils commandent toute approche écologique. J'essaierai alors de proposer une interprétation de la fin de la modernité avec cette grille.

Dominique Bourg est philosophe et professeur à l'université de Lausanne. Il dirige la collection "L'écologie en questions" et la revue en ligne "La pensée écologique" aux Puf. Il est ou a été membre de plusieurs commissions françaises: la CFDD, la Commission Coppens chargée de préparer la Charte de l'environnement désormais adossée à la Constitution française, le Conseil national du développement durable; il a vice-présidé la commission 6 du Grenelle de l'environnement et le groupe d'études sur l'économie de fonctionnalité et a participé à la Conférence environnementale de septembre 2012. Il a été membre du conseil scientifique de l'Ademe. Il est président du Conseil scientifique de la Fondation pour la Nature et l'Homme et a participé à l'Organe de prospective de l'État de Vaud (2008- 2016). Ses domaines de recherches sont l'étude de la pensée écologique, les risques et le principe de précaution, l'économie circulaire, le débat public et la démocratie écologique.
Derniers ouvrages parus
Perspectives on Industrial Ecology, Greenleaf Publishing, 2003 / Routledge 2017.
Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire, avec Christian Arnsperger, PUF, 2017.
Inventer la démocratie du XXIe siècle. Une Assemblée citoyenne du futur, D. Bourg et alii, L.L.L., 2017.
Une nouvelle Terre, Desclée de Brouwer, 2018.

Isabel BUIL : #AnimauxSoigneurs
Les Interventions assistées par des animaux de compagnie (IAA) sont des actions thérapeutiques dans le cadre desquelles un professionnel du domaine de l'éducation ou de la santé utilise un animal qui répond à des critères spécifiques et qui a été spécialement entraîné à cette fin en tant que partie intégrante d'un processus de traitement. Ce dernier comprend évidemment une série d'objectifs, un contrôle de l'interaction entre l'intéressé et l'animal et une évaluation des progrès et des résultats. Ce type de thérapies nous permet de travailler dans 4 domaines différents. Sur le plan physique, nous promouvons le mouvement, l'activité physique, la motricité et l'équilibre des patients. Sur le plan cognitif, nous travaillons le renforcement de la mémoire et de tous les processus d'apprentissage. Au niveau émotionnel, nous favorisons la libération des sentiments et des émotions. Et pour ce qui est des relations, nous motivons la communication avec l'entourage, améliorant ainsi les relations interpersonnelles.

Née à Huesca en Espagne en 1969, Isabel Buil a étudié le droit à l'université de Saragosse, puis réalisé un MBA (Master in Business Administration) à l'IESE de Barcelone. Il y a 3 ans, elle a complété sa formation avec un diplôme en Management des ONG & Administration à l'ESADE de Madrid. Elle a travaillé dans les services Maketing d'entreprises internationales (Pepsico, Adidas) dans différentes villes. Il y a 6 ans, elle a saisi l'opportunité de diriger la Fondation Affinity, où elle a renforcé la recherche dans le domaine du lien Homme-Animal par le biais de la Chaire à l'université Autonome de Barcelone (Département Psychiatrie), les programmes de zoothérapie, et la responsabilisation de la parentalité envers les animaux de compagnie via des campagnes de communication digitale d'abord en Espagne, puis depuis 2017 en France.

Michel Maxime EGGER : Retrouver notre unité avec la Terre : les voies de l'écopsychologie
Émergence dans un temps d'urgence planétaire, l'écopsychologie est un champ de recherche transdisciplinaire qui s'est développé avant tout dans le monde anglo-saxon. Elle offre des pistes novatrices pour la santé conjointe de la psyché humaine et de la Terre, comme fondement d'une société véritablement écologique. Son projet se déploie sur plusieurs axes, notamment : 1) Une tâche psychologique pour - à travers un travail sur les émotions comme la peur, l'impuissance et le découragement - sortir du déni et de l'inertie pour nourrir les capacités de résilience et d'engagement ; 2) Une tâche éducationnelle pour répondre à la déconnexion envers la nature, qui est à la racine de la crise écologique, et favoriser une ontogenèse plénière, c'est-à-dire la croissance d'un être humain capable de relations harmonieuses avec les autres, humains et non humains ; 3) Une tâche anthropologique pour passer du moi égocentré et séparé au soi écocentré et relié, en réintégrant la nature dans la psyché humaine et en explorant la notion d'inconscient écologique ; 4) Une tâche écopratique et écothérapeutique pour accompagner les personnes dans leur chemin de reliance profonde à la Terre et à tous les êtres qui l'habitent.

Sociologue et écothéologien, Michel Maxime Egger est responsable du laboratoire de "transition intérieure" à l’ONG suisse Pain pour le prochain, co-directeur de la collection "Fondations écologiques" aux éditions Labor & Fides et animateur du réseau www.trilogies.org qui met en dialogue traditions spirituelles et grands enjeux écologiques.
Publications
Soigner l'esprit, guérir la Terre. Introduction à l'écopsychologie, Labor & Fides, 2015.
Écopsychologie. Retrouver notre lien avec la Terre, Jouvence, 2017.

François EUVÉ : Humains, animaux, nature : une approche catholique
Le christianisme serait-il "la religion la plus anthropocentrique qui soit" (Lynn White) ? L'idée d'un homme créé "à l'image de Dieu" invité à "soumettre et dominer" la terre inciterait à le penser. Ce n'est pas fortuit que l'émergence d'une relation technologique au monde soit survenue en contexte chrétien, en dépit de la relation conflictuelle du catholicisme à la modernité. La sensibilité écologique actuelle oblige à reprendre la question sur le plan fondamental, comme y invite l'encyclique Laudato si'. Une nouvelle lecture de la Bible et de la tradition théologique fournit de nouvelles ressources pour penser le rapport triangulaire, Dieu, homme, nature (non-humaine). On insistera en particulier sur la dimension d'"agentivité" de l'ensemble des composantes du monde, chacune dans son ordre.

François Euvé, Jésuite, ancien élève de l'École Normale Supérieure de Cachan et agrégé de physique, professeur de théologie systématique aux Facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres), rédacteur en chef de la revue Études.
Publications
Pour une spiritualité du cosmos. Découvrir Teilhard de Chardin, Paris, Salvator, 2015 (traduit en coréen).
Darwin et le christianisme. Vrais et faux débats, Buchet-Chastel, 2009 (traduit en polonais et en russe).
Penser la création comme jeu, Éd. du Cerf, "Cogitatio fidei", 2000 (traduit en portugais).

Pascal FERREN : Tentatives pratiques pour une culture de la transition : intentions, expériences et obstacles
Depuis huit ans, je conçois et mène des expériences visant à faciliter auprès de plusieurs populations (des urbanistes, des agents de collectivités, ou de l'État, des professionnels de la culture, des panels d'usagers d'un espace, etc.) une appropriation des enjeux des mutations territoriales, une meilleure responsabilité face aux changements climatiques ou encore une forme plus globale de culture de la transition sociale et environnementale. À tous les stades de ces expériences, j'ai relevé de manière constante des formes variées de résistance aux changements au cœur de ce que l'on pourrait appeler les "cultures professionnelles". Tout semble se passer comme si les représentations des responsabilités professionnelles des individus constituaient une sorte d'obstacle à l'imagination et au désir d'un ou de plusieurs avenirs possibles. Comme si le dispositif d'éclatement des responsabilités entre des sphères de vie (famille, facebook, ami, travail, militantisme associatif, vie politique, etc.) rendait impossible une projection de l'individu dans la transition (elle-même nécessairement transversale à ces sphères de vie). Pointant du doigt ce phénomène et ses facettes, en écho aux remarques déjà anciennes d'Ivan Illich sur la professionnalisation des sujets, nous envisagerons et présenterons quelques tentatives pour une culture de la transition comme autant de manières de malaxer la consistance morale des individus par des propositions, souvent artistiques ou au moins créatives, autour des formes d'organisations collectives, des engagements physiques, des expériences intercognitives ou interprofessionnelles, etc. Nous nous demanderons ensemble si ceci n'est pas l'autre nom d'une réinterrogation de la nécessité d'exercices moraux. En somme, la question peut également se poser ainsi: puisque la facilitation d'une culture de la transition exige des individus, non préparés à cela et conditionnés à l'inverse, d'imaginer et de vouloir eux-mêmes leur propre avenir, dans quelle mesure des œuvres, dispositifs, processus artistiques peuvent-ils agir de manière juste et efficace ? Et la réponse pratique que je tente de développer, radicalement non conceptuelle, expérimentale et empirique, rugueuse et parfois abrasive, s'appuie sur des essais, des cas pratiques, des fulgurances, des échecs retentissants, des astuces ou des tactiques visant parfois, simplement, à pointer du doigt la possibilité d'une éthique.

Après des études de philosophie générale et un master "Éthique et Développement durable" à l'université de Lyon, Pascal Ferren travaille à l'Agence d'urbanisme pour le développement de l'agglomération lyonnaise. Il y développe des méthodes d'urbanisme sensible et collaboratif dans le cadre des ateliers d'innovation en urbanisme. En 2012, il rejoint le POLAU-pôle arts et urbanisme. Il accompagne dès lors différentes démarches artistiques et culturelles intégrant des enjeux sociaux et territoriaux. Il intervient dans différentes régions françaises et pour le compte de commanditaires variés (SEM, aménageurs, collectivités, État, etc.) en développant des réponses pratiques aux demandes d'évolution structurelle et méthodologique de ceux et celles qui font les villes et les campagnes.

Bruno FISZON : La place des animaux dans la Création
Le récit biblique de la Création place l'Homme au sommet de celle-ci; toutefois l'apparition des animaux y est mentionné selon un ordre bien précis. Quelle place alors le judaïsme, à travers le récit de la Thora, laisse-t-il aux animaux ? Ne sont-ils que du décor dans lequel l'homme va se mouvoir ? Ou sont-ils à leur niveau, des acteurs dans le projet divin ? Se pose aussi la question de leur consommation qui est objet de débat chez les maîtres. Enfin quelles sont les règles enseignées par le judaïsme sur le respect des animaux et aussi l'interdiction des souffrances qui peuvent leur être infligées ? Voici quels éléments de débat que nous vous proposons de partager.

Bruno Fiszon est docteur vétérinaire (Nantes), docteur en Sciences (Faculté de Chateney Malabry), Ancien élève de L'Institut Pasteur, Grand Rabbin de Metz et de la Moselle, Conseiller de Mr le Grand Rabbin De France et Membre de l'Académie Vétérinaire de France et du Comité National d'Éthique des abattoirs.

Stephen M. GARDINER : Virtue Ethics in a Changing Climate
Le travail philosophique sur des thèmes du monde réel est parfois ramené à de la simple éthique "appliquée", comme si tout ce qu'il implique consistait à prendre une théorie développée "prête à l'emploi" et à voir quelles en sont les conséquences directes pour le problème en question. Par contraste, je prétends qu'un gros travail en éthique pratique consiste à explorer les approches courantes et les défis qu'elles soulèvent pour la théorie aussi bien que la pratique. Dans mon intervention, je justifie ce point de vue en m'attaquant au rôle de l'éthique des vertus pour penser le changement climatique. Dans la première partie, je considère la façon dont l'éthique des vertus pourrait se confronter au problème de motivation de la génération actuelle des nantis à faire face à un enjeu intergénérationnel. Dans la seconde partie, j'explore la façon dont les nouvelles technologies radicales de géoingénierie pourraient élargir les limites des vertus actuelles et nous amener à penser quelques-unes des anciennes vertus aristotéliciennes de manière nouvelle.

Stephen M. Gardiner est professeur de philosophie et détenteur de la chaire Ben Rabinowitz des Dimensions humaines de l'environnement à l'université de Washington à Seattle, où il est également Directeur du Programme sur l'éthique. Ses recherches portent sur les problèmes environnementaux globaux, les générations futures et l'éthique des vertus.
Publications
A Perfect Moral Storm, Oxford, 2011.
Co-auteur de Debating Climate Ethics, Oxford, 2016.
Éditeur de Virtue Ethics, Old and New, Cornell, 2005.
Co-éditeur de Oxford Handbook of Environmental Ethics, Oxford, 2016.
Co-éditeur de Climate Ethics : Essential Readings, Oxford, 2010.

Gérald HESS : Conscience écologique, vertus et communauté politique
Dans ses deux derniers ouvrages, Les nourritures (2015) et Éthique de la considération (2018), Corine Pelluchon montre la contribution qu'apporte une philosophie du sujet corporel à l'explicitation de la situation existentielle qui est la nôtre face aux défis environnementaux. À travers une prise de conscience de notre vulnérabilité et grâce à une transformation de soi, une éthique de la considération vise à préserver l'habitabilité du monde et sa durabilité. Toutefois, que peut bien signifier un monde durable pour lequel s'engager, lorsqu'on le confronte à sa mort propre prochaine, à sa mort-à-venir ? Cette communication radicalisera cette philosophie de la corporéité du point de vue de la temporalité, afin de rendre la durabilité du monde aussi palpable et concrète que possible. La durabilité sera pensée à partir de ma propre mort, non pas comme une limite irreprésentable et infranchissable qui en vient à opposer la mort à la vie, mais comme une dimension de la vie elle-même. Sur le plan biologique, le phénomène du vieillissement d'abord en est la manifestation la plus immédiate. Sur le plan psychologique, la mort propre s'actualise à la mesure d'un décentrement ou d'un abandon de soi. Retournant à mon expérience corporelle sensible et vivante, je me dépouillerai de mon identité personnelle et sociale pour vivre — phénoménologiquement (selon diverses modalités) — des points de vue différents du mien, celui d'un animal, d'un végétal ou d'une montagne par exemple. Ultimement, le point de vue devient celui qui ne correspond à aucun point de vue particulier, comme peut l'être un point de vue esthétique sur le tout de la nature — là où, par l'imagination, la subjectivité s'efface momentanément pour faire place au monde lui-même. Cette dimension cosmique de l'expérience de la corporéité a des effets sur le comportement des agents, à la fois dans leur manière d'être et d'agir et d'envisager le vivre-ensemble. La dernière partie s'attachera à relever, d'une part, les diverses dispositions pratiques — les vertus — relatives à une durabilité concrète, et, d'autre part, à décrire le sens que revêt la communauté politique dans la perspective d'un décentrement de soi.

Gérald Hess est philosophe et juriste, titulaire d'un doctorat en philosophie de l'université de Lausanne, actuellement maître d'enseignement et de recherche en éthique et philosophie de l'environnement dans cette université.
Publications
Éthiques de la nature, PUF, 2013.
Éditeur en collaboration avec Dominique Bourg de Science, conscience et environnement, PUF, 2016.
Il est également l'auteur de nombreux articles dans des revues spécialisées à l'audience internationale dont international Journal of the Commons, The Trumpeter et VertigO.

Yvon INIZAN : Poésie de la présence chez Yves Bonnefoy et éthique des vertus
En cherchant à faire apparaître certains éléments caractéristiques d'une poésie de la présence à travers l'analyse de certains thèmes fondateurs de la pensée et de l'écriture d'Yves Bonnefoy, on se demandera s'il y a dans cette écriture quelque chose comme une visée éthique ? Il s'agira alors d'interroger la façon dont le poète articule, dans son écriture, la visée proto-éthique de la présence avec le souci proprement éthique de la compassion. Cette dernière dimension paraît de plus en plus au fur et à mesure de l'avancée de la réflexion poétique d'Yves Bonnefoy. On pourra la voir développée en particulier dans son essai sur les Peintures noires de Goya (2006), mais ce sont aussi de très belles pages autobiographiques, dans son dernier livre — L'Écharpe rouge (2016) — qui, consacrées aux origines de l'écriture, poursuivent la réflexion sur la compassion ("la fondation, la refondation de l'être", p. 94). On cherchera aussi, dans ce cadre, à interroger la pensée du poète dans sa relation à l'œuvre de Jean Wahl — dont Yves Bonnefoy se réclame explicitement — et, en particulier, dans son rapport à certaines remarques sur le concept de transdescendance. Cette orientation du poète permettra de penser cette œuvre poétique majeure dans sa relation à une éthique des vertus.

Yvon Inizan enseigne en Classes préparatoires au lycée Chateaubriand de Rennes.
Publications
La Demande et le don, l'attestation poétique chez Yves Bonnefoy et Paul Ricœur, avec une préface de Yves Bonnefoy, 2013.
Ce que le poète dit au philosophe. Yves Bonnefoy, la pensée du poème, Éditions Apogée, 2018.

Simon P. JAMES : Buddhism, Virtue and Environmental Ethics
À certains égards, le bouddhisme est une religion bien disposée envers l'environnement. Mais je défends l'idée que cela n'est pas dû au fait que ses enseignements impliquent une valeur intrinsèque de la nature. Cela est dû au fait qu'ils suggèrent le devoir de développer certaines "vertus environnementales" si l'on veut vivre une bonne vie. Conformément à cette explication orientée sur les vertus, le bon bouddhiste traite la nature avec respect, parce qu'il est compatissant, doux, humble et attentif non seulement en relation avec ses compagnons humains, mais dans ses rapports avec toute chose.

Simon P. James est professeur associé en philosophie à l'université de Durham en Angleterre. Il est l'auteur de nombreux articles en philosophie environnementale.
Publications
Zen Buddhism and Environmental Ethics, Ashgate, 2004.
Buddhism, Virtue and Environment, Ashgate, 2005, en collaboration avec David E. Cooper.
The Présence of Nature : A Study in Phenomenology and Environmental Philosophy, Palgrave-Macmillan, 2009.
Environmental Philosophy : An Introduction, Polity, 2015.

Amandine LEBRETON : La transition alimentaire, l'élevage et la mode
Alors que les matières premières qu'ils utilisent sont parfois issues d'un même système agricole, les acteurs économiques de l'alimentation, du luxe, du textile, de l'énergie ne se connaissent pas. Voire ils s'ignorent. Cette approche en silo des filières économiques issues de l'agriculture met à mal la transition écologique et sociale. En effet, elle a pour conséquence d'opposer les solutions, de complexifier les jeux d'acteurs, de disperser les accompagnements financiers et d'amoindrir l'efficacité des politiques publiques et des stratégies économiques. Ainsi l'élevage est au cœur d'enjeux sociaux écologiques et économiques qu'il est essentiel de démêler. Sa place dans l'agriculture et les territoires de demain est aujourd'hui questionnée : source d'émissions de gaz à effet de serre ou protection de la biodiversité ? Élevage respectueux du bien-être animal ou fermes usines ? Secteur économique en déclin ou perspective de marchés à haute valeur ajoutée ? Une approche globale de la filière pourrait justement permettre d'esquisser des solutions pour déployer un élevage respectueux de l'environnement, du bien-être animal et des hommes et femmes qui en vivent.

Caroline LEJEUNE : Vivre avec la sobriété imposée : politiques du renoncement
De manière générale, il est convenu de considérer que les populations les plus précaires et celles qui entrent dans un parcours de disqualification sociale sont les moins concernées par les préoccupations environnementales. On s'interroge même sur le fait de savoir s'il est approprié ou non d'aborder avec elles les enjeux de sobriété énergétique. Cette réflexion soulève une contradiction qui est au cœur des perspectives éthiques et politiques de la sobriété. On peut tout à fait imaginer que des personnes, qui détiennent un capital économique et social moyen ou élevé, soient favorables à l'adoption d'un mode de vie moins polluant, moins consommateur de ressources si, en échange, elles gagnent en qualité de vie. Mais dès qu'il s'agit de personnes précaires, comment pouvons-nous envisager d'évoquer avec elles ce que pourrait être une politique de sobriété pour des motifs écologiques ? À partir de ce questionnement, nous proposons d'interroger la notion de "sobriété" au sein de l'écologie politique à la française à partir des enjeux de justice. Pour cela, nous nous appuierons sur un cas d'étude, l'observation du Forum Permanent de l'Insertion réalisée de 2011 à 2014 à Lille dans le Nord de la France.

Caroline Lejeune, docteure en sciences politiques environnementales, travaille dans le domaine des humanités environnementales sur les implications éthiques et politiques des transformations environnementales à partir des enjeux de justice. Pour cela, elle questionne les cadres théoriques des sciences humaines et sociales à partir d'études empiriques. Elle est première assistante au sein du groupe des humanités environnementales de l'Institut de géographie et de durabilité de l'université de Lausanne en Suisse. Elle est secrétaire de rédaction de la revue La Pensée écologique et membre du comité de rédaction de la revue Développement durable et territoires.
Pour en savoir plus: http://igd.unil.ch/clejeune/

Omero MARONGIU-PERRIA : Une approche musulmane de la personnalité animale
Le contenu de cette communication restitue le résultat d'une herméneutique en cours d'achèvement, conduite à partir d'une lecture vectorielle du Coran consistant à déterminer son orientation fondamentale, au-delà de la lettre du texte. De ce point de vue, deux éléments sont à relever : 1. Les caractéristiques de ce qui fait la spécificité de l'humain ne sont pas clairement établies dans le Coran, car toute la création est dotée d'une intelligence et entretient une relation avec le divin; 2. Du point de vue coranique, les animaux sont des êtres formant des communautés, communiquant entre eux, interagissant avec le monde et dans une relation à Dieu comme les humains. Partant de là, le Coran pose les fondements d'une éthique du respect des animaux, des végétaux et des minéraux, avec une attention particulière aux premiers, qui ne sont au-delà de simples personnes titulaires de droits. Cette approche met en question l'interprétation traditionnelle de l'être humain "Calife de Dieu sur Terre" qui aurait la suprématie sur l'ensemble de la création, comme elle permet de réinvestir la question du spécisme dans une approche théologique musulmane.

Omero Marongiu-Perria est docteur en sociologie et chercheur associé à l'Institut sur le pluralisme religieux et l'athéisme (IPRA) rattaché aux universités de Nantes et du Maine. Ses recherches portent sur l'Islam en France : pratiques religieuses, sécularisation, cadre institutionnel. Intellectuel musulman engagé, il est l'un des promoteurs du courant musulman libéral français. Le rapport à l'environnement et aux animaux fait partie de ses thèmes de réflexions principaux.
Publications
Omero Marongiu-Perria, Voix musulmanes pour les animaux, 2019 (à paraitre).
Vincent Geisser, Omero Marongiu-Perria & Kahina Smail, Musulmans de France, la grande épreuve face au terrorisme, Éditions de l'Atelier, 2017.
Omero Marongiu-Perria, Rouvrir les portes de l'Islam, Atlande, 2017
Omero Marongiu-Perria, En finir avec les idées fausses sur l'Islam et les musulmans, Éditions de l'Atelier, 2017.
Omero Marongiu-Perria, "Chasse, élevage et végétarisme en Islam : des paradigmes en concurrence", in Revue semestrielle de droit animalier, 1/2015, janvier 2016.

