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"PREMIERS ENSEIGNEMENTS DU COLLOQUE GLISSANT"

RENCONTRE AVEC THIPHAINE SAMOYAULT


Du mardi 2 au jeudi 11 août 2022, se déroulait le colloque Édouard Glissant, la relation mondiale sous la direction de Sam Coombes, Tiphaine Samoyault et Christian Uwe. En voici un deuxième écho à travers le témoignage de sa codirectrice — professeure d'université, écrivaine et critique littéraire —, qui revient ici sur sa genèse et ses premiers enseignements, à quelques heures du départ.

Christian Uwe, Tiphaine Samoyault, Sam Coombes


Pouvez-vous, pour commencer, revenir sur la genèse de ce colloque…

Tiphaine Samoyault : Elle remonte au colloque autour de Frédéric Jacques Temple, qui s'était tenu en 2015, avant de se préciser l'année suivante, lors du colloque sur les Brassages planétaires, auquel avaient participé Sylvie Glissant ainsi qu'un certain nombre de nos intervenants, comme l'écrivain et artiste Dénètem Touam Boa.
Pour ma part, j'ai rejoint l'aventure en 2019 — Sylvie et Edith m'ayant proposé de diriger le colloque. Je connaissais Cerisy pour avoir notamment participé au comité scientifique du colloque Roland Barthes : continuités, déplacements, recentrements, qui s'était tenu en juillet 2016 et avoir été invitée à bien d'autres colloques (Annie Ernaux, Michel Deguy, Julia Kristeva, etc.). J'ai ensuite proposé deux codirecteurs, Christian Uwe et Sam Coombes, Maîtres de conférences respectivement en études culturelles et littérature comparée à l'université du Minnesota (États-Unis), au département des cultures et langues européennes à l'université d'Edinburg.
Depuis, la crise sanitaire et les périodes de confinement sont passées par là, contraignant à reporter notre projet. Il y a cependant une autre explication à cette longue gestation : la recherche autour d'Édouard Glissant et de son œuvre est multiple, parfois conflictuelle. Il nous a donc fallu prendre le temps de parvenir à un juste équilibre dans les perspectives. Cela n'a certes pas empêché à des tensions de se faire jour pendant le colloque, mais au moins étaient-elles motivées par des divergences intellectuelles et non idéologiques ou affectives.

Comment avez-vous envisagé le programme, en dehors de cette recherche d'équilibre que vous avez évoquée ?

Tiphaine Samoyault : Pour ce qui me concerne, je tenais à ce que le colloque ait une dimension internationale, en y faisant venir des intervenants du monde entier. Plus facile à dire qu'à faire ! Mais je crois que nous y sommes parvenus, malgré d'inévitables défections et indisponibilités, avec la présence de personnes venues des Antilles, d'Afrique, d'Amérique du Nord, d'Asie et d'Europe. Une Australienne s'est inscrite d'elle-même en dernière minute pour suivre nos travaux. Cette diversité est à mon sens une des premières caractéristiques du colloque.
Une autre de ses caractéristiques, à laquelle je tenais également, est de pas être un colloque "de et pour" les spécialistes. Au contraire, j'ai souhaitais qu'il fût l'occasion de faire dialoguer des personnes dont Glissant est l'objet de recherche principal, dans tel ou tel domaine (l'anthropologie, la philosophie, la littérature et les arts plastiques) avec des personnes qui, sans en être des spécialistes, sont intéressées, pour ne pas dire frappées, par son œuvre, en empruntent des notions. De ce point de vue, je pense que l'objectif a, là aussi, été atteint : le dialogue a bien eu lieu et ce, pour le plus grand profit des uns comme des autres.

Quel autre enseignement tirez-vous de ce colloque qui vient tout juste de s'achever ?

Tiphaine Samoyault : [après un petit moment de réflexion…] Forcément, beaucoup de choses se sont produites qui n'étaient pas prévues, mais cette imprévisibilité ajoute encore à l'intérêt de ce colloque. Elle doit beaucoup, justement, à la diversité des personnes qui y assistaient, que ce soit comme intervenantes ou comme auditrices, ou tout simplement au fait qu'elles se rencontrent, en vrai. Un véritable dialogue s'est instauré, que ce soit à l'issue des communications ou, de manière plus informelle, lors des repas ou de ces autres moments que nous pouvons partager au cours d'un colloque de Cerisy. Un dialogue à la fois générationnel et intergénérationnel, malgré ou, au contraire, grâce à des différences de points de vue, mais aussi de modes d'expression. Il y a de toute évidence, de la part de la jeune génération, une forme de combativité ; elle retient de Glissant quelque chose de plus offensif pour nourrir ses propres luttes notamment par rapport aux enjeux écologiques.
Même si je souhaitais que cette dimension politique soit abordée — une journée entière lui était pleinement consacrée — elle s'est révélée plus importante que je ne le pensais. Plus intéressante aussi que cette manière lénifiante dont les sciences humaines ont de traiter parfois des défis de l'écologie. Le colloque a été l'occasion de le rappeler : qu'on le veuille ou non, la violence est inhérente à toute relation. Édouard Glissant ne dit pas autre chose. Chez lui, elle ne saurait être envisagée non plus comme un simple concept. Elle est une réalité concrète, à partir de laquelle peuvent s'inventer d'autres mondes. Soit le principe de la créolisation. Dans cette perspective, les luttes ont toute leur place. Elles doivent se poursuivre en toute lucidité, au quotidien, et pas seulement sur le terrain des concepts ou par concepts interposés. C'est une des conclusions de ce colloque, à laquelle je m'étais pas attendue mais dont je ne peux que me réjouir.
Je tiens encore à souligner la qualité des contributions des jeunes chercheurs intervenus au cours du colloque, y compris les doctorants, dont la plupart se sont inscrits d'eux-mêmes et non à l'invitation de leurs directeurs/trices de thèse, et sans même y avoir été officiellement invités par nous, ses directeurs (c'est un autre intérêt des colloques de Cerisy que d'être ouverts à des auditeurs libres). La diversité de leur approche, en plus des nationalités qu'ils représentaient, a ajouté à la richesse des échanges et, j'ajouterai, à leur charme : c'est fou la diversité des accents, au sens littéral du terme, qu'on a pu entendre au cours de ce colloque ! C'est d'ailleurs peut-être ce que j'ai le plus aimé.

