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"UNE CARTE DIGITALE DE LA ROUTE À CERISY"

PAR ANGÈLE LE PRIGENT, EMMA-SOPHIE MOURET, ROMAN SOLÉ-POMIES ET JEAN-CLÉMENT ULLÈS


Du 8 au 14 septembre 2023, s'est tenu à Cerisy le colloque Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations, sous la direction de Mathieu Flonneau et Frédéric Monlouis-Félicité. Le dernier jour, quatre jeunes chercheurs ont présenté leur rapport d'étonnement.

Mathieu Flonneau, Abel Girard, Agathe Daniel, Manon Espinasse,
Jean-Clément Ullès, Angèle Le Prigent, Roman Solé-Pomies,
Emma-Sophie Mouret, Frédéric Monlouis-Félicité


Angèle Le Prigent est doctorante en science politique au Laboratoire Arènes à l'université de Rennes dont la thèse porte sur la trajectoire d'évolution différenciée du réseau routier national non concédé à partir d'une comparaison entre la Bretagne et l'Occitanie ;
Emma-Sophie Mouret est docteure en histoire de l'aménagement du territoire et de l'environnement, LARHRA, Université Grenoble Alpes ;
Roman Solé-Pomies, est en thèse de doctorat au Centre de sociologie de l'innovation (Mines Paris-PSL), après un diplôme d'ingénieur de l'École des mines de Paris et un master de l’EHESS, ses recherches portent sur la mise en problème public de la gestion patrimoniale des infrastructures routières et sur les pratiques de maintenance de la voirie dans les petites collectivités de France métropolitaine ;
Jean-Clément Ullès est doctorant au Laboratoire de Géographie et d'Aménagement de Montpellier (LAGAM) à l'université Paul Valéry Montpellier 3 dont la thèse porte sur l'adaptation de l'offre intermodale de transport du bassin de mobilité montpelliérain aux nouveaux rythmes urbains dans un contexte de forte dépendance à l'automobile.


Jean-Clément ULLÈS : Pour commencer, nous tenons à remercier les organisateurs du colloque, Mathieu, Frédéric et Alphonse. Nous souhaitons également remercier le Centre culturel international de Cerisy qui ne serait pas ce qu'il est sans Edith, la famille et l'équipe du château, ainsi que l'ensemble des partenaires du colloque.

Emma-Sophie MOURET : En guise d'amorce, nous vous proposons de reprendre l'illustration de ce colloque : la carte digitale. En rouge, le cheminement que nous avons parcouru durant cette rencontre. En plus de ce chemin principal, nous souhaitons vous proposer plusieurs chemins de traverse, déviations ou voies parallèles.

Illustration du colloque "Comprendre la route : entre imaginaires, sens et innovations" (2023)

Avant cela, je souhaite revenir sur l'enthousiasme qui m'a parcourue à l'idée de participer à ce colloque sur la route. C'était important pour moi, car l'infrastructure route est encore peu étudiée par l'histoire des mobilités en France. Cerisy apparaissait alors comme une promesse de pouvoir discuter pendant plusieurs jours, avec des spécialistes, de mon objet de recherche. C'est chose faite, j'en suis ravie.

Angèle LE PRIGENT : J'ai également remarqué ce manque dans le domaine de la science politique. En effet, la dernière étude approfondie de la question routière remonte à la thèse de Florent Clément en 2013, portant sur les politiques autoroutières françaises après le Grenelle. Un constat édifiant et partagé a donc servi de point de départ à notre colloque. La route est la grande oubliée des débats publics et des travaux en sciences humaines et sociales. Je rejoins Emma-Sophie et je pense que nous avons relevé avec succès ce défi en faisant de ce colloque un espace dédié et foisonnant pour l'exploration de la route.
L'interaction entre différentes disciplines et expertises a permis de rassembler une multitude d'imaginaires liés à la route, qu'ils soient d'ordre patrimonial, esthétique, émotionnel (comme la sacralisation de la route dans les voyages, par exemple), économique, environnemental, etc. Cet apport collectif, à mon avis, est tout aussi important sur le plan individuel. Au-delà de la découverte de nombreuses recherches dans le domaine des mobilités routières et des acteurs de ce secteur, cet événement m'a également offert l'opportunité de partager mes propres travaux et de constater leur réception. Je pense notamment à la question de la réduction des ressources de l'État et de son rôle dans la décentralisation, une problématique soulevée par un des participants, qui vient corroborer mes observations sur le terrain. Les discussions suscitées par ma présentation m'ont également ouvert de nouvelles pistes de recherche. Aussi, nous avons pu découvrir ou redécouvrir ensemble un lieu riche en histoire et accueillant. Comme cela nous a été rappelé le jour de notre arrivée : "Il n'y a pas de verrous aux portes, c'est une maison de famille". Et, je suis convaincu que l'état d'esprit de ce château, caractérisé par son ouverture, a véritablement favorisé le dialogue et les échanges entre les participants.

Jean-Clément ULLÈS : Je rejoins en tous points l'enthousiasme de mes deux collègues. Assurément, ce colloque m'a permis d'approfondir mes connaissances sur la route, en tant qu'objet et infrastructure de mobilité. Nombre d'interventions m'ont permis de nourrir mes travaux de thèse. J'ai particulièrement apprécié découvrir les travaux sur la valeur du temps et la question des vitesses, et qui font écho à plusieurs points de réflexion de ma thèse.

Roman SOLÉ-POMIES : Je voudrais à mon tour commencer par remercier les organisateurs pour leur invitation, et par vous remercier tous et toutes pour votre ouverture dans nos conversations. J'ai découvert des approches très différentes de celles qui me sont familières, et il me semble que, dans chaque discussion, nous avons cherché à traduire nos analyses pour formuler une question commune. Je pense par exemple à des échanges que nous avons eus en séance hier après-midi encore sur l'utilité, l'esthétique et la sécurité, où nous avons vu comment des approches historiennes, industrielles et artistiques pouvaient se rejoindre pour interroger les politiques infrastructurelles sur un point très précis, celui de la perception visuelle de l'ordre routier en situation de conduite – mais aussi à des échanges plus informels.
Pour moi, ces rencontres et toutes les autres ont été particulièrement enthousiasmantes parce qu'elles ont en commun de se démarquer d'autres formes de savoir, plus autoritaires. Je pense à certaines pratiques des sciences de l'ingénieur, qui prétendent pouvoir énoncer des vérités générales sur la marche du monde sans les démontrer, sans expliciter leur contenu politique et moral, parfois au titre d'arguments d'autorité. Au contraire, notre démarche collective a montré que nous prenions au sérieux la difficulté de nos questions, et l'impossibilité évidente de prétendre à une solution routière définitive en un seul colloque.