Corine PELLUCHON : Quelle éthique des vertus ? Transdescendance et considération
Quelles vertus permettraient aux individus de tenir les promesses des éthiques environnementales et animales qui n'ont pas réussi à faire entrer l'écologie et la question animale en politique ni à motiver les individus à changer leurs styles de vie ? Faut-il créer une nouvelle éthique des vertus ? Ou bien les vertus propres au rapport à soi et à autrui ont-elles un sens dans notre rapport aux autres vivants et à la nature ? Notre hypothèse est qu'une seule éthique des vertus est nécessaire, mais elle se distingue à la fois des morales néo-aristotéliciennes, perfectionnistes et essentialistes, et des éthiques du care.
Si la considération implique que le rapport à soi est la clef du rapport aux autres, humains et non humains, et à la nature, et si elle accorde une place importante à la magnanimité, l'éthique des vertus que nous proposons s'inspire aussi de l'héritage chrétien en ce qu'il fait subir un infléchissement majeur à la pensée antique, comme on le voit chez Bernard de Clairvaux. Ce dernier souligne, dans De la considération, l'importance de l'humilité, distingue prudence et considération et articule l'éthique à un plan spirituel. Toutefois, la notion de considération présentée ici est réinterprétée dans un contexte moderne et laïc. Indissociable du statut conféré par les Modernes à la subjectivité (Descartes), elle va de pair avec un processus d'individuation qui passe par un élargissement de la subjectivité (Spinoza, Arne Næss) et même par un rapport à l'incommensurable. Toutefois, au lieu d'être identifié à Dieu, l'incommensurable est rattaché au monde commun composé de l'ensemble des générations et du patrimoine naturel et culturel. Plus précisément, la considération est liée à la transdescendance. Car je fais l'expérience de cette appartenance à un monde commun qui me dépasse lorsque j'approfondis la connaissance de moi comme d'un être charnel. Non seulement les changements dans nos rapports aux autres vivants et à la nature ne découlent pas de nos devoirs, mais, de plus, ils requièrent une transformation en profondeur du sujet. Celle-ci ne s'opère pas seulement sur le plan intellectuel, mais elle suppose cette expérience de l'incommensurable qui ne désigne pas un mouvement de bas en haut (une trans-ascendance), mais implique l'exploration du sentir dans sa dimension pathique et archaïque. Le lien profond m'unissant aux autres vivants et l'épaisseur de mon existence deviennent alors des évidences qui changent ma perception de moi-même et mes affects. Ainsi, la considération n'est pas une vertu mais l'attitude globale rendant possible l'éclosion des vertus intersubjectives et environnementales, ce qui ne signifie pas qu'elle soit acquise une fois pour toutes. Nous insisterons sur le rôle que jouent la mort, la vulnérabilité et la naissance dans ce processus d'individuation dont les conséquences sur le plan politique sont essentielles. Il s'agira enfin de se demander ce que pourrait être une éducation morale aidant à émanciper le sujet et à réenclencher un processus civilisationnel lié à ce que nous appelons l'Âge du vivant.

Corine Pelluchon, philosophe, professeur à l'université Paris-Est-Marne-La-Vallée. Spécialiste de philosophie politique et d'éthique appliquée (bioéthique, philosophie de l’environnement et de l'animalité), elle est l'auteur d’une dizaine d’ouvrages qui sont, pour la plupart, traduits dans d’autres langues.
Publications
Leo Strauss, une autre raison, d'autres Lumières, Vrin, 2005, Prix F. Furet.
L'autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, PUF, 2009, 2014.
Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Cerf, 2011, Grand Prix Moron de l'Académie française.
Les Nourritures. Philosophie du corps politique, Seuil, 2015, Prix É. Bonnefous de l'Institut des Sciences Morales et Politiques et Prix de l'essai francophone Paris Liège.
Manifeste animaliste. Politiser la cause animale, Alma, 2017.
Éthique de la considération, Seuil, 2018.
http://corine-pelluchon.fr/

Jean-Philippe PIERRON : L'attention
Peut-on faire de l'attention une vertu ? Et si oui, que serions-nous en droit d'en attendre quant à la manière de nous rapporter aux humains, aux non-humains et au milieu ? Dans une formule du Catastrophisme éclairé, Jean-Pierre Dupuy observe, à propos de la crise écologique globale, que nous ne parvenons pas à "croire ce que nous savons ?". Il note qu'en plus des savoirs qui relèvent de notre vigilance experte, il nous faut une croyance. Mais quel est le croire en question? S'agit-il de celui de l'opinion générale, de notre conviction intime, d'une croyance religieuse ou d'une foi ? En interprétant ce croire comme relevant d'une épreuve de l'attention, nous pouvons répondre à J.-P. Dupuy. Alors qu'il suggère l'existence d'une anesthésie à l'égard de la crise environnementale, l'attention pourrait contribuer à nous ré-esthétiser. Notre hypothèse est que la vigilance experte des savoirs peut être relayée par une écologie de l'attention. Cette dialectique dynamique de la vigilance et de l'attention travaillerait à rendre croyable le savoir de notre crise écologique. Le soi apprend à se comprendre dans des expériences de la nature que Pierre Hadot nommerait des "exercices spirituels". Trois "exercices" peuvent permettre de préciser différentes modalités du croire liées à l'attention : la méditation, la contemplation et la prière. Cette écospiritualité invite à "goûter les choses intérieurement", en "pleine conscience". Nous terminerons en nous demandant comment l'attention permet de penser le passage d'une écospiritualité vers une écothéologie ?

Jean-Philippe Pierron, philosophe, enseigne à la Faculté de Philosophie de l'université Jean Moulin Lyon 3 ou il dirige la Chaire "Valeurs du soin". Ses recherches portent sur l'imagination entendue comme faculté du possible pratique et ses implications pour le soin, aussi bien dans une perspective narrative que de réflexion sur la logique de l'action irréductible à une science de l'action. Il le fait à partir d'une relecture des œuvres de Gaston Bachelard et de Paul Ricœur.
Publications
Vulnérabilité, Pour une philosophie du soin, PUF, rééd. 2016.
Les puissances de l'imagination ?, Cerf, 2014.
Mythopees. Mythologies de la modernité tardive, Vrin, 2015.
La poétique de l'eau. Pour une autre écologie, Éd. François Bourin, 2018.
Les philosophie du soin, Médecine, travail, environnement, Les belles Lettres, 2019 (à paraitre).

Layla RAÏD : Val Plumwood et les lieux particuliers : perspectives écoféministes sur les lieux de vie
La philosophe écoféministe australienne Val Plumwood a changé son nom, après son divorce, pour adopter le nom d'un lieu particulier, celui de la montagne où elle avait construit sa maison, le Mont des pruniers (plumwood). Un des enjeux pour l'éthique environnementale est de se donner les moyens de comprendre l'importance morale des lieux, loin des éthiques généralistes, qui ne comprendront le lien aux lieux particuliers que via les affects (attachement, amour), sans parvenir à intégrer leur valeur autrement que de manière relative. Nous montrerons comment Plumwood défend cette valeur à partir d'une éthique particulariste, qui place en son cœur l'attention au particulier. Nous retiendrons trois caractéristiques du particulier — surprise, contextualité et non-interchangeabilité — pour penser cette importance morale des lieux particuliers.

Ouvrages de Val Plumwood
Environmental Culture. The Ecological Crisis of Reason, 2002.
Feminism and the Mastery of Nature, 1993.

Professeure de Philosophie à l'université de Picardie Jules Verne, ancienne élève de l'ENS Paris et agrégée de philosophie, Layla Raïd est l'auteure d'ouvrages et d'articles dans le champ de la philosophie du langage et de la connaissance (Wittgenstein), de la philosophie de la littérature (Bakhtine, Sarraute, Dostoïevski), et de l'éthique contemporaine. Elle a publié notamment des articles sur l'éthique du care (Gilligan, Tronto), ainsi que sur l'éthique environnementale (Leopold) et les philosophies écoféministes (Plumwood).

Olivier RENAUT : L'éthique des vertus : ancrage antique et enjeux contemporains
Ce qu'on nomme "éthique des vertus" se distingue par un véritable "retour aux anciens", exhumant pour ainsi dire des concepts et notions que la philosophie morale moderne avait écartés : agent, vertu, disposition, bonheur, épanouissement, plaisir, vulnérabilité, nécessité. Une difficulté de ce "retour aux anciens", aussi "contemporaine" que nous semble parfois l'éthique aristotélicienne, consiste à mesurer à la fois l'anachronisme de certaines notions et leur fécondité pour des enjeux contemporains qui par définition ne sont pas pris en compte dans l'élaboration de l'éthique ancienne. Or la considération pour la relation entre humains, animaux et nature fait l'objet d'une toute autre théorisation chez les anciens; cette communication vise ainsi à repérer, à travers ses écarts, notre éventuelle proximité avec certains concepts de l'éthique ancienne dans l'élaboration d'une éthique à la mesure des enjeux contemporains.

Olivier Renaut est maître de conférences, spécialiste en histoire de la philosophie ancienne, à l'université Paris Nanterre. Auteur d’études portant surtout sur les émotions et la psychologie morale dans l'Antiquité, il s'intéresse également aux stratégies de réappropriation de l'Antiquité dans la philosophie morale contemporaine.

Anahid ROUX-ROSIER : L'éthique de la permaculture : au-delà de l'aphorisme
La permaculture, ou (agri)culture de la permanence, est un ensemble de principes éthiques et organisationnels qui s'incarnent notamment par l'installation et le maintien d'agrosystèmes fondés sur le compagnonnage et la complémentarité entre les êtres de nature qui y prennent part. La mise en pratique des principes fondateurs de la permaculture brouille les frontières entre espace cultivé, espèces domestiques et espaces sauvages, et renouvelle, par l'usage, des discussions déjà existantes notamment à propos du statut des êtres de nature et de la place à leur accorder. Les sous-bassement éthiques explicitement formulés par les fondateurs de la permaculture en restent toutefois généralement au stade aphoristique ("respecter la Terre" par exemple). À l'aide de témoignages recueillis à travers une série d'entretiens semi-guidés menés auprès de permaculteurs établis en France, nous essayerons de donner chair à ces aphorismes, d'en faire une "description épaisse" ("thick description") et de voir en quoi leur mise en pratique peut participer aux débats contemporains d'éthique environnementale.

Anahid Roux-Rosier est doctorante à l'université Lyon 3 Jean Moulin (IRPHIL). Son travail de thèse consiste, à partir d'un terrain de recherche mené auprès de permaculteurs établis en France, à interroger les fondements et les implications, notamment éthiques, de la permaculture.

Otto SCHAEFER : Vertus vertes : ce que la relation au végétal inspire à l'éthique
L'éthique des vertus souligne l'importance de l'imprégnation des acteurs par des pratiques elles-mêmes vertueuses. L'inverse est vrai en partie: l'importance sociale et sociétale croissante de ces pratiques traduit des aspirations éthiques sous-jacentes. Dans cette hypothèse, l'intérêt actuel, fortement accru, pour le monde des plantes et le phénomène végétal provoque la réflexion éthique (à la suite de Gœthe, entre autres, témoin classique du même type de sensibilité). Parmi les caractéristiques prêtées au végétal par la botanique et la philosophie actuelles, on remarque l'accent mis sur les réseaux de communication et d'échange, d'intégration horizontale et verticale (Peter Wohlleben), l'insistance sur le souffle de la feuille créateur du monde des vivants, voire du monde tout court (E. Coccia), enfin la douceur active et patiente qui se vit dans le jardinage compris comme "épiphanie de la co-dépendance" (D. Cooper) de la nature et de l'humain. On pensera en outre à des utopies de vie non-violente qui habitent le véganisme (et déjà le végétarisme d'un Théodore Monod par exemple).

Otto Schaefer est biologiste (géo-botaniste) et théologien réformé. Né en 1955, il partage sa vie entre la Suisse, la France et l'Allemagne. Thèse (1994) et nombreux travaux botaniques sur les zones humides de l'Est de la France (co-auteur d'un Guide des Characées, 2010). Contributions éco-théologiques au mouvement oecuménique (Et demain la terre… Christianisme et écologie, 1990). Publications en éthique économique et éthique de l'environnement (Éthique de l'énergie, 2008). Membre de la Commission fédérale d'éthique de la biotechnologie dans le domaine non-humain CENH / EKAH.

Sophie SWATON : Le revenu de transition écologique
L'idée d’un revenu de transition écologique s'appuie sur une volonté d'accompagner et d'accélérer les initiatives de transition écologique et solidaire. Contrairement à un dispositif de simple taxe sur les entreprises ou les particuliers, ou à un versement monétaire relevant de l'aide sociale, le revenu de transition écologique comprend trois différentes composantes : un revenu, un accompagnement et l'adhésion à une structure démocratique au sens large du terme. Reposant sur un droit de la Terre, il relève d'une éthique environnementaliste spécifique et se présente comme l'une des réponses à la question socio-économique clé : comment encourager les territoires à devenir résilients tout en mobilisant les acteurs locaux et en prônant le droit à la formation et à l'emploi ?

Philosophe et économiste, Sophie Swaton est maître d'enseignement et de recherche à l'université de Lausanne dans le groupe des humanités environnementales. Ses recherches portent, au-delà de ses travaux sur l'entrepreneuriat social et l'articulation à la pensée de Nietzsche et de Schumpeter, sur l'économie sociale et solidaire en lien avec la transition écologique et solidaire.
Dernier ouvrage
Pour un revenu de transition écologique, Puf, 2018.

Géraldine VALLEJO : Façonner le Luxe de Demain
Un monde en accélération constante, des économies qui émergent, des cultures qui s'entrechoquent, des avancées technologiques disruptives, une jeunesse ultra-connectée en quête de sens… Une nouvelle donne mondiale apparaît. La génération du changement bouleverse les codes. Créateur de tendances, Kering fait un choix, celui de réveiller et de façonner le Luxe de Demain, de le rendre plus responsable, de l'engager résolument dans son époque, dans le respect de l'histoire et de l'héritage exceptionnels de nos Maisons. La démarche responsable de l'entreprise peut changer la nature-même de ce qu'est le Luxe. Pour Kering, le développement durable s'envisage comme une opportunité économique : il est une source d'inspiration et d'innovation. En se fixant dans le cadre de sa stratégie développement durable 2025 des objectifs mesurables de développement durable, Kering change la manière de concevoir les produits de luxe en y intégrant une dimension extra-financière qui crée une valeur durable à la fois pour le client et pour la société.

Géraldine Vallejo est Directrice des programmes développement durable de Kering depuis 2013. Elle accompagne les Maisons de luxe de Kering afin de toujours mieux intégrer les aspects environnementaux et sociétaux dans l'ensemble de leurs processus et leur permettre ainsi de répondre aux objectifs ambitieux fixés par le Groupe en matière de développement durable. Elle dirige une équipe d'experts en approvisionnement responsable et en production à faible impact environnemental. Ensemble, ils développent des lignes directrices pour les Maisons et s'assurent de leur mise en place en créant des programmes structurants et novateurs. Elle est aussi chargée de l'innovation durable et de nouer les partenariats stratégiques dans ce domaine. Géraldine Vallejo est diplômée de l'École Polytechnique et d'un master de l'université de Stanford en Californie.

Bruno VILLALBA : La relation à la violence dans les théories de la transition. Éthique de l'esquive
L'écologie politique, notamment dans ses évolutions récentes à travers les mouvements transitionnistes, s'est interrogée sur les conditions d’émergence de la violence (antagonismes sociaux/environnementaux, pénurie… Le Billon, 2013), de sa matérialisation (notamment la guerre : Welzer, 2009), et, dans une moindre mesure sur les formes de sa gestion (comme le pacifisme : Næss, 1989; la non-violence : Hopkins, 2008). La violence est donc, dans une certaine mesure, prise en compte (Vrignon, 2017), mais elle ne constitue pas une catégorie explicative d'une proposition de transition. Il s'agit plutôt d'une éthique de l'esquive, c'est-à-dire d'une manière de prendre en considération la question, tout en évitant de formuler son propre projet à partir de cette perspective primordiale et plus que probable (Anders, 2014; Dupuy, 2005). Nous allons examiner ce curieux paradoxe : 1) la prise en compte de la réalité de cette violence (irréversibilités environnementales, atome…) produit des schèmes discursifs (Afeissa, 2014) très présents dans les discours transitionnistes, afin de tenter de maîtriser l'ampleur et les conséquences de cette violence; 2) mais, on constate une grande difficulté à répondre politiquement face à l'urgence de cette violence (Arendt, 1969) : ce qui constitue l'impensé de l'approche conséquentialiste des mouvements de transition.

Bibliographie
Afeissa H.-S., La fin du monde et de l'humanité. Essai de généalogie du discours écologique, Paris, PUF, 2014.
Anders G., La violence oui et non, Paris, Fario, 2014.
Arendt H., Du mensonge à la violence, Paris, Pocket, (1969) 2013.
Bazenduissa-Gangar R., Makki S. (dir.), Sociétés en guerres. Ethnographies des mobilisations violentes, Paris, Éd. de la Maison des Sciences de l'Homme, 2012.
Dupuy J.-P., Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Éditions du Seuil, 2005.
Hopkins R., The Transition handbook. From oil dependency to local resilience, Green Books, Totnes, 2008.
Le Billon P., "Matières premières, violences et conflits armés", Tiers-Monde, Tome 44, n°174, pp. 297-322, 2003.
Næss A., Écologie, communauté et style de vie, Paris, Éditions MF, (1989) 2008.
Welzer H., Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle, Gallimard, Paris, 2009.
Vrignon A., La naissance de l'écologie politique en France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017.

Bruno Villalba est professeur de science politique à AgroParisTech et membre du Centre d'Études et de Recherches Administratives Politiques et Sociales (CNRS-UMR 8026). Ses recherches portent sur la sociologie environnementale, notamment à partir d’une analyse de la capacité du système démocratique à reformuler son projet politique à partir des contraintes environnementales. Il a été rédacteur en chef de la revue Études Rurales (EHESS - Collège de France - CNRS) et il est membre des comités de rédaction des revues La Pensée Écologique et Développement durable et territoire (2002-2013).
Publications
Villalba B., Semal L. (dir.), Sobriété énergétique. Contrainte matérielle, équité sociale et perspectives institutionnelles, Paris, ed. Quae, 2018.
Hastings M., Villalba B. (dir.), De l'impunité. Tensions, controverses et usages, Presses universitaires du Septentrion, coll. "Sciences politiques", 2017.
Villalba B., "L'assèchement des choix. Pluralisme et écologie", La Pensée écologique, 2017/1 (n°1).
Villalba B., "Temporalités négociées, temporalités prescrites. L'urgence, l'inertie, l'instant et le délai", in B. Hubert et N. Mathieu (dir.), Interdisciplinarités entre Natures et Sociétés, Colloque de Cerisy, Peter Lang, pp. 89-109, 2016.
Villalba B., Entrées "Günther Anders" (pp. 30-32) et "Délai" (pp. 255-258), in Bourg D., Papaux A., Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF, coll. "Quadrige", 2015.
Villalba B., "L'écologie politique face au délai et à la contraction démocratique", in Écologie et Politique, n°40, pp. 95-113, 2010.
Hiez D., Villalba B. (dir.), La désobéissance civile. Approches politique et juridique, Presses universitaires du Septentrion, coll. "Espaces politiques", 2008.


Joël CECCALDI

Il se trouve que deux mots de notre langue, climat et clinique, partagent la même racine étymologique. Climat qui nous a échauffés, et dont la détérioration exponentielle nous a préoccupés toute cette semaine. Clinique qui fut le cœur de mon métier pendant plus de 40 ans. La racine commune est le verbe grec klinein, qui signifie pencher : passer par exemple du vertical de la bonne santé à l'horizontal de la maladie qui couche dans un lit — klinè. C'est l'inclinaison des rayons solaires sur notre globe qui détermine saisons et climats. Quant au clinicien que je fus, il eut souvent à faire l'annonce d'une maladie grave, avec l'objectif de préparer le mieux possible la personne concernée à l'épreuve qui l'attendait ; autrement dit, de la mettre en forme par l'information la plus ajustée possible à sa situation, nouvelle et menaçante pour sa vie.

Mais commençons par évoquer un microclimat : celui d'un village normand et de son château où colloques et rencontres se succèdent et se superposent depuis largement plus d'un demi siècle. À l'arrivée, on est plutôt impressionné, voire intimidé par la splendeur austère de ces lieux. Mais très vite, l'on s'y sent bien, un peu comme chez soi, tant le climat y est hospitalier. Glace et feu parviennent à s'y mêler harmonieusement : dans l'exquise omelette norvégienne servie à mi-parcours ; mais aussi dans l'atmosphère des échanges qui s'instaurent, tant dans les débats suivant les exposés qu'au cours des conversations au bord de l'étang, au pied du châtaignier, dans le vestibule ou encore au réfectoire, entre participants que tant de choses séparent pourtant, de l'origine à l'âge, en passant par le métier ou par les convictions. Une "hostipitalité" heureuse, chère à Jacques Derrida qui a beaucoup fréquenté ce lieu, et qui pointait par ce néologisme l'ambivalence d'une hospitalité qui se voudrait inconditionnelle. Un climat qui ne laisserait pas de devenir hostile, sans les règles et rites que vous y maintenez d'une main ferme et souple : merci Edith, pour le talent et le cœur que vous mettez à nous recevoir et à établir en famille les conditions d'une véritable convivance.

Venons-en maintenant à ma proposition : vous dire à tous vos quatre vérités, en allant pour cela par quatre chemins, entre climat et clinique, s'agissant d'expliquer que c'est grave et urgent, qu'il y va de la vie et de la mort. Dire au monde que notre terre se meurt. Annoncer à celui-ci qu'il a un lymphome, à celle-là qu'elle a le sida. Transmettre une mauvaise nouvelle, cette chose vraie qu'en tant que soignant "on n'a pas envie de dire à quelqu'un qui n'a pas envie de l'entendre".

D'abord la veritas des latins, du droit romain, de la science à prétention universelle. Cette vérité objective et rationnelle, adéquate au réel, se démontre, s'imposant ainsi à la raison. Elle se vérifie, s'évalue et peut se réfuter. Elle s'oppose à l'erreur, à l'inexact, au faux. Côté climat, elle égrène les records de chaleur battus, enregistre les espèces détruites, disparues ou en voie de l'être, constate les dégâts et mesure leur incidence pour les générations à venir. Côté clinique, à la question : "Alors Docteur, qu'est-ce que j'ai ?", elle répond qu'il s'agit d'un lymphome du manteau, prouvé par l'histologie et la biologie moléculaire, avec une hyper expression de la cycline D1 et une translocation 11-14. Sa profondeur de pénétration est faible, glissant sur le cortex cérébral de l'auditeur. Bien que vraie, cette information superficielle reste quasiment sans impact, laissant de marbre le non initié, suscitant tout au plus un sourire poli ou convenu.

