Programme 2021 : un des colloques

Programme complet


EDGAR MORIN, LE SIÈCLE


DU MERCREDI 16 JUIN (19 H) AU MERCREDI 23 JUIN (14 H) 2021


Edgar Morin à l'Abbaye d'Ardenne de Caen, Octobre 2010
© IMEC / Pascale Butel-Skrzyszowski


DIRECTION :

Claude FISCHLER, Pascal ORY


ARGUMENT :

Le 8 juillet prochain on célèbrera le centième anniversaire d'Edgar Morin. Cet événement est une belle occasion pour revenir, au cours d'un colloque consacré à l'ensemble de son œuvre, sur un itinéraire atypique, une pensée non-conformiste, et des engagements souvent pionniers.

Au-delà de la biographie, au reste très riche, d'un intellectuel présent dans les débats de société de la fin des années 1930 au début des années 2020, il s'agira ici de considérer une sélection de moments-clés où la voix de Morin, seule ou en groupe, a exprimé un "point de vue documenté" : le livre Autocritique et la revue Arguments, Chronique d'un été et L'Esprit du temps, les enquêtes, hors-normes mais aussi exemplaires, de Plozevet et de La rumeur d'Orléans, Le Paradigme perdu et La Méthode, Introduction à la pensée complexe et Pour une politique de civilisation, etc. Chemin faisant, on entreprendra aussi de préciser, autant que faire se peut, la situation nationale et internationale, d'un chercheur, d'un directeur de recherches, d'un auteur, transdisciplinaire au point d'en être inclassable.

La diversité de ce parcours, l'actualité de ces travaux, seront reflétés par un programme qui associe témoignages et analyses, scientifiques et écrivains, monde de la culture et monde de l'économie.


MOTS-CLÉS :

Complexité, Crise, Culture de masse, Dialogique, Écologie, Europe, Global, Humanologie, Marrane, Méthode, Morin (Edgar), Transdisciplinarité


CALENDRIER DÉFINITIF :

Mercredi 16 juin
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Jeudi 17 juin
Matin
SALUTS À EDGAR (I)
Étienne KLEIN : Edgar Morin, une question de temps
Gil DELANNOI : La complexité. Thème et variations

Après-midi
SALUTS À EDGAR (II)
Mauro CERUTI : Edgar Morin. Le défi de la complexité et l'humanisme planétaire [visioconférence]
Entretien avec Edgar MORIN et Véronique NAHOUM-GRAPPE [visioconférence]

Soirée
EN PARTENARIAT AVEC L'INSTITUT NATIONAL DE L'AUDIOVISUEL (INA)
Entretien de Pascal ORY avec Catherine GONNARD (INA) : audition et projection commentées d'extraits d'émissions de radio et de télévision sur et avec Edgar Morin


Vendredi 18 juin
Matin
VOUS AVEZ DIT SOCIOLOGIE ?
Pascal ORY : Edgar Morin, au centre de la marginalité
Monique PEYRIERE : Edgar Morin et l'âme du cinéma

Après-midi
CHRONIQUE D'UN ÉTÉ, ET AU-DELÀ
Entretien avec Edgar MORIN et Régis DEBRAY [visioconférence]
Laurent MARTIN : Sociologie de la culture et sociologie des médias dans les années 1960 : Edgar Morin et la culture de masse

Soirée
Extraits commentés de Chronique d’un été, par Monique PEYRIERE


Samedi 19 juin
Matin
DE QUELQUES USAGES DE LA PENSÉE MORINIENNE
Nelson VALLEJO-GOMEZ & Leonardo RODRIGUEZ ZOYA : Sur la réception de l'œuvre d'Edgar Morin en Amérique latine [visioconférence]
Edith HEURGON : La voie de la métamorphose : une pensée prospective à l'âge du vivant ?

