Programme 2020 : un des colloques


LES MORALES DE DIDEROT


DU LUNDI 10 AOÛT (19 H) AU LUNDI 17 AOÛT (14 H) 2020

[ colloque de 7 jours ]



DIRECTION :

Odile RICHARD-PAUCHET, Gerhardt STENGER


COMITÉ SCIENTIFIQUE :

Sylviane ALBERTAN-COPPOLA, Sophie AUDIDIÈRE, Vincent BARRAS, Colas DUFLO, Marie LECA-TSIOMIS, Stéphane LOJKINE, Véronique LE RU, François PÉPIN, Stéphane PUJOL, Franck SALAÜN


ARGUMENT :

L'athéisme est-il compatible avec la morale ? Cette question, Diderot se l'est posée tout au long de sa vie dans ses œuvres philosophiques, théâtrales et romanesques, ainsi que dans sa correspondance avec Sophie Volland. Pendant longtemps, il a cru pouvoir fonder une morale universelle sur des principes autres que religieux, mais il n'a jamais pu refouler la tentation du relativisme moral, la revendication de morales particulières, sinon l'absence de toute morale.

Parangon de vertu dans ses pièces de théâtre, ses Salons et face à ses amis et sa famille, il a pourtant gagné une réputation sulfureuse pour avoir, dans ses romans et ses contes, prôné la désobéissance civile et rompu une lance en faveur d'une sexualité presque sans limites.

Après un état des lieux de la "morale en action" chère à l'écrivain et au philosophe, puis une mise en perspective de ses positions réformatrices, révolutionnaires ou sceptiques, il s’agira de confronter ces positions aux problématiques de l’éthique contemporaine engendrées par les nouveaux défis sociaux, juridiques, médicaux, politiques et esthétiques.

Des philosophes, des universitaires, des gens de théâtre et des scientifiques tenteront de répondre à cette double question : Quelle morale Diderot aurait-il proposé pour le XXIe siècle ? Qu'est-ce que les Lumières ont encore à nous apprendre en matière de morale ?


MOTS-CLÉS :

Esthétique, Éthique, Diderot, Littérature, Morale, Philosophie, Politique, Religion


CALENDRIER PROVISOIRE :

Lundi 10 août
Après-midi
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée
Présentation du Centre, des colloques et des participants


Mardi 11 août
Matin
Gerhardt STENGER : Introduction
Marc BUFFAT : Sur les lettres de Diderot à son frère : tolérance et dialogisme [conférence]
Sophia FELOPOULOU : Les morales de Diderot, dramaturge et théoricien [communication]

Après-midi
Anouchka VASAK : La morale de la Lampedouse [communication]
Caroline JACOT GRAPA : Air, nuages, tempêtes : éthique et esthétique [communication]
Young-Mock LEE : Diderot casuiste : une lecture de l'Entretien d'un père avec ses enfants [communication]

Soirée
En commun avec le colloque en parallèle "Musiques sacrées en Normandie : rites et pratiques (XIIe-XXIe siècles)"
"HORS LES MURS" - À LESSAY
Concert Heures musicales à Lessay : œuvres de compositeurs normands du XVIIe siècle (Ensemble Correspondances, dir. Sébastien DAUCÉ)


Mercredi 12 août
Matin
Michel HENRY : Entre déterminisme et fatalisme, la perception du hasard et des probabilités au XVIIIe siècle [conférence]
Luís Manuel A. V. BERNARDO : "Je trouve en moi une égale répugnance à mal raisonner et à mal faire" : la "Lettre à Landois", un texte à trous [communication]

Après-midi
Geneviève DI ROSA : Éthique et langage dans l'œuvre de Diderot : blasphémer, calomnier [communication]
Clara de COURSON : Stylistique de la maxime chez Diderot : une forme "enquestante et non resolutive" ? [communication]

Soirée
Les Deux Amis de Bourbonne, conte musical à deux voix par Bertrand CHAUVET & Anouchka VASAK et un instrument par Léopoldine HUMMEL


Jeudi 13 août
Journée
DÉTENTE & EXCURSION
Un Rallye de Diderot dans la campagne normande

Soirée
Diderot en prison, spectacle présenté par la Compagnie Théâtre de l'Entr'acte (texte de Gerhardt Stenger & Henri Mariel) [présentation]


Vendredi 14 août
Matin
Franck SALAÜN : L'éthique de l'homme de lettres [conférence]
Linda GIL : Le portrait des gens de bien dans la correspondance de Diderot avec Voltaire [conférence]

Après-midi
Gilles GOURBIN : L'abrutissement ou le degré zéro de la liberté [communication]
Adrien PASCHOUD : Enquête dans l'Encyclopédie : Diderot historien de la philosophie [communication]
Jean-Jacques TATIN-GOURIER : Sénèque vu par Diderot : une victoire sur les entraves de la liberté du sage [communication]

Soirée
Représentation de l'Entretien d'un philosophe avec la maréchale de ***, par Françoise THYRION & Michel VALMER [présentation]


Samedi 15 août
Matin
Asma GUEZMIR : La morale de Diderot dans les Vues législatives sur les femmes de Mlle Jodin [conférence]
Odile RICHARD-PAUCHET : Diderot et la question féminine : un regard par anticipation sur la PMA et #MeToo [conférence]

Après-midi
La morale des comédiens, table ronde avec :
Geneviève CAMMAGRE : La morale des comédiennes : le cas Jodin
Françoise THYRION & Michel VALMER : Diderot et la morale du comédien [Rencontre-discussion]

Soirée
Lecture des Lettres à Sophie Volland, par Françoise THYRION & Michel VALMER [présentation]


Dimanche 16 août
Matin
Laurent DÉCHERY : Comment déterminer la morale dans les contes de Diderot ? [conférence]
Charles VINCENT : La "maison flottante" de Bougainville et le dialogue des cultures [conférence]

Après-midi
Pierre LÉGER : De la théorie de la "perception des rapports" au "théâtre de la relation", esthétique et éthique chez le Diderot des années 1750 [communication]
Anne Elisabeth SEJTEN : Les morales de Diderot, critique d'art [communication]
Carole TALON-HUGON : Le bien, le beau, l'art [communication]

