"TRAVERSÉES CERISYENNE 1985-2025… ET LA SUITE !"
RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIQUE SAINCT
L'assemblée générale des Amis de Pontigny-Cerisy s'est tenue le 2 avril 2026 sous une forme renouvelée et remarquablement accueillie par l'Institut pour la Recherche | Groupe Caisse des Dépôts. Après le volet statutaire et avant la présentation des activités de la saison 2026, un moment a été consacré à LA VIE DE L'ASSOCIATION, trois amis de Cerisy ont témoigné des traits marquants de leurs séjours à Cerisy : pour Frédérique Sainct (remarquable auditrice avec son mari Hervé, récemment disparu) et Sandra Travers de Faultrier (d'abord auditrice, puis contributrice, enfin directrice d'une superbe rencontre en 2024 intitulé Là où se déploie le monde… Droit et littérature : formes et sens à même l'histoire), leurs premières venues étaient très anciennes ; pour le jeune William Faltot, 2025 était sa première année tout d'abord comme auditeur (colloque autour de François Jullien), puis stagiaire dans l'équipe de Cerisy (colloque autour de Jocelyn Benoist) et enfin comme intervenant (colloque autour de Hartmut Rosa).
Très chère Edith, et vous tous passionnés de ce lieu improbable et magique,
Me voici donc invitée devant vous à évoquer ces quelques 40 années de fréquentation de Cerisy, dont 25 relativement actives.
C'est en effet en 1985 que mon mari Hervé a découvert le livre L'auto-organisation. De la physique au politique (Éditions du Seuil, 1983, réédité dans la collection "Cerisy / Archives", Hermann, 2022 - Actes du Colloque de Cerisy de 1981, dirigé par Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy), Cornélius Castoriadis, y participant parmi beaucoup d'autres personnalités. Cet ouvrage a éclairé notre compréhension du monde ! À l’époque, le monde scientifique était en ébullition après les livres de René Thom sur la "Théorie des catastrophes" (René Thom publie, en 1972, "Stabilité structurelle et morphogenèse", qui dessine une théorie des catastrophes. Un colloque lui est consacré à Cerisy en 1982 : Logos et théorie des catastrophes (à partir du travail de René Thom), sous la direction de Jean Petitot, en présence de René Thom, publié en 1988 aux Éditions Patino) et la notion de "bifurcation de comportement", puis sur celui d'Ilya Prigogine "La nouvelle alliance" (La nouvelle alliance. Métamorphose de la science, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, Paris, Gallimard, 1979. Le colloque Temps et devenir. À partir de l'œuvre d'Ilya Prigogine s'est tenu en 1983 à Cerisy, sous la direction de Jean-Pierre Brans, Isabelle Stengers et Philippe Vincke, en présence d'Ilya Prigogine. Il a été publié en 1988 aux Éditions Patino, réédité dans la collection "Cerisy / Archives", Hermann, 2012) entre les sciences et les autres disciplines : politique, philosophie, arts… Le monde des mathématiques et de la philosophie se rejoignaient pour notre plus grand plaisir ! Hervé a toujours été un "passeur" entre les disciplines, les projets… Regardant l'éditeur, nous avons découvert ces simples mots "Colloque de Cerisy, 1981". Nous avons alors écrit pour savoir ce qu'il en était. Et depuis nous avons suivi, année après année, la programmation d'un lieu capable de produire un tel livre !
Notre première présence à Cerisy date de juin 1988, à la décade Épistémologie et symbolique de la communication. Ce fut 10 jours hors du temps, un envoûtement instantané ! Edith avait les cheveux long, Catherine de Gandillac était attentive à chacun de nous, on jouait au ping-pong au sous-sol, le chêne (tombé en 2016 sous l'effet d’une forte tempête…) trônait sur la pelouse de la terrasse nord, une chouette était installée au plafond de la grange, l'omelette norvégienne sonnait déjà la clôture prochaine du colloque.
La première soirée de présentation fut épique : nous étions assez différents des autres participants, avec notre culture technique et notre absence de contribution : il y avait peu d'auditeurs à ce colloque. La présentation de chacun, puis du château et de l'histoire des Amis de Pontigny-Cerisy nous fit forte impression… Qu'allait-il nous arriver ? Ce fut finalement assez facile d'écouter les communications et de participer aux conversations pendant les pauses et les repas. L'auto-organisation et la complexité n'étaient pas étrangères aux débats ! Cette expérience de "temps suspendu" pour discuter, échanger, réfléchir, sans autre enjeu qu'un enrichissement personnel et collectif et sans autre contrainte qu'une cloche nous rappelant à la vie physique : de la magie totale !
Ce colloque fut fondateur de notre envie de retrouver ce "temps suspendu" pour d'autres sujets. Nous prenions conscience que notre désir de "faire se parler les disciplines" était ici largement partagé ! Faire des liens entre les savoirs correspondait bien à notre état d'esprit. Et le plaisir d'approfondir certains domaines a été un puissant levier de choix. La présence des auteurs ou des protagonistes du sujet, très intimidante pour moi, a été un réel atout : quasi tous les intervenants sont des personnes charmantes, bien sûr TRÈS savantes, qui profitent aussi de ce lieu pour être plus détendues et plus abordables que dans des espaces 'de travail' où les enjeux sont tout autre.
Néanmoins pour intervenir, il fallait être à la hauteur, synthétiser sa question, la poser "au bon moment" ! Mais la parole nous a toujours été accordée quand nous la demandions. Et lors des pauses ou des repas nous avons pu discuter avec beaucoup de personnes d'âges et de conditions très variées !