Après-midi
ORGANISATIONS ET ENTREPRISES
Une expérience de chercheur sur la pensée complexe en entreprise, entretien animé par Dinah LOUDA, avec Maxime MASSEY [ESCP] (La complexité et l'intrapreneuriat]
Table ronde avec des dirigeants d'entreprises et d'organisations, animée par Dinah LOUDA, avec Jean-Louis BANCEL [Président d'honneur du Crédit coopératif], Jean-Marie FESSLER [Institut Montparnasse] [visioconférence], Olivier LECOINTE [Délégué du Cercle des Partenaires de Cerisy] et Jean-François NOGRETTE [Veolia]


Dimanche 20 juin
Matin
SOCIOLOGIE DU PRÉSENT (I)
Nicole LAPIERRE : De la fête aux enquêtes. Une rencontre décisive [visioconférence]
Bernard PAILLARD : Renouer avec Plozevet : à la recherche de l'interaction chercheurs/citoyens

Après-midi
SOCIOLOGIE DU PRÉSENT (II)
André & Évelyne BURGUIÈRE : À Plodemet (Plozevet) comme à Orléans, la femme agent secret, agent troublant de la modernité [visioconférence]
Jean-François DORTIER : Voyage en humanologie

Soirée
Relecture psychanalytique de La rumeur d'Orléans, par Béatrice LEHALLE


Lundi 21 juin
Matin
UNE PENSÉE PLANÉTAIRE
Pascal ROGGERO : Le "goût vif de l'univers" d'Edgar Morin : cheminement et interrogations d'un "morinien" [visioconférence]
Anna TRESPEUCH-BERTHELOT : Les sensibilités écologiques d'Edgar Morin [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]

Après-midi
VERS UNE BIO-ANTHROPOLOGIE
Claude FISCHLER : Du "socio-diag" à la "bio-anthropologie" fondamentale
Massimo PIATTELLI PALMARINI : La biologie systémique d'Edgar Morin [visioconférence]

Soirée
L'année a perdu son printemps [inédit, déposé à l'IMEC]. Présentation du manuscrit par Pascale BUTEL-SKRZYSZOWSKI (Directrice des collections, IMEC). Lecture d'extraits


Mardi 22 juin
Matin
UN DISCOURS DE LA MÉTHODE
François L'YVONNET : Edgar Morin : la méthode d'avant La Méthode
Daniel BOUGNOUX : Le tourbillon trublion de La Méthode

Après-midi
"HORS LES MURS" — EDGAR MORIN À L'IMEC (abbaye d'Ardenne de Caen)
• Intervention d'Antoine PETIT (Président-directeur général du CNRS)
• Le fonds Edgar Morin à l'IMEC, par Nathalie LÉGER (Directrice générale de l'IMEC), Pascale BUTEL-SKRZYSZOWSKI (Directrice des collections, IMEC) et François BORDES (Délégué à la recherche, IMEC), avec la participation d'Edgar MORIN [visioconférence]
• La bourse Edgar-Morin, par Jean-Louis BANCEL (Président d'honneur du Crédit coopératif), avec Pierre-Alexandre DELORME & Ekaterina ODÉ (Lauréats des bourses Edgar Morin IMEC/Crédit coopératif)
• Visite de l'abbaye d'Ardenne et présentation d'archives du fonds Edgar Morin
• Collation dans les jardins de l'abbaye


Mercredi 23 juin
Matin
Cynthia FLEURY : Les méthodes viennent à la fin [enregistrement audio en ligne sur La forge numérique de la MRSH de l'université de Caen Normandie et sur le site France Culture]
Claude FISCHLER & Pascal ORY : Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSONANCES :

"Cher vieil Edgar", par Daniel BOUGNOUX, publié en ligne dans la rubrique "Le randonneur" du site "La Croix" (3 juillet 2021)

"Rencontres humanoligiques au château", par Jean-François DORTIER, publié en ligne sur le blog "L'Humanologue" (22 juillet 2021)


RÉSUMÉS & BIO-BILIOGRAPHIES :

Daniel BOUGNOUX : Le tourbillon trublion de La Méthode
Le premier volume (lu circa, 1980) de La Méthode, "La Nature de la nature", m'avait sidéré par sa force, son courage intellectuel : un auteur connu comme sociologue avait ainsi eu l'énergie de se documenter assez pour plonger dans le tableau inouï des mécanismes à l'œuvre dans l'univers, qu'il semblait embrasser… J'adhérais à cet impetus cosmique, qui ouvrait grandes les fenêtres ; mais je rencontrais aussi les objections de ses critiques ou rivaux, qui blâmaient des complaisances de langage, ou une fantaisie peu compatible avec la rigueur scientifique. Comment, en recherche et en pédagogie, placer le curseur entre l'imagination et la raison, l'enthousiasme du néophyte et une froide démonstration ?