Précisons que ce colloque avait encore pour particularité de se dérouler en parallèle au Foyer de création et d'échanges qui, pour sa troisième édition, avait pour thème Que peut la littérature pour les arbres ?. Cela a-t-il apporté quelque chose de particulier à la dynamique de votre colloque ?

Tiphaine Samoyault : J'ai trouvé qu'il y avait une pertinence évidente à programmer les deux, le colloque et le Foyer, en parallèle. C'était d'ailleurs si évident qu'on pouvait se demander s'ils n’avaient pas été conçus dans un même mouvement ! Étant impliquée dans l'organisation de mon colloque, je n'ai pu malheureusement participé au Foyer, hormis une des soirées communes — la présentation d'un travail d'une des résidentes autour des fougères —, mais je sais que des membres du colloque y ont pris part comme Cécile Chapon dont la communication ("Le vivant comme relais pour un imaginaire du monde") a fortement intéressée les animateurs du Foyer. En sens inverse, des résidents ont assisté à nos travaux, pensant ne venir qu'à une communication ou deux pour finalement y revenir à plusieurs reprises, se prenant au jeu de cette coïncidence magnifique, entre leur Foyer et notre colloque.

J'en témoigne pour avoir assisté à bien plus de communications que je ne l'avais prévu ! Concluons cet entretien sur une autre particularité de ce colloque : il se déroulait à Cerisy ! Quelle valeur ajoutée a pu avoir ce cadre avec son château, son parc, ses rites… ? Pour le dire autrement, ce colloque aurait-il pu se produire ailleurs en produisant des effets tout aussi intéressants ?

Tiphaine Samoyault : La pensée de la relation est aussi une pensée qui doit s'inscrire dans un lieu, dans lequel chacun peut se situer. Une île aurait tout aussi bien fait l'affaire, a fortiori si c'était celle de la Martinique ! Mais Cerisy en est une à sa façon : non pas qu'on y soit coupé du monde, mais on sort très peu du lieu, hormis le jour de détente, ou les écoles buissonnières qu'on peut s'autoriser. Pour ma part, c'est la première fois que j'y restais aussi longtemps (dix jours !). J'ai été très sensible à la force du lieu. Ici, nous sommes en symbiose avec les arbres, jusqu'au minéral, aux pierres, dont la couleur ajoute au caractère magique de l'ambiance qui règne ici, la rendant d'autant plus propice au déploiement de la pensée, aux échanges. Curieusement, les participants avaient beau venir de différents coins du monde, leur rencontre ici, dans ce lieu, semblait comme frappée du sceau de l'évidence. Son apparente insularité a eu pour effet de les rapprocher quand bien même ne se connaissaient-ils pas encore pour beaucoup d'entre eux. Tout s'est passé comme si nous participions d'une même communauté, par-delà nos différences de langue, de culture. Nous n'avons pas eu d'effort à faire pour nous mettre au diapason les uns des autres. Un des maîtres mots du colloque a été sans surprise celui de traduction : il en a été largement question tant sur le plan théorique qu'en termes de pratique, au regard, bien sûr, de la relation, de son rapport à l'intraduisible, de l'"opacité" (un autre concept majeur d'Édouard Glissant, comme garde-fou de l'appropriation de la pensée de l'autre). Un maître mot qui a permis d'approfondir l'expérience d'un être-ensemble.

Ce que vous dîtes à propos de l'insularité me remet en mémoire ce qu'Édith dit de Cerisy, à savoir que ce serait une "oasis de décélération"… Vous retrouvez-vous dans une telle formule ?

Tiphaine Samoyault : C'est vrai et, en même temps, pas autant que cela ! C'est vrai dans la mesure où, effectivement, à Cerisy, on prend le temps de la rencontre, de l'échange. Tant et si bien qu'au moment où je vous parle, à l'issue de ce colloque, j'ai l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis le premier jour. Ce qui tranche avec des colloques plus académiques, durant lesquels les communications se succèdent sans réelles discussions. Ici, on prend le temps de revenir sur des sujets de débat. Le rythme des journées procure plus une sensation de lenteur que de décélération. D'autant plus que notre programme n'en a pas moins été chargé comme du reste la plupart des colloques de Cerisy. Chargé en communications, mais aussi en moments de partages collectifs. Même si le lieu se prête aux promenades solitaires ou en petits groupes, on dispose finalement de peu de temps pour s'y consacrer, sauf à sécher des communications. On aimerait avoir plus la possibilité de jouir de ce temps-là, d'en avoir également pour lire comme nous y invite d'ailleurs la belle bibliothèque du château. Nous sommes finalement portés par une énergie qui peut être… fatigante !