Emma-Sophie MOURET : Ces quelques jours nous ont offert un espace de réflexion sur la route que nous avons investis au moyen d'une démarche interdisciplinaire. La richesse d'une telle approche est manifeste. Se sont ajoutées à cela des réflexions et interventions émanant de différents échelons décisionnels et parfois techniques. Nous disposions donc d'un formidable logiciel afin de penser la route. Pour accroître la pertinence de cette approche, nous aurions pu insister davantage sur la définition de nos outils conceptuels, à commencer par exemple par la notion de transition. Des précisions sur les personnes utilisant ce concept et leur bagages disciplinaires auraient permis de clarifier, voire de baliser, certaines approches de ce concept qui est omniprésent. Il en va de même pour celui de territoire ou d'acteurs.
Les discussions, interventions et questions qui ont fusé durant ces quelques jours constituent un apport précieux. Ces matériaux me permettent d'avoir un regard sur des points que j'aurais pu approfondir dans ma thèse, mais surtout sur de nouvelles perspectives de recherches. Parmi toutes les choses qui m'ont interpellées et auxquelles je serais plus attentive, je retiendrais tout particulièrement la force des imaginaires liés aux routes et la part non négligeable des rapports parfois intimes à la route. Cet aspect est en effet apparu en filigrane de nombreux échanges. Ces imaginaires et intimes de la route seront par exemple très utiles pour interroger les routes fermées, ou celles qui ne sont plus ce pour quoi elles ont été construites ou qui mènent vers ce qui n'est plus.
Cela m'a conforté que considérer la route comme un objet d'étude revient à choisir un point d'observation des plus pertinents pour observer les sociétés. Étudier la route et ses systèmes permet véritablement de prendre le pouls d'un territoire. La route est un équilibre où beaucoup de choses s'articulent, dont des imaginaires, ce qui fait que certains tropismes s'inversent par et depuis la route. C'est l'outil idéal pour une historienne qui cherche à comprendre les changements d'une société.

Roman SOLÉ-POMIES : Ce qui me frappe dans cette question des routes qui ont été, sont ou ne sont plus, c'est que c'est un problème pour les acteurs eux-mêmes. Dans ma recherche, j'ai tendance à partir du principe que l'expérience des personnes qui fabriquent les politiques routières dans leur travail quotidien doit être à la base de l'analyse. J'ai pu regretter que ces personnes, que ce soient les agentes et agents d'entretien, les élues et élus, ou encore les techniciennes et techniciens dans différentes administrations, ne soient pas plus représentées dans le colloque. Presque du début à la fin, nous avions cependant parmi nous Caroline Briand, de la direction des routes du département de Seine-et-Marne. Nous avons discuté à quelques reprises, y compris lors d'une soirée très chaleureuse comme j'ai découvert avec bonheur qu'on en vivait ici.
Au-delà des moments où elle souriait de certaines de nos approximations, de nos décalages avec la pratique des gestionnaires, Caroline Briand nous disait qu'elle aimerait que les gestionnaires de voirie puissent entendre des discussions comme celles que nous avons partagées, parce qu'elles valorisent les infrastructures comme un patrimoine, alors que l'activité des gestionnaires elle-même est généralement peu valorisée et doit composer avec des exigences contradictoires. La complexité de cette activité nous renseigne sur la temporalité des routes : celles-ci sont installées de longue date, leur histoire matérielle est souvent mal connue faute d'archives systématiques, alors que cette connaissance est nécessaire au travail qui se consacre à les faire durer.
Je vois dans ces difficultés que rencontrent les gestionnaires de voirie un lien de parenté étroit avec les questionnements que nous avons partagés pendant ces six jours. Bien sûr, les infrastructures routières représentent une source d'opportunités multiples, dans la continuité des siècles pendant lesquelles elles ont été transformées pour permettre une certaine organisation sociale. Cependant, elles sont aussi vécues aujourd'hui comme un encombrement. Cela peut paraître très péjoratif au premier abord, mais je crois qu'il faut l'assumer dans la mesure où c'est la source des préoccupations qui nous rassemblent.

Angèle LE PRIGENT : Je partage l'avis de Roman concernant les acteurs. Il a abordé la question des opérateurs, et je souhaite ajouter à cela le rôle du stratège, voire du législateur. Notre discussion a porté sur la gouvernance et l'adaptation aux différentes échelles. Ainsi, le retour des services de l'État chargés des routes ou celui de sénateurs et de députés aurait pu constituer une clé de lecture stimulante. Nous avons aussi interrogé les modèles de transition, qu'ils soient orientés vers des approches technicistes ou démocratiques. Nous avons exploré les contradictions inhérentes à la route, ses externalités négatives, mais il est intéressant de noter que nous n'avons que rarement évoqué les angoisses ou les colères suscitées par les questions liées aux infrastructures routières. À cet égard, la présence de militants, Gilets Jaunes ou écologistes, aurait pu être une source de controverse, mais aurait également pu apporter un éclairage précieux sur les limites et l'acceptabilité des modèles de transition proposés et discutés.

Emma-Sophie MOURET : Nous aurions aimé évoquer davantage certains acteurs. Par exemple, nous avons énormément apprécié la visite des carrières de granulat d'Eurovia et nous aurions beaucoup aimé enrichir cette lecture de la route avec une approche "au ras du bitume" en évoquant plus les agents de voirie qui posent et entretiennent ce même enrobé.
Les marges de la route auraient également pu être approfondies. On pense à tous les acteurs ne rentrant pas dans l'ordre et dans l'organisation créés par la route et dont la route est le lieu de l'expression de leur décalage social. Nous pensons aux prostituées, aux sans-abris vivant sous les ponts, aux migrants ou encore aux gens du voyage. En miroir, les gendarmes et agents sont chargés de surveiller ces personnes. Les routes sont à la charnière par et sur laquelle l'ensemble de ces acteurs se situent par rapport au reste de la société. C'est d'autant plus intéressant que ces marges sont très présentes dans les récits de la route, les imaginaires et représentations.

Angèle LE PRIGENT : La question de la marginalité me semble également être une caractéristique essentielle de la route contemporaine, perçue comme une infrastructure qui ordonne et donne un sens au monde, comme nous l'avons discuté hier après-midi. Cette question touche de plein fouet la notion de liberté que permet la route comme vecteur de reliance dans la vie quotidienne ou lors des voyages. Comme l'a souligné Jacques Levy mardi, l'automobile est souvent considérée comme une extension de l'espace privé. Bien qu'il soit important de distinguer le véhicule motorisé de son support, l'infrastructure routière, la route demeure un objet profondément paradoxal. Elle représente un espace de liberté pour certains et un espace marginal pour d'autres.

Roman SOLÉ-POMIES : Avec toutes ces ambivalences, les routes se présentent donc comme un encombrement parce que nous ne croyons plus vraiment aux promesses de la modernisation. Bien sûr, on peut toujours avoir une affection pour les récits futuristes qui font la part belle à de multiples fantasmes technologiques, mais ils ont paradoxalement le charme de l'ancien. Les infrastructures routières sont une trace matérielle laissée dans notre environnement par ces rêves. Au passage, il serait utile d'intégrer un peu plus à la suite de nos échanges l'histoire de violences coloniales, écologiques et de genre dont ces infrastructures sont un héritage.
Cette semaine, je crois que nous avons senti ensemble que nous vivions dans un monde plein de ces grandes choses encombrantes, auxquelles nous sommes malgré tout attachés. Les infrastructures routières en font partie, parmi beaucoup d'autres dont nous avons parlé aussi. Il n'est peut-être pas nécessaire de séparer dans ces attachements le rationnel et l'affectif. La discussion d'hier sur l'utilité et l'esthétique laisse plutôt pressentir que, quand on revient à l'expérience matérielle des infrastructures, ces dimensions sont étroitement entremêlées. Nous n'avons pas résolu ces questions théoriques, nous n'avons pas non plus dégagé différentes réponses possibles et clairement formulées, mais nous avons ouvert une certaine forme de réflexion.
Ces choses encombrantes et attachantes nous obligent, à tous les sens du terme. Elles nous obligent à engager une réflexion interdisciplinaire pour travailler ce souci que nous partageons. En nous efforçant presque systématiquement de spéculer sur l'action collective possible pour le futur, même dans nos réactions à la présentation de Dominique Bourg qui aurait pu être désarmante, nous avons montré que nous n'avions pas à vivre ce souci comme un enfermement. Je pense que cet effort spéculatif répondait à ces questions d'encombrement et d'attachement, et il appelle selon moi un travail de recherche sur les formes narratives, dans la suite également de nos discussions sur la littérature, le cinéma ou le théâtre. Peut-être pourrait-on imaginer un futur colloque de Cerisy sur les récits d'infrastructures, pour nous concentrer davantage sur le détail des techniques narratives qui travaillent nos attachements à ces grands réseaux techniques.

