"RENCONTRE"
RENCONTRE AVEC SANDRA TRAVERS DE FAULTRIER
L'assemblée générale des Amis de Pontigny-Cerisy s'est tenue le 2 avril 2026 sous une forme renouvelée et remarquablement accueillie par l'Institut pour la Recherche | Groupe Caisse des Dépôts. Après le volet statutaire et avant la présentation des activités de la saison 2026, un moment a été consacré à LA VIE DE L'ASSOCIATION, trois amis de Cerisy ont témoigné des traits marquants de leurs séjours à Cerisy : pour Frédérique Sainct (remarquable auditrice avec son mari Hervé, récemment disparu) et Sandra Travers de Faultrier (d'abord auditrice, puis contributrice, enfin directrice d'une superbe rencontre en 2024 intitulé Là où se déploie le monde… Droit et littérature : formes et sens à même l'histoire), leurs premières venues étaient très anciennes ; pour le jeune William Faltot, 2025 était sa première année tout d'abord comme auditeur (colloque autour de François Jullien), puis stagiaire dans l'équipe de Cerisy (colloque autour de Jocelyn Benoist) et enfin comme intervenant (colloque autour de Hartmut Rosa).
Parce que c'est un honneur, et je remercie Edith Heurgon pour son invitation, parce que ce sont 37 étés (une fois un automne) de ma vie, je suis émue aujourd'hui de témoigner devant vous, c'est-à-dire de tenter de dire Cerisy alors que ce nom est un monde. Ma parole n'aura rien d'une parole judicative, n'aura aucune prétention à soumettre les mots à l'emprise de la correspondance avec ce qui s'appellerait le réel. Il s'agira, très subjectivement, de dire autrement un quelque chose qui m'accompagne. Le mot RENCONTRE en sera le motif.
I - Cerisy relève pour moi de la rencontre amoureuse ; de celles qui donnent le sentiment de reconnaître ou d'avoir toujours connu, alors même qu'il n'existe aucune antériorité ; de celles qui, parce qu'elles décentrent rassemblent. Une rencontre continuée (François Jullien) parce qu'elle ne s'enlise pas, ne s'installe pas, a toujours à advenir ; se déploie à même le Vivre.
Si l'objectivation est possible (un château normand à flanc de colline au cœur d'une campagne verdoyante, un abri pour la pensée exigeante mais en liberté — sans le scientisme de l'expertise ou la religiosité d'une inféodation —, une demeure familiale qui, en se transmettant, lie passé et présent dans un même élan vital), elle ne saurait épuiser l'éprouvé qui la déborde.
Bien sûr découvrir Cerisy, c'est comme découvrir Rome pour des générations de voyageurs : Gide, par exemple, évoque la difficulté de se dépouiller des souvenirs de lecture de Goethe visitant Rome (L'Immoraliste). Mais, à Cerisy, rien ne sert de "brûler tous les livres" (Les Nourritures terrestres) qui dialoguent en soi. Car si le nouvel arrivant ne peut faire l'économie de ses connaissances livresques préalables (les 10/18 par exemple), il ne peut ignorer l'histoire littéraire et philosophique qui, depuis plus d'un siècle s'élabore à la lumière de ce projet un peu fou et si nécessaire, ne peut échapper aux photographies qui peuplent salles et couloirs et qui sont autant de faits et de représentations qui pourraient faire obstacle à un regard lavé de tout repère, très vite, presque instantanément même, cette connaissance actualisée dans le présent de l'arrivée se révèle discrètement accompagnatrice. Sans présence oppressive, sans hantise. Le passé ne relève pas de l'encryptage.
Lieu de pensée vivante, Cerisy est le temps d'un corps à corps avec ce qui nous traverse, avec ce qui nous lie, avec la résonance de plus grand que soi (cette pensée liante qui n'en finit pas de vivre de la faim de ceux qui s'y livrent).
II - Si témoigner passe par la présence renouvelée et endurante (j'ai connu les vraies décades, puis celles de huit jours, aujourd'hui les six jours), témoigner c'est aussi tenter de tracer la figure d'une vérité expérientielle : celle de la rencontre avec laquelle elle se confond. Rencontre avec des pensées autres (je suis d'abord juriste — de formation et professionnellement — avant d'être, plus tard, docteure es lettres et me suis toujours retrouvée seule juriste), que l'altérité soit disciplinaire, temporelle ou générique, que celle-ci naisse des communications ou des conversations ; rencontre avec ce qui n'est pas de son domaine, rencontre avec ce qui n'est pas sa langue, rencontre avec celles et ceux qui, différents, partagent un même appel. Ainsi, les grammaires disciplinaires qui sont autant de formes formantes du réel deviennent voies de passages, et les paroles échangées comme autant de frôlements d'êtres sont apprivoisement de nouvelles résonances. Traversée et prise de chair des altérités qui s'ouvrent, se donnent, instruisent, la rencontre de l'autre, qu'il s'agisse des auteurs ou des commensaux, est bien une identité essentielle de Cerisy.