Autant que possible nous préparions nos colloques, et c'était déjà des moments de joie : en prenant connaissance des intervenants, en complétant nos lectures sur le sujet. Et, au retour, Hervé triait ses notes et les rangeait afin de les utiliser plus facilement. De plus, au fil des colloques nous avons pu enrichir notre collection d'actes des colloques de Cerisy (Nous possédons une soixantaine d'actes de colloques et beaucoup de livres de préparation ou de suite), nous permettant d'approfondir nos sujets de prédilection.
Sur les choix de nos colloques, nous étions assez dépendants de nos capacités à nous déplacer jusqu'en Normandie, et à réserver 10 jours "hors de notre famille", ce qui explique le "trou" de près de douze années entre le premier et le deuxième colloque…
Nous avons retrouvé le chemin de Cerisy en l'an 2000, où "forcément" nous rêvions d'assister au colloque sur Les Calendriers. Nous y avons rencontré Jacques Le Goff qui en était le directeur, ainsi que beaucoup d'intervenants, entre sociologie, physique, géographie, histoire et civilisations. Ce fut absolument passionnant, et très joyeux !
Douze autres années ont encore passée. Puis en 2012, un peu plus libres de nos mouvements, nous avons pu renouer avec un colloque par an, puis 2, voire même 3, sur des thèmes choisis :
- les jardins, où nous avons pu suivre 3 moments passionnants, au cours desquelles là aussi les dimensions artistiques, historiques, pratiques, sociologiques, techniques, furent abordées pour éclairer les sujets sans jamais les épuiser. Les visites "HORS LES MURS" ont, comme à chaque occasion, permis de rendre tangible les idées : il s'agit d'une activité très importante pour un colloque, quand le thème s'y prête. Ah ! la traversée à pied de la baie du Mont ou les tomates de Yann Lafolie (Jardins en politique (auprès de Gilles Clément), Colloque de 2016, sous la direction de Patrick Moquay et Vincent Piveteau)… ;
- les notions de biens communs et de transition écologiques ont été étalés sur de nombreux colloques et une quinzaine d'années. Je noterai la révélation (L'alternative du commun, Colloque de 2017, avec Ferhat Tayhan et le fleuve côtier Whanganui) de l'importance du "non-vivants" et du "vivant non-humain", avec des droits pour eux et un devoir de protection lors d'un colloque en 2017. Nous avons alors appris la lutte qu'il a fallu mener pour qu'un fleuve côtier australien puisse devenir une "personnalité morale", statut lié à un devoir de sa protection par les humains. Les reculs de ces thématiques dans le brouhaha actuel m'affectent profondément, car les "communs" sont fondamentaux pour le respect de chacun et le "vivre ensemble" ;
- les colloques littéraires, philosophiques ou sociologiques nous ont permis d'approfondir des auteurs ou des mouvements que nous suivions depuis longtemps : W.G. Sebald, Edgar Morin, Carlo Ginsburg, l'Oulipo, Voltaire… Travailler avec les auteurs parmi nous a été impressionnant, mais cela a apporté une autre dimension, enrichie d'échanges plus personnels, plus humains ;
- nous avons aussi poursuivi notre découverte de Cerisy par des colloques plus scientifiques en lien avec nos passions : le hasard, le numérique, l'Océan, la propagation. Ainsi que quelques colloques "hors classe" sur l'anthropologie, le "sens du travail" ou "la traduction" et leur importance, leurs difficultés, leurs bonheurs aussi.
Mention spéciale à un type de rencontres que nous n'avons pas pu suivre : les colloques normands de l'automne. Mais lors de visites à l'abbaye de Hambye, nous avons pu découvrir Pierre Bouet (directeur notamment du colloque sur La tapisserie de Bayeux, 1999), sa gentillesse, sa disponibilité et son immense culture. Néanmoins, jamais disponibles en octobre nous les avons tous manqué… sauf celui de 2024 ! Géopolitique de la Normandie dans le monde nous a éclairé sur cette histoire normande qui va du nord de l'Angleterre au sud de l'Italie. En préparant ce colloque, j'ai pu approfondir la riche et étonnante histoire des Normands, ce fut un régal, qui m'a conforté dans l'idée de pouvoir encore suivre ces colloques particuliers.
Au-delà du strict domaine des colloques, des soirées différentes, et pourtant dans le thème traité, ont souvent été organisées : pièces de théâtre, musique, films, témoignages… C'était chaque fois un réel enrichissement. Je n'oublie pas aussi les découvertes à l'occasion des après-midi de détente, où nous avons pu apprécier de bons restaurants, des sites normands remarquables, des personnalités attachantes, et tant d'autres choses…
Et parfois aussi la magie des colloques simultanés. Nous avons ainsi découvert plusieurs années de suite les acteurs de la Textique avec Jean Ricardou, discipline visant à élaborer une théorie unificatrice des multiples structures de l'écrit. Plus récemment, le colloque de 2025 : Un Mystère à Carentan : le Saint Julien retrouvé (1529), parallèle à celui sur les Propagations sur un texte improbable de 1529 retrouvé par deux historiens fut l'occasion d'une sortie "HORS LES MURS" enchanteresse, d'une soirée passionnante sur les conditions de découverte de documents très anciens et d'une pièce de théâtre issu du document étudié qui fut très appréciée ! C'est cela aussi la magie de Cerisy : des événements improbables, des rapprochements fortuits et féconds…
En un mot, Cerisy a grandement renforcé notre ouverture au monde, notre culture dans plusieurs domaines, selon une démarche structurée qui débutait avant les colloques et se poursuivait bien au-delà de chaque séjour. Je ne remercierai jamais assez Edith et toute les équipes nécessaires à cet exploit sans cesse renouvelé.