Jean-Clément ULLÈS : Nous avons eu l'opportunité d'explorer de nombreuses facettes de la route, mobilisant une diversité de disciplines dans le domaine scientifique. Cependant, il semble avoir manqué une analyse plus approfondie sur la relation entre le numérique et la route, un autre chemin de traverse qui aurait pu être mobilisé lors de ce colloque. À première vue, plusieurs éléments retiennent notre attention. Tout d'abord, il convient de caractériser la nature de la relation, entre la route et les principaux fournisseurs de services de navigation, accessibles sur les smartphones. Il ne fait aucun doute que des applications telles que Google Maps et Waze occupent une position prépondérante dans le paysage de la mobilité actuelle. À titre d'exemple, Waze compte plus de 100 millions d'utilisateurs aujourd'hui et a été acheté par Google en 2013 pour plus d'un milliard de dollars, témoignant de son importance stratégique dans l'orientation des usagers sur les routes. D'autre part, les utilisateurs de ces applications de navigation transmettent un grand nombre de données de déplacement, et sont cruciales pour mieux comprendre nos modes de vie. Ces données englobent les origines et les destinations des déplacements, les vitesses des véhicules, les points de congestion, les rythmes de vie urbains, etc. De plus, les collectivités territoriales (gestionnaires de l'infrastructure et autorités organisatrices de la mobilité) ont la possibilité d'acquérir ces nouvelles données de mobilité dans le cadre de leurs diagnostics. Enfin, le concept de la Mobilité as a Service (MaaS) se situe à l'intersection des pratiques de mobilité, du changement modal et de l'utilisation du numérique. Finalement, nous aurions pu poser la question, non sans provocation : qui, aujourd'hui, connaît mieux la route que Google ? Cette question renvoie également à l'importance des données dans la gouvernance des mobilités aujourd'hui.

Emma-Sophie MOURET : Nous souhaitons de nouveau remercier l'ensemble des participants car nous avons construit ces réflexions ensemble. Cerisy est une expérience formatrice pour les jeunes chercheurs et à ce titre, la mission de Mathieu, Frédéric et Alphonse est très réussie. En effet, durant ces quelques jours et surtout ces dernières heures, les échanges que nous avons eus, nos envolées, nos rires et parfois nos nuances, ont été, en plus d'un réel plaisir propre à l'esprit de Cerisy, un exercice scientifique des plus stimulants. Nous vous en remercions.

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"CERISY FACE AUX TECHNOLOGIES "ZOMBIES""

PAR PHILIPPINE COUTAU ET CYRIL MONETTE


Du mercredi 30 août au mardi 6 septembre, s'est tenu le colloque Où sont les technologies d'avenir ? De Simondon à la science-fiction sous la direction de Vincent Bontems, Christian Fauré et Roland Lehoucq. Deux étudiants de la Fondation suisse d'études avec laquelle le CCIC a engagé un partenariat, Philippine Coutau (Bachelor d'arts et sciences tourné vers les sciences environnementales et les beaux-arts) et Cyril Monette (doctorant en biorobotique), nous ont adressé leurs impressions et interprétations à la fois sur les travaux du colloque et sur les modalités de vivre et de penser à Cerisy.

Dai Li, Vincent Bontems, Pierre-Marie Pouget, Philippine Coutau,
Jacques Jacot, Cyril Monette, Cléo Collomb, Élie Chevignard


Philippine COUTAU : Une autre façon de comprendre notre relation au monde

Cette semaine passée à Cerisy a démontré avant toute chose les bienfaits d'imaginer d'autres réalités potentielles. Dans un monde fragmenté, où tout va à une vitesse folle, où la précarité croît en parallèle avec la croissance économique, où le "progrès" repose sur de gigantesques émissions de CO2, quand trouvons-nous le temps de ralentir ? C'est pourquoi j'ai adoré toutes ces présentations et débats qui m'ont fait entrevoir une autre façon de comprendre notre relation au monde, malgré des termes techniques parfois difficiles à suivre.

Se rapprocher de la science-fiction, redéfinir les méthodologies philosophiques et les appliquer sur le terrain, retracer les généalogies d'objets techniques, interroger l'héritage, le terroir, pour réactualiser le présent, "déprojetiser", sont des idées qui permettent d'élargir nos imaginaires. À Cerisy, je n'ai plus eu l'impression que le progrès était exponentiel, mais qu'il grouillait dans plusieurs domaines se recoupant pour former une vision d'un monde rempli de technologies à "soutenabilité forte", prenant en compte des ontologies diverses.

Face au changement climatique et à un monde qui se "zombifie", l'envie de se terrer dans un bunker semble plus forte que celle d'agir. Cependant, il souffle un joli vent d'espoir quand on est encouragé à s'affranchir des normes en place et à créer une nouvelle diversité de valeurs épistémiques et d'actions, inscrites dans des réalités potentielles. Alors, je me dis en écoutant les différents participants que peut être nous ne fonçons pas droit dans le mur et qu'il reste une chance d'articuler de nouveaux futurs.

Les comportements émergents résultent d'actions collectives, et je quitte Cerisy en pensant qu'il faudrait enseigner dès le plus jeune âge à penser différemment, ensemble, avec, et que tous les obstacles des situations limites peuvent être surmontés. Si l'on parvient à combiner éducation et imaginations débridées, à déconstruire la compétitivité pour apprendre à écouter et dialoguer, peut-être parviendrons-nous à construire collectivement les technologies d'une humanité résiliente.

Enfin, ce furent de très belles journées passées à échanger et à apprendre, à prendre le temps de comprendre grâce à de longues conversations hors de la bibliothèque (et grâce à la gentillesse des intervenants qui prenaient le temps de m'expliquer certaines de leurs idées !). Je vous remercie donc encore mille fois pour ces heures passées à réfléchir à d'autres futurs !


Cyril MONETTE : Du tissage intime de la technologie aux sociétés…

Ce colloque a su pertinemment traiter de la question technologique et de son tissage intime aux questions de société sous-jacentes. C'est donc ce tissage que je vais mettre en lumière en synthétisant les propositions faites en ajoutant quelques pistes de réflexion peu abordées.

Comme l'a présenté José Halloy, le problème est assez simple : comment équilibrer un système Terre dont l'entrée est l'énergie solaire et la sortie la somme d'autres flux (matériels, thermiques, etc.) qui régissent nos environnements, mais aussi nos existences (il faut bien manger…). Autrement dit, à quel point voulons-nous altérer l'entropie de notre environnement avec une quantité finie d'énergie (énergie fossile ou nucléaire pour en nommer deux) et l'apport constant dont nous jouissons grâce au soleil ?