Daniel Bougnoux, philosophe, professeur émérite à l'université des Alpes, connaît bien Cerisy où il a dirigé cinq colloques, dont celui consacré en 1986 à Edgar Morin, Arguments pour une méthode (en co-direction avec Serge Proulx et Jean-Louis Le Moigne). Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, on peut aussi le suivre sur le blog "Le Randonneur" hébergé par La Croix.

Jean-François DORTIER : Voyage en humanologie
Comprendre les humains, leur vie, leurs mœurs, ce qu'ils ont dans la tête et dans le cœur, ce qui les fait courir, ce qui les pousse à s'associer ou à s'entre-déchirer : voilà l'humanologie. C'est étudier l'humain sous toutes ses facettes; traquer la nature humaine derrière la multiplicité de ses manifestations. Cette approche transdisciplinaire s'inscrit dans le prolongement de la théorie de la complexité d'Edgar Morin. Elle remonte aux origines des sciences humaines et de la philosophie. L'humanologie puise ses ressources dans tous les savoirs disponibles : les sciences humaines (sociologie, psychologie, histoire, linguistique, etc.), l'éthologie (car les êtres humains sont aussi des animaux), la biologie (car ils sont aussi des êtres vivants), mais aussi la philosophie, la littérature, les documentaires, et l'auto-observation.

Jean-François Dortier est le fondateur du magazine Sciences Humaines. Il est l'auteur de nombreux ouvrages (Dictionnaire des sciences humaines, Les sciences humaines, Panorama des connaissance, L'homme cet étrange animal, Après quoi tu cours ?, etc.). En 2020, il a créé le Mook trimestriel L'Humanologie dont il est l'unique rédacteur.

Claude FISCHLER : Du "socio-diag" à la "bio-anthropologie" fondamentale
Après La Rumeur d'Orléans (1969), Edgar Morin souhaite développer ce qu'il a appelé une "sociologie du présent". Il entame une réflexion théorique et méthodologique inspirée d'abord par la socio-ethnographie de longue haleine qu'il a menée à Plozévet puis par l'expérience du "commando d'intervention sociologique" lancé sur Orléans. En 1971, il obtient un financement privé pour créer un Groupe de Diagnostic Sociologique voué à l'étude "à chaud" de "l'événement et de la crise" et lance immédiatement des enquêtes de "sociologie du présent et de l'événement". Mais tout en lançant et pilotant (de plus en plus à distance) notre équipe de jeunes chercheurs, il s'investit de plus en plus dans le dialogue entamé en Californie avec Jacques Monod, dans la biologie et la théorie générale des systèmes. Après le colloque de Royaumont sur L'Unité de l'Homme (1972), il rédige fiévreusement Le paradigme perdu : la Nature Humaine, qui annonce ou préfigure La Méthode

Claude Fischler est directeur de recherche émérite au CNRS. En 1970, il est recruté par Edgar Morin, qui crée un "Groupe de Diagnostic Sociologique". Après son entrée au CNRS, il inaugure une approche fondamentalement transdisciplinaire de l'alimentation humaine qu'il développera ensuite au sein, puis à la tête, de l'ancien laboratoire d'Edgar Morin (devenu — provisoirement — "Centre Edgar Morin"). Outre divers ouvrages sur l'alimentation, Claude Fischler a publié près de deux cents articles dans des revues de diverses disciplines.
Bibliographie
Edgar Morin, Claude Fischler, Philippe Defrance et Lena Petrossian, 1981, La croyance astrologique moderne : diagnostic sociologique, Lausanne, L'Age d'Homme (réédition de 1971, Le Retour des Astrologues, Paris, Club de l'Obs).
Nicole Lapierre, Edgar Morin et Bernard Paillard, 1973, La femme majeure : nouvelle féminité, nouveau féminisme, Paris, Club de l'Obs, Éditions du Seuil.
Nicole Benoît-Lapierre, Philippe Defrance, Claude Fischler et Bernard Paillard, 1973, Deux études de sociologie événementielle, Paris, CORDES.
Bernard Paillard (avec la coll. de C. Fischler), 1981, La damnation de Fos, Paris, Seuil.
Claude Fischler (dir), 1979, La Nourriture : pour une anthropologie bioculturelle de l'alimentation, Communications, 31.
Claude Fischler, 1990 [1993, 2001], L'Homnivore, Paris, Odile Jacob.
Claude Fischler (dir), 2013, Les alimentations particulières : mangerons-nous encore ensemble demain ?, Paris, Odile Jacob.

