À CERISY, UN FOYER DE CRÉATION ET D'ÉCHANGES

— THÉMATIQUES COLLECTIVES —



Le Foyer de création et d'échanges de Cerisy était ouvert du 13 au 28 juillet 2020, à toute personne œuvrant à un projet personnel et qui souhaite prendre le temps de "penser avec ensemble". Ce projet personnel peut être relatif à tous les domaines de la création et/ou mené au titre de la recherche.


UN ART DU (DÉ)CONFINEMENT ?

Thématique de réflexion collective présentée par Sylvain Allemand,
journaliste-essayiste, secrétaire général de l'AAPC

PRÉSENTATION

L'expérience d'une sociabilité par temps de crise sanitaire

Nous proposons de saisir l'opportunité de renouer avec le Foyer de création et d'échanges pour amorcer une réflexion collective sur ce que pourrait être un "art du (dé)confinement", en explorant jusqu'aux confins de cette double notion, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle a, au cours de ces dernières semaines, connotée une expérience par bien des aspects non désirée, encore moins anticipée.

La proposition peut paraître paradoxale tant le retrait dans un château du XVIIe siècle, perdu dans le fin fond du Cotentin, s'apparente à un nouveau confinement… Mais ceux qui connaissent ce lieu savent que le confinement dont on fait l'expérience est tout relatif et propice à des rencontres et des échanges stimulants. On s'y habitue au point qu'après y être resté une semaine (durée ordinaire d'un colloque de Cerisy), le déconfinement — si c'est ainsi qu'on peut désigner le retour "à sa chacune et sa chacunière" parisienne ou d'autres grandes villes — paraît parfois difficile, empreint d'une sorte de nostalgie.

Dans les circonstances que nous connaissons, le Centre culturel international de Cerisy n'échappera pas à l'obligation de respecter les gestes barrières et d'introduire de nouvelles mesures de sécurité. Ce faisant, il offrira l'occasion de faire in situ, l'expérience d'une sociabilité par temps de crise sanitaire.


Une triple démarche

Notre proposition se décline en une triple démarche :

1. Explorer ce qui a pu être dit, écrit sur le (dé)confinement dans la diversité de ses formes, des plus volontaires aux plus professionnelles, nécessaires ou forcées ; au regard de ses lieux (monastères, résidences d'artistes ou de chercheurs, prisons, sous-marin, etc.), mais aussi des modes de distanciation physique et spatiale, des rythmes de vie, du rapport au temps, que ces lieux imposent ou autorisent (voir nota bene ci-après) ;

2. Témoigner d'expériences personnelles de (dé)confinement ;

3. Co-construire dans l'esprit d'une intelligence collective ce que pourrait être un art du (dé)confinement, à partir d'une expérience partagée in situ à Cerisy.

Cette triple démarche nous paraît d'autant plus utile, qu'il est à craindre que nous ne vivions d'autres crises (pandémies, catastrophes naturelles ou technologiques…), qu'il nous faille en conséquence apprendre un "art", qui ne se borne pas à l'usage de matériels (masques, visières…) ni même à des gestes barrière, mais repose sur de nouvelles manières de se saluer, de se croiser, de se mouvoir au milieu des autres et, donc, de nouvelles règles de civilité, de nouvelles sociabilités, de nouvelles chorégraphies des corps dans les espaces privés et publics… De là d'ailleurs l'intérêt qu'il y aura à se tourner vers des danseurs et chorégraphes.

Ce croisement des regards permettrait (c'est notre hypothèse) de mettre au jour des savoirs et compétences que partagent toutes sortes de professions et métiers, mais qui ne nous étaient pas apparus jusqu'ici, faute de les appréhender au prisme d'un art du (dé)confinement. Ce faisant, il s'agit de pointer des effets indésirables d'un confinement mal anticipé.

Dans tous les cas, il conviendra de s'inscrire résolument dans l'optimisme méthodologique de la prospective du présent.


Nota bene

En nous livrant à un premier inventaire, nous sommes parvenus à cette première typologie, que nous ne présentons ici qu'à titre indicatif :

Confinement volontaire : dans un monastère, une résidence d'artiste ou de chercheur ; un choix personnel (à l'image du narrateur de Un homme qui dort, de Georges Perec), sans oublier le Foyer de création et d'échanges…

Confinement nécessaire : celui des laboratoires de la recherche dite "confinée" (cf. Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, Le Seuil, 2001) ; de la salle blanche ; de l'enceinte de confinement d'une centrale nucléaire ; de la mise en quarantaine ; des abris anti-bombardements…

Confinement professionnel : l'expérience du sous-marinier, du marin, du spationaute, du gardien de phare, etc.