À mesure que le stock s'épuise, on se rend compte de notre dépendance à cette abondance énergétique, dont la meilleure traduction est la traduction démographique (+300% dans ce dernier siècle). Nous sommes donc face à un problème de sevrage. C'est précisément cette question qui a été traitée par Jean-Hugues Barthélémy et Ludovic Duhem avec le concept d'écotechnologies, ou par les “Right techs” de Vincent Bontems, ou encore les "Middle techs" de Victor Petit. Leur point commun est le dépassement des oppositions faciles entre high tech et low tech, technique et nature, technosolutionnisme et écologisme technophobe. Ce sont des approches analytiquement pertinentes dans le sens où elles prennent en compte notre dépendance aux énergies fossiles tout en étant conscient de l'aspect transitoire de ces réserves. Il s'agit en effet de mettre en place des technologies à soutenabilité faible (c'est à dire non-utilisables à très long terme) qui nous permettront de concevoir des technologies à soutenabilité forte développées entre temps.

Cependant, comme l'a rappelé Anaïs Nony, le savoir seul ne suffira pas à résoudre tous nos maux et une implémentation relève d'autres compétences que de la technique. Il est clair qu'un changement de trajectoire technologique doit s'accompagner d'une "réforme" de la culture technique sous-jacente, par une approche patrimoniale comme l'a proposé Florence Hachez-Leroy ou encore par la valorisation de la notion de terroir technique, comme Élie Chevignard l'a illustré au travers de l'industrie horlogère jurassienne. Il me semble possible d'élargir cette notion de terroir technique pour non seulement relater des arcs technologiques du passé, mais aussi envisager ceux qui sont à venir et, notamment, avec les idées de Philippe Bihouix de redistribution de certaines industries technologiques directement au sein des territoires.

Ce changement de culture doit s'ancrer autour d'une réappropriation des technologies : si on ne comprend pas facilement une technologie, alors il y a de grandes chances qu'elle soit "zombie", c'est à dire qu'elle repose sur des sources d'énergie qui n'existeront plus dans 100 ans. Ce regard critique me semble être une priorité : il s'agit d'une pièce de Mikado qui ne fait pas s'effondrer les autres (le système) et permet de préparer le paysage socio-culturel à une transition des pratiques et habitudes. Et ce sont des lieux de réparations, comme des Hackerspaces, FabLabs ou encore des Repairs Cafés qui joueront un rôle majeur.

Je terminerai par mentionner une approche qui n'a que très peu été considérée, si ce n'est par Edith Heurgon en mentionnant le colloque Le renouveau du sauvage de fin juin 2023, qui consiste à considérer les questions spirituelles pour ancrer cette culture éco-technologique. Le concept d'écotechnologies vise à dépasser l'opposition nature/culture, mais il est difficile de parler d'ancrage culturel des technologies — en interaction obligatoire avec l'environnement naturel — en balayant de la main la question de la spiritualité, quelle qu'elle soit d'ailleurs. Un colloque sur nos horizons de "spiritualités éco-technologiques” n'aurait-il pas tout son sens pour combler ce manque de sens dont souffrent les jeunes ingénieurs ?

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"LE RETOUR DE L'OULIPO À CERISY"

PAR CINDY GERVOLINO


Après un Master sur "L'imagination mathématique, la littérature comme expérience de pensée visuelle" à l'École normale supérieure de Lyon, Cindy Gervolino prépare une thèse à l'université de Besançon intitulée "Figure, forme, lettre : la pensée diagrammatique à l'œuvre dans le texte littéraire (Abbott, Cortázar, Gatti, Guillevic, Roubaud)". Voici le rapport d'étonnement qu'elle a présenté lors de la dernière séance du colloque L’Oulipo : générations, qui s'est tenu à Cerisy du 24 au 30 juillet 2023.

Hermes Salceda, Isabelle Dessommes, Éric Beaumatin,
Rebecca Tural, Cindy Gervolino, Léa Champagnac De Narkevitch


Étaient présents

Quelqu'un qui a un frère qu'il appelle Ernest mais qui ne s'appelle pas Ernest, quelqu'un qui était là il y a vingt ans et qui a trouvé son poste d'enseignante à Amsterdam grâce à Cerisy, quelqu'un qui aime la petite méditerranée du Japon, quelqu'un qui vient de se voir octroyer cette semaine un prêt pour s'installer dans une nouvelle vie, quelqu'un qui a monté les instruments du groupe Motörhead dans sa jeunesse, quelqu'un qui a une fille qui fait des pins chauve-souris, quelqu'un qui en a marre qu'on lui demande "cuál es la fecha de hoy", quelqu'un qui se transforme en hôtesse de l'air ou en cafard pour danser, quelqu'un qui a visité soixante villes en France, quelqu'un qui a tatoué un appel de pied de page sur son pied, quelqu'un qui a ré-appris le madison pendant ce colloque, quelqu'un qui a reçu une photo d'un étudiant qui a fait un voyage en Europe pour la remercier d'avoir été son enseignante, quelqu'un qui a une secrétaire qui travaille quinze minutes par semaine, quelqu'un qui a une boucle d'oreille verte qui se retourne systématiquement et c'est pénible, quelqu'un qui joue au ping-pong sans décoller de la table, quelqu'un qui a inauguré une plaque commémorative en soutane, quelqu'un qui s'intéresse désormais à l'école mais qui a détesté l'école, quelqu'un qui s'est portée garante des œstrogènes, quelqu'un qui a été demandé en mariage à Venise récemment, quelqu'un qui a comme ville préférée, Paris, et comme ville la plus haïe, Paris, quelqu'un qui manque secrètement tous les petits déjeuner pour dormir mais qui mange des Lus en douce dans sa chambre, quelqu'un qui rencontre bientôt sa troisième colocataire dans une copropriété de femmes sympas, quelqu'un qui a modéré Jean Ricardou et qui s'en souvient encore, quelqu'un a reproduit avec moi et d'autres la grande ourse où chaque étoile était une cigarette qui brûle dans le noir, quelqu'un a dit qu'il n'était "pas du tout quelqu'un d'important", quelqu'un qui rêve de tenir un PMU, et Alain Schaffner.

Tentative de restée inépuisée au Château de Cerisy

Mettre mon réveil à 7h10, fait grincer ma porte à 4 reprises pour ma toilette du matin, dire bonjour à mon voisin, tartiner des biscottes, ignorer la confiture de courgette, dire le nom de ma thèse en entier, consulter le programme et me diriger vers la salle, écouter les communications du matin, rire à la mention d'une prière oulipienne réécrite "ne nous soumets pas à la Convention", prendre un café et une cigarette, aller manger, parler, faire passer le plat, manger, parler, faire passer le plat, manger, parler, parler, parler, pardon le plat, se diriger pour fumer une cigarette, parler, parler, entendre la cloche, ranger la cigarette, poser ses fesses, écouter, écouter, écrire, écouter, écrire, découvrir la cave, boire de la Cristalline dans la cave, dire le nom de ma thèse en entier, rire, parler, rire, rentrer dans le noir, se prendre le lit dans les tibias, faire grincer ma porte à 6 reprises, dormir.

Mettre mon réveil à 7h30, fait grincer ma porte à 2 reprises pour ma toilette du matin, dire bonjour à mon voisin, tartiner des biscottes, tenter la confiture de courgettes, aimer la confiture de courgettes, dire le nom de ma thèse en entier, noter le nom d'un livre, écouter une blague d'Éric, rire à une blague d'Éric, entendre parler du tatouage d'Hermes, se demander où il est, noter "Lire Nouvelles impressions d'Afrique", écrire une remarque d'Éric : "Le Tellier dans sa thèse en 2002 page 11 écrit : contrainte (ce terme est encore un peu flou)", échanger sur l'opposition contrainte dure/molle, entendre la cloche, manger, manger, parler, manger, écouter la même blague d'Éric, suivre les communications de l'après-midi, noter l'alexandrin le plus court " " glosé en "Tout signe a disparu, l'espace seul demeure", dire la première partie du nom de ma thèse pour l'abréger, échanger autour du 3ème café de la journée, manger, se diriger vers la cave enfin pourvue des substantifiques liqueurs, rejoindre l'équipe gin tonic, tenter de composer une playlist avec NRJ hits 2010 200%, aller dormir.