Soirée
Projection lecture théâtrale : Le Neveu de Rameau, par Damien Houssier et Maxime Kerzanet


Lundi 17 août
Matin
Giuseppina D'ANTUONO : Peuple, volonté générale et recherche d'une morale universelle non moniste dans les Œuvres politiques de Diderot : un antidote au populisme ? [conférence]
Kyosuke TAHARA : Diderot entre la morale universelle et la souveraineté nationale [communication]
Odile RICHARD-PAUCHET : Conclusions

Après-midi
DÉPARTS


RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

Luís Manuel A. V. BERNARDO : "Je trouve en moi une égale répugnance à mal raisonner et à mal faire" : la "Lettre à Paul Landois", un texte à trous
À l'encontre de l'idée que la "Lettre à Paul Landois" est un écrit de circonstance, fermé et assertorique, nous l'interprétons comme un texte à trous, ouvert et problématisant, se présentant comme une espèce de plaque tournante de la pensée de l'auteur en matière de morale. Il s'agit d'un vrai précis, où se croisent des développements précédents et postérieurs, dont le caractère schématique nous laisse la tâche de reconstituer les arguments et d’établir les rapports intertextuels. De même, l'aspect lacunaire nous convie à participer au mouvement d'une réflexion en acte et à contribuer à la discussion d'une cohérence visée entre théorie et pratique au sein d'une conception matérialiste. Nous nous proposons donc de l'interroger à partir d'un horizon assez large où s'entremêlent les questions de son temps avec celles du nôtre et se dévoile une systématicité sans système.

Luís Manuel A. V. Bernardo est professeur du département de philosophie et chercheur du CHAM - Center for the Humanities de la NOVA FCSH. Il a préfacé, traduit et annoté en portugais la Lettre sur les aveugles, les Pensées sur l'interprétation de la nature et la Lettre à Paul Landois, co-édité avec Colas Duflo le volume de Cultura sur "Diderot et la morale" et publié plusieurs articles sur sa philosophie.

Marc BUFFAT : Sur les lettres de Diderot à son frère : tolérance et dialogisme
"Je permets à chacun de penser à sa manière, pourvu que l'on me laisse penser à la mienne." (Entretien d'un philosophe avec la Maréchale)
Bien qu'il approuve certains aspects de la morale évangélique, Diderot, dans ses propos les plus radicaux, considère qu'il y a une immoralité d'essence de la religion : elle est par nature intolérante, c'est à dire source de guerre et de violence. Face à ceux qui estiment qu'il ne peut y avoir de morale sans religion, il propose une morale "laïque" et de remédier aux méfaits de la religion par la tolérance. C'est cette question de la tolérance que cette intervention examinera chez Diderot à travers l'étude d'un exemple concret : ses lettres à son frère, l'abbé intolérant. Au-delà de la religion, la tolérance est indispensable à la moralité, dans la mesure où, acceptation de l'altérité, elle permet seule d'échapper à la barbarie. Il s'agit de prendre en compte le point de vue de l'autre et ce qui, sur le plan religieux et moral, s'appelle tolérance, s'appelle dialogisme sur le plan littéraire.

Marc Buffat est maître de conférences à l'université Paris-Diderot. Directeur de la collection de la Société Diderot "L'Atelier, autour de Diderot et de l'Encyclopédie".
Dernières publications sur Diderot
"Tancrède au jugement de Diderot", dans Les Neveux de Voltaire, à André Magnan, Centre international d'étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2017.
"Diderot/Rousseau : vertu ou vice du théâtre", dans Diderot et Rousseau. Littérature, science et philosophie, Opéra Éditions, Nantes, Haute-Goulaine, 2014.
"Diderot devant le théâtre de Voltaire : pour un inventaire", Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n°47, 2012.
Édition (avec Odile Pauchet) des Lettres à Sophie Volland, Paris, Non Lieu, 2010.
"Diderot, Falconet et l'amour de la postérité", Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n°43, 2008.

Geneviève CAMMAGRE : La morale des comédiennes : le cas Jodin
Dans les Entretiens sur le Fils naturel, Diderot propose un théâtre qui enseigne la vertu et rêve de faire des comédiens les prédicateurs des temps nouveaux. Leur condition infâmante ne les prédispose pourtant pas à être des modèles en matière de mœurs ; le Paradoxe sur le comédien souligne que la plupart embrassent leur profession faute de mieux. Les actrices, généralement des femmes entretenues, ne suscitent guère le respect. Pourvue d'un lourd passé, la jeune Marie-Madeleine Jodin, violente et scandaleuse, a constitué, pour Diderot, un cas expérimental privilégié. Dans les vingt lettres qui restent de sa correspondance avec la comédienne, il lui administre inlassablement conseils de jeu et de comportement. Il cherche à définir une morale praticable au service de l'art jusqu'au moment où, conscient de la médiocrité du talent de sa pupille, l'épistolier se contente d'esquisser pour elle un programme de vie sage et heureuse.

Geneviève Cammagre a été maître de conférences à l'université de Toulouse II où elle est toujours rattachée au laboratoire ELH-PLH. Elle fait partie de l'équipe chargée de la publication de la Correspondance de Diderot dans l'édition DPV (Hermann).
Publications
Roman et histoire de soi, la notion de sujet dans la correspondance de Diderot, Champion, 2000.
"Diderot, correspondance et morale", RDE 20, 1996.
"Diderot et l'argent d'après sa correspondance des années 1767 à 1769", RDE 54, 2019.