Ensuite l'alèthéia des grecs : réminiscence cathartique chère au psychanalyste ; découverte de ce qui était jusque là voilé, caché au regard. Étymologiquement en effet, deux racines coexistent en ce mot, derrière l'alpha privatif : le Léthé était, avec le Styx et l'Achéron, l'un des trois fleuves séparant le monde des vivants de celui des morts et de l'oubli ; léthé est aussi une forme du verbe lanthanein — cacher. Ainsi, cette vérité oubliée se rappelle ; elle se montre, se dévoile et se perçoit. Elle s'oppose à l'enfoui et au refoulé. Côté climat, elle s'interroge sur ce que cachent ces phénomènes nouveaux, sur ce qu'ils disent des fléaux oubliés du passé. Côté clinique, la confirmation par le médecin qu'il pourrait bien en effet s'agir d'un cancer ne manque pas de susciter l'émotion des souvenirs et représentations qui défilent aussitôt : mon père qui est mort de ça dans d'atroces souffrances ; mon amie que la chimio a tuée ; je suis foutu !! Cette fois, la vérité fait bouger, en pénétrant sous le cortex jusqu'aux circuits de la mémoire : tel qui vit encore 30 ans plus tard peut s'exclamer en vérité qu'il s'en souvient comme si c'était hier…

Puis la vérité juive, celle qu'expriment amen et les mots de sa famille : èmèt, émounah. L'accent est alors mis sur les raisons d'avoir confiance dans le message et son messager : sont-ils fiables, crédibles, durables, peut-on vraiment compter dessus ? Côté climat, quel crédit accorder aux infos, qui pourraient n'être qu'infox ? Côté clinique : "Vous êtes sûr, Docteur, que vous ne vous trompez pas ; que vous ne me trompez pas ? Ce médecin, cette équipe soignante, cet établissement de santé sont-ils vraiment dignes de confiance ?". C'est de la discussion avec les proches — conseilleurs, mais pas forcément payeurs — qu'émergent souvent ces questions. Et c'est là qu’il faut savoir prendre les demandes de deuxième avis et les recours aux pratiques non conventionnelles — ou médecines parallèles — avec philosophie…

Enfin la vérité chrétienne, telle qu'exprimée dans l'évangile de Jean (14, 6) : "Je suis le chemin, la vérité et la vie". Un homme dit qu'il est la vérité, laquelle passe du coup des catégories de l'avoir à celle de l'être. Vérité subjective, incarnée, incorporée, vécue, existentielle. Singulière, elle se révèle, advient, surgit, se refuse ou s'accepte, se médite et s'approprie. Cette bonne nouvelle s'ancre en fait dans une mauvaise, celle d'une mort spirituelle, sauf à se décentrer de soi, à changer de mentalité et de comportement : métanoïa d'une transformation évoquée ici en mode laïque, en lien avec une éthique des vertus et de la nature où humilité et solidarité avec tous les vivants ont leur place, ouvrant sur une compréhension de soi inédite et sur un nouveau rapport à l'environnement considéré dans sa globalité et sa fragilité. Côté clinique, c'est là qu'émergent bien des questions existentielles — pourquoi moi, ici et maintenant ? Et pour quoi, quel est le sens de tout cela ? C'est là qu'il faudra consentir à prendre le temps d'ôter la blouse blanche du PH (praticien hospitalier) pour partager en ph (personne humaine) la condition commune qui fait de nous des compagnons d'humanité. Information dont la profondeur de pénétration est maximale, jusqu'au bout des ongles, quand elle est appropriée non seulement à mais par son destinataire, le long d'un sentier glissant, aux antipodes des autoroutes de l'information qui s'abordent d'un clic, mais qui laissent si souvent sur sa faim et dans l'angoisse quand personne n'est là pour accompagner la démarche.

Au total, l'on est parti d'une vérité scientifique, à tolérance zéro et peu pénétrante, pour aboutir à une vérité humaine pénétrant tout l'être mais où la tolérance se doit d'être maximale, sans quoi c'est la violence, au grand dam de tous. Entre les deux, la prise en compte de la vie des vivants dans l'équation aura contribué à introduire une tolérance minimale : celle de la marge d'incertitude inhérente aux résultats biologiques, encore appelée intervalle de… confiance.

Pour finir de lier la gerbe, on évoquera le mot hébreu dabar, qui signifie aussi bien parole qu'événement, et qu'on trouve dans le premier texte biblique de la création, quand Dieu dit : "Que la lumière soit (parole) ; et la lumière fut (événement)". Puissance créatrice du verbe divin. Puissance destructrice du verbe médical quand il n'est pas soignant, quand la nouvelle du mal grave diagnostiqué et annoncé fait l'effet d'une bombe à fragmentation : souffle délétère, tant pour le récepteur que pour l'émetteur de l'information, lui aussi susceptible d'y laisser la peau, tel le messager de Marathon. Comment adoucir la violence de cette annonce qui fait événement pour qui la reçoit, au point qu'après cette consultation, rien ne sera jamais plus comme avant ? Comment, sans rien édulcorer, transformer le bâton de tri nitroglycérine en pilule de trinitrine® apaisante pour l'angor ? Bref, comment faire en sorte que le choc inévitable de la mauvaise nouvelle soit le moins bouleversant possible ? Si informer, c'est soigner, et si soigner, c'est informer, comment mettre en forme pour traverser ensemble l'épreuve qui vient, qu'il s’agisse du corps individuel, physique, charnel, sentant, ou du corps collectif, social et politique, voire cosmique ? Corps consommé, corps consumé. Consomption dont il pourrait ne rester qu'un lumignon fumant, face auquel trois attitudes sont envisageables, qu'on pourrait dire spirituelles, en référence au souffle du spiritus :

  • L'indifférence et l'abandon, sous couvert de neutralité laïque, avec à la clé l'extinction par manque de souffle, par épuisement ;
  • Un souci sincère, mais maladroit : en soufflant trop intempestivement, voilà que les derniers feux s'éteignent encore plus vite ;
  • Hors de toute volonté d'emprise, prendre la mesure de ce qui se passe vraiment, recueillir et se recueillir, puis souffler avec une délicate attention.

Je vous remercie.

Joël Ceccaldi est médecin honoraire des hôpitaux, référent AESMS de la Région Nouvelle Aquitaine. Président de l'Espace Bioéthique Aquitain. Médecin hématologue. Master de philosophie. Doctorant en philosophie pratique.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


UNIVERS PLURIELS D'ALEXANDER KLUGE


DU VENDREDI 14 JUIN (19 H) AU VENDREDI 21 JUIN (14 H) 2019



DIRECTION :

Wolfgang ASHOLT, Jean-Pierre MOREL, Vincent PAUVAL

Avec la participation d'Alexander KLUGE


ARGUMENT :

Juriste de profession, Alexander Kluge, né en 1932, commence sa trajectoire d'écrivain au début des années 1960, puis se consacre au cinéma, après un stage chez Fritz Lang et sous l'influence de la Nouvelle Vague. En 1966, Lion d'argent à Venise pour Anita G. et, en 1968, Lion d'or pour Les Artistes sous le chapiteau : perplexes. À ses activités d'écrivain et de cinéaste, il ajoute ensuite celles de philosophe proche de l'École de Francfort — Espace public et expérience (1972), Histoire et entêtement (1981), écrits avec le sociologue Oskar Negt — et de producteur de télévision, à partir de la fin des années 1980, avec sa société DCTP à Düsseldorf et ses émissions sur les chaînes allemandes RTL et SAT 1. En 2000, paraissent les deux premiers volumes de sa monumentale Chronique des sentiments (plus de 5000 pages aujourd'hui), qui regroupe quarante années de production littéraire. Pour l'ensemble de celle-ci, il reçoit en 2003 le prix Büchner et le prix Adorno en 2009.

Kluge est l'une des grandes figures de la vie littéraire, artistique, intellectuelle et culturelle allemande des cinquante dernières années; il y incarne activement un projet de diversité culturelle à l'échelle européenne qu'on peut qualifier d'"hétérotope". Son œuvre, elle, intentionnellement polymorphe, s'essaye à une multitude de sujets et combine toutes les possibilités offertes par les techniques de représentation et les moyens artistiques de son siècle. Par là, elle résiste aux déterminations génériques et transgresse les frontières entre les médias, si bien qu'il paraît difficile d'isoler en elle les parts respectives du vidéaste et producteur régulier de magazines télévisés, du réalisateur d'une trentaine de films et de l'auteur d'une œuvre écrite, théorique et littéraire, d'une envergure impressionnante. On serait alors tenté d'appliquer à Kluge l'épithète d'"universel" et de voir en lui un "artiste en tout" ou même un "artiste total". Au risque d'oublier cependant qu'un ouvrage apparemment "monstrueux" comme Chronique des sentiments ne vise la totalité du monde qu'à travers la sélection et l'agencement de récits principalement courts et de thèmes très disparates, entre lesquels la concurrence le dispute sans cesse à la convergence.

À l'heure où la traduction récente de deux volumes de Chronique des sentiments (P.O.L.) permet au public français de prendre à son tour la mesure d'un artiste et écrivain longtemps négligé — bien qu'il fasse une place privilégiée à la culture française —, ce colloque voudrait mieux faire connaître son œuvre paradoxale, multiple par ses genres et ses supports et aussi "globale" que parcellaire, aussi encyclopédique que kaléidoscopique. La durée d'une semaine fournit une occasion unique de revenir, en présence de l'auteur, sur l'ensemble de son travail, avec trois visées principales : opérer un état des lieux; repérer et élucider quelques-uns des enjeux de l'interprétation de ses œuvres; se demander si son idée d'une "Renaissance européenne du XXIe siècle" peut représenter l'horizon de la vaste production qui est la sienne.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 14 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Samedi 15 juin
ESTHÉTIQUES DE KLUGE
Matin
Muriel PIC : Lire Alexander Kluge : s'orienter dans les documents (ou l'expérience de l'enfant entêté)
Andrea ALLERKAMP : Alexander Kluge : un auteur surréaliste ?

Après-midi
Rainer STOLLMANN : La subjectivité, l'histoire et le poétique — trois lectures de la Théorie critique chez Kluge
Sylvie LE MOËL : Une "mémoire émotionnelle" productive : réception et transformation du genre opératique chez Alexander Kluge

Soirée
Esthétiques artistiques et littéraires, grand entretien avec Alexander KLUGE et Joseph VOGL


Dimanche 16 juin
KLUGE ET LES ARTS
Matin
Isabel HUFSCHMIDT : "L'intelligence de la plante du pied" — Alexander Kluge au Musée Folkwang
Gertrud KOCH : Alexander Kluge prend l'espace — les transformations du film à l'installation

Après-midi
Julia MARCHAND : L'univers pluriel des Siècles noirs
Hilda INDERWILDI : Frères d'âge, "faiseurs d'images" et iconoclastes à l'ère de la mondialisation et du web 2.0. Les dialogues intermédiaux d'Alexander Kluge avec Gerhard Richter
Markus MESSLING : La colère. Spectres d'histoire chez Kluge et Baselitz
Philipp EKARDT : Reinventing the Needle, Digitally. Tykwer, Vertov, and an Episode from Cinema Stories

Soirée
Alexander Kluge et les arts, grand entretien avec Hilda INDERWILDI, Jean-Yves JOUANNAIS, Alexander KLUGE et Gertrud KOCH


Lundi 17 juin
DIMENSIONS POLITIQUES
Matin
Herbert HOLL : Terre transperce monde
Gunther MARTENS : Alexander Kluge et la paléo-poétique de la sotériologie

Après-midi
Georges DIDI-HUBERMAN : Inquiétance du temps
Jean-Pierre DUBOST : Dialectique, déconstruction, désorientation : pratique esthétique et philosophie du sentiment chez Alexander Kluge
Richard LANGSTON : Georg Simmel, Walter Benjamin and Alexander Kluge's Twenty-First Century Arcades Project

Soirée
Grand entretien avec Alexander KLUGE et Georges DIDI-HUBERMAN


Mardi 18 juin
Matin
TRADUCTION-CONCEPTION
Vincent PAUVAL : Traduire (selon) Alexander Kluge

Table ronde, avec Jonathan LANDGREBE, Jean-Pierre MOREL et Vincent PAUVAL

Après-midi
DÉTENTE

Soirée
Alexander KLUGE & Éric VUILLARD : La guerre, la révolution et l'art de faire la paix
Lectures avec Herbert HOLL


Mercredi 19 juin
Matin
LES GRANDES RÉFÉRENCES : HISTOIRE, POLITIQUE ET LITTÉRATURE (I)
Clemens PORNSCHLEGEL : De l'esthétique du droit chez Alexander Kluge

HISTOIRES DE CINÉMA (I)
Dario MARCHIORI : Formes, limites et réinventions du documentaire dans l'œuvre cinématographique d'Alexander Kluge

Après-midi
HISTOIRES DE CINÉMA (II)
Maguelone LOUBLIER : Entrelacement de lignes mélodiques et politiques dans l'œuvre cinématographique et audiovisuelle d'Alexander Kluge

LES GRANDES RÉFÉRENCES : HISTOIRE, POLITIQUE ET LITTÉRATURE (II)
Wolfgang ASHOLT : Chroniques de Révolutions ? La place des Révolutions dans les Chroniques

Soirée
En commun avec le colloque parallèle "La revue Critique : passions, passages"


Jeudi 20 juin
LES GRANDES RÉFÉRENCES : HISTOIRE, POLITIQUE ET LITTÉRATURE (III)
Matin
Jean-Pierre MOREL : Tchernobyl : un segment d'histoire(s) russe(s) ? [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Christa BLÜMLINGER : Scènes et voix de l'aveu

Après-midi
Kai NONNENMACHER : Éducation sentimentale : Kluge et Flaubert
Ulrike SPRENGER : Stéréoscopie historique : Alexander Kluge et Marcel Proust

Soirée
Projection d'un nouveau film d'Alexander KLUGE (première mondiale)


Vendredi 21 juin
Matin
Discussion générale avec Alexander KLUGE et conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Andrea ALLERKAMP : Alexander Kluge : un auteur surréaliste ?
Ernst Bloch reprochait au "philosophe surréaliste" de Walter Benjamin de figer la dialectique. Sa pensée en miniature apparaissait comme une improvisation bien réfléchie, une cohésion éclatée ou encore une suite de rêves, aphorismes, mots d'ordres affirmant leur présence grâce à leurs affinités obliques et faisant naître toujours d'autres figures d'un moi (historique) au pluriel et sans fin. Ce verdict, ne semble-t-il pas être vrai aussi pour Kluge qui ne cesse de souligner son besoin de créer des contextes (Zusammenhänge) ? Plus que les techniques comme l'écriture automatique et l'hypnose, ce sont apparemment les concepts comme la "surréalité" (Aragon) et la "doctrine du similaire" (Benjamin) qui travaillent le récit-image. En donnant à voir les déformations et défigurations propres aux fantasmagories, il faut lire l'image dialectique qui surgit au moment de l'à-présent comme une épiphanie sans pour autant prétendre restaurer ce qui est irréparable. Se pose alors la question des affinités obliques : Kluge, est-il un auteur surréaliste ?

Andrea Allerkamp est professeure de littératures ouest-européennes à l'université européenne Viadrina, Frankfurt (Oder). Ses recherches portent sur l'esthétique philosophique dans le contexte européen (Baumgarten, Diderot, Kant, Kleist, Valéry) et sur la théorie critique (Adorno, Benjamin).
Publications
Unarten. Kleist und das Gesetz der Gattung, (dir. avec M. Preuß et S. Schönbeck), Bielefeld 2019.
Paul Valéry : Für eine Epistemologie der Potentialität, (dir. avec P. Orozco), Heidelberg 2017.
"Schönes Denken. Baumgarten im Spannungsfeld zwischen Ästhetik, Logik und Ethik", in Zeitschrift für Ästhetik und Kunstwissenschaft, n°15, (dir. avec D. Mirbach), Hamburg 2016.
Gegen/Stand der Kritik, (dir. avec P. Orozco et S. Witt), Zürich 2015.
Kulturwissenschaften in Europa – eine grenzüberschreitende Disziplin ?, (dir. avec G. Raulet), Münster 2010.

Wolfgang ASHOLT : Chroniques de Révolutions ? La place des Révolutions dans les Chroniques
Les "Révolutions en France" (titre d'une émission de Kluge) et la Révolution d'Octobre ont une place remarquable dans les cinq volumes des Chroniques de sentiments (P.O.L., tome 1 : 2016; tome 2 : 2018). Sans faire de Kluge un "grand conteur" de Révolutions, cette intervention veut analyser la conception de la Révolution que Kluge développe dans les Chroniques, la fonction historique qu'il assigne aux Révolutions, la relation entre "les véritables occupants des vies humaines" que sont les sentiments (Avant-propos, vol. I), les ruptures et transformations révolutionnaires et la manière de "conter" les Révolutions. Les questions qui se posent sont les suivantes : quelle est la relation entre les précisions des récits de scènes révolutionnaires et la poétique révolutionnaire qui rend possible le récit poétique ? Est-ce qu'il y a différents modèles de révolutions chez Kluge (théoriques, historiques, politiques, vie quotidienne, etc.) ou développe-t-il un modèle-type de la Révolution ? Est-ce que la Révolution est une Histoire de base (vol. I) ? Dans quelle mesure les Révolutions sont devenues historiques, pour généraliser la formule de François Furet ("La Révolution est terminée") d'il y a quarante ans, ou est-ce que pour Kluge, encore aujourd'hui, face à l'Inquiétance du temps (vol. II), "le corps, les sens et l'esprit [réclament] urgemment l'Homme nouveau" (Avant-propos, vol. II) ?

Wolfgang Asholt est professeur émérite de littératures romanes (Osnabrück jusqu'à 2011), professeur honoraire à l'Institut de romanistique à la HU de Berlin (depuis 2013), membre du Conseil d'administration de Cerisy, où il a co-dirigé notamment les colloques Kafka (Cahier de l'Herne, 2014) et Europe en mouvement - 1. À la croisée des cultures, 2. Nouveaux regards (Hermann Éditeurs, 2018 et 2019).

Christa BLÜMLINGER : Scènes et voix de l'aveu
L'aveu chez Kluge peut être compris à la fois comme transgression et franchissement de la frontière qui sépare la "Lebenswelt" (le monde vécu) du "système" (correspondant à l'économie, la politique, ou encore l'appareil juridique, selon J. Habermas), mais aussi comme advenir public de ce qui était invisible (au sens foucaldien). On essayera de cerner cette relation à autrui qui questionne incessamment les conceptions traditionnelles de la vérité et du mensonge, mais aussi de la catégorie du consentement. Il s'agira d'analyser ces questions à partir des voix et des "points d'écoute" (Michel Chion) dans certaines scènes juridiques d'Alexander Kluge. Le point de départ sera ainsi une scène centrale dans Abschied von Gestern/Antia G., 1966, reprise dans la grande exposition multimédiale de la Fondazione Prada, The Boat is Leaking. The Captain Lied (2017).

Christa Blümlinger est professeure en études de cinéma et de l'audiovisuel à l'université Paris 8. Ses publications portent sur le film d'essai, les avant-gardes, l'art contemporain et l'esthétique du cinéma.
Publications
Cinéma de seconde main. Esthétique du remploi dans l'art du film et des nouveaux médias, Klincksieck, 2013.
Geste filmé, gestes filmiques, co-dirigé avec Mathias Lavin, Mimesis, 2018.

Jean-Pierre DUBOST : Dialectique, déconstruction, désorientation : pratique esthétique et philosophie du sentiment chez Alexander Kluge
Une œuvre si diverse que celle d'Alexander Kluge — à la fois littéraire et cinématographique, partagée entre le récit et l'essai, le théorique et l'imaginaire — met par principe celui qui l'aborde au défi de la définir et de la positionner. Dans cette vaste partition de thèmes, de formes et de genres tout s'agence, se chevauche et se répond. Il serait vain de se demander si l'indéniable jouissance d'expérimentation qui lui donne son rythme et sa force répond à un projet d'ensemble ou à une suite de réajustements et de réorientations, car il y a autant de cohésion que de variabilité dans un projet aussi singulier, aussi risqué et aussi "entêté" (eigensinnig). Je voudrais tenter de montrer que si ce qui guide la pensée et la pratique de Kluge doit beaucoup à la théorie critique et à la pensée d'Adorno auxquelles il reste profondément fidèle, il y a chez lui aussi une philosophie du sentiment, toujours présente et nommée, mais jamais théorisée comme système ou sous la forme de propositions conceptuelles. C'est en artiste que Kluge la pense. S'il y a chez Adorno un lien indissociable entre dialectique et déconstruction, la formule nietzschéenne qu'il met au fronton d'une sagesse à la mesure de la catastrophe à la fin de sa Dialectique négative — "Nur Narr, nur Dichter" (rien que fou, rien que poète) — vaut pleinement pour Kluge. C'est parce que cette œuvre est volontairement dés-orientante qu’elle est en mesure de proposer pour le XXIe siècle une dialectique de l'orientation désorientée à la mesure de ce monde radicalement sans visage où le retour de l'abstraction identitaire promet bruyamment de combler toutes les "lacunes que le diable laisse dans le monde".

Jean-Pierre Dubost est professeur émérite de Littérature Comparée à l'université Clermont Auvergne.
Publications
"Alexander Kluge : Démonter et remonter le textimage de l'histoire", in Entre textes et images : Montage, démontage, remontage, J.P. Esquenazi, O. Leplatre, A. Barre (éds.), 2016.
Eine neue Ära für die Rezeption Kluges in Frankreich : Chronique des sentiments - Livre 1 - Histoire de bases, Paris, P.O.L. 2016.
En cours de publication : "DESORIENTIERTE ORIENTIERUNGEN. Topographie und Navigation bei Alexander Kluge".

Herbert HOLL : Terre transperce monde
"La Terre est puissamment belle, mais sûre elle ne l'est pas". Tel est l'hymne schubertien des quatre experts klugiens dont les cours de vie transhumains sèment le désert dans le cosmos. Mais comment leurs "sphères" peuvent-elles s'étendre au-delà de Stalingrad, terre natale perdue, par-delà le plurivers ? Dans son étrange bienveillance, cette Terre est-elle un monstre ou une "grosse bête aimante", à présent que les humains en repeuplent tout territoire — Gelände — une fois leurs poursuivants sanguinaires engloutis par la rupture des continents ? Quand l'enfer traverse l'univers, quelle "carte stellaire" d'une telle pérégrination pourrait-elle se reconstituer ? À travers ces Gelände d'Alexander Kluge, terres textuelles, iconiques, filmiques, on s'interrogera avec Kant, Leibnitz et Kluge : les "plaies et violences qui sévissent en un lieu de notre globe" sont-elles ressenties "en tous lieux", non seulement de la planète Terre avec ses gazons nervurés de blessures, mais encore de la Voie lactée "globale" ? "Erde durchragt die Welt" ?

