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"CERISY, UN LIEU QUI LIBÈRE ?"

RENCONTRE AVEC HENRI TRUBERT


Suite à nos échos au colloque Métamorphoses par le paysage qui s'est déroulé du 14 au 20 mai, à travers, cette fois, l'entretien avec Henri Trubert, cofondateur des éditions Les Liens qui Libèrent. L'occasion de lever le voile sur l'origine de ce joli nom.

Photo de groupe du colloque


Enfin, nous allons pouvoir connaître l'origine de Les liens qui Libèrent que nous tenons pour être le plus beau nom donné à une maison d'édition…

Henri Trubert : Ce nom est né en 2009, au mois de septembre précisément. Avec Sophie Marinopoulos, nous avions décidé de créer une maison d'édition. Projet dont j'ai fait part à un de mes grands amis, l'économiste et regretté Bernard Maris. Il s'en était dit alors très surpris : à l'époque, je travaillais dans une très belle maison d'édition, Fayard, qui m'avait proposé un poste prestigieux. Mais j'éprouvais une urgence : empêcher cette césure de plus en plus flagrante entre ce qu'on sait du monde, des interactions qui y sont à l'œuvre, et donc les relations, les liens, d'une part, et, d'autre part, la manière dont on gouverne, en séparant, au nom de l'individualisme, les gens plutôt que de chercher à les réunir. Dans ce contexte, je souhaitais "émanciper mes idées", c'est la formule que j'avais utilisée. Ce à quoi Bernard a réagi en s'exclamant : "Mais c'est des liens qui libèrent que tu veux créer avec ce projet de maison d'édition !". Des liens qui libèrent… C'était tout à fait ça ! J'avais le nom de ma maison d'édition ! Je lui ai demandé l'autorisation de reprendre la formule, ce à quoi il a répondu par un "Bien sûr !". Voilà comment LLL est né. Trois jours plus tard, Bernard me rappelle. À la réflexion, il ne verrait pas d'inconvénient à ce que je rappelle, si je conservais ce nom, qu'il en était à l'origine [Rire]. J'y ai vu une belle marque de confiance quant à l'avenir de ma maison d'édition !

Merci pour la réponse à cette question lancinante que je me posais depuis le jour où j'ai entrepris la lecture d'un de vos titres : Bidoche, de Fabrice Nicolino.

Henri Trubert : Le premier titre de LLL, paru en 2009 !

Je l'ignorais ! Je ne savais pas non plus qu'un jour je vous rencontrerais à Cerisy. Quelles circonstances vous y ont conduit ?

Henri Trubert : Je connais Bertrand Folléa depuis quelques années. Nous avons l'un et l'autre des attaches à Uzès où nous sommes voisins ! Il m'avait fait part de son projet de colloque à Cerisy et souhaitait que j'y évoque l'expérience du Parlement des Liens, qui se tient chaque année depuis quatre ans — le premier a eu lieu à Paris, les suivants à Uzès. Pour mémoire, ce Parlement a l'ambition d'engager la réflexion autour des grands enjeux des territoires dans des domaines aussi divers que la santé, l'économie, l'éducation, etc., avec des acteurs de la Région Occitanie — collectivités, associations, citoyens, entreprises…

Quel lien, justement, entre ce parlement et le paysage ?

Henri Trubert : Jusqu'à présent, cet enjeu du paysage n'a pas été au centre de nos débats, sauf à l'envisager en un sens métaphorique, le "paysage des idées". C'est précisément cela que Bertrand a voulu que j'explore en en décrivant ce qu'en seraient le relief, les vallées, les prairies… Au cours de la table ronde à laquelle j'ai été convié, j'ai fait part de mon sentiment d'être dans un moment particulier où le cœur des savoirs participe à des "trans-dépendances". Si nous voulons éclairer le monde et les transitions en cours, il nous faut les penser à la fois dans leur dimension environnementale et économique — ce que l'on fait bien désormais —, mais aussi dans leurs dimensions politique, au regard des ontologies, des imaginaires, du droit, à la lumière de toutes les sciences : les sciences humaines et sociales, les sciences de le Terre, du Vivant, etc. En réalité, rien n'existe sans autre chose qui le constitue dans un ensemble de relations. C'est cela que j'appelle la "trans-dépendance des idées", de quelque domaine disciplinaire qu'elles proviennent.

Cette trans-dépendance n'est-elle pas une autre manière de parler de "liens qui libèrent" ?

Henri Trubert : C'est en effet la même chose. Je n'ai pas changé d'orientation. Ces liens qui libèrent, c'est ce qui me guide depuis maintenant quarante ans. Je revendique aussi de m'inscrire en cela dans la théorie de la complexité d'Edgar Morin.

Pour en revenir au paysage, je pensais que vous alliez justifier votre présence au colloque par le soin que Bertrand Folléa met à appréhender ce paysage en termes de relations, par la capacité de la démarche paysagère à mettre en rapport les différents acteurs d'un territoire, en leur permettant de transcender des visions particulières attachées aux usages spécifiques qu'ils en font…

Henri Trubert : Le fait est, et c'est ce qui justifie chez lui cette métaphore de l'archipel, dont il souligne justement la capacité à mettre en relation, en l'occurrence des îlots et des îles. Dans cette perspective, la mer n'est pas une puissance séparatrice ; au contraire, elle fait le lien par un entre-deux. Seulement, si on considère le paysage comme on l'a fait depuis la Renaissance, à savoir comme une ressource ou un décor, on passe à côté de sa capacité invraisemblable, infinie de transformation, d'intrication, d'intra-action, serais-je tenté de dire, de sorte qu'il est appelé à évoluer, certainement pas à rester figé. En cela, il doit être mieux pris en compte dans la perspective des transitions qui, par définition, participent, elles aussi, d'un mouvement.

Au-delà des échanges intellectuels auxquels elle donne lieu, comment vivez-vous cette expérience cerisyenne avec sa sociabilité rythmée au son de la cloche, dans le cadre d'un château et ses dépendances, son parc, ses allées dans lesquelles nous cheminons d'ailleurs pour les besoins de cet entretien…

Henri Trubert : C'est la première fois que je viens à Cerisy et j'en suis très agréablement surpris. Étudiant, j'avais lu les actes du colloque de Cerisy Nietzsche aujourd'hui ? paru en 1973 aux éditions 10/18, sous la direction de Maurice de Gandillac et de Bernard Pautrat [actes réédités en 2011 aux éditions Hermann, dans la collection "Cerisy/Archives"]. Je les avais annotés au fil de ma lecture. Depuis, je m'étais fait de Cerisy l'idée d'un lieu incroyable, propice à de riches discussions sur des sujets variés avec des personnes qui viennent d'horizons différents. C'est effectivement le cas. Le cadre, avec son château, son parc, est magnifique. Quel paysage ! Nous avons eu la chance de jouir d'un beau temps. L'ambiance y a été tout aussi agréable à la nuit tombée, avec ces ciels étoilés.

Avant d'y venir une première fois, vous aviez déjà noué un lien important en publiant les actes d'un colloque…

Henri Trubert : Oui, absolument ! Les actes du colloque Vers une république des biens communs ?, parus en 2018 [sous la direction de Nicole Alix, de Jean-Louis Bancel, de Benjamin Coriat et de Frédéric Sultan].

Avant de clore cet entretien, je ne résiste pas à l'envie de vous poser cette question qui m'est venue chemin faisant : Cerisy ne suggère-t-il pas la possibilité de "Lieux qui Libèrent" quand bien même pourrait-il donner l'impression d'être perdu au milieu de nulle part ?

Henri Trubert : Il se trouve que nous réfléchissons à une nouvelle collection,"Les Luttes qui Libèrent". Pourquoi pas en effet, une autre sur "Les Lieux qui Libèrent" ? Au-delà du fait de préserver les trois L, elle rendrait justice à des lieux comme celui-ci. Car, bien évidemment, Cerisy est un lieu qui libère, à tous le moins les esprits, les idées, précisément en ceci qu'il nous incite à nous décentrer, à faire des pas de côté.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"TRACER SA VOIE DANS LE PAYSAGE"

RENCONTRE AVEC AMÉLIE CENET


Suite de nos échos au colloque Métamorphoses par le paysage qui s'est déroulé du 14 au 20 mai, à travers, cette fois, un entretien avec Amélie Cenet qui revient sur son parcours l'ayant conduite à accompagner en paysagiste des espaces agricoles en transition.

Amélie Cenet


Après avoir été diplômée de l'École de la nature et du paysage de Blois, vous avez fait le choix de vous engager dans des études d'agronomie. Un parcours original dont j'aimerais que vous nous rappeliez pour commencer les motivations.

Amélie Cenet : Depuis toujours, j'ai été encline à suivre mon intuition, sans chercher à prédéfinir mon parcours. Avant mes études d'enseignement supérieur, j'ai commencé par un bac scientifique, tout en ayant aussi une fibre artistique. D'ailleurs, une fois mon bac en poche, j'ai fait une mise à niveau en arts appliqués. Suite à quoi j'ai fait un BTS Design d'espace avec l'idée de m'orienter vers la scénographie et la conception de décor de cinéma. Mais c'est aussi à l'occasion de ce BTS que j'ai découvert le paysage — une de mes professeurs était paysagiste de formation. Cela m'a plu au point de me rendre à l'école de Blois à l'occasion de ses portes ouvertes. Je trouvais intéressante cette recherche d'équilibre entre des approches scientifiques — la botanique, l'écologie, la pédologie… — et une approche plus artistique à travers notamment des cours de dessin. J'appréciais aussi le rapport à l'architecture, même si je voyais l'avantage du paysagisme : travailler sur le vivant avec la possibilité d'aller toujours dans le sens du mieux, là où une construction, un bâti, tend à se dégrader au fil du temps. C'est comme cela que j'en suis venue au paysage ! Je précise que, si j'intégrais l'école de Blois, c'était déjà avec l'intention de travailler sur les grands paysages, ce qui, j'en conviens, ne veut finalement pas dire grand-chose [Rire]. Disons que l'échelle du jardin m'intéressait moins que celle d'un territoire, d'une région.

Qu'est-ce qui vous a décidée à poursuivre en agronomie ?

Amélie Cenet : En 4e année (la formation en compte cinq), nous avions des cours d'initiation à cette discipline. Une visite avait été organisée dans une exploitation agricole. Je ne sais pour quelle raison, j'ai eu comme une révélation à cette occasion. Pourtant, je ne suis pas issue du milieu agricole. Mais en voyant défiler les paysages agricoles depuis le bus qui nous conduisait à cette exploitation, j'ai pris la mesure de ce qu'étaient les grands paysages, des espaces à perte de vue ; j'ai pris conscience que c'est précisément sur ces paysages à dominante agricole que j'avais envie de travailler. Comme je ne connaissais rien à l'agriculture, j'ai choisi de faire mon stage de 4e année — un stage de deux mois — en Chambre d'agriculture en déposant une candidature spontanée à celle du Loir-et-Cher. Durant ce stage, j'ai travaillé sur les enjeux du bocage, ce qui m'avait bien plu au point de me donner envie de consacrer mon projet de fin d'études (en 5e année) à un sujet en lien avec l'agriculture : en l'occurrence, les algues vertes en baie de Douarnenez, dans le Finistère, dont l'agriculture intensive est une des causes de la prolifération. Un sujet conflictuel s'il en est, au carrefour des problématiques agricoles, mais aussi de la mer et du littoral. Jusqu'alors l'agriculture était encore peu investie par les paysagistes. Il est vrai aussi que ceux-ci reçoivent peu de commandes relatives à des problématiques agricoles.

Cela ne vous a-t-il pas dissuadée de poursuivre dans cette voie ?

Amélie Cenet : Non, au contraire ! Mais je n'en étais pas moins intéressée par l'enseignement et la recherche. Pour les besoins de mon stage de fin d'études, j'ai donc déposé une demande dans un laboratoire de recherche, celui de l'INRAe de Rennes, qui travaillait justement sur la baie de Douarnenez dans le cadre d'un projet d'agriculture du littoral. L'expérience m'a convaincue de poursuivre en thèse, avec la personne qui m'avait encadrée durant ce stage d'une durée de trois mois. J'ai monté mon dossier en proposant un sujet à l'interface entre paysage et agronomie. Le temps de trouver des financements, j'ai commencé ma thèse un an et demi plus tard.