J'en témoigne même si à l'issue de ce colloque je vous perçois plutôt joyeusement épuisée !

Tiphaine Samoyault : C'est tout à fait cela ! Je suis moins fatiguée que "joyeusement épuisée" ! [ rire ].

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"CERISY - GLISSANT, UNE HISTOIRE DE FAMILLE"

RENCONTRE AVEC MATHIEU GLISSANT


Du mardi 2 au jeudi 11 août 2022, se déroulait le colloque Édouard Glissant, la relation mondiale. En voici un premier écho à travers le témoignage de son fils, Mathieu, qui était déjà venu sept ans plus tôt à Cerisy pour le colloque Périples & parages : l’œuvre de Frédéric Jacques Temple.

Christian Uwe, Mathieu Glissant, Tiphaine Samoyault,
Sam Coombes, Sylvie Glissant, Ava Glissant, Camille Charvet


En 2015, vous assistiez à un colloque autour de Frédéric Jacques Temple avec de nombreux membres de votre famille…

Mathieu Glissant : Oui, un beau colloque au cours duquel une atmosphère particulièrement familiale avait régné : y avaient assisté plusieurs membres de ma famille élargie : outre mon épouse Camille, ses parents et notre enfant, Ava, qui n'avait alors que deux mois. C'est au cours de ce colloque que l'idée d'une rencontre "Édouard Glissant" a germé. Avancée par Edith, elle a été confortée en 2018 lors de la semaine Brassages planétaires par la venue de ma mère, Sylvie Glissant. Sept ans plus tard, je retrouve la même atmosphère, la même hospitalité aussi. Non que rien n'ait changé. Nous n'avons en réalité cessé d'être dans le mouvement, mais un mouvement qui, ici, va de pair avec une certaine permanence. Et c'est cela que j'aime à Cerisy. C'est un lieu qui, avec son château, ses rites, son histoire familiale, offre un cadre suffisamment stable, rassurant, pour qu'on puisse s'y risquer à penser autrement, à développer des idées novatrices.

À vous entendre, Cerisy serait une sorte de "Tout-Monde"…

Mathieu Glissant : (Rire) Cerisy est un lieu paradoxal, un lieu du renouvellement sur fond de permanence, un lieu propice pour penser le monde, faire émerger de nouvelles idées, de nouveaux rapports y compris sensibles au vivant. Ce colloque a été l'occasion d'approfondir les études glissantiennes, à travers le riche programme conçu par les trois directeurs (Sam Coombes, Tiphaine Samoyault, Christian Uwe) tout en les ouvrant à d'autres regards, grâce notamment à la présence d'un groupe de doctorants. Non seulement ceux-ci ont suivi les communications avec assiduité, mais encore ont-ils su pousser leurs aînés dans leurs retranchements, en tâchant de se faire leur propre idée de l'œuvre, de son utilité dans le monde actuel.

Des doctorants qui n'avaient pas rencontré Glissant de son vivant et qui s'autorisaient à creuser d'autres sillons, à voir en quoi cet auteur était utile pour penser leur monde à eux…

Mathieu Glissant : C'est le plus bel hommage qu'on puisse adresser à la pensée d'Édouard Glissant car c'est ainsi qu'on la maintient en mouvement, qu'on empêche quiconque de l'interpréter une fois pour toutes. La meilleure façon de la garder vivante, c'est de ne cesser de la questionner, d'être à l'écoute d'autres manières de l'aborder. Nos jeunes docteurs avaient donc bel et bien leur mot à dire. C'est à eux de nous dire en quoi cette pensée est encore en résonance avec le monde. Quelque chose que permet l'œuvre de Glissant, mais qui est aussi rendu par l'esprit des Colloques de Cerisy, propices à des rencontres avec des personnes d'horizons très divers, que ce soit du point de vue géographique ou disciplinaire. Et qui de ce fait empêchent un discours uniforme.

Sans compter la durée du colloque, qui permet de dissiper d'éventuels malentendus…

Mathieu Glissant : Presque une décade, une durée exceptionnelle qui permet aux participants de disposer du temps de se comprendre, d'expliciter les motifs de leurs éventuels désaccords. Au fur et à mesure qu'on avance, les dynamiques d'échanges, les relations entre les participants se reconfigurent. Ce qui est propice à des émergences, à la survenue de choses inattendues.

Vous êtes revenu avec votre épouse et votre fille, Ava. Que diriez-vous aux participants qui n'imaginent pas de venir à Cerisy avec leur enfant…

Mathieu Glissant : C'est la deuxième fois que je viens avec ma femme et notre fille. Aujourd'hui, Ava a sept ans et je crois pouvoir dire que nous ne l'avons jamais vue aussi heureuse qu'à Cerisy ! Et donc, à tous les intervenants, chercheurs et autres, qui hésiteraient à venir ici avec leurs enfants, sous prétexte qu'ils y viendraient eux-mêmes pour participer à un colloque, je n'ai qu’une chose à dire : venez avec eux ! Mais il faut tout de même, selon leurs âges prévoir un mode de garde adapté. Cerisy est un lieu que les enfants aiment au point d'avoir de la peine à l'idée de le quitter !

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"CERISY… VÉCU EN LIGNE !"