Maître de conférences émérite à l'université de Nantes, pionnier de l'œuvre d'Alexander Kluge en France. H.D.R. en 1997 : La violence de la contexture : G.W.F. Hegel, F. Hölderlin, A. Kluge. Collabore à la revue en ligne TK-21; avec la poétesse Kza Han, participe à la traduction collective de la Chronique des sentiments (Paris, P.O.L.). Coéditeur scientifique du n°5 de l'Alexander-Kluge Jahrbuch.
Publications
La fuite du temps "Zeitentzug" chez Alexander Kluge. Récit, image, concept, Peter Lang, 1999.

Isabel HUFSCHMIDT : "L'intelligence de la plante du pied" – Alexander Kluge au Musée Folkwang
L'art de synthèse de Kluge est un art des fins et des questions ouvertes. L'affrontement continué des images, des paroles et des sons crée des interstices où la fantaisie des spectateurs et des auditeurs peut germer. L'exposition Alexander Kluge — Pluriversum au musée Folkwang (du 24 septembre 2017 au 7 janvier 2018) "raconta" les sujets principaux et méthodes de l'auteur. La série d'événements "L'ivresse de la Besogne" (du 21 septembre au 7 décembre 2017), qui l'accompagnait, illustra et approfondit le principe de la coopération. Alexander Kluge est un maître de la combinaison. Les événements historiques et cosmiques, les résultats scientifiques, les expériences personnelles, les images, les diagrammes et les collages filmiques constituent le fonds duquel sont extraits les fragments mis en constellations pour les assembler. Kluge les associe de nouveau avec les événements sociétaux et individuels; ainsi, il produit une notion relative à l'ampleur de l'existence; entre autre, celle de l'intelligence de la plante du pied — à laquelle il aime se référer souvent.

Isabel Hufschmidt est historienne de l'art et conservatrice allemande. Elle a fait des études en histoire de l'art à l'université de Cologne où elle soutient en 2009 une thèse sur "La petite sculpture de James Pradier — L'industrie d'art au XIXe siècle". Ses publications et communications portent sur la sculpture contemporaine et du XIXe siècle, ainsi que sur l'art numérique. En décembre 2016, elle a été nommée conservatrice de recherche au musée Folkwang, Essen/Allemagne. Elle est conférencière aux instituts d'histoire de l'art de l'université de Cologne et de l'université de Bochum (RUB).

Hilda INDERWILDI : Frères d'âge, "faiseurs d'images" et iconoclastes à l'ère de la mondialisation et du web 2.0. Les dialogues intermédiaux d'Alexander Kluge avec Gerhard Richter
Axée sur les iconotextes de Gerhard Richter et Alexander Kluge dans leurs livres d'artiste Dezember (Décembre, 2010) et Nachricht von ruhigen Momenten (Nouvelle de moments calmes, 2013), cette contribution prendra également en compte la matière de leurs entretiens, leurs inspirations mutuelles et leurs constellations élargies à Caspar David Friedrich ou Thomas Demand par exemple, notamment dans The Snows of Venice (Les neiges de Venise, 2018). Elle s'interrogera sur le souci de la contemporanéité dans ces œuvres singulières à l'ère du web participatif, des circulations et des échanges généralisés. Partant des articulations entre la volonté d'ancrage dans un sensible commun, une connaissance partagée, voire populaire, et l'esprit critique, entre les valeurs relatives du chaud et du froid, elle analysera les formes d'implication et d'information du lecteur/regardeur, la recomposition de ses horizons d'attente par le moyen d'un dialogue intermédial d'une grande plasticité et radicalement hostile aux hiérarchisations. "Art plébéien, art simple, art entre les hommes", ce dialogue où l'auteur Alexander Kluge reconnaît la caractéristique de la littérature de demain renoue avec une pratique et un genre humanistes.

Hilda Inderwildi est Maître de conférences à l'université Toulouse Jean Jaurès, et traductrice. Thèmes de recherche : le dialogue des arts dans l'aire germanophone (en partic. XIXe-XXIe siècles), les formes intermédiales, le théâtre contemporain, les "patrimoines nomades" (patrimoines de guerre entre les pays de langue allemande et la France). Habilitation en 2018 sur le thème "Gerhard Richter au miroir de ses coopérations avec Alexander Kluge (1966-2016)". Traduction (avec Vincent Pauval) du livre d'artiste Dezember (A. Kluge, G. Richter, Bibliothek Suhrkamp, 2010), participation à la traduction de Chronique des sentiments (livre I) aux éditions POL.

Gertrud KOCH : Alexander Kluge prend l'espace - les transformations du film à l'installation
Depuis quelques années Kluge expérimente l'espace en trois dimensions. Dans la Fondazione Prada à Venise les salles d'exposition et le bâtiment entier étaient lieux des présentations de trois artistes : Alexander Kluge, écrivain et metteur en scène, Thomas Demandt, photographe et Anna Viebrock, décoratrice théâtrale. La communication traitera de questions et dimensions nouvelles concernant les media divers, leurs effets esthétiques et les rapports des objets statiques et mouvants. La théâtralisation de l'espace muséal est stupéfiant : la production d'un cosmos, d'un monde entier qui intègre aux écrans des images mouvantes avec son et musique, et des montages dans un palimpseste spatiale.

Richard LANGSTON : Georg Simmel, Walter Benjamin and Alexander Kluge's Twenty-First Century Arcades Project
A considerable wealth of scholarship has addressed how exactly the principal custodians of Critical Theory stand on the shoulders of Simmel, how it built itself atop the pillars of Simmel's Kulturphilosophie while nevertheless censuring his neo-Kantian relativism. But what of Simmel's legacy for twenty-first century arbiters of Critical Theory ? Very recent scholarship has started to make the case, for example, that Simmel's mature work in particular is especially germane for our contemporary moment shaped by global economic crises. The following proposed talk takes Habermas at his word that "Simmel is nowadays […] both near to, and far away from us" in order to test just how far or close the Frankfurt School's self-ascribed "court poet" — Alexander Kluge — is to the progenitor of Critical Theory. Kluge once regarded Benjamin, Adorno, Bloch, and Marx as his chief rabbis, but what of Simmel, an unavoidable middleman between Marx and Bloch, Benjamin and Adorno ?

Publications
Richard Langston, Dark Matter, In Defiance of Catastrophic Modernity : A Field Guide to Alexander Kluge and Oskar Negt, London and New York, Verso Books, 2020 (Forthcoming).
Richard Langston, Difference and Orientation : Poetics, Film, Media, Theory, by Alexander Kluge, Ed. R. Langston, Trans, E. Woelk, Ithaca, NY, Cornell University Press, Forthcoming in summer 2019.
Richard Langston, "Oskar Negt and Alexander Kluge : From the Underestimated Subject to the Political Constitution of Commonwealth", The SAGE Handbook of Frankfurt School Critical Theory, Eds. Werner Bonefeld et al., Vol. 1, London, Sage Publications, 2018, 317-34.
Richard Langston, "Specters of Ambivalence : Notes on Alexander Kluge's Ambiguous Genre", Zeitschrift für Ästhetik und Allgemeine Kunstwissenschaft, Sonderheft 16, "Ambiguity in Contemporary German Art and Literature", 2018, 137-52.
Richard Langston, "Toward an Ethics of Fantasy : The Kantian Dialogues of Oskar Negt and Alexander Kluge", Germanic Review 85.4, 2010, 271-293.

Sylvie LE MOËL : Une "mémoire émotionnelle" productive : réception et transformation du genre opératique chez Alexander Kluge
Pour Alexander Kluge, les 400 ans d'histoire de l'opéra européen constituent une "mémoire émotionnelle" précieuse, car antiréaliste : l'univers de l'opéra est une hétérotopie où les sentiments exacerbés induisent une rupture avec la perception du réel. Cette prédilection pour le genre et pour ses capacités de renouvellement formel induit une réception particulièrement féconde chez Kluge dont cette communication se propose de retrouver les traces dans sa création. Tout d'abord dans certaines histoires brèves de la "Chronique des sentiments" comme autant de fragments antiréalistes construits sur la trame de livrets d'opéras, en particulier italiens du XIXe siècle, et dans l'intégration d'extraits d’opéras dans ses films. Ensuite dans la forme combinatoire d'"opéras minute" où l'agencement de fragments de son, de texte et d'image créent une nouvelle constellation de sens inter-médiale. On se demandera en conclusion s'il s'agit de prémisses à l'"opéra imaginaire" rêvé par Kluge comme autant de constitutifs de l'utopie d'une renaissance du XXIe siècle réconciliant arts, techniques et science.

Sylvie Le Moël est professeur de littérature allemande des Lumières au classicisme et au romantisme à Sorbonne Université. Ses recherches portent sur la littérature et l'histoire culturelle des XVIIIe et XIXe siècles, sur les phénomènes de transfert dans l'espace culturel européen des débuts de la Modernité, en particulier sur l'histoire des théories et pratiques de la traduction, sur la librettologie et sur les interactions entre musique et littérature.
Publications
Sylvie Le Moël & Laure de Nervaux-Gavoty (dir.), De l'interdisciplinarité à la transdisciplinarité ? Nouveaux objets, nouveaux enjeux de la recherche en littérature et sciences humaines, Frankfurt/Main, Peter Lang, collection "philosophie et transculturalité", 2017.
Sylvie Le Moël, "Eine produktive interlinguale und intersemotiotische Grenzüberschreitung ? Louis Spohrs "grosse Oper" Jessonda", in Marco Agnetta (Hg.), Über die Sprache hinaus. Der translatorische Umgang mit semiotischen Grenzräumen, Saarbrücken, Universaar, Unuiversitätsverlag des Saarlandes, 2019 [s.p.].

Maguelone LOUBLIER : Entrelacement de lignes mélodiques et politiques dans l'œuvre cinématographique et audiovisuelle d'Alexander Kluge
Cette intervention propose de suivre l'hypothèse d'un pari esthétique klugien qui cherche à rendre sensible la formation d'un "espace public oppositionnel cinématographique" à travers la musique : les "mélodies klugiennes", instrumentales, parlées et chantées, font irruption dans l'image à la fois comme matière sensible et comme geste politique. Il s'agira d'analyser la présence, en contrepoint de l'image, de chants révolutionnaires, d'hymnes et de mélodies classiques, tout en prêtant l'oreille à l'entrelacement de ses lignes mélodiques avec la lecture à voix haute de textes philosophiques et politiques.

Après des études d'allemand et de cinéma à l'École Normale Supérieure (Paris), à la Sorbonne Université et à Paris 8, Maguelone Loublier est docteure en études cinématographiques de l'université Paris 8 et de la Goethe-Universität (Francfort-sur-le-Main). Sa thèse porte sur l'œuvre cinématographique et audiovisuelle d'Alexander Kluge : "Variations et métamorphoses. Une voix allemande : Alexander Kluge". Depuis 2017, elle enseigne l'allemand en tant qu’ATER à la Sorbonne Université.
Publication
"L'Ombre d'une corne de taureau ou le conte de L'Enfant obstiné chez Alexander Kluge", in Germanica, n°61, 2017.

Dario MARCHIORI : Formes, limites et réinventions du documentaire dans l'œuvre cinématographique d'Alexander Kluge
L'œuvre de Kluge se caractérise, entre autre chose, par l'emploi critique des matériaux documentaires, par une interrogation constante du statut du document, par le mélange et la dialectique entre fiction et documentaire. Si l'on s'accorde généralement pour considérer que la question documentaire travaille l'écriture littéraire, la réflexion théorique et la réalisation audiovisuelle de Kluge, il sera question dans cette communication d'en préciser les formes, les enjeux et les éléments critiques, en considérant notamment son œuvre cinématographique.

Markus MESSLING : La colère. Spectres d'histoire chez Kluge et Baselitz
En 2017, Georg Baselitz et Alexander Kluge publient un livre dans la collection "Bibliothek Suhrkamp" titré La colère qui change le monde. Sous l'impression des spectres droitistes revenants, ils comprennent l'histoire du monde comme bouleversement causée par une colère qui y a été accumulée. Inspiré par les gravures du maître Katsushika Hokusai, leur assemblage d'images et de textes vise pourtant à une différence : c'est par le doigt du maître qui pointe symboliquement vers l'Europe que se révèle la divergence entre le héros européen et mélancolique et le geste des antipodes japonais. Voilà un plaidoyer pour l'ironie comme étant une force plus grande que la colère.

Markus Messling est directeur adjoint du Centre Marc Bloch et professeur de littératures romanes à l'université Humboldt de Berlin. Entre 2009 et 2014, il a dirigé le groupe "Philologie et racisme au XIXe siècle" (programme d'excellence "Emmy Noether" de la DFG) rattaché à l'université de Potsdam. Il a été Visiting Fellow à l'Institut d'Études Avancées de l'université de Londres (2014), Visiting Scholar à l'université de Cambridge (2014), ainsi que professeur invité à l'EHESS Paris (2011, 2015) et à l'université de Kobe au Japon (2016).
Publications (sélection)
"Philologie et racisme. À propos de l'historicité dans les sciences des langues et des textes", in Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67/1, 2012, p. 153-182.
Les Hiéroglyphes de Champollion. Philologie et conquête du monde, trad. de l'allemand par K. Antonowicz, Grenoble, 2015, ELLUG / UGA Éditions.
"Universalisme et monotonie. Wilhelm von Humboldt, Hegel et la mondialisation", in La Sociabilité européenne des frères Humboldt, dir. par M. Espagne, Paris, 2016, Éditions Rue d’Ulm / Presses de l'ENS, p. 69-83.
(Dir. avec C. Ruhe, L. Seauve et V. de Senarclens) L'Œuvre de Mathias Énard. L'érudition du roman, avec une "coda" de Mathias Énard, 2019.

Jean-Pierre MOREL : Tchernobyl : un segment d'histoire(s) russe(s) ?
En partant d'une section, encore inédite en français, du recueil Die Lücke, die der Teufel läßt (Suhrkamp, 2003), on tentera de voir comment Alexander Kluge reconstitue la catastrophe nucléaire d'avril 1986 sous la forme (d'origine russe) du "montage littéraire", enrichie de procédés d'écriture nouveaux. De comprendre la façon dont, à travers le jeu de la "collision des temps", il inscrit l'événement dans une interprétation de la crise terminale du système soviétique. Et de suggérer que toute cette séquence est traversée par la tension de deux régimes d'écriture littéraire, l'un plus illustratif, l'autre plus productif.

Jean-Pierre Morel (1940) est professeur émérite de littérature comparée à l'université Paris-3 Sorbonne Nouvelle. Traducteur de Brecht, Heiner Müller, Alexander Kluge (notamment Profession arpenteur, Théâtrales, 2000) et autres. A participé à plusieurs colloques de Cerisy (André Malraux ; Jean Bollack) et en a co-organisé deux avec Wolfgang Asholt et Georges-Arthur Goldschmidt, Éxils en france au XXe siècle (2006) et Kafka après "son" siècle (2010).
Publications
Le Roman insupportable, Gallimard, 1983.
Heiner Müller, l'hydre et l'ascenseur, Circé, 1996.

Kai NONNENMACHER : Éducation sentimentale : Kluge et Flaubert
Parmi les références intertextuelles d'Alexander Kluge, on trouve Proust, Döblin, Joyce, Arno Schmidt — et Gustave Flaubert. Son roman Éducation sentimentale est un exemple explicitement présent dans l'œuvre de Kluge et de sa "politique des sentiments", pour n'en citer que le film Die Macht der Gefühle (1983) et les deux tomes de sa Chronique des sentiments (2000). Dans une interview, Kluge a opposé la chronique objective à une chronique de subjectivité, cette dernière serait, selon lui, "l'élément le plus durable, le plus matériel", même si, historiquement parlant, les sentiments s'avèrent être "extrêmement adaptables". Frédéric Moreau, le protagoniste du roman de Flaubert, se trouve coincé dans une "fausse réalité", sans être un "héros tragique", comme disait Auerbach dans Mimesis. Il s'agit de relier les analyses historiques des sentiments de Kluge et de Flaubert.

Muriel PIC : Lire Alexander Kluge : s'orienter dans les documents (ou l'expérience de l'enfant entêté)
Désorienter la raison, c'est chercher à lui faire prendre conscience d'elle-même, c'est lui faire la violence nécessaire pour qu'elle ne s'aliène pas au mythe du progrès et à la volonté irrationnelle de domination totale de la nature. Pour cela, Alexander Kluge, lecteur de Walter Benjamin, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, produit une œuvre avec des documents dont le montage vient constamment exiger de notre raison qu'elle trouve de nouveaux repères pour naviguer dans la vie. Les repères constitutifs de notre vision de l'histoire comme progrès sont ainsi soumis à l'exercice critique. La raison poétique et documentaire de Kluge, constamment aux aguets, ne cherche pas de refuge dans les abris portuaires de la propagande. C'est au cœur de la tempête qu'elle s'installe comme dans l'œil du cyclone. Toujours confrontée, et nous confrontant à la nécessité de survivre au conformisme et de préserver notre liberté, l'œuvre de Kluge déploie une intelligence de l'orientation qui est le principe même de la philosophie humaniste des Lumières depuis Kant. Car ce n'est qu'avec ses propres armes que la raison peut se défendre d'elle-même, trouver les moyens d'une dialectique entre la nature et l'histoire qui est la seule garante d'une liberté future.

Muriel Pic est Professeure boursier FNS à l'université de Berne. Son travail de recherche interroge la relation entre la littérature et les sciences humaines au XXe et XXIe siècles. Elle a publié plusieurs monographies et éditions critiques.
Publications
Le Désir monstre. Poétique de Pierre Jean Jouve, Le Félin, 2006.
W. G. Sebald. L'image papillon, Les Presses du Réel, 2009.
Walter Benjamin, Lettres sur la littérature, trad. avec Lukas Bärfuss, Zoé, 2014.
Les poèmes Élégies documentaires, Macula, 2016 (publiés en allemand : Wallstein Verlag, 2018).

Clemens PORNSCHLEGEL : De l'esthétique du droit chez Alexander Kluge
Alexander Kluge ne déploie, dans ses textes littéraires, aucune utopie sociale. En revanche, il fait confiance à la faculté critique du public. Dans ses textes casuistiques, il s'agit de (ré-)écrire la pratique de la juridiction en vue d'une prise de conscience des fictions du droit. C'est que la réalité se construit avec des mots, en même temps, qu'elle se dérobe. Ce n'est pas un manque, c'est une chance : on pourra toujours la dire autrement. Alexander Kluge, comme Kleist ou Kafka, fait partie des auteurs qui font apparaître la qualité poétique du droit (dans le sens du mot grec : poein). C'est la force poétique du droit qui s'oppose à sa violence sociale.

Ulrike SPRENGER : Stéréoscopie historique : Alexander Kluge et Marcel Proust
Le "roman d'un siècle" de Marcel Proust représente un point d'appui implicite pour Alexander Kluge dans la recherche de ses propres techniques narratives. Ce point d'appui se trouve marqué symboliquement par une "histoire d'origine" rapportée par le même Alexander Kluge, selon laquelle son maître Adorno l'aurait renvoyé au cinéma en jugeant que la littérature n'offrait plus rien à trouver après Proust. Les traits communs entre les univers narratifs de Proust et de Kluge se trouvent moins dans le sujet de la Mémoire que plutôt au niveau d'une relation rupturée entre le "Moi" et l'Histoire : Les deux auteurs s'intéressent au même titre à la "Simultanéité du non-simultané" dans l'environnement des deux Grandes Guerres européennes, qui devient visible notamment dans la juxtaposition de différents "Cours de vie", dans les mouvements sociaux imprévisibles des particuliers, qui eux seuls permettent d'observer une situation historique. Au cours de cette analyse précise d'une société en train de se devenir obsolète à elle-même, les deux auteurs nous refusent — chacun de manière différente — une perspective stable qu'ils remplacent par un rhizome thématique. Les magazines télévisés révèlent ce qui intrigue l'auteur ainsi que l'historien Alexander Kluge dans l'œuvre de Proust, en commençant par les personnages "flottants" dans la hiérarchie sociale (le Baron de Charlus) et en terminant par les métaphores optiques.

Ulrike Sprenger est Professeur de littératures romanes et littératures générales à l'université de Constance. Ses sujets de recherche prioritaires portent sur la narration au XIXe et XXe siècle en France (Proust ABC, 1996) et la culture religieuse de l'Espagne baroque (Stehen und Gehen, 2013). À partir de 1993, elle a régulièrement participé aux magazines télévisés d'Alexander Kluge dans le rôle d'interprète et d'interlocutrice sur des sujets littéraires et culturels.
Publications
"Et nous entonnerons tous ensemble les jolis chants nouveaux. De la performance du traducteur-interprète dans les entretiens d'Alexander Kluge", in Éric Lysøe, Vincent Pauval (Hgg.), Alexander Kluge et la France – Pour une levée en masse de la narration (sous presse).
"Pikareskes Geschmackserlebnis und europäisches Unterscheidungsvermögen : Ernst Opel an der Ostfront", in Alexander Kluge-Jahrbuch 5 (2018) (sous presse).

Joseph VOGL
Le genre de l'anecdote se situe au centre des productions artistiques de Kluge.
Il s'y agit du mode opératoire d'une forme narrative brève qui, avec des tournants surprenants, des hasards, des incidences ou des détails tout à coup percutants, provoque des questions à propos de la cohérence et du déroulement du procès historique.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


LA REVUE CRITIQUE : PASSIONS, PASSAGES


DU VENDREDI 14 JUIN (19 H) AU VENDREDI 21 JUIN (14 H) 2019



DIRECTION :

François BORDES, Sylvie PATRON, Philippe ROGER


COMITÉ SCIENTIFIQUE :

Per BUVIK, Patrice CANIVEZ, Éric MARTY, Claire PAULHAN, Thomas PIEL


ARGUMENT :

C'est l'une des grandes revues de la seconde moitié du XXe et du début du XXIe siècles. Ce fut aussi pendant longtemps la plus discrète. En juin 1946 paraît le premier numéro de Critique, revue générale des publications françaises et étrangères. Après des débuts difficiles, marqués par deux changements d'éditeurs et une interruption d'un an, elle trouve son équilibre aux Éditions de Minuit. Dirigée par Georges Bataille, assisté pendant quelques années du philosophe Éric Weil, puis par Jean Piel, le beau-frère de Bataille, et à partir de 1996 par Philippe Roger, Critique se propose de recenser les ouvrages les plus importants parus en France et à l'étranger, dans tous les domaines de la connaissance. Ce faisant, elle permet, dans des proportions encore modestes au vu des évolutions ultérieures, la diffusion de la pensée allemande et anglo-saxonne de l'après-guerre, et accompagne les premiers développements des sciences humaines en France. Elle contribue ensuite à l'émergence du "nouveau roman" et de la "nouvelle critique". Elle encourage le projet intellectuel d'auteurs comme Roland Barthes, Michel Deguy, Michel Foucault, Jacques Derrida, Michel Serres, et connaît son heure de gloire avec l'avènement du structuralisme. Année après année, elle réunit les éléments d'une "encyclopédie de l'esprit moderne" (Georges Bataille). Selon les mots de Philippe Roger, son directeur actuel, "[é]chappant tout à la fois à l'urgence inhérente au journalisme culturel et à l'inévitable spécialisation des revues savantes, Critique est un instrument d'information et un espace de réflexion plus indispensables que jamais".