Cynthia FLEURY : Les méthodes viennent à la fin
Cette conférence analyse ce que la "Méthode" peut devoir à Nietzsche et qu'est-ce que signifie "clore" la Méthode par l'éthique ? Puis trois caractéristiques de la "connaissance de la connaissance" sont définies : 1) la complexité sur fond d'abîme ; 2) la conception de la pensée et du sujet derrière le "computo" ; 3) la dialectique entre physique et généalogie. Enfin, la Méthode se présente comme une pensée de la vie, de la médecine et de la démocratie.

Cynthia Fleury est professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé au Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.

Edith HEURGON : La voie de la métamorphose : une pensée prospective à l'âge du vivant ?

"L'espérance n'est pas une certitude, elle doit croître parallèlement avec la désespérance,
l'idée de métamorphose est devenue salutaire, peut-être la plus importante désormais."
Edgar Morin, Les trois principes d'espérance dans la désespérance, 2007
"Bactéries, virus, champignons, plantes, animaux, nous sommes toutes et tous une même vie,
Nous sommes toutes et tous le papillon de cette énorme chenille qu’est la Terre."(1)
Emanuele Coccia, Métamorphoses, Payot Rivages, 2020.

Dès 1960, Edgar Morin, dans son enquête sur Plozévet, fait un diagnostic critique qui chevauche les frontières disciplinaires, se rapproche du lointain, se distancie du proche, établit un dialogue entre pensée chercheuse et réalité concrète. Constatant que la sociologie, fondée sur le temps historique, peine à penser le présent et se trouve "mutilée d'avenir", il invite à une prospective capable de révéler l'individualité d'un peuple et la singularité du devenir en nous enracinant à la Terre. Dans une série de textes qui ponctuent l'avancée de sa conscience écologique(2), il plaide pour un bouleversement de nos rapports à l'homme, aux autres vivants et à la nature, en intégrant l'apport décisif de la biosphère. Affirmant que les interactions entre les êtres vivants ne sont pas uniquement de conflit, de compétition, de concurrence, de dégradation et de déprédation, mais aussi d'interdépendances, de solidarités et de complémentarités, il préconise une réforme de la connaissance, de la pensée et de la vie. Au-delà du développement, même durable, gardant la possibilité du progrès, il invite à un dépassement des Lumières(3) et énonce trois principes d'espérance. Sa prospective repose alors sur l'idée de métamorphose(4) et sur l'ambition de changer la voie (Il n'y a pas de solution prête à l'avance, mais il y a une voie). Dans la pandémie liée au Coronavirus(5), il voit la confirmation que l'imprévisible peut advenir. Il tire les leçons de cette combinaison de crises, dégage 9 défis (dont celui de la sauvegarde écologique) et énonce 5 politiques (dont une politique de la Terre pour un humanisme régénéré). Parallèlement, dans Où suis-je ?, qui fait suite à Où atterrir ?, Bruno Latour voit dans le confinement "une chance à saisir pour les terrestres : celle de comprendre enfin où nous habitons, dans quelle terre nous allons pouvoir nous envelopper — à défaut de nous développer à l'ancienne !". Edgar Morin est-il un pionnier de la prospective du présent(6) ? Comment faire converger les capacités régénératrices qui s'opposent aux forces de destruction pour qu'elles puissent se déployer largement ? Comment susciter la montée d'une force planétaire capable d'entamer la métamorphose nécessaire ?