RENCONTRE AVEC GUY BASSET, MAYA BOUTAGHOU, REGINA KEIL-SAGAWE,
AMEL MAÂFA ET LAMIA OUCHERIF


Prévu en septembre 2020, le colloque Le théâtre des genres dans l’œuvre de Mohammed Dib s'est tenu un an plus tard en petit comité en raison des difficultés d'un bon nombre de contributeurs à se rendre à Cerisy. Intervenus en visioconférence, plusieurs d'entre eux ont suivi régulièrement une grande partie des séances à distance. Et nous avons observé que de nouvelles formes d'échanges et de convivialité se mettaient en œuvre. C'est la raison pour laquelle nous leur avons demandé de bien vouloir nous faire part de leurs impressions.

Photo de groupe du colloque


Quand on participe à un colloque, on est forcément poussé par un esprit de curiosité, de découverte mais surtout de partage. Ces instants vécus entre chercheur(e)s de différents horizons, sont des moments riches en émotion, où chaque participant(e) se trouve confronté(e) à un déluge d'informations, de nouvelles pistes de travail et aussi d'amitiés solides (re)nouées.

Avec la pandémie, les frontières sont de plus en plus difficiles à briser. Le voyage devient un luxe ! Organiser un colloque dans les conditions actuelles est un grand défi. Les organisateurs sont confrontés à de multiples obstacles et poussés à faire des choix : n'accepter que les propositions des chercheurs habitant dans le même pays, voire la même région, ou ouvrir la voie à une participation virtuelle et casser ainsi une tradition longuement conservée pour garder cet aspect de convivialité, de présence, de partage ?

À Cerisy, on a opté pour la deuxième option. Après deux ans de préparation pour le centenaire de Mohammed Dib, la pandémie ne nous a pas laissé le choix que d'ouvrir la voie/voix à une participation hybride entre présentiel et distanciel.

Comme le dit si bien Charles Bonn, l'expérience "fut de l'avis général une merveilleuse réussite".

Même de loin, les communicants à distance ont pu vivre des moments agréables avec ceux présents à Cerisy. Une "formidable complicité" entre présents et absents (reliés par la vidéoconférence) a pris place dès la première connexion. Mieux encore, les apartés ratés en présentiel étaient bien présents en ligne avec des discussions et des débats pendant la pause.

Ainsi, nous avons particulièrement apprécié que les participants à distance soient souvent sollicités par les animateurs. Ce qui nous a permis d'avoir le sentiment d'être dans le colloque et non d'y intervenir ponctuellement, seulement pour présenter une communication. Nous étions bien présent(e)s, et notre demande a été acceptée pour pouvoir suivre les séances qui n'étaient pas programmées en vidéoconférence.

Ce qui nous semble aussi important de souligner, c'est la composition géographique du groupe : France (Orléans), Algérie (lieux multiples), États-Unis, Allemagne…, un régal multigénérationnel brisant toute frontière d'âge et de lieu ! Nous avons constitué, en distanciel, nous connaissant préalablement ou non, un vrai groupe. C'était comme si nous y étions, à nous promener dans le parc ou à discuter à table.

N'est-ce pas agréable d'être écouté, sollicité pour chaque débat ? En fait, nous avons pu avoir un échange de qualité toute relative bien entendu, mais un échange certain. Le son était excellent dans la salle et à l'écran. Toutefois, nous avions parfois du mal à reconnaître les personnes prenant la parole en présentiel. Rappeler de manière (plus) systématique (encore) aux personnes présentes de donner leur nom au début pour reconnaître les voix aurait sans doute amélioré les échanges entre les deux groupes, en présentiel et en distanciel. Sur le plan technique, l'image de la salle n'était pas toujours lisible : une caméra qui s'oriente et zoome sur la personne qui parle pouvait être une solution pour ceux en ligne.

Nous avons vécu une très belle expérience. Si elle est à renouveler à Cerisy, nous nous permettons de suggérer quelques améliorations.

Nous savons qu'au début, il n'était nullement prévu que nous participions par vidéoconférence à toutes les sessions. Nous avons regretté que la séance inaugurale avec le discours sans doute super stimulant de Réda Bensmaïa ne nous soit pas ouverte. Cela nous aurait permis d'entrer de plain-pied dans le colloque. Cela aurait contribué à nous intégrer et à gommer un certain sentiment d'exclusion ou de marginalisation. Heureusement que nous avons pu assister ensuite aux autres sessions en vidéoconférence ! La direction devrait à l'avenir rendre accessible le colloque à tou(te)s ceux dont la communication avait été retenue comme pouvant se tenir à distance…

Toutefois, l'aventure a été dans l'ensemble grandement fructueuse à tous les niveaux. L'esprit dibien nous a accompagné tout au long du colloque. Nous remercions les organisateurs ainsi que Cerisy pour leur générosité et leur bienveillance.

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"UN COLLOQUE DE CERISY AUTOUR DE SON ŒUVRE"

RENCONTRE AVEC LEÏLA SEBBAR


Du lundi 2 au dimanche 8 août 2021, se déroulait le colloque Leïla Sebbar. D’une rive l’autre, croiser l’intime et le politique. Leïla Sebbar, l'auteure de Mon père, du Ravin de la femme sauvage ou encore de Shérazade, a bien voulu répondre à nos questions sur la manière dont elle a vécu toute cette semaine au milieu de personnes venues parler de son œuvre et de son parcours, de surcroît dans le cadre si singulier que l'on sait.

Aline Bergé, Leïla Sebbar, Sofiane Laghouati


Comment appréhendiez-vous la perspective d'un colloque consacré à votre œuvre, autrement dit le fait de passer toute une semaine à entendre des intervenants interpréter vos écrits et votre parcours ?