À vous entendre, on perçoit que vous n'étiez pas tant en mal de savoir ce que vous vouliez faire que dans un cheminement au cours duquel vous avez été ouverte aux opportunités, sans craindre d'emprunter des chemins de traverse ou de bifurquer, en vous fiant à votre intuition ainsi que vous l'avez indiqué au début de cet entretien. Un témoignage qu'on pourrait ériger en exemple pour tous ces élèves et étudiants qui peinent à s'orienter : finalement, toute expérience est bonne à prendre, a fortiori si elle permet d'affiner ses choix, de trouver enfin sa vocation…

Amélie Cenet : … et quitte à aller à l'encontre des avis de ses professeurs, de sciences en particulier. Les miens ont regretté que je fasse des arts appliqués après le bac — eux me poussaient à faire une classe prépa scientifique, physique-chimie. Au final, mon cheminement a été enrichissant. Il faut juste avoir des parents ouverts, qui consentent à ce que leur enfant poursuive des études non prédéfinies, fut-ce pendant plus d'une dizaine d'années comme dans mon cas, entre l'année du bac et celle de ma soutenance de thèse. Aujourd'hui, j'ai plus que jamais envie de continuer à travailler sur les paysages agricoles, en tant que paysagiste.

Est-ce à dire que vous avez renoncé à la recherche ?

Amélie Cenet : Suite à ma thèse, je pensais poursuivre avec un postdoc puis décrocher un poste de chercheuse titulaire dans un laboratoire. Finalement, ce ne sera pas le cas ! J'ai décidé de continuer à suivre mes intuitions. S'il y a plusieurs aspects du monde de la recherche qui me plaisent, pour autant je ne pense pas que le métier de chercheur me corresponde vraiment. Récemment, j'ai décidé de me lancer à mon compte dans une activité de paysagiste, toujours dans l'idée de travailler sur les espaces agricoles, notamment dans le cadre de programmes de recherche à l'image de ceux dont a parlé Olivier [Ragueneau, sociologue, directeur de recherche au CNRS], c'est-à-dire tournés vers l'accompagnement des transitions. Je ne quitte donc pas le monde du paysage ni celui de la recherche, je m'y investis juste en adoptant d'autres modalités dans la manière d'en faire.

Dans quelle mesure ce colloque vous a-t-il confortée dans cette décision ? Par quelles circonstances y êtes-vous venue d'ailleurs ?

Amélie Cenet : Cette question est l'occasion de préciser que j'ai fait une thèse Cifre avec l'Agence Folléa-Gautier. C'est à cette occasion que j'ai entendu parler du colloque alors en préparation. Quant à savoir s'il m'a confortée dans ma décision, la réponse est oui. Plusieurs interventions abondaient dans le même sens en insistant sur la nécessité pour les paysagistes de lancer des projets propices à la création de nouvelles modalités de travail avec les territoires. Il me semble que mon projet de lancer ma propre activité participe de ce renouvellement, par le fait même de souhaiter travailler au croisement des projets de paysage et de recherche.

Nous réalisons cet entretien quasiment au terme de ce colloque que vous avez suivi depuis presque le début. Que voudriez-vous partager de cette expérience particulière que constitue un colloque de Cerisy de par le fait de réunir des personnes d'horizons disciplinaires et professionnels différents, plusieurs jours durant, de surcroît dans le cadre d'un château, avec ses dépendances, son parc, etc., rythmé au son des cloches…

Amélie Cenet : J'avoue qu'au début, j'ai été un peu surprise, du fait de ce cadre, de son apparent huis clos, mais aussi de la tonalité d'interventions qui me paraissaient un peu déconnectées des expériences de terrain. Or, il me semble qu'on apprend parfois autant à discuter avec un agriculteur ou un élu que dans des colloques ! Mais une fois passé l'effet de surprise et trouvés mes repères, j'ai pu mesurer à quel point les échanges, qui font suite aux communications ou qu'on prolonge lors des repas, peuvent être enrichissants. Le fait de savoir qu'on dispose de temps pour poursuivre une discussion en off, avec un intervenant permet d'éviter de la tenir précipitamment, à l'issue de sa communication comme cela peut se passer dans un colloque scientifique. Je repars donc plus agréablement surprise que dans cet état d'étonnement initial [Rire]. Et puis, toutes déconnectées que des communications puissent paraître, elles n'en nourrissent pas moins la réflexion.

D'expérience, je constate pour ma part que ces communications et les échanges qui les prolongent permettent de prendre la mesure de la polysémie des mots, d'une discipline ou d'un métier à l'autre, de sorte que je repars souvent de Cerisy avec l'impression de m'être enrichi d'autres définitions, d'autres significations, sans oublier les mots, les concepts qu'on peut aussi découvrir à cette occasion. Cette remarque fait-elle sens pour vous qui êtes amenée à vous confronter à des personnes pratiquant des "langues" disciplinaires ou professionnelles différentes ?

Amélie Cenet : Ce que vous dites me parle en effet même si, en l'occurrence, je suis fatiguée à devoir définir le mot paysage ! [Rire]. Au cours de mes expériences de terrain, j'ai rencontré des interlocuteurs — agriculteurs, agronomes, écologues, etc. — qui en avaient une définition spécifique, ce qui pouvait créer des incompréhensions par rapport à ma propre approche du paysage. J'ai fini par prendre le parti de ne plus l'utiliser au point même d'avoir évité d'en faire usage durant ma soutenance de thèse ! Ce qui a eu pour effet de cristalliser d'autres débats, des personnes me reprochant justement de ne pas l'utiliser alors même que les interlocuteurs que j'avais interrogés au cours de ma thèse avaient, eux, partagé leur propre vision du paysage ! Pourtant, je ne fais pas de ce non-usage matière à revendication. Il s'agit juste d'une solution de facilité pour sortir de débats qui me semblent parfois stériles. En être encore à devoir définir le paysage me pèse. Ce à quoi mon parcours n'est pas étranger : comme vous l'avez compris, je ne suis venue au paysage que dans un second temps, en ne cessant de m'ouvrir à d'autres champs professionnels et disciplinaires. L'important est d'avancer dans la transition écologique que ce soit en lien direct ou pas avec le paysage. D'ailleurs, j'ai trouvé intéressantes les communications qui, tout en étant cohérentes avec la thématique du colloque, ne partaient pas d'un point de vue paysagiste — je pense notamment à celle d'Olivier Ragueneau, sociologue. Ce faisant, elles ont enrichi la compréhension du paysage sans chercher à le définir, voire sans même utiliser le mot.

Vous me remettez en mémoire le colloque Les autres noms du temps, qui se proposait justement d'aborder le temps au prisme de disciplines très différentes, en invitant cependant les intervenants à éviter d'utiliser le mot… Finalement l'expérience a échoué. Malgré cela, je me dis en vous écoutant que nous aurions pu nous livrer au même exercice, avec le mot paysage…

Amélie Cenet : Au risque de paraître me contredire, je doute que l'exercice eût été productif et, surtout, s'il eût été recommandé de le faire, car les paysagistes se sont beaucoup battus ces dernières décennies pour faire reconnaître les enjeux du paysage, l'intérêt d'une approche paysagère. Que des paysagistes organisent un colloque en se gardant de parler de paysage eût été un comble ! [Rire]. Et puis, force est de constater que l'usage du mot n'a pas stérilisé les débats, loin de là. Je faisais juste part de mes interrogations ; j'ai parfois le sentiment que, pour intéressantes qu'elles soient, ces discussions autour du sens à donner au mot paysage peut retarder le moment de passer à l'action sur le terrain, à travers des initiatives concrètes.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"À CERISY, LE DÉVELOPPEMENT DURABLE, C'EST ENCORE DU BONHEUR !"

RENCONTRE AVEC JEAN-FRANÇOIS CARON


Cette année 2025, la saison du Centre culturel international de Cerisy a été inaugurée par le colloque Métamorphoses par le paysage. Il fut l'occasion d'y revoir notamment Jean-François Caron qui avait laissé un souvenir marquant suite à un précédent colloque intervenu vingt ans plus tôt, en 2005 : le témoignage sur le développement durable qu'il mettait alors en œuvre dans la commune de Loos-en-Gohelle dont il était maire, avait enthousiasmé le public, au point d'inspirer jusqu'au titre des actes du colloque : Le développement durable, c'est enfin du bonheur !

Jean-François Caron, Henri Trubert, Patrick Moquay,
Cyril Gomel, Jean-Yves Chapuis, Vincent Montrieux


Votre nom est spontanément associé au souvenir du colloque Entreprises, territoires : construire ensemble un développement durable ? auquel vous aviez participé en 2005 pour témoigner de ce que vous faisiez en la matière dans votre commune de Loos-en-Gohelle, dont vous étiez maire. Colloque dont les actes vous sont redevables puisque vous en aviez inspiré le titre : Le développement durable, c'est enfin du bonheur ! (Éditions de L'Aube, 2006), phrase en forme de cri du cœur que vous aviez lancée au cours de votre intervention, non sans redonner espoir aux personnes présentes ce jour-là ! Mais est-ce votre cas : avez-vous gardé souvenir de ce premier passage mémorable, sachant que vous avez eu l'occasion de revenir depuis à Cerisy.

Jean-François Caron : Complètement ! À l'époque, j'étais jeune vice-président de la Région Nord-Pas-de-Calais. Je m'affrontais à la question de savoir comment les enjeux de transition écologique et de durabilité pouvaient se traduire dans les politiques publiques, au-delà de politiques environnementales sectorielles relatives à l'eau, aux déchets, à l'énergie, etc. Ma conviction était qu'il fallait s'engager dans une approche globale tout à la fois environnementale, économique, sociale. Dans cette perspective, la question démocratique me paraissait centrale, car si on veut aller vers plus de durabilité, cela suppose une réorientation de nos modèles de développement et, donc, de le faire en conscience avec l'ensemble de la société. Pour le dire autrement, le développement durable ne peut pas être qu'une affaire de technique et de règlementation. C'est un enjeu puissamment politique, au sens noble de ce terme.
Quand, donc, je suis venu ici, à Cerisy, j'étais aux manettes d'une collectivité territoriale importante, avec toutes les difficultés que cela pouvait néanmoins poser par rapport aux représentations qu'on se faisait alors du développement, surtout dans une région comme celle du Nord-Pas-de-Calais, où ce développement a longtemps reposé sur une logique productiviste, à rebours d'un développement "durable". La région a de fait subi les effets de l'extraction industrielle du charbon, les pollutions multiples qui en ont résulté. Si la fin de cette industrie était donc une bonne chose, une autre réalité était à prendre en considération : la difficulté, en l'absence de nouveaux débouchés, de franges entières de la population à trouver un emploi. Tant et si bien que le discours écologiste n'allait pas de soi : avant toute chose, les gens avaient besoin de retrouver un emploi ou d'assurer un avenir professionnel à leurs enfants. Or jusqu'ici, c'est l'industrie charbonnière qui pourvoyait en emplois. Son déclin n'était donc pas vécu par tous comme une perspective heureuse, loin de là. D'autant moins que cette industrie faisait partie du patrimoine. Ici, on avait été mineur de père en fils et petit-fils !

Comment aviez-vous vécu la perspective d'intervenir à Cerisy ?

Jean-François Caron : Je ne connaissais pas ce lieu. Mais quand je disais que je me rendrais à Cerisy, des amis réagissaient sur le mode : "Cerisy ? Quel honneur !". Je me suis donc documenté… En découvrant tous les grands penseurs qui y étaient venus, je n'en menais pas large. Je m'imaginais au milieu d'intervenants qui seraient autrement plus savants que moi !
Une fois sur place, et à mesure du déroulement du colloque, j'ai découvert des gens passionnants. Je compris mieux ce principe d'un colloque de Cerisy consistant à y rester plusieurs jours : cela permet de poursuivre des échanges dans la durée. Je découvris aussi que ce que je racontais pouvait intéresser tout un auditoire ! Ce qui n'avait pas manqué de me frapper, car, moi, je ne me considérais pas comme un intellectuel. J'étais juste quelqu'un d'un peu besogneux qui essaie de faire de son mieux ou de son moins mal.
J'ai fait de véritables rencontres, comme la vôtre Sylvain, que j'ai eu l'occasion de revoir depuis en d'autres occasions, à Loos-en-Gohelle sinon dans le Nord-Pas-de-Calais, celle d'Edith Heurgon et d'autres encore.
C'est au cours de ce colloque que j'ai eu le sentiment d'un début de reconnaissance, la confirmation que ce j'essayais de faire à l'échelle de ma commune et de ma région allait dans le bon sens. De ce point de vue, Cerisy a été une étape pour gagner en confiance, me conforter dans l'idée qu'il me fallait tenir bon. Certes, nous étions encore loin de parvenir à un développement durable, mais nous étions sur la bonne voie.
Sans compter les traces tangibles laissées par ce colloque à travers ses actes publiés sous ce titre qui reprenait une phrase que j'avais prononcée — "Le développement durable, c'est enfin du bonheur !". Le comble quand j'y repense : non seulement, je m'étais rendu à Cerisy, mais encore je devais inspirer le titre d'un bouquin ! Encore une étape dans ma vie à marquer d'une pierre blanche ! [Rire].