Cette rencontre s'inscrit dans la lignée des colloques de Cerisy consacrés à des revues (Tel Quel, Change), mais y ajoute une dimension historique. Elle propose une réflexion partagée autour de Philippe Roger, des membres du conseil de rédaction actuel, des figures de Georges Bataille et de Jean Piel, ainsi que de la revue Critique en tant qu'expression de la passion des livres et des idées. Elle réunira des chercheurs de différentes spécialités et de toutes les générations ainsi que des témoins des différentes époques de Critique. Au-delà des spécialistes, les lecteurs de Critique et toutes les personnes intéressées seront invités à élargir les débats qui suivront les communications, les tables rondes ou les témoignages d'intellectuels et d'écrivains.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Vendredi 14 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Samedi 15 juin
LA REVUE DE GEORGES BATAILLE (OU ÉPOQUE BATAILLE-WEIL)
Matin
Marina GALLETTI : D'Acéphale à Critique
Koichiro HAMANO : Georges Bataille : Critique et la révolte

Après-midi
Sylvie PATRON : Georges Bataille-Éric Weil : correspondance et antipodie
Nicola APICELLA : Kojève critique : la souveraineté de Bataille à l'épreuve du "sérieux"


Dimanche 16 juin
LA REVUE DE GEORGES BATAILLE (OU ÉPOQUE BATAILLE-WEIL)
Matin
Patrice CANIVEZ : Éric Weil et Critique. Une pratique de la philosophie
Thomas FRANCK : La philosophie allemande comme rempart critique (1946-1949)

Après-midi
Éric HOPPENOT : Maurice Blanchot, compagnon de route de Critique ?
François BORDES : Face au Sphinx. La revue Critique et la question totalitaire durant la Guerre froide


Lundi 17 juin
CRITIQUE SOUS LA DIRECTION DE JEAN PIEL (L'ÉPOQUE STRUCTURALISTE ET AU-DELÀ)
Matin
Grand entretien : Michel DEGUY : Avec Jean Piel
Antoine COMPAGNON : Critique sous Piel [texte lu par Yves HERSANT]

Après-midi
Yves HERSANT : Critique, Jean Piel et les arts [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Martin RUEFF : Jean Starobinski et la relation Critique

Soirée
SÉANCE PUBLIQUE
"HORS LES MURS" — À LA MÉDIATHÈQUE DE SAINT-LÔ
"Poésie contemporaine. Autour de Michel Deguy", lecture de poésie avec François BORDES, Michel DEGUY, Martin RUEFF et Sanda VOICA


Mardi 18 juin
CRITIQUE SOUS LA DIRECTION DE JEAN PIEL (L'ÉPOQUE STRUCTURALISTE ET AU-DELÀ)
Matin
Éric MARTY : Roland Barthes à Critique
Niilo KAUPPI : Avant-gardes : Critique, Tel Quel

Après-midi
Pedro CORDOBA : Critique à l'épreuve des structuralismes
Lawrence D. KRITZMAN : La révolution post-structuraliste : Derrida et Foucault

Soirée
Jacques BOUVERESSE : Grand entretien


Mercredi 19 juin
CRITIQUE AUJOURD'HUI
Matin
Critique vue de l'étranger, table ronde avec Wolfgang ASHOLT, Per BUVIK (Critique vue de la Scandinavie [texte lu par Sylvie PATRON]), Marina GALLETTI et Lawrence D. KRITZMAN

Après-midi
Charles COUSTILLE : Un rapport ambigu à l'université
Philippe ROGER : Michel Serres dans Critique

Soirée
En commun avec le colloque en parallèle "Alexander Kluge : un auteur "global" ? Pour une "Renaissance du XXIe siècle""


Jeudi 20 juin
Matin
DÉTENTE

Après-midi
SÉANCE PUBLIQUE
"HORS LES MURS" — À L'IMEC (abbaye d'Ardenne de Caen)
Visite de l'abbaye d'Ardenne et de l'exposition

Marielle MACÉ : Poésie pour un monde élargi

Pourquoi des revues ?, table ronde animée par François BORDES, avec Nicola APICELLA, Philippe CHANIAL, Yves HERSANT, Marielle MACÉ et Philippe ROGER

Soirée
Grand soir "Alain Corbin" à l'IMEC, avec Alain CORBIN, Philippe ROGER et François BORDES


Vendredi 21 juin
Matin
Synthèse du colloque

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Nicola APICELLA : Kojève critique : la souveraineté de Bataille à l'épreuve du "sérieux"
Depuis l'immédiat après-guerre et jusqu'à la fin de ses jours, tous les efforts de Bataille seront voués à la construction d'un système — inachevé et inachevable — du non-savoir qui aurait rivalisé, par exhaustivité, avec le système hégélien. Mieux : il l'aurait complété. En ce sens, un entretien de 1948 nous fait saisir, par le biais d'un tiers, toute la portée de cette opération : "Critique cherche les rapports qu'il peut y avoir entre l'économie politique et la littérature, entre la philosophie et la politique. À cet égard, l'article d'Alexandre Kojève — je crois que c'est le plus grand philosophe qui existe en ce moment – paru dans Critique sous le titre "Hegel, Marx et le Christianisme", est ce qui a été fait de plus important. Il marque le mieux les intentions de Critique qui veut être le carrefour de la philosophie, de la littérature, de la religion et de l'économie politique". Dans notre communication, nous chercherons à comprendre pourquoi Kojève serait le véritable moteur dialectique de cette nouvelle aventure du non-savoir, envisagé sous l'angle du "sérieux" et de l'"Histoire universelle".

Nicola Apicella est titulaire d'un doctorat en "Philosophie et Sciences Sociales" obtenu à l'EHESS avec une thèse intitulée "Georges Bataille et Alexandre Kojève : la blessure de l'Histoire". Ses recherches portent sur la dialectique du désir dans la pensée française du XXe siècle. Il est co-directeur de rédaction des Cahiers Bataille, où il a publié plusieurs articles et édité, avec Marina Galletti, un texte inédit de Bataille, "Honte" (n°4, 2019). Il a également collaboré à la revue Critique (n°810, 2014), à la revue de psychanalyse La Cause du désir, où il a publié un article inédit de Kojève, "Hegel et Freud, essai d'une confrontation interprétative" (n°92, 2016) ainsi qu'à un ouvrage collectif sur L'Expérience-limite chez Bataille-Blanchot-Klossowski (Presses universitaires de Paris Ouest, 2019).

François BORDES : Face au Sphinx. La revue Critique et la question totalitaire durant la Guerre froide
Georges Bataille est un auteur essentiel du "laboratoire parisien" de la critique antitotalitaire des années 1930, en particulier dans la revue La Critique sociale. Comment le prisme de la notion de totalitarisme a-t-il été utilisé durant la Guerre froide par la revue ? Quelle place la question totalitaire a-t-elle occupée dans Critique ? À partir d'une étude de l'ensemble de la revue et de différentes sources archivistiques, cette intervention propose de cartographier et d'analyser le rapport de la revue à cette question tout au long de la guerre froide intellectuelle en Europe, de 1946 à la chute du mur de Berlin. En quoi la revue Critique contribue-t-elle à écrire une autre histoire de la critique antitotalitaire ?

François Bordes est délégué à la recherche à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC). Docteur en histoire de l'Institut d'études politiques de Paris (CHSP), il s'intéresse à la relation entre mémoire, création et démocratie. Membre du comité de rédaction de La Revue des revues, il participe aux revues Hippocampe et Nunc.
Publications
Essai biographique sur Kostas Papaïoannou, Les Idées contre le néant, La Bibliothèque, 2015.
La Canne à pêche de Georges Orwell, Corlevour, 2018.

Per BUVIK : Critique vue de la Scandinavie
L'intervention sera basée sur ma propre expérience et sur une enquête.

Per Buvik est professeur émérite de littérature comparée à l'université de Bergen, Norvège. Actuellement membre de l'équipe préparant l'édition des romans et nouvelles de Joris-Karl Huysmans dans la Bibliothèque de la Pléiade.
Publications
Monographie sur Georges Bataille, rédigée en norvégien, Oslo, éd. Gyldendal, 1998.
L'Identité des contraires. Sur Georges Bataille et christianisme, Paris, Éditions du Sandre, 2010.

Patrice CANIVEZ : Éric Weil et Critique. Une pratique de la philosophie
Cette communication portera sur les articles publiés par Éric Weil dans Critique. Elle tentera de dégager les spécificités de ces articles, tant du point de vue des thèmes abordés que des caractéristiques rédactionnelles. J'essaierai aussi de mettre en rapport les articles rédigés pour Critique avec la conception que se fait Éric Weil de la pratique de la philosophie, conception développée dans les ouvrages majeurs (en particulier Logique de la philosophie, Philosophie politique et Philosophie morale), ainsi que dans certains essais et conférences.

Patrice Canivez est professeur de philosophie morale et politique à l'université de Lille, où il dirige l'Institut Éric Weil. Il a publié des travaux sur Éric Weil, Hannah Arendt, Paul Ricœur, Aristote, Rousseau, Hegel, et sur des problèmes de politique contemporaine : l'éducation et la démocratie, l'État-nation et le nationalisme, l'argumentation politique, la théorie de l'action et la théorie de l'histoire.
Publications
Le politique et sa logique dans l'œuvre d'Éric Weil, Paris, Kimè, 1993.
Éric Weil ou la question du sens, Paris, Ellipses, 1998.
Weil, Paris, Les Belles Lettres, 1999.
Qu'est-ce que l'action politique ?, Paris, Vrin, 2013.

Antoine COMPAGNON : Critique sous Piel
Il s'agira surtout d'évoquer mes premiers contacts avec Jean Piel en 1974, après l'envoi d'un manuscrit, puis ma collaboration à la revue, les réunions du conseil de rédaction auxquelles j'ai participé à partir de 1977, ou encore la géographie parisienne de nos déjeuners, puis les visites chez lui à Neuilly, autant d'étapes qui m'ont formé et de moments qui ont marqué une vingtaine d'années d'amitié. Ce sera aussi l'occasion de parler de la succession de Jean Piel, des discussions avec Jérôme Lindon sur l'interruption de Critique, et enfin de la décision de continuer, du passage du relais à Philippe Roger.

Antoine Compagnon est professeur au Collège de France. Il est membre du comité de rédaction de Critique.
Dernière publication
Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, 2017.

Pedro CORDOBA : Critique à l'épreuve des structuralismes
On a souvent associé Critique à "l'aventure structuraliste". Non sans de bonnes raisons. Mais si les liens tissés par la revue avec ceux qui incarnent (parfois malgré eux) le structuralisme triomphant sont indéniables et puissants, ils sont pris dans un environnement plus complexe. Il va de soi que l'apogée se situe à la charnière des années 1960-1970. Mais il ne faut négliger ni l'avant ni l'après : dès janvier 1951, Bataille consacre une étude aux Structures élémentaires de la parenté; et pour nous en tenir ici à Lévi-Strauss, c'est en 1999 que Critique lui adresse, sous forme d'hommage, un numéro spécial. Entre ces deux dates, la référence mathématique a changé: on est passé de Bourbaki à René Thom. C'est ce fil mathématique que nous entendons suivre pour "bricoler" une analyse… structurale des divers structuralismes rassemblés dans Critique. Une sorte de "mythologique aujourd'hui" qui, fidèle à la fois à Barthes et à Lévi-Strauss, refusera de séparer le bon grain de l'ivraie, les grands maîtres et les égarés, le sublime et le trivial, le programme de recherches et les ravages de la mode. D'où la marque du pluriel.

Ancien élève de l'ENS et agrégé d'espagnol, Pedro Cordoba est titulaire d'un doctorat sur les fêtes et légendes andalouses. Spécialiste d'ethnohistoire, il a été membre de la Casa de Vélasquez, attaché de recherches au CNRS et chargé de conférences à l'EHESS. Il a enseigné dans différentes universités françaises et étrangères. Il a publié La corrida (Le Cavalier bleu, 2008) et coordonné les numéros de Critique intitulés Dieu (2006, avec A. de Libéra) et Éthique et esthétique de la corrida (2007, avec F. Wolff).

Charles COUSTILLE : Un rapport ambigu à l'université
En ses commencements, Critique n'était pas directement liée à l'université. Georges Bataille n'était pas universitaire, pas plus que Jean Piel, qui ne se cachait pas de préférer les "épiciers" aux professeurs. Dans sa version contemporaine, si la revue espère toujours "échapper à l'inévitable spécialisation des revues savantes", son comité de rédaction est exclusivement composé d'enseignants-chercheurs. Alors, qui a changé : l'université ou Critique ?

Charles Coustille est enseignant dans le secondaire et à NYU Paris.
Publication
Antithèses. Mallarmé, Péguy, Paulhan, Céline, Barthes, Gallimard, coll. "Bibliothèque des idées", 2018.

Thomas FRANCK : La philosophie allemande comme rempart critique (1946-1949)
Nous étudierons la manière dont se constitue, dès les premiers numéros de Critique, une théorie critique se positionnant par rapport à l'héritage de la philosophie allemande. Ce parti pris se justifie par le projet d'une mise en lumière des stratégies intellectuelles et discursives visant à renouer, après la Seconde Guerre mondiale, avec une philosophie politique allemande susceptible de fournir des outils théoriques à l'analyse des conflits nationaux et internationaux. Il apparaît en effet que plusieurs animateurs fondamentaux de la revue considèrent ce rapport comme l'un des enjeux majeurs pour le champ intellectuel français d'après-guerre. Le recours (souvent ambivalent) à des philosophes tels que Kant, Hegel, Feuerbach, Marx, Engels, Bloch, Lukács et Heidegger, à la musique de Schönberg, Berg, Wagner et Beethoven et aux interprétations de Eisler, Adorno et Schönberg lui-même ou encore les analyses des politiques et des idéologies allemandes de guerre et d'après-guerre constituent en effet une part non négligeable des articles parus dans les premiers numéros de Critique. Par souci méthodologique, nous restreindrons notre étude aux années 1946 à 1949, cette date correspondant à l'émergence de nouvelles problématiques liées à l'avenir des deux Allemagne dans la continuité de la Grundgesetz für die Bundesrepublik Deutschland signée en mai 1949.

Thomas Franck est doctorant en philosophie politique et en rhétorique à l'université de Liège et prépare une thèse de doctorat sur la réception de Theodor Adorno dans les revues françaises, et plus précisément dans Arguments et Communications.
Publications
Lecture philosophique du discours romanesque, Lambert-Lucas, 2017.
À codirigé le 12e numéro des Cahiers du GRM intitulé "Matérialités et actualité de la forme revue".

Marina GALLETTI : D'Acéphale à Critique
En 1948, interviewé à propos du prix de la "meilleure revue de l'année" attribué à Critique, Bataille en fait remonter l'origine à l'idée qu’il avait eue, travaillant au service des périodiques de la Bibliothèque nationale, "d'une revue représentant l'essentiel de la pensée humaine prise dans les meilleurs livres". Sa rupture avec son activité d'avant-guerre n'en est que renforcée, et surtout celle avec la société secrète Acéphale dont la revue homonyme avait été conçue comme lieu de prédication de la religion "antichrétienne" et "nietzschéenne" de cette même société. Mais la page d'Acéphale est-elle vraiment tournée ? Non seulement parmi les collaborateurs de Critique, on peut repérer des membres de la société secrète, mais dans Critique et un certain nombre de revues immédiatement précédentes ou contemporaines de la naissance de celle-ci, Bataille prolonge ses thématiques d'avant-guerre. En 1946, c'est l'expérience même de la société secrète qu'il fait resurgir par le biais d'un dessin de Masson paru dans Acéphale… Par une analyse portant simultanément sur Critique et sur ces revues il s'agira de réouvrir la question d'Acéphale pour en tester les enjeux dans le parcours intellectuel de Bataille dans l'après-guerre.

Professeure émérite de littérature française à l'université Roma Tre, Marina Galletti a collaboré à l'édition de la Pléiade des Romans et récits de Georges Bataille (Gallimard, 2004, rééd. 2014), dont elle a reconstruit le parcours communautaire dans La comunità impossibile di Georges Bataille (Kaplan 2008) et dans Georges Bataille, L'Apprenti Sorcier (La Différence, 1999) réédité partiellement au Japon (Shobo, 2006), en Angleterre et aux USA (Atlas Press, 2017).

Koichiro HAMANO : Georges Bataille : Critique et la révolte
Il est, à première vue, paradoxal de parler de la révolte au sujet de Critique. Placée "en dehors de la bagarre" par son fondateur et bornée au recensement de la production intellectuelle contemporaine, la revue n'a en effet rien de ce que d'ordinaire le mot de révolte évoque de passionnel ou d'oppositionnel. Néanmoins, se vouloir apolitique à un moment fort politique comme l'immédiat après-guerre, ce fut déjà, comme le dit Philippe Roger, se mettre délibérément dans une position réfractaire. Certains articles de Bataille, examinant de près ou de loin la question de la révolte, ne viennent-ils pas par ailleurs faire de la résistance à la politique la seule contestation nécessaire au "temps de la révolte", justifiant ainsi, implicitement, le parti pris de la revue Critique ? Notre intervention se propose de repenser le "négativisme politique" de la revue Critique dans son rapport à la notion de révolte telle qu'elle s'élabore dans les textes de Bataille.

Titulaire d'un doctorat de lettres modernes, Koichiro Hamano est professeur de langue et littérature françaises à l'université Aoyama-Gakuin (Tokyo).
Publication
Georges Bataille : la perte, le don et l'écriture, Dijon, 2004.

Yves HERSANT : Critique, Jean Piel et les arts
Grand amateur d'art, en particulier d'art contemporain, Jean Piel a engagé Critique (et s'est personnellement engagé) non seulement dans la défense d'artistes qui lui tenaient à cœur, mais aussi dans une étude attentive et originale des rapports entre art et commerce. Ce travail mérite réexamen.

Directeur d'études à l'EHESS, Yves Hersant a consacré son enseignement et ses recherches à l'Humanisme et à la Renaissance. Il est également directeur de collection aux Belles Lettres, membre du comité de rédaction de Critique et traducteur; il a été un commissaire de l'exposition "La Renaissance et le rêve" (Paris, Musée du Luxembourg).
Publications
Édition commentée de Huysmans, Là-Bas, Paris, Gallimard, 1985.
Italies : les voyageurs français aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Robert Laffont, 1988.
Europes. Anthologie critique et commentée, en collaboration avec Fabienne Durand-Bogaert, Paris, Robert Laffont, 2000.
La Métaphore baroque. D'Aristote à Tesauro, Paris, Le Seuil, 2001.
Mélancolies. De l'Antiquité au XXe siècle, Paris, Laffont, 2005.

Éric HOPPENOT : Maurice Blanchot, compagnon de route de Critique ?
Maurice Blanchot publie la quasi-totalité de son œuvre critique (y compris certains fragments fictionnels) dans des revues, l'essai n'étant qu'une écriture seconde. La récollection de textes semble offrir au lecteur l'apparence d'une unité signifiante sans pour autant effacer intégralement la fragmentation initiale.
Écrire dans une revue correspond toujours chez Blanchot — en dehors de son accord tacite à la ligne éditoriale —, à un mouvement amical et généreux. Si Blanchot participe à Critique, et rejoint son comité, c'est essentiellement par amitié pour Georges Bataille. Sa coopération ponctuelle confirme cette hypothèse : Blanchot se joint à Critique pour lancer la revue et lui donner une assise intellectuelle, c'est pourquoi il accepte sans doute sans réserve d'être membre du Comité de Critique, son nom y figurera jusqu'à sa mort.
Entre le numéro 3-4 de Critique (août-septembre 1946) et le numéro 25 (juin 1948) il publie neuf articles. Il n'éditera ensuite que neuf autres textes, dont un consacré à Bataille "Le jeu de la pensée" (n°195-196, août-septembre 1963) et un ultime bref hommage, au titre prémonitoire, dédié à Beckett "O tout finir" (n°519-520, août-septembre 1990), fragment qui ouvre le numéro d'hommages à l'écrivain irlandais.
Notre communication se donnera un double objectif, d'une part, questionner cette petite vingtaine d'articles afin de déceler s'ils sont donnés à Critique pour des raisons circonstancielles ou s'ils correspondent à une dimension particulière de la pensée de Blanchot. D'autre part, on s'interrogera sur des liens plus invisibles que Blanchot a pu tisser avec tel numéro de la revue ou avec tel ou tel auteur ou article auquel il a pu s'attacher particulièrement.

Éric Hoppenot est docteur qualifié en Littérature française et professeur agrégé, il enseigne à l'ESPE de Paris (Université Paris Sorbonne). Il est membre du laboratoire CERILAC (Université Denis Diderot) et chercheur associé au GRES (Université autonome de Barcelone). Il est membre du comité de rédaction de la revue Mémoires en jeu. Il codirige deux collections consacrées à Maurice Blanchot : "Résonances de Maurice Blanchot" (Presses universitaires de Paris X) et "Archives Blanchot" (Éditions Kimé). Il est membre du comité de rédaction de la revue Mémoires en jeu et du comité scientifique de la collection italienne "Macula". Ses recherches portent sur l'œuvre de Maurice Blanchot mais également sur la littérature contemporaine et notamment certaines thématiques : les littératures génocidaires, les rapports entre Bible et littérature, la théorie littéraire (écriture fragmentaire, théorie de la lecture, fictions contemporaines). Il a publié plusieurs articles et dirigé des ouvrages sur Levinas. Il enseigne également le cinéma.

Niilo KAUPPI : Avant-gardes : Critique, Tel Quel
Cette communication se propose d'examiner les rapports de coopération et de compétition entre Critique et Tel Quel dans les années 1960. Au début des années 60, un rapport de filiation se développe entre Georges Bataille et Philippe Sollers. Tel Quel se transforme rapidement d'une revue purement littéraire soutenue entres autres par Michel Foucault en plateforme de toutes les avant-gardes. La radicalisation politique qui en suit crée de nouvelles tensions avec Critique.

Niilo Kauppi est professeur à l'Académie de Finlande et directeur de recherche au CNRS.
Publication
Tel Quel : la constitution sociale d'une avant-garde, 1990, Kelsinki, Societas Scientiarum Fennica (Commentationes Scientiarum Socialium, n°43).