Leïla Sebbar : Je trouvais qu'une semaine, cela risquait d'être un peu long (sourire). Moi, je suis plutôt encline à fuir les mondanités. Bien sûr, la perspective de revenir à Cerisy me plaisait. D'un autre côté, je me suis dit que la Covid pouvait empêcher la tenue du colloque et que, s'il devait en être ainsi, ce serait tout aussi bien ! (Rire)

Ces hésitations ne vous ont pas empêchée de vous montrer particulièrement disponible à l'égard des deux co-directeurs, Aline Bergé et Sofiane Laghouati. Tout en leur laissant une totale liberté, vous les avez accompagnés, y compris pour le montage d'une exposition…

L. S. : Oui et ce avec d'autant plus de plaisir qu'il y avait entre nous une estime et une confiance réciproques. La préparation n'en a été que plus agréable et m'aura motivée à venir. J'étais en particulier curieuse de savoir ce que Sofiane allait bien pouvoir faire avec tous ces petits objets personnels (broches, figurines, cartes postales…) que j'ai collectionnés et que j'ai mis à disposition à sa demande, en plus de manuscrits.

Et finalement, arrivée au terme de ce colloque, quelles sont vos impressions ?

L. S. : L'exposition "Ce qui se trame : sur le métier de Leïla Sebbar" m'a particulièrement surprise. Je mesure à quel point cela a été un difficile numéro d'équilibrisme. Sofiane l'a réussi et je lui en suis reconnaissante. Son exposition a aussi permis de tisser des liens avec le Foyer de création et d'échanges qui se tenait en parallèle — elle aura notamment inspiré à l'une de ses participantes, Jacqueline, un appel à textes à rédiger à partir d'un des objets exposés, au choix ; il en a résulté une dizaine de textes qui ont ensuite été lus à l'occasion de la dernière soirée du colloque. Quant au fait que l'on n'ait cessé de parler de moi, de me nommer, je n'en ai pas été gênée plus que cela car, au fond, j'avais l'impression que c'est de quelqu'un d'autre dont on parlait…

… au sens où vous ne vous reconnaissiez pas dans ce qui était dit de vous, de vos écrits ?

L. S. : Non, la personne dont on parlait, c'était bien moi de toute évidence. Mais j'ai eu le sentiment de découvrir mes écrits sous un autre jour. Certes, il est encore trop tôt pour tirer des enseignements de ce colloque. Je n'ai pas assez de recul. Mais d'ores et déjà, je peux dire que j'ai découvert un certain nombre d'éléments auxquels je n'avais pas pensé. Et je trouve cela intéressant car cela donne de la profondeur à un travail qui est probablement singulier et que je ne pensais pas susceptible d'intéresser des personnes aussi différentes.

Encore un mot sur l'exposition qui me semble avoir bien résumé l'esprit du colloque et son titre, "D'une rive l'autre, croiser l'intime et le politique". Elle nous faisait entrer dans votre intimité à travers des objets que vous collectionnez, mais en les articulant à des écrits relatifs à des engagements politiques… Est-ce ainsi que vous l'avez reçue ?

L. S. : Pas exactement. Je n'ai pas perçu ce lien immédiat entre intime et politique. J'ai davantage vu le lien entre objet, pratique de la collection, fétichisme sans oublier l'écriture que je considère comme une pratique fétichiste… Du moins quand elle vire, comme chez moi, à l'obsession !

Un moment m'a particulièrement touché : c'est l’échange de haute volée entre deux jeunes femmes, l'une française (Manon Paillot) intervenue sur le thème "Leïla Sebbar au miroir d'Isabelle l'Algérien", l'autre gallo-néerlandaise (Rebekah Vince) qui présidait la séance ; et vous, assise au premier rang les écoutant avec attention. On imagine le bonheur que cela a dû être pour vous de voir ainsi votre œuvre traverser les générations…

L. S. : Comment ne pas éprouver du plaisir, en effet ? Forcément, c'est gratifiant de voir deux intellectuelles, qui pourraient être mes filles, s'intéresser à ce que j'écris et en parler avec autant d'intelligence, de pertinence et de sensibilité.

Un autre moment m'a intéressé, c'est celui où Aline Bergé s'est employée à montrer combien votre œuvre, l'air de rien, avait à voir avec l'éco-critique et en quoi elle pouvait donc être convoquée pour instruire la défense et illustration de nouveaux rapports des humains au vivant non humain…

L. S. : Cela m'a aussi intéressée. Je n'ai pas pour habitude de renier ce que j'ai écrit, mais suite à cette intervention, j'aimerais relire quelques-uns des textes qu'elle a cités, ceux où il est question justement du rapport à la terre, au jardin. Car si ces textes peuvent s'inscrire dans la veine de l'éco-critique, je n'en avais pas conscience jusqu'alors. Il n'y a pas eu de ma part de claire volonté d'écrire ceci ou cela pour afficher une inscription dans ce qu'il est convenu d'appeler plus généralement l'éco-littérature.