(1) Emmanuele Coccia, Métamorphoses, Payot Rivages, 2020, Voir aussi les publications de Baptiste Morizot (Manières d'être vivant, Actes Sud, 2021) et de Vinciane Despret (Habiter en oiseau, Actes Sud, 2000).
(2) Edgar Morin, L'an I de l'ère écologique en dialogue avec Nicolas Hulot, Tallandier, 2007.
(3) Corine Pelluchon, Les lumières à l'âge du vivant, 2021.
(4) Un système qui n'arrive pas à traiter ses problèmes vitaux, ou bien se désintègre, ou bien arrive à se métamorphoser en un métasystème plus riche, plus complexe, capable de traiter ces problèmes.
(5) Edgar Morin avec Sabah Abouessalamn, Changeons de voie. Les leçons du Coronavirus, Denoël, 2020.
(6) Edith Heurgon, Alain Raymond, Tous Volontaires au Monde, jardiniers du bien commun : solidarité, citoyenneté, mobilité, hospitalité. Une prospective du présent à deux voix, Hermann, 2019.

François L'YVONNET : Edgar Morin : la méthode d'avant la Méthode
Il ne s'agit pas tant de dresser une histoire de la Méthode, avec sa préhistoire et ses grandes étapes (du genre : genèse et transformation), que d'être attentif à ce qui la fera naître. La "méthode" est inséparable de la vie d'Edgar Morin. Elle ne nait ni d'un rêve (comme celle de Descartes), ni d'une invention (à la manière de Poincaré), elle est commandée, si l'on peut dire, par ses premières recherches portant sur des objets inclassables, qui le conduiront à balayer certaines habitudes de pensée, à élaborer de nouvelles approches : son travail sur la mort, publié en 1948, est à cet égard exemplaire. Commandée aussi par les événements : son engagement communiste le mènera bientôt à prendre la mesure de ce qu'est une pensée "fanatique", avec ses blocages mentaux, qui sécrète des idéologies auxquelles elle s'aliène, comme elle peut sécréter des dieux qui exigent d'elle le "sacrifice de l'intellect" (songeons à Autocritique).

François L'Yvonnet est professeur de philosophie et éditeur (aux éditions de l'Herne). Membre du comité scientifique de la Chaire "Edgar Morin" à l'ESSEC. Membre associé de la Chaire sur l'Altérité à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH), à Paris. Il a dirigé le Cahier de l'Herne "Edgar Morin" (2016).
Dernière publication
François Jullien, une aventure qui a dérangé la philosophie, Grasset, 2020.

Laurent MARTIN : Sociologie de la culture et sociologie des médias dans les années 1960 : Edgar Morin et la culture de masse
Une sociologie des médias émerge en France au début des années 1960, animée en particulier par le Centre d'études de communication de masse (CECMAS) que Georges Friedmann crée au sein de la sixième section de l'EPHE, devenue EHESS en 1975. Roland Barthes, Christian Metz, Edgar Morin s'intéressent très tôt à la problématique du "divertissement" et aux médias audiovisuels. Or, cette sociologie est progressivement éclipsée par la montée en puissance de la sociologie "critique" de Pierre Bourdieu et sa théorie de la légitimité culturelle. Où se situent les termes du débat, comment évoluent les rapports de force intellectuels et institutionnels, comment penser les rapports entre industries culturelles et politique culturelle, quelle est la position propre d'Edgar Morin sur les questions touchant à la sociologie de la culture et des médias à cette époque, ce sont ces questions que nous essaierons de traiter dans le cadre de cette communication.

Bibliographie
Edgar Morin, Les Stars, Seuil, 1957.
Edgar Morin, L'Esprit du temps, Grasset, 1962 et 1976.
Collection de la revue Communications.
Emmanuel Lemieux, Edgar Morin, l'indiscipliné, Paris, Le Seuil, 2009 [rééd. en poche, coll. "Points", 2020].

Pascal ORY : Edgar Morin, au centre de la marginalité
L'un des traits les plus distinctifs d'Edgar Morin est son indistinction disciplinaire. Son rattachement initial au CNRS l'a classé "sociologue", ses méthodes d'investigation pourraient le rattacher à l'anthropologie, les médias lui donnent du "philosophe", il a lui-même mis en avant des identités scientifiques métisses (telle "socio-anthropologie"), le tout au prix d'un statut, à l'arrivée, de solitaire populaire. On essaiera de mesurer ce qu'il entre d'une dialectique avec l'époque, politique et culture mêlées, dans cet itinéraire singulier comme dans l'invention, homologique, de ses objets d'étude, qui a fait souvent de ce chercheur atypique un pionnier des sciences sociales, pas toujours reconnu par elles.