Depuis, vous êtes revenu une 2e fois, en 2017, à l'occasion du colloque Villes et territoires résilients, puis une 3e fois, pour ce colloque-ci, Métamorphoses par le paysage. Qu'est-ce qui vous y a conduit ?

Jean-François Caron : J'ai été invité par Bertrand Folléa, le codirecteur de ce colloque, qui tenait à ma présence. Je dis bien "qui tenait à ma présence", pour suggérer une insistance et, de ma part, un premier mouvement d'hésitation, car cela me paraissait incompatible avec mon agenda. Pour mémoire, je préside la Fabrique des Transitions au niveau national, ce qui occasionne de nombreux déplacements à travers la France. Preuve s'il en était besoin que Loos-en-Gohelle et sa région font désormais référence au point que d'autres collectivités territoriales souhaitent s'en inspirer et bénéficier de mes conseils. Mais cela rend d'autant plus compliqué un déplacement jusqu'à Cerisy, a fortiori pour y rester durant la totalité d'un colloque. Devant l'amicale insistance de Bertrand, qui souhaitait que je présente mon expérience sur l'articulation paysage et transition écologique, je me suis organisé pour y rester quelques jours, en connaissance de cause de ce que représente par ailleurs Cerisy : un investissement en termes de temps qu'il faut consentir sans être certain du résultat. Cela dit, de manière générale, si, à Cerisy, des communications ne m'apportent pas grand-chose, je sais que d'autres en revanche "décalent", ouvrent sur de nouvelles perspectives. Ce devait être plus encore le cas de ce colloque-ci qui souhaitait éviter l'entre-soi, s'adresser au-delà des paysagistes. Il devait y être question de géochimie [à l'occasion de l'intervention du géologue Jérôme Gaillardet], d'approches philosophique, psychologique… J'ai donc dis oui et je ne le regrette pas !

Sans compter cette sociabilité faite d'échanges plus informels lors des repas qu'on partage et qui offrent le temps de dissiper d'éventuels malentendus avec des intervenants et/ou des auditeurs.

Jean-François Caron : Puisque vous évoquez les repas, j'ajoute qu'on a la possibilité de les partager à chaque fois avec des personnes différentes, ce qui décuple les opportunités de rencontres improbables. Cela a permis aussi d'atténuer la frustration que j'ai pu ressentir au sortir du format de la table ronde à laquelle j'avais été convié. Elle ne comptait pas moins de cinq intervenants… Le temps de prise de parole de chacun s'en est trouvé fortement réduit. Forcément, cela oblige à synthétiser son propos. A priori, les intervenants qui fréquentent Cerisy maîtrisent leur sujet, sont censés se comprendre. Si malentendus il y a, ils viennent davantage de cette contrainte.
De manière générale, j'observe une tendance à privilégier le casting sur les sujets à débattre. Prenez l'exemple de la participation habitante, un enjeu sur lequel je suis amené à intervenir fréquemment. Une fois qu'on a exposé deux/trois concepts, il faut entrer dans le détail, l'opérationnalité des choses : comment mettre en œuvre cette participation habitante ? Avec quel support technique, numérique ? (etc.). Autant de choses qui demandent des développements et, donc, du temps…

Revenons-en à ce colloque-ci et sa thématique paysagère. Comment y êtes-vous venu ? Dans mon souvenir, elle n'était pas encore présente dans l'approche du développement durable dont vous aviez témoigné lors de votre premier colloque cerisyen… Mais peut-être qu'à l'époque, la Région du Nord-Pas-de-Calais était encore loin de pouvoir s'enorgueillir des paysages hérités de l'ère de l'exploitation industrielle du charbon… Depuis, un chemin a été parcouru qui a rendu plus attractifs ces paysages moyennant un important effort de réhabilitation, de patrimonialisation et de renaturation…

Jean-François Caron : C'est vrai, même si je perçois un biais dans votre vision des choses : elle suggère que les paysages n'auraient pas été jugés assez beaux, qu'un jugement esthétique primait. Je pense plutôt, ainsi que je l'ai dit lors de la table ronde, que l'enjeu majeur était d'assumer notre passé industriel, d'arrêter de nous en excuser, que le temps était venu d'utiliser tous les leviers à notre disposition pour remobiliser la population, la rendre fière de ce passé pour lui permettre de mieux se projeter vers un autre développement, plus durable. C'est alors seulement que s'est imposée l'entrée par le paysage. Personnellement, quand je me suis engagé dans la reconnaissance des terrils au titre de patrimoine culturel de l'humanité, je ne mettais pas en avant des considérations paysagères. Un paysage n'a pas vocation à ne servir que de carte postale. Ce que ce colloque rappelle à juste titre. Un paysage correspond d'abord à un milieu habité, façonné par des usages, des représentations. Tant et si bien que, pour moi, l'enjeu a d'abord été de promouvoir les terrils à travers des pratiques physiques expérientielles en considérant qu'elles auraient un effet plus puissant que de grands discours. Pour cela, je me suis attaché à impliquer les habitants, à leur faire changer de posture, à les mettre eux et les autres acteurs du territoire en mouvement, en m'appuyant sur les ressources du territoire, à commencer par ces terrils qu'il ne s'agissait pas de nier, encore moins de chercher à faire disparaître. Il y avait donc bien une approche paysagère, mais qui n'était pas explicite. Depuis, j'ai pris la mesure de l'intérêt d'une telle approche. Entretemps, il y a eu l'inscription du bassin minier sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco ; je suis devenu président national de l'association des sites français qui y sont inscrits — le Pont du Gard, le Mont Saint-Michel, la Cathédrale Notre-Dame… Autant de sites qui, évidemment, sont indissociables des paysages dans lesquels ils s'inscrivent. Si d'ailleurs je devais retenir un premier enseignement de ma présidence de cette association, ce serait celui-là : la diversité de ces sites patrimonialisés : il peut s'agir aussi bien d'édifices religieux, de vestiges archéologiques que de sites industriels — des sites miniers comme dans ma région, ou d'autres encore comme la Saline Royale d'Arc-et-Senans. Une diversité qui n'a pas été aussi sans m'amener à renouveler ma vision du patrimoine, lequel peut être associé à un monument, une architecture — c'est ce à quoi on pense en premier — mais aussi à des pratiques, à un milieu naturel. C'est dire au passage les enjeux éducatifs y compris au regard de la question du paysage qu'il nous faut traiter : il y a nécessité d'apprendre à voir autrement le patrimoine comme le paysage. Ni l'un ni l'autre ne sont donnés une fois pour toute, mais sont amenés à évoluer. Ce que le colloque a été aussi l'occasion de rappeler.
Vous l'aurez compris : le paysage est plus que jamais au cœur de mes préoccupations quotidiennes au point de justifier pleinement l'effort consenti pour venir jusqu'ici. Ce colloque confirme à quel point l'approche paysagère permet de faire le lien entre une multitude de problématiques que j'ai été amenées à traiter sans toujours parvenir à les mettre en relation.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"CERISY, UNE MICRO-SOCIÉTÉ INTELLECTUELLE HÉRITÉE DE PONTIGNY"

RENCONTRE AVEC CATERINA ZAMBONI RUSSIA


Du 21 au 27 septembre dernier, s'est déroulé le colloque La performance comme méthode. Quand les arts vivants rencontrent les sciences sociales. En voici un écho à travers le témoignage d'une auditrice italienne, Caterina Zamboni Russia, qui a consacré son mémoire de master de philosophie… à Pontigny. Mémoire, qui a déjà donné lieu, en Italie, à une publication sous le titre de La plus petite République d'Europe (traduction du titre italien). Forcément, nous avons voulu en savoir plus sur ce mémoire ainsi que sur la manière dont elle avait vécu cette seconde expérience cerisyenne — elle avait assisté en 2022 au colloque L'historien sur le métier : conversations avec Carlo Ginzburg.

Sean Hardy, Théo Heugebaert, Catarina Zamboni Russia,
Luca Chantemerle, Alice Barbaza


Vous avez publié un mémoire de master sur Pontigny. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce lieu ?

Caterina Zamboni Russia : Avant de rédiger ce mémoire, j'en avais consacré un à Rachel Bespaloff, une écrivaine et philosophe franco-américaine, qui se trouve avoir découvert l'existence des Décades de Pontigny lors de son exil aux États-Unis, dans les années 1940. C'est ce que j'ai moi-même découvert en lisant un de ses textes où une note de bas de page les mentionnait. Or, moi, à l'époque, j'ignorais tout de Pontigny et de ses Décades. Portée par la curiosité, j'ai donc voulu en savoir plus. C'est ainsi que j'ai découvert l'existence de ce lieu si important dans l'histoire intellectuelle et culturelle française, mais aussi européenne, ainsi que les entretiens qui avaient été organisés aux États-Unis, pendant la Seconde Guerre mondiale, par des intellectuels en exil qui y avaient séjourné.

Quelles ont été vos sensations en découvrant que ce qui n'était qu'une note de bas de page était une abbaye où s'étaient déroulées plusieurs Décades de 1910 à 1939, hormis quelques années d'interruption durant la Première Guerre mondiale ?

Caterina Zamboni Russia : J'ai été et suis encore très impressionnée par la richesse des échanges produits par un collectif qui était à l'avant-garde des débats intellectuels touchant aussi bien à la littérature, à la philosophie qu'à des enjeux de société. Je crois que c'est unique dans l'histoire culturelle européenne comme dans le reste du monde. Je n'ai pas manqué non plus d'être surprise en découvrant la figure de Paul Desjardins et son ambition de créer une "République des idées", ouverte à des esprits d'horizons différents. Et je trouve incroyable que cela se soit perpétué jusqu'à nos jours, dans le cadre, désormais, de Cerisy.

Avant d'en venir à Cerisy, j'aimerais savoir si vous avez poussé la curiosité jusqu'à vous rendre à l'Abbaye de Pontigny en plus de consulter des archives…

Caterina Zamboni Russia : Oui, bien sûr ! Je m'y suis rendue il y a deux ans, en 2022. J'ai été un peu peinée de découvrir que le lieu n'accueillait plus la moindre activité — j'ai appris depuis que la propriété a été acquise par un industriel qui en fera un centre dédié à la Terre. Cela dit, on peut imaginer tous ces débats, tous ces échanges, qui y eurent lieu il y a plusieurs décennies. C'était d'autant plus émouvant pour moi d'être là que jusqu'alors j'avais étudié l'histoire de Pontigny à partir d'archives, de manuscrits. Cette fois, le lieu m'apparaissait tel que Gide et tant d'autres avaient pu le percevoir, dans sa matérialité. D'autant que l'abbaye est encore en très bon état.

Depuis ce mémoire, vous avez poursuivi en thèse. Sur quel sujet ?

Caterina Zamboni Russia : Sur les micro-sociétés intellectuelles, en Italie, mais aussi en France et dans le reste de l'Europe, l'enjeu étant de voir comment se construisent des conditions favorables aux échanges, à un dialogue, à une sociabilité intellectuelle, comme cela a été le cas à Pontigny. Par micro-société intellectuelle j'entends au fond ce que Derrida disait à propos de Cerisy : une "contre-institution philosophique", au sens où elle ne s'inscrit pas dans le milieu académique, universitaire, mais en dehors de lui, et où néanmoins des universitaires, des académiques, de différentes disciplines peuvent se rencontrer, dialoguer, en dehors de toute relation hiérarchique, dans une certaine spontanéité. C'est précisément en cela que le principe des micro-sociétés intellectuelles m'intéresse et m'intrigue, car leur fonctionnement va à rebours du fonctionnement habituel, "normal", d'une société. Comment est-ce néanmoins possible, à quelles conditions ? C'est ce que je m'emploie à comprendre en comparant différents cas italiens, français et d'autres pays européens.

Qu'est-ce qui vous a motivée à venir en ce mois de septembre 2024 à Cerisy pour ce colloque ?

Caterina Zamboni Russia : Je précise que ce n'est pas la première fois que je me rendais à Cerisy. J'y étais déjà venue, en 2022, à l'occasion du colloque en forme de conversations avec Carlo Ginzburg.

Quelle fut votre impression en entrant dans le hall où on peut découvrir, juste à gauche, un grand portrait de Paul Desjardins ? En voyant comment "la plus petite République d'Europe" avait perduré d'un lieu (en Bourgogne) à un autre (en Normandie) ? Y avez-vous vu la démonstration du fait qu'une micro-société intellectuelle peut voyager dans le temps comme dans l'espace ?

Caterina Zamboni Russia : C'est une caractéristique importante que j’'avais déjà soulignée en pointant la capacité des Décades de Pontigny à se déplacer de l'autre côté de l'Atlantique, à l'initiative d'intellectuels exilés. J'aime beaucoup cette idée d'une micro-société qui puisse évoluer, y compris dans ses modalités d'organisation, tout en préservant l'esprit d'un lieu originel et ce, dans la durée. Car, faut-il le rappeler ? Pontigny-Cerisy, c'est désormais plus d'un siècle d'existence. C'est bien la preuve qu'il y a quelque chose qui nous dépasse et qu'il faut valoriser, préserver au fil des générations.