Clara de COURSON : Stylistique de la maxime chez Diderot : une forme "enquestante et non résolutive" ?
"Une maxime est une règle abstraite et générale de conduite dont on nous laisse l'application à faire" (Éloge de Richardson) : la maxime apparaît chez Diderot comme la pierre d'achoppement d'une écriture moraliste mal comprise, opposée aux ressources morales de la narration. On considérera la tension existant entre la mobilisation réflexive du genre de la maxime, constamment figuré en envers de l’écriture diderotienne, et sa pratique buissonnière par l'écrivain, généreux pourvoyeur de maximes presque invisibles à l'œil nu du fait de leur insertion dans des dispositifs exogènes. À partir d'une approche stylistique, on cherchera à isoler les traits formels caractéristiques de la maxime, et leurs contextes d'apparition privilégiés chez Diderot : la maxime n'apparaît plus, dès lors, comme le socle d'une pensée morale affermie, le lieu où se formule une évidence morale, mais comme le pivot d'une écriture moraliste "enquêtante" (Montaigne), affrontée à des dispositifs narratifs et argumentatifs qui la mettent en perspective et en débat.

Clara de Courson est allocataire-monitrice à Sorbonne-Université, où elle prépare une thèse de doctorat consacrée à Diderot sous la direction de Delphine Denis.
Publications
Montesquieu, Essai sur le goût de Montesquieu, Éditions Manucius, 2019 (préface, établissement du texte et annotation).
"Acoustique du paysage chez Diderot", Nature et paysage chez Diderot, Diderot Studies, vol. 40, à paraître en 2020.

Giuseppina D'ANTUONO : Peuple, volonté générale et recherche d'une morale universelle non moniste dans les Œuvres politiques de Diderot : un antidote au populisme ?
Ce travail présente une synthèse de recherches sur tout le corpus politique de Diderot. Mon analyse veut offrir une redéfinition sémantique des catégories de : peuple, foule, multitude, populace, peuplade. Sur la base de mes recherches les typologies de peuple, proposées par Mortier et Strugnell, ne convainquent pas complètement. Il faut développer les concepts de peuple sur trois domaines : sociologique, économique et politique. Le protagoniste est le peuple, un organisme in fieri, à construire. Seul ce type de peuple peut aspirer au gouvernement de la Nation par la Volonté générale. La démocratie représentative est un état intermédiaire de la démocratie et c'est un héritage moderne du corpus didérotien. La démocratie représentative n'est pas en opposition à la démocratie absolue, qui est le gouvernement du peuple (peuple souverain). Diderot concilie l'autonomie et la dignité de l'individu avec l'anti-autoritarisme. Son universalisme préserve la notion de nature humaine et de liberté et est capable de se concrétiser dans les différences. C'est pourquoi, comme alternative aux propositions de J. Israel (sur l'universalisme moniste des Lumières) et de V. Ferrone (héritages pluriels des Lumières), je me demande et vous demande si la politique universelle du peuple de Diderot peut constituer aujourd'hui un antidote au Populisme dans différentes régions à l'échelle globale. L'expérience d'une traversée des frontières, qu'elle soit réelle ou imaginaire s'impose de plus en plus aux recherches sur les auteurs des Lumières, qui, comme Diderot, ont su — pour défendre leurs idées — imaginer des mondes différents et préserver leur liberté de penser et d'agir.

Laurent DÉCHERY : Comment déterminer la morale dans les contes de Diderot ?
À travers quelques contes, Ceci n'est pas un conte, l'Entretien avec Mme la Maréchale de ...* et Les deux amis de Bourbonne, je veux penser en même temps la structure narrative du conte, les positions morales de ses personnages et la réaction des lecteurs. Il faudra répondre aux deux questions suivantes : qu'est-ce que la structure narrative des contes apporte aux questions morales qu'elle met en scène ? Est-ce une coïncidence si Diderot questionne le genre du conte au moment même où il traite de questions morales ? Il est très difficile d'ignorer l'auteur et les lecteurs quand nous lisons Diderot puisqu'ils sont tous inscrits dans le texte lui-même. Finalement, puisque Diderot n'a jamais écrit de traité de morale, il nous faudra montrer qu'une histoire (conte ou roman) est le meilleur moyen d'exprimer les questions morales. Un parallèle avec Jean-Paul Sartre pourra nous aider dans cette entreprise.

Laurent Déchery est Docteur es Lettres en philosophie et a soutenu une thèse sur la théorie de la vision chez George Berkeley. Il est professeur de français et de philosophie à Gustavus Adolphus College (Minnesota) depuis 1988.
Publications
Le premier regard. Études d'anatomie métaphysique, Paris, L'Harmattan, 2007.
Lire est un roman, Paris, L'Harmattan, 2019.

Geneviève DI ROSA : Éthique et langage dans l'œuvre de Diderot : blasphémer, calomnier
Nous proposons, à partir, d'abord, de l'Entretien du Philosophe avec la Maréchale de ***, d'étudier comment l'écriture de Diderot participe d'une réflexion éthique sur deux actes de langage, blasphémer et calomnier, en suggérant la perversion d'un système juridique où la protection de biens sacrés prévaut sur celle des personnes. La question de la réputation, de son éventuelle législation, renvoie alors à un débat prégnant sur la scène publique. Également, nous mettrons au jour comment l'œuvre de Diderot peut féconder une actualisation des réflexions, relative à l'inversion de la judiciarisation du blasphème (il n'est plus un délit) et de la diffamation (pénalisation fortement développée) ainsi qu'au paradoxe actuel d'un ressenti du blasphème comme atteinte à son identité personnelle, blessure de sa sensibilité religieuse. Ainsi appréhenderons-nous comment Diderot favorise un questionnement des finalités morales et religieuses du langage.

Geneviève Di Rosa, enseignante à l'Inspe-Sorbonne de Paris, a soutenu une thèse de doctorat en 2012 sous la direction de Georges Molinié, intitulée "Pensée du religieux au siècle des Lumières : études sémiostylistiques d'œuvres littéraires et picturales". Son approche synthétique lui permet d'aborder des corpus très variés tout en se fondant sur une analyse stylistique des textes afin de réfléchir aux diverses philosophies du langage qui peuvent être à l'œuvre, notamment dans leur dimension éthique ou religieuse.
Publications
"La croyance dans les contes de Voltaire", Revue Fééries, Conte et croyance, n°10, juillet 2013, Unité mixte de recherche LIRE (Littérature, idéologie, représentations), 2013.
Rousseau et la Bible, Pensée du religieux d'un Philosophe des Lumières, Éditions Brill/Rodopi, Collection "Faux-titre", Leyde, 2016.
"Diderot/Rousseau : Postérité et invention d'une philosophie du langage dans le creuset de la pensée chrétienne du témoignage", Actes du Colloque international à l'université de Varsovie, Institut d'Études Romanes, Rousseau et Diderot : traduire, interpréter, connaître, Varsovie (2-4 décembre 2013), 2016.
"La Question de l'origine au féminin dans l'œuvre de Rétif", Études rétiviennes, n°49 (décembre 2017), 2017.

Sophia FELOPOULOU : Les morales de Diderot, dramaturge et théoricien
Diderot, moraliste, moralisant et moralisateur, se sert du drame sérieux, qu'il a engendré, pour formuler ses idées sur la morale. L'action dramatique constitue en elle-même un objet moral, le nouveau genre étant propice à une morale générale et forte. Le conflit intérieur, l'éducation des enfants, l'amitié, les vertus nécessaires que l'homme de bien doit posséder, ainsi que ses réflexions sur la religion et la politique deviennent le sujet de son œuvre dramatique et théorique, par le biais de la conversation et de l'échange des idées entre auteur, héros et héroïnes. L'écriture diderotienne qui accorde une grande importance à la mise en scène, insérée dans le texte, avec ses pauses, ses silences, sa pantomime, ses gestes, éclaire l'aspect moral. La morale se trouve aussi bien dans le texte écrit et prononcé que dans le texte joué, concernant la forme et le contenu à la fois, elle est orale et visuelle, scénique et textuelle.

Sophia Felopoulou est professeur associée au département d'études théâtrales de l'université nationale et capodistrienne d'Athènes. Son champ de recherche porte sur la dramaturgie européenne moderne et contemporaine, l'esthétique théâtrale, les rapports entre le texte et la scène, ainsi que sur les relations du théâtre néo-grec de l'après-guerre avec le théâtre européen.
Publications
Métamorphoses et innovations de la dramaturgie européenne. Du XVIIIe au XXIe siècle (en grec), Papazissis, Athènes 2019.
"Le dialogue diderotien avec Aristote et Platon", dans Aude Lehmann (dir.), Diderot et l'Antiquité classique, Classiques Garnier, Paris 2018, p. 163-175.
"De Diderot à Kundera", dans A. Sivetidou, M. Litsardaki (dir.), Roman et théâtre. Une rencontre intergénérique dans la littérature française, Classiques Garnier, Paris 2010, p. 447-457.

Linda GIL : Le portrait des gens de bien dans la correspondance de Diderot avec Voltaire
Faisant l'éloge de la philosophie, au moment où les encyclopédistes sont attaqués, Diderot dresse dans ses lettres à Voltaire le portrait des "gens de bien et des hommes éclairés". Qu'est-ce qu'un philosophe ? se demande-t-il à l'heure où la poursuite du projet encyclopédique semble compromise. Comment associer courage et vérité ? Son credo philosophique repose sur une "trinité" qu'il définit comme l'association de "l'amour de la vérité, [du] sentiment de la bienfaisance, et [du] goût du vrai, du bon et du beau" et qu'il oppose à l'autre. Dans cette réflexion, le combat intellectuel pour la diffusion du savoir se double d'un combat moral, qui vise à prouver "que la philosophie fait plus de gens de bien que la grâce suffisante ou efficace". Dans ce dialogue épistolaire, Voltaire, "illustre et tendre ami de l'humanité", "l'ami des hommes, le père des orphelins, et le défenseur des opprimés", constitue à la fois un modèle et un repoussoir. Il permet à Diderot de réfléchir à une morale qui associe action et réflexion et, plus largement à l'image du philosophe dans une société en voie de laïcisation, où les valeurs de bienfaisance remplacent progressivement celles de charité.

Linda Gil est agrégée de Lettres modernes et maître de conférences en Littérature française à l'université Paul-Valéry de Montpellier 3. Spécialiste de l'histoire du livre au XVIIIe siècle, elle a consacré sa thèse à l'étude de la première édition posthume des œuvres complètes de Voltaire. Elle travaille actuellement sur la construction du mythe de Voltaire pendant la Révolution française, sur la correspondance de Voltaire et sur celle de Beaumarchais. Membre de la Société Voltaire et de la Société d'Études Voltairiennes, elle est co-directrice de la Revue Voltaire, et co-dirige un dossier d'enquête dans les Cahiers Voltaire consacré à la présence de Voltaire au Panthéon. En 2018, elle a publié L'édition Kehl de Voltaire, une aventure éditoriale et littéraire, aux éditions Honoré Champion.

Gilles GOURBIN : L'abrutissement ou le degré zéro de la liberté
On rencontre la notion d'"abrutissement" tout au long de l'œuvre de Diderot, depuis le Salon de 1767 jusqu'à l'Essai sur Claude, en passant par Les Éleuthéromanes, les Mélanges philosophiques, et l'Histoire des deux Indes. Dans l'état d'abrutissement où "la nation n'est plus qu'un amas d'âmes dégradées", écrit le philosophe, l'homme atteint un degré d'avilissement et de servitude sans recours car il est alors privé de l'ultime ressort qui aurait permis un sursaut en faveur d'une dignité recouvrée : le sentiment de liberté. On comprend ainsi que, loin d'être une vague qualification péjorative par laquelle il est aisé de dénigrer un individu, l'"abruti", chez Diderot, est une véritable catégorie morale. Au croisement de l'éthique, de la psychologie sociale et de la philosophie politique, l'abrutissement éclaire, par bien des aspects, la conception diderotienne de la liberté.

Gilles Gourbin est maître de conférences en philosophie à l'université de Lorraine (site de Metz) où il est responsable de la licence en Humanités depuis sa création en 2013. Il est également co-directeur de la revue de philosophie et de sciences humaines Le Portique. Membre de la Société Diderot, il a récemment publié, aux Éditions Classiques Garnier, La politique expérimentale de Diderot.

Asma GUEZMIR : La morale de Diderot dans les Vues législatives sur les femmes de Mlle Jodin
Les lettres envoyée par Diderot à Mlle Jodin, sa pupille, entre les années 1765 et 1769 semblent développer en filigrane une sorte de morale "casuistique" qui fonctionne par associations. Le philosophe expose en effet l'idée d'une morale propre à un sexe (le sexe féminin en l'occurrence), à une profession ou "un état" (le métier d'actrice), à un art (le théâtre), à une classe sociale (les honnêtes gens), à un caractère (Marie-Madeleine Jodin est selon lui "talentueuse", "violente", "dépensière"…). Dans les Vues législatives pour les femmes (1790), Mlle Jodin prend position contre les directives morales genrées de son tuteur. Entre réfutation et ajustement, devenue femme mure, elle déclare que "l'esprit n'a point de sexe, non plus que les vertus". Elle en vient même à un idéal non genré qui a animé quelques unes de ses concitoyennes aspirant à une nouvelle République : "les vertus civiles".

Asma Guezmir est enseignante-chercheure à l'université de Tunis. Elle a soutenu une thèse de doctorat sur "La Question du lecteur dans Le Paysan perverti, Le Ménage parisien et Le Pornographe" de Rétif de la Bretonne. Elle mène ses recherches post-doctorales sur des textes d'auteur-e-s du XVIIIe siècle au prisme de l'approche genre. Elle est l'auteure de plusieurs articles et communications qui s'articulent autour du même axe.

Michel HENRY : Entre déterminisme et fatalisme, la perception du hasard et des probabilités au XVIIIe siècle
Dans cette communication, je me propose de retracer brièvement les grandes étapes de la compréhension de la notion de probabilité en France au XVIIIe siècle. De la première intuition de Pascal et Fermat, libres de spéculer sur le hasard, au fatalisme de Jacques Bernoulli découvrant l'approche fréquentante de la notion de probalité par la loi des grands nombres, les conceptions du hasard et de ses mesures ont parcouru le siècle des Lumières avec de Moivre, Buffon, et, surtout, d'Alembert et Diderot dont j'évoquerai l'implication dans la controverse avec Daniel Bernoulli sur l'inoculation de la petite vérole. Entre fatalisme et déterminisme, l'apport de Diderot, notamment dans Jacques le Fataliste, a été l'objet de nombreux travaux. Contrairement à d'Alembert, Diderot et Condorcet ont parfaitement maîtrisé la définition et les calculs de probabilités, préparant le terrain de la magistrale Théorie analytique de Pierre-Simon Laplace.

Michel Henry est Professeur agrégé honoraire, docteur en mathématiques de l'université de Franche-Comté, enseignant chercheur en didactique des mathématiques, ancien président du comité scientifique des Instituts de Recherches sur l'Enseignement des Mathématiques.
Principales publications
Enseigner la statistique au Lycée, Éditions APMEP (2 vol.).
Autour de la modélisation en probabilités, (coord.), PUFC.
Rationalité en philosophie des sciences, une démarche zététique en épistémologie, logique et mathématiques, co-auteur : Élie Volf, L'Harmattan, 2018.

Caroline JACOT GRAPA : Air, nuages, tempêtes : éthique et esthétique
De Madame de La Carlière au Supplément au Voyage de Bougainville, Diderot développe une métaphore météorologique qui relie la physique et la morale. Il instaure la fiction comme laboratoire de pensée, comme "expérience de pensée" selon une perspective bien différente sans doute de celle des "baromètres de l'âme" conçue par Rousseau. S'agit-il d'une mise en scène de la spéculation morale, de la réflexion sur la prévisibilité (les règles, les préjugés, la rationalité) sinon des comportements du moins peut-être du jugement moral ou de la prise de décision ? Les thèmes météorologiques sont d'ailleurs très présents dans les textes de Diderot sur la peinture, et nous nous proposons d'explorer la qualité de cet air qui circule jusque dans "l'espace des peintres", figure non pas d'une intempérance, mais peut-être d'une dissipation éthique de la pensée.

Young-Mock LEE : Diderot casuiste : une lecture de l'Entretien d'un père avec ses enfants
Diderot casuiste. Le titre paraîtra, à bien des égards, paradoxal pour désigner ce philosophe athée qui prône une morale universelle fondée sur le matérialisme. Mais on n'oubliera pas qu'il fut l'auteur des articles tels que *CAS DE CONSCIENCE et *CASUISTE dans l'Encyclopédie avant d'attaquer le problème dans l'Entretien d'un père avec ses enfants. L'analyse de ce petit texte nous fera saisir d'abord une pratique d'écriture propre à Diderot, basée sur un principe de dualité. Et la lecture "entre les lignes" nous montrera qu'il procède, par une mise en scène d'une série de pratiques casuistiques, à des questionnements sur le principe et la validité d'une casuistique laïque.

Young-Mock Lee est professeur à l'université nationale de Séoul et président de la Société coréenne d'études du dix-huitième siècle. Ses intérêts principaux portent sur le rapport entre l'écriture de Diderot et sa pensée politique. Il a publié des articles sur des écrivains des Lumières dans des revues coréennes et françaises dont "Diderot et la lutte parlementaire au temps de l'Encyclopédie" (RDE, n°29 et n°30).

Pierre LÉGER : De la théorie de la "perception des rapports" au "théâtre de la relation", esthétique et éthique chez le Diderot des années 1750
Prenant le contrepied de la conception classique selon laquelle la première période de l'esthétique diderotienne, construite autour de sa célèbre théorie de la "perception des rapports", serait la tentative — trop rationaliste, dogmatique et rigide — heureusement vite abandonnée d'un Diderot encore néophyte dans ses relations à l'art, nous tenterons de montrer la continuité entre un premier moment de conceptualisation abstraite de l'expérience esthétique et les réflexions artistiques plus tardives du philosophe. Cette cohérence sera rendue particulièrement explicite par une analyse comparée de l'article BEAU de l'Encyclopédie et des textes de poétique théâtrale de la fin des années 1750 que sont les Entretiens sur le fils naturel et le Discours sur la poésie dramatique où nous verrons s'enchevêtrer un ensemble d'enjeux esthétiques et éthiques parfois difficilement discernables.

Pierre Léger est doctorant au Centre Gilles Gaston Granger, CNRS, et enseigne la philosophie à Aix-Marseille Université ainsi qu'à l'École supérieure de design et d'architecture contemporaine de Marseille. Sa thèse, dirigée par Pascal Taranto et Giuseppe Di Liberti, porte sur l'esthétique de la relation de Diderot. Il est également éditeur-annotateur pour l'ENCCRE et membre du comité de rédaction de la revue Proteus.

Adrien PASCHOUD : Enquête dans l'Encyclopédie : Diderot historien de la philosophie
Diderot est l'auteur de la quasi totalité des articles en histoire de la philosophie parus dans l'Encyclopédie (1751-1765). En tant que branche de la philosophie, la morale y occupe une place de choix, ainsi que les catégories qui lui sont affiliées (mœurs, caractères, esprit des nations). Pourtant, Diderot se refuse à inscrire le champ de la morale dans une généalogie, déjouant ainsi l'exercice même de l'exposé des doctrines. En effet, et à l'inverse du théologien protestant Brucker à qui il emprunte l'essentiel de sa documentation, Diderot procède par démembrements, greffes et réappropriations. Il infiltre des contenus de pensée pour leur donner une orientation historiquement étrangère ; il mêle les lieux et les temporalités, ouvrant à une interprétation sans cesse renouvelée. Cette démarche, fondée sur un éclectisme de méthode, permet d'explorer à nouveaux frais un faisceau de questionnements moraux remarquablement large : l'interprétation matérialiste des passions, la constitution d'une anthropologie du sujet, les rapports entre belle page et belle action, l'exercice du jugement, le scepticisme…

Adrien Paschoud est actuellement professeur boursier du Fonds national Suisse de la recherche scientifique (FNS) à l'université de Bâle où il enseigne la littérature du XVIIIe siècle. Ses travaux actuels abordent la question du temps dans l'œuvre fictionnelle et philosophique de Diderot. Ses domaines d'intérêt portent également sur le lien entre religion et littérature à l'âge classique ; il s'intéresse par ailleurs aux rhétoriques scientifiques dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Odile RICHARD-PAUCHET : Diderot et la question féminine : un regard par anticipation sur la PMA et #MeToo
Denis Diderot, par goût et sensibilité, s'est toujours senti proche des femmes. Son empathie pour des sujets qui les touchent de près (amour maternel, plaisir féminin) se ressent fortement dans sa correspondance et quelques autres textes. De façon empirique, il a réfléchi à des cas sur lesquels notre morale achoppe encore aujourd'hui : la femme peut-elle concevoir et élever seule un enfant ? Pour aider son conjoint, sa famille et elle-même, peut-elle "monnayer ses charmes" ? En termes plus contemporains, qu'en est-il de son intime consentement ? Dans certains de ces cas de conscience, le philosophe se révèle d'une ouverture d'esprit presque insoutenable.

Odile Richard-Pauchet est maître de conférences HDR en littérature du XVIIIe siècle à l'université de Limoges. Elle se consacre aux "écritures sensibles" du milieu de ce siècle. Spécialiste de correspondances amoureuses (de Diderot, de Rousseau et d'autres épistoliers), d'écriture de soi et de roman épistolaire, vice-présidente de la Société Diderot, elle a étudié dans sa thèse puis co-édité les Lettres à Sophie Volland de Diderot selon des critères qui font de cet ensemble une œuvre à part entière (2000, 2010). Elle collabore activement aux Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, ainsi qu'à la revue Épistolaire.
Publications récentes
Entrées "Lettres à Sophie Volland" et "Diderot", dans Françoise Simonet-Tenant (dir.), Dictionnaire de l'autobiographie française, Paris, Champion, 2017.
"Diderot et les jeunes musiciens : un chroniqueur et un mentor", dans M. Forycki, A. Jakuboszczak, T. Malinowska (dir.), Les dynamiques de changements dans l'Europe des Lumières, Poznan-Paris, 2018.
"Diderot et la promenade philosophique : Paris, Langres, Bourbonne, La Haye", dans Sophie Lefay (dir.), Se promener au XVIIIe siècle, Rituels et sociabilités, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 237-248.
Les Écrits indiscrets. Autoreprésentation et formes de l'écriture de soi dans l'œuvre de Diderot, Essai (à paraître).

Franck SALAÜN : L'éthique de l'homme de lettres
Dans le prolongement d'une étude publiée il y a quelques années sous le titre "Le nouvel homme de lettres selon Diderot", on se propose d'interroger les valeurs de Diderot à partir des textes dans lesquels il prend position sur le rôle de l'homme de lettres ainsi que sur celui de sa propre pratique, à la tête de l'Encyclopédie, dans ses relations avec les libraires, les journalistes, notamment le directeur de L'Année littéraire (Élie Fréron), les autres hommes de lettres, sans oublier les censeurs et Malesherbes. Cette enquête devrait permettre de dégager "l'éthique de l'homme de lettres" de Diderot.

Anne Elisabeth SEJTEN : Les morales de Diderot, critique d'art
La vaste expérience de critique d'art que Diderot entreprend dans les Salons (1759-1781) s'appuie sur le critère de la vérité, du dire vrai en peinture. Or, mettre l'art au service de la "vérité", du "vrai goût" ou encore des "idées justes" — appréciations qui relèvent du "grand art" prôné par l'Académie — tout cela affiche une vision moraliste encore largement tributaire du classicisme. Même si le goût classique est stable à travers les Salons, l'intérêt que portera Diderot par ailleurs aux pratiques artistiques, à ce qu'il nomme "le faire" ou "le métier" de l'art, l'amène à valoriser l'art plastique dans sa présence matérielle et concrète. Il sera question d'explorer comment cette perspective du faire en peinture à la fois supplée et se heurte à la morale du grand art, s'en dispute l'espace critique jusqu'à esquisser, bien que ce soit dans les marges des Salons, une autre morale, sinon une véritable éthique inhérente au geste de peindre.

Anne Elisabeth Sejten est professeur de philosophie à l'université de Roskilde au Danemark et directrice du réseau de recherches international Aesthetics Unlimited.
Publication
Diderot ou le défi esthétique - les écrits de jeunesse, Vrin 2000.