Mettre mon réveil à 8h15, huiler ma porte avec du WD 40 à effet immédiat sur la recommandation de mon voisin, parler de genoux avec Christelle, écouter, noter d'Hermes "La contrainte apparaît comme le négatif de la langue", rire parce que quelqu'un avoue avoir lu La liseuse sur une liseuse, trouver laquelle de mes deux fesses est la plus confortable pour rester assise très longtemps : la droite, noter "La petite fille qui mord dans le coin de son petit-beurre Lu", mais sans explication, consulter la liste des lapsus établie par Margaux : "avec circonscription", "in extremiste", "une frontière étanche", "le grand incendie de l'autre", "éruditcion", plus tard, remarquer que si Margaux sait dire "vilisibilité" en une fois, elle peut aussi parler des "forme sein" et d'"Henri Le Tellier". Manger, parler, trouver le gin, perdre le verre, trouver le Schweppes, retrouver le verre, perdre le gin, trouver le citron, perdre le verre, ping, pong, ping, pong, pardon, elle est passée sous vos jambes, excusez-moi, ping, pong, ping, pong. Aller dormir.

Mettre mon réveil à 8h55, écouter la porte : elle ne grince plus, courir au petit déjeuner en ignorant les commentaires désopilants, faire un gros tas de confiture à la courgette, parler de genoux avec Camille, écrire "Seule une machine peut apprécier un sonnet écrit par une autre machine", prendre la brochure de Bernardo, rire des titres de Clémentine Mélois, noter mon préféré : Crème et chat qui ment, prendre la brochure de Bernardo, boire le 12ème café de ma journée, descendre à la cave, voir enfin le tatouage d'Hermes, danser, danser, danser, dormir.

8h58, couette, couiner, courir, courgette, couler café, croustille, courir, couloir, coiffer, courir, couper, s'asseoir. Écouter les copines luminescentes et graphiques, s'étonner devant cartes et créations plastiques, entendre le téléphone de Camille qui sonne pendant que Bernardo récite "Qui est cet autre qui m'appelle", rentrer, se regarder dans le petit miroir écrivant ce texte.

Se regarder dans le petit miroir écrivant ce texte : peut-être le plus étonnant.

Inventaire des regards supposément lancés aux petits miroirs à Cerisy

Regard curieux, découvrant la chambre pour la première fois, regard angoissé, scrutant méticuleusement un col juste avant une prise de parole, regard nostalgique, réconforté par un environnement familier, mais pénétré du poids du temps qui a passé entre temps, regard endormi et embrumé par l'alco… la fatigue, regard inquisiteur, traquant les restes d'une salade embusquée entre deux dents, regard circonspect, s'étonnant d'un choix vestimentaire par trop audacieux, regard rapide avant d'aller manger, regard oblique, déconcentré par un mouvement de notre propre reflet pendant une activité tierce, regard narcissique, savourant orgueilleusement une situation capillaire intacte qui résiste au passage du temps, regards inconsciemment simultanés, d'une chambre à l'autre, dernier regard avant de se lever pour parler, et ce regard qu'on se lance parfois à travers le temps, celui qui dit "qui seras-tu, si tu regardes un jour à nouveau ce miroir".

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"LE VIVANT ET LE SAUVAGE À CERISY"

PAR LÉA SOPHIA HÜMBELIN, MAÏWENN MIGNON ET ROBIN WEGMÜLLER


Du 26 juin au 2 juillet 2023, les colloques Que peut la littérature pour les vivants ? et Le renouveau du sauvage ont non seulement été organisés en parallèle, mais ont aussi partagés des séances et des activités communes de diverses manières. D'où une audience nombreuse et diverse mêlant littéraires, scientifiques et professionnels du vivant. Voici les rapports d'étonnement de trois étudiants de la Fondation suisse d'études avec laquelle le CCIC a engagé un partenariat : Léa Sophia Hümbelin ("Informatique" à l'École polytechnique de Zurich), Maïwenn Mignon ("Économie et management" à l'université de Genève) et Robin Wegmüller ("Finance" à l'École polytechnique de Zurich).

Maïwenn Mignon, Robin Wegmüller, Léa Sophia Hümbelin


Léa Sophia HÜMBELIN

Le changement de perspective pendant cette semaine était vraiment précieux pour moi. Non seulement au niveau des sujets abordés qui diffèrent de ce que je fais dans mes études, mais aussi au niveau de la langue. Chaque langue a son propre regard sur le monde et pour moi, c'était enrichissant de découvrir le sentiment de vie inhérente à la langue française. Cela commence par la sonorité du français qui est beaucoup plus doux et poétique, comparé à ma langue maternelle le suisse allemand. J'ai le sentiment qu'en parlant français, on prend plus de temps pour exprimer ses pensées et surtout ses sentiments. C'était ma première fois en Normandie et le paysage m'a vraiment ému. Du coup, je voulais mettre des mots en langue française sur ce souvenir pour le conserver. Je ne sais pas si j'ai réussi à trouver les bons mots, mais j'ai beaucoup apprécié d'être là.

29 juin 2023, les falaises littorales de Carolles et Champeaux

Les arbrisseaux se présentent sous toutes les couleurs,
De l'ocre blanchâtre au violet rougeur.

Le susurrement de l'herbe m'amène la sagesse du monde,
Pendant que la beauté du paysage m'inonde.

Le gloussement des goélands me rappelle un rire doux,
Pendant que le vent caresse légèrement ma joue.

Le murmure de la mer me prend dans ces bras,
Et pour un moment, le sentiment d'être perdu s'en va.


Maïwenn MIGNON

La première chose qui m'étonne à la fin de cette semaine, c'est l'évolution de mon historique de recherche internet. Loin de mes préoccupations économiques habituelles, j'ai découvert, grâce à vous et à vos communications, de nombreux concepts, définitions de mots qui m'étaient jusqu'alors inconnus, ouvrages et personnalités. Giono, iconoclaste et liminal en sont quelques exemples, même si cette petite liste est bien loin d'être exhaustive. Je repars de ce lieu charmant la tête pleine de nouvelles idées, et de nouvelles pistes à explorer, et, pour ça, je vous en remercie.

Bien sûr, j'ai été fascinée et émerveillée par de nombreux points qui ont été mentionnés cette semaine. Je retiens notamment la question de la place du sauvage dans nos sociétés et territoires, particulièrement bien mise en exergue par notre visite des falaises de Carolles et Champeaux, ainsi que celle de La grande Noé. J'ai tout autant apprécié les exemples de cette place du sauvage autour de nous, tels que les punaises de lit, les castors ou les dynamiques de reboisement dans plusieurs territoires français qui nous ont été présentés.

J'ai été saisie par la question de la légitimation de la violence. La présentation de Pierre Schoentjes a pour moi mis en valeur de manière fascinante l'interprétation de cette question dans la littérature, tout en mettant en évidence le lien direct avec des questions de société actuelles. Les risques de zoonoses m'ont particulièrement intéressée. Cette communication présentée jeudi matin m'a laissée songeuse par rapport aux risques sanitaires, tout en faisant écho à la pandémie tout juste terminée. Enfin, la notion de responsabilité évoquée dans le cadre du lien entre la littérature et le droit m'a fascinée. Cette question, tissée à travers une comparaison entre les procès France Telecom et les marées noires, a des implications éthiques directes qui ont résonnées avec des valeurs qui me sont chères. J'ai été particulièrement touchée par vos témoignages bouleversants qui m'ont fait reconsidérer l'importance et le place de la vie dans notre monde. Je repense à l'intervention de Gisèle Bienne et de Gilles-Eric Séralini qui était émouvante, tendre et sincère.