Malgré les bouleversements affectant les moyens de transport, de télécommunication…

Caterina Zamboni Russia : En effet. Mais justement, ce qui fait la force d'une micro-société intellectuelle comme Cerisy, c'est qu'elle s'incarne dans un lieu bien défini, chargé d'histoire. Et le fait que ce soit dans un milieu rural joue paradoxalement en sa faveur : quand on a fait l'effort de s'y rendre, on y reste aussi longtemps que possible. J'aime aussi cette idée que des personnes décident de s'y rendre tous, en même temps, et d'y rester tout ou partie le temps d'un colloque. Car c'est quelque chose d'assez rare de nos jours.

En revenant à Cerisy avez-vous eu la sensation de retrouver un lieu familier ?

Caterina Zamboni Russia : Oui, même si je perçois une différence d'un colloque à l'autre. Le premier avait une tonalité plus académique dans son organisation et le profil des participants : il réunissait pour l'essentiel des historiens, pour la plupart italiens. Ce colloque-ci, avec ses ateliers, la volonté des directeurs d'être plus dans le faire que dans le dire, est différent et fut une agréable surprise pour moi. Je trouve intéressant de voir comment Cerisy parvient à se renouveler tout en préservant l'essentiel, sa sociabilité, sa capacité à favoriser l'échange par-delà les disciplines.

Qu'est-ce qui vous a motivée à y revenir : la perspective de travailler sur des archives conservées à Cerisy ? La possibilité d'éprouver la sociabilité cerisyienne, d'en saisir les ressorts in situ, dans une démarche d'observation participante ?

Caterina Zamboni Russia : Les deux ! La perspective de me plonger dans les archives du Centre, mais aussi de revivre l'expérience de Cerisy.

Y avez-vous fait une découverte ?

Caterina Zamboni Russia : Oui !

Laquelle ?

Caterina Zamboni Russia : J'ai découvert un texte de Desjardins dans lequel il témoigne de sa visite de l'Abbaye de Port-Royal des Champs et de l'envie qu'elle lui a inspiré de créer un lieu d'échange… Ce que devait devenir plus tard l'Abbaye de Pontigny.

Merci pour cette révélation ! Pourquoi avoir choisi de revenir à l'occasion du colloque La performance comme méthode. Quand les arts vivants rencontrent les sciences sociales

Caterina Zamboni Russia : Il m'a paru le plus adapté pour comprendre les ressorts de la sociabilité cerisyenne. Dans la présentation qui en était faite, un mot a particulièrement retenu mon attention : celui de "coprésence". Or il me semble que c'est cette coprésence, au milieu de personnes venant de disciplines scientifiques ou artistiques différentes, qui fait la particularité du lieu, des échanges qui s'y produisent. J'ai eu la sensation d'éprouver ce qu'a pu être Pontigny du temps de Desjardins. J'ai pu échanger avec des universitaires de différentes disciplines, des chercheurs, des doctorants, ainsi qu'avec des artistes, scénographes, qui sont eux-mêmes dans une démarche de recherche. J'ai pu aussi apprécier leur envie de s'inscrire dans une démarche collective, même si les colloquants étaient invités à se répartir dans des ateliers différents — il y eut néanmoins des séances communes, sans compter les repas qu'on prend ensemble. S'il y a donc un autre mot à mettre en avant, c'est celui du "partage" — des idées, des connaissances, des expériences…

À Cerisy, on prend effectivement les repas ensemble. Est-ce quelque chose à laquelle vous reconnaissez une vertu particulière ?

Caterina Zamboni Russia : Oui, absolument, car cela est propice à des échanges informels, naturels, sans formalisme. À Cerisy, on s'attable sans connaître par avance ses voisins. On peut se retrouver devant des spécialistes de tel ou tel domaine, dans telle ou telle discipline, étrangers aux siens, mais avec lesquels on peut partager le plaisir de manger ce qu'il y a dans nos assiettes. Cela aide à entrer dans des rapports conviviaux, qui se prolongent dans les moments de communication ou dans le cadre des ateliers que j'évoquais.

Un mot encore sur votre mémoire. Quel en a été la réception en Italie ?

Caterina Zamboni Russia : Depuis sa parution à la fin de l'année 2023, j'ai eu l'occasion de le présenter en diverses occasions. Il y a quelques jours encore, j'ai participé, en Italie, à un festival, "Il rumore del lutto" (Le bruit du deuil), où j'ai évoqué le fait que l'un des fils de Paul Desjardins était enterré au cimetière de Pontigny — ce qui avait été d'ailleurs un des motifs de la création des Décades à cet endroit. J'y vois, ainsi que je l'ai souligné lors de cette intervention, la capacité de Paul Desjardins à créer quelque chose de l'ordre du partage, à partir d'une expérience dramatique comme celle, pour un père, de perdre un fils.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"RESSENTIS D'UNE STAGIAIRE AU SEIN DU CCIC"

RENCONTRE AVEC THERESA BARTINGER


Autrichienne, Theresa Bartinger étudie le latin et le français qu'elle enseigne déjà en parallèle, dans un lycée privé de Graz. Elle a fait le choix de mettre à profit l'été pour faire un stage au Centre culturel international de Cerisy. À quelques jours de son départ (et de sa double rentrée "scolaire"), elle a bien voulu témoigner de son expérience.

Fabienne Peyrou, Theresa Bartinger, Edith Heurgon


Si vous deviez vous présenter ?

Theresa Bartinger : J'étudie le latin et le français dans la perspective de devenir enseignante. En parallèle, j'enseigne déjà le latin dans un lycée de Graz. La rentrée y débute d'ailleurs dès le lendemain de mon départ de Cerisy, le 6 octobre prochain — je ferai entretemps une escale à Paris.

Nous faisons l'entretien à une semaine de ce départ, et donc un mois après votre arrivée. Comment l'idée vous-est-elle venue de faire un stage à Cerisy ?

Theresa Bartinger : Je dois à la vérité de dire que je ne connaissais pas Cerisy avant de postuler pour un stage. C'est mon professeur de littérature qui m'a incitée à le faire : il connaissait le lieu pour y être déjà allé, et il avait vu l'annonce que Cerisy avait diffusée dans ses réseaux. Naturellement, j'ai été intéressée et ai donc postulé. La suite vous la connaissez !

La première fois que je vous ai vue, c'était à l’occasion du colloque Ports et portes. Je pensais que vous étiez arrivée depuis déjà plusieurs semaines, tant vous paraissiez familière avec le lieu. En réalité, vous y étiez arrivée la veille… Comment expliquez-vous le fait de ne pas avoir semblé plus impressionnée que cela ?

Theresa Bartinger : Impressionnée, je l'étais — je n'ai pas eu souvent l'occasion de vivre dans un château ! Mais en arrivant la veille du jour de démarrage du colloque, j'ai eu le temps de le découvrir en me baladant autour, de visiter aussi chacune des pièces, chacune des chambres. Tant et si bien que, dès le lendemain, le jour de l'arrivée des colloquants, le lieu m'a paru déjà un peu familier.

Qu'avez-vous fait au cours de ce stage ?

Theresa Bartinger : J'ai travaillé directement avec l'équipe du secrétariat du CCIC. Une de mes premières missions consistait, comme je l'ai dit, à accueillir les participants des colloques — en plus de répondre à leurs questions, je gérais le planning des arrivées et des départs, m'occupais du règlement de leur séjour. J'ai été aussi en charge de la gestion des publications du CCIC (les actes de colloque, pour l'essentiel). À la suite des stagiaires précédentes et avec l'aide d'autres personnes, j'ai participé au réaménagement complet du lieu de stockage des publications en vente. Enfin, à l'occasion de chaque colloque, avec le concours d'Edith (Heurgon), j'organisais les désormais fameuses "bibliothèques éphémères" à l'occasion desquelles sont exposés les actes en rapport avec la thématique du colloque en cours. De temps à autres, j'ai assisté à des communications. Une chance ! De même le fait de pouvoir partager les repas avec les colloquants.

Au-delà de cela, quels souvenirs gardez-vous de ce stage ? Des moments vous ont-ils particulièrement marquée ?

Theresa Bartinger : Deux me reviennent spontanément à l'esprit. Le premier a à voir avec le premier colloque auquel j'ai assisté : Ports et portes. Un doctorant suisse y participait. Il se trouve que mon propre compagnon a grandi en Suisse et que son frère n'était autre qu'un très bon ami de ce doctorant suisse !

"Le monde est décidément petit !"

Theresa Bartinger : C'est ce que je me suis dit, mais en trouvant que c'était particulièrement le cas à Cerisy ! La suite devait me confirmer que c'est un lieu particulier où peuvent se rencontrer des gens qui ne se connaissent pas forcément, mais qui se découvrent des liens improbables !

Et le deuxième moment vous ayant marquée, quel est-il ?

Theresa Bartinger : C'est la soirée organisée dans les caves du château, à l'issue du colloque La performance comme méthode. Quand les arts vivants rencontrent les sciences sociales (rires). Les colloquants y dansaient ou jouaient au ping-pong. C'était comme la version in du colloque off, à l'image du Festival d'Avignon. Personnellement, j'ai eu l'impression de faire plus ample connaissance avec les colloquants à ce moment-là, mais sans avoir, cette fois, besoin de recourir à la parole !

Qu'en est-il de votre impression quant au rapport de Cerisy au monde, à son actualité. Parleriez-vous d'un temps de déconnexion ou, au contraire, d'un autre mode de connexion avec eux ? Personnellement, j'ai l'impression que son actualité continue à s'inviter, ne serait-ce qu'à travers les journaux, et les commentaires qu'en font les colloquants, lors de communications ou des échanges plus informels.

Theresa Bartinger : Oui, en effet, à Cerisy, je n'ai pas eu l'impression d'avoir été coupée du reste du monde. Et cela ajoute encore au caractère paradoxal de Cerisy, car il faut rappeler que le CCIC se trouve dans un village d'à peine un millier d'habitants. D'ailleurs, des proches se sont inquiétées de savoir si je ne craignais pas de me retrouver seule, enfermée dans un château, tributaire des autres pour me déplacer — je n'ai pas de voiture. En fait, je n'ai pas eu ce sentiment. C'est même tout le contraire ! Et je crois que ça tient à la magie de Cerisy : les colloques s'enchaînent avec, à chaque fois, des groupes de personnes différentes, qui arrivent avec leur vécu, leurs questionnements, leur regard sur l'actualité, le monde. Bref, ici, nous sommes dans un changement perpétuel, dans un lieu qui, lui, reste le même. Ce qui est plutôt rassurant.

Repartez-vous avec le sentiment d'être transformée ?

Theresa Bartinger : Transformée ? Non, je ne dirai pas cela. Je n'ai pas le sentiment d'être devenue une autre personne ! En revanche, je pense avoir évolué dans ma manière d'aborder les gens, de faire connaissance avec eux en commençant déjà par apprendre à retenir leurs noms et prénoms ! Mais aussi en cherchant à établir un lien. Mieux à en découvrir un, direct ou indirect — comme avec cet étudiant suisse.

Y-a-t-il un équivalent au CCIC en Autriche ?

Theresa Bartinger : Des colloquants m'ont posé la question. La réponse est non, autant que je sache. J'ignore donc si je pourrai revivre cette expérience dans mon propre pays. Mais j'en garde l'espoir.

C'est un lieu où on peut faire l'expérience unique, dans la durée d'un colloque de plusieurs jours, de se confronter à l'altérité au travers de ces colloquants qui viennent des quatre coins de France et même de l'étranger, de différentes disciplines ou professions, de différentes générations et qui pratiquent des langues différentes, qu'elles soient maternelles, professionnelles, disciplinaires… On apprend en conséquence à y avoir des "égards ajustés" (selon la formule du philosophe Baptiste Morizot). Ces propos font-il sens pour vous ?

Theresa Bartinger : Oui, je suis tout à fait d'accord et sensible à cette idée de prendre en considération toutes les langues : étrangères, mais aussi universitaires, professionnelles et autres.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"UN PLONGEUR À CERISY, UNE PREMIÈRE !"

RENCONTRE AVEC HERVÉ BERNARD


Du 4 au 10 septembre 2024 s'est déroulé le colloque Ports et portes sous la direction de Sabine Chardonnet-Darmaillacq, Pauline Detavernier, Perig Pitrou et Arnaud Serry. En voici un écho à travers le témoignage de Hervé Bernard, directeur de projets dans une agence d'architecture (CALQ), qui s'adonne à titre bénévole à la plongée sous-marine dans les bassins du port du Havre dans le cadre de l'association "Port Vivant", pour en faire découvrir la biodiversité et les subtils équilibres.