III - Rencontre avec l'autre, rencontre avec soi aussi. Auditrice de colloques, autrice de communications lors de colloques, directrice de colloque, j'ai, depuis l'été 1990 où j'ai découvert Cerisy grâce à un ami (à mon tour j'ai fait connaître Cerisy), éprouvé ce que veut dire advenir à soi sans référence à une essence première tout en ayant la certitude d'un "toujours déjà là" ; ce que veut dire apprendre ce que je voulais dire comme si une antériorité intime s'autorisait d'une puissance neuve (Claude Romano). Comme un accès à un biographique sans repère narratif le temps en ces lieux traversés de temps ouvre à un surcroît. Qui a pour nom la joie. Non celle des manuels de Développement personnel mais celle, exubérante, et "spacieuse" (J.L. Chrétien) de ce qui s'entête, s'affirme, résiste, advient comme un rendez-vous inattendu en réponse à un appel inaperçu. C'est, au plus intime de l'intime, une joie signée qui vient au-devant. Qui serait le plein midi du présent. Un présent qui ne vit que d'être adressé.
Espace-temps de retraite aussi, Cerisy permet une solitude sans expérience de l'esseulement. Parce que liée à une réalité donnante, celle de la parole parlante. Être soi se conjugue à un être-avec : livres, communications, conversations convoquant la présence réelle. Ainsi tout est lié. Le lever de jour si pâle qu'il en est rouge, le ciel déchiré d'oiseaux invisibles, l'humide odeur des buis en fin de journée, le parfum des roses muettes, l'énigme claire de la lune fidèle, ces bruits de cuisine au loin qui donnent l'heure, la fatigue bienveillante de la pensée en acte, tout convoque la contemplation féconde et fécondante à laquelle l'étymologie du mot pensée, à savoir Théorein, renvoie. Ainsi tout est lié. Par-delà et dans le respect de chacune, disciplines et langues définitionnelles concourent, malgré l'apparente concurrence de prismes mentaux, à dire le réel — Michelet, prononçant en 1825 son discours sur "l'unité de la science", affirmait que "la connaissance des faits isolés est stérile et souvent funeste. Celle des faits liés selon de véritables rapports est toute lumière, toute morale, toute religion. Les langues, la littérature et l'histoire, la physique, les mathématiques, la philosophie forment un système dont notre faiblesse considère successivement les diverses parties." (Jules Michelet cité par Gabriel Monod, La Vie et la pensée de Jules Michelet, Tome I, Honoré Champion, 1923, p. 107. Voir la 16ème leçon des Cours au collège de France, in Michelet, créateur de l'histoire de France, édition établie par Brigitte Mazon et Yann Potin, Vuibert, 2014, p. 245.). Comme tout semble tisser l'unité que l'on se sent être, comme tout semble permettre en chacun la capacité à s'autoriser en élucidant l'excédence appelante.
IV - Rencontre avec le présent en majesté (fait de tous les temps comme j'aime moi-même à vivre le temps au plus près de ses différends noms que sont passé, présent, futur). Parce que l'on se sent "à la maison" tout en étant traitée en invitée, parce que ce qui demeure (les rites : cloche, horaires, photos, soirée de présentation au grenier, omelette norvégienne…) ne s'impose pas comme un retour au connu mais se meut en partition d'un événement incorporel, Cerisy, à l'image de ses hôtes (propriétaires et personnel) est le lieu d'une Pensée hospitalière. Est le lieu, dès le premier soir, de ce qui a lieu. Qui n'est ni de l'ordre du discours, ni de l'ordre de la représentation. Qui articule, jour après jour, le dedans et le dehors rassemblés pour faire abri à ce qui appelle, à ce qui, dans l'immédiateté, est adresse à autrui.
Parler de Cerisy convoque un dire autrement pour que le dire ne soit pas clôture, pour que le dire déborde ce qu'il dit. Il ne s'agit pas de conquête mais d'accueil. Comme les amitiés précieuses qui s'y nouent et perdurent.
Cerisy, lieu et temps tout à la fois, a le don de la joie. Intellectuelle, relationnelle, spirituelle. Qui invite au partage et qui, telle une promesse tenue, se fait appel et réponse dans la vie où penser et rendre grâce (Denken et danken selon Heidegger) s'exigent mutuellement, puisant puissance et exigence à même la jouissance d'être de "l'esprit (en) travail" si semblable, selon Germaine de Staël, au "plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionné à ses forces".