Lawrence D. KRITZMAN : La révolution post-structuraliste : Derrida et Foucault
Cette communication traite des innovations intellectuelles de Jacques Derrida et Michel Foucault dans l'histoire de la pensée française au début des années 1960 dans Critique. Chez Foucault, on examinera des concepts tels que le nom du père, la pensée du dehors et l'idée de transgression. Derrida lance la pratique de la déconstruction dans des essais consacrés à la dissémination et à la force et la signification.

Lawrence D. Kritzman est Pat and John Rosenwald Research Professor of French and Comparative Literature et Director of the Institute of French Cultural Studies. Il a beaucoup écrit sur la Renaissance en France et l'histoire de la pensée française au XXe siècle.

Marielle MACÉ : Poésie pour un monde élargi
La pensée contemporaine, en écho à la crise écologique, a considérablement élargi ses objets d'interrogation : elle invite à reconnaître le statut de "sujets" non pas seulement aux hommes, mais à toutes sortes d'existants, en leur reconnaissant une intériorité, une capacité à agir, parfois même une personnalité juridique… "Être fleuve", "être pierre", "être forêt", fantôme, machine, chimère, oiseau… : autant de modes d'être désormais rassemblés sur une même scène ontologique ou politique, puisque c'est avec chacune de ces formes de vie que nous savons désormais que nous avons à nous lier.
Or la poésie a son mot à dire (et plus qu'un mot) dans cet élargissement, elle qui est, selon le mot de Jean-Christophe Bailly, l'élargissement même. Car ces choses de la nature, qui réclament aujourd'hui si fort qu'on les traite autrement, ce sont les très anciennes choses lyriques. Mieux que quiconque, les poètes savent leur prêter l'oreille (prêter l'oreille à leur plainte, à leur silence, à leur chant, et pourquoi pas à leurs idées, aux nôtres opposées), et nous y aident.

Marielle Macé enseigne la littérature à l'EHESS, où elle est directrice d'études. Elle fait partie des animateurs de la revue Critique. Son travail a porté successivement sur le genre de l'essai, sur la mémoire littéraire, et sur un renouveau de la pensée du style, élargie du domaine de l'art à la qualification de la vie, dans la grande variété de ses modalités.
Publications
Le Temps de l'essai, Belin, 2006.
Façons de lire, manières d'être, Gallimard, 2011.
Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard, 2016.
"Nous", Critique, n°841-842, 2017.
Sidérer, considérer. Migrants en France, Verdier, 2017.
Les Noues, Verdier, à paraître.

Éric MARTY : Roland Barthes à Critique
Les relations entre Roland Barthes et la revue Critique, ce sont d'abord les articles qu'il y publie, ce sont les lettres qu'il envoie à Jean Piel, ce sont enfin les souvenirs de ce dernier. La dimension encyclopédique à laquelle la revue aspire ne pouvait que séduire Roland Barthes même si elle a pu impliquer une certaine neutralité politique, idéologique tout à l'inverse du Théâtre populaire de Robert Voisin, des Lettres nouvelles dirigée par Maurice Nadeau ou encore de la revue Arguments à laquelle Barthes participe avec Edgar Morin ou Kostas Axelos, qui ont été davantage des espaces d'engagement et d'amitié. C'est cette spécificité de la revue Critique et l'usage qu'en a fait Roland Barthes qui seront au centre de notre propos.

Éric Marty est écrivain et universitaire, il enseigne la littérature contemporaine à l'université Paris-Diderot, il est l'auteur de nombreux essais et romans. Il est l'éditeur des œuvres de Roland Barthes.

Sylvie PATRON : Georges Bataille-Éric Weil : correspondance et antipodie
"Sans Blanchot, pas plus que sans Éric Weil, je n'aurais pu réaliser ma revue", déclare Georges Bataille dans un entretien au Figaro littéraire en 1948. Cette communication reviendra sur la correspondance échangée par Georges Bataille et le philosophe Éric Weil ou du moins sur ce qui, de cette correspondance, a pu être retrouvé : quarante-neuf lettres de Weil à Bataille, seize lettres ou copies de lettres de Bataille à Weil, couvrant environ une période de cinq ans et demi. Bien que lacunaire et tronquée, cette correspondance se révèle très intéressante. À travers certaines lettres de Weil, on devine la teneur de celles de Bataille. L'ensemble constitue un témoignage crucial sur les premières années de Critique. On s'intéressera à la fabrique de la revue, aux affaires internes et externes, aux difficultés financières, aux tractations éditoriales, aux problèmes liés à sa direction. On essaiera de déterminer ce qui se joue dans cet échange entre deux hommes que tout oppose, comme le souligne la métaphore des antipodes, utilisée par Weil bien des années plus tard, à la mort de Bataille.

Sylvie Patron est maître de conférences habilitée à diriger des recherches en langue et littérature françaises à l'université Paris Diderot. Ses recherches actuelles concernent la théorie du récit.
Publications
Critique (1946-1996). Une encyclopédie de l'esprit moderne, IMEC, 1999.
À en-tête de Critique. Correspondance [entre Georges Bataille et Éric Weil] (1946-1951), Nouvelles éditions Lignes / IMEC, 2014.

Martin RUEFF
Poète, traducteur et philosophe, Martin Rueff est professeur ordinaire à l'université de Genève. Auteur de plusieurs essais et livres de poésie, il est spécialiste de Rousseau et de l'anthropologie morale des classiques. Il a contribué à l'édition des œuvres de Claude Lévi-Strauss et de Michel Foucault dans la "Bibliothèque de la Pléiade". En 2016, il a publié un recueil des textes de Jean Starobinski sous le titre La beauté du monde, Paris, Gallimard, Quarto. Il est co-rédacteur en chef de la revue Po&sie.


BIBLIOGRAPHIE :

Georges Bataille, Éric Weil, À en-tête de Critique. Correspondance, 1946-1951, édition établie, présentée et annotée par Sylvie Patron, Fécamp et Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, Nouvelles éditions Lignes et IMEC, coll. "Archives de la pensée critique", 2014.
• Sylvie Patron, Critique (1946-1996). Une encyclopédie de l'esprit moderne, Paris, Éditions de l'IMEC, coll. "L'Édition contemporaine", 1999.
• Jean Piel, La Rencontre et la différence, Paris, Fayard, 1982.
• Pierre Prévost, Pierre Prévost rencontre Georges Bataille, Paris, Jean-Michel Place, 1987.

Programme 2019 : un des colloques

Programme complet


LES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

EN RECHERCHE TECHNOLOGIQUE


DU MERCREDI 5 JUIN (19 H) AU MERCREDI 12 JUIN (14 H) 2019



DIRECTION :

Charles LENAY, Pascal SALEMBIER, Loic SAUVÉE, Mathieu TRICLOT


ARGUMENT :

L'idée d'une recherche technologique en sciences humaines et sociales peut apparaître comme un paradoxe, tant elle prend à rebours les partages institués entre comprendre et faire, sciences humaines et sciences pour l'ingénieur, savoirs fondamentaux et applications... Alors que le faire technique devrait être une question centrale pour les sciences humaines, la rencontre prend souvent la forme décevante d'une opposition ou d'une instrumentalisation. Opposition, lorsque les techniques sont considérées comme de simples moyens, par différence avec la culture, seule source de sens. Instrumentalisation, lorsque les sciences humaines sont convoquées comme vecteur d'acceptabilité. Mais, à front renversé, ce sont aussi les sciences humaines qui s'emparent des techniques comme des instruments supposés neutres quant à leur propre questionnement.

Le mot d'ordre d'une recherche technologique a réémergé récemment au sein des universités de technologie. De cette "expérimentation" résulte aujourd'hui une diversité de pratiques : elle peut désigner l'ambition d'une techno-logie, prenant les techniques comme terrain d'études, mais elle peut aussi conduire, à rebours, à des formes d'instrumentation technique originales des disciplines des sciences humaines et sociales sur le mode d'un "faire pour comprendre", ou encore s'inscrire dans des démarches de co-conception embarquées sur des projets technologiques. Le groupement d'intérêt scientifique "Unité des Technologies et des Sciences de l'Homme", regroupant les chercheurs des universités de technologie et de l'école d'agronomie UniLaSalle, a nourri la réflexivité sur ces pratiques. L'enjeu de ce colloque consiste à confronter les travaux, menés sur des terrains particuliers — agronomie, design, soin, humanités du numérique, transport —, avec d'autres modes d'intervention des sciences humaines dans les processus d'innovation, de façon à relever le défi du caractère constituant des techniques pour nos sociétés, nos savoirs, nos formes d'expérience.


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 5 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Jeudi 6 juin
CONCEPTION
Matin
Charles LENAY : Introduction : Enjeux d'une recherche technologique en SHS

Conception et design, table ronde organisée par Charles LENAY, Pascal SALEMBIER, Matthieu TIXIER & Mathieu TRICLOT, avec :
Nicolas NOVA : Ethnographie du présent, ethnographie des possibles
Emeline EUDES & Véronique MAIRE : La Chaire IDIS, un outil de co-transformation
Anne GUÉNAND : Le design en Université de Technologie
Jacques THEUREAU : La construction d'un programme de recherche technologique en relation organique avec des recherches en sciences humaines et sociales

Après-midi
Véhicule autonome, atelier organisé par Nathalie KROICHVILI, Charles LENAY & Pascal SALEMBIER, animé par Florence BAZZARO, Marjorie CHARRIER & Denis CHOULIER (UTBM)

Soirée
Bernard STIEGLER & Maël MONTÉVIL : La recherche technologique à l'IRI : méthode pour une clinique contributive, avec une intervention vidéo de Gerald MOORE


Vendredi 7 juin
Matin
CONCEPTION
Technologie du Care, table ronde organisée par Xavier GUCHET & Matthieu TIXIER, avec :
Gaël GUILLOUX : La recherche au Care Design Lab
Jean-Philippe PIERRON : Éthique du soin
Benoît SIJOBERT

Après-midi
TECHNO-LOGIES
Faire l'histoire de la technologie / faire de la technologie en histoire : quelle place pour les concepts technologiques en histoire des techniques ?, table ronde organisée par Timothée DELDICQUE & Sacha LOEVE, avec :
Liliane HILAIRE-PÉREZ : Le cultural turn de l'histoire des techniques
Delphine SPICQ : L'Histoire des techniques en Chine dans l'histoire des techniques
Catherine VERNA : L'histoire des techniques médiévales au miroir de la technologie
Pascal BRIOIST : Réseaux et pratiques techniques à la Renaissance

Soirée
Gaëlle GARIBALDI : Expérimenter le design minimaliste avec Tactos


Samedi 8 juin
TECHNO-LOGIES
Matin
Promesses technologiques, table ronde organisée par Guillaume CARNINO, avec :
Cecilia CALHEIROS : IA et corps augmentés : registres d'anticipation chez les transhumanistes
Arnaud SAINT-MARTIN : Le New Space
Aurore STEPHANT : Les promesses de l'extraction minière du futur

Après-midi
Constitutivité sociale, organisée par Guillaume CARNINO, avec Andrew FEENBERG : Technoscience et déréification de la Nature [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]


Dimanche 9 juin
Matin
TECHNO-LOGIES
Qu'est-ce qu'un milieu technique ?, atelier animé par Victor PETIT

Après-midi
AGROTECHNIES
Agrotechniques, table ronde organisée par Michel DUBOIS (La problématique de la domestication dans le contexte des enjeux agricoles contemporains) & Loïc SAUVÉE (L'agriculteur et l'innovation agrotechnique : enjeux contemporains), avec :
José HALLOY : Contraintes de l'anthropocène : des technologies zombies aux technologies vivantes
Georges GUILLE-ESCURET : Les paroles s'envolent et les techniques restent : une source d'instabilité des sciences sociales dans l'interdisciplinarité
Rémi LAURENT : La transformation digitale de l'agriculture comme mutation de l'activité humaine
Séverine LAGNEAUX : Penser l'inter-relation humain - animal - machine

Soirée
Documenter la recherche en train de se faire, animée par Sébastien AUGIER


Lundi 10 juin
AGROTECHNIES
Matin
Constitutivité cognition, organisée par Pierre STEINER, avec Lambros MALAFOURIS : How things shape the mind ?

Après-midi
"HORS LES MURS"
Visite de la ferme expérimentale de La Blanche Maison, animée par Michel DUBOIS et Loïc SAUVÉE

Soirée
Projection-Débat du film Bienvenue les vers de terre, en présence du réalisateur François STUCK


Mardi 11 juin
HUMANITÉS DU NUMÉRIQUE ET PATRIMOINE
Matin
"HORS LES MURS"
Visite du site Fonderie de cloches Cornille-Havard à Villedieu-les-Poêles, animée par Marina GASNIER et Yannick LECHERBONNIER
Présentation de l'activité des fondeurs de cloches sur le long terme, par Philippe CLAIRAY, conservateur des musées de Villedieu, sur le site dit de la Cour du Foyer
Visite de l'entreprise de Fonderie, Villedieu-les-Poêles
Échanges avec Paul BERGAMO, président de Cornille-Havard

Après-midi
Humanités du numérique, table ronde organisée par Marina GASNIER, avec :
Sébastien REMY : Numérisation 3D et conception mécanique
Alexandre DURUPT : Le concept de jumeau numérique
Florent LAROCHE : Le numérique comme outil pour comprendre notre histoire : pour une nécessaire interdisciplinarité


Mercredi 12 juin
Matin
Synthèse, conclusion et perspectives

Après-midi
DÉPARTS


VIDÉO :

Court métrage issu de l'installation "le Confessionnal", réalisé par Sébastien AUGIER (UFC / IUT de Belfort-Montbéliard - Département Métiers du Multimédia & d'Internet).


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Cecilia CALHEIROS
Cecilia Calheiros est en doctorat de sociologie et d'anthropologie à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales où elle est accueillie au sein du laboratoire le Cesor. Ses recherches portent sur les façons dont les technosciences et les environnements technoscientifiques suscitent des croyances autour de la notion de dépassement de soi chez les transhumanistes.

Michel DUBOIS : La problématique de la domestication dans le contexte des enjeux agricoles contemporains
Lorsque la possibilité de créer des plantes transgéniques est apparue il y a quarante ans, les acteurs du monde professionnel des semences étaient partagés : était-ce un nouvel apport dans la continuité de la multimillénaire domestication ou était-ce une rupture ? De même actuellement, où la génomique prend le pouvoir dans l'orientation de la sélection végétale et animale, est-ce pensable comme une continuité de la domestication ou comme une rupture ? On peut penser le fait technique agricole et son évolution sous le prisme de la domestication. Si F. Sigaut a estimé que "la notion empirique de domestication confond des réalités différentes, qu'il faut démêler pour mettre fin à la confusion", notre hypothèse est que, si la production agricole conduit à la domestication, mais que celle-ci semble possible sans agriculture, c'est que la domestication est un processus plus général qu'agricole qui doit être pensé dans une interaction entre technicité humaine et vivant soumis à cette technicité. C'est le triangle vivant-technique-humain qui doit être interrogé. La domestication est un processus qui implique les trois pôles; analyser la relation technique-animal, dans un contexte humain de production, c'est décortiquer le processus de la domestication qui n'est ni une technique, ni un système technique, ni un dispositif technique, et dont la "disparation" vient du fait de l'originalité de chaque espèce et des conditions et contextes de sa domestication. Penser la domestication, c'est donc aussi revoir notre relation aux objets techniques complexes qui peu à peu deviennent biomimétiques, par concrétisation, et "demandent" à être considérés...

Michel Dubois, enseignant-chercheur HDR en épistémologie et philosophie des techniques, ingénieur agronome, docteur en biologie moléculaire végétale, est chercheur dans l'unité de recherche InTerACT à UniLaSalle et chercheur associé au LIED, Univ. Paris-Diderot. Il est membre du GIS UTSH. Ses recherches traitent des problématiques du développement durable et de la transition énergétique, de la transition sociotechnique agricole dans un contexte de développement durable et des mutations conceptuelles associées.
Publications
Dubois M. J. F., 2019, "De nouveaux agriculteurs pour une nouvelle agriculture ?", Nouvelle Revue de Psychosociologie, 28 (à venir).
Fourati-Jamoussi F., Dubois M. J. F., Agnès M., Leroux V., Sauvée L., 2019, "Sustainable development as a driver for educational innovation in engineering school : the case of UniLaSalle", European Journal of Engineering Education, pp 1-19 (à venir).
Dubois M. J. F., Fourati-Jamoussi F., Dantan J., Rizzo D., Jaber M., & Sauvée L., 2019, "The Agricultural Innovation Under Digitalization", in Business Transformations in the Era of Digitalization (Mezghani K., Aloulou W., Eds), pp 276-303, Hershey, Pennsylvania, IGI Global.
Caroux D., Dubois M. J. F., Sauvée L., 2018, Évolution agrotechnique contemporaine II. Transformation de l'agromachinisme : fonctions, puissance, information, invention, Collection "Ingénieur au XXIe siècle", Presses de l'UTBM, 248 p.
Dubois M. J. F., Vitali M.-L., Sonntag M., 2018, Création, créativité et innovation dans la formation et l'activité d'ingénieur, Collection "Ingénieur au XXIe siècle", Presses de l'UTBM, 282 p.
Traitler H., Dubois M., Heikes K., Petiard V., Zilberman D., 2017, Megatrends in Food and Agriculture : Technology, Water Use and Nutrition, London, John Wiley & sons.
Dubois M. J. F., Fourati-Jamoussi F., 2017, "Intelligence économique et développement durable : réflexion intégrative", Revue internationale d'Intelligence Économique, 9 (1), pp 77-94.
Dubois M. J. F., Sauvée L., 2016, Évolution agrotechnique contemporaine. Les transformations de la culture technique agricole, Collection "Ingénieur au XXIe siècle", Presses de l'UTBM, 236 p.
Dubois M. J. F., 2016, Vivre dans un monde sans croissance - Quelle transition énergétique ?, Paris, Desclée de Brouwer, 278 p.
Fourati-Jamoussi F., Agnès M., Dubois M. J. F., Leroux V., Rakotonandraina N., Kotbi G., & Sauvée L., 2015, "How to promote, support and experiment sustainability in higher education institutions ? The case of LaSalle Beauvais", in France. Int. J. Innovation and Sustainable Development, 9 (3-4), pp 227-245.
Dubois M. J. F., 2015, La métaphore et l'improbable, Paris, L'Harmattan, Col. "Ouverture philosophique".

Emeline EUDES & Véronique MAIRE : La Chaire IDIS, un outil de co-transformation
À la Chaire IDIS - Industrie, Design & Innovation Sociale, nous développons une esthétique du déplacement. Déplacement des compétences, des discours, déplacement des manières de fabriquer du sens, de l'objet et des histoires. Projet après projet, nous interrogeons la forme de "l'entreprise collective" (Guattari, 1989) dans le but de créer des milieux de production et de vie où s'active la co-transformation des acteurs d'un territoire. La méthodologie du design y est exploitée en tant qu'outil pour une recherche engagée vers des solutions réelles, pour les acteurs de la production locale, mais aussi pour les habitants et le milieu associatif. En passant par le projet de design et les collaborations avec différents corps professionnels (sociologues, designers, entrepreneurs, artisans, compagnons du devoir, formateurs…), nous prototypons des situations de recherche, des situations de transfert de connaissances, mais aussi des situations pédagogiques donnant elles-mêmes lieu à des prototypes d'objets. Au fil des rencontres et des projets, c'est finalement l'enjeu de la co-transformation qui s'est fait jour et que nous proposons ici d'explorer davantage.

Docteur en Esthétique, Sciences et Technologies des Arts de l'Université Paris 8, Emeline Eudes est chercheuse en esthétique environnementale. Ses travaux s'attachent à étudier les points de rencontre entre art, environnement et politique. Elle a ainsi travaillé sur les créativités habitantes en milieu urbain (post-doctorat au Ladyss-CNRS), sur l'art et l'activisme environnemental ou encore sur le rôle culturel et politique de l'artiste en milieu scolaire (chargée du post-diplôme Artiste Intervenant en Milieu Scolaire - AIMS - de l'ENSBA, Paris).
Publications
Avec Sandrine Baudry : "Urban Gardening : between Green Resistance and Ideological Instrument", in The Sage Handbook of Resistance, dir. Couprasson & Vallas, 2016.
Machines de guerre urbaines, dir. Antonioli, 2015.
Faut pas pousser, Design et végétal, ESAD de Reims, 2013.
Au-delà du Land Art, revue Marges, n°14, 2012.
Elle est actuellement responsable de la recherche à l'ESAD de Reims et accompagne la Chaire IDIS dans sa démarche de recherche en design, avec qui elle a publié, en co-direction avec Véronique Maire, La fabrique à écosystèmes. Design, territoire et innovation sociale, Loco, 2018.

Véronique Maire est designer et enseignante en design à l'ESAD de Reims. Elle a débuté sa carrière au sein du studio de création Andrée Putman où elle a développé des produits pour la maison. En 2001, elle a cofondé le studio IK Design, puis elle a créé son propre bureau de création en 2006, en privilégiant son intérêt pour les savoir-faire et l'univers de la table. Elle a, aujourd'hui, lancé sa propre marque, mamama, dédié aux objets de la table, lui permettant de toucher directement les problématiques de la production et de la distribution. Au sein de l'ESAD de Reims, elle est impliquée dans le programme de recherche fondateur sur l'autoproduction, qui s'inscrit dans l'unité de recherche "Formes de l'Innovation Sociale". Depuis 2015, elle est titulaire de la Chaire IDIS. Son rôle est d'animer, de fédérer et de médiatiser les différentes actions de la Chaire IDIS et de mener des projets de recherche avec les étudiants de Master Design objet. En 2018, elle a publié, en co-direction avec Emeline Eudes, La fabrique à écosystèmes. Design, territoire et innovation sociale (Loco).

Andrew FEENBERG : Technoscience et déréification de la Nature
Quelle est le rapport entre la science et la technologie ? Autrefois on a cru que la technologie était une science appliquée et que la science proprement dite occupait une "tour d'ivoire", isolée du monde social. Mais on comprend aujourd'hui que la science dépend de la technologie tout autant que l'inverse. De plus, après la deuxième guerre mondiale, les gouvernements s'intéressent à la science et interviennent pour orienter son développement. Plus récemment, depuis la montée de la biologie comme science dominante, les entreprises pharmaceutique et chimique jouent de plus en plus un rôle actif dans les sciences, les subordonnant aux objectifs techniques et à la production de produits commerciaux. Et, finalement, c'est le public qui commence à s'intéresser aux agissements de tous ces acteurs officiels et professionnels. Notre vie de tous les jours est impliquée dans leurs décisions. La pollution et surtout le changement climatique mobilisent l'opinion et maintenant aussi de nombreux jeunes dans la rue. La paix de la tour d'ivoire est définitivement troublée. Le mot "technoscience" résume cette nouvelle condition.