Hervé Bernard, Amelia Curd,
Sabine Chardonnet-Darmaillacq, Denis Corthésy


Vous êtes intervenu au cours du colloque, au titre de plongeur. C'est bien la première fois que j'en entendais un à Cerisy ! Pouvez-vous commencer par rappeler dans quel cadre vous pratiquez la plongée sous-marine ?

Hervé Bernard : J'en fais dans les bassins du port du Havre dans le cadre de "Port Vivant", une association créée en 2005 avec pour mission principale d'observer la biodiversité sous-marine et d'en dresser un inventaire et ce, durant toute l'année. Nous pouvons ainsi — c'est important de le préciser — en avoir une connaissance fine et saisonnière.


Vous nous avez donné à voir cette biodiversité à travers une communication illustrée de photos et une exposition. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elle est d'une étonnante richesse…

Hervé Bernard : En effet ! Les bassins portuaires constituent des milieux à part entière. Des milieux eux-mêmes très divers puisqu'on distingue le milieu de l'herbier, le milieu rocheux, le milieu des éboulis, le milieu de la plaine océanique, le coralligène, etc. Sans oublier, bien sûr, le milieu portuaire, qui fait partie de ce qu'on appelle le paralique, le milieu marginal intermédiaire entre le milieu marin franc et le milieu continental. Bien qu'artificiel, un port est comme tout autre milieu riche d'une biodiversité spécifique. Sa richesse tend cependant à devenir "cosmopolite" sous l'effet des vidanges de ballast (le réservoir de navire rempli d'eau de mer pour lui permettre de naviguer la cale à vide, et qu'on libère dans le port quand on le charge de cargaisons) ou du fouling (la colonisation, d'un port à l'autre, de la coque des bateaux par des organismes vivants). Étant entendu qu'en sens inverse, le milieu portuaire exporte par les mêmes mécanismes des espèces endémiques. Ainsi des espèces du monde entier viennent s'y brasser, s'y mélanger. Notre inventaire ne peut donc être définitif ni prétendre à l'exhaustivité. De là les plongées que nous effectuons à intervalles réguliers, l'enjeu étant aussi de comprendre comment les nouvelles espèces vont s'insérer dans la chaîne alimentaire locale, le rôle que chacune va y jouer — un rôle qui peut être selon le cas négatif, positif ou neutre…


Ce faisant, vous avez mis en exergue une notion qui me semble avoir été reléguée au second plan (au profit notamment de celles de résilience ou d'adaptation), alors que, sous son apparence ordinaire, elle ouvre des perspectives intéressantes : celle d'"équilibre", qui était au cœur notamment de cette "physique œconomique" exhumée par l'historien Arnaud Orain, dans son ouvrage
Les savoirs perdus de l'économie. Contribution à l'équilibre du vivant (Gallimard, 2023) — une science soucieuse de maintenir un juste équilibre entre les ressources d'un milieu naturel et l'exploitation qu'en font les hommes, et dont il nous a parlé ici-même à Cerisy à l'occasion du colloque Université et créativité. L'idéal et l'impératif, qui s'est tenu du 5 au 11 juillet 2023. Je ne résiste donc pas à l'envie de vous faire réagir non sans m'amuser de constater que cette notion refait en quelque sorte surface depuis l'observation de milieux sous-marins…

Hervé Bernard : Cette notion est toute sauf anodine pour les naturalistes que nous sommes : notre mission est d'observer les espèces, animales et végétales, qui peuplent un milieu, qu'il soit terrestre ou marin. Naturellement, cette observation nous amène à comprendre ce milieu, son fonctionnement, et, à partir de là, les conditions de son équilibre. Qu'entend-on par là ? Un rapport de forces qui s'est stabilisé, en somme, jusqu'à ce que le milieu soit de nouveau perturbé avant de trouver un nouvel équilibre, et ainsi de suite. Donc oui, cette notion est importante. Elle nous paraît évidente quand on observe la nature sous l'eau, car on perçoit bien les bouleversements qui affectent la chaîne alimentaire, l'écosystème avant de déboucher sur de nouvelles formes d'équilibre. Naturellement, ces bouleversements proviennent de l'arrivée de nouvelles espèces exotiques, des activités portuaires — lesquelles ne sont pas étrangères à cette arrivée — au travers notamment des ballasts et du fouling que j'ai évoqués. À travers l'équilibre des écosystèmes, c'est celui entre l'homme et la nature qui se joue. À ce propos, je suis pour ma part resté fidèle à des lectures de jeunesse, qui pourront paraître désuètes, mais qui ne m'en ont pas moins marqué dans ma perception des choses.

De quelles œuvres littéraires s'agit-il ?

Hervé Bernard : Je pense en premier lieu au roman d'Ernest Hemingway, Le Vieil Homme et la Mer (publié en 1952), qui décrit merveilleusement ce terrible rapport de forces entre l'homme et la nature, ici l'océan, à travers la figure d'un vieux pêcheur cubain, Santiago, en lutte avec un gigantesque marlin au large du Golf Stream. Dans un premier temps, c'est lui qui semble devoir l'emporter. En réalité, il n'en est rien. La nature finit par renvoyer l'homme à sa vanité et son orgueil en le dépouillant du trophée de sa pêche : le marlin finit dévoré par des requins — étant trop grand, il n'avait pu être embarqué dans le bateau de Santiago. Bien plus, Hemingway met en exergue l'incompréhension des hommes entre eux, à travers ce couple de touristes, qui va à la rencontre de Santiago à son arrivée au port de pêche, après plusieurs jours de lutte avec les requins ; il lui demande ce qui a bien pu se passer avec son poisson. À quoi le pêcheur répond juste par un : "tiburon !", qui signifie requin en espagnol. Un des touristes n'a pas d'autre réaction qu'un : "Ah, je ne savais pas que les requins avaient un rostre", soit le prolongement pointu qui caractérise en réalité le marlin… Une manière subtile d'illustrer le fait que non seulement les hommes ne se comprennent pas, se méconnaissent, mais encore n'ont pas la même connaissance de la biodiversité.
Je ne résiste pas à évoquer une autre référence qui me tient à cœur : Le Petit Prince, d'Antoine de Saint-Exupéry. De quoi est-il question ? D'un enfant qui veut apprivoiser la nature à travers la figure du renard, lequel ne manque pas d'objecter que cela engagera la responsabilité de son maître. Manière de dire que nous autres humains ne pouvons prétendre en faire autant avec la nature en général, sans assumer nos responsabilités à son égard. Je pourrais encore citer les Fables de La Fontaine.
Toutes ces références littéraires vous paraîtront peut-être bien naïves, innocentes. Pour ma part, je trouve qu'elles délivrent des messages qui restent d'actualité, aujourd'hui plus que jamais à l'heure où les atteintes à la biodiversité n'ont jamais été aussi grandes. Mais après tout, n'est-ce pas à cela qu'on reconnaît des chefs-d'œuvre de la littérature, à cette capacité à traverser le temps, à être indémodables ? À parler à toutes les générations tout simplement parce qu'en définitive la nature humaine ne change pas, reste la même avec ses qualités et ses défauts dans ses rapports à la nature ?
Quel rapport avec la plongée sous-marine, me direz-vous ? Je dirai que cette littérature m'aide à prendre de la hauteur, en tout cas du recul par rapport à ce qui se joue dans ce rapport de forces entre les activités humaines, portuaires en particulier, et la biodiversité sous-marine.

Au cours de votre intervention, vous nous avez donné à voir cette biodiversité, mais aussi à entendre un florilège de noms et de mots précis pour désigner et décrire la moindre espèce… Non sans me remettre en mémoire le livre de Romain Bertrand, Le Détail du monde. L'art perdu de la description de la nature (Seuil, 2019), qui nous invite à réapprendre à bien nommer les choses, à nous re-familiariser avec la langue précise des botanistes et autres entomologistes, si on veut préserver la biodiversité — la solution ne pouvant reposer seulement sur des politiques publiques, des mesures ou des innovations techniques ; elle requiert aussi la capacité à bien nommer et décrire cette biodiversité…

Hervé Bernard : C'est exactement ça ! C'est parfois en observant la nature dans le détail, ses organismes vivants jusqu'aux plus petits, aux plus minuscules que l'on trouve des clés de compréhension de la vie. Aussi nous attachons-nous, mes amis plongeurs et moi, à observer le petit, le microscopique, en le considérant avec la même attention que le macro, l'énorme, autrement dit ce qu'on voit de prime abord, toujours dans ce souci de rendre justice à ce besoin d'équilibre qui caractérise le fonctionnement des milieux.


Qu’est-ce qui vous a personnellement prédisposé à vous lancer dans cette activité bénévole de plongeur ?

Hervé Bernard : Au sein de "Port Vivant", nous sommes effectivement tous des bénévoles, c'est important de le souligner. Si j'ai parlé jusqu'ici à la première personne, c'est d'abord en tant que membre d'un collectif que je tiens à témoigner…

D'ailleurs, vous n'êtes pas venu seul à Cerisy…

Hervé Bernard : Non, en effet, je suis venu avec Denis Corthésy, le président de l'association, à qui je veux au passage rendre hommage : il tient le flambeau à bout de bras. L'association a été créée à son initiative et à celle de Gérard Breton, qui nous a malheureusement quitté en 2020. Pour ma part, je l'ai rejointe en 2019 avec l'envie de m'inscrire dans leurs pas à tous deux. Je ne suis pas scientifique, encore moins biologiste — je travaille dans un cabinet d'architecture. Mais depuis que je suis petit, je suis passionné par la nature. J'ai trouvé dans la plongée sous-marine quelque chose que j'aime par dessus tout, à savoir la possibilité de traiter d'une question sans pouvoir prétendre en faire le tour. Avec la plongée sous-marine, j'ai le sentiment d'apprendre tous les jours. C'est aussi cela que je trouve formidable.

Un mot sur l'exposition que l'ancienne étable du château de Cerisy a accueillie et que vous avez présentée lors de son vernissage…

Hervé Bernard : C'est une exposition itinérante conçue en partenariat avec l'Inserm et Haropa, afin d'illustrer la diversité des écosystèmes que l'on rencontre dans les différents bassins du port du Havre, en fonction de leur salinité, leur éclairement et leur niveau d'eau.
Un panneau d'introduction rappelle l'importance historique et contemporaine de ce port créé sous François 1er. Les panneaux suivants font plonger le visiteur dans les bassins du port pour lui faire découvrir les caractéristiques de l'eau, des quais et de la vase environnante, ainsi que l'écosystème du plancton et des organismes fixés sur les quais. Ils rendent compte également des stratégies alimentaires des mollusques ainsi que de la diversité des crustacés et poissons qui habitent les eaux portuaires. D'autres panneaux présentent les associations écologiques et les populations humaines, passées et présentes, qui ont influencé et continuent d'influencer la vie autour du port. À travers cette exposition, nous espérons bousculer l'image négative associée habituellement à un port — un lieu où les eaux seraient polluées, mortes et, donc, dépourvues de biodiversité. En réalité, c'est bien un lieu vivant.

Un mot encore sur le cadre dans lequel s'est déroulé le colloque, un cadre éloigné des bassins portuaires… Je ne résiste pas néanmoins à l'envie de savoir si vous l'avez vécu comme un lieu propice à une autre forme de plongée, cette fois dans d'autres disciplines, d'autres pratiques professionnelles…

Hervé Bernard : Le parallèle est pertinent car, effectivement, j'ai eu l'impression d'avoir plongé dans un milieu pluridisciplinaire, où il s'est agi de se confronter à d'autres disciplines sinon d'autres points de vue, que le mien. On a aussi pu entendre une diversité d'acteurs du monde portuaire, dont je ne soupçonnais pas l'étendue. Cela étant dit, où que je sois, j'ai le sentiment d'être connecté à la nature, qu'elle soit sous l'eau ou à sa surface. Donc, non, je n'ai pas eu le sentiment d'avoir plongé dans un milieu totalement étranger. D'autant moins qu'ici, nous sommes environnés de nature. À peine vous sortez du château, vous vous retrouvez dans un parc magnifique. C'est dire si je me suis senti dans mon élément. Même en ville, j'arrive d'ailleurs à trouver dans le spectacle d'une simple toile d'araignée ou des poissons d'argent de nos salles de bain, des motifs d'émerveillement. Que voulez-vous, quand on est connecté à la nature, on l'est 24 h sur 24, 7 jours sur 7, par tous les temps, en tout lieu.

La cloche sonne… Vous savez désormais ce que cela signifie…

Hervé Bernard : Oui, la séance reprend et il nous faut donc regagner la bibliothèque (rire).