Confinement forcé : l'incarcération ; la résidence surveillée…

L'EXPÉRIENCE DU FOYER DE CRÉATION ET D’ÉCHANGES
Léa Lucas

Nous avions une certaine idée de la manière dont ce Foyer pourrait se dérouler en proposant pour thématique commune "L'art du (dé)confinement". Il n'a pas exactement pris la direction que nous avions imaginée: les personnes se sont bien appropriées cette thématique, pas forcément en réfléchissant à l'idée de confinement, mais plutôt en expérimentant une nouvelle forme de sociabilité et une réappropriation des lieux avec ce nouveau confinement au château. Pour le personnel du Centre aussi, il a fallu faire preuve d'une certaine adaptation : le foyer était le premier à tester les dispositifs mis en place dans le contexte sanitaire que nous connaissons. En acceptant de prendre part à cette expérience, chacun a fait preuve de créativité, de disponibilité et d'adaptation.

"Programmer sans programmer"
Ne pas avoir d'attentes au sens de ne pas avoir programmé en amont les activités du Foyer nous a en effet permis d'être disponibles aux besoins et aux envies de tous et de permettre à l'imprévu d'advenir. Cela ne signifie pas que l'on n'ait pas fait preuve d'une certaine exigence. Au contraire, les activités du Foyer ont été d'autant plus enrichissantes qu'elles étaient proposées par les participants eux-mêmes selon des modalités qui leur semblaient mieux correspondre à celles-ci : chacun a pu intervenir quand et où il en a ressenti le souhait voire la nécessité, se sentant suffisamment intégré au groupe pour pouvoir partager ce qui relevait parfois de l'intime, ayant pris le temps de penser sa proposition, de la laisser évoluer au fil des jours. Cette auto-organisation du Foyer par ses participants nécessite la présence de référents attentifs afin de recueillir ces propositions et de les diffuser au groupe.

Une nouvelle forme de sociabilité intellectuelle
Pour certains, la dynamique de groupe était si puissante qu'il en devenait difficile de se consacrer à leurs travaux personnels. Nous avons expérimenté une nouvelle forme de sociabilité intellectuelle : pas de conférences, mais plutôt des ateliers et des temps participatifs. Cela semble avoir favorisé un sentiment d'appartenance au groupe et d'ouverture dans les échanges: pas de contributeur, pas d'auditeur, ou plutôt tous contributeurs et auditeurs. On a assisté à de belles participations aux projets individuels de certains (aux thèses d'Adèle et d'Adrien, aux travaux d'Alain et Philip sur la coopération…). Parallèlement à des échanges sur le contenu des travaux, d'autres ont partagé méthodes et conseils de travail. Le brassage des disciplines, des âges, des parcours était très large; la dynamique de groupe n'en a été que meilleure.

Profiter de l'esprit du lieu
Pendant ce Foyer, on a profité de lieux parfois peu utilisés pendant les colloques — tendance renforcée par les mesures sanitaires, puisque peu de personnes pouvaient se tenir en même temps dans une même pièce : des échauffements corporels devant l'étang ou dans le potager, un concert de jazz au Salon, une discussion à l'Orangerie… Chacun a pris le temps de se réapproprier les espaces du Château et de son Parc. On a pleinement ressenti l'esprit du lieu, qui a amplifié la résonance entre les personnes qui l'ont partagé. Le confinement n'était pour autant pas imposé : on pouvait au contraire y échapper, par un échange avec une personne extérieure au Foyer lors de la visioconférence avec Yves Citton ou encore par les visites dans le département proposées par Axel.

Le Foyer, nouveau confinement, nouvelle exploration, nous a surpris par une dynamique de groupe assez impressionnante entre des personnes venues de prime abord travailler leurs projets personnels. Cette première expérience résonne pleinement avec la raison d'être de l'association, "qui a pour but de favoriser les valeurs intellectuelles et artistiques et de développer les échanges entre intellectuels et artistes de tous pays". Les échanges qui ont eu lieu à Cerisy ces derniers jours ont en effet été riches, peut-être amplifiés par l'absence de toute obligation, la pleine liberté qui était offerte. Des amitiés s'y sont créées ou renforcées, des projets intellectuels s'y sont poursuivis voire y sont nés — notamment celui d'un nouveau foyer autour du rêve en 2021…

Présentation des participants
et du programme (13 au 28 juillet 2020)