À la question "Que peut la littérature pour les vivants ?", plusieurs réponses ont été proposées. Passant du "rien" provocateur à des réponses que je résumerais par "beaucoup", je choisis de retenir : elle peut pour autant qu'elle soit lue. Or aujourd'hui la majorité des textes évoqués lors de ce colloque ne sont pas lus. Dans ma génération, en dehors des étudiants en lettres, peu de personnes lisent ces ouvrages et même lisent tout court. La question est donc "Comment faire pour que la littérature soit lue ?". Je préfère donc laisser cette question en suspens.

Cette semaine, j'ai eu la chance de vous écouter, de vous rencontrer et d'échanger avec certains d'entre vous. Que ce soit autour d'un café, d'un repas, ou d'une table de ping-pong, j'ai appris de chacune de nos discussions. J'ai été bouleversée par vos convictions, votre passion face aux sujets évoqués. J'ai pu observer des vivants passionnés par le vivant, émerveillés par la nature qui nous entoure, et sa retranscription à l'aide de mots. Merci pour ces moments hors du temps, ces moments de grâce, qui me laissent émerveillée et avide d'en découvrir plus.


Robin WEGMÜLLER

Introduction
Au-travers de ces quelques paragraphes, je souhaite exploiter la richesse de la participation parallèle aux deux colloques pour, de la même manière que l'écocritique mêle sciences humaines, vivant et langage, proposer une lecture à plusieurs approches ainsi qu'une mise en perspective personnelle de leurs développements respectifs. Ces idées s'articulent autour de quatre dimensions : la légitimité, l'exploration de perspectives, la communication et la notion de frontière. Je conclurai cette courte intervention par une ouverture sur des considérations que nous n'avons pas eu le temps d'aborder.

Développement
Si notre semaine s'est ouverte sur le consensus de l'existence du "laisser faire", la question de la légitimité d'action s'est vue abordée de manière fondamentalement différente. Là où le sauvage s'interrogeait initialement sur la manière d'envisager les rapports aux milieux qui l'entourent, ainsi que sur les fondements éthiques et moraux de ses potentielles interventions, il est intéressant de constater que la question "Que peut la littérature pour les vivants ?" semblait déjà présupposer une forme pertinente de capacité à agir de la part de littérature ; sinon, la question aurait pu être formulée ainsi : "Dans quelle mesure la littérature a-t-elle un rôle à jouer pour les vivants ?".

Cette situation reflète la diversité des perspectives suggérées par ces domaines. Néanmoins, tenter de comprendre la similitude entre les approches sous-jacentes apporte des éléments qui nous aident à les relier. Dans le sauvage, le regard d'historien sur le castor d'Europe a ainsi rappelé les dangers de penser un animal, et plus généralement la nature, par le prisme de l'anthropomorphisme. Un autre exemple, cette fois-ci littéraire, posait le rôle du droit, dans la pratique, comme protecteur des intérêts humains. Malgré l'importance accordée par la littérature au ressenti de l'éco-sensibilité, qu'il s'agisse de l'écologie spirituelle de Maurice Genevoix, de la biophonie ou du traitement de l'œil dans l'écriture écopoétique, ce cadre centré sur l'Homme avec un grand H, mais également avec un petit h, aide à comprendre la manière dont Plumwood parvenait à transmettre l'incrédulité face au statut retrouvé de proie. La distinction de genre opérée trouve un écho particulier dans les biais récurrents associés aux images de notre rapport à la nature, que l'écoféminisme se charge d'évaluer avec un regard analytique et critique.

Il apparaît de ces constats que la reconsidération partielle des rapports aux vivants et à l'écologie passe aussi nécessairement par la reconsidération et la critique de la manière dont nous en discutons. L'évocation des notions de "mots-mana", de "mots-tabous" et même de "mots-bâton" a clairement démontré l'importance des contextes culturels, historiques et sémantiques dans la compréhension que l'on a d'une unité de texte. En passant de l'échelle de la phrase à celle d'un ouvrage entier, l'expérience des enjeux qui nous ont concernés cette semaine semblait parfois suggérer une inadéquation de certaines formes narratives et le besoin de repenser des pratiques que l'on imaginait établies.

De manière générale, les discussions récentes motivent la vision de frontières de plus en plus floues. Cette tendance a débuté le premier jour du colloque avec les questions liées au dualisme, à la dialectique, ainsi qu'à la recherche d'un troisième élément introduisant une dimension de complexité. Dans le cadre du sauvage, l'intervention de Rémi Beau a bien illustré la difficulté d'identifier les ruptures ainsi que les continuités dans les figures contemporaines du sauvage : cette démarche nécessitait des distinctions entre spatialité et fonctionnalité, ainsi qu'entre nouveaux acteurs et collaborations existantes.

De plus, le sauvage et le domestique sont désormais entrelacés, de même que le sont les espèces exotiques (envahissantes ou non) avec la biodiversité historique. Pour continuer dans cette direction, la préservation d'espaces naturels nécessite parfois d'impressionnantes interventions initiales, telles que pour l'étang de Cousseau avec les pelleteuses, et il est délicat de distinguer un suivi sanitaire et vétérinaire respectant un principe de proportionnalité d'un modèle de protection par une surveillance dénaturée.

Face à cette complexité, le colloque du sauvage a bénéficié d'une composition variée pour apporter des regards croisés : les intervenants comprenaient des représentants du public, du privé, d'organisations à but non lucratif, de chercheurs et d'acteurs de terrain. Je suis personnellement convaincu de l'utilité de cette pluralité d'approches dans la diffusion des conclusions de nos discussions afin d'en faire bénéficier la société. Je reprends ainsi les exemples des travaux de Vincent Devictor, non publiés mais invitant à la discussion dans l'espace public, ainsi que la mention par Rémi Beau de l'importance de l'écologie politique pour faire avancer les discussions. Le colloque littéraire suivait des codes différents, mais je serais tenté d'encourager des échanges s'inscrivant dans cette approche.

En guise de complément, l'applicabilité de transformations écologiques semble entrer en conflit temporel direct avec les pressions économiques et planétaires qui s'accélèrent. À ce titre, j'invite les participants du sauvage à s'intéresser à la financiarisation des ressources naturelles, de l'eau notamment, à l'impact de cette tendance sur les incitations des grands gestionnaires d'actifs et fonds d'investissement, ainsi que les répercussions de ces effets "macro" à une échelle "micro".

Remerciements
Pour terminer sur une note plus légère, je souhaite remercier chaleureusement le Centre culturel international de Cerisy de nous avoir permis d'assister à ces colloques, ainsi que toutes les personnes avec lesquelles j'ai eu l'occasion de m'entretenir. Ce fut une expérience aussi riche qu'intense, et je suis convaincu de retourner chez moi nourri de réflexions nouvelles.

Rapport d'étonnement

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"QUELQUES FACÉTIES SUR LE COLLOQUE DES BEAUTÉS VITALES DE CERISY"

PAR MATHIAS DAMBUYANT


Mathias Dambuyant est Docteur en sociologie, chercheur associé au LAP (EHESS). Le titre de sa thèse est "Veiller sur et punir, expériences du placement sous surveillance électronique en France, Belgique et Suisse". Voici le rapport d'étonnement qu'il a présenté lors de la dernière séance du colloque Beautés vitales. Pour une approche contemporaine de la beauté, qui s'est tenu à Cerisy du 15 au 21 juillet 2022.

