"TRAVERSÉE D'UN JEUNE PHILOSOPHE CERISYEN"
RENCONTRE AVEC WILLIAM FALTOT
L'assemblée générale des Amis de Pontigny-Cerisy s'est tenue le 2 avril 2026 sous une forme renouvelée et remarquablement accueillie par l'Institut pour la Recherche | Groupe Caisse des Dépôts. Après le volet statutaire et avant la présentation des activités de la saison 2026, un moment a été consacré à LA VIE DE L'ASSOCIATION, trois amis de Cerisy ont témoigné des traits marquants de leurs séjours à Cerisy : pour Frédérique Sainct (remarquable auditrice avec son mari Hervé, récemment disparu) et Sandra Travers de Faultrier (d'abord auditrice, puis contributrice, enfin directrice d'une superbe rencontre en 2024 intitulé Là où se déploie le monde… Droit et littérature : formes et sens à même l'histoire), leurs premières venues étaient très anciennes ; pour le jeune William Faltot, 2025 était sa première année tout d'abord comme auditeur (colloque autour de François Jullien), puis stagiaire dans l'équipe de Cerisy (colloque autour de Jocelyn Benoist) et enfin comme intervenant (colloque autour de Hartmut Rosa).
Bonsoir à toutes et à tous. Merci de me permettre de partager ce soir avec vous mon expérience. Contrairement aux deux intervenantes précédentes, je n'ai pas encore quarante ans de Cerisy derrière moi, mais je compte bien y passer à Cerisy les quarante étés prochains ! Personnellement, j'ai découvert Cerisy très récemment, l'été dernier. J'avais alors 18 ans.
Je m'appelle William Faltot et je suis étudiant en deuxième année de licence de philosophie à l'Université Paris-1 Panthéon Sorbonne. J'ai d'abord découvert Cerisy en qualité de participant avant d'y revenir en tant que stagiaire, ce qui m'a permis de vivre les colloques de deux points de vue différents.
J'ai passé une bonne partie de ma première année à lire François Jullien, principalement en qualité de commentateur de la philosophie chinoise à laquelle je voulais m'initier. C'est par un heureux hasard que j'ai découvert Cerisy : j'ai consulté la page LinkedIn de François Jullien et j'ai vu qu'on organisait le colloque De la dé-coïncidence à la "vraie vie". Rouvrir des possibles avec François Jullien dans ce lieu dont je n'avais pas entendu parler jusqu'alors. Je me suis rendu sur le site Internet de Cerisy et, après en avoir discuté avec mes parents, j'ai décidé de m'inscrire et de partir en Normandie !
J'avais surtout lu François Jullien en tant que sinologue ; à Cerisy, je l'ai découvert en tant que philosophe contemporain avec la nouvelle dimension de sa pensée du vivre. Cela m'a permis de comprendre un aspect plus général sur Cerisy. Jusqu'ici, je ne lisais principalement que des auteurs antiques datant d'il y a plusieurs siècles. À Cerisy, j'ai eu ma première rencontre avec la pensée contemporaine : je me suis non seulement rendu compte qu'il restait encore à penser de nos jours — en rencontrant cette pensée en train de se faire — mais j'ai aussi réalisé que je pouvais m'y impliquer, la questionner, voire peut-être y apporter un jour ma part ! Dans ce cadre insolite, j'ai rapidement vu une dynamique se construire avec les autres participants. Nous avions la chance de partager une passion commune, nous pouvions échanger nos réflexions quant à la philosophie de François Jullien. Là-bas, j'ai vécu une réelle stimulation intellectuelle continue pendant toute une semaine : nous continuions les débats à la suite des conférences pendant les repas, ou parfois jusqu'à tard le soir, jusqu'à une ou deux heures du matin.
Le deuxième soir du colloque, je me suis rendu à l'est@minet. Je voulais comprendre l'histoire du lieu et j'ai pu feuilleter les actes de colloques qui avaient fait son histoire. Là-bas, j'ai décidé de coucher sur le papier toutes les questions qui m'avaient traversé l'esprit au cours de l'année précédente et que je voulais poser à François Jullien. J'espérais pouvoir m'adresser à lui à un moment de la semaine. Par chance, le lendemain même, celui-ci proposa de donner la parole aux participants sur une soirée où rien n'était prévu. Lorsque mon tour fût venu, mes interrogations ont pris la forme d'une interview improvisée que j'ai fini par publier au sein d'une revue étudiante quelques mois plus tard. Dans ce texte, je cherchais à m'essayer à la pratique de sa démarche philosophique : le vis-à-vis, qui met en regard deux points de vue ou deux cultures sans les comparer. J'ai donc cherché à établir un vis-à-vis entre la pensée de François Jullien et celle d'un philosophe japonais Nishida Kitaro.