Je trouve amusant d'ailleurs de voir que la dernière diapositive projetée à ce colloque ait donné à voir la couverture du Ravin de la femme sauvage : on y voit notamment tout un espace de verdure…

L. S. : Ce ravin de la femme sauvage est d'abord le nom d'un quartier d'Alger. Enfant et adolescente, j'en entendais souvent parler. L'école du Clos-Salembier dont mon père fut directeur, s'y trouvait. La formule m'a toujours paru mystérieuse, énigmatique. Bien plus tard, elle me revint en mémoire dans des circonstances particulières : c'était à l'occasion d'une exposition organisée en 2020 par le musée Jacquemart-André sur des peintres et la Méditerranée. J'appris ainsi que Renoir avait séjourné à Alger et qu'il y a peint notamment un petit tableau : on peut y voir des plantes exotiques, dans un fond verdoyant. Ce n'est autre qu'une représentation du ravin de la femme sauvage !

Ce colloque aurait-il pu avoir lieu ailleurs ? En quoi le cadre de Cerisy, avec son château et son parc, a contribué à sa réussite ?

L. S. : A-t-il contribué à la réussite du colloque, je ne saurais le dire. En revanche, une chose est sûre : Cerisy est un lieu d'exception. Les colloques, a fortiori quand ils sont universitaires, se déroulent rarement dans un tel cadre, un château, avec un jardin arboré, propice à des promenades. Quand je participe à un colloque, je ne peux prétendre exiger de pouvoir jouir d'un tel environnement ! (Rire)

Je ne résiste pas à l'envie d'évoquer l'anagramme que vous m'avez inspirée, car ce jeu littéraire a à voir avec ce sens de l'observation dont au cours de la dernière matinée on vous a caractérisé : "Et Leïla Sebbar et Cerisy" qui donne "S'y écrit et relie sa Babel". Fait-elle sens pour vous ?

L. S. : Oui. Je prends ! J'aime le principe de l'anagramme, car c'est un exercice à la fois intellectuel et poétique.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

D'après Jacques Perry-Salkow, l'un de nos plus éminents anagrammistes, l'anagramme ne se décrète pas : il faut la laisser advenir à force d'observation des mots, des lettres.

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"D'UNE OASIS À UNE SOCIÉTÉ DE LA DÉCÉLÉRATION ET DE L'ÉCOUTE"

RENCONTRE AVEC HARTMUT ROSA


Une "oasis de décélération", c'est ainsi que nous avons pris l'habitude de caractériser les colloques de Cerisy. La formule a été directement inspirée de la lecture des ouvrages du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, à commencer par Accélération, une critique sociale du temps (La Découverte, 2013) et Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (La Découverte, 2017). Mais qu'en pense le principal intéressé ? Le colloque Les autres noms du temps, auquel il participait, nous a fourni l'occasion de le savoir à travers l'entretien qui suit.

Vincent Bontems, Sylvain Allemand, Edith Heurgon,
Étienne Klein, Hartmut Rosa


Ici, on parle de Cerisy comme d'une "oasis de décélération" — une métaphore utilisée par Edith Heurgon (sa directrice), qu'elle dit lui avoir été directement inspirée de sa lecture de vos ouvrages sur l'accélération. Qu'en pensez-vous ? Vous qui faites l'expérience d'un colloque de Cerisy, — nous en sommes au cinquième jour — validez-vous l'usage de cette métaphore pour caractériser le lieu où nous sommes ?

Hartmut Rosa : Oui, la métaphore est tout à fait juste. Le château de Cerisy est un lieu où on dispose de beaucoup de temps pour réfléchir avec d'autres, à l'occasion des conférences, mais aussi en se promenant dans le parc, comme nous le faisons en ce moment. Pour parvenir à une décélération, il faut encore ne pas être exposé à trop de distractions. Et c'est bien le cas ici : j'ai observé qu'il n'y avait pas de TV (*) ; on y a bien accès à internet, mais de manière restreinte… Tout cela crée le sentiment d'être dans une "oasis de décélération". J'ajouterai que c'est aussi une oasis de résonance et, forcément, cela me rend le lieu encore plus appréciable. Pour autant, il ne s'agit pas de s'en tenir à cela : créer des oasis de décélération, c'est bien, mais en transposer les principes à l'échelle de toute une société, c'est mieux.
(*) En fait, si, mais elle se trouve dans un salon auquel les colloquants n'ont guère de motif de se rendre sauf à ce que leur chambre se trouve en proximité immédiate, qu'un événement y soit organisé.

Ici, pas de distractions qui nous détournent de la réflexion, avez-vous dit. Vous oubliez les tables de ping-pong installées dans la cave et dont Anthony Giddens était un grand amateur, considérant qu'elles contribuaient à la sociabilité cerisyenne. Vous-même y avez joué, y compris la veille de votre intervention !

H. R. : (Rire) Je suis totalement d'accord avec le propos d'Anthony Giddens ! Dès l'instant où j'ai découvert ces tables, j'y ai joué chaque soir ! D'ailleurs, je vous l'annonce : j'ai bien l'intention de le faire encore ce soir ! Pour moi, c'est tout sauf une simple distraction. J'estime que quand on prétend faire de la philosophie, réfléchir, il n'est pas sain de le faire en restant assis trop longtemps. Il est important de bouger, de penser avec son corps. Le ping-pong est une manière de le faire, de surcroît en interaction avec d'autres. Sachez que je suis aussi un grand amateur de Babyfoot. S'il y en avait un ici, ce serait pour moi un argument supplémentaire pour accepter le principe d'un colloque ! (Rire)

Je m'engage à relayer la suggestion ! En attendant, je souhaiterais revenir sur la notion de "société d'écoute" que vous avez utilisée au cours de votre communication. Il semble que c'est une notion nouvelle dans votre réflexion. En tout cas, je n'ai pas souvenir de l'avoir rencontrée lors de ma lecture de vos ouvrages. Ai-je manqué d'attention ou est-ce bien quelque chose de nouveau dans votre réflexion ?