Andrew Feenberg est philosophe. Il a occupé la Canada Research Chair in Philosophy of Technology à Simon Fraser University. Il est aussi Directeur de Programme au Collège International de Philosophie.
Ses recherches portent sur la philosophie de la technologie, l'internet et L'École de Frankfort. Il a écrit de nombreux articles et livres sur la philosophie de la technologie.
Sont disponibles en français (Re)Penser la technique (La Découverte, 2004) [en ligne] ; Pour une théorie critique de la technique (Lux Éditeur, 2014) ; Philosophie de la praxis (Lux Éditeur, 2016). Son dernier livre est Technosystem : The Social Life of Reason (Harvard, 2017).
Pour plus d'information, consulter sa page web : www.sfu.ca/~andrewf.

Georges GUILLE-ESCURET : Les paroles s'envolent et les techniques restent : une source d'instabilité des sciences sociales dans l'interdisciplinarité
Les techniques représentent avec le langage et le substrat biologique l'une des trois entrées principales dans les faits humains, y compris au niveau de la société. Hélas, depuis le milieu du XIXe siècle, l'antagonisme idéologique qui hante les sciences sociales entre le réductionnisme biologique et la puissance de la faculté symbolique, a systématiquement marginalisé et amoindri le rôle intrinsèque des techniques dans l'organisation des modes de vie humains. Le fait est que, sans le rétablissement complet de cette catégorie de faits au premier plan des discussions, l'interdisciplinarité incorpore une instabilité désastreuse dès qu'elle implique l'action des données sociologiques dans ses recherches. On peut d'ailleurs inverser la formulation : le rééquilibrage de l'interdisciplinarité, grâce à une prise en compte complète des rapports techniques, constitue sans doute le meilleur moyen de délivrer l'anthropologie des obsessions que l'évolutionnisme infiltre encore et toujours dans nos problématiques.

Georges Guille-Escuret est directeur de recherche en anthropologie au CNRS, centre Norbert Elias, UMR 8562, Marseille et Avignon, il a orienté ses domaines de recherche en ethno-écologie, c'est-à-dire au niveau de l'interaction entre sciences naturelles (du vivant) et sciences humaines et sociales, selon une approche épistémologique et méthodologique des relations interdisciplinaires sur la frontière sciences naturelles/sciences sociales.
Publications
2018, Structures sociales et systèmes naturels : l'assemblage scientifique est-il réalisable ?, ISTE, Londres, 233 pages (puis parution en anglais chez ISTE & Wiley).
2017, avec S. Park, Sociobiology vs Socioecology : Consequences of an Unraveling Debate, ISTE & Wiley, London, 196 pages (puis paru aussi en français chez ISTE).
2017, avec G. Anichini, F. Carraro, Ph. Geslin, Technicity vs Scientificity : Complementarities and Rivalries, ISTE & Wiley, London, 203 pages (puis paru aussi en français chez ISTE).
2016, "L'observation des hommes boutée hors du champ scientifique : une rouerie épistémologique", Raison Présente, n°195 ("L'anthropologie et ses raisons"), p. 91-100.
2015, "Darwin Charles", "Écologie humaine" et "Haeckel Ernst", in D. Bourg et A. Papaux (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF, p. 239-240, p. 328, 330, et p. 516-518.
2015, "Un homme renversant. Réflexions sur l'escamotage de l'anthropologie de Darwin", in Guillaume Lecointre et Patrick Tort (éds), Le monde de Darwin, Paris, Éditions de La Martinière, p. 133-149.
2014, L'écologie kidnappée, Paris, PUF, 360 pages.
2012, Les mangeurs d'autres. Civilisation et cannibalisme, Paris, Éditions de l'EHESS, Cahiers de L'Homme, 292 pages.
2011, "Retour aux modes de production sans contrôle philosophique", in Cultures matérielles, Techniques & Culture, n°54-55, pp. 484-503, (daté 2010).
2010, "L'homme modifié, la nature manipulée et les savoirs décousus", Actes de la Xe Rencontres Internationales de Carthage, L'Homme et la Nature (2007), Académie Beit El Hikma, Tunis, pp. 79-104.
2008, "Le syndrome micromégas et les glissières du rapport nature/culture : l'exemple du cannibalisme", Techniques & Culture, n°50, pp. 182-205.
2007, "L'homme modifié, la nature manipulée et les savoirs décousus", Xe Rencontres Internationales de Carthage, L'Homme et la Nature, Académie Beit El Hikma, Tunis, pp. 79-104.
2004, "Les techniques entre tradition et intention", Techniques & Culture, n°42, pp. 97-110.
1994, Le décalage humain - Le fait social dans l'évolution, Paris, Éditions Kimé.

José HALLOY : Contraintes de l'anthropocène : des technologies zombies aux technologies vivantes
L'avènement de l'anthropocène pose des questions existentielles et remet en question l'ensemble des technologies issues des révolutions industrielles survenues depuis le XVIIIe siècle. L'anthropocène impose des analyses sur la longue, voire la très longue durée. L'utilisation progressivement massive des combustibles fossiles (charbons, pétroles, gaz) a favorisé le développement de technologies basées sur des matériaux, essentiellement d'origines minérales, ou des dérivés de la pétrochimie. L'ensemble de ces technologies posent deux questions fondamentales qui sont liées : d'une part, leurs contributions respectives aux dérèglements climatiques, et, d'autre part, l'épuisement des ressources minérales. Les technologies devraient perdurer sur la très longue durée et être installables à l'échelle planétaire. L'essentiel des technologies héritières de la révolution industrielle sont en fait des technologies zombies qui agissent et continuent d'envahir le monde, mais sont déjà mortes à l'aune de la durabilité. Par comparaison et comme élément de solution, le vivant sur Terre existe depuis environ 3 milliards d'années, ce que nous pouvons considérer comme durable. L'agriculture inventée depuis environ 12000 ans est potentiellement durable. Hélas, l'agriculture industrielle est également devenue un zombie. Dès lors, les questions qui nous occupent sont de déterminer les liens entre technologies vivantes et soutenabilité maus aussi de rappeler à la vie certaines des technologies zombies. De nouveaux systèmes techniques, fondés sur des machines vivantes, devraient permettre à l'humanité de traverser des millénaires.
Bibliographie
IPCC, 2014, Climate Change 2014 : Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [Core Writing Team, R.K. Pachauri and L.A. Meyer (eds.)], IPCC, Geneva, Switzerland, 151 pp.
IPCC, 2018, Summary for Policymakers. In : Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty [Masson-Delmotte, V., P. Zhai, H.-O. Pörtner, D. Roberts, J. Skea, P.R. Shukla, A. Pirani, W. Moufouma-Okia, C. Péan, R. Pidcock, S. Connors, J.B.R. Matthews, Y. Chen, X. Zhou, M.I. Gomis, E. Lonnoy, Maycock, M. Tignor, and T. Waterfield (eds.)], World Meteorological Organization, Geneva, Switzerland, 32 pp.
Smil, V. (1994), Energy in world history.
Smil, V. (2008), Energy in nature and society : general energetics of complex systems, MIT press.
Smil, V. (2016), Making the modern world : materials and dematerialization, Lulu Press, Inc.

José Halloy est professeur de physique au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain, LIED UMR 8236 à l'université Paris Diderot. Il enseigne la modélisation de systèmes complexes et la physique. Ses recherches portent sur deux domaines : la durabilité et les systèmes bio-hybrides. La recherche sur la durabilité porte sur le couplage entre les matériaux, la production d'énergie et les technologies. La recherche sur les systèmes bio-hybrides porte sur les comportements collectifs et l'intelligence émergente que les systèmes biologiques et artificiels peuvent produire. Il est nécessaire de développer des interfaces entre systèmes intelligents vivants et artificiels tels que des robots et des systèmes intelligents.
Publications
Halloy J., Sempo G., Caprari G., Rivault C., Asadpour M., Tâche F., … & Detrain C. (2007), "Social integration of robots into groups of cockroaches to control self-organized choices", Science, 318 (5853), 1155-1158.
Caprari G., Colot A., Siegwart R., Halloy J., & Deneubourg J. L. (2005), "Building mixed societies of animals and robots", IEEE Robotics & Automation Magazine, 12 (2), 58-65.
Gribovskiy A., Halloy J., Deneubourg J. L., Bleuler H., & Mondada F. (2010, October), "Towards mixed societies of chickens and robots", 2010 IEEE/RSJ International Conference on Intelligent Robots and Systems (pp. 4722-4728), IEEE.
Bonnet F., Gribovskiy A., Halloy J., & Mondada F. (2018), "Closed-loop interactions between a shoal of zebrafish and a group of robotic fish in a circular corridor", Swarm Intelligence, 12 (3), 227-244.
Cazenille L., Collignon B., Chemtob Y., Bonnet F., Gribovskiy A., Mondada F., … & Halloy J. (2018), "How mimetic should a robotic fish be to socially integrate into zebrafish groups ?", Bioinspiration & biomimetics, 13 (2), 025001.
Bonnet F., Mills R., Szopek M., Schönwetter-Fuchs S., Halloy J., Bogdan S., … & Schmickl T. (2019), "Robots mediating interactions between animals for interspecies collective behaviors", Science Robotics, 4 (28), eaau7897.

Liliane HILAIRE-PÉREZ : Le cultural turn de l'histoire des techniques
Depuis deux générations, l'histoire des techniques s'est détachée d'approches internalistes qui la réduisaient à la succession de grandes inventions — une histoire linéaire et eurocentrée fondée sur le culte du progrès. Une attention croissante a été portée aux dynamiques culturelles, aux médiations et aux contextes locaux : sciences du génie, inventivité, circulations et transmissions, "espace public" des techniques, secret et publicité des savoirs, littérature technique sont devenus des objets d'histoire. L'un des apports majeurs concerne l'histoire de l'invention, thème classique de l'histoire des techniques. Loin du mythe du génie et des révolutions techniques, loin des dynamiques internes du changement technique, l'invention a été analysée à la lumière des travaux sur l'intelligence technique, comme résultant de capacités à imiter, adapter, transposer et combiner des procédés, des outils, des équipements d'un secteur à un autre. C'est la nature relationnelle de l'invention qui a retenu l'attention, ses liens avec les aptitudes au réseau et à l'échange. Cette dynamique sociale de l'invention est indissociable de dispositifs institutionnels. De multiples manières, les pouvoirs publics, conscients des atouts de la technique pour la guerre, le prestige et la puissance économique, ont encouragé la publicisation des inventions et les dynamiques d'intéressement collectives. Un jalon dans ces approches a été fourni par la notion d'"open technology", de "technique ouverte". En parallèle, s'est développé un courant d'étude spécifique sur la pensée technique. D'une part, des études sur les ingénieurs ont mis en valeur les sciences de la conception, les méthodes de résolution de problème et les modes de communication spécifique à cette communauté naissante depuis la fin du Moyen Âge. D'autre part, l'analyse d'un genre littéraire, les réductions en art, a promu une compréhension des techniques comme objet d'abstraction et de théorisation. Ces arts participent de la naissance d'une science des arts qui aboutit au XVIIIe siècle à des grandes entreprises, comme l'Encyclopédie. En même temps, en Allemagne, apparaissent des enseignements de "technologie", définie comme la science des arts. On retient notamment L'introduction à la technologie (Anleitung zur Technologie) de Johann Beckmann en 1777. C'est au cours du XIXe siècle que le mot "technologie" acquiert le sens de technique industrielle, notamment en anglais, aux États-Unis. L'un des points forts de l'histoire culturelle des techniques a été de montrer que la technique pouvait donner lieu à une théorisation qui ne se confondait pas avec l'application de la science à la pratique. Actuellement, de nouvelles pistes sont ouvertes comme l'attestent, d'une part, les études sur les processus intellectuels de l'analogie et de la pensée de synthèse, clés de voûte de la pensée technique, pratique et théorique, et, d'autre part, les recherches sur la place des techniques dans la pensée métaphorique et symbolique, qu'il s'agisse des cosmogonies grecques antiques, de l'étude des concepts économiques qui, depuis le XVIIIe siècle, ont fait un large usage de la mécanique et de la thermo-dynamique, de l'analyse des figures du discours de la transition énergétique ou encore du vocabulaire des sciences sociales dans les années 1990-2000. Ainsi, alors que les techniques sont omniprésentes dans notre monde, les historiens se donnent la possibilité d’historiciser les schèmes techniques qui informent nos "images du monde" (du vivant, de l'univers, du social …). Cet exercice réflexif, ce jeu de miroirs entre la pensée et l'objet qui est le propre des techniques et que les logiques instrumentales effacent si souvent, fait l'une des originalités de la recherche actuelle.

Liliane Hilaire-Pérez est professeur d'histoire moderne à l'université Paris Diderot et directrice d'études à l'EHESS. Ses travaux actuels concernent l'histoire intellectuelle des techniques, qu'il s'agisse de la théorisation des techniques, codifiées et réduites en principes ou de l'histoire de l'abstraction en milieu artisanal, à partir des langages des praticiens. Elle est directrice de la revue ARTEFACT. Techniques, histoire et sciences humaines.
Publications
L'invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000.
La pièce et le geste. Artisans, marchands et savoirs techniques à Londres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 2013.

Séverine LAGNEAUX : Penser l'inter-relation humain - animal - machine
L'approche "humanimachine" repose sur une empirie longue dans différents élevages européens. Deux éléments la caractérisent. Tout d'abord, adopter les points de vues "humanimachines", c'est d'emblée penser par trois. Grâce à cette triple prise en compte des pratiques quotidiennes des protagonistes principaux de l'élevage (l'éleveur, les animaux de rente et les machines), il est possible de s'extraire de la polémique opposant technophiles et technophobes, d'outrepasser la controverse envisageant la machine soit comme un instrument de libération soit comme une menace d'asservissement. En effet, et c'est là une seconde caractéristique, ce sont les processus multiples à l'œuvre dans les étables qui sont au cœur de l'analyse. Suivre les formes d'attachement/détachement, upgradation/rétrogradation, connexion/déconnexion/dysconnexions sans toutefois faire de ces processus l'apanage exclusif des humains permet de comprendre que les catégories ontologiques fluctuent. Par-delà toute forme d'essentialisation, il s'agit donc d'analyser les jeux de forces contraires ou convergentes entre les protagonistes et leurs environnements. Ainsi que le dévoile le terrain, les éleveurs sont pris dans des agencements suscités par les non-humains, en même temps que bêtes et robots sont également producteurs de liaison et de déliaison. Cette approche évite de poser un regard trop statique sur les protagonistes de l'élevage. Elle vise à penser les effets, les adaptations ou les transformations que chacun fait subir aux autres. En plongeant au cœur d'un élevage laitier robotisé, en observant les interactions et les pratiques quotidiennes de chaque protagoniste, une esthétique de la routine ouverte s'est faite jour. En analysant les processus qui président à l'anticipation dont l'éleveur doit sans cesse faire preuve pour maintenir l'équilibre éphémère de son système d'élevage fondé sur la routine, diverses formes de décentrement et de multiples manières de faire exister les altérités constituantes surgissent. Elles permettent de composer et de penser une communauté de dissemblables en permanente transformation.

Séverine Lagneaux est chercheure en anthropologie, professeure invitée de l'UCLouvain où elle coordonne la Chaire P. Lamy "Anthropologie de l'Europe contemporaine". Ses travaux portent sur la paysannerie européenne ainsi que sur les relations entre humains et non humains (animaux d'élevage et robots) dans divers milieux techniques en Belgique, France et Roumanie. Récemment, ses recherches s'ouvrent aux multiples formes d'attachements/détachements entre les acteurs du milieu danubien (les riverains, le Danube, ses infrastructures, sa faune, les institutions, …). Ce projet a pour ambition de dégager des trajectoires cosmopolitiques le long du fleuve, de penser et construire un "vivre ensemble et séparé en même temps" au cœur de l'Europe infrapolitique.
Ouvrages publiés
LAGNEAUX S., Eternel provisoire. Ethnographie de la paysannerie roumaine à l'heure européenne, Louvain-la-Neuve, Academia/L'Harmattan, 2016.
VAN DAM D., LAGNEAUX S., STREITH M., NIZET J., Les collectifs en agriculture bio, entre idéalisation et réalisation, Paris, Educagri, 2017.
LAGNEAUX S., SERVAIS O. (dir.), Humanimachine : fabriquer, apprivoiser, intégrer, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2019 (à paraître).
LAGNEAUX S., BECKER J., Routines et peau de vache, film documentaire, 30 minutes (à paraître).
Chapitres d'ouvrages
LAGNEAUX S., "Joana et l'héritier du gospodar : une incorporation réciproque à valoriser", in MIHAILESCU V. (dir.), Noi culturi. Noi antropologii, Bucarest, Humanitas, 2012, pp. 155-161 (en ligne).
LAGNEAUX S., ""Transition insécurisée" dans les campagnes roumaines ?", in BREDA C., DERIDER M., LAURENT P-J. (dir.), Modernité insécurisée, LLN, Academia, 2012.
LAGNEAUX S., "Robot de ferme : reformuler la dichotomie naturel – artefact", in MAZZOCCHETTI J., SERVAIS O., BOELLSTORFF T., MAURER B. (dir.), Humanités réticulaires. Nouvelles technologies, altérités et pratiques ethnographiques en contextes globalisés, LLN, Academia/L'Harmattan, 2015, pp. 217-241.
LAGNEAUX S., "La ferme 2.0 ou la libération contrainte d'une communauté hybride en Belgique", in CROS M., BONDAZ J., LAUGRAND F. (dir.), Bêtes à pensées. Visions des mondes animaux, Vrin, 2015, pp. 87-115.
CHARLIER B., LAGNEAUX S., SIMON L., STRIVAY L., "Animaux", in SAILLANT F., KILANI M. (dir.) Anthropen. Le Dictionnaire francophone d'anthropologie ancré dans le contemporain [en ligne depuis le 1er mars 2017].
LAGNEAUX S., "Domesticating the machine ? (Re)configuring domestication practices in robotic dairy farming", in STEPANOFF C., VIGNE J-D., Hybrid Communities. Biosocial Approaches to Domestication and Other Trans-species Relationships, London, Routledge, 2018.
LAGNEAUX S, BECKER J., "Routines. Le travail en élevage laitier robotisé : de la libération à la coopération humanimachine", in LAGNEAUX S., SERVAIS O. (dir.), Humanimachine : fabriquer, apprivoiser, intégrer, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2019 (à paraître).
LAGNEAUX S., "What is like to be a vache ? Réflexion sur l'ethnographie et l'expérimentation de points de vue autres", in CHARLIER B., GRARD C., LAUGRAND F., et al., Écritures des terrains anthropologiques, L'Harmattan, 2019 (à paraître).
Articles
LAGNEAUX S., "La vache, l'éleveur et l'investisseur. De la tradition à l'industrialisation une reconfiguration des campagnes ?", in Sociologie romaneasca, n°2/2012.
LAGNEAUX S., SERVAIS O., "De la traite robotisée aux raids d'avatar. Incorporation et virtualisation", in Parcours anthropologique, 2014 (http://pa.revues.org/333).
LAGNEAUX S., "Faire comme si et faire comme ça. Imitation et analogisme en élevage laitier robotisé", in Tsantsa, n°20, 2015.
LAGNEAUX S., STREITH M., VAN DAM D., NIZET J., "Fabriquer un fromage de chèvre et démultiplier le "local"", in Anthropology of food, 2018 (https://journals.openedition.org/aof/8862).
Articles à paraître et en soumission
LAGNEAUX S., "Cosmogonie et agonie, le dilemme du cochon roumain", in Frontières (en révision).
LAGNEAUX S., NIZET J., ""Faut que ça tourne !", une esthétique de la routine ouverte en élevage européen ?", in Anthropologica (révision soumise).

Rémi LAURENT : La transformation digitale de l'agriculture comme mutation de l'activité humaine
L'agriculture bénéficie aujourd'hui de la croissance rapide des technologies numériques. Les robots, d'abord fixes pour la traite, se déploient à présent dans les champs pour désherber. Les drones, équipés de caméras multi-spectrales, viennent compléter les images satellite pour cartographier les parcelles et optimiser les différents apports (engrais, phytosanitaires). Les objets connectés mettent à disposition des alertes ou des données alimentant en continu des outils d'aide à la décision basés sur des modèles issus de la R&D, contribuant ainsi à une "agriculture de précision". Les outils et réseaux sociaux permettent aux agriculteurs d'échanger des bonnes pratiques, imaginer ensemble de nouveaux itinéraires techniques, partager main d'œuvre et matériel, avec la pratique du "co-farming". Ces technologies, mises au service d'une agriculture durable, renforcent la culture collective du secteur agricole et pose de nouvelles questions. L'une d’elles, centrale, est la place de l'activité humaine. Celle-ci, qui pouvait parfois apparaître comme une application de recettes issues de la recherche, (re)devient une activité d'agronome et de décideur grâce aux informations disponibles à tout moment et appliquées à l'exploitation agricole. Ces technologies améliorent considérablement les conditions de travail (organisation, pénibilité) mais transforment aussi radicalement le métier d'agriculteur. Plus que les technologies, qui trouveront progressivement leur place partout où elles prouveront leur utilité, c'est donc bien par la place de l'homme et de ses nouvelles activités que se fera la réussite de cette transformation digitale, ce qui forgera l'agriculture de demain.

Ingénieur en intelligence artificielle et robotique de formation, Rémi Laurent est directeur Innovation-R&D des Chambres d'agriculture de Normandie. Il a contribué au développement de l'innovation dans les TPE régionales durant vingt ans avant de mettre en place et de diriger un pôle d'innovation national dédié à l'intelligence économique, l'innovation et les technologies numériques pour l'artisanat. Il coordonne les actions d'innovation et de R&D des Chambres d'agriculture de Normandie depuis bientôt dix ans et pilote plusieurs actions de transformation digitale de l'agriculture.
Publications
Bisson Christophe, Guibey Ingrid, Laurent Rémi, Dagron Pascal, "Prospective territoriale et Système Stratégique de Signaux Précoces pour une Intelligence Collective de l'Agriculture appliquée aux filières de l’élevage bovin", in Torre A., Vollet D. (eds), 2016, Partenariats pour le développement territorial, Éditions Quæ, Collection "Update Sciences & technologies", 256 p.
"Droit des données agricoles : dossiers propriété (Christophe ALLEAUME), contrats (Thibault DOUVILLE), droit de la concurrence (Anne-Sophie CHONÉ-GRIMALDI)", in Droit rural, n°469 (janvier 2019).
Management de l'innovation : recueil de normes, AFNOR, mai 2014, 428 p.