Mathias Dambuyant, Patricia Brulant-Crighton,
Edith Heurgon, Claude Brulant


(Sons de cloche)

Oyez, oyez… salutations à toutes et tous. Je vous parle en direct du bas, et en direct du "oh" !

Je suis, en tant que troubadour éphémère, chargé d'ouvrir cette session du rapport d'étonnement qui vous sera présentée par les damoiselles Célia, Lena, Eva et les damoiseaux Pablo et Guilhem…

Pendant plus de 5 jours, nous nous sommes rencontrés sur le thème de la beauté vitale… Ce colloque nous a chamboulé, déstabilisé, transformé… de par nos diverses disciplines. De là la nécessité de faire des ponts !!! Dans ce colloque très riche, très beau… nous avons d'abord été éclairés par les réponses philosophiques : Peut-on analyser des beautés au débotté ? L'inverse du contraire est-il le synonyme de son opposé ? Le mot "santé" peut-il s’écrire sans T ? !!! Les linguistes ensuite, à force de voir tant de beautés sont devenus de chauds latins ! Les sociologues et les anthropologues nous ont appris à recentrer notre regard et à trouver beau les petites bêtes, les pierres, les jardins, les robots, les SDF et même les miss France ! Plus incroyable encore, il y avait de la beauté dans les pans du cerveau, le cerveau des paons, dans la seiche qui encre et dans l'encre qui sèche ; dans le jazz qui fait aimer et l'amour qui fait jaser. Voire et c'est plus incroyable : de la beauté chez les collocs' avec qui on habite où dans ce colloque qui nous a habité… Dans ce colloque, nous avons partagé, transmis, il y a eu du don voire du contre-don… Pérignon !

Mais d'un autre côté (passe de l'autre côté du pont) ce colloque c'était aussi des rencontres avec le château de Cerisy, où la beauté terrasse, avec son guide hors pair Axel, avec Edith et son équipe qui nous sonnait parfois les cloches, avec des concertos indiens et des stabat mater ; le jour nous prenions des notes, le soir nous les écoutions ; avec une équipe de tournage dont l'intérêt et l'énergie ne tenait pas qu'à un film ! rencontre enfin avec les participants du colloque, au-delà des exposés, et qui permettaient à chaque instant, de ressentir une belle vie !

Alors voilà, si l'on reprend la question : "la beauté est-elle vitale ?". Elle est une quête, entre la vie et la mort, la beauté est instable entre son objet et le sujet qui l'éprouve ; la beauté est fragile car on la ressent d'autant plus que l'on sait que l'on peut la perdre. La beauté est partout où l'on sait la débusquer ; elle est même parfois là où on ne l'attend pas !

Il vous reste à franchir le seuil du château pour poursuivre ce cheminement du rapport d'étonnement en direction du salon de musique. Encore une petite chose… Et d'ailleurs la nuit !

Merci à toutes et tous pour le colloque.

Œuvre réalisée par Philippe Doutrelepont, offerte à Cerisy et exposée dans les Douves du Château (côté Terrasse Nord)

Rapport d'étonnement

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"LEVINAS, MERLEAU-PONTY ET LE PING-PONG"

PAR ANTONIA SCHIRGI


Antonia Schirgi est chercheuse et enseignante à l'Institut de sociologie de l'université de Graz, Autriche. Le titre de sa thèse est "Sur la distance proche et la proximité distante : une théorie des rencontres humaines sur la base de la philosophie de Maurice Merleau-Ponty". Voici le rapport d'étonnement qu'elle a présenté lors de la dernière séance du colloque Levinas et Merleau-Ponty : le corps et le monde, qui s'est tenu à Cerisy du 6 au 12 juillet 2022.

Alexis Cadoret, Antonin Chambon,
Antonia Schirgi, Emmanuel Levine


Un château, un lieu extraordinaire, la philosophie, Levinas, Merleau-Ponty, le Japon, la France et une doctorante autrichienne. Les discussions intensives, les rencontres et … une cave avec une table de ping-pong. Le tennis de table est un jeu que je ne pratique pas habituellement, mais qui s'intègre tout naturellement dans l'expérience cerisyenne. Il n'est pas seulement un jeu qu'on peut pratiquer à Cerisy, mais, en même temps, une activité qui démontre certains éléments de la philosophie discutée pendant le colloque. Un colloque sur le corps et le monde, un jeu pratiqué par des êtres corporels, dans une cave, en interaction avec la matérialité (la raquette, la balle, la table, les autres corps), avec le monde.

Un soir on commence le jeu à cinq. Une certaine disharmonie se manifeste. Que s'est-il passé ? Le jeu de ping-pong présuppose une certaine façon de percevoir, de se mouvoir ou certaines habitudes sensorimotrices. Avec Merleau-Ponty, on peut dire qu'un jeu de ping-pong — réalisé par des personnes qui le pratiquent régulièrement — est un moment où "le corps habituel peut se porter garant pour le corps actuel" (Merleau-Ponty, Maurice, 1945, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, p. 98). Autrement dit, la praxis, incorporée dans le schéma corporel, s'applique tout naturellement. Les non-habitués doivent apprendre à se mettre en place, à interagir avec les choses et à percevoir les mouvements d'une façon qui permette une réponse adaptée

Repartons de notre groupe ; certains joueurs ou joueuses ont besoin de commencer par ré-apprendre le jeu, d'autres sont plus professionnels. Pour les premiers, commence un moment d'enseignement ou de ré-enseignement. Re-commencer à jouer est une manière de se souvenir d'une habitude antérieure, d'une praxis incorporée dès l'enfance, quasiment oubliée, quasiment perdue. Même si cette perte n'est pas comparable avec la tragédie de la perte de diverses possibilités corporelles après une grave lésion, comme Merleau-Ponty l'a décrite quand il cherche une manière de comprendre philosophiquement le phénomène du membre fantôme, la différence entre des pratiques possibles pour certains et des pratiques possibles pour moi, qui devient évidente dans cette expérience, peut être comprise de la même façon. Pendant une longue période sans jouer au ping-pong, pouvoir y jouer est devenu une possibilité générale, quelque chose que l'on peut faire, pas plus quelque chose que je peux faire.

Pour rendre cette praxis ré-accessible au corps, nous commençons spontanément par un cours de tennis de table. L'enseignement des capacités motrices contient l'étrange nécessité d'expliciter quelque chose qu'en général on n'explicite pas et qui n'est pas facilement accessible à la conscience. Il se réfère à la praxis, aux puissances inscrites dans le schéma corporel. Notre professeur de ce soir-là est quelqu'un qui sait enseigner. Ce savoir lui-même peut être compris comme une praxis. L'enseignant a appris à rendre la praxis accessible à la conscience de soi et à la conscience des autres. Il sait expliciter la façon de travailler la raquette, d'interagir avec la balle, de se comporter envers la table et envers l'autre. Pour nous, les élèves, l'apprentissage est un processus au sein duquel ce nouveau savoir surpasse la conscience, ne reste plus quelque chose qu'on peut décrire de façon technique, mais quelque chose que le corps sait faire ; c'est une praxis qui devient lentement accessible ou ré-accessible au corps comme puissance motrice ; les corps commencent à s'habituer, la praxis commence à se (ré-)installer dans le schéma corporel. Un échange entre les joueurs commence et les interactions deviennent plus longues. On apprend à percevoir la balle dans sa puissance de se mouvoir d'une certaine façon — voir le mouvement, écouter le cliquètement quand la balle touche la table et quand elle est touchée par la raquette. On sent les interactions de la raquette avec la main et de la raquette avec la balle. La raquette dans la main devient quelque chose avec laquelle on joue la balle, quelque chose qui devient partie de notre motricité. D'une certaine façon la raquette devient parti de mon schéma corporel, même si ce système commun est fragile. Jouer implique voir, mais en même temps prévoir ; prévoir le mouvement de la balle et le mouvement de l'autre. Prévoir est une manière de surpasser le monde concret, d'imaginer le mouvement et l'avancement du jeu. Prévoir l'avancement du jeu est prévoir une future situation qui "apparaît flottante" devant moi. Le corps joue avec les avancements possibles et les potentiels mouvements de lui-même — le corps est un corps virtuel, un "corps phantastique" (Annabelle Dufourcq).