H. R. : C'est effectivement quelque chose de nouveau. J'ai déjà écrit un article à ce sujet, mais qui, je crois, n'a pas encore été publié. C'est pour moi une manière de nuancer l'idée que j'entends parfois, selon laquelle la résonance serait une affaire purement individuelle. Or, mon intention a toujours été d'en faire un concept social et même politique. Je réfléchis actuellement sur la manière de convertir la résonance en une "énergie sociale".

Pour en rester à la "société d'écoute", j'aimerais savoir dans quelle mesure le cadre de Cerisy et ses colloques en sont à vos yeux un archétype ?

H. R. : Je n'y avais pas pensé. Mais maintenant que vous me posez la question, je dirai qu'effectivement Cerisy s'apparente à une "micro société d'écoute". La vocation de ce lieu est bien, à travers la tenue de colloques, programmés sur plusieurs jours, de créer un espace où on prend le temps d'écouter (des conférenciers), mais aussi de "répondre" : ces mêmes conférences interagissent entre elles, répondent aux questions des auditeurs. En cela, les colloques de Cerisy sont différents des séminaires ou colloques académiques où les intervenants se succèdent, dans une ambiance de compétition, sans réellement échanger entre eux. Ici, on échange après les communications, mais aussi pendant les repas qu'on prend ensemble. J'ajoute que les colloques de Cerisy sont interdisciplinaires — c'est du moins le cas de celui auquel je participe. On peut ainsi y entendre des idées nouvelles, y participer avec le risque d'en sortir "transformé". Cependant, pas plus qu'on ne peut se satisfaire d'une oasis de décélération, on ne peut se satisfaire d'une "oasis d'écoute". C'est toute la société qu'il nous faut transformer en société d'écoute.

Nada Essid, stagiaire à Cerisy (et étudiante en master design urbain) assiste à notre entretien. Permettez-moi de lui laisser le privilège de l'ultime question…

Nada Essid : Ma question a trait au premier colloque auquel j'ai assisté ici, à savoir : L'enchantement qui revient. Je trouve qu'il y a beaucoup de correspondance entre cette idée d'enchantement et celle de résonance telle que vous l'avez définie [dans Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018]. Ainsi qu'il a été dit au cours de ce premier colloque, l'enchantement suppose tout à la fois un dispositif propice, mais aussi que les participants soient disposés à faire en sorte que cela marche. Qu'en pensez-vous ? Faites-vous vôtre cette notion d'enchantement ?

H. R. : Il se trouve que j'ai travaillé sur la notion non pas d'enchantement, mais de désenchantement en l'interprétant comme une forme d'aliénation. J'ajoute que son contraire, l'enchantement donc, a certes à voir avec la résonance, mais qu'elle revêt aussi une connotation romantique que je juge plutôt dangereuse au plan politique. Si l'enchantement a aussi une valeur de concept, il n'est pas dénué d'ambiguïté. C'est précisément pour cela que je me suis employé à définir la résonance en distinguant jusqu'à quatre caractéristiques (l'affection : être touché, saisi par quelqu'un ou quelque chose ; l'émotion : répondre, faire l'expérience d'être connecté avec le monde ; la transformation : la relation résonante transforme le moi ; enfin, l'indisponibilité : la résonance ne peut être imposée, garantie ou contrôlée, prédite) et trois catégories d'axes (horizontaux, verticaux et diagonaux). Pour le dire autrement, je dirai que, si sur un plan purement existentiel, enchantement et résonance peuvent sembler synonymes, en revanche, sur un plan conceptuel, je trouve préférable de distinguer les deux.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

Témoignage

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"PARTICIPATION DE DEUX LYCÉENS À UN COLLOQUE DE CERISY"

RENCONTRE AVEC LYNA FATAH ET LÉO PHAN CAO


Du samedi 24 au vendredi 30 juillet 2021, se déroulait le colloque Les autres noms du temps. En voici un écho à travers le témoignage de ses benjamins : deux lycéens de seize ans, qui ont pris l'initiative de s'y inscrire. Voici leurs impressions.

Léo Phan Cao, Étienne Klein, Lyna Fatah


Si vous deviez commencer par vous présenter…

Léo Phan Cao : J'ai seize ans, j'en aurai dix-sept en septembre prochain. Je suis élève au lycée d'Argentan. À la rentrée prochaine, je serai en Terminale générale, en spécialité NSI (numérique et sciences informatiques), option maths expertes. Je me destine plus tard à l'informatique, plus précisément au métier de développeur, dans le domaine du jeu vidéo.

Lyna Fatah : Comme Léo, j'ai seize ans, je suis au lycée et passe en terminale générale à la rentrée prochaine. J'ai choisi la spécialité "maths, physique-chimie", option "maths expertes". Plus tard, j'aimerais être mathématicienne et physicienne. Maintenant, si je devais choisir, ce serait mathématicienne.

Nous réalisons l'entretien à Cerisy à l'occasion du colloque Les autres noms du temps. Comment y êtes-vous arrivés ?

L. F. : En train !

(Rire) Je voulais dire comment vous êtes-vous retrouvés à participer à ce colloque ? Il est peu courant que des élèves de votre âge prennent l'initiative de s'inscrire à un colloque de Cerisy !