J'ai fini par rencontrer l'équipe de Cerisy : Frédéric, Fabienne, les stagiaires d'alors : Violette et Sheun, ainsi qu'Edith. Ce qui m'a vraiment impressionné chez elle, c'était qu'un colloque comme celui que je vivais cette semaine-là — qui me nourrissait intellectuellement, qui était pour moi de l'ordre de l'extraordinaire — faisait partie de son quotidien. Qu'elle vivait des événements pareils depuis des années et qu'elle avait assisté à bon nombre de conférences : ce devait être un puits de savoir !
Suite à un désistement, elle m'a proposé de venir les aider comme stagiaire à la fin de la saison. Je me suis rapproché de Violette et de Sheun avec lesquelles je me suis très bien entendu et celles-ci ont commencé à me former à mon futur rôle de stagiaire. De plus, elles ont créé un magnifique manuel : le Guide du Stagiaire qui a été un repère pendant tout mon stage. Je les en remercie, merci également à Edith qui m'a permis de revenir assister à d'autres colloques grâce à ce stage.
Une fois le premier colloque terminé, je me suis débrouillé pour trouver une convention de stage en juillet et j'ai fini par revenir en août pour trois nouveaux colloques : j'étais ravi ! Le premier colloque m'a ouvert à un sujet que je ne connaissais guère : la poésie d'Habib Tengour. Pendant ce temps, j'apprenais mon rôle de stagiaire : l'organisation des bibliothèques éphémères, l'aide que j'apportais aux membres du bureau, l’écriture du programme de la journée sur le tableau blanc, etc. Pendant ce colloque, j'ai préparé — comme je l'avais fait avec une partie de l'œuvre de François Jullien — le colloque Jocelyn Benoist. Lorsque j'avais fini mon travail de stagiaire, les membres du bureau me laissaient assister aux conférences et lire. Je me suis même essayé au rôle de secrétaire technique l'espace d'une semaine !
S'il faut retenir quelque chose de Cerisy : c'est que ce n'est pas un château pour rien. Il n'a pas de murailles ou de douves intégrales, mais si c'est un château, c'est parce que c'est un refuge. Cerisy nous nourrit : il soigne aussi bien l'intellect, que le cœur. Pendant ce colloque, j'ai également préparé le suivant qui portait sur l'œuvre d'Hartmut Rosa. Pour ce faire, j'ai lu certains de ses livres et j'ai travaillé avec Edith sur une nouvelle notion qu'il développait alors, l'énergie sociale. Si nous menions l'enquête sur ce sujet, c'était en vue d'une table ronde que nous souhaitions proposée en 2026 au colloque Où sont passées nos énergies ?.
Suivant l'exemple de Jean-Paul Gaillard, j'ai voulu prolonger le débat sur l'énergie sociale en organisant un "cyclo" dans le salon des boiseries. Hartmut Rosa a gentiment accepté d'y prendre part et nous avons discuté, avec d'autres participants, de la manière avec laquelle l'énergie sociale serait susceptible de transformer notre société actuelle. L'événement s'est très bien déroulé et donna lieu à plus de quarante minutes de débat supplémentaire. Suite à cette discussion, Corine Pelluchon, directrice du colloque, m'a gentiment proposé de participer à la table ronde des doctorants le dernier jour alors que je n'étais encore qu'en licence pour faire mon rapport d'étonnement sur cette semaine d'échanges passionnants. Je l'en remercie.
C'est sur cette note fantastique que s'est achevé mon stage à Cerisy : j'allais parler dans cette bibliothèque légendaire qui avait accueilli des grands philosophes et des grands auteurs ! J'étais honoré. S'est terminé ainsi ce que j'ai qualifié de "troisième semestre cerisyen", moment que j'espère revivre l'été prochain lors d'un nouveau stage d'une durée de deux mois.
J'ai donc eu la chance de découvrir Cerisy sous plusieurs aspects : de participants je suis devenu stagiaire. Je voulais aider à l'élaboration de cette magie que j'avais vécu en tant que participant. J'étais content de pouvoir y apporter ma part. Et depuis mon rôle de stagiaire, j'ai fini par pouvoir formuler ma pensée sur celles des auteurs que je lisais, c'était un rêve !
De Cerisy, je ne garde donc que du positif : des beaux souvenirs, de belles rencontres. Et tout ce que j'attends, c'est de pouvoir y retourner. Je suis heureux d'avoir découvert ce lieu l'été dernier, et je suis heureux d'avoir découvert l'assemblée générale de l'association aujourd'hui.
Merci beaucoup de m'avoir permis de vous partager mon expérience ce soir, c'était très précieux pour moi.