Il y a encore plusieurs aspects d'un jeu de ping-pong que l'on peut analyser avec la philosophie de Merleau-Ponty, particulièrement la relation entre les joueuses et les joueurs. Je voudrais juste mentionner un dernier aspect : un jeu comme celui-ci est une expérience commune à plusieurs personnes qui jouent ensemble, qui vivent une situation ensemble. Cette situation est plus que l'activité de jouer et plus que la "situation" sur la table, mais contient aussi cet être ensemble et l'ambiance — la cave avec son odeur agréable d'un lieu avec une longue histoire. Finalement, l'expérience en commun ne s'est pas limitée au jeu de ping-pong, c'est tout le colloque qui a été une vraie expérience en commun. Une expérience qui présuppose qu'on la vive ensemble, qu'on soit corporellement co-présent dans cette petite partie du monde, dans ce colloque sur le corps et le monde. Cette expérience en commun est quelque chose qui dépasse l'échange d'information, la discussion, même si elle est intense. C'est une expérience particulière ; elle est perçue de façon d'autant plus particulière après deux années marquées par la crise sanitaire et les restrictions prises pour l'endiguer. Mon travail philosophique discute justement cette différence, la différence graduelle entre les expériences en face à face et les rencontres à "distance".

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"RETOUR D'EXPÉRIENCE À CERISY"

PAR ALEXIS CADORET


Alexis Cadoret est titulaire d'un Master en Médiation culturelle et Enseignement et d'un Master en Études culturelles - Littérature, civilisation des pays nordiques, obtenus à l'université de Caen Normandie. Voici le rapport d'étonnement qu'il a présenté lors de la dernière séance du colloque Levinas et Merleau-Ponty : le corps et le monde, qui s'est tenu à Cerisy du 6 au 12 juillet 2022.

Antonia Schirgi, Sandra Travers de Faultrier,
Marie-Chantal Manset, Alexis Cadoret


Je souhaite tout d'abord, à l'instar de mes camarades, remercier Edith Heurgon et toutes les personnes qui s'affairent dans ce château pour cette possibilité si singulière d'habiter pendant une semaine ce lieu chargé d'histoire, animé par la rencontre de personnes aux vécus différents, toutes légitimes à nourrir encore et encore Cerisy d'écoute en écoute, de discussion en discussion. C'est ma première fois ici. Une première fois que je n'oublierai pas de sitôt et qui, maintenant qu'elle s'achemine lentement mais promptement vers le souvenir, conservera pour toujours une place dans ma relation à la phénoménologie et à ses tensions, exposées durant ces quelques jours. Phénoménologie qu'honorent les photographies en noir et blanc affichées à l'entrée du château, suspendant nos présences à toutes et à tous sur les quelques centimètres constituant les images au sein desquelles nos sourires, faits de chair, de sang et étirant la peau de nos lèvres, contiennent une parole animée de joie et de désir de sentir l'infini insufflant partout un vent immémorial.

Je voudrais ensuite adresser de la part de tout le groupe un merci sincère à Corine Pelluchon, à Yotetsu Tonaki et à toutes les conférencières et conférenciers pour cette semaine au déroulement doucereusement discipliné. Il importe de souligner la qualité de ce colloque franco-japonais portant sur l'intrication du corps et du monde chez les philosophes Maurice Merleau-Ponty et Emmanuel Levinas. Grâce à l'ensemble des conférences proposées et aux multiples discussions tissées au cours des repas et des pauses, chacune et chacun quittera Cerisy avec la certitude de l'importance de philosopher pour s'engager pleinement dans la complexité du monde, que ce soit en enseignant, en prenant soin de ses patients, en étudiant ou encore en travaillant dans ou pour des entreprises. Chacune et chacun emportera dans ses valises la force de plusieurs pensées, celles de Merleau-Ponty et de Levinas principalement, celles de Husserl, d'André Gorz et de Nishida dans un second temps ; pensées qui ont en commun de conduire l'humain à interroger ses manières d'être, autrement dit son attitude à l'égard du vivant et de ce qui l'entoure. Il s'est agi, comme l'ont souligné la majorité des communications, de penser par la phénoménologie une nouvelle façon d'habiter la terre qui soit capable de prendre en compte notre dépendance aux écosystèmes. Cette appréhension écophénoménologique de l'humain — entre son corps et le monde — le rend susceptible de dévier d'un centre duquel aucune résonance ne peut se réaliser correctement par manque d'entrecroisements. Ainsi, l'humain, pour sentir l'infini du monde, dispose d'un corps proprement résonnant, disposé à expulser aussi bien qu'à absorber, à tourbillonner dans l'air et à flotter sur l'eau, comme l'ont entre autres expliqué Corine Pelluchon, Tetsuya Kono, Nao Sawada, Tetsuo Sawada et Masato Goda.

Dans le cadre de mon mémoire d'études nordiques portant sur l'altérité dans les personnages des contes de l'écrivaine danoise Karen Blixen analysée à travers le concept de visage et la notion de responsabilité pour autrui dans l'œuvre de Levinas, le thème du corps et du monde y a toute sa place. En effet, il semble pertinent de se pencher sur l'interaction des personnages blixeniens avec le monde édifié par l'écrivaine sous l'angle de ce langage à trois dont il a été question lors de la communication de Dorothée Legrand. Les personnages blixeniens sont marqués par l'accomplissement d'un destin qui, parce qu'il est accompli, permet paradoxalement d'aspirer à une véritable liberté. Il serait intéressant d'impliquer dans cette façon qu'a Karen Blixen de charger ses personnages d'une responsabilité la relation je-tu-il, dialogue dans lequel le passé s'immisce, fort de ce qu'il contient mais aussi fort de son poids sur le présent et sur le futur. Ce je-tu-il frappé par la présence d'une dimension impersonnelle, fait revenir à l'esprit la suprématie des nourritures lévinassiennes, de cet air qui enveloppe l'humain avant même qu'il y prête attention. Par ailleurs, la richesse du colloque n'a pas hésité à rendre apparents les points de tension où, comme chez Levinas par exemple, la place de l'animal est ambiguë. L'œuvre de Karen Blixen est marquée par une attention particulière aux masques qui à la fois protègent les personnages et les rapprochent de l'autre et du monde, car porter un masque ne revient pas forcément à signifier une crainte envers la vie et les incertitudes qui y règnent, mais souligne bien au contraire la propension à vivre autrement, par l'autre, avec l'autre. Chez Karen Blixen, les personnages voguent de masques en masques, moyen par lequel ils s'engagent pleinement dans la vie. Cette caractéristique du masque gagnera en pertinence en l'abordant par la richesse des thèmes lévinassiens.

Encore une fois, merci à toutes et à tous !