L. F. : Les choses se sont passées simplement. Sur mon fil de recherche YouTube, j'avais repéré une "carte blanche à Étienne Klein", organisée par l'Espace des sciences de Rennes. J'ai cliqué dessus. C'est comme ça que j'ai appris la tenue du colloque (Étienne Klein avait conclu sa conférence en annonçant ce colloque). Je suis donc allée voir sur le site de Cerisy et j'ai pu voir que cela se trouvait dans un environnement magnifique, un château, qui n'était pas très loin de la ville où j'habite. J'en ai parlé à mes parents. Ils m'ont donné leur accord, mais en me suggérant d'y aller avec quelqu'un. J'ai aussitôt pensé à Léo, qui a accepté de m'accompagner.

Léo, qu'est-ce qui vous a vous-même motivé à accepter d'y participer ?

L. P. C. : Lyna m'avait envoyé le lien du colloque. J'ai trouvé le programme intéressant. Comme je souhaite faire des études en informatique, une conférence avait tout particulièrement retenu mon attention, celle de Gérard Berry. D'autres m'intéressaient aussi comme, par exemple, celle de Roland Lehoucq sur "Que devient le temps dans l'espace-temps ?".

À votre âge, je doute que j'aurais pris l'initiative de m'inscrire à un colloque, de surcroît d'un tel niveau et dans un cadre aussi prestigieux… Comment avez-vous vécu la différence d'âge avec les autres participants ?

L. F. : Pour moi, la différence d'âge ne devrait pas compter. Elle n'a finalement guère de sens quand on songe au début de l'aventure humaine. Le big bang s'est produit il y a 13,8 milliards d'années. Je ne vois donc pas pourquoi on devrait accorder autant d'importance à la différence d'âges entre un adolescent et un adulte ! Si on fait un rapport entre cette différence et l'âge de la Terre, cela fait pratiquement zéro !

L. P. C. : Je ne me suis pas posé la question de savoir si c'était de mon âge ou pas. Pour moi, ce colloque, c'était d'abord une opportunité à saisir…

Nous en sommes au cinquième jour. Quelles sont vos impressions ?

L. P. C. : Je n'ai pas été déçu par les conférences que j'avais repérées, à commencer par celle de Roland Lehoucq. C'était passionnant ! En dehors des conférences, j'ai aussi beaucoup apprécié les discussions avec les intervenants. C'était très enrichissant.

Les discussions qui font suite aux communications et qui se prolongent de manière plus informelle au cours des repas qu'intervenants et auditeurs prennent ensemble…

L. P. C. : En fait, je me suis le plus souvent retrouvé avec des participants qui n'étaient ni informaticiens, ni mathématiciens, ni physiciens. Hormis cette fois où j'ai pu échanger avec Gérard Berry ou encore Mathieu — un auditeur, comme moi, avec qui j'ai pu parler d'informatique.

L. F. : C'est précisément ce que, moi, j'ai apprécié : pouvoir discuter avec les intervenants, dès le petit-déjeuner.

Léo, on m'a dit qu'à l'un des repas, vous avez demandé à votre voisin de table ce qu'il faisait dans la vie, lequel voisin se trouvait être le philosophe Hartmut Rosa… Si j'évoque cela, c'est pour illustrer aussi cette autre expérience qu'on peut faire de se retrouver sans le savoir aux côtés de sommités…

L. F. : Pareil pour moi. J'ai échangé avec mon voisin sans savoir qu'il s'agissait de Thierry Weil… Ou encore, cette personne-ci [elle désigne le physicien Gilles Cohen-Tannoudji] : j'ai partagé le petit-déjeuner avec lui, Roland Lehoucq et Jacques Jacot.

L. P. C. : Je me souviens d'avoir mangé à côté de cet intervenant allemand. Nous avons même joué au ping-pong. Mais, vraiment, il est aussi connu que cela ?

Oui, mais soyez assuré du fait qu'au même âge, je n'en aurais pas su plus ! Et vous, Lyna, quelles sont les conférences que vous avez particulièrement appréciées ?

L. F. : Les conférences scientifiques : celles d'Alain Connes, de Roland Lehoucq, de Gilles Cohen-Tannoudji, sans oublier celle d'Étienne Klein…

J'ai pu observer que vous suiviez ces conférences avec beaucoup d'attention… Quand j'ai voulu m'assurer que tout se passait bien, vous m'avez dit, Lyna, qu'ici, c'est quand même mieux qu'à l'école. En quoi ?

L. F. : En fait, c'est incomparable. À l'école, je trouve que ce qu'on nous enseigne en sciences, mais aussi en histoire, etc., n'a guère à voir avec la réalité… Et puis, comme je l'ai dit, c'est à ma propre initiative que je suis venue ici.

Pourtant, ici, dans ce château perdu dans le fin fond du Cotentin, vous n'avez pas eu le sentiment d'être un peu déconnecté ?

L. F. : Si vous voulez dire que ce serait élitiste, je dirai non.

L. F. et L. P. C. : (en chœur) La preuve, nous avons pu y assister !

Voulez-vous ajouter quelque chose qui vous tiendrait à cœur ?

L. F. : À tous ceux qu'il ne l'ont pas encore fait, je n'ai qu'une chose à dire : il faut venir à Cerisy car, Cerisy, c'est proprement génial. Si j'ai une recommandation à faire, c'est de veiller à cette diversité générationnelle du public. Cela dit, il faut reconnaître qu'ici, les personnes même les plus âgées ont tout sauf l'esprit lent.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC