DÉMOCRATIE OU BARBARIE
LA POLITIQUE EN TEMPS DE CRISE
DU VENDREDI 25 SEPTEMBRE (19 H) AU JEUDI 1er OCTOBRE (14 H) 2026
[ colloque de 6 jours ]
COMITÉ D'ORGANISATION :
Yohann AUCANTE, Gérard BRAS, Antoine CHOLLET, Martin DELEIXHE, Bruno FRÈRE, Dan FURUKAWA MARQUES
SECRÉTAIRE TECHNIQUE :
Samuel GODOT
ARGUMENT :
La démocratie s'érode, lentement ou brutalement, partout sur le globe. Dans le même temps, des résistances s'organisent, des expérimentations se déploient, des brèches s'ouvrent. Si la démocratie est un régime politique, avec ses institutions, ses procédures et ses dispositifs, elle est aussi un imaginaire articulé autour d'une idée radicale de l'égalité et d'un ensemble de pratiques insurgeantes, telles que des occupations de places, les manifestations interdites ou des zones à défendre.
Comment la démocratie résiste-t-elle aux crises actuelles ? Comment se réinvente-t-elle dans les interstices des institutions ? Ces questions seront au cœur de ce colloque. Pour y répondre, des historiens, des sociologues, des philosophes, des anthropologues et des politistes poseront un regard critique sur des expériences passées et contemporaines. Les échanges se focaliseront sur les nouvelles formes d'agir en commun, les pratiques infra-politiques et les résistances sensibles.
Une place particulière sera accordée aux doctorant. Deux soirées spéciales seront consacrées à l'écrivain Arno Bertina et à la documentariste Hind Meddeb, pour appréhender les récits de la démocratie. Ce colloque est ouvert à toutes celles et ceux qui refusent de céder à la sidération, et veulent comprendre — et transformer — ce que démocratie veut dire.
MOTS-CLÉS :
Citoyenneté, Crises politiques, Délibération, Démocratie, Dérives autoritaires, Désobéissance civile, Égalité, Infra-politique, Militantisme, Mobilisations politiques
CALENDRIER PROVISOIRE (06/03/2026) :
Vendredi 25 septembre
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS
Soirée
Présentation du Centre, du colloque et des participants
Samedi 26 septembre
Matin
BASCULEMENTS AUTORITAIRES ET NATIONAL-CONSERVATISMES | Animation : Yohann AUCANTE
Stéphanie TAWA LAMA : Le grand bond en arrière de la démocratie indienne
Aurélien MONDON : La construction du peuple réactionnaire
Nitzan PERELMAN-BECKER : Democraticwashing : le rôle du discours politique dans l'érosion démocratique
Après-midi
IMAGINAIRES DÉMOCRATIQUES | Animation : Federico TARRAGONI
Manuel CERVERA-MARZAL & Bruno FRÈRE : Ensauvager la démocratie ? Une sociologie dans la chair des conflits
Déborah COHEN : Inventer la démocratie par le bas : les conceptions de la démocratie dans les pétitions envoyées à l'Assemblée au début de la Révolution française (1789-1793)
Gérard BRAS : Manières d'être démocratiques : peuple souverain et exercice de la souveraineté
Estelle FERRARESE : Contre-feu. Pour une critique de l'intensité
Dimanche 27 septembre
Matin
POST-DÉMOCRATIES ET INSTITUTIONS EN TENSION | Animation : Pascale DEVETTE
Martin CONWAY : Crise et renouveau : réflexions sur le paysage "post-démocratique" en Europe
Michèle RIOT-SARCEY : La démocratie impossible ou la représentation politique en marche
Yohann AUCANTE : Démocratie fossile vs démocratie climatique : conflits et mobilisations autour du pétrole en Norvège
Benjamin LEMOINE : Le pouvoir de la finance : à l'ombre et aux limites de la démocratie
Après-midi
EXPÉRIMENTATIONS DÉMOCRATIQUES ET PRATIQUES INSURGENTES | Animation : Gérard BRAS
Sixtine VAN OUTRYVE D'YDEWALLE : Face à l'extrême droite, l'assemblée populaire comme arène alternative
Dan FURUKAWA MARQUES : Planification démocratique et autogestion : le modèle d'"organicité" du Mouvement des sans terre (MST) du Brésil
Claire BÉNIT-GBAFFOU : Activistes au sein des institutions municipales : Johannesburg et Marseille
Samuel HAYAT : Une antipolitique démocratique est-elle possible ? Penser les résistances à la politisation
Soirée
"Littérature et démocratie", avec Arno BERTINA
Lundi 28 septembre
Matin
CRISES GLOBALES ET ÉCOLOGIES POLITIQUES | Animation : Antoine CHOLLET
Maristella SVAMPA : Récits de la crise socio-écologique et démocratie. Un regard depuis le Sud global
Pascale DEVETTE : Politiques de la déprise : démocratie et écologie
Fu TONG : Une démocratie barbare : Tocqueville dans le monde actuel
Cristobal BALBONTIN : De Agon à Polemos : la descente aux enfers de la démocratie
Après-midi
Table ronde de jeunes chercheurs-doctorants, avec Tam BLONDIAU-LEBEAU [Les éco-citoyens et la question du logement : la participation à l'aménagement du territoire au prisme de la classe, de la race et du genre], Étienne FURRER, Valentina NAVA, Ulysse RABATÉ et Arthur ROUSELLE
Soirée
Projection du documentaire Soudan, souviens-toi, en présence de la réalisatrice Hind MEDDEB
Mardi 29 septembre
Matin
DÉTENTE
Après-midi
"HORS LES MURS" — À L'IMEC (Abbaye d'Ardenne, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe)
Mercredi 30 septembre
Matin
ÉMOTIONS, VULNÉRABILITÉS, MÉMOIRES DÉMOCRATIQUES | Animation : Dan FURUKAWA MARQUES
Célia ROMULUS : Mémoires de la violence politique et démocratie
Jan IFVERSEN : Nouvelles formes d’agence démocratique : les travailleuses migrantes du secteur du soin en tant qu'agents épistémologiques
Martin DELEIXHE : Entre auto- et in-détermination : la démocratie vue depuis l'exil
Après-midi
CRISES, CONFLIT ET TEMPORALITÉ | Animation : Martin DELEIXHE
Antoine CHOLLET : Quels présents pour la démocratie ?
Federico TARRAGONI : Gramsci : éclaireur et boussole de la démocratie en temps de crise
John KRINSKY : Entre et au-delà deux crises démocratiques à New York : les stratégies du mouvement actuel dans une perspective historique
Jeudi 1er octobre
Matin
Rapports d'étonnement des doctorants, avec Tam BLONDIAU-LEBEAU, Étienne FURRER, Valentina NAVA, Ulysse RABATÉ et Arthur ROUSELLE
Discussion générale et conclusion des directeurs
Après-midi
DÉPARTS
RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :
Manuel CERVERA-MARZAL : Ensauvager la démocratie ? Une sociologie dans la chair des conflits, avec Bruno FRÈRE
Cette communication propose de discuter les fondements et les enjeux d'une "sociologie charnelle", conçue comme une tentative de dépassement des apories contemporaines de la sociologie critique et de la sociologie pragmatique. Partant du constat d'un double risque — celui d'une critique surplombante reconduisant le magistère du savant, et celui d'un pragmatisme descriptif neutralisant la conflictualité sociale — nous défendons l'hypothèse d'une critique constructive, engagée dans la chair du social. Inspirée notamment par la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty et par certaines relectures critiques de Marx, Bourdieu et Boltanski, la sociologie charnelle assume l'imbrication du scientifique et du politique. Elle vise à décrire et renforcer, avec les acteurs, des pratiques et des collectifs déjà porteurs d'émancipation, sans renoncer à l'analyse des rapports de domination ni à l'exigence de scientificité.
Manuel Cervera-Marzal est sociologue, chercheur qualifié FNRS à l'université de Liège, où il dirige le laboratoire Pragmapolis. Ses recherches portent sur les contestations sociales, les partis politiques, la théorie de la démocratie et l'épistémologie des sciences sociales. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, parmi lesquels Le populisme de gauche (La Découverte, 2021), Résister. Petite histoire des luttes contemporaines (Éditions 10/18, 2022) et Pour une démocratie sauvage (co-écrit avec Bruno Frère, La Découverte, 2026).
Déborah COHEN : Inventer la démocratie par le bas : les conceptions de la démocratie dans les pétitions envoyées à l'Assemblée au début de la Révolution française (1789-1793)
La démocratie n'a pas seulement été pensée et élaborée à partir des œuvres philosophiques et des discours d'assemblée, elle a fait l'objet d'appropriations et de propositions populaires dont la mise au jour permet de tracer le tableau d'une vivacité démocratique par en bas. Dans les pétitions envoyées aux assemblées révolutionnaires se lisent la dignité politique retrouvée et la volonté populaire de contribuer au débat en dénonçant les violations du droit mais aussi en proposant des évolutions juridiques ou pratiques.
Déborah Cohen est Maîtresse de conférences HdR en histoire moderne à l'université de Rouen Normandie. Elle travaille sur la pensée politique populaire au XVIIIe siècle et en Révolution. Son prochain ouvrage, issu de son HdR, portera sur les dénonciations en Révolution.
Pascale DEVETTE : Politiques de la déprise : démocratie et écologie
La crise écologique impose de repenser en profondeur les formes de la démocratie, non seulement au niveau des institutions, mais aussi du type de subjectivité qu'elles présupposent et produisent. Cette communication propose d'explorer l'hypothèse selon laquelle une véritable démocratie écologique suppose des politiques de la déprise, c'est-à-dire des pratiques individuelles et collectives de détachement à l'égard des logiques de maîtrise, de croissance et d'appropriation qui structurent nos imaginaires politiques modernes.
Pascale Devette est professeure agrégée de théorie politique à l'université de Montréal et responsable des programmes en études féministes, des genres et des sexualités. Spécialiste des pensées critiques contemporaines, elle explore les liens entre éthique et politique. Ses recherches portent également sur la décroissance, l'attention, les formes de domination et les pratiques d'émancipation. Elle dirige le Centre de recherche sur les politiques et le développement social (CPDS). Son dernier livre, Devenir inutile. Pour une philosophie politique de la démission (2025, Éditions de la rue Dorion), propose une pensée radicale du détachement comme geste politique.
Federico TARRAGONI : Gramsci : éclaireur et boussole de la démocratie en temps de crise
Cent ans après son arrestation en novembre 1926, Gramsci est désormais devenu une référence des sciences sociales critiques, dont la pensée est souvent réduite au poncif de la guerre culturelle. En réalité, une dimension centrale de son œuvre, singulièrement inexploitée, est la démocratie. Gramsci déconstruit et recompose les idéologies du XXe siècle — le libéralisme, le socialisme, le nationalisme, le républicanisme, le communisme — pour inventer une nouvelle manière "moléculaire" d'appréhender la démocratie. En la définissant, au plus loin d'un régime politique ou d'un type de gouvernement, comme le "passage moléculaire des groupes dirigés au groupe dirigeant", il introduit une problématique inédite : quels sont les processus socio-historiques qui favorisent le passage des groupes sociaux de la passivité à l'activité, de l'hétéronomie à l'autonomie, de la domination à l'émancipation ?
Federico Tarragoni est professeur de sociologie politique à l'université de Caen Normandie, membre junior de l'Institut Universitaire de France et fondateur du Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique (CRIPOLIS) de l'université Paris Cité. Spécialiste du populisme et des mouvements de radicalisation de la démocratie, il a été titulaire de la chaire "Democracy" de l'Alliance universitaire européenne Circle U. Il a notamment publié L'Énigme révolutionnaire (Les Prairies ordinaires, 2015), L'esprit démocratique du populisme. Une nouvelle analyse sociologique (La Découverte, 2019) et Émancipation (Anamosa, 2021).
Yohann AUCANTE : Démocratie fossile vs démocratie climatique : conflits et mobilisations autour du pétrole en Norvège
La Norvège, pays de 5 millions d'habitants à la tête du plus grand fonds souverain de la planète, qui est sur le point d'immatriculer 100% de véhicules neufs non thermiques, est l'une des rares démocraties à générer l'essentiel de sa richesse à partir des énergies fossiles tout en s'étant paradoxalement constituée une réputation internationale favorable dans le champ de l'environnement et du climat. Depuis une quinzaine d'années, la nature des mobilisations contre les fossiles en Norvège a foncièrement changé en s'attaquant notamment à l'État lui-même y compris par voie judiciaire jusqu'au niveau européen et avec une certaine mesure de succès. Une opposition entre plusieurs formes et normes de démocratie — fossile et climatique — apparaît dans ce contexte.
Yohann Aucante est politiste, Directeur d'études à l'EHESS, Directeur du Centre sur les savoirs du politique (CESPRA), auteur de "La démocratie sociale face à la "Big Tech" : comprendre la grève historique des syndicats contre Tesla inc.", Pouvoirs, 2025, n°195, p. 91-103 ; The Swedish Experiment : The Covid-19 Response and its Controversies, Bristol, Bristol University Press, 2022.
Cristobal BALBONTIN
Cristobal Balbontin est sociologue et politiste, chercheur associé à l'Universidad de Chile et à plusieurs réseaux internationaux sur les mouvements sociaux. Ses travaux portent sur les mobilisations politiques, les transformations de la gauche latino-américaine et les dynamiques de contestation dans les démocraties contemporaines.
Claire BÉNIT-GBAFFOU
Géographe et urbaniste, professeure associée à Aix-Marseille Université (département de géographie, aménagement et environnement). Ses recherches portent sur la politique urbaine, la gouvernance des villes et les formes d'activisme institutionnel, notamment en Afrique du Sud et dans les villes du Sud global. Elle a récemment publié Local Officials and the Struggle to Transform Cities (2024).
Arno BERTINA
Arno Bertina est écrivain et dramaturge français. Auteur de romans, récits documentaires et essais mêlant littérature et enquête sociale, il s'intéresse notamment aux luttes sociales et aux marges du monde du travail. Parmi ses livres figurent Des châteaux qui brûlent (2017) et Ceux qui trop supportent (2021).
Gérard BRAS : Manières d'être démocratiques : peuple souverain et exercice de la souveraineté
Nous partirons de la déclaration d'Élisa Locon, dans son discours d'ouverture de la Constituante chilienne, le 5 juillet 2021 : "nous installons ici une manière d'être (manera de ser) plurielle, une manière d'être démocratique, une manière d'être participative" pour tâcher d'élaborer ce concept afin d'éclairer les contradictions inhérentes à la démocratie des modernes. Sous cet aspect, l'examen de la contradiction entre les deux termes, souvent confondus, de "Peuple souverain", principe ou fondement des institutions démocratiques et la "souveraineté populaire", pratiques collectives, effectives ou absentes en telle conjoncture historique, servira d'axe de l'intervention. Introduire le concept de "manières d'être" c'est poser la question de la constitution de puissances populaires capables de durer, de ne pas s'épuiser dans l'événement de leur surgissement.
Gérard Bras est philosophe, professeur (honoraire) en Première supérieure, ancien Directeur de programme au Collège International de Philosophie et Président de l'Université Populaire des Hauts-de-Seine. Il est l'auteur de Les voies du peuple (Éditions Amsterdam, 2018).
Antoine CHOLLET : Quels présents pour la démocratie ?
Les critiques qui sont adressées à la démocratie la condamnent toujours à l'éternelle médiocrité d'un présent privé soit des exemples édifiants du passé, soit d'une vision consolante de l'avenir. Nous montrerons que le régime d'historicité propre à la démocratie est bien centré sur le présent, mais qu'il repose en réalité sur des présents, qui à leur tour construisent des rapports spécifiques avec passés et futurs. Nous examinerons quelle articulation peut s'instituer entre ces différents présents — kaïros grec, présent/ce d'une assemblée, Jetztzeit chez Walter Benjamin, "pas-encore" chez Ernst Bloch, utopie chez Miguel Abensour, entre autres — et si les différents temps qu'ils supposent sont compatibles entre eux.
Antoine Chollet est enseignant-chercheur en pensée politique au Centre Walras-Pareto de l'université de Lausanne. Il travaille sur les théories de la démocratie, le populisme, le nationalisme et la pensée politique contemporaine. Il prépare un ouvrage sur les Landsgemeinden, assemblées citoyennes des cantons suisses.
Martin CONWAY : Crise et renouveau : réflexions sur le paysage "post-démocratique" en Europe
Nous vivons depuis la fin du XXe siècle une évolution profonde des structures et mentalités de la démocratie en Europe. Je ne veux pas présenter une étude historique des origines multiples de ces évolutions. Je veux plutôt interroger les dynamiques des nouvelles pratiques de la démocratie qui émergent en Europe. La démocratie est toujours en évolution, et je trouve l'évocation d'une "crise" de la démocratie contemporaine trop simpliste. Ce n'est pas le danger d'un effondrement de la démocratie qui s'annonce (et qui reflète trop souvent l'attitude nostalgique des cadres de la démocratie d'hier), mais plutôt une transformation des structures et de normes de la démocratie : l'intégration d'une droite radicale, la marginalisation des structures représentatives, un langage démocratique plus populaire et moins poli, une évolution vers une démocratie plus personnalisée avec des réformes constitutionnelles vers une présidentialisation du pouvoir.
Martin Conway est professeur d'histoire européenne contemporaine à l'université d'Oxford. Il est l'auteur de nombreux travaux portant sur différents aspects de l'histoire européenne du XXe siècle, notamment deux ouvrages consacrés à la Belgique du milieu du siècle, ainsi qu'une étude sur l'âge démocratique de l'Europe occidentale, 1945-168 (Princeton, 2020). Son livre le plus récent (avec Camilo Erlichman) a été publié par CUP en 2024 : Social Justice in Twentieth-Century Europe. Il est actuellement président du conseil de la Faculté d'histoire à Oxford et travaille à une étude sur les hommes politiques dans l'Europe du XXe siècle.
Martin DELEIXHE : Entre auto- et in-détermination : la démocratie vue depuis l'exil
Considérée depuis le point de vue de celles et ceux qui lui sont étrangers mais cherchent à en devenir membre, la communauté démocratique offre un visage paradoxal. Sa capacité à se donner ses propres lois est ce qui fait son attrait. C'est parce que les exilés reconnaissent et louent cette capacité, propre à la démocratie, de forger un destin collectif qu'ils cherchent à la rejoindre. Mais cette autodétermination s'accompagne d'une part incompressible d'exclusion. Car, pour se doter d'un destin collectif, il est indispensable de définir au préalable les contours de cette entité démocratique. Cette aporie, désignée dans la théorie démocratique comme le "boundary problem", est traditionnellement présentée comme insurmontable. J'aimerais dépasser ce constat fataliste. Car la démocratie est aussi et indissociablement le régime politique qui place la conflictualité au centre de sa vie publique et reconnaît par voie de conséquence qu'il n'existe pas d'ordre ultime, de fondation dernière ou de principe directeur qui guide son action. Ce faisant, elle témoigne du fait qu'elle se caractérise tant par son in-détermination constitutive que par sa faculté d'auto-détermination. Une telle démocratie, ouverte sur l'imprévisible, est — comme je chercherai à l'exposer — conceptuellement plus outillée pour envisager la construction d'une solidarité avec les exilés.
Martin Deleixhe est chargé de cours à l'université libre de Bruxelles depuis 2021. Il a mené des projets de recherche à l'université d'Oxford, à la KULeuven et à la Sorbonne. Il a également enseigné en tant que professeur invité à Sciences Po Lille et à l'université de Vienne. Ses recherches portent principalement sur les théories de la démocratie et sur leur rapport aux questions migratoires comme à l'intégration européenne.
Estelle FERRARESE : Contre-feu. Pour une critique de l'intensité
Face aux attaques auxquelles sont actuellement soumises les institutions démocratiques, de nombreuses voix plaident pour une démocratie définie comme vertu, engagement, voire passion. Elle serait d'abord une expérience, elle rassemblerait un ensemble de mœurs, allant de la critique à la civilité, ou encore elle serait porteuse de l'exigence d'une expression fidèle de soi. Selon ces conceptions, la politique n'est pas une sphère particulière distincte de la vie, elle ne se loge pas dans une activité particulière. Et la démocratie est une forme de vie, c'est-à-dire une forme émergeant des différents bords de nos existences. En même temps, la question de la démocratie semble devenir une question d'intensité, la forme de vie démocratique reposant sur la multiplication et l'investissement de certaines pratiques en ferveur. Il est alors postulé qu'il existe un seuil minimum de vivacité au-delà duquel se déploie la vraie démocratie. Un tel a priori est contestable, parce qu'il implique que les menaces planant sur la démocratie ne peuvent être qu'endogènes et coïncident très exactement avec la possibilité d'une décrue de l'intensité des pratiques, d'une déflation de la ferveur. C'est là un diagnostic que l'on peut contester de bien des manières. Les rapports de production, les puissances imposées par l'histoire ou la technique, bref toutes les forces qui ne s'originent pas dans des pratiques politiques mais qui déterminent les vies des individus dans leur dos, mais encore la pure brutalité, ne sont en rien éliminées par une vie menée dans l'habitation des pratiques et des mœurs démocratiques.
Estelle Ferrarese est professeure de philosophie à l'université de Picardie Jules Verne, et membre de l'Institut Universitaire de France. Elle a été professeure invitée à la New School for Social Research à New York, et lauréate de la Fondation Alexander von Humboldt à la Humboldt Universität. Elle est notamment l'auteure de Une philosophie des sanglots, Rivages, 2025 ; Le Marché de la vertu. Critique de la consommation éthique, Vrin, 2023 ; Vulnerability and Critical Theory, Brill, 2018 ; La Fragilité du souci des autres. Adorno et le care, Éditions de l'ENS, 2018 ; Éthique et politique de l'espace public. Habermas et la discussion, Paris, Vrin, 2015.
Bruno FRÈRE : Ensauvager la démocratie ? Une sociologie dans la chair des conflits, avec Manuel CERVERA-MARZAL
Cette communication propose de discuter les fondements et les enjeux d'une "sociologie charnelle", conçue comme une tentative de dépassement des apories contemporaines de la sociologie critique et de la sociologie pragmatique. Partant du constat d'un double risque — celui d'une critique surplombante reconduisant le magistère du savant, et celui d'un pragmatisme descriptif neutralisant la conflictualité sociale — nous défendons l'hypothèse d'une critique constructive, engagée dans la chair du social. Inspirée notamment par la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty et par certaines relectures critiques de Marx, Bourdieu et Boltanski, la sociologie charnelle assume l'imbrication du scientifique et du politique. Elle vise à décrire et renforcer, avec les acteurs, des pratiques et des collectifs déjà porteurs d'émancipation, sans renoncer à l'analyse des rapports de domination ni à l'exigence de scientificité.
Bruno Frère est directeur de recherches honoraire au FNRS et professeur à l'université de Liège. Ses recherches portent sur la sociologie critique et les théories de l'émancipation, ainsi que l'épistémologie des sciences sociales.
Dan FURUKAWA MARQUES : Planification démocratique et autogestion : le modèle d'"organicité" du Mouvement des sans terre (MST) du Brésil
Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil (MST) est l'un des mouvements sociaux les plus étudiés de l'histoire. Ayant fêté son 40e anniversaire en janvier 2024, le MST est composé d'environ 1,5 million de paysans, vivant dans plus de 2000 communautés agricoles permanentes. Il a développé un réseau de plus de 2000 écoles primaires et secondaires, des centaines de cliniques de santé communautaires, une école nationale et des centaines de coopératives et d'associations agricoles. De plus, il compte actuellement plus de 90000 familles occupant des terres dans tout le pays. Pourtant, très peu d'études ont tenté de décrire en détail comment le MST s'autogouverne. Présent dans 24 États brésiliens (sur 27) et affinant son modèle de gouvernement, depuis des décennies, le MST a développé une forme de planification démocratique et d'autogestion des plus sophistiquées, combinant des processus décisionnels verticaux et horizontaux, articulant de manière originale responsabilités individuelles et collectives, tout en essayant toujours d'empêcher la concentration du pouvoir et la domination. Basée sur une ethnographie multisite s'étirant sur plusieurs années, cette communication présentera ainsi l'"organicité" du MST.
Dan Furukawa Marques est professeur agrégé au département de sociologie de l'université Laval. Ses travaux portent sur la construction de communautés coopératives et de subjectivités politiques, ancrées dans le travail collectif, la démocratie, l'économie solidaire et les communs. Il a dirigé l'ouvrage Politique des communs. Expérimenter, transformer, instituer (Presses de l'université Laval, 2026) et co-dirigé les ouvrages L'Amérique latine en transformation. Mobilisation et citoyenneté (PUM, 2024) et New Democratic Initiatives in 21st Century Authoritarian Latin America (Rowman & Littlefield, 2025).
Samuel HAYAT : Une antipolitique démocratique est-elle possible ? Penser les résistances à la politisation
La démocratie est souvent présentée comme le régime par excellence, voire le seul, à réaliser la politique en un sens fort. Pourtant, la politique et la politisation ne sont des valeurs positives que pour un nombre restreint de personnes, qui ont un intérêt spécifique pour la politique. À l'inverse, le peuple de la démocratie n'est pas nécessairement un peuple politique ou qui apprécie la politique. Des sans-culottes aux gilets jaunes, les soulèvements populaires se sont souvent faits au nom d'une volonté de contrôler, d'empêcher, voire de mettre fin à une activité vue comme néfaste, et qualifiée de politique. Retrouver le sens des résistances à la politisation, c'est alors se donner les moyens de penser une autre démocratie, qui se déploie non pas dans, mais contre la politique.
Samuel Hayat est chargé de recherche du CNRS en science politique au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF). Il travaille sur la représentation politique et sur les révolutions du XIXe siècle, au croisement de la théorie politique et de l'histoire des idées. Il a notamment publié Démocratie (Anamosa, 2020).
Jan IFVERSEN : Nouvelles formes d’agence démocratique : les travailleuses migrantes du secteur du soin en tant qu'agents épistémologiques
En Occident, la politique est absorbée par la crise migratoire. L'intégration et l'exclusion constituent les technologies dominantes. Les migrants et leurs descendants agissent cependant en coulisses, de manière infrapolitique (cf. Scott), tout en mobilisant leurs compétences transculturelles sous la forme d'une capacité d'agir politique. Je propose ici d'observer comment les travailleuses migrantes du secteur du soin — principalement des femmes employées dans un secteur gériatrique en crise — peuvent se constituer en agents épistémologiques, capables de transformer les paradigmes et les pratiques dominants. Lorsqu'elles assument un tel rôle, elles exercent une mise en question susceptible d'entraîner des transformations institutionnelles. Cette activité peut ainsi être comprise dans le prolongement de la conception fondamentale de la créativité démocratique et de son inconditionnalité chez Lefort et Castoriadis. Mes observations reposent sur une collaboration avec des étudiants aides-soignants et des Instituts de Formation d'Aide-Soignant (IFAS) au Danemark.
Jan Ifversen est professeur en études globales et européennes à l'École de culture et société de l'université d'Aarhus. Il est spécialisé dans les politiques de l'identité européenne, l'histoire conceptuelle, la transculturalité, l'héritage colonial et l'analyse du discours. Il a obtenu son doctorat en études culturelles à l'université d'Aarhus.
John KRINSKY : Entre et au-delà deux crises démocratiques à New York : les stratégies du mouvement actuel dans une perspective historique
Le contraste entre l'élection de Zohran Mamdani à New York et les atteintes à la démocratie au niveau national révèle une dynamique plus profonde au sein de la vie politique américaine. Ce contexte politique, où les politiques d'austérité sont renforcées par la répression, offre un éclairage idéal sur les défis que doit relever une stratégie émergente de "cogouvernance" au niveau local.
John Krinsky est politologue au City College de New York, spécialiste des mouvements sociaux, du travail précaire et de la politique urbaine. Il est l'un des fondateurs de la revue Metropolitics et cofondateur de la NYC Community Land Initiative.
Benjamin LEMOINE
Benjamin Lemoine est sociologue, chargé de recherche au CNRS au sein de l'IRISSO (Université Paris-Dauphine-PSL). Spécialiste de la dette publique et des relations entre États et marchés financiers, il analyse les transformations de la souveraineté économique à l'ère de la finance globalisée. Il est notamment l'auteur de L'ordre de la dette (2016) et La démocratie disciplinée par la dette (2022).
Aurélien MONDON : La construction du peuple réactionnaire
Cette intervention a pour but de mettre en lumière la manière dont "le Peuple", en tant que signifiant vide, a été construit et tenu responsable de la résurgence des politiques réactionnaires. Elle se concentrera sur comment cette construction a détourné l'attention des échecs de l'élite libérale et de son rôle dans le recul démocratique, conféré une crédibilité démocratique injustifiée à l'extrême droite et à ses politiques tout aussi élitistes, discrédité d'autres alternatives par le biais des "hypes" populiste, illibérale et sur la polarisation.
Aurélien Mondon est professeur en science politique à l'université de Bath. Sa recherche se concentre principalement sur l'impact du racisme et du populisme sur les démocraties libérales, ainsi que la normalisation des discours d'extrême droite. Il est co-directeur du Reactionary Politics Research Network (Réseau de Recherche sur les Politiques Réactionnaires).
Valentina NAVA
Valentina Nava est doctorante en sociologie politique au Laboratoire de Changement Social et Politique (Université Paris Cité). Sa thèse, sous la direction de Federico Tarragoni, porte sur le vote au parti d'extrême droite Fratelli d'Italia dans une région anciennement communiste et antifasciste. Elle a été visiting scholar à l'Université de California Berkeley, et à la Scuola Normale Superiore de Florence.
Nitzan PERELMAN-BECKER : Democraticwashing : le rôle du discours politique dans l'érosion démocratique
Cette intervention interrogera un paradoxe central des régimes tenus pour démocratiques : l'érosion des principes libéraux s'y déploie rarement contre la démocratie, mais en son nom, à travers le discours politique. Elle analysera comment des initiatives qui affaiblissent les contre-pouvoirs, restreignent les droits des minorités ou redéfinissent les frontières de la liberté d'expression, sont légitimées par un vocabulaire démocratique mobilisé comme ressource stratégique. À travers le concept de democraticwashing, elle mettra au jour un processus de redéfinition interne des normes démocratiques, au sein duquel la démocratie devient le langage même de sa propre transformation. Loin d'être uniforme, ce phénomène dépend des représentations historiques, politiques et symboliques dominantes de la démocratie dans chaque contexte national. Comprendre ces variations permet d'éclairer les recompositions contemporaines de la légitimité démocratique et les nouvelles formes de conflictualité politique qu'elles produisent.