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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RETOUR SUR LE FOYER DE CRÉATION ET D'ÉCHANGES (2024) - PÉRIODE II

PAR SARA MARTOUZET & LAURA MONFLEUR


Du 2 au 16 août, s'est déroulé à Cerisy la seconde période du Foyer de création et d’échanges. En voici les témoignages rédigés par deux doctorantes de l'Université de Tours : Sara Martouzet (thèse sur "Sens et valeur du soin dans l'accompagnement des fins de vie associées aux prélèvements d'organes : approche de philosophie de terrain") et Laura Monfleur (thèse sur "Faire vivre et vivre la domination étatique. Géographie de l'autoritaire dans les espaces centraux du Caire postrévolutionnaire").

Élise Simon, Nazanin Ramezanian, Sara Martouzet, Laura Monfleur


Le séjour de deux semaines au Centre Culturel International de Cerisy (CCIC) a constitué une expérience déterminante pour l'avancement de ma thèse. Le cadre exceptionnel de Cerisy, véritable havre propice à la réflexion et à la concentration, a grandement facilité mon immersion totale dans l'écriture. Propices à la réflexion et à la concentration, le château et son parc ont joué un rôle crucial dans ma capacité à me plonger pleinement dans la rédaction. La tranquillité et la beauté du lieu, alliée à une ambiance studieuse, m'ont permis de considérablement augmenter ma productivité, grâce à de longues plages de travail ininterrompues, souvent impossibles à obtenir dans le quotidien. Concrètement, j'ai pu rédiger un premier jet de mon quatrième chapitre, tout en relisant, corrigeant et améliorant la forme des chapitres deux et trois au cours de ce séjour.

Nous étions quatre doctorantes à bénéficier de cette retraite, et la dynamique de groupe s'est avérée particulièrement enrichissante. Les échanges que nous avons eus ont non seulement favorisé une entraide mutuelle, mais ont également apporté un regard neuf grâce à la diversité disciplinaire et l'absence d'enjeux hiérarchiques réels ou symboliques. Ce fut également le cas des interactions avec les membres du Foyer de création et d'échanges, ainsi qu'avec les participants aux colloques. Nos discussions ont largement dépassé le cadre de nos recherches, abordant des perspectives professionnelles, des stratégies d'écriture et de recherche, des actualités scientifiques à venir, ainsi que des contacts potentiels pour la constitution d'un jury de thèse. À titre d'exemple, mes échanges avec Mme Natalie Depraz ont été fructueux, notamment en ce qui concerne la clarification des attentes pour la qualification en section CNU 17.

En parallèle de nos sessions de rédaction, j'ai eu l'opportunité d'assister à quelques interventions de colloques, notamment celui organisé par M. Hervé Breton sur le thème Histoire de vie, récits et savoirs expérientiels en formation et santé. Ces interventions ont élargi mes perspectives méthodologiques, m'incitant à prendre du recul pour envisager le domaine de la santé et le milieu médical sous d'autres angles et à travers d'autres outils méthodologiques. Si j'utilise principalement l'entretien semi-directif, l'approche de l'entretien d'explicitation de Pierre Vermersch, présentée lors de ce colloque, m'a permis d'approfondir ma compréhension des limites et apports de ma propre méthodologie, tout en la situant et la défendant face à d'autres approches. Les échanges informels avec les chercheurs présents ont également nourri certaines pistes que je compte approfondir dans ma thèse, et m'ont permis d'en défendre d'autres ou d'envisager de nouveaux sujets de recherche pour un postdoctorat.

Un autre temps fort de ce séjour a été le projet de création "Lire avec les vivants : les oiseaux". Bien que sans lien direct avec mes travaux, il m'a offert une véritable parenthèse de ressourcement. Si l'équilibre entre la rédaction de ma thèse et la participation à ce projet a parfois été délicat à maintenir, cela a surtout favorisé une harmonie entre mon travail intellectuel et l'immersion dans la nature, propice à une sérénité mentale indispensable à la réflexion et à l'écriture. La thématique a également constitué une porte d'entrée pour la découverte du château, du parc, et plus largement de la Normandie lors des excursions commentées. La perspective d'un prochain Foyer axé sur les chants d'oiseaux et la musique m'enthousiasme, les oiseaux m'ayant sensibilisée aux lieux durant ces deux semaines, et la musique occupant une place importante à côté de mon travail de thèse.

En somme, cette retraite à Cerisy a non seulement permis une avancée significative dans l'écriture de ma thèse, objectif initial du séjour, mais elle a également été le lieu de rencontres et d'échanges formels et informels enrichissants, dont les effets se prolongent encore aujourd'hui.

Sara MARTOUZET


Actuellement dans la rédaction du manuscrit de ma thèse, j'ai eu la chance d'avoir une bourse pour me rendre au Foyer de Cerisy pour deux semaines. J'ai pu écrire une partie d'un chapitre mais aussi me replonger dans certaines lectures et surtout composer les idées de mon introduction générale. En effet, les deux semaines à Cerisy m'ont permis de prendre du recul sur ce que j'avais déjà écrit et d'avoir une vue d'ensemble de ma thèse. Dans l'ensemble, le Foyer me paraît être une bonne occasion pour tous les doctorants, même s'ils ne sont pas dans la phase de rédaction et finalisation de leur manuscrit.

Si le lieu se prête à une écriture et une réflexion intenses, c'est qu'il est une pause loin des contraintes de la vie quotidienne. On y est reçu dans les meilleures conditions : les chambres sont confortables, les repas sont délicieux et très équilibrés, les espaces de travail sont nombreux et vastes. Le parc ainsi que les chemins alentours offrent un très beau cadre pour des pauses réflexives ou contemplatives. L'équipe du secrétariat, des cuisines, des bénévoles — leur efficacité, bienveillance et joie de vivre — participe énormément à faire de ce lieu un cadre parfait. Venant à Cerisy pour la première fois, je ne connaissais pas du tout le site et son fonctionnement : j'ai pu être aiguillée et aidée dès que j'avais une question. Les visites du parc ou du château permettaient de s'approprier très vite le domaine. Il est, à mon sens, très rare dans la vie d'un doctorant — et je dirai même d'un chercheur — de pouvoir travailler dans un tel lieu.

Être avec les autres membres du Foyer était une source d'inspiration. Le fait d'être avec non seulement d'autres doctorantes, mais aussi des écrivains, chercheurs, professeurs permettait des échanges fructueux. Il me semble nécessaire de maintenir cette diversité des membres pour ne pas faire de ce Foyer uniquement une résidence doctorale. Entendre le travail respectif de chacun me permettait à la fois de penser à autre chose par rapport à la thèse, mais aussi d'y revenir avec de nouvelles idées. Un moment que j'ai particulièrement apprécié : l'atelier d'écriture sur les oiseaux organisé par l'auteure Paule Brajkovic. Le fait que nous puissions aussi nous rendre aux conférences et ateliers des colloques est également très appréciable : j'ai pu me rendre à une conférence très intéressante sur les micro-récits et la micropolitique où les idées et références étaient très proches des miennes malgré deux approches et disciplines différentes, j'ai pu assister à un atelier de micro-phénoménologie et découvrir l'entretien d'explicitation. Ces rencontres n'auraient pas été possibles ailleurs.

Je dois avouer que je n'ai pas appréhendé au début ce Foyer comme étant l'occasion de réaliser un objet de médiation culturelle, surtout avec un sujet sur les oiseaux, très éloigné de mes compétences de recherche. J'ai néanmoins pu m'investir progressivement après l'arpentage avec Monsieur Jean Collette qui nous a parlé de son territoire dans la vallée de la Sée. J'ai beaucoup appris sur les oiseaux et cela a nourri mon intérêt et mon imagination. Je pense que faire deux arpentages avec des spécialistes du thème collectif est une bonne idée : le premier dès le début pour apprivoiser le thème collectif, un deuxième éventuel au début de la deuxième semaine pour relancer le processus de création. J'ai pu ainsi contribuer à mon humble niveau au cahier collectif regroupant les textes, dessins, photographies réalisés par les membres du Foyer, en proposant une calligraphie en arabe qui représentait pour moi les idées les plus marquantes de l'arpentage. Ce cahier est une excellente idée pour créer collectivement et garder une trace de notre expérience au Foyer.

Je serai ravie de pouvoir continuer cette dynamique collective, en mettant une petite pierre à l'édifice (une carte, un dessin, un texte) si l'idée d'un objet de médiation culturelle était lancée pour le Foyer de l'année prochaine, en particulier si des spécialistes et artistes accompagnent ce projet. Je pense en effet revenir pour rédiger un article qui sera issu d'un de mes chapitres de thèse à destination d'une revue scientifique. J'aurai normalement soutenue ma thèse courant du mois de mai.

Laura MONFLEUR

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RETOUR SUR LE FOYER DE CRÉATION ET D'ÉCHANGES (2024) - PÉRIODE I

PAR HECTOR JENNI


Du 15 au 30 juillet, s'est déroulé à Cerisy la première période du Foyer de création et d’échanges. En voici un témoignage rédigé par Hector Jenni, doctorant en littérature française à l'ED 120 de l'Université Sorbonne Nouvelle et dont la thèse porte sur : "Les formes esthétiques de la conflictualité politique dans le rap français (1994-2024)".

Hector Jenni et Ona Balló Pedragosa


J'ai participé au premier séjour du Foyer de création et d'échanges organisé par le Centre Culturel International de Cerisy à l'été 2024, au cours de la deuxième quinzaine du mois de juillet. Cette participation m'a été permise par l'obtention d'une bourse de rédaction de fin de thèse proposée par France Universités.

Nous étions cinq participants et participantes : trois doctorants — une doctorante en histoire de l'art, une doctorante en études industrielles et moi-même, doctorant en littérature française sur la rhétorique du rap français —, et deux autres participants non-universitaires, inscrits au Foyer pour avancer leurs productions littéraires personnelles et participer aux colloques qui se tenaient à Cerisy pendant la même période.

J'ai entendu parler du Foyer de création et d'échanges de Cerisy par mon directeur de recherche, Xavier Garnier, professeur des universités en littératures françaises et francophones à la Sorbonne Nouvelle. Il m'a conseillé de candidater à la bourse proposée par France Universités, qui permet aux lauréats sélectionnés de profiter d'une quinzaine de jours de résidence au Foyer de Cerisy au cours de l'été, afin d'avancer la rédaction de leur thèse. Cette bourse prend en charge les frais d'hébergement et de restauration — les frais de blanchisserie et de transports étant à la charge du boursier.

Je ne connaissais pas le Centre Culturel International de Cerisy, bien que je connaissais la plupart des grands noms du monde littéraire et philosophique passés par ces lieux depuis les années 50. J'étais donc à la fois excité et curieux de profiter de ce lieu où d'autres avaient demeuré avant moi, et enthousiaste à l'idée de rencontrer les autres personnes inscrites en même temps que moi au Foyer. En restant deux semaines entières, j'ai pu en outre cohabiter avec les équipes de deux colloques différents : un colloque autour de l'œuvre du philosophe Michel Guérin, en présence de l'intéressé, et un colloque sur les enjeux de traduction, avec des participants internationaux.

Sur place, j'ai consacré la plupart de mon temps au Foyer à rédiger ma thèse — une trentaine de pages sur deux semaines, ce qui correspond à peu près à mon rythme de rédaction habituel, les jours où je me consacre exclusivement à ce travail. Un des avantages du Foyer est de proposer des repas à heure fixe, en compagnie des équipes de colloques présentes, ce qui constitue un cadre matériel particulièrement confortable. Le domaine en lui-même, un château avec ses dépendances, présente un environnement propice à la concentration et à la tranquillité d'esprit. La régularité du rythme de vie collective permet d'avancer sereinement dans le travail, sans se préoccuper des nécessités matérielles : un avantage non-négligeable ! Un deuxième avantage réside dans le fait de rencontrer et d'échanger sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avec des personnalités issues du même monde universitaire, qu'elles soient co-inscrites au Foyer ou appartenant aux équipes colloquiales, toujours unies par un intérêt commun pour la chose intellectuelle, culturelle et artistique. Les échanges ont donc été fructueux et ont donné naissance à des amitiés qui se sont prolongées au-delà du cadre du Foyer.

Cette année, le Foyer comportait également une thématique, celui du chant des oiseaux : il était en effet possible pour les participants du Foyer de profiter de leur temps de résidence sur place pour développer un projet de mise en valeur des différentes espèces d'oiseaux présentes sur le domaine à cette période de l'année. Nous avons donc fait le choix collectif de tenir un Carnet des oiseaux de Cerisy, dans lequel nous avons identifié les différentes espèces présentes au mois de juillet sur le site, à partir de l'utilisation de l'application gratuite Merlin Bird, qui permet de reconnaître les variétés d'oiseaux en fonction de leur chant, capté par le micro du téléphone. Nous avons alors repéré une dizaine d'espèces d'oiseaux différentes que nous nous sommes réparties pour leur consacrer une page dans le carnet commun. Ce carnet alterne ainsi entre évocation poétique des oiseaux, descriptions zoologiques et écologiques de ceux-ci et croquis divers de ces espèces. Le carnet a également pu trouver d'autres participants ici et là, parmi les personnes qui ont manifesté un intérêt particulier pour le projet, en s'y investissant ponctuellement.