Gerhardt STENGER
Gerhardt Stenger est maître de conférences HDR à l'université de Nantes et membre du Centre de recherche en littérature L'AMo (EA 4276). Spécialiste de l'histoire des idées de l'âge classique, en particulier de Diderot et de Voltaire, il a également travaillé pour le théâtre et écrit deux pièces, Diderot en prison et Le Pardon de Dieu. Un dialogue entre Martin Luther et Jean Tetzel la veille de la Toussaint 1517.
Dernières publications sur Diderot
Diderot. Le combattant de la liberté, Paris, Perrin, 2013.
"Écrire la philosophie autrement : la subversion des modèles dans la Lettre sur les aveugles de Diderot", dans Diderot et le roman hors du roman, Paris, Société Diderot, 2017, p. 105-119.
"Le fatalisme de Diderot", dans Mélanges autour de Jacques le Fataliste de Diderot, Paris, L'Harmattan, 2017, p. 135-157.
"Le Neveu de Rameau ou l'impossible morale", dans Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 52, 2017, p. 71-86.
"Diderot, Helvétius et le génie du petit Mozart", dans Diderot, le génie des Lumières. Nature, normes, transgressions, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 23-39.

Kyosuke TAHARA : Diderot entre la morale universelle et la souveraineté nationale
Une des questions centrales de la morale et de la politique du dernier Diderot a certainement été, comme on le voit par exemple dans les Observations sur le Nakaz, celle de savoir comment mettre en pratique deux principes, la morale naturelle ou universelle et la souveraineté nationale, face aux réalités souvent contingentes et réfractaires. Mais comment remplir à la fois ces deux exigences ? Un peuple souverain légifère-t-il toujours conformément aux lois naturelles ? Que faire quand sa volonté collective contrarie celles-ci ? Pour élucider une telle aporie soulevée par l'éventuelle contradiction entre deux impératifs, il s'agira d'analyser leur rapport sous un triple angle : leur cohérence conceptuelle fondée sur la thèse de la lutte contre la nature, leur distinction correspondant à celle entre "volonté générale de l'espèce" et "concours des volontés", et leur conciliation par l'engagement politique du Philosophe.

Kyosuke Tahara est doctorant en philosophie au sein de l'équipe de recherches HIPHIMO (Centre d'histoire des philosophies modernes de la Sorbonne) de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son projet de recherche porte sur la pensée politique de Diderot et son rapport à l'histoire. Il a publié un article, "Diderot et la légitimation philosophique de la révolution" (Philonsorbonne, 11, 2017, p. 53-73).

Carole TALON-HUGON : Le bien, le beau, l'art
Dans ses Recherches philosophiques sur l'origine et la nature du beau, Diderot rompt avec la conception métaphysique du Beau qui, de l'Antiquité à l'âge classique, liait intimement ce dernier au Bien et au Vrai. Procédant à une naturalisation du Beau, il y voit non plus une essence mais une qualité des objets proportionnés de telle manière qu'ils favorisent la vie humaine. Le beau n'est donc pas le bien. Pourtant, dans ses écrits sur les beaux-arts et dans ses Salons, Diderot relie ce qu'il avait délié en défendant une théorie humaniste des beaux-arts et en pratiquant une critique éthique de la peinture. Les artistes, affirme-t-il, ont un devoir moral : "Rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, voilà le projet de tout honnête homme qui prend la plume, le pinceau ou le ciseau". On analysera ici la complexité des positions de Diderot partagées entre une approche naturaliste du beau et une conception humaniste et éthique de l'art.

Carole Talon-Hugon est professeur de philosophie à l'université Paris-Est Créteil et membre honoraire de l'IUF. Elle préside la Société française d'esthétique et est directrice de publication de la Nouvelle Revue d'Esthétique.
Publications
Goût et dégoût. L'art peut-il tout montrer ?, J. Chambon, 2003.
Morales de l'art, Puf, 2009.
Art et éthique. Perspectives anglo-saxonnes, Puf, 2011.
L'Art sous contrôle, Puf, 2019.

Jean-Jacques TATIN-GOURIER : Sénèque vu par Diderot : une victoire sur les entraves de la liberté du sage
Bien avant qu'il n'ait à connaître la monstrueuse folie de Néron, Sénèque, selon Diderot, a été confronté à de multiples entraves menaçant une liberté morale qu'il a toujours su sauvegarder par delà les accompagnements et les face-à-face les plus contraints. Avec la gradation des crimes que commet son impérial élève, un degré est certes franchi : celui de la monstruosité et de la folie. Mais l'enjeu demeure identique : contre un immoralisme dont La Mettrie, courtisan servile prétendument épicurien est la figure emblématique abhorrée, Diderot, avec son Sénèque, réaffirme la prééminence de valeurs morales non pas idéales et abstraites mais indissociables de la sensibilité du sage plus que jamais attaché à la beauté, à l'équité et à la vérité. Le suicide de Sénèque, manifestation ultime de cet attachement et défi final à l'envahissement de l'arbitraire et de la violence, doit constituer une leçon pour une postérité trop aisément hostile au philosophe.

Professeur de lettres à l'université de Tours depuis 1992 (chaire de littérature du XVIIIe siècle), Professeur émérite depuis septembre 2019, Jean-Jacques Tatin-Gourier est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux Lumières et à la pensée politique du XVIIIe siècle. Dans son article "Les résurgences des représentations catastrophiques de l'histoire à la fin du XVIIIe siècle" (revue Lumen, n°18, Canada, 1989), J.-J. Tatin-Gourier a analysé les représentations du devenir historique dans l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Il a de plus dirigé la thèse de doctorat d'Eric Gatefin : "Diderot, Sénèque et Jean-Jacques : un dialogue à trois voix" (2007).
Publications
Le Contrat social en question, Presses universitaires de Lille, 1989.
Lire les Lumières, Dunod, 1996.
André Chénier, poésie et politique, en collaboration avec J.-M. Goulemot, Minerve, 2005.
Procès du philosophisme révolutionnaire et retour des Lumières, Presses de l'université Laval de Québec, 2008.
Dire et faire en révolution, en collaboration avec L. Bouddouh, Le Manuscrit, 2016.
Claude Fauriel, Mémoire sur la destruction de la république par Bonaparte, édition critique, Minerve, 2019.
1789-1792, Le débat sur les droits des "hommes de couleur libres", Le Manuscrit, 2019.