Docteure en sociologie politique de l'université Paris Cité, Nitzan Perelman-Becker est l'autrice de Anatomie de la droite israélienne (Amsterdam, octobre 2026). Elle est également co-autrice du documentaire Israël, les ministres du chaos (Arte, 69 minutes), cofondatrice du collectif de recherche Yaani et membre du projet ANR CHOICE - Challenging the Hegemonic Order : The Israeli Case Examined (CNRS/CENS).
Michèle RIOT-SARCEY : La démocratie impossible ou la représentation politique en marche
Cette intervention partira des questions d'actualité relatives à de ce qu'il est convenu d'appeler la crise de la représentation démocratique qui sévit dans les pays se réclamant de l'universelle liberté. Afin de suivre, à rebours, le chemin parcouru par la pratique politique fondée sur une instrumentalisation des espoirs démocratiques, mais aussi sur une adhésion à l'idée de représentation citoyenne. Nous présenterons une réflexion sur les mots, leurs sens et l'historicité de leurs usages. Ainsi saisirons-nous la mise en acte de l'idée de représentation, pensée comme une nécessité de l'Angleterre à la France dans une modernité marquée par les antagonismes sociaux. Ceux-ci furent largement portés par l'utopie de la démocratie vraie selon les expressions surgies dans les moments où le principe espérance participait de la fabrique du mouvement de l'histoire. La démocratie sera alors analysée dans sa triple dimension : son rejet car perçue comme l'équivalent du chaos social ; son instrumentalisation à travers la pratique de la délégation de pouvoir ; a contrario, son attente où l'horizon nécessaire vécu comme un possible inaccessible, pour le moins entravé. Nous verrons alors comment s'entrelacent concrètement les notions de démocratie, d'émancipation, d'utopie, de liberté et de responsabilité.
Michèle Riot-Sarcey est historienne, professeure émérite d'histoire contemporaine à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Spécialiste de l'histoire des utopies et des traditions démocratiques au XIXe siècle, elle a notamment publié Le procès de la liberté (2016) et L'utopie au XIXe siècle (2009).
Célia ROMULUS : Mémoires de la violence politique et démocratie
Cette présentation vise à partager des réflexions préliminaires concernant les enseignements tirés à la fois en matière de travail de mémoire et de recherche de réparations à la suite des périodes de violence politique en Haïti, sous le duvaliérisme (1957-1986), pendant le régime militaire de Cédras (1991-1994) mais également concernant les expériences de déplacements forcés du fait de la violence raciale (migrations haïtiennes vers le Canada dans les années 1960-1980).
Célia Romulus est professeure adjointe à l'Institut d'Études Féministes et de Genre ainsi qu'à l'École de Développement International et Mondialisation de l'université d'Ottawa. Sa recherche et son enseignement s'inspirent de l'éducation anti-oppression et antiraciste ainsi que des afroféminismes et du féminisme décolonial. Ils explorent des questions liées au genre, à la justice transitionnelle et aux politiques mémorielles, à la citoyenneté, à la violence politique.
Maristella SVAMPA : Récits de la crise socio-écologique et démocratie. Un regard depuis le Sud global
La polycrise civilisationnelle que nous traversons présente de multiples imbrications qui rendent sa résolution difficile. La crise n'est pas seulement environnementale, elle est aussi profondément politique et implique, entre autres, des processus de concentration des richesses, l'expansion des droites autoritaires et l'érosion des valeurs associées à la démocratie. Dans mon intervention, je propose de passer en revue certaines de ces dimensions clés de la polycrise, à partir de la présentation des différents récits de la crise socio-écologique : le récit catastrophiste ou dystopique, le récit technocratique-capitaliste, le récit réactionnaire-pancapitaliste de la fin et le récit relationnel-contre-hégémonique. D'autre part, je présenterai la vision construite à partir de l'Amérique latine, liée aux luttes écoterritoriales et à l'écologie politique, parmi lesquelles certains concepts-horizons sont utilisés pour aborder de manière plus globale la crise socio-écologique (Buen Vivir, Droits de la Nature, Transition écosociale juste et populaire).
Sociologue, militante et écrivaine, Maristella Svampa est argentine, chercheuse au Conicet et au Centre de documentation et de recherche sur la culture de gauche (CeDinCi), à Buenos Aires. Ses recherches portent sur la crise socio-écologique et l'extractivisme, les scénarios de transition écosociale, ainsi que des questions liées à la pensée critique. Elle a publié une vingtaine d'ouvrages, dont des essais et des romans. Son dernier livre est Policrisis. Cómo afrontar el vaciamiento de las izquierdas y la expansión de las derechas autoritarias (2025).
Stéphanie TAWA LAMA : Le grand bond en arrière de la démocratie indienne
Parler de barbarie dans le contexte indien évoque immédiatement la "mission civilisatrice" invoquée par les Britanniques comme justification de la colonisation. La démocratie indienne a été construite par le mouvement anti-colonial comme une réponse à cet argument. B.R. Ambedkar déclare en 1948 que "la démocratie en Inde n'est qu'un engrais de surface sur un terreau indien qui est foncièrement non-démocratique" et la Constitution, rédigée sous sa houlette et promulguée en 1950, vise à transformer la société par la politique. Au cours des décennies suivantes, la démocratie indienne a su affronter des défis gigantesques (pauvreté, inégalités, diversité) et produire quelques réussites majeures — notamment l'institutionnalisation de l'égalité politique à travers le processus électoral. Mais depuis que le nationalisme hindou est arrivé au pouvoir avec Narendra Modi, en 2014, la démocratie indienne subit une érosion sévère. Je propose d'examiner deux aspects en particulier, la réintroduction d'une forme de cens et la délégitimation des élections, pour réfléchir au futur de cette expérience démocratique majeure — qui ressemble à son passé.
Stéphanie Tawa Lama est politiste, directrice de recherche au CNRS rattachée au Centre d'études sud-asiatiques et himalayennes (CEIAS, EHESS). Ses travaux portent sur la démocratie indienne, la représentation politique, la participation citoyenne et la gouvernance urbaine. Elle est notamment l'autrice de Les avatars de la participation en Inde. Formes et ambiguïtés de la démocratie participative (2018).
Fu TONG : Une démocratie barbare : Tocqueville dans le monde actuel
À la fin de La démocratie en Amérique, Tocqueville souligne d'une part que toutes les nations s'orientent inévitablement vers la démocratie, et d'autre part, il invite ces nations à faire leur propre choix entre les lumières et la barbarie. Cela signifie que, selon lui, la démocratie et la barbarie ne s'excluent pas. Ou plutôt, il considère même que la démocratie recèle des éléments de barbarie. Cela tient à la perspective singulière à partir de laquelle il envisage la démocratie : pour lui, elle est d'abord et essentiellement un état social défini par l'égalité des conditions, et seulement ensuite un régime politique. Or, si l'on adopte son point de vue pour observer le monde actuel, on constate que : 1. Quel que soit le régime politique adopté par les pays aujourd'hui, les différences entre leurs états sociaux sont en réalité moins marquées que nous ne l'imaginons ; 2. Ce qui permet de résister à la barbarie, en fin de compte, ce sont les lumières, et non la démocratie en tant que régime politique. L'état social démocratique ressemble à l'état de nature, d'où la prédominance de l'individualisme ; pourtant, il n'est pas l'état de nature, ce qui explique le règne des idées générales. L'individualisme et les idées générales déchirent l'esprit et le cœur des hommes démocratiques. Seules les lumières, en réconciliant cette guerre interne, peuvent préserver la démocratie d'une chute dans la barbarie.
Fu Tong est docteur en philosophie à l'université Paris Cité, assistant professor à l'Université Xi'an Jiaotong.
Sixtine VAN OUTRYVE D'YDEWALLE
Sixtine Van Outryve D'Ydewalle est sociologue et chercheuse associée à l'université libre de Bruxelles (ULB), spécialisée dans l'étude des mobilisations sociales, des mouvements citoyens et des pratiques démocratiques contemporaines. Ses travaux portent notamment sur les formes d'engagement politique et les dynamiques de participation collective en Europe.
BIBLIOGRAPHIE :
• Miguel Abensour, La démocratie contre l'État, Paris, Le Félin, 2012.
• G. Agamben, A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross, S. Zizek, Démocratie, dans quel état ?, Paris, La Fabrique, 2009.
• Yohann Aucante, Les démocraties scandinaves. Des systèmes politiques exceptionnels ?, Paris, Armand Colin, 2013.
• Wendy Brown, Défaire le démos, Paris, Amsterdam, 2018.
• Luciano Canfora, La démocratie. Histoire d'une idéologie, Paris, Seuil, 2006.
• Cornelius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.
• Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, Montréal, Lux, 2019.
• David Graeber, La démocratie aux marges, Paris, Flammarion, 2018.
• Joanna Innes, Mark Philp (Éd.), Re-Imagining the Democracy in the Age of Revolution. America, France, Britain, Ireland, 1750-1850, Oxford, Oxford University Press, 2013.
• Peter Mair, Ruling the Void. The Hollowing-Out of Western Democracy, London, Verso, 2013.
• Alfio Mastropaolo, La democrazia è una causa persa? Paradossi di un’invenzione imperfetta, Torino, Bollati Boringhieri, 2011.
• Chantal Mouffe, L'illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016.
PARTENAIRES :
• Centre des Savoirs sur le Politique - Recherches et Analyses (CESPRA, UMR 8036 CNRS–EHESS)
• Chaire de leadership en enseignement Alban D'Amours en sociologie de la coopération (CLEASC) | Université Laval (ULaval)
• École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
• Fonds de la recherche scientifique (FNRS)
• Institut universitaire de France (IUF)
• Université de Caen Normandie (UniCaen)