Pascal Ory, de l'Académie française, est professeur émérite d'histoire à la Sorbonne (Paris 1). Il est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages portant sur l'histoire culturelle et politique des sociétés contemporaines (XVIIIe-XXIe siècles), parmi lesquels une anthologie commentée : Edgar Morin, l'unité d'un homme (Collection "Bouquins", 2018). Dernier ouvrage paru : Qu'est-ce qu'une nation ? Une histoire mondiale (Gallimard, collection "Bibliothèque des histoires", 2020).

Bernard PAILLARD : Renouer avec Plozévet : à la recherche de l'interaction chercheurs/citoyens
Enquêteur engagé par Edgar Morin en 1965 pour son enquête à Plozévet, j'ai renoué avec les Plozévétiens depuis la fin des années 1990. Ces retours ont pris des formes diverses en fonction d'opportunités et de possibilités institutionnelles, budgétaires et autres, mais jamais avec l'intention de mener une véritable enquête même de type participative. Pourquoi ? Mon approche fut d'abord motivée par la volonté de comprendre et de surmonter les incompréhensions entre enquêteurs et enquêtés, entre chercheurs et citoyens qui s'étaient manifestées à la suite des enquêtes et, singulièrement, après la publication de Commune en France. La métamorphose de Plozévet. Elle s'inspire aussi de certaines propositions déontologiques formulées par Edgar Morin lors de sa propre enquête, mais sans jamais avoir été vraiment mises en œuvre. Enfin, elle s'inscrit dans le mouvement plus général de médiation scientifique et de partage des connaissances scientifiques avec leur mise en débat.

Bernard Paillard est directeur de recherche émérite au CNRS. Suite à sa collaboration avec Edgar Morin à Plozévet, il a été recruté par le CNRS comme collaborateur technique, et lui fut attaché en vue de constituer une section de "sociologie du présent" au sein du Centre d'études des communications de masse (CECMAS). Celle-ci s'étant étoffée au début des années 1970 avec la création du "groupe de diagnostic sociologique", différentes enquêtes furent menées, dont celle sur le complexe portuaire, industriel et urbain de Fos-sur-Mer. Ce travail orienta ses recherches futures, jusqu'à ses retours à Plozévet.

Monique PEYRIERE : Edgar Morin et l'âme du cinéma
"Le monde sans âme des machines est un monde peuplé d'âmes. L'Homme ne peut vivre avec ses choses que s'il leur donne une âme, ou s'il les imprègne de la sienne" écrit Edgar Morin dans son projet de thèse déposé auprès de Georges Friedmann en 1951 lors de son entrée au CNRS. Dès lors Morin s'attache, dans ses ouvrages et dans de nombreux articles, à produire une analyse de la "machine cinéma", dissidente des orthodoxies marxistes et freudiennes, mettant ainsi en place des éléments de méthode qui dessinent les contours d'une théorie singulière du cinéma, aux ambitions épistémologiques et phénoménologiques. Cette communication souhaite rendre compte du milieu fécond de la recherche en cinéma dans ces années 1950, où se croisent journalistes, chercheurs, auteurs, cinéastes et institutionnels engagés dont Edgar Morin est un des acteurs majeurs, avant d'assumer la coréalisation, avec Jean Rouch, du film Chronique d'un été.

Massimo PIATTELLI PALMARINI : La biologie systémique d'Edgar Morin
Depuis son "immersion" dans la biologie au Salk Institute, Edgar Morin s'est persuadé que la biologie devait devenir une composante essentielle des sciences de l'homme. Il voulait développer une bio-anthropologie et une bio-sociologie. Avec son vieil ami, le Prix Nobel Jacques Monod, Edgar Morin créa le Centre Royaumont pour Une Science de l'Homme et Massimo Piattelli Palmarini en devint le directeur. Plusieurs colloques et plusieurs publications suivirent. Les dernières décennies ont vu se développer considérablement la "system biology" et la génétique humaine en liaison avec les comportements et les bases de la culture. Jacques Monod avait déclaré que comprendre l'enveloppe génétique de la culture (selon ses propres mots) était l'objectif le plus important et le plus ambitieux de la science. Dans cet exposé, l'on tentera de résumer les progrès récents dans ce cadre, qu'Edgar Morin avait bien anticipés.