Françoise THYRION & Michel VALMER : Diderot et la morale du comédien [Rencontre-discussion]
Comment dire (incarner ?) un texte de Diderot ? Les diverses traductions scéniques menées par la Compagnie Science 89 depuis la création parisienne d'Une Folie électrique (d'après le conte Mystification) en 1989 jusqu'au Neveu de Rameau en 2015 n'ont cessé d'être, pour ladite compagnie, un terrain riche en interrogations sur ce que nécessite l'activation "dramatique" des dialogues et autres contes. La référence au Paradoxe sur le comédien s'impose d'emblée. Brecht et sa distanciation, Vitez et sa "notion d'étrangéité" également. Mais, c'est surtout avec ces spectacles que la pratique de l'"émotion réflexive", théorisée par M. Valmer dans Le Théâtre de sciences (éd. CNRS, 2005) et chère à Science 89, a pu s'appliquer. Autour de ces mises en acte, Françoise Thyrion et Michel Valmer s'expliquent.

Anouchka VASAK : La morale de la Lampedouse
"Ah ! mes amis, si nous allons jamais à la Lampedouse fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux !", s’écrie Dorval dans le Second Entretien sur le Fils naturel. La Lampedouse est le lieu idéal du théâtre moral, seul culte digne d'être célébré. La longue note de Diderot signale aussi que la Lampedouse, île quasi-déserte et fertile, à "distance presque égale" de la côte de Tunis, pays mahométan, et de l'île de Malte, terre chrétienne, n'a jamais été habitée que par un marabout puis un prêtre, de peu de vertu l'un et l'autre, du moins au regard de la morale religieuse. Quelle fonction "morale" donner à cette micro-utopie insulaire, en partie comparable à celle de Tahiti dans le Supplément au Voyage de Bougainville ? Comment intervient-elle dans le projet fondateur du nouveau genre théâtral, moral et fidèle à la "nature", promu par Dorval ? Pourquoi la Lampedouse, auquel Jaucourt consacre un petit article dans l'Encyclopédie (LAMPEDOUSE, ou LAMPADOUSE, (Géog.), vol. IX, 1765) intéresse-t-elle les philosophes ? S'il y a, esquissée par Diderot, une morale de la Lampedouse, est-elle encore audible aujourd'hui, à l'heure où, "au milieu des flots de la mer", des milliers d'êtres humains cherchent à gagner par Lampedusa l'Eldorado (Laurent Gaudé) européen ?

Anouchka Vasak a été maître de conférences en littérature française à l'université de Poitiers. Au croisement de l'histoire, de l'esthétique et de la littérature, ses travaux portent en particulier sur la météorologie et le climat.
Publications
Météorologies. Discours sur le ciel et le climat, des Lumières au romantisme, Champion, 2007.
Avec Osmo Pekonen, Maupertuis en Laponie. À la recherche de la figure de la Terre, Hermann, 2014.

Charles VINCENT : La "maison flottante" de Bougainville et le dialogue des cultures
Diderot a beaucoup réfléchi à la fin de sa vie à la gageure d'une morale universelle, en parallèle de sa dénonciation de l'attitude colonisatrice des Européens. Nous étudierons les ambivalences de cette universalité postulée en partant d'une métaphore complexe du Supplément au Voyage de Bougainville : la "maison flottante", bateau de l'explorateur, mais aussi imagination du penseur sédentaire. Il s'agira de confronter l'idéal humaniste et pacifiste à une mondialisation des échanges porteuse de rapports de pouvoir déséquilibrés et portée par les voyageurs, êtres suspects pour le philosophe. Nous mettrons en valeur et critiquerons les fondements théoriques diderotiens d'une mondialisation pacifiée et enrichissante, notamment linguistiques et cognitifs.

Actuellement maître de conférences à l'université polytechnique des Hauts-de-France, Charles Vincent a précédemment été professeur associé à l'université de Kyoto après avoir enseigné à La Sorbonne, Moscou et Saint-Pétersbourg. Il a publié de nombreux articles sur Diderot et l’éthique, sujet de sa thèse publiée chez Classiques Garnier en 2014 sous le titre Diderot en quête d’éthique, 1773-1784.


Lecture des Lettres à Sophie Volland et représentation de l'Entretien d'un philosophe avec la maréchale de ***, par Françoise THYRION & Michel VALMER
Les lectures à haute voix de quelques lettres à Sophie Volland ainsi que la présentation théâtrale de Entretien d'un philosophe avec la maréchale de*** de Diderot (adaptation de G. Stenger et F. Thyrion – mise en scène de M. Valmer) par la Cie théâtrale Science 89 témoignent de la puissance d'oralité dont l'écriture diderotienne est investie. Dans ces deux écrits, la question de la morale est omniprésente et déclenche des interrogations dramaturgiques, tant sur le plan de la mise en scène que sur celui du jeu des interprètes. À noter que l'Entretien, créé à la Caserne des Pompiers pour le Festival d'Avignon en 1991 par Zabou Breitman et Jacques Bonnaffé, avant reprise dans la distribution actuelle, a été joué plus de deux cents fois en France et à l'étranger. Les prestations proposées lors du Colloque de Cerisy donneront lieu à une rencontre-discussion autour de la mise en théâtralité de la langue de Diderot.


SOUTIENS :

EHIC - EA 1087 [Université de Limoges]
L'AMo - EA 4276 [Université de Nantes]
Société Diderot
• Société Française d'Étude du Dix-huitième siècle (SFEDS)
Fondation d'entreprise La Poste


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Ces renseignements sont utiles à la répartition des chambres. Le logement est assuré au château de Cerisy et ses dépendances, en chambres doubles ou individuelles. En cas de grande affluence, les inscrits tardifs se logeront aux alentours.