L'alternance entre travail de rédaction sur un sujet très spécifique et développement d'un projet commun apportait un équilibre précieux au séjour dans le Foyer. Enfin, à plusieurs reprises, nous avons organisé, avec les autres participants, des moments d'échanges plus ou moins formalisés autour de nos sujets de thèse respectifs : à ce titre, j'ai pu présenter un morceau de rap aux autres membres du Foyer, en en expliquant la teneur rhétorique et politique. Nous avons ainsi pu procéder à un échange collectif autour des formes de rap, de leur rhétorique et de leur style, de leur aspect conflictuel voire violent, et de la possibilité d'interpréter ces éléments-là sur le mode de la revendication ou de la subversion politique. Les différents participants ont apporté des réflexions pertinentes, qui m'ont permis de revoir certaines positions qui étaient devenues des évidences pour moi au cours du long travail de thèse. Nous avons aussi procédé à des présentations et des échanges similaires concernant le travail des autres participants au Foyer, avec des résultats que j'imagine tout aussi fructueux pour eux.

Je recommande donc sans réserve la participation au Foyer de création et d'échanges du Centre Culturel International de Cerisy, permise par la bourse accordée par France Universités : il s'agit d'une expérience à la fois efficace sur le plan du travail universitaire, stimulante sur le plan des sociabilités académiques et impérissable sur le plan des expériences humaines.

Hector JENNI

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"RESSENTIS D'UNE DOCTORANTE SUR SA PARTICIPATION AU FOYER"

RENCONTRE AVEC ONA BALLÓ PEDRAGOSA


Cette année, la cinquième édition du Foyer de création et d'échanges se déroulait durant deux périodes de quinze jours (du 15 au 30 juillet et du 2 au 16 août) avec pour thème les oiseaux. Pour la première fois, il accueillait cinq jeunes doctorants, bénéficiant d'une bourse allouée par France Universités, pour couvrir leurs frais de séjour. En voici un écho avec le témoignage d'Ona Balló Pedragosa, espagnole, qui poursuit à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Grenoble (ENSAG) une thèse intitulée "Le son qui reste : l'espace sonore des églises des Pyrénées catalanes". Elle témoigne à l'issue de la première semaine de sa "résidence", au cours de laquelle se déroulait en parallèle le colloque Figures de Michel Guérin.

Hector Jenni et Ona Balló Pedragosa


Pouvez-vous pour commencer rappeler comment vous en êtes venue à vous lancer dans une thèse sur "l'espace sonore des églises des Pyrénées catalanes" ?

Ona Balló Pedragosa : L'origine de ma thèse a probablement à voir avec ma première expérience esthétique : enfant, j'avais visité avec ma classe, le Musée national d'art de Catalogne, à Barcelone — un passage obligé pour les élèves de toutes les écoles de la ville. Parmi les œuvres qui y étaient exposées (et qui le sont encore) : des peintures murales des XIe-XIIIe siècles, provenant d'églises des Pyrénées catalanes, de l'Andorre et, pour certaines d'entre elles, de l'Aragon. Cette visite m'avait impressionnée : elle nous faisait passer d'une peinture murale à l'autre en traversant des galeries, les espaces reconstituant la forme des absides. Les fresques elles-mêmes sont impressionnantes : elles représentent une foule d’animaux fantastiques dans un mixte de cultures païenne et chrétienne. Elles possèdent un style unique, difficilement comparable à d'autres représentations que l'on peut trouver dans d'autres églises en Espagne ou dans le reste de l'Europe.

Comment se sont-elles retrouvées dans le Musée national d'art de Catalogne ?

Ona Balló Pedragosa : Elles y ont été installées au fur et à mesure à partir de 1920, sur décision du gouvernement catalan pour les protéger contre le risque qu'elles ne quittent le territoire : au début du XXe siècle, ces peintures murales étaient prisées de collectionneurs américains qui allaient jusqu'à organiser des excursions et négocier leur achat auprès des prêtes qui officiaient encore dans ces églises. Elles étaient alors extraites en recourant à la technique du strappo. Des ensembles picturaux, comme celui de Santa Maria de Mur par exemple, se sont ainsi retrouvés dans des musées — celui des Beaux-Arts de Boston en l'occurrence. À l'époque, on n'était pas encore aussi sensible au patrimoine. Le gouvernement catalan a fini par prendre une mesure radicale : rapatrier toutes les pentures murales encore existantes dans les Pyrénées dans le Musée national en y dédiant un espace. Ironie de l'histoire : il recourut aux mêmes artisans intervenus pour les besoins des collectionneurs américains…
Dès les années 1920-30, ces peintures ont fait l'objet d'études iconographiques, mais dans le contexte du musée. Or, quand on les observe, on ressent que quelque chose manque. D'emblée, j'ai perçu qu'elles devaient avoir aussi à voir avec l'environnement sonore des églises où elles avaient été réalisées. C'est comme cela que j'en suis venue à les étudier, dans le cadre de ma thèse, au regard de leur environnement sonore original. Un environnement dans lequel j'inclus, bien sûr, l'acoustique intérieure, mais aussi la tradition orale nourrie de légendes villageoises avec leurs chansons, appelées "goigs", ainsi que les sons de l'activité quotidienne comme ceux liés aux pâturages. Tout cela a survécu jusqu'à nos jours de sorte qu'on peut encore l'entendre. En somme, c'est un voyage inversé à celui que les peintures ont réalisé, il y a un siècle, que j'entreprends non sans certaines difficultés.

Lesquelles ?

Ona Balló Pedragosa : La principale tient au fait que la plupart de ces églises sont fermées, quand elles ne sont pas presqu'en ruine. Il faut trouver la personne qui en possède la clé. Une bonne chose au demeurant. D'abord parce que cette personne, le plus souvent, ne manque pas de vous renseigner à son sujet. Surtout, quand elle pénètre l'église tout en poursuivant ses explications, elle l'active au plan sonore.
Parmi les sons qu'on peut y entendre, j'en étudie certains tout particulièrement, ceux qui se sont maintenus jusqu'à aujourd'hui, comme par exemple ceux produits par un troupeau de brebis, qui passent devant pour aller paître dans une prairie située à l'arrière d'une église. Le berger vit dans la maison qui appartient à sa famille depuis 1540 ou 1640 — il y a encore un doute sur l'acte de propriété. Toujours est-il que le son qu'on entend à leur passage est celui qui a été entendu durant plusieurs siècles…

Précisons que vous êtes, au sein de l'ENSAG, rattachée au Cresson — le Centre de recherche sur l'espace sonore et l'environnement urbain. Un centre que nous connaissons bien — son précédent directeur, Nicolas Tixier, a dirigé plusieurs colloques à Cerisy, en plus d'être administrateur de l'Association des Amis de Pontigny-Cerisy. Est-ce le fait d'être au Cresson qui vous a incitée à choisir votre sujet de thèse ou lui qui vous a amenée à rejoindre ce centre de recherche ?

Ona Balló Pedragosa : C'est mon intérêt pour le son qui m'y a amenée. Ce centre de recherche correspondait à mon souhait de combiner une approche à la fois théorique et de terrain, avec l'intuition que la prise en compte de l'environnement sonore des églises des Pyrénées catalanes permettrait d'en appréhender les peintures murales différemment. J'ai contacté Nicolas sur les conseils de Naïm Aït-Sidhoum, réalisateur et producteur de cinéma grenoblois. Nicolas m'a proposé de faire préalablement un séjour au Cresson pour s'assurer que je trouverais bien ma place dans son centre de recherche. Ce qui a été le cas. J'ai pu ensuite l'intégrer comme doctorante grâce à la bourse doctorale de La Caixa décrochée voici quelques mois. Si ma thèse a débuté officiellement en décembre 2023, en réalité, cela fait deux ans que je travaille sur ce sujet — jusqu'à alors, c'était plus pour le plaisir.

Et c'est ce qui vous vaut d'être aujourd'hui au Foyer, en bénéficiant d'une autre bourse couvrant vos frais de séjour. Vous découvrez donc Cerisy à cette occasion…

Ona Balló Pedragosa : Non, j'y étais déjà venue, l'an passé, à l'occasion du séminaire Comment sonne le monde. L'art infini de la radio, que Nicolas avait coorganisé dans le cadre d'un programme européen. Des intervenants de différentes nationalités — finlandaise, grecque, … — y avaient participé. Nicolas m'a proposé de présenter mon projet de thèse. Nous avons profité de ce séjour à Cerisy pour monter le dossier de demande d'une bourse doctorale.

La découverte de Cerisy avait-elle été l'occasion d'une autre expérience esthétique ?

Ona Balló Pedragosa : Oui ! (rire). Et pour faire transition avec le sujet du Foyer, j'avais été impressionnée par la qualité des chants d'oiseaux que l'on peut entendre en se baladant dans le parc. Une sensation que j'avais éprouvée la première fois que je suis allée dans les Pyrénées catalanes, pour les besoins de ma visite des églises. À ceci près qu'à Cerisy, on ressent une coupure nette selon qu'on est à l'extérieur ou à l'intérieur du château. Lors du séminaire, nous avions d'ailleurs organisé, chaque soir, des séances d'écoute dans des pièces différentes. Une expérience qui m'a convaincue de la reproduire dans les églises.

Un mot sur le Foyer, un dispositif qui tranche avec le principe des colloques comme du séminaire : il s'inspire de la résidence d'artiste ou de recherche à ceci près que les résidents sont invités à consacrer du temps à un travail collectif, en parallèle à la poursuite de leur projet personnel… Même si vous n'êtes qu'à la moitié de votre parcours, quel retour d'expérience voudriez-vous partager ? En quoi est-il utile par rapport à votre démarche de doctorante ?

Ona Balló Pedragosa : Il m'est utile en ceci qu'il me permet de me mettre en mode méditation. C'est ainsi que je le vis en tout cas. Il est vrai que le lieu mis à notre disposition — le hall de l'Orangerie avec ses baies vitrées qui donnent sur le parc —, nous permet de travailler dans le calme, loin du bruit qui fait notre quotidien. Cela fait à peine cinq jours que je suis arrivée et je sens déjà, petit à petit, une focalisation de mon attention sur mon travail de thèse. Bref, c'est le cadre idéal pour travailler sans pour autant s'isoler : le Foyer est propice à des échanges avec les résidents comme avec les participants au colloque qui se tient en parallèle.

Actuellement, le Foyer compte un deuxième doctorant, en la personne de Hector Jenni dont la thèse porte sur les "Formes esthétiques de la conflictualité dans le RAP français" [à l'Université Sorbonne Nouvelle]. Échangez-vous autour de vos travaux de thèse ?

Ona Balló Pedragosa : Oui, et c'est un autre intérêt de ce Foyer. Au début, nous avons commencé à travailler chacun de notre côté. Petit à petit, nous nous sommes rendus compte que nous aurions intérêt de mettre à profit le fait de travailler sur la même table, à l'Orangerie, pour faire des points sur là où nous en étions. Nous avons poussé la rigueur jusqu'à rédiger et signer une sorte de contrat dans lequel nous nous sommes fixés des objectifs à atteindre au terme du Foyer, en nous engageant à les montrer à l'autre. Maintenant, il nous faut nous y tenir (rire).

Incroyable ! Un vrai défi quand on sait les mille et un motifs de distraction du fait de ce colloque qui se tient en parallèle et de ce que vous partagez les repas avec ses participants…

Ona Balló Pedragosa : Je ne pense pas qu'on travaille mieux en se coupant de tout échange, même quand il s'agit d'un projet d'écriture. Et puis ce colloque en parallèle a été l'occasion de vivre une soirée à laquelle je ne m'attendais pas, mais qui enrichira très certainement mon travail de thèse : je veux parler de ce "concert d'improvisation musicale et vidéographique", au grenier du château, proposé par Pierre Sauvanet [codirecteur du colloque] et Stéphane Abboud [vidéaste] avec des instruments de percussion. J'y ai vu une piste pour activer l'espace sonore des églises. Ce n'est pas tout, les mouvements des mains de Pierre étaient filmés et projetés sur un écran, donnant l'impression d'un film en train de se faire sous nos yeux, au rythme de la performance. Une démarche à laquelle j'ai totalement adhéré. J'ai pu ensuite en discuter avec Pierre. Nul doute que cette rencontre aura été décisive pour la suite de ma thèse. Donc, oui, j'apprécie cette formule du Foyer qui nous offre l'opportunité de côtoyer d'autres univers.