Charles LENAY : Introduction : Enjeux d'une recherche technologique en SHS
Il s'agira de montrer l'urgence, l'ambition et en même temps la nécessaire humilité, d'une recherche sur le fait et le faire technique. En effet, si les outils et systèmes techniques sont bien constituants de notre humanité — de nos façons d'agir, de percevoir, de penser, d'interagir et de former des collectifs — alors il est urgent de comprendre ce qui nous arrive avec les grandes mutations technologiques actuelles, numériques, systémiques et écologiques. L'ambition d'une telle recherche technologique devrait être de comprendre comment les schèmes de fonctionnement des outils, machines et algorithmes structurent nos interactions avec le monde et nos organisations sociales, comment le sens même de nos activités humaines est reconfiguré dans le mouvement de l'innovation. Mais, en même temps, la constitutivité technique de nos activités cognitives implique une nécessaire réflexivité sur les conditions de nos propres recherches, réflexivité qui désarme les classiques positions de surplomb de la philosophie et des sciences humaines vis-à-vis des phénomènes techniques et sociaux. Pour cela, nous avons besoin de cadres théoriques et de méthodes originales, comme de savoir participer aux processus de conception, savoir négocier les questions de recherche avec le monde industriel, ou savoir outiller les débats citoyens sur les orientations de politique technologique.

Charles Lenay est professeur en philosophie et sciences cognitives à l'université de technologie de Compiègne, directeur adjoint du laboratoire Connaissances, Organisations et Systèmes TECHniques (COSTECH), co-responsable du master User eXperience Design (UxD) et du Groupement d'Intérêt Scientifique (GIS) - Unité des Technologies et des Sciences de l'Homme (UTSH). Ses travaux visent à développer une recherche technologique en sciences humaines, en particulier dans le champ des technologies cognitives. Dans ce cadre, il a mis en place une plateforme de Suppléance Perceptive dans laquelle sont développés différents systèmes d'aide pour les personnes aveugles (système Tactos, Intertact, Dialtact). En sciences et technologies cognitives il développe un paradigme expérimental minimaliste permettant une étude systématique de la constitutivité technique de l'expérience humaine, et ouvrant sur une approche interactionniste de la cognition sociale.
Publications
C. Lenay, P. Salembier, P. Lamard, Y.-C. Lequin, et L. Sauvée, "Pour une recherche technologique en sciences humaines et sociales", in SHS Web of Conferences, Vol. 13, Paris-Est Créteil, 2014.
C. Lenay et M. Tixier, "From Sensory Substitution to Perceptual Supplementation : Appropriation and Augmentation", in Living Machines : A Handbook of Biomimetic and Biohybrid Systems, Oxford University Press, Tony J. Prescott, Nathan Lepora, and Paul F.M.J Verschure (Eds.), 2018, pp. 548-555.
C. Lenay, "Leroi-Gourhan : Technical trends and human cognition", in French philosophy of Technology, Springer, 2018.
C. Lenay et G. Declerck, "Technologies to Access Space Without Vision. Some Empirical Facts and Guiding Theoretical Principles", in Mobility of Visually Impaired People, E. Pissaloux et R. Velazquez (Eds.), Springer, 2018, pp. 53 75.
C. Lenay, "Explanatory schemes for social cognition - A minimalist Interaction-based approach", Pragmatism Today, Vol. 8, Issue 1, 2017, pp. 63-86.

Nicolas NOVA : Ethnographie du présent, ethnographie des possibles
Si des formes diverses d'observation, participante ou non, ont été mobilisées par les designers tout au long du XXe siècle, les trente dernières années ont vu une intensification des liens entre ethnographie et design. En parallèle des démarches maintenant courantes de design centré-utilisateurs — qui s'appuient sur une compréhension des usages afin d'imaginer des produits ou services technologiques — d'autres approches sont apparues récemment. En présentant une série d'exemples, cette intervention décrira comment l'enquête de terrain ethnographique peut être mobilisée dans la création de design fiction, c'est-à-dire de scénarios prospectifs matérialisés sous forme d'objets (court-métrage vidéo, catalogues ou manuels d'objets fictifs). Le résultat peut être vu comme une forme d'"ethnographie des possibles" (Halse, 2016) ou d'"ethnographie spéculative" dont l'objet est moins de décrire une situation présente en vue de la modifier, que de servir de moyen pour débattre des produits, services ou technologies, et, plus largement, de discuter des conséquences et enjeux éventuels posés par ceux-ci.

Bibliographie
Léchot Hirt L., Nova N., Kilchör F. & Fasel S., 2016, "Design et ethnographie : comment les designers pratiquent les études de terrain", Technique et Culture, n°64, "Essais de bricologie. Ethnologie de l’art et du design contemporains", p. 27-38.
Nova N., Léchot Hirt L., Kilchör F. & Fasel S., 2015, "De l’ethnographie au design, du terrain à la création : tactiques de traduction", Sciences du design, n°1, pp. 86-93.
Nova N., 2014, Futurs ? La panne des imaginaires technologiques, Lyon, Les Moutons Électriques.
Nova N. 2014, Beyond Design Ethnography : How Designers Practice Ethnographic Research, SHS Publishing, Berlin.

Jean-Philippe PIERRON : Éthique du soin
Les philosophies du soin et les éthiques du care ont mis en valeur, à partir d'une anthropologie de la vulnérabilité, l'importance d'une autonomie relationnelle. À cette fin, elles nous rendent attentives à toutes ces relations qui nous individuent, valorisant de ce fait des interactions humaines, souvent invisibles ou invisibilisées, qu'elles haussent au rang de relations pour prendre leur distance à l'égard de rapports fonctionnels purs. Dans cet esprit la technique demeure impensée, sous-entendu elle serait impersonnelle, ne serait pas du soin et risquerait de le perturber sinon de l'empêcher. Pourtant, cette valorisation des relations questionne le cadre organisationnel et technique au sein duquel ces relations se déploient. Plutôt que de le concevoir simplement comme un décor, peut-on l'envisager comme un cadre interprétatif au sein duquel des valorisations sont présentes et à vivre ? La chambre d'hôpital par exemple, plutôt que de n'être pensée que comme une théorie matérialisée (asepsie, pneumologie avec la rampe à oxygène, etc.), pourrait-elle se penser comme du soin matérialisé (ergonomie de la prise en charge avec le lit médicalisé, numéro de chambre sans nom et arbitrage sur la confidentialité) ? Dans cette perspective, le soin ne sera pas toujours là où il s'exhiberait le plus. Non seulement il forcerait à prendre soin des donneurs de soin, mais également à mettre au jour le soin par et dans la technique comme elle-même porteuse de valeurs du soin. Peut-on faire l'hypothèse alors que le soin se donne aussi dans de légitimes objectivations — ce qui n'empêche pas de contester les formes que prennent les relations humaines quand elles sont distordues par des systèmes techniques ? Nous prendrons l'exemple de l'irruption du numérique dans le monde du soin, sous la triple figure de la robotique (le carebot), de l'Intelligence artificielle dans le traitement des données massives et du logiciel de saisie des actes de soin, comme donnant l'occasion de penser ce que pourrait être un soin dans la technique, dans un système technique concret et individuant, de façon à ce que les valeurs relationnelles du soin pénètrent la technique.

Loïc SAUVÉE : L'agriculteur et l'innovation agrotechnique : enjeux contemporains
Comprendre le fait technique agricole et son évolution, c'est tenter de saisir le mouvement à la fois constitutif et constituant des multiples interactions entre l'agriculteur et ses réseaux sociotechniques, le vivant animal et végétal, et la société. La conjonction de demandes sociétales, de transformations numériques et de changement climatique place l'évolution agrotechnique contemporaine dans un vaste champ des possibles, avec de nombreuses opportunités permises par les potentialités quasi infinies d'invention, d'innovation, de concrétisation à l'interface vivant/technique, avec l'émergence de solutions souvent implémentées par les agriculteurs eux-mêmes. Le fait technique agricole apparaît ainsi au cœur des problématiques d'intensification écologique, de changement d'échelle de la production agricole (du modèle permacole au méga fermes) et d'activation plus ou moins poussée d'interactions agroécologiques mobilisant les espèces vivantes. L'agriculteur, en tant que praticien de l'activité agricole, mobilise en effet le vivant et le technique, agit conjointement sur et avec le vivant, sur et avec la technique. L'activité agricole s'opérationnalise donc en systèmes où territoires et acteurs définissent, et redessinent en permanence, leurs espaces de configurations et d'interactions sociotechniques. La place future des agriculteurs dans les activités de conception et leur rôle dans les configurations organisationnelles de R&D et de transfert technologique sont au cœur des interrogations contemporaines sur le devenir du fait technique agricole.

Loïc Sauvée, enseignant-chercheur HDR en sciences de gestion, docteur en agroéconomie et ingénieur agronome, est directeur de l'unité de recherche InTerACT à UniLaSalle et chercheur associé au laboratoire COSTECH, UTC. Il est membre fondateur du GIS UTSH. Ses recherches traitent des formes de gouvernance de l'innovation dans les secteurs agricoles et agroalimentaires, de l'apprentissage organisationnel de la RSE dans les PME agroalimentaires, de la transition sociotechnique agricole dans un contexte de développement durable.
Articles
Abdirahman Z.-Z., Shiri G., Sauvée L., 2019, "Network characteristics and the adoption of organizational innovation in the food sector", International Journal of Entrepreneurship and Innovation Management, vol. 19, forthcoming.
Fourati-Jamoussi F., Dubois M. J., Agnès M., Leroux V., Sauvée L., 2019, "Sustainable development as a driver for educational innovation in engineering school : the case of UniLaSalle", European Journal of Engineering Education, pp 1-19, forthcoming.
Abdirahman Z.-Z., Bourquin L. D., Sauvée L., Thiagarajan D., 2018, "Food safety implementation in the perspective of network learning", International Journal of Food Studies, October, Vol. 7, 2, pp 17-29.
Abdirahman Z. Z., Sauvée L., 2016, "Non-technological innovations from organisational design and change perspectives in VSEs and SMEs : the case of management systems", International Journal of Organisational Design and Engineering, 4(3-4), pp 177-194.
Bossle M. B., de Barcellos M. D., Vieira L. M., Sauvée L., 2016, "The drivers for adoption of eco-innovation", Journal of Cleaner Production, 113, pp 861-872.
Ceapraz I. L., Kotbi G., Sauvée L., 2016, "The territorial biorefinery as a new business model", Bio-based and Applied Economics, v. 5, n. 1, pp 47-62, April.
Ghozzi H., Soregaroli C., Boccaletti S., Sauvée L., 2016, "Impacts of non-GMO standards on poultry supply chain governance : transaction cost approach vs resource-based view", Supply Chain Management : An International Journal, 21(6), pp 743-758.
Ouvrages et chapitres d'ouvrages
Caroux D., Dubois M. J. F., Sauvée L., 2018, Évolution agrotechnique contemporaine II. Transformation de l'agromachinisme : fonctions, puissance, information, invention, Collection "Ingénieur au XXIe siècle", Presses de l’UTBM, 236 p., Mai, 246 p.
Abdirahman Z.-Z., Sauvée L., 2017, "RSE dans le secteur agroalimentaire", in Écoconception et innovation responsable, Techniques de l'Ingénieur, 14 p., octobre.
Ceapraz I. L., Kotbi G., Sauvée L., 2017, "Conceptualiser la bioraffinerie territorialisée : quelle approche théorique ?", in Écologie Industrielle et territoriale, COLEIT 2014, Brullot S. et Junqua G. (Eds) Presses des Mines, Juillet.
Dubois M. J. F., Sauvée L., 2016, Évolution agrotechnique contemporaine. Les transformations de la culture technique agricole, Collection "Ingénieur au XXIe siècle", Presses de l'UTBM, 236 p.
Lenay C., Salembier P., Lamard P., Lequin Y. C., Sauvée L., 2014, "Pour une recherche technologique en sciences humaines et sociales", in SHS Web of Conference, vol. 13. SHST 2013-UPEC : sciences humaines en sciences et techniques – Les sciences humaines dans les parcours scientifiques et techniques professionnalisants : quelles finalités et quelles modalités pratiques ? Paris-Est Créteil, France, 7–8 Février, 2013, A. Bernard, M. Dell’Angelo, S. de Montgolfier, A.-S. Godfroy, M. Huchette, A. Mayrargue et C. Roux (Eds.).

Delphine SPICQ : L'Histoire des techniques en Chine dans l'histoire des techniques
Il s'agira d'interroger les rapports Orient Occident pour ce qui concerne l'histoire des techniques, notamment l'évolution de la façon dont ces techniques ont été envisagées et analysées de part et d'autre. Nous nous attacherons notamment à montrer la place croissante de l'Asie et de la Chine dans l'étude de l'histoire des techniques au gré de l'évolution des questionnements de la discipline, depuis la vision universelle euro-centrée des techniques jusqu'aux notions plus récentes de circulation, de divergence, d'histoire globale et connectée dans lesquelles une place grandissante est faite aux conditions sociales et culturelles de production des techniques, loin du discours traditionnel centré sur les aspects économiques.

Delphine Spicq est maître de conférences à l'Institut des hautes études chinoises du Collège de France, responsable de la bibliothèque de l'Institut et membre statutaire de l'UMR 8173 Chine Corée Japon, EHESS/CNRS. Ses travaux portent sur l'histoire et l'histoire des techniques en Chine sous la dynastie des Qing et sous la République.
Publications
Caroline Bodolec, Delphine Spicq (coord.), Aperçus sur les recherches en histoire des techniques sur la Chine, Artefact, Techniques, histoire et sciences humaines, n°8, 2018.
Chapitre 3. "Linqing, official handbooks and the construction of knowledge on water conservancy", in Jami Catherine (ed.), Human mobility and the circulation of scientific and technical knowledge in late imperial China, Paris, Institut des hautes études chinoises, Collège de France, 2017, p. 99-132.
Hilaire-Perez Liliane, Nègre Valérie, Spicq Delphine et Vermeir Koen (dir.), Le livre technique avant le XXe siècle. À l’échelle du monde, actes de colloque, Paris, CNRS éditions (collection Alpha), 2017, 502 p.
"Les cartes traditionnelles hydrologiques chinoises : le Huang Yun hekou gujin tushuo 黃運河口古今圖說 de Linqing 麟慶 (1791-1846)", in Le livre technique avant le XXe siècle. À l’échelle du monde, actes de colloque, Paris, CNRS éditions (collection Alpha), 2017, p. 43-57.
Avec Virol Michèle, chapitre 11 "les Techniques de la puissance", in Carnino Guillaume, Hilaire-Perez Liliane et Aleksandra Kobiljski (dir.), Histoire des techniques, mondes, sociétés, cultures (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, PUF (Nouvelle Clio), 2016, p. 253-292.
"A Collection of the College de France Institute of Advanced Chinese Studies", Collège de France Newsletter, 9, 2015, p. 113-114.

Jacques THEUREAU : La construction d'un programme de recherche technologique en relation organique avec des recherches en sciences humaines et sociales
La recherche technologique diffère de la simple recherche technique par sa relation organique avec une ou plusieurs sortes de recherches scientifiques. Aujourd'hui, l'épistémologie scientifique, à la suite des débats du siècle dernier entre Karl Popper, Thomas Kuhn, Paul Feyerabend et Imre Lakatos, tend à s'accorder sur la "méthodologie des programmes de recherche" proposée par ce dernier. Comme l'ont bien remarqué ses critiques, cette dernière n'a rien qui la réserve à la recherche scientifique. C'est justement ce qui ouvre sur sa spécification à différentes sortes de recherches et, en particulier, à la recherche technologique. Après avoir précisé les principes de cette spécification à la recherche technologique en relation organique avec des recherches en sciences humaines et sociales, je montrerai comment se sont construits de tels programmes de recherche technologiques, portant sur artefacts et procédures, dans deux cas, (1) en ingénierie de situations informatisées, (2) en ingénierie de l'éducation, et généraliserai en considérant plus sommairement d'autres cas.

Jacques Theureau, chargé de recherche au CNRS retraité, a reçu notamment une formation d'ingénierie, puis de physiologie du travail et d'ergonomie. Après 10 années, durant lesquelles, après quelques stages d'ingénieur, il a occupé des fonctions variées, il a développé, avec d'autres chercheurs et praticiens, deux programmes de recherche, (1) empirique sur l’activité humaine dans des situations variées et (2) technologique en ingénierie de ces situations, en relation organique entre eux et avec (3) un programme de recherche philosophique.

Catherine VERNA : L'histoire des techniques médiévales au miroir de la technologie
Si l'histoire des techniques médiévales partage des concepts avec celle des autres périodes, elle s'est également emparée de certains d'entre eux différemment, en partie du fait des sources dont elle dispose (il est certain que l'irruption de l'archéologie, de l'archéométrie et des sciences dures dans le socle interdisciplinaire de l'histoire des techniques médiévales a bousculé sa construction) et également de par sa confrontation avec l'histoire du Moyen Âge dans son ensemble et très spécifiquement avec l'histoire des sciences médiévales. Ainsi, des concepts ont été particulièrement discutés par les médiévistes. Je souhaiterais en présenter la place spécifique et les débats dont ils ont été l'objet, en particulier (1) la question de l'innovation technique, qui rejoint celle de l'inventivité; (2) la question des savoirs, autour de la notion de "savoirs tacites" et de la pratique de la codification des savoirs, une façon d'appréhender la pensée technique au Moyen Âge.

Catherine Verna est professeur d'histoire médiévale à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Ses recherches sont consacrées à l'histoire du travail dans les campagnes de la fin du Moyen Âge, à l'histoire des techniques et aux relations entre science et technique médiévales. Dans sa thèse, elle a étudié le processus d'émergence et de diffusion d’une innovation technique (Le temps des moulines. Fer, technique et société dans les Pyrénées centrales, XIIIe-XVIe siècles, Publications de la Sorbonne, Paris, 2001). Elle travaille régulièrement avec des historiens des sciences, des archéologues et des archéomètres sur les relations entre scientia et ars et sur les "savoirs tacites", des thèmes qu'elle a explorés récemment avec Joël Chandelier et Nicolas Weill-Parot dans Science et technique au Moyen Âge, Saint-Denis, 2017. Son dernier ouvrage, publié aux Belles-Lettres en 2017, s'intitule L'industrie au village. Essai de micro-histoire (Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles). Cette enquête, à partir de l'exploitation de sources inédites et de la reconstitution de biographies d'entrepreneurs ruraux, révèle le dynamisme de l'industrie et de l'entreprise au Moyen Âge.


Humanités du numérique, table ronde organisée par Marina GASNIER, avec Alexandre DURUPT (Le concept de jumeau numérique), Florent LAROCHE (Le numérique comme outil pour comprendre notre histoire : pour une nécessaire interdisciplinarité) et Sébastien REMY (Numérisation 3D et conception mécanique)
Le champ récent de "l'archéologie industrielle avancée" (Laroche, 2007) consiste à partir du présent pour remonter au passé en croisant les sources d'archives et les observations de terrain, puis à enrichir ces données historiques par l'utilisation des outils numériques (notamment dans une démarche de rétro-conception). Cette session a pour objectif d'interroger la diversité des approches scientifiques dans ce domaine autour d'objets patrimoniaux dont la modélisation 3D devient de plus en plus courante. Le questionnement sera double et portera, non seulement sur l'apport des technologies numériques dans la connaissance du patrimoine industriel et technique et la gestion de ses données, mais aussi sur la transformation des usages qu'elles suscitent. Les humanités numériques apparaissent en effet tout à fait intéressantes pour générer de nouvelles formes de relations avec l'héritage patrimonial en tant qu'objet d'étude, mais aussi pour déployer un éventail d'outils favorisant la production de la connaissance et sa diffusion. Comment l'outil numérique peut-il aider à se réapproprier les gestes techniques et les mécanismes anciens, ainsi que leur filiation à travers le temps ? En quoi l'usage du numérique modifie-t-il notre rapport à l'histoire des techniques ? Comment assurer l'évolution du contenu des outils développés et la compatibilité des formats ? Telles sont les questions auxquelles tentera de répondre cette table ronde, en écho à la première session consacrée à l'histoire des techniques.

Marina GASNIER
Marina Gasnier est maître de conférences HDR à l'université de technologie Belfort-Montbéliard en histoire des techniques et épistémologie du patrimoine industriel. Membre du pôle Humanités, elle exerce ses recherches au sein de RECITS, axe transverse pluridisciplinaire en sciences humaines et sociales de l'institut FEMTO-ST (UMR 6174).
Publications
"Réflexion épistémologique sur le patrimoine industriel. De la pluridisciplinarité à l'interdisciplinarité", Revue d'Histoire des Sciences, à paraître au 1er semestre 2019.
Le patrimoine industriel au prisme de nouveaux défis. Usages économiques et enjeux environnementaux, Besançon, PUFC, 2018, 295 p.
Patrimoine industriel et technique. Perspectives et retour sur 30 ans de politiques publiques au service des territoires, Lyon, Lieux Dits, 2011, 304 p. (Cahiers du patrimoine).

Florent LAROCHE
Florent Laroche est Maître de conférences HDR à l'École Centrale de Nantes, directeur du Département IPSI. Chercheur au laboratoire LS2N - Laboratoire des Sciences du Numérique de Nantes (UMR CNRS 6004). D'abord ingénieur puis docteur, il utilise son expérience en ingénierie au profit du patrimoine culturel en utilisant les outils du numérique pour préserver et valoriser les connaissances du passé. Ses travaux de recherches portent sur la Gestion du Cycle de Vie des Connaissances Patrimoniales - "KLM for Heritage". "Pourquoi réinventer la roue ?" : l'objectif est de pouvoir réutiliser notre savoir-faire ancien comme base pour l'innovation sociétale, vers un patrimoine durable. Il travaille tant pour les entreprises que comme expert pour les Musées ou l'ICOMOS. Il est également le parrain de la Fête de la Science en tant qu'ambassadeur pour la Région Pays de Loire.


Projection-Débat du film Bienvenue les vers de terre, en présence du réalisateur François STUCK
Bienvenue les vers de terre est un film sur l'agriculture de conservation et de régénération des sols cultivés. Le réalisateur nous en fait découvrir les enjeux en donnant la parole à ceux qui pratiquent et travaillent au développement de cette agriculture. Le film nous parle de la transition agroécologique commencée par des agriculteurs engagés dans l’émergence de pratiques culturales qui tendent à faire de nos sociétés des sociétés durables. La vie du sol, et donc des hommes, est au cœur de cette agriculture. D'une durée de 1h11, il s'agit d'une production IDÉtorial en partenariat avec l'association Clé 2 sol conçue pour créer un lieu d'échange et d'information sur le semis direct sous couverture végétale et toutes les techniques favorisant la restauration et la régénération des sols.

Pour François Stuck, "Être réalisateur, c'est être comme un messager de la parole et du sens. Depuis qu'il réalise des films, la préoccupation de la paix et de la dignité est un fil rouge qui traverse ses documentaires. Bienvenue les vers de terre s'inscrit dans cette lignée sur le thème de la réconciliation de l'homme avec son milieu, la terre, avec lui-même et avec les autres".