Massimo Piattelli Palmarini est actuellement professeur de linguistique et science cognitive à l'université de l'Arizona. Il a été le directeur du Centre Royaumont pour Une Science de l'Homme, créé par Edgar Morin et Jacques Monod qui en étaient les présidents. Sous la direction d'Edgar Morin et de Massimo Piattelli Palmarini, le livre de 1974 L'Unité de l'Homme a connu plusieurs éditions et traductions dans d'autres langues. Les domaines de recherche et de publications de Massimo Piattelli Palmarini, depuis plusieurs années, sont la bio-linguistique et la prise de décisions. Son livre Choix, décisions et préférences : quatre leçons au Collège de France publié en 2006 aux Éditions du Seuil traite de la prise des décisions.

Pascal ROGGERO : Le "goût vif de l'univers" d'Edgar Morin : cheminement et interrogations d'un "morinien"
Le "goût vif de l'univers", cette belle formule empruntée à Ernest Renan caractérise bien l'Edgar Morin que je connais. Depuis que je l'ai découverte il y a près de trente-cinq ans maintenant, son "œuvre-vie" n'a pas cessé de me fasciner, m'interpeller et me mobiliser. La lecture de La Méthode fut un moment décisif pour moi, le point d'une bifurcation existentielle après laquelle la pensée complexe n'a pas cessé de m'habiter. J'ai consacré une bonne partie de mon activité universitaire à l'utilisation de cette pensée dans ma recherche en sciences sociales, à son enseignement auprès de nombreux étudiants et à sa diffusion auprès du grand public. C'est de ce cheminement qu'on pourrait dire "morinien" dont je voudrais témoigner ici.

Pascal Roggero est Agrégé de sciences sociales, Docteur en sociologie, Professeur des universités en sociologie à l'université Toulouse-Capitole, Chercheur à l'IDETCOM, Responsable du CR 5 "Sociologie de la complexité" de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française, Co-fondateur de la Revue Nouvelles Perspectives en Sciences Sociales, Co-responsable du programme SOCLAB et Responsable du Master 2 "Ingénierie de la transition des territoires" à l'université Toulouse Capitole.

Anna TRESPEUCH-BERTHELOT : Les sensibilités écologiques d'Edgar Morin
Dans ses efforts à construire une pensée "écologisée", Edgar Morin s'est abreuvé à diverses sources : l'étude des sciences — en particulier l'écologie, le dialogue au fil des amitiés intellectuelles — avec Serge Moscovici, Ivan Illich, André Gorz, etc. — et l'observation critique de son temps — du naufrage du Torrey Canyon (1967) jusqu'au discours de Greta Thunberg à la tribune de l'ONU (2019). Ses propositions théoriques et poétiques n'ont cessé de s'enrichir de ces échanges pour appréhender au plus près la crise écologique. Elles tissent aujourd'hui un fil d'Ariane précieux pour nous guider dans un demi-siècle de sensibilités environnementales, à la fois siennes et collectives.

Anna Trespeuch-Berthelot est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Caen Normandie, membre du laboratoire HisTeMé, ex-CRHQ (EA 7455) et du CA de l'Association pour l'Histoire de la Protection de la Nature et de l'Environnement (AHPNE). Historienne des engagements intellectuels, elle étudie la circulation des alertes environnementales depuis 1945.
Publications
Anna Trespeuch-Berthelot, "Lettre ouverte aux habitants d'une planète mourante. Circulation des idées et des symboles dans les réseaux transnationaux de l'écologie politique naissante", Ventunesimo Secolo, Milano, FrancoAngeli Edizioni, vol. 46, 2020, p. 79-100.
Anne-Claude Ambroise-Rendu, Anna Trespeuch-Berthelot et Alexis Vrignon (dir.), Luttes locales, enjeu global ? Une histoire des conflits environnementaux XIXe-XXIe siècles, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2018.
Anna Trespeuch-Berthelot, "La genèse de l'agriculture biologique en France et en Allemagne de l'entre-deux-guerres aux années 1970 : circulations transnationales et cultures politiques", in A. Lensing, B. Metzger et O. Hanse (dir.), Mission écologie : tensions entre conservatisme et progressisme dans une perspective franco-allemande, Bern, Peter Lang éd., 2018, p. 91-114.
Anna Trespeuch-Berthelot, L'Internationale Situationniste. De l’histoire au mythe (1948-2013), Paris, Presses universitaires de France, 2015.
Anna Trespeuch-Berthelot, "La réception des ouvrages "d'alerte environnementale" dans les médias français (1948-1975)", Le Temps des médias Revue d'histoire, Paris, Nouveau Monde éd., automne 2015, n°25, p. 104-119.


BIBLIOGRAPHIE :

Outre les ouvrages publiés d'Edgar Morin (trois cent quatre sept références à la date du 1er janvier 2021 dans le catalogue général "auteurs" de la BNF, y compris les rééditions mais non compris les documents audio-visuels) :

EDGAR PAR MORIN
Autocritique (1959), Le Seuil, 2012.
Journal de Californie (1970), Le Seuil, 1983.
Journal d'un livre : juillet 1980-août 1981, Inter éditions, 1981.
Une année Sisyphe, Le Seuil, 1995.
Journal de Plozevet : Bretagne 1965, L'Aube, 2001.
• (avec Grappe-Nahoum, Véronique, Vidal Sephira, Haïm), Vidal et les siens (1989), Le Seuil, 2019.
Le vif du sujet (1969), Le Seuil, 1992.
Mes démons (1994), Stock, 2008.
Edwige, l'inséparable, Fayard, 2009.
Journal 1962-1987, Le Seuil, 2012.
Journal 1992-2010, Le Seuil, 2012.
Le cinéma un art de la complexité, articles et inédits 1952-1962, Nouveau Monde éditions, 2018, ouvrage édité et présenté par Monique Peyriere et Chiara Simonigh.
Les souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard, 2019.

DEUX COLLOQUES DE CERISY
• (1986) Bougnoux, Daniel, Le Moigne, Jean-Louis, Proulx, Serge (dir.), Arguments pour une méthode (autour d'Edgar Morin), Le Seuil, 1990.
• (2005) Le Moigne, Jean-Louis, Morin, Edgar (dir.), Intelligence de la complexité. Épistémologie et pragmatique, L'Aube, 2007 (réédition par Hermann Éditeurs, 2013).

QUELQUES MONOGRAPHIES
• Gritti, Jules, Comprendre Edgar Morin, Privat, 1980.
• Kofman, Myron, Edgar Morin. From Big Brother to Fraternity, Pluto Press, 1996.
• Fortin, Robin, Penser avec Edgar Morin, Presses de l'université Laval, 2008.
• Lemieux, Emmanuel, Edgar Morin, l'indiscipliné, Le Seuil, 2009.
• Tellez, Jean, La pensée tourbillonnaire. Introduction à la pensée d'Edgar Morin, Germina, 2009.
• Ory, Pascal (éd.), Edgar Morin. L'Unité d'un homme, Robert Laffont, collection "Bouquins", 2018.
• Dortier, Jean-François, Yousfi, Louisa (dir.), Edgar Morin. L'Aventure d'une pensée, Éditions "Sciences humaines", 2019.

QUELQUES NUMÉROS DE REVUE
• "Edgar Morin, plans rapprochés", Communications, 82, 2008.
• Pena Vega, Alfredo, Proutheau, Stéphanie (dir.), "Edgar Morin, aux risques d'une pensée libre", Hermès, 60, 2011.
• L'Yvonnet, François (dir.), "Morin", Cahiers de l'Herne, 114, 2016.


SOUTIENS :

Cercle des partenaires
Région Normandie
• Institut interdisciplinaire d'anthropologie du contemporain (IIAC) [CNRSEHESS]


PARTENARIATS :

• Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC)
• Institut national de l'audiovisuel (INA)