Sans exclure la possibilité de poursuivre les échanges au-delà de la durée du Foyer…

Ona Balló Pedragosa : En effet. D'ailleurs, une des participantes au colloque, Sabine Forero Mendoza, m'a proposé d'intervenir à un colloque qui se tiendra à l'Université de Pau, sur le thème du renouvellement de l'expérience du spectateur au musée au travers de nouveaux médias. C'est très proche de mon sujet de thèse, car je me pose la question de savoir jusqu'où on peut transporter la dimension sonore des églises des Pyrénées catalanes, si on n'en est pas réduit à la transposer. C'est en tout cas une question que je pourrais creuser dans la perspective de cet autre colloque.

Si je vous entends bien, vous conseilleriez donc à des doctorants de vivre cette expérience du Foyer ?

Ona Balló Pedragosa : En fait, tout dépend du moment où on se trouve dans son travail de thèse, un long voyage s'il en est. Cela étant dit, il se trouve que Hector et moi en sommes à des stades différents : lui est en train de la finir, tandis que, moi, je la commence. Pour l'heure, je suis encore dans un moment d'ouverture. Mais j'ai l'impression que même dans le moment de clôture, durant lequel il faut achever la rédaction de sa thèse, il peut être utile d'expliquer ce qu'on fait en le clarifiant préalablement à l'oral avant de passer à l'écriture. C'est en tout cas ainsi que procède Hector : il me "raconte" ce qu'il a en tête, avant même d'avoir entrepris de l'écrire. Je trouve intéressant ce passage préalable par la parole. Ce qui suppose de pouvoir échanger. C'est précisément ce que permet le Foyer de création et d'échanges.

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC

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"CERISY, UN LIEU OUVERT AUX TRAVAUX DES DOCTORANTS"

RENCONTRE AVEC MARINE BACONNET ET JUSTINE RAYSSAC


Suite de nos échos au colloque Vulnérabilité du travail dans un monde en quête d'avenir, qui s'est déroulé du 11 au 17 juin 2024, avec, cette fois, le double témoignage de Marine Baconnet et Justine Rayssac, doctorantes en Sciences de Gestion (Centre de Gestion Scientifique - CGS - de Mines Paris) et également en Sciences Humaines, Humanités Nouvelles (CNAM) pour la première. Elles ont présenté leur sujet de thèse dans le cadre d'une table ronde sur le thème "Transformation digitale et bien-être au travail". Elles reviennent ici sur leur expérience de Cerisy.

Cédric Dalmasso, Marine Baconnet, Justine Rayssac


Pouvez-vous, pour commencer, rappeler le sujet de vos thèses respectives ?

Marine Baconnet : Ma thèse porte sur la transformation de la filière textile et la manière de surmonter les tensions qui en résultent à travers des programmes de formation innovants. Dans une démarche de recherche-intervention, je m'attache à identifier les origines de ces tensions, à la frontière entre le management stratégique et le management opérationnel, afin de mieux comprendre aussi les découplages possibles entre les intentions affichées en matière de responsabilité sociétale et leur traduction effective. Mon hypothèse est que ces décalages proviendraient de la complexité à appréhender la pluralité des cibles et des formes d'apprentissage.

Justine Rayssac : Ma thèse, que j'ai débutée il y a près d'un an et demi, porte sur les impacts de l'industrie 4.0 sur le travail artisanal dans l'industrie horlogère, la manière dont elle bouleverse les pratiques de travail, fait évoluer le métier horloger, son sens et les compétences associées. Bien sûr, il s'agit d'aller au-delà d'un diagnostic pour voir comment piloter cette transformation industrielle en agissant positivement sur la qualité du travail. Dans le cas d'une activité artisanale comme l'horlogerie, qui repose sur des savoir-faire complexes et un patrimoine fort, le bien-être de l'horloger dépend notamment des compétences qu'il mobilise au quotidien et de leurs perspectives d'évolution.
Mon objectif est de réfléchir à un pilotage de la transformation industrielle 4.0 au niveau du management stratégique de façon à permettre le développement à la fois du patrimoine industriel et du bien-être des collaborateurs.

Ce qui suppose, dans un cas comme dans l'autre, de se plonger dans une littérature abondante tout en faisant un travail de terrain…

Marine Baconnet : Exactement. Pour ma part, je m'appuie sur la théorie des organisations, mais aussi la théorie du care telle qu'interprétée par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury — elle codirige ma thèse avec Cédric [Dalmasso], spécialiste, lui, en sciences de gestion. Dans cette double perspective, je m'attache à rendre compte des décalages (une des notions clés de ma thèse), entre les intentions stratégiques affichées par l'industrie textile et la réalité de son déploiement opérationnel. Je pose l'hypothèse que le care peut dicter des principes de bonne gestion. Appliquée à mon terrain, cela consisterait concrètement à respecter davantage les temps d'apprentissage en réintroduisant le métier de la confection — un métier qui a disparu à force d'être externalisé —, et en créant des conditions de travail plus favorables à l'épanouissement des salariés.

Justine Rayssac : Comme Marine, je m'inscris dans une démarche de recherche-intervention : je m'appuie sur la littérature scientifique tout en faisant un travail de terrain, en l'occurrence dans les ateliers d'assemblage "mouvement" (le mécanisme principal des montres) d'une entreprise de la haute horlogerie suisse. C'est ce travail de terrain qui m'a occupée le plus durant la première année et demie de ma thèse. Désormais, je me plonge dans la littérature pour mettre en perspective et conceptualiser ce que j'ai pu observer.

Comment conciliez-vous l'exigence de confidentialité des entreprises où vous intervenez et celle de publication que vous avez en tant que chercheures ? Une question qui est aussi une invite à préciser si vos thèses sont en convention Cifre, laquelle précise en principe les conditions de communication de vos résultats…

Marine Baconnet : Ma thèse est en convention Cifre, laquelle me soumet effectivement à une clause de confidentialité — je ne dois pas, notamment, mentionner le nom du groupe textile dans lequel j'interviens. Je précise encore que c'est par le truchement du Fonds social de ce groupe textile, dont la marraine n'est autre que Cynthia Fleury, que j'ai eu accès à mon terrain — une de ses usines. A priori, les conditions étaient donc idéales ; elles m'assuraient de pouvoir vivre la transformation structurelle d'une multinationale avec les agents de cette transformation.
Cela étant dit, en tant que chercheure, j'ai éprouvé moi-même une forme de "décalage" par rapport à la réalité de l'accueil qui m'a été réservé dans l'usine (Sourire). Son directeur était davantage intéressé par ce que je pouvais lui apporter d'utile à court terme (intégrer l'équipe logistique, écrire des process, participer aux audits de qualité des lignes de production), et moins par l'enquête que je cherchais à mener, qui nécessitait de collecter des données de toutes sortes en prenant le temps de les analyser. J'ai donc été cherché ces données en vie réelle auprès des formatrices, de la directrice industrielle et, enfin, des opérateurs. C'est par une démarche bottom up en somme, que j'ai pu valider mes constats avec la hiérarchie et remonter petit à petit jusqu'à la direction de l'usine pour gagner sa confiance.

Justine Rayssac : À la différence de Marine, mon terrain étant situé en Suisse, je ne suis pas en convention Cifre. Mais l'entreprise qui m'a accueillie s'est montrée plus qu'intéressée par mon sujet de thèse. Tant et si bien que je n'ai subi aucune "censure" de sa part. La semaine passée, j'ai même pu faire une communication à Montréal. Naturellement, la direction de l'entreprise en avait été prévenue, mais elle n'a pas demandé à intervenir sur le contenu. Nous sommes dans une logique gagnant-gagnant. À tel point d'ailleurs que le prix que j'ai reçu à Montréal pour ma communication, j'ai tenu à le fêter avec elle. C'est dans le même état d'esprit que j'ai pu intervenir à Cerisy. J'ai, il est vrai, la chance d'avoir deux directeurs de thèse, Cédric [Dalmasso] et Sophie [Hooge] qui ont une longue expérience de la recherche-intervention en entreprises ; ils avaient déjà amorcé depuis plus de trois ans un partenariat avec l'entreprise horlogère où j'interviens, ce qui a grandement facilité mon intégration en tant que thésarde.

Venons-en au colloque de Cerisy dans lequel vous êtes intervenues. Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

Justine Rayssac : J'en repars épuisée ! Il faut dire que je suis arrivée à Cerisy en provenance direct de Montréal — je ressens encore les effets du jet lag ! Cela dit, cela ne m'a pas empêchée de vivre intensément cette expérience cerisyenne. Ce que j'en retiens, c'est la richesse des discussions comme celles de ce matin, qui m'ont fait prendre conscience à quel point j'étais encore ignorante sur bien des sujets ! Bref, Cerisy, c'est d'abord une leçon d'humilité. En tant que benjamine du colloque, en début de thèse, je le reconnais volontiers. D'autant qu'on apprend aussi de nos aînés, notamment sur les outils à développer en recherche-intervention, et que cela ne fait que stimuler l'envie de poursuivre son propre travail de thèse.

Vous connaissiez-vous avant de venir à Cerisy ?

Marine Baconnet & Justine Rayssac : Oui ! (En chœur)

Marine Baconnet : Nous avons été au Canada ensemble. Par chance, j'arrive à supporter le jet lag ! (Rire).

Justine Rayssac : Ayant toutes deux Cédric comme codirecteur, nous sommes amenées à nous croiser, ne serait-ce qu'au cours des séminaires de recherche. Mais ayant le nez dans le guidon, nous ne prenons pas assez le temps de nous poser, pour échanger et apprendre à mieux nous connaître. Ce colloque nous aura permis de rattraper un peu le temps perdu !

Un mot encore sur la thématique de "la vulnérabilité du travail". En quoi cette vulnérabilité concerne le chercheur lui-même, en dehors du fait d'être un objet de recherche ? Dans quelle mesure ne tiendrait-elle pas, si elle se vérifie, à la difficulté à faire reconnaître la dimension subjective ou à tout le moins personnelle de sa recherche ? Je pose ces questions en espérant qu'elle fasse sens…

Marine Baconnet : Oui, elles le font tout à fait. Cette vulnérabilité est d'ailleurs inhérente à cette démarche anthropologique à laquelle Justine et moi nous nous inscrivons dans une certaine mesure. Personnellement, je suis une disciple du philosophe et sociologue Robert Linhart. Son ouvrage L'Établi [publié en 1978 aux Éditions de Minuit] est à cet égard un modèle du genre. Il y invite le chercheur à s'effacer le plus possible en tant que tel et à faire corps avec ce qu'il observe, à s'intégrer éventuellement dans le groupe qu'il étudie, en se gardant de se placer dans une position surplombante, pour, au contraire, "penser avec". Ce livre m'a aidée à ne plus culpabiliser à l'idée de vivre dans ma chair mon terrain, de m'en saisir à bras le corps pour mener à bien ma démarche de recherche.

Dans une logique d'observation participante ?

Marine Baconnet : Oui, à ceci près que dans le cadre d'une recherche-intervention, on fait bien plus qu'observer ; on accompagne activement la transformation.

Et vous, Justine Rayssac ?

Justine Rayssac : Rien à ajouter et pas seulement parce que je suis encore en jet lag (Sourire), mais parce que je souscris pleinement à ce que viens de dire Marine. Je ne crois pas faire autre chose dans ma manière d'investir mon terrain.

Un mot, cette fois, sur la forme même du colloque, organisé sur six jours, en présence de participants et d'auditeurs libres, qui partagent les repas ensemble…

Justine Rayssac : C'est tout sauf anodin car cela concourt à créer une ambiance propice aux échanges informels, dans la bienveillance. Même si j'ai pu moi-même me sentir un peu en "décalage" (et pas seulement horaire !), on ne me l'a pas fait ressentir. Et c'est fort agréable. De même que ces moments de convivialité, à l'occasion des repas, mais aussi des pauses, sans oublier les parties de ping pong dans la cave. Celles-ci ne sont pas de la pure distraction. En conciliant corps et esprit, elles contribuent aussi aux avancées que nous avons pu faire sur le fond !

Marine Baconnet : Justine a tout dit ! Je pourrais reprendre mot pour mot son commentaire. Ce colloque, je l'ai vécu comme une semaine d'inspiration, de grande inspiration, au point que j'ai aussi ressenti le besoin… d'expirer. Les échanges sont si intenses ! Et pourquoi ne pas le dire ? Après tout, l'approche du travail par sa vulnérabilité incline à voir les manquements ; je pointerai donc ceux que l'on a pu avoir à l'égard du corps : hormis au cours de la journée Hors-Les-Murs, nous avons peu bougé, enchaînant les communications. Je ne saurais donc trop encourager à articuler davantage des moments d'inspiration à des moments d'expiration.

D'où votre exigence de réaliser cet entretien en marchant le long du "Chemin du Monde comme il vient, et d'ailleurs la nuit" !

Marine Baconnet : En effet, j'y tenais beaucoup !

Propos recueillis par Sylvain ALLEMAND
Secrétaire général de l'AAPC